Métamorphoses

François Vallejo · Chapitre 2 sur 2 · partie 2/10

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Métamorphoses

Métamorphoses

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

La religion aussi, c’est de plus en plus international.

Nos parents me trouvent décidément trop anxieuse, sûrement pour pas grand-chose. Ils me le prouveront dès demain. Alban finira par répondre au téléphone ou par e-mail, tout rentrera dans l’ordre.

Ils se sont parlé récemment, une quinzaine de jours, c’était Alban tel qu’en lui-même…

Vous l’avez si peu regardé depuis des années, les changements ont pu vous échapper.

Je deviens blessante, ce n’est pas bon, je m’opposais plus subtilement à nos parents, autrefois, leur semble-t-il. C’est vrai, je les ai toujours étonnés sur ce point : si quelqu’un, dans notre famille, avait des raisons d’être perturbé, hostile, c’était moi, pas Alban, le seul vrai fils de ses deux parents. Moi, je suis le produit d’un accident antérieur ; une mauvaise rencontre de ma mère, Aline Delatour, avec Thézé, un étudiant en médecine agité et tordu, contraint de me reconnaître, juste avant ma naissance, et pressé de filer, juste après. Un père qui s’est montré un homme inquiétant, le peu de temps qu’il est resté auprès de nous, exerçant une pression psychologique, et parfois physique, sur sa jeune famille.

Hérédité pesante, selon ma mère, vite remariée avec le directeur d’agence de voyages Barthélemy Joseph, puis enceinte d’Alban. Elle a toujours eu des craintes pour moi : dans son esprit, j’aurais pu devenir le moteur du désordre familial, me sentir déplacée, me montrer impossible avec mon entourage… Mais non, jamais cherché à retrouver un père biologique, devenu, paraît-il, un chirurgien renommé…

Pas d’écart majeur. Sans doute, j’ai voulu me distinguer par des goûts artistiques radicaux, mais qui ça gêne, des goûts artistiques ? Pour le reste, on m’est reconnaissant d’avoir préservé l’équilibre de notre groupe, alors que mon frère, biologiquement mieux intégré dans le noyau familial, le plus doué, programmé pour l’aisance sociale, avec un père stable, s’est toujours senti, même secrètement, en rupture avec les siens, détournant, à treize ans, les distractions familiales, refusant les contraintes scolaires.

Rupture suprême, aujourd’hui, il change de religion, de nom, il change tout. Et ses parents, en sa présence, ne s’aperçoivent de rien, ne sentent rien.

Vous êtes des parents irresponsables, c’est ce que j’ai toujours pensé de vous.

Barthélemy Joseph trouve que j’exagère, on ne va pas s’envoyer des mots à la figure pour une bifurcation peut-être mineure d’Alban. Les disputes le chagrinent, à l’échelle familiale aussi bien que planétaire. Les conflits locaux ont des effets négatifs sur le tourisme, donc sur son volume d’affaires. Que chacun fasse tranquillement ce qu’il veut dans son coin, les autres voyageront et se distrairont en paix, pas d’autre morale.

Ton fils peut se convertir, choisir le nom d’Abdelkrim Yousef, fréquenter un imam fondamentaliste, tout un réseau de religieux, tu ne t’interroges pas plus que ça, du moment que la courbe de commande de tes séjours est en hausse ?

Si tu veux le savoir, oui, mille fois oui. Nous voulons de la joie de vivre. Des milliers de gens s’amusent à travers le monde et sont heureux grâce à des gens comme nous. Et les deux seuls malheureux seraient nos enfants ?

Malheureux, pourquoi malheureux ? Je ne suis pas malheureuse, seulement je n’aime pas vos fausses joies, alors qu’il se passe un truc important dans notre famille.

Appelle-les des fausses joies, si ça te fait plaisir, mais ce sont les joies du plus grand nombre. Mademoiselle s’est voulue à part, artiste, artiste ratée évidemment, pour ne pas sombrer dans la réussite trop banale. Remarque bien que nous n’avons jamais cherché à contrecarrer tes envies. On aurait dû, j’ai l’impression. Comme on n’aurait pas dû te laisser t’occuper de ton frère. C’est toi qui as tout fait pour l’éloigner de nous, mais ta créature t’échappe. Si ce que tu racontes est vrai, si Alban se met à part, tu dois t’en prendre à toi-même plus qu’à nous.

On dirait que vous êtes contents de ce qui lui arrive…

Contents, non, mais ne nous mets pas tout sur le dos. Tu as voulu t’occuper de lui, tu en as fait ta chose, depuis sa naissance. D’accord, ça nous arrangeait bien, parce que nous n’avions pas le temps de nous occuper de vous. Tu y as trouvé ton compte. Des fois, on a pensé que tu étais une sœur abusive, si tu veux tout savoir. Alors, aujourd’hui, j’ai l’impression que tu te montes un nouveau scénario avec ton frère. On attend de voir. On a des dossiers à finir.

Je me sens plus proche, à cet instant, d’Alban, même converti, que de ses parents. Trop longtemps que nous avons bifurqué, comme dit Barthélemy, les uns des autres. Moi aussi, j’ai un dossier en cours, pas le même que vous, salut.

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Je m’apprête à prendre la responsabilité d’un chantier de restauration. Je devais être la seconde, la campagne allait commencer, le responsable vient d’être hospitalisé d’urgence, problème cardiaque. Notre atelier veut tenir ses engagements, pas question de ne pas honorer le contrat. J’ai participé à deux campagnes sous les ordres du malade, j’inspire confiance, comme toujours. La direction de la société songeait à moi pour prendre, un jour prochain, la tête d’une campagne, l’occasion se présente plus tôt que prévu. Une première, je me prépare, anxieuse… être à la hauteur… heureuse aussi, un début de consécration professionnelle, mine de rien, et puis je pense moins à mon demi toujours injoignable.

L’appel de Didier Ostend me dérange : je ne saisis pas bien ce qu’il me veut ; m’apprendre du nouveau sur Alban ou se plaindre de moi ? Manqué son vol pour Copenhague, l’autre jour. Je l’avais prévenu. Était-ce si grave de prendre le suivant ?

Il ne l’a pas pris non plus.

Pour quelle raison ? À cause de moi, bien sûr. Tout le monde veut faire de moi une responsable depuis quelques jours.

Je pourrais lui parler gentiment : s’il s’est senti obligé de renoncer à sa mission au Danemark, une mission décisive pour sa société, selon son patron, afin de préparer un accord, c’était pour me venir en aide. Il m’a vue totalement déstabilisée, il s’en voulait de m’avoir parlé trop vite, sans tout savoir, à tort peut-être, d’avoir trop parlé tout simplement. Ou pas assez parlé, il n’en sait plus rien. Bref, il est convoqué par son supérieur, pour avoir négligé son travail à seule fin de retrouver mon frère, pour moi, uniquement pour moi. Est-ce que je me rends compte qu’il risque de perdre son boulot ?

Veut-il me dire qu’il a réussi à parler à Alban ?

Pas facile, il a dû faire le tour de leurs connaissances communes pour apprendre qu’il ne rentrait plus régulièrement dans son studio près de la gare du Nord et se faisait héberger ici ou là, dans le 11 e arrondissement, plus proche de ses inspirateurs, sous leur emprise de plus en plus nette. Il ne mène pas une vie communautaire, mais il s’en rapproche.

Musad a accepté, une dernière fois, de recevoir Didier Ostend, surpris de son insistance, de ses questions, soudain méfiant, alors qu’il s’était répandu, les autres fois, avec sa décontraction et sa vantardise habituelles. Il était content alors de lui mettre dans les dents la conversion d’Abdelkrim Yousef, preuve de son influence amicale. Il pensait avoir choqué un ancien ami qu’il n’avait jamais beaucoup aimé. Dans son esprit, ça n’allait pas plus loin. La curiosité de Didier Ostend devenait pesante, ses appels répétés pour une rencontre directe avec Alban.

Qu’est-ce que tu cherches exactement ? a demandé Musad.

Ils en sont arrivés à des tractations plus âpres que pour un transfert de technologie éolienne. Didier Ostend a fini par lui faire avaler qu’il agissait pour mon compte : la sœur d’Abdelkrim tombée malade, elle tient à prévenir sa famille, donc son frère, besoin de son soutien personnel. Une histoire d’ovaire, une tumeur, c’est peut-être bénin, on ne sait pas encore…

Didier espère ne pas me porter la poisse. Il a inventé cette maladie dans l’improvisation, ne sachant plus quoi dire pour toucher Musad. L’argument a porté, c’est l’essentiel. Ma fausse maladie lui a permis d’avoir accès à Alban, un nouveau numéro de portable, à n’utiliser qu’en cas d’urgence, prétend Musad. Il en rajoute toujours dans le cinéma, celui-là, mais ce n’est pas rassurant pour Alban. Dans quelle affaire plus ou moins clandestine s’est-il embringué ?

Enfin, Alban a répondu et promis de passer me voir rue Botzaris. Inutile que je l’appelle moi-même, pour ne pas casser la dynamique en cours, me conseille Ostend.

Il en était là de ses démarches, prêt à m’appeler pour crier victoire, quand il a reçu le courrier menaçant de son patron. Il espère que je lui serai reconnaissante de ses sacrifices. Didier Ostend va raccrocher, sans me laisser le temps de lui dire que je suis sur le point de quitter Paris. Supposons qu’Alban ait vraiment l’intention de rendre visite à sa sœur malade et qu’il ne la trouve pas chez elle… Je retiens Didier un instant. Moi aussi, je commence une mission, la plus importante de ces dernières années ; pas l’intention d’y renoncer, je dois faire mes preuves comme remplaçante.

Dis donc, je risque ma carrière pour résoudre ton affaire avec ton demi. Je me sens coupable de te mettre en l’air, je t’arrange un rendez-vous avec Alban et tu m’annonces que tu t’en vas. Que tu t’en fous peut-être aussi ?

Explique à mon frère que ma maladie des ovaires m’a prise en province ; hospitalisée d’urgence dans le sud de la Bourgogne. C’est là que j’installe mon chantier. Organise sa venue auprès de moi, horaires, billets de train. Je compte sur toi. Je lui parlerai mieux loin de Paris, il me semble…

Tu me demandes de lui balancer un mensonge encore plus gros que le premier ?

Tu es un commercial ou non ? Marchand de vent ou non ?

Mon ami promet de faire ce qu’il pourra.

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J’envoie ma collègue Léna Mauser, qui nous a conduites avant-hier sur le site bourguignon de notre chantier, avec sa voiture personnelle, attendre Alban à la gare de Mâcon-Loché-TGV.

Elle l’a trouvé presque muet et froid. Ostend l’avait baratiné avec art, il croyait avoir affaire à une employée de l’hôpital. Il a vite remarqué, cependant, que Léna s’éloignait de Mâcon, pensé un moment que l’établissement devait être construit en périphérie, s’est inquiété d’avancer dans un paysage de plus en plus désert, escarpé, entrelardé de bouchures d’un vert soutenu à l’infini.

Léna ne répond pas plus à ses questions qu’il n’a répondu aux siennes à la gare. Il s’agite, s’inquiète, regarde vers l’arrière, exige l’arrêt immédiat de la voiture, des explications. Léna Mauser continue à rouler calmement. Je lui ai exposé notre situation dans les grandes lignes, la conversion, le coup monté par Ostend pour obliger mon frère à me rendre visite. Ma collègue, même si j’ai insisté sur le sérieux du projet, le trouve amusant. Elle en rajoute, accélère dans les virages, ne se laisse pas impressionner par les cris, puis la colère d’Alban.

Il hurle que ce n’est pas possible, il se sent embarqué sans savoir pourquoi, coincé comme dans un labyrinthe, cet entrelacement de haies vives, de chaque côté de la route, il n’a jamais vu ça nulle part. Où Léna le conduit-elle ? Pour qui travaille-t-elle ? Où est passée sa sœur ? Qu’a-t-elle à voir avec un endroit pareil ? Il se doutait bien que cette invitation n’était pas normale. Il sent qu’il se fait avoir. Dans quoi cherche-t-on à l’attirer ?

Il a détaché sa ceinture, attrape le bras de Léna Mauser, menace de les envoyer tous les deux dans une haie, tant pis pour elle, pour sa voiture. Elle prend peur et accepte de s’arrêter sur le bas-côté. Je ne l’avais pas prévenue que mon frère pouvait devenir violent avec une femme. Je ne l’imaginais pas moi-même. Encore une nouveauté chez lui.

Qu’il se sente menacé dans une voiture en pleine campagne n’est pas pour me rassurer. Il ne serait pas déjà passé dans l’illégalité, au moins ? Pas mon petit frère ? Un doctorant estimé de ses professeurs, à l’avenir prometteur…

Léna Mauser ne se laisse pas longtemps impressionner par les hommes. Elle s’est arrêtée à sa demande, qu’il arrête de brailler comme un gamin apeuré, de poser des questions auxquelles elle est incapable de donner une réponse. Nous ne nous connaissons pas encore beaucoup, lui dit-elle, votre sœur et moi. S’il veut en savoir plus, qu’il attende de la retrouver. S’il ne se calme pas tout de suite, elle le sort de sa petite voiture et l’abandonne au milieu des bouchures et des bœufs blancs du Charolais.

Il réclame ma présence immédiate.

Encore un bon quart d’heure et vous serez avec elle.

Il doute et crie encore. Cette histoire d’hôpital l’inquiète.

Si c’est l’hôpital qui vous gêne, dit Léna, n’en parlons plus. Votre sœur Alix n’a mal nulle part.

L’annonce de ma bonne santé n’a pas l’effet espéré, Alban se sent de plus en plus piégé. Léna remet le contact, lui demande s’il préfère descendre ou repartir sans discuter. Je reconnais mieux mon demi : l’angoisse de passer la nuit dans le fouillis de haies piquantes le décide et il accepte de se laisser guider jusqu’à l’hôtel une étoile, dans le Brionnais, où nous partageons une chambre, Léna et moi.

Nous avons le plus grand mal à nous parler. Léna Mauser n’est jamais loin de nous ; pas l’air de comprendre que deux membres d’une même famille ont besoin de s’isoler pour aborder des questions purement intimes, une vraie curieuse, cette Léna, une qualité dans notre travail, pas à cet instant précis.

Même si elle s’éloigne, nous ne sommes pas plus à l’aise. Je me vois mal attaquer mon demi directement sur ses nouvelles pratiques religieuses. Il a peur de se découvrir lui-même devant moi, ignorant ce que j’ai appris exactement. Il tente de justifier sa colère à son arrivée : mon bobard, ou celui d’Ostend, cette tumeur imaginaire à un ovaire, qu’est-ce que ça cache ? Et cette mise en scène pour l’accueillir dans un trou de campagne ? Je me lance dans le tourisme rural ? J’ai enfin décidé de faire plaisir à nos parents ?

Je ne dis rien, je lui laisse le temps de s’apaiser, rien de grave, personne autour de nous, une solitude rassurante. Qu’est-ce qui me fait penser qu’il a besoin d’être rassuré ?

Nous nous surveillons, regards passants, regards fuyants, dans le plus long de nos silences. Lui, je ne sais pas, moi, je cherche à retrouver une présence amie. Le côtoiement affectueux entre nous n’est pas si ancien, j’ai l’impression d’en avoir perdu toute trace.

Je lui propose de marcher, notre silence s’allégera dans le déplacement, le regard sera plus naturellement indirect. Ce serait un soulagement, s’il me posait une nouvelle question. Aucune ne vient, en moi non plus.

Mon seul étonnement : ne pas le trouver davantage changé. À quoi je m’attendais ? À une de ces barbes fines en collier que les religieux traditionalistes aiment exhiber ? À une tenue orientalisante, ce qamis dont m’a parlé Didier Ostend ? Il a toujours eu le plus grand mal à faire pousser ses trois poils de barbe et aucun goût pour s’habiller. Je glisse le regard sur ses joues nettes, ses cheveux courts, l’esquisse d’une mèche tenue par un gel, les vêtements anonymes d’un étudiant de notre âge, artificiellement râpés et froissés, tenue sport, vraiment pas une caricature de fondamentaliste. S’il a tout changé en lui, il a préservé l’extérieur. Ostend ne m’aurait pas apporté la nouvelle, ton demi est devenu religieux, je n’aurais rien remarqué de neuf en lui.

Pas si sûr : à force de passer les yeux, en douce, sur mon frère, dans les courbes de notre promenade, une impression commence à s’imposer à moi. Mon petit frère est plus beau qu’avant, ses traits sont plus assurés. Son visage se détend, ses yeux se fixent davantage, acceptent les miens.

Oui, plus beau, plus calme, peut-être même plus heureux. L’inquiet perpétuel que j’attendais semble s’éloigner, je lui trouve une aisance et une souplesse jamais vues.

Si je n’étais pas au courant de sa conversion religieuse, est-ce que je ferais la même observation ? Est-ce que j’en tirerais la même interprétation surtout ? Je dois plaquer des clichés chrétiens sur le mot conversion. J’ai passé trop de temps à étudier l’histoire de l’art occidental… l’extase de sainte Thérèse… tous les saints touchés par l’Esprit… le doigt de Dieu, chapelle Sixtine… Comment éviter de ne plaquer que des clichés sur mon frère ?

Je dois faire une drôle de tête, Alban profite de ma gêne, un sourire remonte son visage jusqu’aux yeux. C’est la première fois de notre vie que je lui trouve de la séduction.

Mon frère, séduisant, je n’avais jamais pensé à associer les deux mots. Je dois être paumée, en ce moment, penser des trucs pareils, quand Didier Ostend vient de m’apprendre qu’Alban Joseph a pris le nom d’Abdelkrim Yousef, choisi une nouvelle voie, la plus austère, la moins légère, normalement la moins séduisante pour un étudiant de son âge. Et moi, qu’est-ce que j’en retire ? Mon frère est devenu un petit mec craquant.

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Les mots nous reviennent doucement, prudents. Alban s’étonne de nouveau de me trouver dans cette campagne, une fille aussi urbaine que moi. Je lui explique mes nouvelles responsabilités, un chantier de restauration de peintures murales. Je ne m’étends pas, j’ai trop à lui demander.

Il me relance, je devine qu’il cherche à éviter mes propres questions. Semblant de s’intéresser à moi et à mon travail, je le vois.

Quel genre de peintures murales ? Fresques romanes ? Je ne savais pas que tu t’étais spécialisée dans l’art roman, dans ton école. Les églises du Brionnais sont riches et importantes pour l’art roman ?

Importantes pour moi, au moins.

Il ne me lâche plus sur la question, mi-curieux, mi-ironique, il m’étouffe. J’en ai marre d’un seul coup. Je l’interromps, plus aucun ménagement.

C’est quoi, cette conversion ? Pourquoi tu t’es caché ? Pourquoi ne plus répondre au téléphone ? Ne rien dire aux parents, j’admets, mais à moi ?

Une tête vraiment étonnée, Alban, je doute de moi, un instant, de Didier Ostend.

Alban ne va tout de même pas me jouer la comédie de l’homme qui ne voit pas de quoi on lui parle ; les gamins pris en flagrant délit qui nient jusqu’au bout en soutenant le regard du juge.

Mon demi se maîtrise, prend son temps. Il ne nie rien, au contraire, il revendique sa conversion comme un acte naturel et me reproche, dans la même phrase, d’en faire une question personnelle : la grande sœur pas mise dans la confidence, la grande sœur négligée par son petit protégé. S’il n’avait pas encore changé, mon individualisme d’Occidentale le pousserait à le faire sur-le-champ. Ce qui s’est passé en lui fout en l’air son petit ego matérialiste américanisé.

Il refusera d’en parler avec moi, si je m’obstine à tout ramener à une affaire simplement familiale ou à mon amour-propre post-adolescent ; la fille pas contente d’avoir manqué un épisode de sa série préférée.

Je ne savais pas qu’il me méprisait autant. Ses clichés sur moi valent les miens.

Il en a assez de notre promenade de petits vieux sur la place d’un gros bourg provincial et voudrait que je le ramène à la gare. Maintenant qu’il est rassuré sur ma santé, il n’a plus rien à faire dans ce trou.

J’invente : pas de train avant demain matin. Je le séquestre jusqu’au lever du soleil. Notre hôtel pas cher affiche complet ? On fera ajouter un lit pliant. Partager sa chambre avec deux femmes, ça ne fera pas petit vieux de province. Ça ne lui fait pas peur au moins ? Sa sœur, ce n’est pas gênant, nous avons souvent partagé la même pièce, mais une inconnue, Léna Mauser, le genre libéré, elle a déjà un enfant de père non identifié ou multiple ? Ce n’est pas contraire à ta religion au moins ?

Je vois sa tête, je me dis que je n’ai pas adopté la bonne stratégie, la blague antireligieuse basique… Si je veux couper avec mon demi dans les cinq minutes…

Après la crispation, gros effort pour relâcher les muscles du visage, sourire voilé, presque un rire : non seulement j’ai des attitudes de post-adolescente occidentale primaire et autocentrée, mais des réactions de petite vieille accrochée à ses peurs historiques et idéologiques.

Je cherchais le nouveau en lui, à part la séduction, j’ai trouvé : un don verbal bien dissimulé jusqu’ici. Enfant, il répugnait à aligner plus de trois mots dans une phrase et plus de trois phrases dans une journée. Je lui balance qu’il a suivi trop de prêches et qu’il commence à les imiter.

La brutalité de son regard est fugitive. Il se contrôle encore, surtout ne pas se laisser prendre à mes provocations, il préfère revenir à de l’anodin, questions d’horaires de TGV, de bagages. Il en est presque démuni ; pas prévu de rester ; longues considérations destinées, je le devine tout de suite, à me tenir à distance un moment.

Je le relance pourtant, écartant ses préoccupations trop matérialistes de linge et de brosse à dents, je cherche un biais. J’essaie de lui dire ma compréhension possible de ses choix, à condition qu’on soit franc avec moi dès le début…

Alban s’étonne que mon employeur me loge dans un hôtel si vétuste. Le budget est serré, naturellement…

Nous retrouvons Léna à l’accueil, je la remarque à peine, mon seul but est de faire sortir un mot vrai de la bouche de mon frère. Il ne relève pas quand je lui annonce que je sais pour son nouveau nom et qu’il passe mal auprès de son père.

Il me répond que la gare TGV est vraiment mal placée.

Léna Mauser nous demande si nous nous sommes toujours parlé de cette manière. Ça n’a pas dû être facile, la communication, chez vous.

Nous nous taisons.

À la fin, je ne me retiens plus : est-ce que je peux toujours t’appeler Alban ou je suis obligée de dire Abdelkrim ?

Je l’ai touché, il se force à sourire ; trop longtemps, c’est insupportable.

Il lui semble possible d’avoir deux identités. La seconde s’ajoute à la première sans l’éliminer. Pourquoi mettre en cause, parce qu’il sent l’attaque sous ma question, le choix d’un nouveau nom en harmonie avec une nouvelle façon de vivre ? Est-ce que ça n’a pas été le sort des femmes jusqu’à aujourd’hui ? Notre mère n’est-elle pas née Delatour, avant de devenir Thézé, puis Joseph ? Trois identités et aucune n’a effacé les autres. Ce qu’on trouvait naturel, ici, pour les femmes, on le reprocherait à un homme qui met sa vie et sa foi en accord à travers un nom ?

Je lui fais remarquer que de plus en plus de femmes remettent en cause cette soumission au nom du mari. S’il veut prendre les femmes pour modèles, ce qui me semble un paradoxe, si j’en crois ce qu’on dit de sa nouvelle religion, il ferait mieux de suivre leurs tendances les plus récentes plutôt que les plus archaïques. Enfin, la tendance des religions, c’est toujours l’archaïsme…

Le sourire figé d’Alban prend une tonalité hostile.

Si tu veux parler, parlons. Archaïsme, régression, comportements moyenâgeux, un nouveau converti a déjà tout entendu.

Il s’emballe, je reconnais de moins en moins l’enfant taiseux. Une force en lui, il m’assène ses phrases sans souffler, ne me laisse pas le droit ni le choix de l’interrompre. Il se sent autorisé à s’en prendre à moi, puisque je m’en prends à lui.

Il me rappelle mes prétentions artistiques à dix-huit ou vingt ans. Oui, je suis entrée aux Beaux-Arts, je me voulais à la pointe de la modernité. J’étudiais la peinture du passé pour mieux la déclarer finie. Pour faire des discours, je faisais des discours, pas une taiseuse, contrairement à lui. Je ne jurais que par l’hypercon-temporain. Pendant des mois, je n’ai parlé que de Keith Haring, de Basquiat, du street art, tout ce que je découvrais avec stupeur. Puis, je n’ai plus rêvé que d’installations, voulu devenir vidéaste, le stade ultime de la création contemporaine à ce moment-là.

Jusqu’au jour où tu as tout plaqué, me rappelle Alban. Tu as prétendu que c’était truqué, que deux ou trois élèves des Beaux-Arts, que tu prenais pour des imposteurs, étaient jugés géniaux par vos professeurs, pas toi. Tu m’as dit : personne ne me laissera être la plasticienne que je veux, j’arrête.

Alban dit qu’il a suivi cette période à distance, tout en me comprenant. Il a toujours fait l’effort de me comprendre, lui. J’ai trouvé une école privée de restauration d’art ancien, chère, financée par nos parents sceptiques sur mes choix, mais tolérants. Quatre ans de formation, un diplôme de restauration, spécialité peinture. Je me suis passionnée pour de nouvelles techniques, intarissable à présent sur le grattage, l’analyse des couches superposées et des repentirs des grands maîtres. J’avais trouvé ma voie, celle où j’étais la meilleure.

Alban me demande, sans me laisser le temps de répondre, si je ne me suis pas convertie, à ce moment-là. Oui, oui, convertie… Si je ne suis pas passée de l’adoration du contemporain à la passion pour l’art le plus archaïque. M’a-t-il reproché une seule fois ce changement radical dans ma vie ? Manière de voir complètement nouvelle, bouleversement de mes modèles antérieurs… S’est-il permis de juger ma conversion, parce qu’il ne trouve pas d’autre mot pour désigner ce qui m’est arrivé alors ? Et je prends un air soupçonneux pour lui parler de son changement de nom, blessant pour sa famille, de sa foi forcément dépassée, puisque musulmane, et indigne, de son nouveau modèle d’existence.

Conversion, il voit bien que je tords la bouche pour prononcer ce gros mot, encore plus si je lui accole religieuse ou musulmane. Pourtant, si l’un de nous a changé de foi, c’est moi, il ne me laissera pas dire le contraire, une foi radicale, exclusive et sectaire dans l’art contemporain, suivie d’une foi tout aussi sectaire, exclusive et radicale dans l’art ancien. Il en trouve une confirmation supplémentaire ici même : il en était resté à ma spécialité peinture dans la restauration du patrimoine ; peinture, c’était encore général, il découvre que j’ai acquis une spécialité dans la spécialité, les fresques romanes. Et je prends la responsabilité d’un chantier dans une église… Si ce n’est pas moyenâgeux, une église romane… Si ça n’a pas un rapport avec la religion… Quand il pense à mon athéisme revendiqué… Il sait bien qu’il est question d’art, mais je me suis au moins convertie à l’art religieux… Il ne trouve pas ça mal, au contraire… L’art contemporain, pour lui, c’est du fric, un simulacre d’art… qui peut passer pour de l’art à condition que des acheteurs le payent au prix fort. Pas de valeur marchande, pas de valeur artistique. Le modèle occidental contemporain tout entier, c’est la même chose, un simulacre de vie.

Si tu peux payer très cher, tu as le droit au bonheur. Si tu ne peux pas payer, tu es maudit, un rebut du monde. Tu as rejeté les fausses valeurs, autant que moi. Tu devrais être cohérente avec toi-même, m’approuver, au moins me comprendre… Même pas… Pourquoi ? Une seule différence entre nos deux conversions, moi, je suis passé du côté des exclus du monde entier, toi, tu t’es mise à l’abri entre des vieux murs épais, pour ne plus rien voir, plus rien entendre. Et pourtant ça remue, ça fait du bruit dans le monde, et je suis au milieu.

Il ne voit que la foi musulmane pour proposer un destin collectif, soulager les hommes de tous les continents de l’injustice et de l’humiliation auxquelles les sociétés de l’hémisphère Nord les ont condamnés, et oser une conquête universelle et authentique. Si je suis incapable de partager sa haine de l’individualisme et de tous les simulacres occidentaux, faux art, fausse vie, pas la peine de discuter plus longtemps.

J’ai l’impression que tu me sers des phrases toutes faites tirées d’un manuel du parfait converti… C’est le début du fanatisme, Ostend a eu raison de me prévenir, je crois bien que tu es déjà devenu un fanatique. Tu récites.

Alban m’interdit d’employer des mots occidentaux usés : fanatique, fanatisme, on a vite fait de se débarrasser des gens qui croient à quelque chose de plus grand qu’eux, en les salissant et en les traitant comme des fous intolérants.

Mon demi me tétanise, je ne doute plus qu’il a été formé, transformé. Ce n’est plus lui qui me parle, c’est une voix étrangère en lui, dont il est si fier. Je ne me gêne pas pour lui dire que sa parole me semble aliénée. Je ne l’imaginais pas aussi dépersonnalisé.

Ils ont obtenu ça de toi en quelques mois, impressionnant…

Ma critique le flatte : il est bon de s’en remettre à une parole plus forte que soi. Quelle parole est plus forte que soi, sinon celle de Dieu ? Est-ce que tu peux être sûre que nous avons tort ? Une vérité toute faite, peut-être, mais la vérité est forcément toute faite.

Si je me croyais capable de retourner Alban, comme je l’ai toujours fait depuis notre adolescence, c’est raté. Il obéit toujours, mais à d’autres que moi, et bien plus puissants.

Nous nous taisons longtemps. Je me sens démunie : pas une remarque ne le touchera, pas une question ne le gênera. Je ne vaux rien à côté de mon demi. Je ne sais plus comment lui adresser la parole, aucune prise sur lui. Il ne quitte plus son sourire immobile.

Je fais une dernière tentative pour le ramener à la vie ordinaire : ses études, il compte les poursuivre ? Ce doctorat en cours, la chimie moléculaire, est-ce bien compatible avec ses convictions ?

Il ne sourit plus. Ses études ne sont pas en contradiction avec sa foi : ses amis ont plus que jamais besoin d’hommes comme lui, qui apprennent vite, plus instruits que la moyenne, pour former une élite rassurante. Et il n’a pas l’intention de renoncer à sa bourse de doctorat.

Je ne peux pas m’empêcher de le reprendre : trop facile de profiter d’une bourse de l’État. Pas individualiste ou matérialiste de récupérer quelques centaines d’euros offerts par l’Occident pour former ses futurs chercheurs ?

Ce n’est pas non plus contradictoire, me répond Alban, c’est stratégique. Ce que nous prenons à nos adversaires nous renforce et les affaiblit.

Adversaires, pourquoi adversaires ? Conversion religieuse, je pourrais admettre… choix spirituel… mais est-ce que ça t’oblige à faire de tous les autres des adversaires ?

Pour Alban, ce sont les autres qui désignent les musulmans comme leurs adversaires. Si je cherche les vrais fanatiques, je les trouverai du côté des anti-islamistes. À cause de gens comme eux, les plus pacifiques des musulmans, à force d’être considérés comme des ennemis, sont contraints de devenir des guerriers de leur foi, même sans armes.

Dois-je en conclure qu’il est déjà devenu un guerrier ?

Il me garantit qu’il est resté le plus pacifique de tous, pacifiste, uniquement guidé par l’arme de la connaissance et l’adoration de Dieu.

Tu dis Dieu devant moi, et non Allah, c’est pour ne pas choquer ta sœur supposée ennemie fanatique des musulmans ?

Non, c’est pour parler français et éviter à ma sœur de faire de moi son ennemi et un guerrier imaginaire.

Gentil de ta part. Je devrais être rassurée ?

La gérante de l’hôtel nous fait part d’une difficulté : le lit d’appoint que j’ai réclamé entre difficilement dans la petite chambre que nous occupons, Léna et moi. Elle ne sait pas qui est avec qui, à nous d’imaginer une solution. L’ennui, c’est que, moins que jamais, personne n’est avec personne.

Alban annonce que la question est déjà réglée : il ne restera pas. Une erreur d’être venu jusqu’à moi, une manipulation faussement fraternelle. Il a compris mes arrière-pensées, deviné mon hostilité. Il n’en est pas surpris, même s’il se faisait une plus haute idée de moi, même s’il espère m’avoir fait admettre que nous avons partagé, à des moments différents, la même démarche radicale et que je n’ai pas moins changé que lui. Si je me montre aussi tolérante avec lui qu’il l’a été avec moi, ce ne sera pas si mal.

Il demande à Léna de le raccompagner en voiture, non à la gare, puisqu’il paraît que les trains ne circulent plus, mais à Chalon-sur-Saône, où il compte quelques amis de la communauté. Pas besoin de prévenir, il sait qu’on l’accueillera là-bas dès qu’il se présentera. Dans certains milieux, les questions de lit d’appoint possible ou non ne se posent pas.

Léna Mauser trouve que Chalon est loin, trois heures pour aller et revenir, elle ne voudrait pas être prise pour un taxi. Alban annonce qu’il paiera l’essence et même plus, avec une telle autorité dans la voix qu’elle n’ose plus discuter.

Nous nous séparons sans nous embrasser. Il s’installe dans la voiture, en ressort pour me prendre la main. Il exige que je ne rapporte rien de notre discussion aux parents, ils sont trop loin de tout ça ; que je ne cherche pas à faire quoi que ce soit pour lui ; que je ne me torture pas la cervelle avec des inquiétudes sans fondement. Que je ne me pose plus de questions sur lui. Il sait ce qu’il fait. Il ajoute que je reste la seule personne, en dehors de son nouveau cercle, sur qui il aimerait compter, qui garde de la valeur pour lui, si je lui fais confiance. Il m’embrasse l’intérieur du poignet, en portant la main à son cœur.

Cette marque d’affection finale me renverse autant que le reste. J’aurais préféré qu’il me quitte comme cet être mécanique et haineux qu’il me semblait devenu, cet Abdelkrim Yousef débitant son prêchi-prêcha tout fait et trop bien appris. Le baiser d’Alban Joseph, au creux de mon poignet, me le rend d’un seul coup plus opaque.

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Une inquiétude dans la nuit, j’ai laissé partir Léna Mauser, elle ne rentre pas. Est-ce mon frère qu’elle accompagne ou un autre homme dont je ne sais plus rien ? J’ignore jusqu’où peuvent le conduire ses transformations.

Où a-t-il emmené Léna ? Une fille que je connais depuis peu : nous avons partagé un chantier en Seine-et-Marne, nous nous sommes bien entendues. J’aime sa vitalité, ses espérances naïves, alors qu’elle flotte en permanence, comme elle le dit elle-même, à la surface du malheur. Je me suis sentie proche d’elle : elle a un fils de trois ans à élever seule ; le père parti en vacances sans retour, au huitième mois de grossesse. Son métier l’emmène dans diverses régions, parfois loin de Paris, à l’étranger, selon les contrats décrochés par l’atelier de restauration qui nous emploie. Fâchée avec ses parents ; les frais de garde de son fils engloutissent les deux tiers de son salaire, quand elle en a un, ça ne l’empêche pas d’être la plus rieuse de tous les restaurateurs et de rêver à l’homme qui lui permettra d’élever son petit.

Elle raconte avec humour ses tentatives pour aborder tous les genres d’hommes, ses échecs systématiques. Elle n’arrive pas, en leur présence, à cacher sa situation jusqu’au bout. Franche par nature : l’enfant sans père, la mère démunie, tout amant nouveau venu se transforme en fuyard. Elle compte sur le suivant. Je la vois bien sauter sur Alban. Je serais curieuse de voir comment elle serait reçue. Ce n’est pas Musad, il risque de le prendre mal, avec ses nouveaux principes. D’un autre côté, Léna a entendu une partie de nos conversations, elle n’est pas assez bête pour se lancer sur un néo-converti sûrement rigoriste… Va savoir, elle est capable de trouver l’expérience tentante.

Léna Mauser revient dans notre chambre avec les plus grandes précautions, j’allume.

La lumière l’indispose, ajoute à son agacement de la nuit : le temps qu’il a fallu pour trouver l’immeuble des amis d’Abdelkrim Yousef, une cité de Chalon, introuvable au début, la cité du Stade, de quoi tourner en rond toute la nuit ; le plus grand mal à en ressortir seule, ensuite.

Je demande à Léna si mon demi n’a pas tenté de la convertir en route. Pas un mot de religion, un garçon drôle et léger. Drôle et léger, vraiment, après notre rencontre ici ?

Tu ne devrais pas l’embêter avec ses histoires de conversion et de changement de nom, me dit Léna. Tu le trouverais normal et agréable. Quand on n’embête pas les gens avec ce qu’ils croient, ils ne nous embêtent pas avec ce qu’on ne croit pas. C’est plus simple, tu devrais y penser. Il a beaucoup de qualités, ton frère.

Je ne le nie pas, la première à avoir encouragé ses qualités, pour quel résultat ?

Le mieux, ajoute-t-elle, c’est de te taire et de laisser vivre ton frère. Mais je crois que tu n’en es pas capable.

J’envie Léna de se mettre à ronfler aussi vite, dans le lit jumeau à cinquante centimètres du mien.

Nous travaillons côte à côte sur notre échafaudage du mur nord de l’église, avec la concentration nécessaire au début d’un chantier. Nous effritons doucement un premier enduit récent, années cinquante, puis un deuxième, du XIXe siècle.

Nous savons, grâce à des sondages antérieurs, qu’une fresque partielle devrait nous apparaître d’ici quelques semaines. Nous ne devons penser qu’à elle, maîtriser nos outils pour ne pas céder à la hâte ni risquer d’endommager la scène cachée dessous, dont nous ne savons pas grand-chose, sinon qu’elle doit se raccrocher logiquement ou chronologiquement à la fresque du mur sud. Moïse recevant les Tables de la Loi ici, on attend un autre épisode de sa vie, de l’autre côté. Hypothèses fondées sur quelques indices, que seul notre grattage permettra de confirmer.

Léna Mauser aime parler pendant le travail, parfois trop bavarde, aujourd’hui silencieuse. Sans doute parce que j’ai laissé retomber ses entames de conversation. Pas envie de discuter ; ce plâtre gris et jaune, taché d’humidité, à soulever et à réduire en poussière.

Mon cerveau se concentre sur ma main, mesurée, précise. Le geste est si régulier et sûr que mes doigts avancent vite tout seuls. L’esprit se retire et flotte, plus que d’habitude. J’ai la maîtrise du mouvement, pourtant ma tête doute.

Je me vois de loin, dans ma blouse blanche, avec mes gants transparents : que fait Alix Thézé sur son échafaudage roulant ? Pourrait-elle être encore la plasticienne qu’elle a rêvé de devenir à dix-huit ans ? En a-t-elle gardé le talent ou s’est-elle convertie, convertie, convertie ?

Les paroles d’Alban se sont imprégnées en moi comme dans un enduit de plâtre, pas sec, collant : toi aussi, tu t’es convertie, convertie, convertie… Je l’ai attaqué sur sa conversion, pas l’impression d’avoir entamé ses convictions… J’attaque, et c’est moi la plus touchée. Il lui a suffi d’un mot. Je n’avais jamais considéré ma vie sous cet angle. Mes renoncements… convertie… Merde, s’il avait raison…

En pleine action de restauration, s’embarquer dans une remise en cause, ce n’est pas productif. Je me force à penser à mes doigts, réputés les plus habiles dans mon école. Pas longtemps. Qu’est-ce qui a motivé réellement mon rejet du pop art, du street art, du body art ? Je ne les ai pas rejetés, ils m’intéressent toujours. N’empêche, je suis revenue à des formes plus anciennes de l’art… Sauver l’art de nos pères… Diplômée en restauration du patrimoine… Tu travailles sur du vieux, tu travailles sur du mort…

La créative Alix, la vivante Alix qui agençait des machineries complexes d’objets hétéroclites, en privilégiant la spontanéité du geste : changement brutal de vie. Elle est devenue une gratteuse minutieuse, chargée de sauver des lambeaux de peinture engloutis par des siècles d’humidité, dans une minuscule église de la Bourgogne romane… Rien que du vieux… Convertie, convertie.

Léna me rattrape au moment où je m’effondre sur le garde-corps. Le chantier commence bien, j’allais m’évanouir. Une suée, je tremble, ma collègue m’allonge sur un banc de l’église.

Je l’envoie vérifier si je n’ai pas entamé la fresque sous l’enduit, par un coup trop appuyé, à l’instant où j’ai basculé vers l’avant. Un choc visible, en profondeur, comme une griffure… Si je commence, après une conversation avec mon frère converti musulman, à détruire le patrimoine de l’Occident chrétien…

C’est vrai, l’idée m’a traversée, au moment où j’ai basculé, ça me revient : détruisons ces vieilleries. Je dois me remettre. J’aime mon métier, j’ai acquis un savoir, des techniques, je n’ai pas le droit de tout renverser d’un coup. Pourquoi pas ? Je ne sais plus.

On dirait que le passage d’Abdelkrim Yousef a été ravageur, plaisante Léna. Elle me sent bien changée depuis sa visite. Elle n’a pas tort, tout le monde ne se découvre pas un demi-frère converti et sans doute déjà fanatisé.

Léna fait ce qu’elle peut pour me redonner de l’élan : Tu travailles sur du vivant. Regarde cet œil, il nous fixe. Il était trouble hier. Avec ton scalpel tu lui as redonné du relief.

Je vais faire l’effort de la croire.

Le soir, nous partageons notre petite chambre. Léna voudrait dormir vite, fatiguée d’avoir gardé les bras en l’air toute la journée, l’esprit concentré sur des points millimétriques. Je la dérange depuis que je me suis mise à écrire, des heures d’affilée, sur mon ordinateur. Qu’ai-je de si important à noter ? Je me montre vague : notre chantier et le reste. Quel reste ? Tout le reste, mon demi-frère surtout. Depuis la nouvelle, je remue des tas d’émotions et de pensées inconnues, j’ai besoin d’évacuer le trop-plein, rien trouvé de mieux.

Léna s’endort, malgré la lumière de mon écran et le tapotement de mes doigts sur les touches.

Nous respirons, chacune de notre côté, certains samedis et dimanches, à Paris. J’ai téléphoné plusieurs fois à Alban, le silence habituel. J’hésite à parler à Didier Ostend. La dernière fois, il me laissait entendre que sa société s’apprêtait à le mettre à pied. Je me sens fautive.

C’est lui qui m’appelle. Il aurait dû se trouver en Espagne, pour étudier le parc d’éoliennes. Un collègue le remplace. La procédure de licenciement pour faute grave est en cours. Il ira aux prud’hommes, s’il le faut, moins abattu que moi par la décision. Il ne me reproche rien, sauf de me sentir coupable de tout. Je fais perdre son emploi à un de mes plus anciens amis, j’ai peut-être provoqué la conversion de mon demi par mon comportement de sœur abusive, il faudrait que j’accepte tout sans m’en vouloir ?

Que je ne m’en fasse pas pour lui, poursuit Didier, le marché de l’éolien est en pleine expansion, les spécialistes ne sont pas si nombreux, il trouvera un poste dans une société concurrente avant la fin du mois… Pour mon frère, c’est une autre histoire.

Didier Ostend l’a manqué de peu la semaine dernière. Ils avaient convenu de se revoir, pour mettre les choses au point, disait Alban, après le mensonge de ma tumeur à un ovaire. Pas la peine de prendre un ton menaçant, avait répondu Ostend, on peut se parler gentiment… On verra, avait conclu Alban. Finalement, personne au rendez-vous. Didier Ostend a appris, depuis, son départ en voyage, destination inconnue. Son informateur se renseigne, mais l’organisation de ce déplacement semble échapper même à son entourage actuel.

De quel informateur parle-t-il ? Quelqu’un qui connaît bien Musad ; une relation croisée une autre année, retrouvée depuis l’histoire de la conversion d’Alban.

On s’est redécouverts, on s’entend bien… Nadir Ahmed, ni converti, ni religieux, malgré son nom. Les athées arabes existent aussi, au moins les indifférents. Celui-là a des liens familiaux et amicaux dans toutes les mouvances, s’entend avec tout le monde. Il basculera peut-être un jour, pour l’instant, il se rêve en artiste, danseur… Ses amis se moquent de lui, de ses trucs de fille. Il te plairait.

J’ai l’impression qu’il plaît surtout à Ostend. On n’a jamais parlé clairement de sa conversion à l’homosexualité. Le mot conversion m’a échappé, j’admets qu’il est maladroit ; je suis trop imprégnée de la situation actuelle. Je vois de la conversion partout, dans le sexe comme dans la religion. Il faut me comprendre, je suis détraquée depuis plusieurs semaines.

Alors que dit ton Nadir Ahmed ?

Un voyage se préparait par des voies parallèles, un cheminement compliqué, pour rejoindre des gens expérimentés, compléter la formation religieuse, selon Nadir. Une sorte d’initiation sur le terrain, pour jeunes convertis. Puis tout s’est arrêté, des complications, à cause d’un des membres du groupe ; plus de voyage pour les quatre personnes concernées. Pourtant, Abdelkrim Yousef n’a pas voulu renoncer. Il a décidé de partir, seul. Nadir n’arrive pas à en savoir plus.

Une intuition, je crois deviner comment Alban a organisé son voyage. Ça a l’air bête, mais pourquoi prendre des chemins compliqués avec des parents voyagistes ?

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Je ne me suis pas trompée. Barthélemy Joseph me confirme le départ d’Alban pour le Kenya, au meilleur prix, négocié par ses soins, quinze jours, treize nuits, les lacs, la savane, le sable blanc, l’océan Indien, un circuit en lodges.

Mon beau-père me sent encore une fois trop agitée. Qu’ai-je à redire à ce voyage ? Je devrais faire comme mon demi, ça me changerait les idées, bien trop sombres en ce moment.

Comment puis-je trouver inquiétant le premier projet touristique personnel d’Alban ? Il est intégré à un groupe, Barthélemy Joseph connaît personnellement le responsable de l’encadrement sur place. La situation devrait me paraître rassurante.

Alban a-t-il évoqué avec ses parents son évolution spirituelle récente ?

Nous lui avons dit que sa sœur s’inquiétait pour lui. Sais-tu ce qu’il nous a répondu ? Inquiétez-vous plus pour elle que pour moi. Quand je te vois, je me demande s’il n’a pas raison. Il nous a paru ferme et équilibré.

Vous n’avez pas creusé davantage, évidemment…

Pourquoi creuser, si Alban nous dit que tout est OK, que l’université lui laisse du temps libre ? Il ne nie pas avoir des amis de toutes origines. Il est curieux de leurs pratiques, il se mêle à des cultures différentes. Nous devons lui faire confiance. Ce n’est pas en lui disant que c’est mal que nous le détournerons, crois-moi, au contraire. Alors, ce voyage au Kenya, c’est un bon dérivatif.

Je devrais admirer mon beau-père et son sens du bonheur. Pas possible d’être plus optimiste, plus confiant dans l’humanité.

De retour en Bourgogne, je reprends mon grattage minutieux, en me forçant à ne penser à rien de négatif. Je me répète que rien n’est plus important pour l’humanité que mon avancée, centimètre par centimètre, sur une fresque de neuf cents ans.

Nous travaillons sur le registre supérieur, commençons à dégager un épisode de l’Exode, conforme à nos prévisions, la traversée de la mer Rouge. Le grand, en tête, indiscutablement, c’est Moïse, avec les murs d’eau de chaque côté, même en grande partie détériorés. Les traits sont simples, sans manquer de grandeur. Je retrouve, avec l’aide de Léna, les émotions de notre métier.

Pas longtemps ; j’imagine Alban, au même instant, contemplant l’océan Indien, sur une plage blanche, en compagnie de familles et de retraités aisés, pendant que, sous mes yeux, des petits bonshommes alignés s’apprêtent à suivre Moïse à travers la mer Rouge ouverte.

Notre responsable a prévu de nous rendre visite pour évaluer notre progression et nos premières découvertes, en compagnie de spécialistes chargés des prélèvements d’usage et de l’observation in situ, par thermographie infrarouge. Je devrai me montrer à la hauteur.

Ma mère me réveille à minuit passé, s’affole : un appel du responsable au Kenya. Alban a quitté, tôt ce matin, le lodge où il est hébergé, laissant un mot au gardien… Qu’on ne s’inquiète pas pour lui, une sortie en solo, à bientôt.

À onze heures ce soir, toujours pas rentré. Le responsable demande aux parents la conduite à tenir. Alban est-il coutumier des fugues ? Il est certain qu’il ne s’est pas bien intégré au groupe de vacanciers, couples ou familles, lui le jeune homme seul. De là à s’éloigner du village de vacances, sans guide, en terra incognita, sans téléphone, on a retrouvé le sien dans sa chambre, avec ses bagages…

Nos parents se sont interrogés sur la conduite de leur fils, n’ont pas trouvé de réponse, s’en remettent à moi, comme toujours. Solitaire et sauvage comme il est, Alban, ils comprennent que la vie de groupe lui pèse.

Vous vous trompez, Alban, depuis un certain temps, n’est plus solitaire ni sauvage. Je vous ai parlé de sa nouvelle vie communautaire, dans le 11 e arrondissement…

Rien à voir, dit ma mère, là, il est au Kenya.

Une seule question se pose : à partir de quand doit-on réclamer l’assistance du consulat, de l’ambassade de France à Nairobi ? Faut-il impliquer les forces de l’ordre kényanes, dès demain matin ? Le responsable sur place considère que le mieux serait d’aller vite, si Alban ne réapparaît pas pour le petit déjeuner.

Je ne sais pas d’où ça me vient, à cet instant, une certitude : dites à ce type sur place de ne rien faire du tout. Ni forces de l’ordre, ni services diplomatiques. Alban rejoindra son camp demain, dans trois jours, je n’en sais rien, il sera à l’aéroport pour le retour.

Comment puis-je être aussi sûre de moi ? Alban m’a appelée ? Je connais ses raisons ? Je cache quelque chose ? Je le protège comme je l’ai protégé depuis son enfance ?

Je ne cache rien, une simple conviction, le seul moyen de ne pas lui nuire pour le moment.

Et s’il s’est perdu ? Un moment de déprime… noyé dans un lac… enlevé par un groupe…

Dans ce cas, il n’aurait pas laissé de mot, avant de partir.

Admettons, mais est-ce que ce ne serait pas plus raisonnable ?…

Vous vouliez mon conseil ? Je vous le donne. Si vous n’avez pas confiance en moi, envoyez l’armée locale ou les soldats de l’Union africaine ou les Casques bleus. Vous perdrez votre temps et, peut-être bien, votre fils, par la même occasion. Croyez-moi, il va rentrer tout seul.

Mon assurance trouble ma mère ; elle me donne raison, après un long silence. Elle espère que je ne me trompe pas.

Léna me dépose à la gare de Mâcon, au premier train du matin. Quel est mon but ? Je ne le sais pas encore. Partir pour le Kenya ? Mettre toi-même la main sur ton frère dans un pays plus grand que la France ?

Pour le moment, Paris, ce sera un début.

Et la visite, prévue ce matin, de notre responsable à nous, avec les spécialistes du laser et de l’infrarouge ?

Marre de tous les responsables, au Kenya comme sur notre chantier. Invente-moi une excuse, santé, famille, urgence quelconque. Dis que je reviens dans deux heures, dans deux jours, dans deux semaines. Débrouille-toi.

À Paris, je sonne sans prévenir chez Didier Ostend, il aura peut-être des renseignements, avec son nouvel ami. Je tombe bien, il a passé la nuit avec Nadir Ahmed. Je découvre le danseur indic des mosquées, avec sa tête d’enfant bouclé, son torse musclé mais menu. Il a l’air d’en savoir plus qu’un organisateur de safari au Kenya. L’histoire d’Alban tourne maintenant dans son quartier. On dit qu’il est parti pour rencontrer des Somaliens que le groupe initial devait contacter.

Continuer : partie 3 sur 10