Métamorphoses

François Vallejo · Chapitre 2 sur 2 · partie 6/10

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Métamorphoses

Métamorphoses

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Il s’est senti encadré tout au long du voyage, toujours quelqu’un à côté de lui, même pour la toilette. Pas étonnant, on partageait tout, mais il sentait un contrôle spécial. Il a souffert de ce manque de confiance, s’est porté volontaire pour les tâches les moins reluisantes.

Au camp, cela se passait mieux, pas un moment de vide, entraînement, action, formation, prières. Le repos n’existait pas, pas de repli possible sur sa petite personne : je ne me souviens pas d’avoir pensé une seule fois à toi, aucune place pour une pensée extérieure. Dieu, courir, sauter, Dieu, dire des versets, graisser des armes, Dieu, la période la plus intense de ma vie.

Je ne sentais plus de méfiance, surtout quand j’ai pu exposer des principes de chimie adaptés à ce que tu imagines. On m’a simplement rappelé à la modestie, une fois, parce que j’insistais sur mon doctorat futur. Ils avaient raison, je ne m’étais pas encore complètement débarrassé de l’arrogance scientifique d’un universitaire français. J’ai lutté contre mes dernières tendances personnelles. Tu ne peux pas mesurer la libération que ça représente. Devenir un être collectif, vraiment collectif, je n’imaginais pas que c’était possible.

On me rappelait chaque jour que j’en étais encore loin. L’ancien n’est jamais complètement mort en soi, il faut lutter pour l’abattre heure après heure. Ce n’est pas facile pour tout le monde. Les natifs de certains pays étaient plus favorisés. Déjà plus dur pour des Maghrébins ou des Pakistanais qui sont nés et ont vécu dans un pays occidental, mais ils s’en sortaient à peu près, surtout ceux qui venaient d’Angleterre ou des États-Unis. Beaucoup de croyants récents, même parmi les musulmans de naissance ; des fervents impressionnants, tu ne te rends pas compte de ce que c’est.

Nous n’étions que deux à être des Français sans aucun lien d’origine avec le monde musulman. L’autre avait dealé dans sa cité, prison, Fleury-Mérogis, des amitiés, une rencontre. Il s’est converti, sans avoir le temps ni l’envie de devenir très instruit dans la religion. Je crois surtout qu’apprendre l’ennuyait vite.

J’ai évité de créer des liens avec lui, pas par mépris social ou sentiment de supériorité, enfin j’espère, mais pour ne pas reconstituer un binôme franco-français, avec des repères nationaux archaïques. Lui aurait bien aimé parler de sport avec moi. Nous n’avions pas le temps, je l’ai tenu à distance. Il m’en a voulu, je crois, ça m’arrangeait.

Je partageais tout avec tous, rien de particulier avec un seul. Il fallait montrer sa détermination, je la montrais. Encore plus aujourd’hui qu’hier ? Encore plus : chaque jour, on nous poussait à bout, presque sans sommeil. Il fallait tenir la fatigue, une torture volontaire, je tenais. Nous tenions, sauf quelques accidentés évacués, sauf l’autre Français.

Il cherchait à dormir plus longtemps, lâchait un exercice, ne revenait que sous la contrainte, râlait, se faisait secouer, râlait moins. Il s’est renfermé, pour éviter les coups, s’est prétendu malade. On l’accusait de se faire vomir, il s’est caché pour vomir. De plus en plus difficile de le faire bouger.

Il déprimait. Pas un coup de déprime, la dépression au sens médical, étouffements, crises de panique. Il a essayé de se sauver du camp, réclamait des médicaments, voulait téléphoner à sa mère, à Montreuil.

J’ai senti que sa sincérité de converti ne comptait plus aux yeux du groupe. Il redevenait un Occidental avec un mal typiquement occidental, une faiblesse occidentale qu’aucun croyant ne pouvait connaître ni admettre. Il a été suspecté d’être un infidèle dissimulé, infiltré.

J’ai eu le malheur de le défendre à ce moment-là : un garçon qui craque, le mieux serait de le mettre au repos, de lui trouver des anxiolytiques et de l’évacuer comme un blessé ordinaire.

Ma solidarité avec lui a surpris, ou plutôt n’a pas surpris : l’autre Gaulois… plus vaillant, utile avec ses connaissances en chimie, mais peut-être guère plus fiable que le premier… J’ai répété que je ne l’aimais pas, que je n’avais jamais tenu compte de sa nationalité.

J’ai été convoqué plusieurs fois pour me justifier. Je disais et redisais qu’il n’avait aucune valeur particulière pour moi, pas plus compatriote qu’un autre. On me demandait si je trouvais admissible, chez un futur djihadiste, un mal comme la dépression nerveuse. Je ne l’admettais pas, je trouvais seulement qu’il fallait y mettre un terme pour le bien de l’homme et du groupe.

On m’a dit : c’est bien, fais ce que tu as à faire pour y mettre un terme. Je n’ai pas saisi tout de suite. La phrase m’a été répétée par des camarades. Qu’est-ce que j’attendais ? S’il ne guérissait pas rapidement, s’il minait le moral des autres par ses crises de larmes, j’en serais tenu pour responsable.

On a signalé une nouvelle tentative de fuite ; il aurait proposé de l’argent à un autre combattant pour entrer en contact avec la France. Il devenait dangereux pour la sécurité du camp. Mon indulgence pour un homme dangereux renforçait les doutes sur mon propre compte. J’avais le devoir de faire ce qu’on attendait de moi depuis mon départ, plus que ce qu’on attendait.

Je me suis étonné de ma propre lenteur d’esprit. Deux jours pour y voir clair vraiment. Je l’ai fait, pendant qu’il dormait, comme je l’avais appris, avec tous mes doigts, les pouces surtout. Il s’est réveillé, il s’est rendormi.

Un trou était déjà creusé sur le plateau, à ce qu’on m’a dit, et même deux, si je n’avais pas voulu comprendre, à ce qu’on m’a dit aussi. J’ai regagné le respect et la confiance de tous. Jusqu’ici, ils ne m’avaient pas considéré comme l’un des leurs. C’était fait. J’étais fier.

Je ne te dis pas que je n’y ai pas repensé le soir, un vieux fond pas encore éliminé. Je n’avais pas le droit de m’y attarder. Ce ne sont pas des pensées de ce genre qui m’ont empêché de dormir, mais un entraînement de nuit. De toute façon, on a eu la preuve que c’était un traître.

Alban ajoute que je sais maintenant de quoi il est capable et que, de mon point de vue étroit, c’est impardonnable. Il n’a besoin d’aucun pardon, ni du mien, ni de personne. S’il m’écœure, il en sera heureux. Nous ne devrons plus avoir de lien. On le rappelle enfin, on lui fait totalement confiance, il n’a pas le droit de décevoir.

Il continue à marcher, à son rythme rapide, je m’arrête net, plus la force de mettre un pied devant l’autre. Cela se brouille en moi. Mon demi est-il venu jusqu’à moi pour me dire sa fierté d’être devenu un étrangleur professionnel ? Est-ce qu’il n’en rajouterait pas pour mieux me détacher de lui, la sœur trop collante ?

Je me raccroche à cette possibilité, oui, invention, mythomanie de mon frère… Il aimerait tellement avoir l’air d’un dur, qu’il est incapable d’être.

Je ne te crois pas, tu es capable de toutes sortes de folies, pas de celle-là. Ce que tu me racontes, c’est du mélo islamiste… J’ai vu les brochures illustrées dans ton ancien studio, les dégoulinades de sang sur les mains de l’Antéchrist… du gore de teen movie… vous êtes tous les mêmes, des petits mecs avec des fantasmes infantiles, des plateaux d’Hollywood aux plateaux de Somalie ou d’Afghanistan, les mêmes conneries. Vous êtes tous dans le même film dégueulasse, mais ce n’est qu’un film. Tu n’as fait de mal à personne, c’est un jeu vidéo, rien qu’un jeu…

Mon demi a toujours souffert de l’étroitesse de sa vie, il cherche à lui donner une dimension planétaire, à montrer son importance. C’est ma faute aussi, je l’ai trop tanné, il finit par me balancer n’importe quoi pour se débarrasser de moi. C’est ce que je veux croire.

Alban revient vers moi, concentré. Je voudrais qu’il éclate de rire… Je t’ai bien eue… Non, il me demande seulement si je veux connaître le nom du garçon, l’adresse de sa mère à Montreuil.

Un nom ? Quel nom ? Un vrai comme Alban Joseph ou un pseudo du style Abdelkrim Yousef, pour une pseudo-exécution ?

Tout est vrai, Alix. Tu prends tout pour une représentation, tu ne crois jamais à rien, ça condamne ton petit monde. Tout est vrai, Alix.

Il reprend sa marche d’entraînement au combat, je n’arrive pas à le suivre. Je vois Alban, au loin, sortir de la forêt. J’attends, dans un bourdonnement que je prête à des insectes. Quand je retrouve un rythme normal de respiration, les insectes ont disparu, mon frère aussi.

Le gérant du camping l’a vu rentrer précipitamment. Alban reste cloîtré sous sa tente, plus rien à me dire. Je m’enferme dans le mobil-home, mon ordinateur sert de déversoir à ma colère et à ma honte. Colère, s’il a fait ce qu’il prétend, soumission d’exécutant, surenchère de converti qui veut plaire à l’autorité supérieure imaginaire. Colère, honte de mon frère. Colère toujours, s’il ne l’a pas fait, parce qu’il cherche à me dégoûter de lui, pour aller au pire, ailleurs, bien tranquillement, colère et honte.

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Maître Pignotino et Léna Mauser, en ce dimanche soir, rentrent de week-end, chacun de son côté. L’un aurait pu ramener l’autre en voiture, pas question. Des combattants du djihad s’accordent plus facilement entre eux pour organiser leurs déplacements. Léna arrive en voiture, Pignotino, un quart d’heure plus tard, en taxi depuis la gare d’Auxerre.

Ils me trouvent abattue. Je n’ai pas profité du dernier beau dimanche de la saison ? Comment leur faire admettre que je suis en train de sortir, moi aussi, de leur univers avec de plus ou moins beaux dimanches ?

Mon air sombre met Pignotino de bonne humeur : l’Adonis du camping, pour lequel il me soupçonne d’être restée dans notre trou, ne m’aurait-il pas donné la satisfaction que j’attendais ? Ma tête le lui fait penser, comme le départ précipité de l’athlète en question.

Quel départ précipité ?

Le temps de payer sa course, Pignotino a vu surgir l’énergumène, à peine vêtu, demandant si le taxi était libre. Le chauffeur était trop heureux de ne pas repartir à vide. Il a accepté d’attendre quelques minutes que le client réunisse ses affaires. Singulièrement pressé, il n’a pas pris la peine de démonter sa tente. Il faut que la mésentente entre nous ait été complète. Maître Pignotino a du mal à cacher sa satisfaction.

Je me précipite vers la tente fermée, vide ou à peu près. Je récupère le téléphone portable démantibulé. J’entre dans une sorte de crise nerveuse que Pignotino prend pour du dépit : on n’a pas le droit de se mettre dans des états pareils pour des jeunes gars qui n’en valent pas la peine, une fille posée comme moi, sa meilleure seconde… Il se permet de me faire un compliment, pour une fois, si cela peut m’aider.

Léna me ramène dans ma chambre, prend mes mains dans les siennes, pour contenir mes tremblements nerveux, me questionne. Je ne veux pas lui donner toutes les réponses qu’elle attend, pas avouer les histoires de mon frère. Le faux n’est pas plus avouable que le vrai. Je dis seulement mes peurs, mon demi plus transformé que je ne le craignais, encore plus radicalisé, sur le point d’obéir à je ne sais quels ordres. Je n’arrive pas à croire qu’on puisse prendre parti si franchement, si complètement contre soi-même, les siens, son monde d’origine.

J’ai besoin que Léna me rassure, qu’elle me répète que les transformations d’Abdelkrim Yousef n’atteignent pas en profondeur notre Alban Joseph. Je voudrais garder cet espoir. Léna me le garantit. Je suis prête à la remercier, je me ravise : qu’est-ce qu’elle en sait ? Je ne lui ai donné que des bribes d’Alban. C’est gentil de chercher à me faire plaisir, mais c’est du vent.

Elle me jure qu’elle ne me réconforte pas pour me réconforter. Elle est avec moi plus que je ne l’imagine. Elle sait que je la considère comme une pétasse sympa, mais pas trop futée. Elle me montrera qu’elle vaut bien mieux. Si j’ai besoin de soutien, elle sera là. Si je veux récupérer tout de suite mon frère à la gare ou à Paris, sa voiture est à moi. Nous partons tout de suite.

Maître Pignotino n’est pas d’accord, notre chantier n’est pas encore terminé. Qu’est-ce que c’est que ces deux assistantes qui abandonnent une campagne de restauration en plein milieu ? Il nous sentait mal depuis le premier jour, c’est le bouquet. Et de quel Abdelkrim Machin parlons-nous ?

Léna m’aide à emballer mes affaires, maître Pignotino s’interpose et défait mon sac de voyage. Nous devions conclure la campagne avec la Jérusalem céleste… Si les délais ne sont pas tenus, c’est rupture de contrat, désertion… L’entreprise trinque…

Vous ne retrouverez pas de place dans la profession, vous pouvez compter sur moi. Et pas un euro pour la fin de la mission.

On s’en fout des euros, on s’en fout de la mission.

Dans ma précipitation, je partais sans mon ordinateur. Léna m’y fait penser. Pas la peine de le laisser à ce connard de Pignotino. Et mes clés USB, je les ai bien toutes ? N’oublions rien derrière nous.

Heureusement que je t’ai, Léna.

À la gare d’Auxerre, nous demandons l’heure du prochain train pour Paris… et le précédent ? Alban ne peut pas l’avoir pris. Il est forcément dans les alentours… Nous courons de quai en quai, interrogeons les employés, les voyageurs, les taxis… Personne n’a remarqué un homme comme Alban. Les dangereux sont invisibles, c’est leur force. Nous prenons la route pour Paris, je pousse sans cesse Léna à rouler plus vite.

Calme-toi, me dit-elle, tu m’empêches de conduire.

Je ne me calme pas, pression artérielle maximale, je veux bien exploser, si ça emmerde le monde entier. Ce qui me met en rage, c’est de ne plus avoir aucune prise sur mon demi. Il est parti trop loin dans son trip religieux, fondamentaliste, extrémiste, activiste. Je suis obligée d’admettre que ce ne sont pas des bons sentiments fraternels qui le feront dévier. D’un seul coup, notre poursuite me semble vaine.

Allez, on rebrousse chemin, Léna. Je me fous d’Alban, qu’il aille jusqu’au bout de sa logique de converti. S’il est programmé pour tout faire sauter, qu’il fasse tout sauter tout de suite, ce sera plus clair. Si c’est le seul moyen de le libérer… Allez, demi-tour, on laisse tomber.

Léna ne sait plus quoi faire : tu ne penses pas un mot de ce que tu dis. Elle ne me reconnaît plus, une fille calme, comme moi, sûre d’elle, elle ne m’imaginait pas incontrôlable.

Ferme les yeux, dors, on reprendra tout plus posément à Paris. Tu y trouveras plus facilement de l’aide. Si tu veux, je t’arrangerai ça. De toute manière, retourner en Puisaye, plus aucun sens. Pignotino ne voudra plus entendre parler de nous.

Je ne veux pas dormir, même pas fermer les yeux. Si j’ai envie de sauter de la voiture en marche, je sauterai de la voiture. Trop d’années perdues, tout sent le renfermé, je sens le renfermé. Le bonheur de ne plus avoir à poser mes petites hachures de peinture pour combler les lacunes, sans imiter l’original, pour que la restauration soit réversible… au nom des générations futures… Quelles générations futures ? Elles se foutront de mon tratteggio, les générations futures… Du réversible, alors qu’il n’y a que de l’irréversible. Je suis en colère et j’ai honte.

Tu me fais peur, Alix. Tu as besoin d’un médecin. Comment je vais trouver un médecin un dimanche soir ? Tu ne peux pas rester dans cet état.

J’ai envie de rester dans cet état, moi. Mais si tu tiens à ce que je consulte, je vais consulter. C’est même ta meilleure idée de la soirée, un médecin. Je connais celui dont j’ai le plus besoin ce soir. J’ai l’estomac retourné, il me faut un gastro-entérologue. Accélère, j’ai l’adresse, direction Créteil, hôpital Henri-Mondor, un spécialiste exceptionnel.

Si tu crois que tu vas trouver un spécialiste en consultation un dimanche soir, tu es encore plus secouée que je le croyais. Le mieux, c’est que tu dormes chez moi, cette nuit. Je veillerai sur toi, je vais te filer un somnifère. Ensuite, ce serait bien que tu me laisses faire, je crois qu’il est temps.

Que je la laisse faire quoi ? Elle me semble aussi obscure que mon frère, d’un seul coup. Qu’elle me dépose chez moi, rue Botzaris. C’est elle qui a la voiture, elle se garera où elle veut, chez elle, porte de Clignancourt, après un arrêt à la gare de Bercy, où nous avons couru derrière les voyageurs, à la descente du train d’Auxerre. Alban n’y était pas, forcément, il connaît tous les trucs pour nous échapper. Nous repartons, Léna porte mes bagages, me force à monter chez elle, me crie dessus. Pour un peu, elle me brutaliserait. Elle me couche, en me faisant avaler je ne sais quoi avec un grand verre d’eau.

Léna Mauser m’a mise sous hypnose toute la nuit, avec ses médicaments. Du mal à m’en sortir, pas le droit de rester prostrée une matinée entière ; me secouer sous la douche, me frapper les joues jusqu’à ce que les idées me reviennent.

Je ne lâche pas la dernière en date, une visite au docteur Ahmad Savant, hôpital Henri-Mondor. Léna refuse de m’accompagner, projet aberrant. Tout ce que je risque, selon elle, c’est de me faire jeter du service. Qu’est-ce que j’espère de gens pareils ? Qu’ils m’exposent, dans le secret de leur cabinet médical, leurs projets de déstabilisation de l’Occident ? Leurs itinéraires clandestins vers des camps d’Afrique ou du Moyen-Orient ? Je rêve ? Je ne saisis rien de ce qui nous entoure ? La peinture romane m’a mise trop longtemps à l’écart des événements. Ces mois de chantier en Puisaye, où j’ai vécu coincée entre Pignotino et ses pigments, ont contracté mon univers. Il est temps que je me réveille.

Elle est à l’aise, Léna, comme si elle n’avait pas partagé le même univers restreint. Elle croit que ses hommes élargissent ses perspectives ? Quels hommes ? Tous plus inintéressants les uns que les autres… Après une demi-nuit avec eux, elle le reconnaît elle-même. Et ce fils qu’elle n’élève pas… Tu parles d’une ouverture au monde, et elle vient me faire la morale… Que je me réveille. Après m’avoir filé une surdose de somnifère. Je ne peux plus la voir, comme je ne peux plus voir Pignotino, personne.

Je ne me laisse pas dominer par Léna Mauser. Elle a compris et renonce. Je vais faire ce que j’ai à faire. Créteil, l’hôpital Henri-Mondor. Le pied mal assuré, je débarque tout de même. Le docteur Savant ne reçoit pas en consultation le lundi matin. Si je suis déjà une de ses patientes, je dois connaître les délais pour obtenir un rendez-vous. Si je veux bien donner mon nom, accepter une date, même lointaine…

J’exige de rencontrer le docteur sur-le-champ, affaire vitale, un médecin est obligé de faire une exception pour une question de vie ou de mort, sinon ce n’est pas un vrai médecin.

La secrétaire essaie de me dire que le scandale ne me mènera à rien. Je ne perds pas plus de temps à négocier, je pénètre dans le service de gastro-entérologie, interpelle les aides-soignantes. Docteur Savant ? Docteur Savant ? Prise de court, l’une d’entre elles me signale sa présence dans une chambre à l’étage supérieur.

Pas le temps d’y faire irruption, deux blouses bleues me ceinturent, averties par la secrétaire. Je continue à crier le nom du docteur Savant, ma voix l’attire sur le seuil. Il est prêt à faire acte d’autorité, pour ramener le calme dans le service, me reconnaît, me fait relâcher ; vite dans son bureau. Le personnel reste interloqué. Le docteur me demande de me calmer, si je ne tiens pas à être orientée vers un service psychiatrique. J’aurai ma place parmi les agités.

Je lui réponds que, s’il utilise ce genre de méthode totalitaire, je ne me gênerai pas pour proclamer dans tout l’hôpital que le grand docteur expédie des jeunes de toutes origines dans des camps d’entraînement militaire au soleil. Excellentes pour la santé, sûrement, ces cures prescrites par le docteur Savant.

Mes menaces ne l’impressionnent pas : Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Personne ici ne vous écouterait. Vous me confirmez votre état délirant. Si vous ne délirez pas, c’est que vous me confondez avec une autre personne.

Je lui rappelle le pseudo de mon frère, Abdelkrim Yousef, une personne inventée aussi, sans doute ?

Le sort de ses patients ne l’occupe que d’un point de vue médical, couvert par le secret du même nom. Il n’a pas l’habitude de répondre aux sommations illégitimes des familles. Sa solidité me déconcerte, douceur et fermeté du praticien, homme de déontologie, diagnostic, pronostic, protocole de soins, tout parfait. Si M. Yousef a des problèmes de santé, comme il en a déjà connu, son service le prendra en charge, ni plus ni moins qu’un patient quelconque. J’aurai le plus grand mal à prouver le contraire : dénonciation calomnieuse, mise en cause de l’honneur et de l’intégrité d’un chef de service reconnu.

Mes remarques se doublent, selon lui, d’une xénophobie latente qui me desservirait, puisque mes inventions ne reposent sur rien. Il doute que M. Yousef ait cité son nom en dehors de la sphère médicale, d’où, s’il veut être compréhensif avec moi, une probable confusion avec une autre connaissance de mon frère.

Je lui fais remarquer que je ne me suis jamais présentée comme la sœur de M. Yousef, mais sa petite amie.

Ce mensonge vous déshonore, il n’y a rien à en dire de plus. Je sais exactement qui vous êtes et ce que vous cherchez.

Je ne me laisse pas démonter : moi aussi, je suis sûre de ce que vous êtes, à présent, mais je ne vous veux aucun mal personnellement. Je tiens seulement à ce que mon frère ne soit pas mêlé à des histoires qui le dépassent. S’il vient vous voir, ici ou à la mosquée Omar, inutile de lui faire confiance plus longtemps. Il m’a tout balancé sur vous.

Le docteur Savant ironise : Vous ne connaissez que le mensonge, comme tous les vôtres, c’est triste. Si Abdelkrim Yousef dénigrait son médecin, vous n’auriez pas besoin de m’en informer ce matin. D’ailleurs, qui vous dit que je ne l’ai pas déjà vu ? Qui vous dit qu’il ne m’a pas prévenu de votre visite ? Qu’il ne vous a pas dénigrée vous-même comme une malade qui s’accroche à son frère ?

Vous mentez aussi mal que moi. D’accord, il ne vous a pas dénigré, mais il ne m’a pas dénigrée non plus. Pas encore et pas ici. N’empêche que vous auriez tort de lui faire confiance. Pour une fois, je vais vous dire la vérité. J’ai parlé des heures avec lui, en Bourgogne, et même, au cas où il ne vous l’aurait pas avoué, dans une église catholique. Ça ne vous surprend pas de la part d’un bon musulman ? Vérifiez, à votre prochaine rencontre, tout à l’heure peut-être, vous serez surpris. Faux croyant, faux sympathisant, il vous plantera.

J’ai réussi à troubler le docteur Savant un moment, les yeux perçants derrière ses lunettes doutent de moi. Il se reprend.

Vous l’aimez trop pour lui vouloir du mal. Vous mentez donc sur lui, encore une fois, comme vous avez menti sur vous-même. Je ne peux vous croire à aucun moment. Nous nous sommes tout dit, vous n’avez pas votre place une minute de plus dans cet établissement.

Nous nous sommes tout dit, oui, mais vous n’avez pas fini d’entendre parler de moi. Je sais à qui m’adresser pour qu’on me croie.

Ne vous faites d’illusion sur personne, mademoiselle Thézé, fille d’un confrère chirurgien connu pour ses indélicatesses. Vous voyez, moi aussi j’ai des renseignements précis. Vous seriez étonnée, au moins autant que moi. Je crois que vous avez tout intérêt à retrouver votre sérénité.

Je reste comme une idiote désarçonnée. Qu’est-ce que mon père vient faire là-dedans ? Le docteur profite de son effet pour me raccompagner fermement à l’accueil et ne me quitte pas des yeux jusqu’à ma sortie de l’établissement. Je me retourne, le vois, de loin, essuyer ses lunettes. Je me demande si j’ai bien fait de plomber une nouvelle fois mon frère. Tant pis, je me laisse porter, comme je le sens, à l’instinct. Je verrai ce qu’il en sortira.

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Je passe au studio d’Alban, à tout hasard. J’aimerais tomber sur lui en pleine grasse matinée. Il a prétendu l’avoir liquidé. Quelle confiance puis-je moi-même avoir dans ses aveux, vrais ou faux ? Je sonne longtemps, Mme Vega finit par sortir du local à poubelles, se réjouit de ma visite. M. Joseph a rendu les clés. Le seul ennui, c’est qu’on aurait besoin de lui pour l’état des lieux et il n’a pas fourni de nouvelle adresse. Elle n’est pas contente, il ne lui a pas dit au revoir. Il a préféré envoyer des déménageurs, deux jeunes avec une camionnette de location. Ils ont vidé le studio en un rien de temps et déposé les clés à la loge, sans attendre. Sans état des lieux, il perdra sa caution, dites-lui bien.

Je questionne Mme Vega sur la camionnette, l’immatriculation, la société de location. Elle ne trouve rien de notable, sinon que le véhicule ne portait aucune marque connue, pas loué donc, n’était pas si grand, peut-être pas une camionnette.

Et les déménageurs ? Pas du tout l’air de déménageurs, jeunes, mais très bien.

Je me surprends à poser des questions ambiguës, policières, et à en avoir honte : étaient-ils typés ? L’un des deux pouvait avoir le type maghrébin, pas sûr. Ni barbe, ni tenue particulière ? Non, des jeans usés.

Que dit mon instinct ? Plus grand-chose, les portes se ferment les unes après les autres sur mon demi. Il s’efface ici, comme je le craignais, pour réapparaître ailleurs, où il ne faudrait pas.

J’ai encore un espoir avec Nadir, le mieux informé de tous. Je l’appelle, le supplie de joindre un de ses cousins du 11e arrondissement. Il s’excuse, sa tournée se prolonge dans les Cévennes et les cousins ne parlent pas au téléphone. Je lui réclame l’adresse de ses cousins. S’ils ne parlent pas au téléphone, je leur ferai une visite directe. Qu’est-ce que je risque ?

Une visite directe, moi, chez ses cousins ? Nadir me juge folle. Qu’est-ce que ses cousins iraient raconter à une étrangère ? Même la demi-sœur d’Abdelkrim Yousef ? Surtout sa demi-sœur. Un premier conseil : renonce, c’est trop fort pour toi. Un second : ne m’appelle plus au téléphone.

Où est le mal d’appeler un ami ? Je croyais que tu étais seulement danseur. Quoi d’autre sinon, qui t’empêcherait de me parler au téléphone ?

Nadir coupe. Il confirme mes doutes croissants : les chercheurs en chimie ne cherchent rien, les médecins font semblant de soigner des malades, les danseurs de danser.

Je me rabats sur Didier Ostend, tout est parti de lui, mon dernier recours. Je tombe au mauvais moment, il se prépare à un entretien d’embauche chez Areva. Ses compétences dans l’éolien intéressent des spécialistes du nucléaire. Cela ne le gêne pas, avec son passé alter-mondialiste et antinucléaire ? Nouvelle conversion, comme tout le monde ?

Le salaire à négocier fait disparaître toute gêne. J’annonce à Ostend que j’ai l’intention de remonter la rue Jean-Pierre-Timbaud, d’interroger les passants jusqu’à ce que l’un d’entre eux me dise qu’il a vu mon demi. Si ça ne suffit pas, j’investirai la mosquée Omar, je réclamerai l’imam de service, je ne le lâcherai pas avant de savoir où Yousef se cache et ce qu’on espère encore de lui. Je compte le griller définitivement.

C’est risqué pour lui, non ? Pour toi aussi.

Tu me trouves folle, comme les autres ?

Didier Ostend me demande où je suis. Que je ne bouge surtout pas, il me rejoint tout de suite. Et son entretien d’embauche ?

Aucune importance, servir la soupe aux gens du nucléaire, au fond, j’ai raison, ça l’écœure. Il est content que je l’appelle, je lui évite sans doute une connerie. Il voudrait m’en éviter une autre.

Nous nous retrouvons dans le métro. Ma surexcitation ne faiblit pas, il veut me ramener rue Botzaris, me calmer. Je ne m’y oppose pas, s’il me laisse le temps d’aller récupérer mes affaires, vêtements, accessoires de toilette, maquillage et ordinateur, chez ma collègue Léna Mauser, porte de Clignancourt.

Didier s’étonne que j’aie passé la nuit chez elle, alors que j’ai mon appartement tout près, aux Buttes-Chaumont. Me suis-je déjà étonnée de le voir passer ses nuits avec Nadir ? Rien ne m’empêche de dormir chez ma collègue, si ça me fait du bien. D’abord, elle ne m’a pas laissé le choix.

Il ne pensait pas à une affaire de sexe. Simplement, il a rencontré Léna Mauser, en Puisaye ; un genre qu’il n’aime pas. Elle a pourtant un genre que tous les hommes semblent aimer. Ce doit être ce qui le dérange, alors. Pas exactement, il sent autre chose aussi, un truc indéfinissable, qui ne collait pas avec moi. Il est vrai qu’une collègue n’a pas à être une amie. Je n’ai pas le temps de m’encombrer de considérations psychologiques.

Léna se prépare à aller récupérer son fils. Mon départ devrait l’arranger, c’est le contraire. Elle préférerait que je reste encore une nuit, elle a peur pour moi. Je crois surtout qu’elle a peur du tête-à-tête avec son fils. Elle le voit si peu, de plus en plus une étrangère pour lui. Elle reconnaît se sentir mal à l’aise avec son propre enfant.

Didier prend mes bagages, Léna lui résiste un moment, cède. Nous convenons de nous revoir rapidement. Ces mois de vie commune ont une grande importance pour elle, pour nous. Nous ne pouvons pas les effacer aussi brutalement.

Didier Ostend ne me quitte pas jusqu’au lendemain. Il voudrait me faire sortir du cycle où il m’a lui-même fait entrer. Il regrette aujourd’hui sa révélation du premier jour. Il ne pensait pas que j’allais me focaliser à ce point sur cette histoire de conversion et de fanatisation. Il a l’impression, depuis l’histoire de la plage du Calvados, que nous aimons nous faire souffrir l’un l’autre, Alban et moi, une sorte de jeu ou de folie à deux.

Ses nouvelles analyses pseudo-psy, pour moi, c’est du vent. Ce qui se passe entre Alban et moi n’est pas un jeu de frère et sœur, ni même de deux individus dont la psychologie forcément bancale expliquerait tout. Alban m’a au moins appris, avec sa conversion religieuse, que les petits moi moi ne suffisent plus. Il se passe des trucs, aujourd’hui, en nous et autour de nous, dans le monde entier, bien plus grands que nous et qui nous concernent tous, plus que jamais. Un truc collectif, on ne s’en rend pas compte, Alban est dedans, je suis dedans, on y est tous, jusqu’au cou. J’essaie de suivre.

Ostend quitte mon lit, me regarde de loin. Je repère l’inquiétude dans ses yeux : est-ce qu’Alban ne m’aurait pas embarquée dans ses histoires ? La contamination, trois semaines l’un à côté de l’autre, en Puisaye, l’un protégeant l’autre, on ne sait pas lequel ; l’autre cherchant à convaincre l’un, on ne sait pas non plus lequel. On dirait que je suis passée dans le camp de mon demi, une variante du syndrome de Stockholm.

Si c’était le cas, je ne courrais pas partout pour tenter de le récupérer.

N’empêche, me dit Ostend, tu ne penses plus de la même façon, ça se sent.

J’essaie de ne pas me contenter de simplifications. Ce n’est pas parce que quelqu’un, selon moi, a tort, que toutes ses façons de voir sont condamnables ou condamnées. Et toutes tes pensées ne sont pas justes, sous prétexte que tu as raison.

Il faut simplifier quelquefois, répond Ostend. Enfin, si les plus primaires des plus dogmatiques parmi les plus extrémistes des simplistes religieux t’apprennent à réfléchir plus subtilement, alors bravo, je m’incline.

Et pourquoi pas ? Didier Ostend ne me suit plus. Je lui rappelle que, sans moi, il était prêt, hier, à se faire embaucher dans le nucléaire, après avoir milité pour les énergies renouvelables. Mes revirements et mes contradictions ne devraient pas l’effrayer plus que les siens.

Il considère que ça n’a rien à voir et que je m’engage dans une voie douteuse, une complaisance masquée vraiment inquiétante. Décidément, nous ne sommes pas faits, malgré tous nos efforts, depuis des années, pour nous entendre.

Tu m’as fait le plus grand bien, depuis hier, dommage que ça s’arrête.

Je me rhabille, lui aussi. Il a rendez-vous chez Areva. Il a eu le temps, hier, de déplacer son entretien, avant de me rejoindre, pour essayer de me tirer de la panade. Je croyais qu’il avait renoncé, pour moi, à cette nouvelle carrière ; elle était seulement remise de vingt-quatre heures. Restons-en là.

Il me jure que je peux compter sur lui, après son rendez-vous. J’ai son soutien, je l’appelle quand je veux. Merci.

Je marche jusqu’à l’Opéra, pour retrouver la paix. Les parents devraient être faits pour ça. L’agence, en fin de matinée, c’est calme. Pourquoi faut-il, quand j’ai besoin de parler à ma famille, que je la surprenne toujours en plein travail ? Cela limite les embrassades, la joie de se revoir n’est jamais pure. Une joie pure, j’en ai pourtant une à leur disposition, au cas où ils auraient encore des inquiétudes : leur fils s’est bien remis de son dernier voyage, indemne, bruni, fortifié ; des convictions plus solides que jamais. Il n’a pas eu le temps de passer les voir, déjà reparti ailleurs, on ne sait pas où, un homme d’avenir, très occupé.

Nos parents manifestent une satisfaction raisonnable, leur garçon est en vie, un bonheur appréciable. Leur tristesse est aussi mesurée : ils auraient préféré une visite de sa part, même rapide. Puisque je leur assure qu’Alban se porte bien, ils ne se plaignent pas d’être tenus à l’écart. Ils se sentent confortés dans leur attitude, accompagner Alban de loin, sans le heurter ; l’opposition frontale l’aurait sans doute radicalisé beaucoup plus vite. Là, il avance dans une expérience. Quand il trouvera l’issue bouchée, il reviendra en arrière, vers eux, qui sait ? Ils lui ont toujours fait confiance, cela n’avait pas si mal réussi jusqu’ici, non ? Ce doctorat, il a quelques années pour le finir, il le finira.

J’en arriverais presque à envier nos parents, leurs certitudes, leur optimisme. Je ne veux pas les retarder dans leur travail. Bien sûr, j’aurais pu leur annoncer que leur petit garçon perturbé prétend avoir étranglé sur ordre un camarade de combat dépressif. Leur révéler aussi qu’il a l’intention de participer à un nouvel événement majeur. J’aurais eu du mal à leur expliquer la nature de l’événement en question. Alors, je préfère leur épargner ces souffrances. À tort, probablement : comment leur reprocher leur indifférence, si je m’acharne, comme toujours, à les laisser dans l’ignorance ? Cela doit m’arranger aussi.

Je descends l’avenue de l’Opéra. On dirait que j’ai tout fait pour ne plus avoir à compter sur personne. Je tiens les uns à l’écart, je décourage les autres. Je me retrouve aussi seule que mon frère. Si je crois que ça va m’aider à le sortir de là… Pourquoi pas ? Je perçois de mieux en mieux ce qu’il doit ressentir, heureuse de n’avoir à compter sur personne d’autre.

OceanofPDF.com

Léna Mauser m’appelle, une urgence, ai-je reçu le même document qu’elle ? Quel document ? Un recommandé de l’atelier de restauration qui nous emploie… Je marche dans Paris depuis des heures. Si un recommandé m’a été adressé, j’irai le chercher à la poste demain. Quelle urgence à recevoir une lettre de licenciement ?

Ce n’est pas encore le cas, une convocation, pour l’instant, rupture de contrat, demande d’explications, mise en demeure d’achever la mission. Léna aimerait connaître mon point de vue. Les menaces ou les injonctions paraissent embrouillées, comprendrons-nous la même chose ?

Qu’elle me lise la lettre intégrale au téléphone, ce genre de document est généralement assez court et primaire. Je pourrai réfléchir en marchant le long du canal Saint-Martin.

Léna se montre insistante, ma présence auprès d’elle est indispensable, elle m’attend. Je lui promets ma visite, à la fin de ma promenade. Vite, alors. Je prends mon temps, j’étais heureuse de me retrouver privée de toute aide extérieure, je ne vais pas répondre aux sommations de la première venue.

À mon arrivée, peut-être parce que j’ai trop tardé, Léna n’est plus là pour m’ouvrir. Un homme m’accueille à sa place, justifie son absence : le fils à aller chercher chez la nourrice.

Elle est à Paris depuis deux jours, elle ne travaille pas, elle trouve le moyen de laisser son fils en garde… Si c’est pour recevoir un homme plus tranquillement, admettons. Celui-là… Sa tête me dit quelque chose, l’homme marié… Son plus fidèle, on dirait. Je remarque aussitôt qu’il ne porte plus son alliance. La situation a dû progresser depuis la dernière fois.

J’avais déjà noté son élégance, encore plus nette aujourd’hui, un costume sombre avec des moirures ; chemise ouverte, claire, pour faire ressortir le teint hâlé. Léna a bon goût, quelquefois. Reste l’âge : la mèche blanche posée sur des cheveux noirs, mais le visage ne semble pas avoir dépassé la quarantaine. Il se nomme, en me tendant la main, cette fois : Medina.

Nous attendrons Léna ensemble ? Ce courrier qui semblait tant la perturber ?

Medina me désigne d’un geste négligent le recommandé ouvert sur la table basse. Rien de pressé. Ce n’était pas l’avis de Léna, m’a-t-il semblé. L’homme me fait asseoir sur le canapé pliable déglingué, tout en restant debout et en m’examinant.

Il ne pense pas que Léna rentrera rapidement, avec ou sans son fils. Je sais bien que j’ai pris mon temps. Elle avait pourtant l’air pressé de me parler. Si elle tient à me faire payer mon retard, j’admets. Ce n’est pas grave, je repasserai, ou dites-lui de faire un saut chez moi. J’aurai récupéré mon propre recommandé, j’y aurai réfléchi, nous en parlerons plus posément.

J’agace Medina avec mon recommandé, mon retard, mon départ. Il me fait rasseoir, plutôt vivement. Pour qui se prend-il ? Je ne suis pas une fille comme Léna Mauser. Il n’a plus le même ton pour me préciser que c’est lui qui tient à me parler, pas Léna. Il s’excuse de ne pas s’être présenté complètement tout à l’heure. Medina, fonctionnaire de la DCRI.

Je ne connais aucune DCRI, je devrais ? C’est lié au ministère de la Culture ? La Direction de l’architecture et du patrimoine ? Les initiales ne collent pas… J’ai mal agi en Bourgogne ? Saboté ma restauration ? M. Pignotino n’est pas content ?

Medina trouve que je parle trop ; la DCRI, c’est la Direction centrale du renseignement intérieur, les services chargés de la surveillance et de la protection du pays, si vous préférez.

Vous êtes venu pour mon frère, alors ?

Je comprends vite, c’est bien. Cela ne l’étonne pas, me connaissant comme il me connaît.

Comment ça, me connaître ? Nous nous sommes juste entraperçus, avant aujourd’hui, pas plus d’une fois, ici même. Il m’a surveillée en Bourgogne ? Repéré par Pignotino ? Léger comme connaissance…

J’ai raison, on ne connaît pas aussi bien une personne qu’on a rencontrée une ou deux fois qu’une autre qu’on a beaucoup lue.

Lue ? Comment m’aurait-il lue ?

Il note que mon cerveau se ralentit, je devrais faire un effort. Il m’accorde, à ma décharge, que sa démarche n’est pas académique, peut-être pas déontologique, mais mes interventions récentes, particulièrement intempestives, l’obligent à intervenir dans le processus.

Quel processus ? Quelles interventions ? Mon ramollissement cérébral atteint le point de non-retour.

Je suis bien la sœur d’Abdelkrim Yousef ? Plutôt la demi-sœur d’Alban Joseph, si ça ne vous fait rien. J’en sais assez sur les activités de mon demi-frère, quelle que soit son identité, pour imaginer que la DCRI puisse s’intéresser à son cas et à son environnement, ne pas m’étonner d’écoutes possibles et d’enquêtes sur les proches, parents ou amis.

Je me suis révélée un proche intéressant, dans la mesure où j’ai engagé une enquête personnelle sur mon propre frère. J’étais susceptible, par ma position, de recueillir certaines données intimes plus spontanément qu’un fonctionnaire de police. Et je l’ai fait. Le tout, pour les services, était d’y accéder.

Une rapide évaluation de mes activités et de mes liens personnels ou professionnels a attiré l’attention sur Léna Mauser. L’entourage de l’entourage peut être utile. Ma proximité professionnelle naissante avec elle et ses gros besoins d’argent rapidement identifiés ont fait d’elle un passage obligé.

Je ne peux pas m’empêcher de dire : la salope. Pour être un passage obligé, c’est un passage obligé. Je suis sûre qu’elle vous en a fait profiter. Quelle salope.

Medina me détrompe, rigueur professionnelle, pas question de mettre en danger une source par des relations trop personnelles. Léna Mauser, seulement rétribuée, a signalé l’existence de documents écrits de ma main. La perturbation provoquée par l’annonce de la conversion fraternelle semblait avoir fait de moi une graphomane. Léna Mauser a commencé, grâce à des conseils simples, à transférer les données de mon ordinateur, encore plus facilement celles de ma clé USB, sur le sien, pour les adresser, presque en temps réel, aux services de la DCRI, en particulier à lui, Medina, qui a pu les lire, au fur et à mesure que j’écrivais, les analyser, en sélectionner les éléments importants pour sa hiérarchie, comme les connaissances et les déplacements d’Abdelkrim Yousef, que son équipe suivait déjà, mais surtout, c’est l’avantage d’une sœur, sa psychologie et ses faiblesses.

La salope… la salope… Je n’ai plus d’autre mot à ma disposition. Je revois tout, l’empressement de Léna à préserver mon ordinateur, la peur que je l’oublie… Dire que je lui confiais ma clé USB, à sa demande, pour empêcher Pignotino de mettre son nez dedans. La salope, la salope… Ses questions de bonne copine, ses conseils… Un premier licenciement évité, grâce à une intervention supérieure inexpliquée, puis notre mission commune en Puisaye, que rien ne laissait prévoir ; notre éviction était programmée et nous revoilà ensemble ; l’amie de Pignotino écartée sans raison valable… Je m’étais étonnée, tant de miracles, une influence que je ne me connaissais pas. Je n’ai pas poussé le raisonnement plus loin. Pas de quoi me faire des compliments sur ma perspicacité. Rien vu ; la salope.

Comment a-t-elle pu obtenir qu’on nous remette sur le même chantier, alors qu’on voulait me foutre à la porte ?

Elle n’y est pour rien, dit Medina. Cela s’est passé entre ministères. Les petites entreprises comme la vôtre, anciennement la vôtre, n’existent que grâce aux commandes publiques, donc au ministère de la Culture et à la Direction de l’architecture et du patrimoine. Elles savent où est leur intérêt. Nous ne pouvions pas perdre notre meilleure source auprès de vous qui gardiez des liens avec Yousef.

Les salauds… les salauds… Mais un truc m’échappe : vous me dites tout ça… Vous êtes en train d’assécher votre source, comme vous dites. Je n’adresserai plus la parole à Léna, je ne la laisserai plus toucher à mon matériel. C’est simple, je ne veux plus voir une salope pareille.

Et vous me tombez dessus, vous allez aussi me perdre comme source. Je vais crypter mes données, plutôt ne plus rien écrire de compromettant sur personne. Je saisis de moins en moins pourquoi vous m’avez attirée chez Léna Mauser, si c’est pour me balancer que vous m’espionniez. Je ne vois pas ce que vous cherchez à obtenir… Dans tous les cas, ce sera contre-productif. Il me suffit de faire savoir à Alban, si je le retrouve, qu’il est grillé. Il se mettra à l’abri, avec l’aide d’un réseau bien au point.

Puisque vous m’avez lue, vous devez savoir que je n’ai aucune information concrète sur ses connaissances, leurs méthodes, leurs projets. Je ne suis pas dans la confidence… Alban n’a pas lâché un nom devant moi, pas un lieu. Je n’ai rien de plus à vous apporter. D’ailleurs, qu’est-ce qui vous a fait croire que j’étais fiable ? La psychologie de mon frère ? Ses faiblesses ? Qui vous dit que je n’ai pas tout inventé ? Vous aurez bonne mine, devant votre hiérarchie, quand vous serez obligé de lui expliquer que vous avez travaillé pendant des mois sur un montage de mensonges.

Medina sourit, il me laisse aller. Manifestement, il attend que je m’épuise toute seule.

Vous avez compris notre métier, mademoiselle Thézé, pas très différent du vôtre. Nous passons notre temps à gratter des mensonges qui cachent des mensonges et encore des mensonges, jusqu’à ce que nous arrivions à la dernière couche.

Parce que vous croyez que la dernière couche c’est la vérité ? S’il suffisait que ce soit la dernière couche pour que ce soit la vérité authentique…

Ne vous inquiétez pas, mademoiselle Thézé, nous savons faire le tri nous-mêmes. Nous recoupons vos notes et ne prenons pas vos explications et vos observations pour des faits indiscutables. Et si nous nous adressons directement à vous, ce n’est pas pour nous griller nous-mêmes et ruiner en une heure des mois d’enquête sur Yousef et sur son environnement. C’est même le contraire.

Votre lecture ne nous a pas été inutile, elle nous a fait progresser plus rapidement que vous ne l’imaginez. Simplement, aujourd’hui, nous pensons que vous pouvez nous être utile autrement.

Je ne suis pas une salope comme Léna, moi, je n’ai pas besoin de fric pour faire élever par une autre un enfant que je n’ai pas envie de voir.

Nous ne parlons pas d’argent, mademoiselle Thézé, nous parlons de votre frère. Entendons-nous, j’interviens, parce que vous mettez votre frère en danger.

Vous voudriez me faire croire que votre DCRI a pour seul objectif de protéger mon frère ? De le protéger de moi, en plus ? Je rêve.

Quand je dis que vous mettez votre frère en danger, je ne dis pas que cela nous dérange, encore moins que cela nous fait de la peine. Vous ne nous connaissez vraiment pas. Nous n’avons aucune intention de l’aider, je vous rassure, au contraire. Mais, par votre attitude actuelle, dont Léna nous a informés immédiatement, vous menacez des mois de travail de nos services. Vous avez interféré une première fois, au moment de son voyage au Kenya. Votre agitation a déjà jeté le doute sur Abdelkrim Yousef. Les perturbations que vous avez provoquées autour de lui ont eu pourtant un avantage : elles ont forcé certaines personnes à se manifester. Vous avez réveillé des dormants, nous les avons mieux cernés. Mais vos dernières interventions sont désastreuses. Notre travail est une longue attente, nous laissons faire jusqu’à un certain point. Nous sentions ce point tout proche. Et vous débarquez chez ce médecin, à Créteil, vous téléphonez à droite et à gauche, vous proférez des menaces. Vous ne vous en rendez pas compte, le moindre de vos mots se répercute, vous faites retomber le doute sur Yousef, le groupe tout entier se sent en danger et se met en veilleuse ou se disperse.

Vous seriez surprise d’apprendre que le bon docteur Savant, qui avait de nombreux rendez-vous à l’hôpital Henri-Mondor, a disparu depuis votre visite. L’administration de l’établissement ne parvient pas à le joindre. Les opérations prévues sont annulées. On s’inquiète, personne ne le sait, mais c’est à cause de vous.

Je n’imaginais pas que ma voix avait une telle portée. Une petite restauratrice du patrimoine, option peinture, spécialité art roman du XIIe siècle, tape des notes personnelles sur son ordinateur et des services plus ou moins secrets les décortiquent. Elle rend visite à un médecin et elle met la pagaille dans un réseau d’activistes. Vous n’allez pas me faire croire ça.

C’est pourtant la vérité, dit Medina.

Un détail m’échappe : si j’apporte autant d’informations aux services de la DCRI, si le monde entier sait à présent que mon demi a éliminé un autre Français ; que tout un groupe a circulé à l’étranger dans des conditions illégales, pourquoi les protéger ici et me demander de ne surtout pas les déranger ?

Une fille comme moi devrait assimiler plus vite, c’est la base : on laisse faire jusqu’à la dernière limite. Si des gens tombent pour un petit trafic, cela ne présente aucun intérêt. À peine condamnés, de nouveau dans la nature, encore plus prudents, encore plus dangereux.

Et qu’un homme en tue un autre dans un camp, ce n’est pas suffisant non plus ?

Je vous ai bien lue, les dernières pages qui me soient parvenues : vous n’êtes pas certaine vous-même que cette élimination ait eu lieu. Vous pensez que votre frère a cherché à vous décourager de l’aider. Vous avez peut-être tort, mais nous n’avons aucune preuve de quoi que ce soit. Nous ne représentons pas plus que vous la justice. Et il y a plus important que la mort douteuse d’un djihadiste, même français. Pour vous, c’est un acte grave d’une personne qui vous tient à cœur. Pour nous, un incident mineur dans une guerre plus vaste. C’est elle qui nous intéresse. Nous sommes dans une guerre sans guerre, latente partout, sans territoire défini, et vous en faites partie, sans le savoir. Vous vouliez savoir la raison de ma visite, la voilà. Le plus sage pour vous, c’est de sortir de cette guerre ou de cette non-guerre. Je vous conseille de ne plus courir derrière votre frère, c’est dangereux pour vous, pour lui et surtout pour nous. Tout contact, même indirect, avec lui ou un autre est à proscrire. À commencer par votre interface dans le milieu, le nommé Nadir Ahmed.

Pourquoi Nadir ? Un petit danseur rêveur… tout le contraire d’un islamiste… artiste, gay…

Sans doute, mais il est votre interface, sans le savoir. Évitez aussi votre ami Didier Ostend.

Didier ? Mais c’est le plus antifanatique de tous, anti-sectaire, antitotalitaire, antitout depuis ses quinze ans, écolo, développement durable…

Vous avez raison, mais, comme vous nous l’avez appris ces derniers jours, par vos contacts téléphoniques, il commence à se lier à un groupe nucléaire important et il est l’interface de votre interface Nadir.

Je constate que la paranoïa bat son plein. Qu’est-ce que je représente, moi, dans votre système paranoïaque ?

Vous êtes l’interface d’Abdelkrim Yousef. Sa fragilité : il revient vers vous, quand vous ne bougez pas. Si vous courez derrière lui, il s’éloigne. Nous vous demandons solennellement de ne plus bouger, pour l’attirer à vous. Dites-vous que nous vous écoutons, vous regardons et vous lisons. Un mouvement de votre part peut être fatal à beaucoup de gens, en particulier à votre demi-frère. J’espère que vous reconnaissez que ma démarche n’est pas hostile. Elle est justifiée par la situation que vous avez créée, mais aussi par ma lecture de vos notes. Je ne devrais pas vous le dire, analyser pour mes supérieurs un document tel que le vôtre a été une expérience inédite dans mon métier. Vous avez une manière de dire, enfin, je ne sais pas comment formuler ça… Ne tenez pas compte de ce que je viens d’ajouter, c’est off. Un dernier conseil : à partir de maintenant, ne notez plus rien. Je me mettrai simplement en contact avec vous, en cas de besoin.

Continuer : partie 7 sur 10