Métamorphoses

François Vallejo · Chapitre 2 sur 2 · partie 3/10

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Métamorphoses

Métamorphoses

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Là, il est au Kenya…

La Somalie a des frontières plutôt poreuses avec le Kenya. Avec quelques dollars ou des euros, tu entres en relation avec une tribu islamisée qui te conduit à l’émir que tu cherches. Des durs par là, les Shebab. Abdelkrim n’aurait pas dû y aller tout de suite, a dit le Docteur, selon Nadir, c’est trop tôt, ce garçon est trop impulsif. Une qualité, mais on le cadrera au retour, même s’il fait du bon travail. On espère seulement qu’il ne grillera personne, sur place, à cause de son inexpérience. Certains trouvent que le Docteur est trop indulgent avec lui.

Quel docteur ?

Le Docteur. C’est son titre, dit Nadir, personne ne le désigne autrement. Mais il ne le connaît pas personnellement. Ses cousins, de qui il tient tous ses renseignements et qui l’hébergent régulièrement, parlent du Docteur avec le plus grand respect.

Je poursuis jusqu’à l’agence de l’Opéra. Nos parents m’ont suivie, mais le responsable sur place s’impatiente. Si on lance les recherches trop tard, il sera accusé de négligence, sa carrière menacée. Il demande une bonne raison de prolonger le délai, nous n’en trouvons aucune.

J’abandonne, je rentre chez moi à pied, en imaginant Alban remonter la côte de l’océan Indien jusqu’à la frontière somalienne.

En chemin, je reçois un appel de Barthélemy Joseph. Je le sens ému pour son fils, c’est bien la première fois. Il vient d’apprendre son retour au camp de vacances, hirsute, vêtu comme un local, épuisé, refusant de dire d’où il vient.

Le responsable exige son rapatriement immédiat, pour raison de santé. Je conseille à Barthélemy Joseph de faire traîner. Pourquoi avancer son vol de quatre jours ?

Mais s’il est malade ?

Je ne le crois pas malade, plutôt engagé dans un processus, comment dire, initiatique. Il se cherche une stature, si je décrypte ce que me raconte le petit Nadir. Il a besoin de ressembler à un héros auprès de ses nouveaux amis, en particulier d’un Docteur important. Il essaiera de se faire mousser à son retour, celui qui est capable d’établir des contacts dans un coin reculé d’Afrique… Je ne sais pas… de prouver qu’il mérite leur confiance. Dans quel but réel ? C’est moins clair. Alors ne précipite pas son rapatriement. On a quatre jours devant nous, j’ai besoin de ces quatre jours pour me faire une idée de ce qu’est déjà devenu Alban dans son nouveau milieu.

Barthélemy ne voit pas où je veux en venir, il hésite à m’accorder ces quatre jours.

Est-ce que je n’ai pas eu raison jusqu’ici ? Alban n’est-il pas revenu à son point de départ, comme je l’avais prévu ? Si je dis qu’il ne se sauvera pas une seconde fois, est-ce qu’on peut me faire confiance ?

Mon beau-père accepte de me suivre, pour la dernière fois.

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Je bifurque vers la gare du Nord, droit vers le petit appartement sous un toit, occupé, ou plus très occupé, par Alban. À ma connaissance, c’est toujours son adresse officielle. Comment m’y prendre pour entrer chez lui ? Je ne doute pas de moi, c’est comme établir un tableau de marche pour dégager une fresque.

Je sonne chez la gardienne du vieil immeuble, une des dernières du quartier, j’espère qu’elle n’a pas été éliminée par le syndic, depuis que je vois moins Alban. J’avais sympathisé avec elle, les premiers temps, quand je passais une ou deux fois par semaine chez mon demi. Je lui apportais la moitié de mon repas alors, je rangeais son désordre, jusqu’à ce qu’il m’envoie à la figure que je n’étais que sa sœur. Ça ne me donnait pas le droit de contrôler sa vie. Je le savais bien, je l’admettais. J’ai eu tort. Mon comportement n’était pas celui d’une désaxée qui se prendrait depuis toujours pour la mère de son frère, comme ils le croient tous. Seulement l’intuition, confirmée une fois de plus aujourd’hui, qu’il irait toujours trop loin sans moi.

Mme Vega remonte de son sous-sol, avec sa légère boiterie, s’exclame longtemps, la joie de nous revoir, après tant de mois. Nous ne nous connaissons pas plus que ça, mais elle a l’effervescence spontanée. Elle me ferait croire que je lui ai manqué, que j’ai manqué à mon frère, surtout. Plus rare lui-même, il va, il vient, ne dort pas tous les jours chez lui, plus sombre, depuis qu’on ne me rencontre plus dans le quartier. Étions-nous fâchés ? Pas bon, les disputes entre frère et sœur.

Pas de chance pour moi, M. Joseph est en vacances. Je l’ignorais ? Une mauvaise dispute ? Elle promet d’arranger les choses à son retour. Je m’efforce de la rassurer. Si je pouvais en placer une. Elle a sa verve, elle aime ses locataires, elle m’aime, elle n’aime pas les disputes.

Je parviens à lui dire, sans mentir ou à peine, que les vacances de M. Joseph à l’étranger se passent mal, raison de ma venue. J’ai besoin de récupérer des affaires personnelles à lui expédier avant son rapatriement. Mme Vega est bouleversée par la nouvelle, son petit locataire en danger à l’autre bout du monde… Elle l’avait prévenu, l’Afrique, avec sa petite santé…

Quelle petite santé ? Mon frère n’est pas épais, mais sa santé est acceptable, celle d’un homme jeune…

Mme Vega ne tient pas à me contredire, M. Joseph est pourtant suivi par un médecin, avec des lunettes et une sacoche. Il a reçu sa visite plusieurs fois. C’est passé, mais de là à s’exposer aux maladies tropicales… Elle n’en revient pas du malheur. Heureusement qu’il m’a comme sœur, et fidèle… Vraiment, nous ne nous sommes pas disputés ?

Je lui explique que je dois entrer chez mon frère, elle veut me prêter un grand sac pour transporter les affaires, qu’est-ce que j’attends ?

J’assure avoir eu un double de la clé, mais je ne remets pas la main dessus. Comme gardienne, n’a-t-elle pas les clés de tous les appartements ? Un bonheur pour elle de me dépanner, de rendre service à M. Joseph. Elle trouve la clé avec son étiquette, une joie de me la tendre et de m’accompagner dans l’escalier de service. Le plus difficile est de la dissuader de monter avec moi. Tous ces étages sans ascenseur, avec sa jambe douloureuse…

Elle ne voit pas le problème, son lot quotidien, les escaliers, si on veut bien la garder jusqu’à sa retraite. Elle ne saisit pas pourquoi, au dernier étage, je la prie de me laisser faire toute seule, cassante, invoquant l’intimité familiale. J’ai honte de parler si mal à Mme Vega. Elle claudique plus fort dans la descente, sans cesser de crier son plaisir de me rendre service.

Je n’arrive pas à tourner la clé dans la serrure. Vieille porte, sûrement, ça accroche, ça ripe, comme si le mécanisme était faussé. Je gratte la rouille, je présente la clé bien droite, puis inclinée, vers le haut, le bas, légèrement de biais, en forçant, j’ouvre, retrouve le minuscule couloir toujours sans lumière, le coude à gauche vers la cuisine, pas nette, depuis que je ne passe plus régulièrement, débouchant sur le carré bordélique de mon demi.

Le pire foutoir que j’aie vu chez lui, tout traîne par terre, à croire que je passe derrière des pillards. Pourtant les portes de l’unique placard sont fermées, le tiroir du petit bureau aussi. Pour la première fois, je me demande ce que je suis venue chercher.

Éparpillés dans la pièce, des papiers, des brochures, des livres, de la documentation : je n’imaginais pas mon demi en littéraire uniquement préoccupé par l’écrit ; nouvelle conversion. À moins qu’il accumule ici de la matière scientifique pour son doctorat ?

Les seuls livres de science repérables sont bien rangés sur une étagère, neufs, jamais ouverts, à première vue. Sur le sol, feuilletés, dépliés, des fascicules avec des images colorées. Là, je reconnais mieux ses goûts de lecteur adolescent… Je m’en moquais, quand je découvrais les grands textes de la littérature, et lui, les mangas, l’heroic fantasy, l’horreur : je retrouve les illustrations criardes, les créatures cornues, les ongles démesurés, les dragons transpercés par des armes blanches, dégoulinant de sang ; l’immaturité artistique de mon demi persiste ? Je me goure complètement.

Je repère, en m’approchant, l’écriture arabe en marge de certaines images ; ailleurs, ce sont des caractères romains. La foi l’a rendu polyglotte. Que lit vraiment mon frère ? Quelles illustrations le font rêver ? De la propagande apocalyptique, j’ai l’impression, politico-religieuse, en anglais, français, arabe. L’Antéchrist apparaît à toutes les pages, chevauchant à la tête des forces du Mal contre l’islam.

Mon frère se délecte de ces horreurs, pas seulement de fantaisie héroïque, propagande, propagande, la plus extrémiste. L’Avenir de la révolution islamique, traduction d’un imam égyptien, son maître peut-être. Le Licite et l’Illicite, du même auteur. La Chaîne islamique mondiale : solidarité et justice. Alban surligne à toutes les pages, certaines phrases l’ont touché, j’en suis émue, comme si je retrouvais les notes d’un mort : Nous vivrons dans le jardin du bonheur et de la justice, le rêve de tous les musulmans pour l’humanité entière. Page suivante : Tu ne dois détruire qu’au nom de la paix et de la miséricorde… Une autre revue : Cap sur le paradis sur terre… Non, ça c’est une brochure de voyagiste. Toute une série mélangée au reste, Alban les a récupérées à l’agence de l’Opéra, cadeau de son père, pour préparer son voyage. Créer des liens avec le monde… Entre dans la chaîne islamique mondiale… Ma main feuillette, accélère, s’affole… Aux jardins du séjour éternel… C’est dans le Coran ? On dirait. Et ça ? Jardins frais et verdoyants… Pas sûr, je ne sais plus… Une autre revue. Le Paradis sous lequel coulent les rivières, ses fruits sont disponibles en permanence, ainsi que son ombrage… Et ici, en gros caractères, La découverte des petits paradis : végétation luxuriante… Pour amateurs d’îles paradisiaques… Une nouvelle vie enchanteresse… Le triomphe des croyants ne saurait être arrêté. Encore : Coup de folie sur l’Orient. Des paysages authentiques. L’islam véritable. Imiter nos pieux prédécesseurs. Devenir des exemples : pour que les exclus retrouvent dignité et notabilité. Notre engagement : un tourisme durable pour des modes de vie préservés.

Alban manque de place, il empile, photos, dessins, lever de soleil sur la savane kényane : Vous êtes tous des privilégiés… Pour une société parfaite et égalitaire, titre à côté du dessin de la planète terre arrachée aux mains sanglantes des capitalistes occidentaux chrétiens et israéliens… Le droit aux meilleures vacances… Les meilleurs prix pour tous…

Dire que mon demi conserve ces délires chez lui, semble les étudier. Je ne peux pas supposer qu’il accepte ces textes de propagande sans esprit critique. L’accumulation est troublante et m’oblige à formuler l’hypothèse que je fuis depuis le début : il a déjà accédé à des convictions dont je ne le croyais pas encore capable, aux limites du sectarisme, au début de l’action peut-être. J’ai fait semblant d’espérer que je trouverais sa petite chambre d’étudiant à peu près vide. Au fond de moi, je savais que je tomberais sur des signes, sans prévoir leur forme. Et encore, je ne comprends pas toutes les brochures, celles qui ont les illustrations les plus sanglantes. Que dit le texte en arabe sous cette carte du Proche-Orient où est assise une caricature de Juif, volée aux années trente ? Est-ce la traduction, écrite de la main d’Alban, tout en bas ? Miséricorde pour tous, à l’exception des mécréants.

Je ne reconnais pas mon demi, pas nous, pas nous. La nouvelle de sa conversion, ça restait abstrait, spiritualité, quête encore pacifique, comme il me l’a répété avec insistance, avant de me quitter. Là, c’est écrit, l’extrémisme, le désir de la destruction, je ne peux plus douter. Pas nous, pas nous.

Mme Vega me trouve assise sur les talons, toute cette paperasse étalée autour de moi, qui me fait entendre la voix de mon frère, sa voix désormais aliénée, mieux que s’il se tenait debout à côté de moi. La gardienne s’inquiétait, une heure pour réunir deux tee-shirts et un pantalon, je devais avoir fait un malaise.

Grands dieux, je ne vais pas vous laisser comme ça. Une boisson chaude et un coup de ménage, tout ira mieux. Votre frère est-il toujours aussi peu soigneux ?

La sollicitude de Mme Vega est sans limites. Elle constitue des piles de documents sur la table, bien alignées. Je préférerais qu’elle s’en dispense : un locataire fondamentaliste, activiste, elle appellera le commissariat en sortant. Ce serait la meilleure solution, peut-être. Je devrais le faire moi-même, balancer mon demi. J’aurais du mal à m’y résoudre, au moins pour le moment.

Mme Vega ne remarque rien de ce qui me gêne, seuls les catalogues de voyage attirent son regard : Vous avez vu, ces lagons ? On a du mal à imaginer une eau si verte en vrai. Et regardez ces zèbres et ces rhinocéros… J’espère que votre frère aura eu le temps de les voir et de faire des photos, avant d’être rapatrié. Un beau voyage dans un pays pareil, il en avait de la chance. Dommage que sa santé lui joue des tours. C’est sûr, les paysages sont beaux, mais le climat doit être trop chaud ou trop humide.

Elle place avec soin un fascicule en arabe sur le haut d’une pile, elle va bien me poser une question ? Non, non, l’exotisme de ces pays, les souks, les marchés colorés, les chameaux, les hommes enturbannés, ça fait rêver, c’est vraiment le paradis sur terre…

On y voit plus clair. M. Joseph devrait laisser Mme Vega faire le ménage chez lui de temps en temps. Pourquoi refuse-t-il ?

Tenez, il laisse même traîner ses ordonnances. Mettons-les à part. C’est précieux, les ordonnances.

J’en prends une : Docteur Ahmad Savant, gastro-entérologue. Jamais entendu parler de problèmes de ventre chez mon demi. Je glisse l’ordonnance dans ma besace. L’œil inquiet de Mme Vega : c’est personnel, une ordonnance…

S’il a un traitement, j’en aurai besoin pour le renouveler. Dans ces pays, on ne trouve rien pour se soigner.

Mme Vega me donne raison, s’étonne pourtant de me voir repartir sans les vêtements que je prétendais vouloir récupérer. Je la laisse préparer un sac. J’ai le plus grand mal à la dissuader de donner un coup de fer au pantalon, obligée de me montrer une nouvelle fois désagréable, de chasser Mme Vega pour remettre le désordre dans la chambre d’Alban, éparpiller les revues et les brochures par terre, comme je les ai trouvées.

Je rejoins Mme Vega au pied de l’escalier, pour me faire pardonner ma dureté.

Avant de nous séparer, une dernière exigence : ne dites pas à M. Joseph que je suis venue prendre ses affaires. Il est si personnel, il n’aime pas qu’on s’occupe de lui, même pour son bien. Vous me comprenez ?

Mme Vega essaie visiblement de reconstituer ma logique : une sœur vient chercher des vêtements à la demande de son frère et interdit à la gardienne de dire qu’elle est passée chez lui…

Elle renonce à réfléchir plus loin, quand je lui dis de faire ça pour moi, entre femmes, discrétion. Elle m’embrasse. J’ai honte de manipuler une personne aussi serviable.

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J’appelle Léna, la visite sur le chantier se passe mal. Le responsable n’a pas avalé mon absence. La santé d’un frère à l’autre bout du monde, ce n’est pas une raison suffisante, cela pouvait attendre. Si je rentre dans la soirée, j’aurai encore les moyens d’arranger la situation. Le responsable n’a prévu de repartir que demain soir. J’ai intérêt à revenir avec un certificat médical solide.

À présent, je n’ai plus le choix. Moi aussi, j’ai besoin d’un médecin. Ce médecin, le docteur Ahmad Savant, est-ce le Docteur que révèrent les cousins de Nadir ? Le même qui veut recadrer mon frère trop impulsif ? Tentant de le savoir. Où exerce-t-il ? Son ordonnance indique ses consultations à l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil.

Je me présente à l’accueil, pas de rendez-vous avec le docteur Savant avant trois semaines. Si c’est urgent, adressez-vous aux urgences. Le bon sens fanatique de la secrétaire dressée à écarter les importuns. J’insiste, je tiens à consulter le docteur Ahmad Savant, pas un autre spécialiste, l’unique Savant.

Suis-je une patiente habituelle ? Habituelle, non. Je l’ai consulté au moins une fois ? J’apparais dans le fichier ? Bien sûr que non. Dans ces conditions, il ne faut pas compter avant le mois prochain. Je prends un dernier risque : ma famille très proche est soignée par le docteur, question d’hérédité, je ne veux pas citer la personne, secret médical, affaire vitale…

La secrétaire est habituée au forcing des patients, je sens pourtant qu’elle se lasse. Je m’apprête à lui lâcher le nom d’Alban Joseph. Non, pas trop vite, ce serait me griller.

Faites un effort, tous les médecins se réservent des plages, pour les urgences, les bons clients. Considérez que je suis au moins une urgence, donc une future bonne cliente, une bonne patiente, si vous préférez.

Je l’ai surprise, elle consulte l’agenda : rien pour aujourd’hui, même avec la meilleure volonté du monde. Demain soir, si vous y tenez, après dix-neuf heures.

Léna va devoir me trouver de nouvelles justifications auprès de notre responsable. J’accepte.

Le docteur Savant commence par me réclamer ma carte Vitale. J’ignore ce qu’il voit apparaître sur son écran, à part mon identité, parce que je n’ai pas consulté depuis des années. Je ne porte pas le même nom qu’Alban. J’aimerais, à cet instant, apprendre que mon demi a parlé de moi à ce médecin. Pourquoi aurait-il évoqué sa demi-sœur ? Pourquoi pas, s’ils n’ont pas, comme je le pense, que des liens médicaux ? Comment me recevra-t-il, si je lui demande quel genre d’autorité il représente pour un jeune converti ? Donne-t-on le titre de docteur, dans la religion musulmane, à des personnalités sans lien avec la médecine ? Des docteurs de la loi musulmane ?

Je me suis imposée auprès du docteur Savant, sans me préparer ni savoir ce que j’attends de lui. Je crois que je voulais le voir, simplement voir à quoi ressemble un homme manifestement important pour mon frère.

Ce n’est pas suffisant : je dois justifier ma présence, lui adresser la parole, alors qu’il se tait et m’observe derrière son écran. Le plus grand mal à voir un fondamentaliste religieux sous ce visage d’intello à lunettes siglées YSL, costume croisé de la même marque, bien rasé, cheveux ras, finesse des traits, calme, maîtrise, douceur du regard, des yeux presque clairs sur un teint mat. Quarante-cinq ans ou un peu plus, il se donne un air de notable de la médecine, à l’ancienne.

Il me demande dans un murmure la raison de ma visite. Des maux de ventre insurmontables ? L’estomac ? Pourquoi ne pas consulter d’abord un généraliste, selon le parcours recommandé ? Il remarque, en consultant ma carte, que je n’ai pas choisi de médecin traitant, tout en admettant cette singularité.

Je me plains de ne plus pouvoir exercer mon métier, restauratrice d’art ancien, les bras en l’air, sans souffrir du ventre. Il me fait déshabiller et allonger. Est-ce qu’un fanatique pudibond a le droit d’exiger qu’une femme se déshabille devant lui ? S’il est médecin…

Il me palpe le ventre, l’estomac, le foie, les intestins dans toute leur largeur, allers et retours. Je sursaute, quand il exerce une pression plus forte, surjoue la douleur. Il me consacre plus de temps que je ne le craignais, des gestes d’une lenteur gênante.

Naturellement, je pourrais vous prescrire une radio, mais ce serait remplir votre corps de rayons inutiles. Si votre profession vous oblige à garder les bras levés, vous aurez des douleurs musculaires, rien qui relève de ma spécialité. Je crois, mademoiselle, que vous vous êtes trompée de praticien.

Je ne sais plus comment m’en sortir : la franchise, même fausse. Alban Joseph m’a vanté vos compétences.

Le docteur Savant semble chercher dans sa mémoire des traces de ce nom.

Désolé, cela ne me dit rien. Ce monsieur doit faire erreur lui aussi.

C’est moi qui fais erreur : je ne voulais pas parler d’Alban Joseph, mais d’Abdelkrim Yousef.

Le médecin rejoint son bureau, m’ordonne de me rhabiller, tendu et froid.

Pourquoi M. Yousef se serait-il permis de vous adresser à moi ? Qui vous mandate réellement ? Je n’ai pas de comptes à rendre sur mes patients. Il est temps pour vous de quitter mon cabinet. Vous ne me devez rien.

Ne vous inquiétez pas, je suis une amie d’Abdelkrim, une petite amie avec des maux de ventre…

Voyez un confrère gynécologue ou obstétricien. Je n’ai aucune compétence pour les grossesses.

Le docteur Savant m’oblige à me découvrir : je m’inquiète plus pour le ventre d’Abdelkrim que pour le mien.

Secret médical, même pour un petit ami.

Je ne sais plus où je vais, en tout cas plus loin : si je vous disais que ses convictions religieuses me préoccupent aussi, c’est un secret médical ?

Vous préoccupent en quel sens ?

Je m’entends répondre que je pourrais suivre la même voie que Yousef, recevoir une éducation religieuse. Quand on s’aime, c’est mieux de partager la même croyance.

Le docteur Savant note qu’il n’est pas d’usage de s’adresser à un médecin pour se convertir. Ma demande lui paraît plus obscure de minute en minute ; à moi aussi. Je lui ai parlé de mon activité professionnelle, la restauration de peinture ancienne : quel genre de peinture ancienne ? Peinture du Moyen Âge ? Je suis déjà religieuse, alors, et du côté des infidèles.

Ce n’est pas parce que je repeins des christs, des vierges et des saints que je crois en eux. C’est encore plus honteux, selon le docteur Savant, une preuve de l’insincérité des chrétiens. Je guette le moment où il va se révéler à moi, ce que j’attends depuis le début, la preuve que mon demi s’est lié à des extrémistes.

Le docteur Savant sent qu’il s’est laissé emporter, se force à sourire, assure n’avoir aucune influence religieuse sur Abdelkrim Yousef, qu’il reconnaît avoir soigné pour un kyste bénin, sans considérations autres que médicales. Il est médecin, uniquement médecin, attaché à l’hôpital public français. Ses convictions privées n’ont aucune incidence sur son activité. Si ma démarche visait à l’impliquer dans des affaires religieuses, c’est un échec. Il ajoute que mon intérêt personnel et celui de mon petit ami ou présenté comme tel commandent que j’oublie rapidement notre rencontre. Si j’ai le malheur de tomber malade pour de bon, il se fera un devoir de m’accueillir dans son service de gastroentérologie, rien de plus, rien de moins.

Je tente de me rattraper ; j’ai au moins une raison médicale à fournir, j’aurais dû commencer par là, la raison la plus sérieuse : je crois Abdelkrim Yousef malade au Kenya.

Je m’adresse à vous comme à son médecin personnel, qui lui a déjà signé des ordonnances, connaît ses antécédents médicaux. Pensez-vous que son état général soit compatible avec un rapatriement d’urgence ? Des séquelles de ce kyste ?

Cette fois, je fais douter le docteur Savant, ou il joue la surprise.

Abdelkrim Yousef en voyage au Kenya ? Je l’ignorais. Malade ? Il aura consulté un confrère sur place. Si vous me dites la vérité, ce que j’espère pour vous, vous n’en êtes pas moins naïve : que peut un médecin pour un patient à des milliers de kilomètres ? Malheureusement, je ne vous crois pas plus sincère que tout à l’heure. Infidèle vous êtes, infidèle vous restez. Je préfère ne pas imaginer ce que vous cherchez exactement, ni pour qui vous travaillez. Dans tous les cas, je ne serai jamais la personne qui vous intéresse, vous pouvez en être certaine d’avance et m’épargner vos questions maladroites.

Si je suis maladroite, je ne suis pas dangereuse, la preuve que je ne travaille dans l’intérêt de personne d’autre que de mon ami Abdelkrim Yousef, certainement pas pour la police, si c’est ce qui vous inquiète. Ça pourrait donc vous inquiéter ? Non ? Alors détendez-vous et parlez-moi de ses kystes, des vrais, des faux, je vous parlerai du Kenya et des ennuis de Yousef là-bas.

Vous êtes plus adroite que vous en avez l’air, mais vous ne me forcerez pas à rompre le secret. Je parle du secret médical, évidemment. Je n’en connais pas d’autre, je vous le dis une fois pour toutes. Je ne peux rien pour vous, sinon vous accorder un certificat médical, si vous en avez besoin pour votre employeur. Mettez-vous dans la tête que je n’ai pas d’autre pouvoir.

Je constate qu’il est prêt à accorder des certificats de complaisance pour se débarrasser de moi. Preuve que je le dérange, preuve qu’il n’est pas si clair qu’il voudrait me le faire croire. C’est un début.

Alors, combien de jours ?

Je finis de me rhabiller et me lève. Je ne veux pas me compromettre avec lui. Qu’il le garde, son certificat médical. J’ai compris l’essentiel, à l’intuition : ce médecin trop sûr de lui, trop intelligent, trop raffiné représente le plus grand danger pour Alban. Je sens en lui une force d’influence mentale, la maîtrise qui peut attirer mon demi.

Le docteur Ahmad Savant me raccompagne avec cérémonie et fermeté.

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Je retrouve le chantier, notre petite église romane, en Bourgogne du Sud. L’équipe scientifique est repartie après ses observations et prélèvements. Le responsable était furieux. Mon absence, mes excuses bidon, Léna Mauser n’a pas été convaincante longtemps. Notre chef a souligné, par endroits, la faiblesse de mon travail de nettoyage. J’ai eu la main lourde, deux ou trois centimètres carrés endommagés, non par le temps, mais par une intervention récente. J’avais conscience de ma responsabilité, selon lui, j’ai préféré la fuir. Toute autre raison est inacceptable. Si j’ai un certificat médical, il le fera vérifier par des inspecteurs de la Sécurité sociale, je peux compter sur lui.

Le chantier est suspendu jusqu’à nouvel ordre. Nous devons préserver ce qui a été fait, sécuriser les lieux et attendre les nouvelles et le résultat des analyses. Léna est chargée de me diriger et de m’annoncer une convocation rapide au siège parisien de notre atelier.

Je ne veux pas m’abaisser à répondre à une convocation, autant démissionner tout de suite. Les peintures romanes me semblent si lointaines en ce moment. J’ai changé de monde, d’inquiétudes. La survie de mon frère me semble plus importante que la survie de fresques en lambeaux. Le monde a vécu sans elles depuis près de mille ans, il peut mourir sans elles.

Si tu savais comme je me fous de tout ça, Léna.

Léna Mauser m’entoure de ses bras, de son amitié, s’occupe de mes bagages, range mon ordinateur, me demande si j’ai déjà eu le temps de noter mes rencontres des derniers jours, puisque cela semble me faire le plus grand bien. Je la remercie d’être la seule à se soucier de moi, triste, parce que nous ne travaillerons peut-être plus ensemble, si l’atelier préfère se séparer, comme tout l’indique, d’une restauratrice démotivée.

Léna m’assure que rien n’est perdu. Je retrouverai la motivation, j’ai les qualités nécessaires, on le reconnaîtra. Je ne dois pas me laisser pousser dehors. Que je pense à elle aussi, elle a besoin de ce boulot. Si je le saborde, je la saborde aussi. J’admets. Ensuite, elle pense que je prouverai facilement que les dégradations ne sont pas dues à mon intervention. Elle m’a défendue. Le responsable était contre moi, pas les techniciens. Ils trouvaient le travail solide, au contraire.

Personne n’aime le chef, même au siège, on le trouve excessif. C’est ma chance. Si je ne veux pas m’y rendre pour moi, que je le fasse au moins pour elle, Léna Mauser. Elle aime plus que tout travailler avec moi. Elle n’hésitera pas à dire sa façon de penser aux gens de l’atelier. Elle ne représente rien, mais elle ne me laissera pas tomber. Tant d’amour me fait céder.

Je repars pour Paris, j’y resterai, si on rompt mon contrat, comme je le crains, tout en l’espérant. Je pourrai m’occuper du retour d’Alban, l’extraire du nouveau trou de sable où je le vois s’enfoncer de semaine en semaine.

Le responsable du village de vacances au Kenya a renoncé à écouter nos parents, donc à m’écouter. Il a usé de son influence économique locale pour éviter à Alban d’être interrogé par les services de sécurité locaux, intrigués par son déplacement et son passage prétendument accidentel de la frontière. Un 4 × 4 suspect aurait été repéré dans le voisinage.

Si votre fils va jusqu’au bout de son séjour, a dit le responsable, je ne réponds plus de rien.

Il a négocié un certificat médical préconisant le rapatriement d’urgence, arrosé quelques militaires. Il ne l’aurait pas fait pour un autre client. Alban Joseph sera à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle peu après midi. Je dois être reçue, en fin de matinée, au siège de notre atelier de restauration. Je n’aurai pas le temps de le rejoindre. J’ai envie d’annuler la séance, plutôt accueillir mon demi.

Le grand chef exige ma présence. Je ne peux pas toujours me défiler. Il a raison, finissons-en aujourd’hui. Plus vite mon sort sera réglé, plus vite je serai débarrassée de ces spécialistes des temps immémoriaux au service du patrimoine universel.

Barthélemy Joseph ira seul attendre son fils à l’aéroport. Jour exceptionnel : il a accepté de quitter son agence. S’il le faut, il le conduira à l’hôpital pour évaluer son état de santé.

L’équipe est réunie autour de tables en U, moi assise devant. Un adjoint chargé de m’exécuter prend la parole. Il me rappelle que nous formons une petite structure efficace, grâce à notre expertise technique et scientifique reconnue, à l’alliance de notre savoir-faire et de notre savoir historique partagés. Il serait dommage que des négligences répétées nuisent à la réputation de notre boîte.

Il va m’en servir long comme ça ; je connais toutes ses phrases d’avance. Il récite comme un néo-islamiste sous influence. S’il savait comme je me fous de ses discours, comme je ne crains pas l’avenir dont il va me gaver dans deux minutes. Ma force vitale me protège, je pense que c’est l’heure où Alban descend de l’avion, sur une civière peut-être, pour simuler jusqu’au bout la défaillance du rapatrié d’urgence. Nous sommes obligés, tous les deux, de simuler un état qui n’est pas le nôtre. Moi, en pensant à Léna, je joue, un moment, la fille désolée, prête à se racheter.

Je reconnais avoir cessé d’écouter l’adjoint : il me ramène à l’objet de notre réunion, me conseille de quitter ce sourire, apparu sur mon visage depuis quelques instants, qu’il prend pour de la supériorité. Je fais un effort pour me fabriquer une tête contrite, je n’y arrive plus, je me lâche.

N’interprétez pas tout de travers, dis-je à mon collègue. Au mieux, je suis satisfaite de ce qui m’attend. J’ai commis des erreurs, je paye, tout le monde est content. Je sais que la seule chose qui vous inquiète, ce sont les indemnités que je pourrais réclamer. Vous aimeriez obtenir la garantie que je ne ferai pas appel aux prud’hommes. L’intérêt économique de l’entreprise, dans un marché fragile où les restrictions budgétaires touchent d’abord la culture… Je connais tout par cœur. Vous attendez ma démission sans indemnités ?

Le patron trouve que j’y vais un peu fort. Je me sens bien sûre de moi, pour les provoquer. Il avait l’intention de se séparer d’une collaboratrice telle que moi, malgré mes qualités, mais tout a changé depuis quelques minutes. Il a appris, juste avant notre entretien, que j’ai su jouer de mes influences, plus importantes qu’il ne l’imaginait. Une intervention d’une personnalité très haut placée au ministère de la Culture me permet de rester en place. On lui a fait comprendre que les enjeux pour la société ne sont pas négligeables. On lui impose de me garder, il me garde. Il a maintenu la réunion simplement pour marquer le coup et me faire sentir mes responsabilités. Sachant cela, je peux me dispenser de fanfaronner. Ni démission, ni indemnités, j’ai la simple obligation de reprendre, dès lundi prochain, le chantier de Bourgogne du Sud, avec mon habituelle exigence technique, scientifique et artistique.

Accessoirement, puisque je semble bien introduite dans certains milieux, il ne verrait pas d’inconvénient à ce que j’intervienne de nouveau pour aider la société à se placer sur le marché de la restauration. Il me serre la main, l’équipe, sauf l’adjoint, me témoigne un respect silencieux, je reste sidérée.

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Besoin d’être entourée, je me précipite à l’Opéra. Ma mère garde l’agence, en attendant le retour de ses deux hommes. Ils tardent, n’ont pas donné de nouvelles, ne répondent pas au téléphone.

J’expose ma surprise à ma mère, cette intervention supérieure extérieure et inexpliquée, qui me permet de garder un emploi que j’avais décidé de quitter. Elle ne voit pas de quoi je me plains. Preuve qu’on m’apprécie. Ne pas perdre son boulot, en ce moment, ce n’est pas du luxe. Alors ne te pose pas de questions.

Elle s’inquiète davantage pour son fils. Le rapatriement a-t-il eu lieu comme prévu ? Alban n’a-t-il pas de réels ennuis de santé ?

Barthélemy Joseph nous rejoint, déconfit. Alban était bien dans l’avion, un médecin l’accompagnait, tenait à le faire hospitaliser, vingt-quatre heures au plus, pour observation, examens de routine. Mon demi a refusé net, prétendu savoir à qui s’adresser pour sa santé, signé une décharge au médecin.

Tout juste s’il a remercié son père de l’avoir attendu à sa descente d’avion. On s’habitue à l’ingratitude des enfants, mais, un jour comme aujourd’hui, on pouvait espérer mieux. On sacrifie sa journée de travail pour lui, on s’est démené depuis des jours, avec le responsable du voyage sur place, pour lui éviter des ennuis et il ne tient pas à prolonger la conversation du retour, même pas à rassurer sa mère. Pas voulu non plus rentrer en voiture avec son père. RER B, il serait plus vite rendu là où il doit être.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Où doit-il se rendre de manière si impérative ? Barthélemy Joseph semble prendre conscience que son fils n’a jamais considéré la cellule familiale comme l’endroit où il devait être. Il s’interroge avec tristesse, attend l’appui de sa femme. Elle secoue la tête, ce qui leur arrive ne lui semble pas moins énigmatique.

Je promets de passer du temps avec eux, pour les soutenir. À moi de déployer les forces de la joie, de leur prouver que les miracles existent. Je leur donne l’exemple de mon maintien en poste, ils s’en foutent. Le mystère d’Alban les dépasse davantage : il évolue dans un monde plus vaste que le nôtre, où il semble trouver son bonheur. Son bonheur nous inquiète, inquiète ses parents, alors qu’ils ne se sont jamais inquiétés de ses malheurs.

Si nous réfléchissions ensemble à cette question, nous nous sentirions mieux, peut-être ? Mes raisonnements, une fois de plus, leur échappent. Je suis leur fille et belle-fille qui a toujours déployé une réflexion exagérée. Je malaxe les problèmes, alors que le bon sens les règlerait presque tous. Il paraît que mon père Thézé était comme ça, il n’apportait que des ennuis. Notre journée s’annonce bien.

Alban m’appelle dans l’après-midi, alors que je suis toujours à l’agence des parents, il tient à me voir le plus rapidement possible. Je l’attends ici. Non, il veut me voir personnellement, pas organiser une réunion familiale où ses parents lui feraient raconter ses belles vacances. Il n’en est plus là. Où pouvons-nous nous retrouver ? Surtout pas chez lui, pas davantage chez moi. Il exige de la discrétion, enfin de la discrétion de ma part…

Je fais un signe à Barthélemy Joseph : tu as toujours des entrées gratuites dans des lieux touristiques ? Lesquels en ce moment ? Dans Paris ou pas loin…

Deux entrées à Marne-la-Vallée, ça te dit ?

Je prends.

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Nous nous retrouvons près des guichets d’entrée de Disneyland. Je suis fière de ma provocation, j’espère faire réagir mon demi. Je lui rappellerai sa première conversion, celle de l’Europa-Park, même si ça doit lui déplaire. Il va m’engueuler, me dire que je l’amène chez l’ennemi…

Abdelkrim Yousef me félicite de mon choix. Disneyland, c’est le meilleur endroit pour passer inaperçu, quand on est, comme lui, quelqu’un qu’on suspecte de tout et de son contraire, jusque dans sa propre famille.

Nous avançons dans ce faux monde sans parler davantage. La joie ambiante nous a coupés, les enthousiastes déguisés en personnages de Disney s’agitent et nous mêlent aux familles affamées. À peine entrés sur le site, les enfants bouffent, réclament à boire. On les gave, on les noie d’avance. Nous nous intégrons à un flux.

Alban crie que nous serons plus isolés dans une attraction, à condition d’éviter les voisins dans le wagonnet où nous nous installerons. Nous pourrions essayer le train de la Mine, basique et apprécié ? Nous sommes plus difficiles. Le Big Thunder Mountain ? Nous ne nous entendrons pas parler, pas plus que dans le Rock’n’ Roller Coaster.

Nous parcourons du regard les possibles, leur agencement de village rassurant, changeons de flux pour longer le Crush’s Coaster. Ce serait bien, ça ? Bien en quel sens ? Il ne faudrait pas que j’oublie pourquoi nous sommes là : Alban a quelque chose d’important à me dire. Nous ne nous décidons pas, le divertissement est trop envahissant, l’important est repoussé.

Dans ce moment flou, une pensée me traverse : chacune de ces attractions raconte une histoire à laquelle les clients, les fidèles de Disney, vont croire un instant, qu’ils vont vivre avec intensité. Mes fresques romanes avaient-elles une autre fonction ? Ces histoires étagées sur plusieurs registres, plusieurs murs, les historiens sont formels, tout un circuit d’images pour éduquer et distraire le paroissien illettré. Buisson ardent, Tables de la Loi, Big Thunder Mountain, je suis en plein dedans. Dans mille ans, une Alix Thézé, aussi sérieuse et compétente que moi, dégagera les différentes strates de Disneyland au scalpel, en saisira, dans un grand moment d’émotion, la signification spirituelle. Si Alban savait ce qui me traverse le crâne, à cet instant précis…

Je commence à me demander si je n’ai pas commis une erreur en l’entraînant à Disneyland. Impossible de nous parler de manière suivie. Il s’est décidé pour le Space Mountain, des montagnes russes couvertes, l’enfermement en plus du mouvement, parfait pour se cacher, mais pour parler ? Nous restons silencieux dans la file, jusqu’au moment où nous nous approprions un wagon vide. Alban ne laisse personne s’installer derrière nous. Dégage, morveux, si un petit se présente en premier. Réservé à deux amis, si c’est le père qui veut s’installer avec le fils. Des agents de sécurité s’inquiètent, nous rejoignent, pas le temps d’intervenir, le convoi démarre, les cris, la peur anticipée, la joie forcée, montée en douceur, accélération, nous regardons droit devant nous.

Alban a pris la parole depuis quelques instants, inaudible avec les cliquetis, les hurlements, le sifflement de l’air dans la semi-obscurité. Je lui crie de répéter plus fort. Nous allons devoir nous hurler nos confidences en public, dans la nuit, à la vitesse maximale…

Tu m’entends, Alix ?

La descente nous surprend, nous plaque, la remontée nous étouffe, malgré l’élan.

Je devine, grâce à des bribes de phrases, qu’Alban a appris, par Mme Vega, que j’ai fouillé chez lui. De quel droit ? Pour qui je me prends ? Si je croyais que ça n’allait pas se savoir… avec Mme Vega. Et alors ? Qu’est-ce que j’ai trouvé ? Rien. Forcé. Mais beaucoup. Quoi ? Des lectures. Des lectures, ça ne dit rien, des lectures.

Au contraire, ça dit la vie, des lectures, et la pensée, tout, tu devrais te méfier.

S’il n’y avait que les lectures… Le docteur, ensuite, le docteur Ahmad Savant, de quoi je me mêle ? Un type aussi fort que le docteur Savant n’allait pas se laisser prendre à mon petit numéro… Mes histoires de maux de ventre, un vrai médecin… Mes prétentions d’analyse permanente, décrypter les œuvres d’art, je me crois la plus forte… Faut pas que j’en sorte, de l’art, parce que, pour décrypter le reste, zéro. Qu’est-ce que j’espérais du docteur Savant ? Qu’il me montre des radios de mon frère ? Un diagnostic complet, un compte rendu de ses activités religieuses ? Combien de prières, où, comment, avec qui ?

Si ce n’était que ça, je te le dirais moi-même. Oui, j’ai eu un kyste aux intestins. Oui, le docteur Savant m’a guéri. Oui, il m’apprécie et me comprend mieux que personne dans notre famille. Oui, il me conseille et m’oriente. Oui, je prie. Où est le problème ? Mais tu soupçonnes, tu mélanges tout, tu vois de la haine contre toi, personnellement. Tu veux m’empêcher de vivre en dehors de ta norme. Et tu fous la merde. Te présenter à un homme comme le docteur Savant, te faire passer pour ma petite amie… Est-ce que tu te rends compte une seconde de ce que tu as fait ?

Nos rails s’incurvent à me soulever le cœur. Je vérifie mes attaches, convaincue qu’elles ne tiendront pas. Je vais être éjectée de mon siège dans l’obscurité. Pression de plusieurs tonnes sur le ventre et la poitrine, je vais mourir ici.

Le convoi remonte, je reconnais mes torts, je les braille dans le noir. Pourquoi avoir agi de cette manière avec le docteur Savant ? La curiosité, rien d’autre, savoir qui mangeait mon frère, qui l’envoyait dans un pays comme le Kenya ou plutôt la Somalie, comme l’a laissé entendre, j’allais dire Nadir Ahmed, je me ravise à temps, comme l’a laissé entendre à nos parents le responsable sur place.

C’est le plus beau pays islamique, dit Alban, le plus pur. Où est le problème ?

Il me serre le bras dans un virage descendant, douleur supplémentaire. Il veut me convaincre qu’il faisait là-bas du tourisme, du tourisme islamique, mais du tourisme. Ces deux jours avec des purs, des croyants de l’islam des origines, ça n’a rien à voir avec les visites organisées dans des souks ou chez des pseudo-tribus sédentarisées qui mendient des dollars.

Puis-je croire mon frère ? Non, je n’y arrive plus. Il me promène, avec sa visite aux purs. Que croit-il apprendre de plus, en deux jours d’islam pur, qu’un touriste de base promené sur un dromadaire ? J’ai entendu parler des Shebab somaliens, des purs peut-être, des assassins surtout. Si c’est eux que le docteur Savant t’a envoyé rencontrer…

Alban Abdelkrim ne me laisse pas le contredire longtemps, m’annonce que le plus important reste à dire : je ne mesure pas le mal que je lui ai fait. Que je fouille dans ses brochures militantes, déjà limite, mais il pourrait le tolérer…

Le train fonce en l’air et se retourne dans le noir, je n’entends plus que le cri unique de la foule, prolongé jusqu’à la fin de la boucle. Le tracé redevient visible.

Que j’obtienne un rendez-vous uniquement pour voir, comme je le prétends, la tête du docteur Savant, ce serait passé, si j’étais restée anonyme jusqu’au bout. Le plus grave, c’est que mon intervention le discrédite, lui, Abdelkrim Yousef, aux yeux des siens. Après le mal qu’il s’est donné, un Gaulois 100 % devenu musulman… On apprécie, le cas n’est pas si fréquent, même si, crois-moi, nous sommes de plus en plus nombreux, mais on s’interroge… Il faut être plus respectueux des traditions que n’importe qui d’autre, en savoir plus long qu’un croyant de naissance. Les sourates, il les cite dans le texte, comme un imam. Il fait l’admiration de ses amis.

Une visite de sa sœur chez le docteur Savant introduit le doute dans tous les esprits. On sait que j’ai menti, en me présentant comme sa copine, en posant des questions vicelardes. Démasquée instantanément ; c’est lui qu’on soupçonne. On va s’interroger sur mes buts véritables, et, par ricochet, sur les siens. Le docteur Savant lui-même considère que je peux avoir été envoyée par la police. Et même si je ne travaille pour personne, comme l’a assuré Alban, qui a pris le risque de me défendre, je passe pour une fouineuse, donc un danger potentiel, c’est malsain pour tout le monde. Qu’est-ce qui m’empêchera d’aller parler ensuite ? Abdelkrim, puisque c’est sa sœur, tous le savent à présent, ne parle-t-il pas trop en famille ? Ne se laisse-t-il pas aller sans réfléchir ? N’a-t-il pas déjà attiré l’attention sur eux ? Peut-on lui faire confiance ?

En dix minutes, tu as fait de moi un suspect auprès de mes amis. Ils m’imposent déjà de ne plus participer aux prières jusqu’à nouvel ordre, aux rencontres jusqu’à ce que ma bonne foi soit établie. Je dois donner des renseignements sur toi, expliquer ton comportement. J’ai du mal. Une vraie fouteuse de merde. Si je le dis, ça nous enfonce encore plus.

Musad, paraît-il, s’y est déjà mis et n’a pas été le plus tendre avec toi : esprit critique, qui doute de tout, et allumeuse… Oui, Musad se permet de parler de toi de cette manière. Comment veux-tu que je m’en sorte ? En plus, tu as expliqué au docteur Savant que tu travaillais dans des églises catholiques. Tu aurais voulu me plomber, tu ne t’y serais pas prise autrement. D’ailleurs, je commence à sentir que ton but, ce n’était rien d’autre que ça, me plomber auprès de mes amis. Qu’ils se méfient de moi, que je me sente obligé de revenir vers toi. Que j’abandonne tout. Raté.

Le convoi nous dépose, retour sur terre. Nous nous extrayons de nos sièges conçus pour un voyage lunaire imaginaire ; marche hésitante vers la lumière. Envie d’un nouveau tour, comme au Silver Star, en Allemagne ? Pas vraiment. Alban reste trop écœuré de mon attitude. Sa sœur, l’évidence s’est imposée à lui, pendant notre envolée, Space Mountain, sa sœur a trouvé le moyen de le déconsidérer aux yeux de l’homme qu’il respecte le plus, dont les décisions sont les plus importantes pour son avenir.

Je nie toute préméditation ; un enchaînement de situations indépendant de ma volonté ; je voulais seulement mieux le comprendre. Un doctorant en chimie ne peut pas reprocher à sa sœur d’analyser des phénomènes, en particulier comment vivent ses proches.

Alban tient à ce que nous sortions séparément du parc ; ne pas être vu en ma compagnie ; je le compromets. Je lui demande qui compromet qui. Nous allons nous quitter fâchés.

Il ne sera pas fâché, si je jure de le laisser tranquille, de ne plus me mêler de sa nouvelle vie, de ne pas chercher à en apprendre davantage sur lui ni sur ses activités dans la communauté des croyants. Tu me donnes du boulot, récupérer leur confiance, c’est pas donné, crois-moi. Alors tu as intérêt à me lâcher. Il ajoute : pour ton bien, pour notre bien à tous les deux.

Je ne sais pas si c’est une menace ou un dernier mot d’affection. Il me laisse en plan dans le grouillement des mioches, dernière vision de mon demi, de dos, malingre et furtif.

J’en pleurerais.

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Léna m’accueille comme une sœur à la gare de Mâcon-Loché-TGV, elle savait que je reviendrais. La boîte ne pouvait pas se passer d’une experte comme moi. J’ai le talent artistique en plus de la technique, c’est ma force. Ils sont obligés de le reconnaître, là-haut.

Ils n’ont rien décidé, là-haut, comme tu dis. Il paraît que la décision vient d’encore plus haut et que je suis très influente, alors que je ne connais personne au ministère. Totalement inexplicable. Tu connais quelqu’un, toi, au ministère de la Culture ?

Pourquoi je connaîtrais quelqu’un plus que toi ?

Léna Mauser a des sourires en coin. Je me demande, des fois, si, parmi tous les hommes avec qui elle essaie de vivre, elle n’en a pas trouvé un bien placé. Pourquoi un type qui ne couche même plus avec elle me donnerait un coup de main, à moi ?

Maintenant, je suis condamnée à aimer mon travail, à oublier mon frère, à me montrer enfin à la hauteur : rattraper les grattages excessifs de la barbe de Moïse. Nous attendrons les résultats des analyses pour consolider les parties les plus sensibles à l’humidité et fixer les couleurs. Des semaines de travail en perspective, détachée du monde et, selon la promesse que m’a arrachée Alban, détachée de lui.

Je ne rentre plus à Paris, en plein Moyen Âge, sept jours sur sept. Je commente mon travail dans l’église pour les visiteurs du dimanche. J’anime un Disneyland de l’époque romane. Léna apprécie ma nouvelle sérénité, craint toutefois mon retrait excessif.

On n’est pas des bonnes sœurs, tout de même, on ne va pas vivre dans notre église en permanence. Tu ne vas pas virer catho ultratraditionaliste, pour imiter ton frère.

Elle me sent sur ce chemin, je l’inquiète. Je n’ai plus de contact avec aucun homme, comment est-ce possible ? Elle en a trouvé deux nouveaux en un seul week-end. Ils ne lui seront d’aucun secours pour l’éducation de son fils, ils lui auront au moins changé les idées. Je devrais l’accompagner à Paris, laisser de côté notre traversée de la mer Rouge, sur notre mur, qui s’est révélée décevante.

L’analyse des sels démontre un tel degré d’humidité que le dégagement final ne dévoilera que des bribes de la grande scène attendue. Les lacunes sont trop étendues pour qu’on les comble. Pas de repeints, nos tâches ultimes consisteront à consolider le support existant et à démonter notre échafaudage. Je me désole de ce semi-échec.

Comme d’habitude, on dirait que tu te sens coupable de tout, me dit Léna Mauser. Libère-toi, à la fin. Ce n’est pas notre restauration qui est ratée, c’est le dessin original.

Qu’est-ce que je deviendrais sans Léna ? Elle s’agite déjà, pour que nous apprenions vite quel sera notre prochain chantier. Elle tient à ce que nous soyons affectées sur le même. Nous nous entendons si bien. Elle m’encourage à renouer avec Didier Ostend, si je n’ai pas le goût, comme elle, de chercher la nouveauté. Elle pense qu’il ne préfère pas que les garçons. Je veux bien croire qu’elle s’y connaît mieux que moi en hommes, mais, celui-là, elle ne l’a jamais rencontré. Il paraît que je lui ai assez parlé de lui pour qu’elle comprenne ce qu’il vaut et l’intérêt que je lui porte.

Je lui fais remarquer qu’Ostend n’a pas manifesté beaucoup d’intérêt pour moi ces derniers temps. Raison de plus pour me rapprocher de lui, dès que nous aurons bouclé notre chantier.

Les différentes instances qui financent nos travaux viennent constater son achèvement. Satisfecit aux exécutantes. Sans doute, nous n’ajoutons pas une œuvre majeure au patrimoine de l’art religieux. Notre travail de gratteuses-sauveteuses restera obscur, mais noble, selon les mots des officiels en visite.

Je me retrouve seule et vide, rue Botzaris, doutant qu’on me propose un nouveau chantier. Je n’appelle pas Alban, comme il me l’a imposé. Tout juste si j’ai marché une fois dans sa rue, fait demi-tour, quand j’ai aperçu Mme Vega rentrant les poubelles de l’immeuble.

Nos parents, à l’approche des vacances d’été, vivent une période faste, le rebond après la crise. Leur fils est passé deux fois, remis de son voyage, selon eux. Sa thèse avance. Ils n’en connaissent toujours pas le sujet, l’essentiel est qu’elle avance. Il a pris soin de les rassurer, cela ne me rassure pas. Il en a profité pour prendre les nouveaux catalogues, cela les réjouit et m’inquiète encore plus.

Continuer : partie 4 sur 10