Métamorphoses

François Vallejo · Chapitre 2 sur 2 · partie 5/10

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Métamorphoses

Métamorphoses

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Je me fixe une limite : notre première campagne de restauration touche à sa fin. Je ne la retarderai pas par un départ anticipé. Je respecte mes engagements. Je n’en prendrai pas d’autres, c’est tout. D’ici là, je renonce à la presse, je jette la documentation accumulée, je m’abstiens de toute lecture. Dans trois semaines, nous quitterons la Puisaye. Dans trois semaines, j’aurai assez de force pour franchir le pas. Quel pas ? Dénoncer mon demi.

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C’est un matin, je travaille au burin, autour de la main levée d’un personnage dont nous discutons l’identité depuis plusieurs jours, saint veillant ou figure secondaire, pour le premier miracle de Cana. Je souligne le tracé des doigts : main bénissant ou main étonnée devant la force miraculeuse ? Nous n’arrivons pas à tomber d’accord.

Mon téléphone vibre dans la poche de ma blouse, Pignotino est prêt à me l’arracher des mains. Combien de fois nous a-t-il interdit de répondre au téléphone pendant le travail, dans un lieu sacré ? Et à un moment décisif comme ce matin ?

Nous esquissons une lutte sur l’échafaudage, mon burin l’effleure, glisse et tombe. Maître Pignotino l’imagine déjà fiché dans une scène du registre inférieur et se penche. J’en profite pour répondre.

Didier Ostend, je serai bref : prépare-toi.

Me préparer à quoi ?

Peux pas t’expliquer au téléphone. Prépare-toi.

Je descends sous les insultes de Pignotino, alors qu’aucune peinture n’a été endommagée. Je récupère mon burin, le lance dans sa direction ; mauvaise réception, petite coupure, il m’accuse d’avoir voulu le tuer, m’interdit de chantier pour la journée.

Je lui aurais demandé la permission de m’absenter, il me l’aurait refusée. Je ne vais pas me plaindre d’être écartée pour la journée, si je dois me préparer. À quoi me préparer ? Je pense tout de suite au pire : on a retrouvé le corps d’Alban, on envoie la famille le récupérer, au Waziristan ou ailleurs.

Léna sent que ça ne va pas, se tient auprès de moi. Je lui annonce la nouvelle, la mort d’Alban, ce ne peut pas être autre chose… Prépare-toi… Prépare-toi à une mauvaise nouvelle.

Si c’était le cas, dit Léna, Didier Ostend n’aurait pas été prévenu le premier. La famille d’abord, vos parents. Donc il est vivant.

Heureusement que j’ai Léna. J’appelle Barthélemy Joseph, en train de réfléchir à de nouvelles formes de voyage, une tendance que l’agence a trop négligée jusqu’ici, porteuse, le tourisme responsable, humanitaire, il va s’y mettre. Rien sur Alban ? Rien.

Tu vois, dit Léna, prépare-toi, c’est prépare-toi à la bonne nouvelle. Ton frère est de retour, Nadir l’a appris par ses cousins, il a averti Ostend.

Pourquoi ne pas le dire clairement, alors ? Alban est revenu, ce n’est pas plus long que prépare-toi, s’il tient à économiser son forfait.

Léna pense qu’il se méfie plutôt du téléphone. Lui aussi se croit sur écoute ? La paranoïa universelle.

Ostend n’est peut-être pas écouté, mais toi ?

Qui m’écouterait ? Qu’est-ce que je représente d’écoutable ? Je bosse en silence dans une église de la campagne bourguignonne, sept heures par jour.

Tu es la sœur d’Abdelkrim Yousef.

Je suis la demi-sœur d’Alban Joseph, pas d’Abdelkrim Yousef. Qui connaît Abdelkrim Yousef ?

Sans doute beaucoup plus de gens que tu ne le crois, qui le connaissent aussi bien ou mieux que toi.

Léna me fait peur, je suis trop naïve. J’ai toujours eu la réputation de piger vite, je dois me trouver dans une période de confusion mentale. Je me concentre, nouvelles interrogations : comment Léna sait-elle tout ça ? Est-ce que j’aurais sous-estimé ses facultés cérébrales ? Quoi d’autre ?

Puisque tu es si forte, dis-moi à quoi je dois me préparer exactement, si Alban est rentré en France, sans se soucier de nous prévenir, ses parents ou moi.

Elle me rassure, elle n’en sait pas plus que moi, elle me soutient, c’est tout.

Je passe le reste de la journée sur Internet. Aucune dépêche d’agence récente ne signale un complot, une arrestation de voyageurs suspects, la reconduite à la frontière de migrants illégaux, une embuscade dans les montagnes afghanes, la plus petite explosion. C’en est même étonnant, le calme sur cette Terre, le jour où la voix tendue de Didier Ostend m’a donné l’ordre de me préparer.

En milieu d’après-midi, le gérant du camping frappe à la porte de notre mobil-home. Je suis attendue à l’accueil. Pourquoi n’a-t-il pas conduit la personne jusqu’ici ? Elle refuse, n’a pas donné son nom, ça semble pressé.

Je me prépare, je ne le reconnais pas, masqué par son sac à dos, devant l’accueil, à l’extérieur. C’est lui, en personne, le plus attendu, mon demi.

Il m’entraîne aussitôt à marcher avec lui, tout en esquivant ma tentative d’embrassade.

Je n’ai pas le droit de te prendre dans mes bras pour te dire ma joie de te voir vivant ?

Distance avec les femmes, même si c’est sa sœur ?

Inutile qu’on nous voie davantage ensemble. Le gérant du camping, c’est déjà beaucoup.

Nous bifurquons vers le bois contigu, hors des allées, là où les petits feuillus s’épaississent. Alban pose son sac à dos au pied d’un frêne, coup d’œil circulaire, ses bras se posent sur mes épaules, les attirent vers lui, deux baisers sonores sur chaque joue, comme les jours où je réussissais un examen, et il me tient serrée, comme il ne l’a jamais fait, plusieurs minutes.

Je m’étais préparée à tout, depuis ce matin, à sa mort, à son indifférence, pas à sa tendresse. Mon cerveau s’efface de moi, vide d’intentions et de questions. Seuls mes bras vivent encore et entourent la taille d’Alban et l’écrasent et l’étouffent. Cela dure. Les doigts de mon demi quittent mes omoplates pour aller desserrer mes mains.

Tu me coupes la respiration, grande sœur. Je ne suis pas venu ici pour mourir.

Je m’aperçois que j’avais perdu le souffle moi aussi. Nous revenons à la vie commune, inspiration, expiration, trop rapprochées d’abord, de plus en plus espacées, jusqu’à ce que nous puissions nous regarder, à quelques pas l’un de l’autre, pas encore nous parler.

L’homme sous mes yeux a subi une nouvelle métamorphose. Le maigre aux épaules étroites s’est élargi, épaissi, rondeur des muscles ; la tête d’enfant prolongé s’est asséchée, un athlète au sommet de sa forme, à la peau tannée d’efforts et de soleil. Nos parents seraient contents, ils jureraient que leur fils revient d’une cure de thalasso aux Caraïbes, en pension complète.

C’est ça, vos camps ?

Mon demi se contracte aussitôt, je sens qu’il ne m’autorise pas encore à lui parler librement. Autre changement, cette dureté dans les yeux et les mâchoires. Je devine un contrôle de soi jamais vu chez Alban, gestes et paroles. Il s’en veut de notre épisode de tendresse et scrute les bois. Je crois que personne ne nous menacera ici ; plus isolé qu’une oasis ou qu’un plateau semi-aride.

Il m’aimait moqueuse autrefois, ça n’a plus l’air de prendre. Je me sens maladroite devant un vieux trop sage. Je le fais marcher à côté de moi ; son pas me surprend, plus ramassé et mécanique, plus souple aussi, à mesure que nous nous enfonçons dans les fougères. Il avance plus vite que moi, s’en aperçoit, s’arrête et se retourne.

La tension entre nous retombe. Je découvre quelque chose sous ses traits émaciés et brunis. Quoi ? Pas facile à identifier. Quelque chose qui manquait à Alban, je dirais un air radieux, quand il se détend.

Je le rattrape, les questions se mélangent dans ma tête et s’annulent dans ma bouche, peur de le braquer encore.

Tu me diras ce que tu voudras.

Le moins tu en sauras, le mieux ce sera pour toi.

La dureté officielle, c’est bien, mais n’oublie pas que je suis ta demi-sœur.

Il se relâche, je vois qu’il est embarrassé… l’envie de me faire plaisir… pas trop quand même… sa grande sœur, la seule avec qui il partageait ses exploits idiots de petit frère… Il a changé, il doit bien rester un rien de la personne ancienne. Je vais le ressusciter, ce rien, s’il me donne quelques heures. Je suppose qu’il doit repartir vite ?

Alban se montre moins catégorique d’un seul coup. Il ne sait pas combien de temps durera son séjour, longtemps peut-être, cela ne dépend pas de lui. Il est conseillé à ceux qui reviennent, comme lui, d’un long voyage, de se faire oublier.

Est-il recherché ? Pas besoin d’être recherché pour intéresser certaines personnes. Il sait qu’il a été suivi, depuis son retour. Se débarrasser des suiveurs, un nouveau plaisir.

Dans ces conditions, est-ce bien malin de rendre visite à un membre de sa famille ?

Alban rit, toujours plus radieux : Ces gens-là sont trop bêtes. Les évidences leur échappent. Rassure-toi : je ne suis soupçonnable de rien et, si je le suis, c’est encore mieux. Il ne peut rien nous arriver ici, Dieu nous protège.

La protection de Dieu et nous… Je ne veux pas paraître trop mécréante, mais je ne suis pas sûre qu’elle soit suffisante. C’est curieux, cette certitude de se sentir à l’abri, sous prétexte qu’on croit. Je ne sais pas quel entraînement il a suivi, là où il était, ni quel enseignement, je suppose tout de même qu’on se méfiait de l’inconscience des recrues et qu’on leur apprenait à prendre des précautions extrêmes…

Alban confirme mon impression. Pourquoi alors sa première idée a-t-elle été de se réfugier auprès de sa sœur ?

Si quelqu’un est bien caché, dit Alban, c’est ma sœur. Je mets au défi les petits fonctionnaires des services du monde entier de repérer ma sœur ici, ils sont trop mal organisés.

J’avoue que l’assurance radieuse de mon frère me met mal à l’aise. Les clandestins, les criminels recherchés ont-ils tous ce sentiment d’immunité, ce plaisir de la provocation et du risque ?

Quand un homme ordinaire prend un risque, me répond Alban, il se casse la gueule. Si on est sorti du cadre ordinaire, le risque nous protège.

On vous apprend ça, dans vos camps ? Mais c’est le début de la folie, une telle sûreté de soi.

Pas de la folie, du simple bon sens : même s’ils se cachaient dans chaque arbre de cette forêt, les hommes dont je te parle n’en descendraient pas avant longtemps. Ils ne peuvent pas intervenir n’importe comment, ils doivent attendre le moment propice. Tant que je suis avec toi, je recule le moment propice. Ils sont obligés de rester accrochés à leur arbre, comme des petits singes.

Mon demi lève la tête vers les cimes des frênes et crie : Salut aux singes de la forêt.

Tu vois, ils n’osent pas répondre. Leur présence même nous protège. C’est ce qu’on m’a appris. Toi aussi, tu me protèges, en étant simplement là, avec moi. Ce n’est pas de l’inconscience de rejoindre sa sœur aînée, au plus profond d’un trou creusé au centre de la France.

N’empêche, lui-même ignorait que j’étais au plus profond de ce trou et il a réussi à me trouver, pourquoi pas les petits singes dont il parle ?

C’est grâce à Nadir Ahmed qu’il m’a repérée. Ses amis lui disaient, à son retour : pas question de t’exhiber avec nous. Ton groupe se disperse jusqu’à nouvel ordre. Tu n’existes plus, pour le moment. Tu donnes ton préavis, on déménagera ton appartement, on te fournit une nouvelle adresse. J’ai vu l’adresse, une cité du 93, j’ai dit : ce n’est pas une adresse pour se cacher, ça, c’est une enseigne lumineuse au-dessus de ma tête. Fais ce qu’on te dit. Et si je trouve mieux que ce qu’on me dit ? Ils me connaissent, ils m’ont seulement imposé de me faire oublier le temps qu’il faut.

Je suis presque heureuse d’entendre Alban : faussement soumis, toujours aussi peu obéissant au fond, il n’a pas changé autant que je le craignais. Mais la désobéissance est-elle appréciée de ses nouveaux amis ? Qu’est-ce que je sais de ses amis ? Pas grand-chose, pourtant j’ai l’impression qu’ils ne tolèrent pas l’insoumission, encore moins la liberté d’esprit.

Fais-moi confiance, dit Alban, je leur en ai montré plus qu’il n’était nécessaire pour qu’ils soient tolérants avec moi.

Il refuse de m’expliquer ce qu’il entend par là. Dans tous les cas, il fallait se planquer chez quelqu’un de discret. Un de ceux avec qui il a voyagé a pris contact avec un de ses cousins, Nadir Ahmed, qu’il ne connaît pas trop, mais qui semble bien me connaître et se préoccuper beaucoup de moi.

Il paraît que tu pleures beaucoup sur moi. Il m’a décrit le coin où tu vis, l’endroit idéal, dans ma situation. J’ai appris qu’il dansait… danseur, comment est-ce possible ? Sa compagnie, des petits frimeurs plutôt amateurs, il m’a semblé, a trouvé des engagements du côté de Saint-Étienne et de Clermont-Ferrand. Ils partaient ce matin en car. Nadir m’a proposé de me poster à la sortie de Paris. Il m’a fait monter dans son car, sur une aire d’autoroute, en dix secondes. Si des petits singes me suivaient, ils ont perdu ma trace. Tu m’imagines, en voyage avec une bande de danseurs et de danseuses, tous endormis à neuf heures du matin. Ils commencent leur nuit, m’a dit ton Nadir. Tout ce qu’il faut pour passer inaperçu. Le chauffeur m’a lâché à hauteur d’Auxerre. J’ai fini à pied, quelques heures de marche, rase campagne, pour semer les derniers singes possibles, en suivant les indications de Nadir. Franchement, personne ne serait assez malin pour me retrouver dans un bled pareil.

J’aimerais croire mon frère. Quel homme est-il devenu en quelques mois ? Ce soldat mûr auquel il voudrait ressembler ou ce gamin plus inconscient que jamais ? Les deux à la fois et les deux sont effrayants. Que dois-je faire de lui, à présent ? Notre mobil-home est étroit, complet. Maître Pignotino n’admettra pas la présence d’un tiers. La location fait partie du budget alloué pour la restauration des peintures, hors de question qu’un profiteur abuse des biens sociaux.

Je peux encore moins lui présenter Alban comme mon frère. Le peu qu’il sait de lui le scandalise déjà ; les gendarmes seraient chez nous demain matin. Le mettre dans le lit de Léna ? Un de ses innombrables amants ; autre scandale ; moindre. Elle ne demanderait pas mieux, maintenant qu’Alban ressemble à un surfeur californien.

C’est lui qui n’est pas d’accord. Il préfère passer la nuit dans les bois, endurci, prêt à toutes les rigueurs, malgré l’automne qui vient. Ensuite, il pourrait acheter une tente, s’installer dans le camping, peu occupé en cette fin de saison. La vie discrète, nous nous verrions le moins possible, dans la forêt. Pour trouver cette tente, nous aurons besoin de la voiture de Léna. Elle a déjà rencontré Alban, elle sera forcément témoin de sa présence. Il me suffira d’obtenir, sans mal, qu’elle ne parle pas de lui à maître Pignotino.

Je laisse mon frère dans une clairière. Le gérant ne me pose pas de questions, quand je lui annonce la venue d’un nouveau client demain matin. La malice de son œil m’en dit assez. Il pense que j’introduis au camping mon petit ami, dans le dos de maître Pignotino, dont il connaît le caractère et les principes. Il me couvrira.

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Je ne m’endors pas ce soir : je vois Alban allongé dans un trou d’herbe, entouré de singes hurleurs. Hier, j’étais prête à le dénoncer et, aujourd’hui, qu’est-ce que je fais ? J’aide un membre de ma famille à retrouver une vie normale ou je deviens la complice d’un activiste, sans doute clandestin, peut-être recherché ?

Convaincue, à cinq heures du matin, que mon demi n’aura pas tenu dans son terrier : il aura compris que je ne peux rien lui donner, il préférera retrouver les siens, les nouveaux, les vrais. Il aura repris la route de Paris à pied.

J’erre dans la nuit des bois, pas foutue de m’orienter. J’aurais bien besoin d’un stage d’entraînement paramilitaire, moi aussi, si je veux retrouver mon frère. Je lève un renard, provoque des courses brèves, lapereau, blaireau, toute cette vie d’avant le jour, la plus ordinaire et la plus inquiétante des vies. Si un marcassin me terrifie, qu’est-ce que je vaux à côté de mon frère ? Je m’affaisse sur un talus, j’attendrai d’y voir clair.

Je me réveille frigorifiée, cherche l’axe du soleil levant, tombe sur le visage tranquille de mon demi, à quelques pas. Ma présence ne l’a pas troublé. Inconscience ou maîtrise, rien ne le menace. Je l’admire, malgré moi. Nous nous faisons signe, instant heureux, la reconnaissance des enfants.

Je l’aide à sortir de son trou. Il se sent dans le flou du réveil, plusieurs espaces se superposent en lui : un plateau désertique se mêle une seconde à notre carré de bois poyaudin. Il n’en revient pas d’avoir retrouvé la France, de se réveiller près de moi. Combien d’années que cela ne nous est pas arrivé ? Les derniers mois l’ont éloigné de sa sœur, de son pays, de nos façons d’être et de penser. Il n’en a éprouvé, dit-il, aucune nostalgie. Le retour le secoue plus que le départ.

Son réveil difficile le laisse sans défense devant moi, il parle plus facilement qu’hier soir, j’en profite. Je réclame plus de détails sur son plateau désertique. Il commence, se reprend vite, évoque un est, un nord, la chaleur et le froid, l’altitude et de grands espaces vides.

C’est comme ça, au Waziristan ?

En Somalie, en Éthiopie, en Asie… Dans les Alpes aussi.

Il a retrouvé sa maîtrise : ce que j’ignore est préférable à ce que je pourrais apprendre sur lui. Ne nous disons les choses qu’à moitié, c’est toujours trop. Si j’étais en plein accord avec lui, ce serait différent, mais il sait que je ne l’approuve pas, pour le moment. Plus tard, peut-être, si je change de point de vue…

Comment changer de point de vue, s’il ne me dit rien ?

Prenons notre temps, aidons-nous l’un l’autre. Le plus urgent, aujourd’hui : emprunter la voiture de Léna Mauser, acheter à mon nom et à mes frais, dans la ville la plus proche, une tente, des vêtements adaptés à la saison, un téléphone sans abonnement, jetable, ce sera encore mieux.

Un téléphone ? Jure-moi que tu ne t’en serviras pas pour des plans ou des trafics foireux. Je ne tiens pas à être considérée comme la première responsable. Il m’assure qu’il ne mêlera sa demi-sœur à rien de mal. Il a seulement l’intention de suivre les événements de loin. Il appellera des gens indirectement ; des numéros sûrs, pas écoutés, des intermédiaires plus ou moins extérieurs, comme Nadir ou certains de ses cousins.

Mon demi sait être convaincant, cela fait partie de son rayonnement nouveau. Je ne suis qu’à moitié convaincue, mais je marche. J’obtiens la voiture de Léna, perplexe, à la pause de midi. Je dépense la moitié de mon salaire du mois pour Alban.

Je le tanne avec de nouvelles questions. Si je dépense autant d’argent pour lui, j’ai le droit de savoir pourquoi, il me semble. Il me parle uniquement de sa mise au vert ; mise au vert, c’est du vocabulaire de voyou.

Si ta religion t’impose des comportements de truand, il faudra m’expliquer ce qu’est une religion.

Il répond à côté, presque à chaque fois maintenant : que je veuille savoir où je place mon argent, c’est une attitude de capitaliste américain. Même une fille comme moi est contaminée par l’esprit des fonds d’investissement anglo-saxons. Je lui oppose que ces fonds investissent rarement dans des organisations islamiques. Qu’est-ce que j’en sais ? Si des investisseurs estiment que des organisations islamiques peuvent leur rapporter de gros dividendes, ils investiront dedans. À l’inverse, il admet que des organisations islamiques placent des sommes dans des sociétés occidentales. C’est la nouvelle guerre, tout le monde veut occuper le terrain de l’autre et en profiter, les adversaires se mélangent à la perfection.

Je fais remarquer à Alban que je ne lui parle pas du monde entier, mais de lui, mon petit frère, un individu qui a besoin de se cacher, pour des raisons personnelles que j’aimerais connaître, parce que je suis un autre individu et sa grande sœur.

Il me rappelle qu’il a renoncé, depuis sa conversion, à se placer sur le plan individuel. Ce qui compte pour lui, aujourd’hui, c’est l’intérêt de la communauté, vision globale, je dois m’y faire.

Je négocie, avec le gérant du camping, un emplacement excentré pour la tente d’Alban, alors qu’il nous propose une meilleure place, pas trop loin des sanitaires.

Je déploie sa petite tente, après avoir déterminé la meilleure orientation. Il pourrait m’aider, non ? Le travail collectif, c’est mieux, il me semble… à l’entendre… ce serait le moment de le prouver… J’arrange toute seule le futur couchage de mon frère. L’individu Alban Joseph a-t-il besoin de dormir confortablement ou l’élément du grand Tout islamique, appelé Abdelkrim Yousef, s’en fout-il globalement ?

Alban prend mal mon ironie, je ne lui laisse pas le temps de réagir, je le pousse brutalement sous sa tente. Je viens de voir apparaître, quittant l’allée qui conduit à notre mobil-home, maître Pignotino et Léna Mauser, en marche vers notre chantier de l’église, pour la reprise de l’après-midi.

Je les rattrape, au risque de les surprendre. D’où surgit-elle, celle-là ? Léna pigera vite ; maître Pignotino sera déçu de ne pas pouvoir ajouter un retard à la liste de mes manquements. J’ai présenté mes excuses pour le burin, il les a acceptées, après quelques hésitations.

Il n’attend pas longtemps pour me faire un nouveau reproche. Je tarde à me mettre au travail. Je contemple, sans un geste, un autre personnage énigmatique de la scène des Noces de Cana, un barbu à la gauche du Christ : père de la mariée ? Apôtre ? Ou, puisque la taille est réduite, représentation d’un donateur ? Pour tout dire, je m’en fous, ce n’est pas ça qui m’empêche de travailler, plutôt l’irritation. Je devrais être contente d’avoir récupéré mon demi et je sens qu’il m’échappe toujours autant. Nouvelles inquiétudes : ne se sert-il pas de moi ? Ne me force-t-il pas à jouer, malgré moi, un rôle dans son histoire ? Et lequel ? Vis-à-vis de ses amis ou de ses ennemis supposés ? Personne à qui en parler. Quelqu’un pour m’entendre ?

Maître Pignotino me tombe dessus. Il observe que les jours passent et que mon attitude ne s’arrange pas. Les délais nous pressent et je reste les mains pendantes. Je l’inquiète. Léna me fait savoir, à la première absence de Pignotino, que la visite d’Alban n’est pas un secret pour elle. Elle ne nous a pas trouvés très discrets. Je peux compter sur elle, mais Pignotino ne va pas tarder à s’interroger. Ce qui n’entre pas dans l’espace d’une fresque romane le panique.

Ton frère a l’intention de rester longtemps ?

Je n’en sais rien moi-même. Je dis une partie de mes incertitudes à Léna : l’embrigadement militaire et idéologique de mon demi fait de lui quelqu’un de manifestement déterminé, mais j’ai le plus grand mal à définir à quoi il est déterminé. D’un côté, je suis contente qu’il me fasse de nouveau confiance, de l’autre, je crains de lui rendre service, parce que lui rendre service, c’est rendre service à un mouvement collectif derrière lui, qu’il compare plus à une armée qu’à une ONG.

Le plus dur à avouer, c’est qu’Alban me semble de plus en plus beau, de plus en plus intelligent, de plus en plus sûr de lui, alors qu’il devient peut-être de plus en plus odieux. Je devrais le détester a priori et je n’y arrive pas. Suis-je trop complaisante ?

Léna me demande s’il a déjà commis quelque chose pour être obligé de se cacher ici.

Comment puis-je le savoir ? Je ne peux pas le conduire à la gendarmerie du canton sur un doute.

Léna me conseille de ne rien faire pour le moment. Si c’est nécessaire, elle me protégera. Léna me protéger, mais de quoi ou de qui ? Pignotino revient sur le chantier et râle de nous trouver une nouvelle fois inoccupées.

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Alban mène une vie discrète au camping. Je le vois peu : enfermé sous sa tente ou, à l’extérieur, occupé à courir et à faire des exercices dans les bois. Il passe pour un amateur de jogging, alors qu’il se comporte comme un combattant obligé de maintenir sa condition physique et se cache pour prier. Le reste du temps, il lit, pour entretenir le feu, dit-il, les paroles du Prophète, des brochures, des proclamations de prédicateurs. Celles que j’ai vues chez lui ? Des nouvelles aussi, rapportées de voyage, encore plus incendiaires.

Il ne vit pas pour autant comme un sauvage et fréquente l’unique café du village, pour y prendre ses repas, à mes frais. Je ne sais pas ce qu’il raconte aux habitués et aux patrons ; tous semblent l’apprécier. J’espère qu’il n’a pas entrepris de convertir les poivrots à sa foi, avec ses raisonnements vicieux sur l’idéal égalitaire et universel de la communauté des croyants, auquel nous devrions tous adhérer. Pas assez bête pour se trahir, il soigne son image de vacancier fin de saison, curieux du pays.

Il m’assure que notre activité de restaurateurs de fresques est mal perçue. Les gens du café nous considèrent comme des peintres en bâtiment bien trop lents et inefficaces. Avec des seaux de vingt litres et des rouleaux, ils auraient recouvert les murs de l’église depuis longtemps, ce serait plus propre et moins coûteux. Notre présence les scandalise plus que celle d’Alban. Elle menace leurs impôts.

Je n’avais pas vu mon demi rire si fort depuis des années. Se réhumaniserait-il, au contact de la campagne bourguignonne ? Loin de ses amis, influents et prêcheurs, son rigorisme se relâcherait ? Il suffirait que je le garde près de moi le plus longtemps possible, que je lui pique ses livres compromettants. Une foi acquise sur le tard ne se fortifie pas toute seule. Sans gardien, elle se délite. Je retrouve l’espoir.

Je vais jusqu’à pousser Léna à échanger avec lui. Il voit tout de suite que je cherche à la lui mettre entre les pattes et Léna ne se montre pas aussi entreprenante que je l’aurais aimé. Elle refuse d’être manipulée par moi, me dit-elle franchement, accepte toutefois de lui tenir compagnie de temps en temps. Elle semble curieusement déçue de ses conversations superficielles. Il doit se méfier d’elle.

Mon frère est devenu un personnage local à la vie fictive. Sa présence prolongée, en cette saison, finit par susciter des questions. Ses justifications, variables selon les interlocuteurs, semblent moins naturelles qu’au premier jour. Est-ce que, par hasard, il n’aurait pas perdu son logement ailleurs… Sa femme ne l’aurait-elle pas mis à la porte ? Chômeur ? SDF ? Pas encore bandit en cavale, encore moins clandestin sans papiers, il paraît si français… Surtout pas combattant du djihad au repos. Il fait pourtant parler.

Le gérant du camping a apporté sa contribution : on sait désormais que le sportif est aussi là pour la restauratrice de l’église, son petit ami probable. Mais pourquoi font-ils semblant de s’ignorer ? On soupçonnait déjà, selon Alban, le chef de chantier de partager la vie de deux femmes. Je devrais m’afficher avec mon frère, pour nous épargner des rumeurs provinciales. Un paradoxe pour lui : au moment où, si je l’écoute bien, il croit et espère jouer un rôle dans le mouvement du monde, de retour de lieux décisifs pour l’histoire d’aujourd’hui en marche, le village le plus reculé nous observe avec l’esprit le plus archaïque.

Je devine pourtant qu’il souffre de ne pas pouvoir apparaître en pleine lumière. Un reste enfoui d’individualisme : montrer qui il est. Il se retient de m’en dire davantage, prudence de clandestin, mais l’envie est là, criante, de se vanter devant sa sœur.

Son endurance, dans des conditions climatiques extrêmes, faisait l’étonnement des locaux, dans son camp d’entraînement, et puis… Et puis quoi ? Rien. Il a besoin de parler avec moi, en même temps il esquive tout ce qui pourrait ressembler à de l’intime, revient sans cesse à ses idées fixes, ses lectures, des généralités pour moi. Il me prend pour son miroir, peut-être, son sparring-partner… Il compte sur moi pour l’aider à garder la forme religieuse. Je ne me vois pas dans le rôle, ça dégénère souvent entre nous. Je ne sais pas d’où ça me vient, dès que je passe dix minutes auprès de lui, la tentation de lui ouvrir le ventre, mettre tout sur la table, le forcer à me dire ce qu’il retient toujours, depuis le grand changement.

Je lui ai demandé hier, dans le bois où nous marchions, si la foi n’était pas un prétexte… De la daube, ta dévotion… je la sens pas… tes méditations coraniques, une posture… Ce qui t’excite, je suis sûre, c’est l’action… tu en as plein la bouche, quand je t’écoute… c’est ça, ton paradis, la vraie promesse des branches radicales de l’islam… Je me trompe ?

Il commence calmement. L’action au service de la foi, pas le contraire… le minimum à assimiler pour une profane… réduire les infidèles par l’action, s’ils ne sont pas capables de saisir eux-mêmes le bien-fondé de la foi…

Tes phrases toutes faites, comme dans tes brochures… Sors un peu de ta littérature de combat. Je te sens bouffé, c’est triste. Ce n’est pas ta vie. Je voudrais bien que tu me donnes une seule raison d’être avec tes copains islamistes les plus durs, les salafistes, j’en suis certaine, même si tu ne les nommes jamais… Allez, donne-moi une raison personnelle, authentique, pas tirée d’un livre de prédicateur cinglé. À part des rencontres, Musad, Savant, je ne vois pas… Une raison sociale, alors ? Tu es tout le contraire de ceux que tu prétends défendre, ni déshérité, ni maudit… Religieuse ? Je ne vois rien de religieux dans le reste de ta vie. Mais te donner l’impression d’être au milieu d’une guerre, ça oui, je le sens bien. Une attirance, tu la nies, cette attirance ? C’est physique, non, bien plus que spirituel ? Sois honnête deux secondes avec toi-même…

Tu ne réponds pas, pour une fois ? C’est que je dois avoir raison… Alors je réponds à ta place : pour te sentir exister dans ton époque, tu te serais laissé embarquer par n’importe quel groupe. C’est infantile. Je te vois comme ça, désolée. Tes convictions profondes, la foi venue de l’intérieur en fusion, je rigole. L’ennui, avec les convictions profondes, c’est qu’elles arrivent toujours de l’extérieur. Des convictions plaquées, rien d’autre. En 1970, tu aurais filé au Cambodge, chez les Khmers rouges. Dans les années trente, je t’imagine plus stalinien que Staline ou facho, aucune motivation intérieure, l’époque, c’est tout. Des tas de gens croient entendre une voix intérieure, alors qu’ils suivent une masse.

Alban donne un coup de poing à un jeune tronc et s’écorche. Sa voix résonne sous les feuillages. Répondre à sa place, c’est bien moi. Si je tiens à le faire sortir de ses brochures, je vais être servie. J’ai toujours essayé de bouffer son espace vital. C’est fini, il occupe l’espace tout seul, jusqu’au bout du monde, s’il en a envie. Et, contrairement à ce que je crois, c’est un désir profond, rien de plaqué. Si je suis incapable de reconnaître des convictions authentiques, c’est que je n’ai aucune épaisseur, décérébrée au dernier degré… Penser qu’on ne peut croire à rien de fort, en dehors de son petit milieu d’origine, ce déterminisme à la con… Estimer que tout se vaut, au hasard des circonstances, ce relativisme occidental, c’est la mort.

Je ne relativise rien, je t’observe, depuis que tu es là, je t’écoute. Tu parles peu de toi, mais tu en dis assez. L’appel de Dieu, en toi, je ne le sens jamais. C’est peut-être indicible… Mais je vois ce que tu aimes, te prendre pour un homme d’action, embarqué dans un grand truc collectif, le seul qui soit à l’échelle mondiale aujourd’hui. J’étudie ce que racontent tes potes dans le monde entier, depuis un moment… Tout ce qu’on t’a fait lire, avaler… Cette violence, l’Antéchrist à toutes les sauces, cette volonté d’affrontement systématique, même avec les autres musulmans pas assez radicaux… Cette montée en puissance qui oblige le monde entier à se positionner : si tu n’adules pas l’islam, tu le détestes. Vous avez réussi au moins un truc, l’islam est devenu la question centrale… l’obsession mondiale… ça lui donne un pouvoir d’attraction et de répulsion ultra-excitant pour des gens comme toi.

Comme toujours, me reproche encore Alban, je fais ma donneuse de leçons avec lui. J’ai tout lu, tout vu, tout su et je juge tout le monde, alors que je ne sais rien. Le jeune tronc prend un nouveau coup de poing, se fend et vibre un moment. Mon demi se tourne vers moi, ses phalanges abîmées tremblent aussi. Il va me sauter à la gorge. Je ne bougerai pas, donneuse de leçons, peut-être, mais pas trouillarde.

Il se contrôle de justesse, recule : Au moins, je fais travailler ta petite cervelle. Je ne sais pas ce que tu espères en me provoquant. Ça ne prend pas. Rien ne me touche, dans ton vieux monde, même pas toi. Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux d’en être sorti. À présent, mon espace, c’est l’univers créé, mon temps, c’est l’éternité, ça t’échappera toujours.

Est-ce que tu t’entends parler ? J’aimerais savoir qui, de nous deux, est le plus grand donneur de leçons…

Il me laisse en plan dans la forêt. Je tourne une heure, du mal à en trouver l’issue. Il me fait dire par Léna, le soir, qu’il ne m’adressera plus la parole, si c’est pour entendre mon matraquage bien-pensant. Il acceptera de me reparler, quand j’aurai admis que nous ne sommes pas condamnés à rester coincés dans notre petit milieu d’origine et dans notre individualité étriquée. Je pense trop petit, comme la plupart des gens. Je me suis toujours présentée comme une fille à part, il serait temps que je le prouve. Je le déçois. S’il croit qu’il ne me déçoit pas…

Si ma petite cervelle le dérange, s’il est convaincu de l’authenticité de sa foi et de mon étroitesse d’esprit, qu’il retourne jouer les martyrs dans ses camps d’entraînement. Je charge Léna de lui faire passer le message. S’il préfère mourir pour une foi qu’il n’a même pas, qu’il ne se gêne pas. Je m’en veux aussitôt d’avoir eu des pensées pareilles. Trop tard, Léna a déjà transmis.

Je traîne autour de la tente fermée, autour du café de la place, dans les bois, je ne croise plus mon demi. M’a-t-il écoutée ? A-t-il décidé de partir ? Léna m’assure l’avoir aperçu ce matin, à la sortie du village, sur la route, très agité au téléphone.

Maître Pignotino, pour une fois, a des obligations familiales dans une autre province ce samedi. Léna compte passer le week-end à Paris, me propose, puisque mes relations avec mon frère se sont gâtées, de l’accompagner. Je refuse. Pignotino me conseille de ne pas profiter de son absence exceptionnelle pour transformer notre mobil-home en lupanar.

Lupanar, il n’a pas de mot plus moderne ? Il a repéré mon manège, ce voyageur installé plus bas au camping… Il me croyait moins dévergondée que Léna, comme on peut se tromper. Si je préfère, notre chantier n’a pas à devenir un bordel.

Je le rassure, je ne ferai entrer personne dans notre mobil-home. J’ajoute que, si je ne trouve pas d’autre solution, j’utiliserai l’église. Il rougit, de pudibonderie ou de colère, avant de se remettre : je provoque, il ne me croit pas capable de souiller un lieu saint, pas moi.

Vous me faites donc encore confiance ? Vous avez tort.

Léna sort de ma chambre. Qu’est-ce qu’elle y faisait ? Elle m’avait prêté un pull, elle le récupère pour finir son sac. Qu’est-ce que j’ai pu dire à Pignotino pour qu’il soit cramoisi comme ça ?

Je me sens libre, débarrassée de mes collègues. Je chercherai plus tranquillement mon frère. S’il n’a pas déguerpi, je me réconcilierai avec lui, nous mangerons à la face du monde, au café du village. Je m’interdirai toute discussion sur sa foi, l’islam et l’histoire mondiale en cours. Ces questions n’amènent que des disputes dans les familles. Quel sujet de conversation nous restera-t-il ? Notre vie à tous les deux est bouffée, pour des raisons contraires, par la même obsession, l’obsession mondiale. Nous avons à peine évoqué nos parents, le temps de me voir interdire de leur annoncer la bonne nouvelle du retour de leur fils, au cas où je serais écoutée, et eux aussi.

Je cherche Alban, l’impression qu’il m’évite avec des techniques paramilitaires, si, comme le prétend Léna, il n’a pas quitté les lieux. Je passe sans fin devant le café, me décide à y entrer, pose quelques questions sur le jeune du camping.

Le coureur à pied ? Curieux comme tout le monde s’intéresse à ce gars-là. Vous n’êtes pas la première à demander des renseignements sur lui.

Qui d’autre ? On reste évasif, des gens de passage, pas nos oignons.

Un buveur de bière fait remarquer qu’on voit de moins en moins le sportif. Il court de plus en plus loin, une compétition à préparer, sûrement.

J’erre dans les bois, j’écoute les craquements des branches, j’aimerais tellement voir Alban surgir en coureur de fond. Je vais finir l’après-midi cloîtrée dans notre mobil-home.

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Pour marcher du café au camping, je longe l’église. À l’angle de la nef, j’aperçois une silhouette disparaître sous le porche. L’église est ouverte aux visiteurs le dimanche après-midi, plus rares en ce début d’automne. Je jette un coup d’œil en passant. Si c’est un amateur de peintures murales médiévales, je me fendrai d’un commentaire de spécialiste. Pas de promeneur dans la nef, chœur vide.

Le craquement métallique de notre échafaudage, familier quand nous grimpons sur la plate-forme, attire mon attention. Alban a franchi le cordon de sécurité qui limite l’accès à notre chantier et s’est hissé sur le premier palier.

Vision panique, l’image instantanée de mon frère s’en prenant à nos fresques, à la fois par haine religieuse de la représentation des visages divins ou saints et par colère contre sa sœur : je n’ai aucun mal à l’imaginer en iconoclaste détruisant les yeux et les visages fraîchement ravivés par mes soins.

J’ai dû pousser un cri, Alban s’accoude au garde-corps et m’accueille avec le plus grand calme. Pas d’outil de destruction en main ; pas surpris de me voir surgir à côté de lui, agitée ; aucune animosité visible. Il se dit curieux de voir l’endroit où je travaille.

Je lui avoue mon étonnement. Depuis son arrivée, il n’a manifesté aucun intérêt pour mon boulot. J’ai remarqué qu’il prenait soin de passer au large de l’église. Je le comprenais, sa radicalité religieuse doit lui rendre odieuse la vision d’un lieu de culte chrétien. Je pensais que notre église serait le dernier lieu où je le rencontrerais.

Je le fais rire : il a toujours admiré mon ouverture d’esprit ; il a suffi qu’il se convertisse pour que je me révèle la personne la plus fermée, la plus sectaire. Lui respecte mon travail, si étonnant que cela me paraisse, d’autant plus qu’il remarque, partout sur les murs, la présence d’un personnage coranique important, Îsâ ibn Maryam, que je dois probablement appeler Jésus, fils de Marie. Fils de Marie, seule différence entre nous, je ne devrais pas l’appeler le Fils de Dieu, car il n’est qu’un prophète parmi les prophètes, annonçant le prophète Muhammad.

Alban est heureux de ne pas voir de scène de crucifixion dans le cycle en cours de restauration, car Îsâ n’est pas mort sur une croix, mensonge chrétien. Mon peintre anonyme du Moyen Âge le savait peut-être, il a évité cette erreur, au moins ici, c’est un gage de paix entre nous.

La représentation de Jésus, dans la plupart des scènes de ce mur, ne le dérange donc pas ? Îsâ représenté ou non, il n’en fait pas une histoire ; pas sectaire, pas fermé. Je prends sa tolérance soudaine pour une concession, non au christianisme, mais à sa sœur. Je n’ai pas plus que lui envie de gâcher ce moment où nous nous retrouvons, comme le frère et la sœur que nous ne cessons pas d’être, conversion ou pas. Je sens que nous reprenons notre conversation de l’autre jour, là où nous l’avions laissée, la colère en moins : Alban voudrait me prouver la pureté et la profondeur intérieure de sa foi. Prière de lui épargner mes sarcasmes historico-idéologiques.

Puisque nous acceptons, pour une fois, de nous installer dans l’intime, je peux lui montrer les parties de la fresque restaurées de ma main. Je lui explique comment nous retrouvons des pigments anciens, éliminons des salissures pour faire réapparaître les couleurs d’origine, colmatons les trous au mastic, retouchons les parties manquantes bien identifiées, le bas d’un vêtement, le prolongement d’un mur, sans faire du faux médiéval, par simples hachures à l’aquarelle. Je lui montre les gestes et le résultat sur différents registres, avec la fierté d’une sœur montrant un dessin réussi à son frère, pour l’épater.

Je m’embarque alors dans des explications savantes sur l’analyse des sédimentations, infrarouges, ultraviolets, nature chimique des produits d’altération, après prélèvement des sels présents dans la peinture. Merde, moi aussi, je me lance dans les généralités… Je suppose que je cherche à nous trouver un terrain d’entente, quelque chose qui nous serait encore commun, la chimie. Lui, le doctorant, moi, la restauratrice d’art, nous avons besoin des mêmes connaissances. Nous avons cru nous éloigner l’un de l’autre, c’est bon de sentir que nous avons encore beaucoup à partager. Nous ne serons jamais des ennemis, promesse.

Alban m’écoute, surpris, me laisse m’enfoncer dans les détails les plus pointus, les carbonates, les sulfates. J’aimerais qu’il m’interrompe, relève une approximation scientifique de ma part et la corrige. Nous serions vraiment ensemble.

Il saute de l’échafaudage au milieu d’une de mes phrases. L’esquisse d’une fuite me coupe la parole. Alban, d’en bas, ironise sur mon discours technique, uniquement technique. Nous sommes devant des peintures religieuses, qu’est-ce que je trouve à en dire ? Je les dissèque comme un ingénieur penché sur un moteur d’avion, ça ne me gêne pas ? Je lui rappelle que je suis athée, moi, comme nous l’étions tous dans notre famille, depuis deux générations.

Pourquoi me suis-je spécialisée dans la restauration de peintures religieuses, si je ne crois pas au Dieu qui les a inspirées ? Incohérent, selon lui.

Je lui fais remarquer qu’un ingénieur peut construire des moteurs d’avion sans avoir le brevet de pilote. Trop facile ; il préférerait me savoir chrétienne fervente en harmonie avec mon travail plutôt que sans foi.

Comment peux-tu redonner vie à tes fresques, si tu ne crois pas à leur sens ?

Mon frère ne semble plus capable de m’adresser la parole que pour me mettre en cause sur le plan religieux. D’autant plus pénible que je passe moi-même mon temps, depuis des semaines, à me répéter que je travaille sur du mort. Je n’aime pas que mon frère en remette une louche. On n’aura pas réussi à maintenir la fraternité bien longtemps entre nous.

Qu’est-ce qui nous sort de la bouche, depuis des jours et des jours ? Je n’aurais pas osé imaginer des discussions et des relations pareilles entre nous, il y a un an, c’est effrayant. Si quelqu’un nous entendait, il nous prendrait pour des cinglés. Jamais un frère et une sœur ne se sont parlé comme nous. À quoi Alban me force-t-il ? Sa conversion nous a-t-elle changés tous les deux à ce point ? Sa formation, son entraînement, c’est plus fort que lui. Ce doit être ça, être fanatique, ne plus pouvoir sortir d’une parole magique, d’un cercle magique… Et harceler, harceler celui qui, comme moi, a eu le malheur d’y poser un pied, pour essayer de suivre, jusqu’à ce qu’il pose le deuxième, par épuisement… Ne compte pas sur moi.

Ce n’est pas du harcèlement, dit Alban, c’est la vérité nouvelle, la seule moderne. Tu le disais toi-même, l’autre jour, je te donne raison sur un point, au moins, l’islam est devenu central, plus que n’importe quelle autre religion. Son poids t’oblige à réfléchir sur toi, sur ta vie, et ça te paraît insupportable. L’existence des islamistes oblige tout le monde à réfléchir, mine de rien, à ce qu’il fait et à ce qu’il veut, alors que personne ici n’a plus l’envie ni le courage de réfléchir vraiment.

Réfléchir, comme si je ne savais pas réfléchir aussi bien que lui, encore mieux en dehors de toutes les religions. Des machines à tuer, les religions, que les gens de foi essaient de faire passer pour des machines à réfléchir. Le plus vieux tour de passe-passe du monde. Alors, tes tours de magie délirants, je n’en peux plus. Je lui demande, là, bien en face, s’il n’est pas tout simplement en train de perdre la tête, en se laissant embringuer dans une religion, puis dans un camp d’entraînement, et je ne sais pas où demain, une vraie folie collective.

Il se contrôle, sourit : tu te trompes complètement sur nous. Nous n’avons pas perdu la raison, nous avons seulement changé de raison, c’est ce qui vous dérange. Ce qui compte pour moi, c’est ça, et pour accomplir ce changement, le faire apparaître à la face du monde, il faudra que se produise un nouvel événement majeur. Un ou plusieurs événements renversants. Tu veux savoir ce que j’ai vraiment au fond de moi ? Tu crois toujours que je n’ai envie que d’action ? Va pour l’action, même si nous ne lui donnons pas tous les deux le même sens. Alors écoute : si je réussis à faire partie d’un de ces nouveaux événements majeurs en préparation, je deviendrai plus grand que moi. Je serai enfin à ma place dans la communauté. Je l’espère, je l’attends. J’ai tort de te le dire, mais tu m’y as forcé, tant pis. Oublie.

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Un nouveau coup sur la tête, comment interpréter autrement les paroles de mon demi ? Je crois bien qu’il n’est venu ici que pour m’annoncer quelque chose d’inconcevable. Et ce quelque chose serait son passage à l’action violente. Mon propre frère, un dernier coup sur la tête.

Non, je dois commencer à délirer comme lui. Il ne serait pas assez bête pour me faire ce genre de confidence. On a dû lui apprendre à se méfier de tout le monde, dans son camp d’entraînement, surtout de ses proches. Je ne vois toujours pas pourquoi il a pris le risque de venir retrouver sa sœur et de lui annoncer qu’il se prépare à un nouvel événement violent. Violent, j’en rajoute, il a dit majeur. Il a dit renversant aussi. Si c’est majeur et renversant, ce ne peut être que violent.

Non, je n’y crois pas, c’est juste un gamin qui veut se faire mousser. Je l’ai dit et je le redis, pas une question de foi. Seule l’action violente le fait bander et personne ne lui a encore proposé d’action violente. Il s’en invente une, extraordinaire, majeure, renversante, je suis la seule devant qui il peut s’en vanter.

Je préfère ça, dis-moi que tu te vantes, que tu t’amuses à foutre la trouille à ta sœur, comme tu t’es toujours amusé à lui foutre la trouille, parce que c’était ta sœur, comme quand tu te jetais sept fois dans le Silver Star au point de t’évanouir, comme quand tu voulais te faire enterrer vivant dans le sable du Calvados, pour me foutre la trouille, uniquement pour me foutre la trouille, dis ?

Il ne bronche pas.

Ou alors, c’est de l’inconscience, de la folie pure. Tu te crois tout-puissant, à l’abri partout. Si la volonté de Dieu doit se réaliser, les précautions sont inutiles, on peut prendre tous les risques… Pas crédible… Je ne te laisserai pas faire le pire… Une histoire pareille ne peut pas arriver chez nous, avec le type le plus intelligent de la famille… Invraisemblable.

Ce que tu lis dans les journaux, dit Alban, c’est toujours de l’invraisemblable qui s’est réalisé, sinon ce ne serait pas dans les journaux. Si tu lis mon nom dans le journal, un de ces jours, c’est que l’invraisemblable se sera réalisé.

S’il s’imagine que je vais le laisser partir comme ça, à présent. Je ne le lâche plus. Toujours la seule à m’occuper de lui, quand ça n’allait pas, je suis obligée de continuer. J’obtiendrai de maître Pignotino qu’il accepte de l’embaucher comme aide sur nos chantiers, à côté de moi. Il préparera du mastic et de l’aquarelle, rangera les outils et les pinceaux, contribuera au rayonnement de l’art chrétien du XIIe siècle.

Ça te remettra les idées en place, au lieu de foncer dans tes rêves de martyre.

Alban s’écarte de moi, pour me montrer que je n’ai aucune prise sur lui. Mon délire de sœur va trop loin. Si quelqu’un ici est extrémiste, c’est moi. Il ne peut plus rester avec moi. D’ailleurs, il a prévu de s’en aller demain, on le rappelle, besoin de lui, de son expérience toute neuve, nouvel événement majeur en préparation.

Tu ne partiras pas. Si je dois me convertir à ta religion pour te retenir, je me convertirai demain.

Alban change de ton à la seconde et me déstabilise une nouvelle fois : Tu es une vraie sœur, ma seule amie. Si tu es ma seule amie et une vraie sœur, tu dois me laisser tout seul et m’oublier. J’ai eu besoin de toi trois semaines, pour me mettre à l’écart, c’est fini. Demain, je ne serai plus de ta famille. Je ne le suis déjà plus. Impossible ? Tu ne veux jamais me croire, alors je vais te raconter une dernière histoire. Celle-là, elle n’est pas tirée d’une brochure de prédicateur. Tu attends du vécu, pas du général, alors écoute mon histoire vraie. Ce doit être la pire connerie de te la raconter, mais je pense que tu me lâcheras après ça.

Il regarde en l’air, comme pour repérer un observateur qui nous écouterait. Ses yeux parcourent les scènes peintes, s’arrêtent sur un détail, reprennent leur mouvement circulaire. Trop de monde ici, l’endroit lui pèse, nous le quittons.

Alban marche vite. Sa dernière histoire ? Il a l’air de regretter de l’avoir annoncée ou il ne sait pas par où la commencer. Nous passons la lisière du bois.

Il met d’abord en cause ma responsabilité personnelle. Au moment où son dernier voyage s’organisait, on ne voulait plus de lui ; je m’étais agitée pour entrer en contact avec lui pendant son premier voyage, je mettais mon nez dans les affaires de la communauté, je dérangeais. On jugeait préférable d’écarter le frère d’une sœur pareille. Alban a promis qu’il ferait ce qu’il fallait pour que je les laisse tranquilles, plus que ce qu’il fallait.

Partir, c’était déjà couper avec moi. Il a eu le plus grand mal à les convaincre, mais l’appui du Docteur, in extremis, a été déterminant.

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