Métamorphoses

François Vallejo · Chapitre 2 sur 2 · partie 7/10

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Métamorphoses

Métamorphoses

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

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Si Medina est capable de me lire à cet instant, il constate que je n’ai pas suivi ses conseils. Comment en serait-il capable ? Léna Mauser, qui devait être mon interface avec lui, n’est plus là pour me piquer ma clé USB ou transférer les données de mon ordinateur. Ces gens-là, les vampires Medina ou autres, ont-ils d’autres moyens de me sucer le sang ? Je verrai bien, j’écris, je ne peux pas m’en empêcher, question de survie, encore moins depuis qu’on m’a imposé de ne plus bouger, de ne plus noter. Pas la bonne méthode avec moi, désolée. Je vais être plus prudente, ne rien laisser traîner sur le disque dur, tout sur la clé USB qui ne me quittera jamais. Je la planquerai, s’il le faut, dans mon vagin ou dans un sachet dans mon estomac, comme les passeurs de drogue.

Si tu arrives pourtant à me lire, Medina, on ne sait jamais, je suis obligée de douter de tout et de tout le monde, si tu me lis, je t’embrasse sur la bouche. Je vais te passer l’envie de refiler ce que tu appelles un document à tes supérieurs. Comme si j’écrivais un document…

Ma rencontre avec ce Medina m’a au moins soulagée d’une question. Elle cheminait depuis quelques semaines : n’était-il pas temps de dénoncer mon demi aux autorités légales de mon pays ? Les autorités légales m’en dispensent, elles savent déjà tout et semblent tolérer mieux que moi le comportement illégal de mon frère. Elles trouvent qu’il n’en a pas fait encore assez. Un petit effort, s’il te plaît, Alban Abdelkrim, on ne s’intéressera vraiment à toi que si tu participes à un crime de masse, un nouvel événement renversant.

Je commence à mesurer, au calme, les effets de mes interventions auprès de Nadir et du docteur Savant. Si j’ai réussi à discréditer une seconde fois et définitivement Abdelkrim Yousef aux yeux de ses amis, s’il passe pour une balance, qu’est-ce qu’il leur reste à faire ? C’est là, sans doute, que j’ai tout foiré. Si j’en crois Medina (nouveau baiser sur la bouche, si tu as récupéré cette nouvelle page), si j’en crois Alban lui-même, on se débarrasse des boulets, sans hésiter longtemps, dans ces groupes. Ils s’en prendront à moi aussi ? Le fonctionnaire Medina serait sincère, quand il prétend intervenir pour me protéger en m’empêchant de faire des conneries ? Mais qui protégera Alban ? À cette heure-ci, on a déjà relevé son cadavre, règlement de comptes…

Aucun journal n’en parle ? Aucun site ? Qu’est-ce que cela prouve ? Le silence est de l’intérêt de tous, des réseaux comme des sections antiterroristes. Chacun se sent plus libre d’agir, dans le silence. Ils ont les mêmes intérêts, tous : la mort de mon frère sert les uns et le silence sur la mort de mon frère sert les autres.

Mais si ce n’est pas mon intérêt, à moi ? Qu’est-ce qui m’empêche de faire dire dans les journaux ou sur des sites que la DCRI préfère couvrir l’élimination de pauvres égarés ? Qu’est-ce qui me retient de retourner rue Jean-Pierre-Timbaud, de faire une entrée fracassante dans la mosquée, à l’heure de la prière du vendredi, et de réclamer le corps d’Abdelkrim Yousef ? Où es-tu, Abdelkrim Yousef ? Lève-toi et viens avec moi, Abdelkrim Yousef !

Je te fais peur, Medina ? La Thézé va mettre en l’air la sécurité de tes services, l’intérêt de la nation tout entière… Et si je t’embrasse sur la bouche pour la troisième fois, je suis sûre que tu auras encore plus peur. Qu’en pensez-vous, les supérieurs hiérarchiques ? Trouille supérieure, fatalement, mais vous, je ne vous embrasse pas sur la bouche. Surveillez-moi bien, vous ne savez pas comme ça me démange de foutre par terre, en même temps, leurs plans et les vôtres.

J’ai récupéré mon recommandé : convocation au siège. Qu’est-ce que ça veut dire ? Me retrouver à côté de Léna Mauser, la fausse amie ? Si nous avions fait ensemble la prochaine campagne de restauration, en Puisaye, le mur sud, nous aurions traité un cycle Judas, Jardin des Oliviers. Les vieilles histoires durent longtemps. Je me rendrai à cette convocation, ne serait-ce que pour savoir si la Mauser aura le courage de s’asseoir près de moi.

Elle l’a et ne manque toujours pas d’aplomb. Sans me regarder, elle justifie devant l’équipe son abandon de poste : moi. Elle m’a suivie, pour m’empêcher de commettre des bêtises. Je n’allais pas bien, des ennuis familiaux insurmontables, j’avais besoin de son aide. Victime de sa bonté pour moi.

Elle ose parler de sa bonté pour moi, je n’en reviens pas. Discours dicté par la DCRI ? Tu es derrière, Medina ? Est-il nécessaire de tout me mettre sur le dos ? Léna Mauser n’est pas loin de pleurnicher, elle met en avant ses problèmes d’argent, de garde d’enfant, pour ne pas perdre son contrat. Elle promet de retourner auprès de maître Pignotino, pour rattraper le temps perdu et clore le chantier. Elle ne pleurniche plus, affiche sa confiance, sûre du soutien de la Direction de l’architecture et du patrimoine, semble-t-il, probablement sollicitée une dernière fois par le ministère de l’Intérieur.

La réunion avance, elle ne se sent plus, ça se voit, c’est elle la femme importante. L’équipe lui paraît acquise, personne ne doute que le mal soit venu d’Alix Thézé. On se tourne vers moi, on attend mes explications. Aucune envie de me défendre ; l’authenticité historique d’une fresque médiévale, au milieu de tant de menteurs, n’a plus beaucoup de sens pour moi. Je suis partie précipitamment, je n’ai pas l’intention de revenir en arrière.

Une seule voix, discrète, s’élève pour dire que garder Léna Mauser comme collaboratrice et éliminer Alix Thézé, c’est se priver des plus grandes compétences et encourager l’incompétence.

Personne ne contredit ce conseiller artistique, même si le directeur de l’atelier rappelle que plusieurs de mes attitudes ont mis en péril le chantier et menacé l’intégrité physique de M. Pignotino. Je me contente de dire que je n’ai rien à ajouter aux déclarations de chacun. Je n’arrive à en vouloir à personne, même pas à Léna Mauser. Après tout, si tu es devenu mon lecteur, Medina, c’est grâce à elle. Je sais pour qui j’écris maintenant, ça change tout.

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Medina se présente rue Botzaris, première heure du matin, il compte m’impressionner, sûrement. Il insiste, pourtant, sur le caractère non officiel de sa démarche. Je lui fais remarquer qu’il me paraît plus tendu que moi, à le voir zyeuter les recoins de mon appartement.

Si vous espériez tomber sur Abdelkrim Yousef, c’est raté.

Il n’est pas aussi naïf, il se doute bien que je ne prendrais pas le risque de l’héberger à nouveau, encore que les comportements des hommes dans sa situation soient souvent déroutants. Ils ne devraient pas rendre visite à leur famille et pourtant, parfois, les plus aguerris le font. On se demande s’ils n’ont pas envie de se faire prendre.

Ils savent qu’ils sont plus forts que vous, c’est aussi simple que ça.

Medina s’étonne de me sentir aussi méprisante avec des fonctionnaires de police. Je devrais savoir que ce n’est pas mon intérêt, ni celui de mon frère.

Si vous êtes certain qu’il n’est pas là, qu’est-ce que vous attendez de moi ?

Medina s’enferre, s’embrouille dans plusieurs débuts de phrase… Si c’est ça l’efficacité policière… À la fin, il réussit à me dire qu’il attend de moi le renouvellement de ma promesse, pas une politesse cette fois, une vraie promesse. Il insiste, je n’ai pas tenu parole, c’est encore plus important aujourd’hui : je dois cesser d’écrire sur mon ordinateur, ou, si je ne peux pas m’en empêcher, me dispenser de le mettre en cause. Il n’est pas le seul à avoir accès à mon document.

Je ne devrais pas vous réclamer d’arrêter d’écrire, a continué Medina, je fais moi-même une bêtise en venant personnellement, mais vous ne me laissez pas le choix. J’ai lu vos dernières provocations, vos interpellations à distance…

Qui vous les a transmises, cette fois, pas Léna pendant la réunion tout de même ? Transmission de pensée… Elle n’est pas magicienne…

Dans certains cas, nos services disposent d’autres moyens. Nous avons accès aux ordinateurs directement, si nous le voulons. Je ne vous explique pas la manip, le logiciel espion, mais nous récupérons vos données à volonté, avec l’aide de spécialistes, des hackers, pour être franc. Tapez une phrase, un paragraphe, un article, je le verrai s’afficher sur un écran aussi bien que vous.

Je lui fais remarquer qu’il se grille en me le révélant, parce que je ne serais jamais allée si loin par l’imagination. Curieux, ce même manque de professionnalisme, à l’instant critique, chez un combattant du djihad qui court se réfugier auprès de sa sœur et chez un fonctionnaire chargé de la lutte antiterroriste. Pourquoi expliquer à celle qu’il surveille comment déjouer sa surveillance ?

Il a tort de le faire, mais il sait ce qu’il fait. Il a lu toutes mes pages, il y a perçu tant de choses, comment dire, personnelles, troublantes, qu’il ne veut pas me laisser prendre des risques démesurés à la suite de mon frère. Il est convaincu que je n’ai rien de malfaisant, pourtant, sans m’en rendre compte, je me mets sur la voie de la malfaisance. Il voudrait m’éviter cette dérive, même si ce n’est apparemment pas très professionnel de sa part. Son autre certitude, c’est que je ne suis plus en mesure, contrairement à ce que j’espère, d’aider mon frère, ni de le joindre. Comme Abdelkrim Yousef représente, lui, un danger potentiel pour les services, le mieux, si je ne veux pas collaborer, est de m’abstenir de tout commentaire parasite, surtout si mes commentaires se concentrent sur sa personne. Je pourrais être inquiétée, à terme, pour entrave au fonctionnement des services, de la justice, atteinte à la sécurité de l’État… Rien que ça ? Mon retrait clair et définitif permettra d’épargner beaucoup de gens, moi la première. Et si, par un hasard improbable, mon frère se manifeste, dans ce cas-là exclusivement, je peux lui adresser un message personnel. Je connais quelqu’un de confiance à la DCRI, à présent, pas un simple ennemi de mon frère. Est-ce qu’il se fait bien comprendre ?

Je vois surtout, pardon, Medina, que tu cherches à m’entuber. Le type sensible à mes écrits, dans un bureau, qui veille sur moi, malgré sa hiérarchie… Du cinéma… Pour mieux me faire passer en douceur de votre côté, oui, me faire croire que je ne collabore pas avec les services, mais avec un homme. Tu m’as bien lue, fille à part, on lui fourgue un type qui se prétend à part ; mon œil.

Mais si c’est un type honnête ? M’en fous, je prends le risque, je dirai tout ce qui me passe par la tête. C’est devenu plus fort que moi. Je n’épargnerai personne, pas même moi. Si ta visite devait vraiment rester secrète, tant pis pour toi, je balance. Je me sens suffisamment victime de la trahison des uns et des autres pour ne pas être la seule à respecter ma parole. La voleuse Léna Mauser, payée pour sympathiser avec moi et m’extorquer ma clé USB, a-t-elle respecté notre amitié ? Nous avons coupé, je ne la crains plus, j’écris ce que je veux. Dans le doute, néanmoins, et pour te faire plaisir, je ferai un effort, j’écrirai la suite à la main. Je m’autoriserai toutes les provocations dans le secret. Je parlerai de tout, de moi, de mon frère, si j’obtiens des renseignements sur son compte, et du beau Medina, si j’éprouve du plaisir à le faire.

Je suis curieuse de savoir si les fonctionnaires de la DCRI, privés de mes données informatiques, seront capables d’accéder à mes papiers cachés. Je ne le crois pas. Sans technologie, ils ne valent plus rien. Je verrai bien.

Puisque je me sens à l’abri, j’en profite pour parler de ce qui m’est interdit : Medina. Faisons semblant de croire, une seconde, que c’est quelqu’un de bien, le bel homme marié de la première fois, chez Léna Mauser… Je me suis demandé, ce jour-là, pourquoi j’avais senti chez lui, confusément, de l’intérêt pour moi. Nous étions supposés ne pas connaître l’existence l’un de l’autre ; je l’ai imaginé aussitôt comme l’un des amants de Léna. Pourtant, un échange a eu lieu entre nous, imperceptible, un de ces échanges de particules que je n’ai pas connu souvent ces derniers temps. Qu’est-ce qui le rendait possible ? Pas le hasard, c’est sûr.

Je me dis aujourd’hui que cette connivence immédiate entre cet homme et moi vient tout simplement de ce qu’il avait lu mes phrases volées par Léna Mauser. Il avait une connaissance approfondie de mon dossier, de ma personnalité ; pas une inconnue, même s’il me regardait en vrai pour la première fois. Aucun homme n’a jamais été aussi proche de mon intimité, parce qu’aucun homme, avant lui, n’a jamais fouillé dans mes notes. Il fallait que ce soit un fonctionnaire de la Direction centrale du renseignement intérieur.

Je ne sais pas si c’est un bon plan de me monter un film avec un probable hypocrite de métier, en ce moment, dans ma situation, alors que mon demi-frère est soupçonné de vouloir déstabiliser la planète. Après tout, je suis libre, comme jamais, de le croire et de l’écrire. Ces lignes-là sont pour moi, uniquement. Je peux être hystérique, puérile, post-adolescente, si ça me soulage ; érotomane aussi, tiens, le beau flic en costume net et en chemise débraillée… Je finirais d’ouvrir son col, il me prendrait, on se déshabillerait l’un l’autre. Je ne pense plus qu’à toi. Je ne fais aucun mal à personne en l’écrivant, libre d’être bête…

Est-ce que je peux en être certaine ? Mon fonctionnaire personnel ne lit-il pas par-dessus mon épaule ? Des caméras dans tous mes murs ? Ce serait bien de savoir ce que Medina pense vraiment de moi (que penses-tu de moi ?), pourquoi il a retiré son alliance pour notre deuxième entrevue chez Léna (pourquoi l’as-tu retirée ?) et ce que la DCRI attend encore de moi (si elle attend quelque chose).

Voyons si j’ai bien suivi jusqu’ici : je suis identifiée comme le point faible d’Abdelkrim Yousef, la dernière ficelle qui le retient à son ancien monde. Les fonctionnaires aimeraient remonter la ficelle. Pas de chance, j’ai perdu le fil et eux aussi. Ils m’ont lue, ils considèrent que nous avons un intérêt commun, retrouver mon demi, même pour des raisons opposées.

Ma note de synthèse est-elle convenable ? Pourrais-je me transformer, comme on le souhaite là-haut, en bon indic ? Quel est mon prix ? Plus cher que Léna, j’espère.

M. Medina a été chargé de me faire basculer du bon côté ; il joue la connivence, je vous donne les petits secrets de nos services, pour votre bien, notre logiciel espion, nos hackers ; je vous aide, contre l’avis de mes supérieurs, c’est dire que je suis sincère… Prochaine étape : collaborez. Ce serait tentant, avec le bellâtre Medina… Allez, je vais plus loin, c’est presque gagné. Attendez : presque. Je réfléchis encore. Une objection : si je ne fais plus rien, ne rencontre plus personne, n’écris plus un mot (impossible), je risque de perdre toute utilité aux yeux de la section antiterroriste de la DCRI. Medina lui-même m’oubliera. Je ferais mieux de recommencer à écrire sur mon ordinateur et à remuer les amis d’Abdelkrim Yousef, histoire de remettre un bon bordel des deux côtés.

Messieurs, comptez sur moi pour soutenir votre intérêt, je ne manquerai pas d’avoir des nouvelles de première importance très rapidement.

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Je suis rassurée, mon appartement vient d’être visité. Je n’ai repéré aucune trace d’effraction, naturellement, la serrure marche à la perfection, les placards et les tiroirs ont été refermés. Soin et propreté, du bon travail. J’avais seulement déposé trois grains de sel fin entre deux pages manuscrites, ils ont disparu. Un de mes lecteurs (Medina en personne ?) s’impatientait. Mes papiers eux-mêmes n’étant pas à l’abri, j’ai repris, comme j’en avais l’intention, et pour notre commodité mutuelle, mon travail à l’ordinateur.

Puisque, dans tous les cas, il m’est impossible d’échapper à votre surveillance, puisque je n’ai pas envie de me taire, j’accepte votre dictature policière. Regardez comme je suis coopérative, je vous facilite le travail.

J’ai des projets. L’inactivité forcée favorise l’imagination, profitons-en. L’un d’entre eux concerne mon demi. Je ne sais pas encore s’il sera nuisible ou profitable, ni à qui il le sera. C’est la nouveauté de ma situation : ne pas savoir avec certitude si un projet est moral, utile à soi, à sa famille, à son pays, ou contraire à tous leurs intérêts. Ce projet, si je le réalise, peut être décisif ou sans aucune portée. Quel est ce projet ? Je te laisse la surprise, Medina. Patience, les services.

Medina m’a recommandé d’éviter, pour l’instant, un certain nombre de personnes liées, de près ou de loin, à mon demi. Il a nommé le docteur Ahmad Savant, Nadir Ahmed et Didier Ostend. J’ai noté, tardivement, un oubli. Cet oubli est-il volontaire ? La personne oubliée fait-elle partie des dormants que mon agitation intempestive a dispersés loin de leur base ? Il ne répond pas à mes derniers coups de téléphone : la méfiance est partout, même chez les hommes les plus sûrs d’eux, même chez l’oublié de la DCRI, Abdullah Musad.

Je dois retrouver Musad. Compter sur le hasard ne suffit pas. Quelques heures d’errance dans le 11 e arrondissement m’ont découragée. J’y retrouve la confusion ambiante : qui est qui, dans cette rue ? Je crois reconnaître Musad en qamis, Musad en jogging, Musad en blouson, Musad en costume. Ce n’est jamais Musad. J’ai suivi un faux Alban. La chance n’était pas avec moi.

Aujourd’hui, je m’installe dans un café, je pose des questions directes. Le garçon connaît-il Musad ? Il cherche dans ses souvenirs, interroge ses collègues, personne ne connaît Musad. J’explore un à un les lieux où l’on boit. Un amateur de vodka, de gin… Dans deux endroits, j’ai senti un trouble chez le serveur, puis chez le patron. Ils vont se lâcher, se retiennent, prudence. Je repasse à des heures différentes, je m’installe, je lis, j’écris, je bois, j’attends. À ma troisième station, tardive, j’ai reposé mes questions, le patron me pousse à partir. Il paraît que les clients s’inquiètent de ma présence insistante. Ceux qui surveillent le coin savent, en général, se montrer plus discrets et se renouvellent. Si la police envoie des femmes, qu’elles se montrent plus astucieuses.

Ma maladresse me rassure, je ne suis pas encore passée du côté des autorités.

Je n’ai rien à voir avec la police, j’ai des affaires avec Musad. J’aimerais rencontrer Musad et je n’indisposerais plus la clientèle par ma présence.

Le patron me laisse tranquille et m’observe de loin en faisant briller ses verres. Un peu après sept heures, Musad se glisse à la table voisine. Je suis devenue folle ou quoi ? Dix personnes lui ont assuré que je le cherchais. Ça ne se fait pas. Il vient uniquement pour me demander de ne plus me montrer ici. De tous les côtés la même réaction, mon bruit dérange. Raison de plus pour en faire davantage. Si Musad est gêné de se montrer avec moi, je lui propose de nous retrouver chez moi, rue Botzaris.

Il me répond que je fais erreur sur la personne. Si je suis en manque de sexe, j’ai tort de compter sur lui. Il a changé, comme il me l’a déjà dit, son mariage, avec une fille sérieuse, est imminent. Une fille sérieuse, il parle de moi ? Je ne suis pas sérieuse, comme il l’entend aujourd’hui.

Ne me dis pas que tu veux voiler une gentille petite musulmane. Je savais que tu avais converti mon frère, je n’imaginais pas une seconde que tu avais réussi à te convertir toi-même. Ne me dis pas que tu as définitivement renoncé à l’alcool et aux filles.

Dans le quartier, si.

Alors, changeons de quartier.

Musad hésite. Je lui dis mon étonnement. Où est passé le garçon tranchant ? Et la virilité vaniteuse de nos premières rencontres ?

Je ne semblais pas l’apprécier, à l’époque, il fallait me forcer. Maintenant qu’il y a renoncé, je le regrette ? Je ne suis pas très cohérente. Je crains que nous ne perdions, les uns après les autres, notre cohérence.

J’entraîne Musad dans la rue. Il refuse de se montrer plus longtemps en ma compagnie. Sa nouvelle situation, ce mariage en préparation… Si des témoins rapportent sa conduite, avec une fille comme moi, à sa future belle-famille…

Alors, toi aussi, tu te sens surveillé ? Et par une future belle-famille ? On dirait que c’est encore plus contraignant qu’une surveillance policière.

Qu’est-ce que tu cherches, si ce n’est pas le sexe ?

Ne me dis pas que tu ne t’en doutes pas. Alban est plus introuvable que jamais… Il a des projets que je connais un peu, mais pas assez… Je suis là pour ça, pour lui, pas pour te détourner d’un beau mariage dans la tradition.

Musad n’a aucune confidence à me faire sur Abdelkrim Yousef. Nous pouvons nous quitter là. J’insiste pour que nous nous retrouvions ailleurs, où personne ne le connaîtra. Qu’il marche dix pas derrière moi, s’il y tient. La rue Botzaris l’inquiète pour sa nouvelle morale ? Renonçons à la rue Botzaris. Je ne le révèle pas à Musad, mais il est possible que les voleurs et les voyeurs de la DCRI y aient installé des caméras et des micros ; ma belle-famille à moi.

Je propose le parc des Buttes-Chaumont, en face de mon immeuble. Nous monterons au faux temple de la Sibylle, un endroit important pour moi désormais. Musad résiste encore, je sens qu’il a envie de se laisser tenter. Le vieux fond ne s’est pas effacé complètement. C’est mon espoir avec Alban aussi.

Nous marchons longtemps, l’un à distance de l’autre. Musad revient à ma hauteur, l’envie de discuter, l’ancien beau parleur toujours présent. Il reste prudent, esquive le sujet Abdelkrim Yousef, auquel je le ramène sans cesse, sous couvert de parler de moi : j’ai perdu mon boulot ; à cause de mon demi. J’ai perdu ma meilleure amie ; à cause d’Alban. J’ai perdu le sommeil ; à cause d’Abdelkrim Yousef.

La fatigue de la marche et de la montée au pseudo-temple, la fermeture proche du parc m’incitent à inviter Musad dans un café de mon quartier. Rien à craindre, ici, aussi loin que portent nos regards, aucune trace de belle-famille ni de fonctionnaires en costume. Nous attaquons à la bière, les souvenirs remontent. A-t-il gardé quelque chose de sa culture modulable, quand il creusait les centres d’intérêt de chaque fille rencontrée pour l’impressionner ? Il reconnaît que c’était bien superficiel, il a tout oublié au fur et à mesure. Il mélangerait aujourd’hui les peintres contemporains que je l’ai forcé à connaître.

Il a mûri, se moque plus facilement de lui-même et de ses défauts anciens. C’est presque séduisant. Je lui offre un cocktail, rhum, vodka. Nous rions vite. Sa future épouse n’est pas épargnée : d’une timidité maladive, mais un peu d’argent. Le père a plusieurs magasins d’informatique. Je ris plus fort : ça enrichit, les magasins d’informatique ? Il a un marché avec Al-Qaida ? C’est ce qui est rentable ? Il me semble que tu m’avais dit, la dernière fois, qu’Abdelkrim partait en voyage pour livrer du matériel informatique. Vous travaillez tous en famille ?

Musad nie m’avoir renseignée en détail sur le voyage d’Abdelkrim. Que j’évite d’impliquer sa belle-famille dans cette histoire. Je prends un air entendu, celle qui en sait plus long qu’il ne le croit sur certaines questions… Besoin de confirmations, c’est tout. Je sens que je me laisse entraîner, attention, la vodka va me faire dire des bêtises. Je ne dois pas reconnaître trop vite que certaines informations me viennent d’un fonctionnaire de police ou de Nadir ou d’Ostend.

La concentration de Musad est de plus en plus lâche aussi, il revient de lui-même, après quelques moments de dérive, à nos conversations précédentes sur Abdelkrim Yousef. Il reconnaît, cette fois, les liens des uns et des autres avec des organisations internationales. Pour l’argent, dit-il, seulement pour l’argent, rien de politique. Je me permets de ricaner. Sa seule concession, toujours la même : si Alban a travaillé pour un groupe, c’est pour une ONG arabo-musulmane. Mon frère est un bienfaiteur, il donne dans le caritatif. Dans des régions inaccessibles aux organisations occidentales, des croyants, des militants sont les seuls capables d’apporter le secours et la solidarité à des populations sinistrées.

Un moyen de les recruter surtout, non ?

Musad a besoin d’un cocktail supplémentaire pour l’admettre. Un bienfaiteur ne doit pas négliger son intérêt personnel. S’il apporte du matériel informatique à ses hôtes, il ne doit pas perdre d’argent, mais trouver un financement approprié, sinon il ne restera pas longtemps un bienfaiteur.

L’ONG d’Abdelkrim fournissait donc bien ce matériel, vendu par ta future belle-famille, aux démunis ?

Musad me fait remarquer que j’évite de toucher au cocktail posé devant moi, tout en le poussant à finir le sien. Je sens ses doutes naissants sur la demi-sœur d’Abdelkrim Yousef. Je prends, au même moment, conscience que je ne me conduis pas autrement que Léna Mauser. Je dois avoir été retournée, moi aussi. Medina n’a rien exigé de moi formellement, pourtant je me comporte avec Musad comme un agent qui recueille des données sur un ennemi potentiel. Et cet ennemi serait mon frère ?

Ce n’est pas si grave, Musad ne me révèle que du bon sur Alban. ONG, bienfaiteur de l’humanité ou d’une partie méprisée de l’humanité. Il semble sûr de lui, qu’est-ce qui m’empêcherait de le croire ? Mon demi ne s’est jamais vanté de ses actions généreuses ?

Exact, la seule action dont il se soit vanté était criminelle. Et il n’a pas nié avoir vécu dans un camp.

Un camp de réfugiés, dit Musad. C’est moins prestigieux qu’un camp d’entraînement, mais plus probable.

Qui me raconte n’importe quoi ? Dans mon état flottant, la version de Musad me convient mieux. Un dernier doute pourtant : tu me montres mon gentil frère en action, comment expliquer, alors, sa disparition récente ? Les bienfaiteurs de l’humanité ne quittent pas précipitamment leur appartement, ne le font pas vider par des étrangers, ne coupent pas leur téléphone, ne renoncent pas à toute adresse officielle…

Musad se contracte, me trouve trop curieuse à la fin. Je devrais savoir que les ennuis qu’Abdelkrim m’a attirés ne sont rien à côté de ceux que j’ai provoqués.

Il s’arrête là, trop dit, payons les consommations. Sa future belle-famille l’attend ce soir, pour mettre au point les derniers détails du mariage.

Quand tu me parles de ta belle-famille, c’est vraiment une belle-famille ? Pas un joli mot pour réseau islamiste, avec ramifications plus ou moins familiales au Maghreb ou ailleurs ?

Je le fâche. Il sait ce qui se passe, pourtant très peu de musulmans sont de ce monde, lui moins qu’un autre, même revenu à la foi. Je semble le connaître bien mal. Son intérêt pour la religion a coïncidé avec un désir de changer de vie. Et la foi est devenue si importante aujourd’hui, on n’y échappe pas, sans pour autant que tous les croyants en fassent une arme de guerre. Pour lui, l’option religieuse aboutit à un mariage, une famille, comme un honnête musulman, une affaire privée, pas politique.

Je lui fais remarquer que plus d’un honnête musulman, ces dernières années, après un mariage et la naissance de quelques enfants, s’est fait sauter en martyr au milieu d’autres honnêtes familles, y compris de la même religion. Qu’est-ce qui me prouve que son mariage avec une gentille musulmane n’est pas une dissimulation, comme Alban Abdelkrim s’est dissimulé derrière de brillantes études de chimie, comme le docteur Savant exerçait la spécialité de gastro-entérologue, avant de disparaître de son hôpital, le même jour que mon frère, comme par hasard ? Encore un médecin parti soigner les déshérités, dans un camp de réfugiés, à l’autre bout du monde ?

Musad prétend ne pas connaître ce médecin ; pas de gastro-entérologue dans ses relations ; inconnu à la mosquée.

Il cache peut-être aussi son nom et son activité officielle devant les fidèles ? La dissimulation est à double sens ? Tu ne connais pas quelqu’un qu’on appelle le Docteur ?

Musad ne nie plus, mais refuse de parler du Docteur, pas un médecin à sa connaissance. Docteur, c’est autre chose.

J’ai cherché à rattraper mon frère, je l’ai suivi autant que j’ai pu, décortiqué ; j’ai obtenu et mis ensemble des détails infimes. Je suis convaincue que c’est toi qui l’as amené à la foi, à la mosquée ; certaine qu’il y a fait la connaissance du docteur Savant ou du Docteur, une personne ou deux. Cette personne a reconnu ses qualités, senti qu’elle pouvait faire quelque chose de lui, l’a recruté, peut-être à l’occasion d’une maladie, une histoire de kyste, je ne sais pas, je reconstitue… Ce lien spécial a entraîné mon demi autre part. Qui aura le courage de me parler de cet autre part ? Toi ? Non, toi, tu veux me faire croire que c’est un autre part humanitaire et que tu ne connais pas le docteur Savant, permets-moi d’en douter.

Savant et Yousef sont devenus invisibles en même temps. À cause de mon agitation personnelle, je veux bien l’admettre, mais pas seulement. Ils semblaient avoir un projet important, j’ai accéléré le mouvement, sans le faire exprès. Ils se sont retrouvés ailleurs, avec d’autres humanitaires du même genre, je suis sûre que tu sais où. Sûre aussi que ta belle-famille a une petite idée de ce qu’ils font. Et Nadir, tu connais Nadir et ses cousins, les mieux informés du quartier ? Même en dehors du coup, vous êtes très forts pour protéger les secrets des uns et des autres. Mais vos secrets, je m’en fous. Ce qui m’intéresse, moi, c’est Alban ; l’empêcher d’aller plus loin avec vous. Tu l’as amené là où il est. Tu prétends être un modéré sincère, ton seul projet est de fonder une famille traditionnelle. Je veux bien croire que je suis sous l’influence du temps et que je vois le pire où il n’est pas ; la paranoïa collective. Mais ce n’est pas parce que tu bois du rhum et de la vodka avec moi que tu n’es pas un ultrafondamentaliste.

Si j’étais comme ton frère, répond Musad, ou comme tu penses qu’il est, j’aurais disparu de la circulation, moi aussi. J’entends parler, comme tout le monde, d’activités occultes, de voyages, mais je ne connais pas tous les disparus. Je me tiens à l’écart de tout ça, crois-moi ou pas.

Tu te tiens à l’écart, mais tu tolères, c’est ça la confusion des gens comme toi.

J’agace Musad, il ne veut plus me répondre. Une déconvenue, j’ai l’impression qu’il m’a dit autre chose que ce que j’attendais. J’ai du mal à me faire une raison. S’il est sincère, futur jeune marié, à distance des extrémistes ; s’il me jure qu’il ignore jusqu’où est allé Alban, avec qui, pourquoi… comment être sûre de sa sincérité ?

Je ne me résigne pas. Si l’alcool ne suffit pas… Je me colle à lui ; toujours triste de voir partir un futur jeune marié. Si on recommençait à se peloter ? Il regarde l’heure, tête maussade, se lève, pas dupe de mes manœuvres. Je l’implore une dernière fois, puisque ça ressemble vraiment à un adieu : peut-il me dire, à cet instant, sans mentir, qu’il ne sait pas où se cache Alban ?

Si tu crois que je n’ai pas pigé pourquoi tu m’as offert autant de cocktails, me dit Musad, ni pourquoi tu étais prête à t’allonger… Je pouvais résister encore longtemps, crois-moi. C’est comme la torture. Mais je t’aime bien, Alix, je t’ai toujours bien aimée. Pas une fille comme les autres, mieux que les autres. Alors, je vais te dire, ton frère est à l’étranger, pas aussi loin que les autres fois, tout près d’ici, dans une capitale européenne. Il se protège, sans mauvaises intentions. Tu ne me crois pas, quand je t’assure qu’il travaille pour une ONG musulmane. Admettons, mais j’ai parlé avec lui avant son départ, pas longtemps, trois minutes. Ça m’a suffi pour penser qu’il recule. Il ne se sent plus le guerrier rêvé. Pas donné à tout le monde de devenir un martyr. Il a reconnu qu’il lui manquait le petit truc. Rentre chez toi, tranquille. Ce n’est pas toi qui l’as poussé aux extrêmes. Ce n’est pas toi non plus qui l’empêches d’y aller vraiment. On ne sait pas d’où vient la folie. On ne sait pas d’où vient le courage d’y résister. En attendant, moi, je vais boire un thé à la menthe chez mes futurs beaux-parents.

Je ne sais pas si je dois ma meilleure nuit de sommeil, depuis des mois, aux cocktails ou aux paroles réconfortantes de Musad.

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Tu m’as déçue, Medina. Je me doutais bien que le récit de ma rencontre avec Musad te ferait réagir, mais pourquoi n’es-tu pas venu en personne ? Pourquoi m’avoir envoyé ces deux sous-fifres ? Tu aurais vite repéré que je ne racontais pas de blagues ou tu te serais montré plus fin pour me mettre en doute.

Tes deux sous-flics se répandent chez moi comme chez eux, jouent les durs, m’annoncent que la lecture de mes écrits les plus récents vous laisse dubitatifs. Franchement, aurais-tu été aussi maladroit ?

Ils me demandent de prouver que j’ai bien eu le contact avec Musad. J’en sais plus qu’eux, je les énerve : Musad, d’après eux, a déguerpi en même temps que mon frère, ne fréquente pas les cafés du 11e arrondissement sous leur surveillance. La prétendue belle-famille n’a jamais existé, à leur connaissance. En gros, ils me soupçonnent d’essayer de vous enfumer pour atténuer les responsabilités de mon frère. Si je vous monte une fiction à la place d’un document, vous êtes paumés. Ça me fait rigoler ? Pas aussi longtemps que je l’espère. Ils tiennent à me prévenir de ce que pourraient me coûter la protection de ce garçon et mes mensonges, si un événement quelconque se produisait. Complicité active, responsabilité pénale engagée… Si je vous balance sciemment de fausses informations, je devrai en payer le prix. Me voilà promue grande manipulatrice ; flatteur, mais idiot.

Je leur ai d’abord expliqué que, s’ils avaient peur de recevoir de fausses informations, ils n’avaient qu’à pas me lire. Ça ne leur a pas plu. Toujours plus grossiers. Ils ont exigé de moi que je leur apporte des preuves de ce que j’avançais, pour faire des vérifications : noms et emplacements exacts des cafés où j’aurais été vue avec Musad, pour commencer. C’est drôle comme certains lecteurs aiment les détails inutiles. Je leur ai répondu de les chercher eux-mêmes. Trop de rhum efface les souvenirs insignifiants.

Ils me suggèrent de faire un effort et, si je n’ai pas tout écrit de cette supposée discussion avec Musad, de retrouver des détails solides et plus convaincants. Il m’en est revenu un, je le rétablis : Musad a bien été absent de Paris un certain temps, comme il me l’a confié et comme je n’ai pas cru nécessaire de le signaler, en vacances au Maroc, d’où est originaire sa future femme, pour préparer son mariage. J’ai fini par le rencontrer, après quelques jours d’attente dans les cafés, parce qu’il venait tout juste de rentrer. Je suis légèrement plus efficace que des agents de surveillance, qui perdent la trace d’un suspect dès qu’il prend des vacances. Curieux, pour des fonctionnaires aussi expérimentés.

Tes amis appréciaient de moins en moins mes remarques. Je leur ai dit qu’avec toi, Medina, je n’aurais pas été aussi désagréable. Ils ont prétendu que tu n’avais rien à voir là-dedans. J’ai eu l’impression qu’ils ne t’aimaient pas beaucoup. Je ne vois pas pourquoi. Méfie-toi d’eux.

Ils voulaient aussi que je cite avec précision l’ONG musulmane pour laquelle travaillerait Abdelkrim Yousef. Sur ce point, je n’ai rien de neuf à apporter, je partagerais même leur point de vue : je doute autant qu’eux de son existence. Je pense que Musad ne veut pas me faire de peine ou aimerait me faire croire que mon demi a des pulsions humanitaires. Ce serait nouveau chez lui. Vous voyez, je suis capable de critiquer moi-même les informations que je fournis, aucune tentative de tromperie.

Tes collègues malpolis m’ont mise en garde une nouvelle fois : si je ne collabore pas plus que ça, si je ne reconnais pas rapidement avoir inventé une histoire pour les égarer et faire passer Abdelkrim Yousef pour un agneau, donc leur faire perdre du temps en vérifications inutiles, je serai inquiétée pour non-dénonciation de crimes ou d’association de malfaiteurs.

Je maintiens pourtant ce que j’ai écrit. S’il s’y trouve du faux, il vient de Musad, pas de moi. À vous de faire le tri, c’est votre boulot. Ce que j’en ai retenu, c’est que mon frère se tient désormais à l’écart de toute entreprise dangereuse. C’est peut-être une invention, c’est ce que je préfère croire. Musad m’a rendu confiance, je m’en tiens là, jusqu’à preuve du contraire.

Tu m’aurais entendue, tu m’aurais crue, j’en suis certaine. Tu es très au-dessus de tes larbins. Ils ne savent pas parler à une femme, même suspecte, aucune finesse. Ils ne voulaient pas me lâcher avant que je leur aie donné le nom exact de la capitale européenne où se cacherait Alban.

J’ai commencé par Amsterdam. Aucun des deux n’a tiqué. Ils ne savent pas que c’est La Haye, la capitale des Pays-Bas. J’ai continué avec Bâle, ils ont noté Bâle, en Suisse. Ça ne les a pas gênés non plus. Montre-leur une carte avec Berne en gros. J’ai terminé avec Bruxelles. Là, rien à dire, ils connaissent la Belgique. J’ai ajouté que, pour être franche, je ne savais pas de quelle capitale Musad parlait ou s’il mentait, toujours dans le but de me rassurer ou de m’embrouiller.

À la fin, j’ai dit à tes deux géographes que, si je mentais moi-même, c’était sans le savoir et sans le vouloir. Ils ont du boulot devant eux : faire le tour des cafés de deux arrondissements parisiens, retrouver une belle-famille plausible à partir de toutes les filles rencontrées par Musad depuis dix ans, apprendre les capitales des petits pays européens.

J’ai intérêt à retrouver rapidement la mémoire, sinon ils m’annoncent leur retour prochain et me menacent d’une convocation dans des locaux appropriés, si je ne veux pas être déférée devant un juge. Tu n’aurais jamais employé ce ton, Medina. La prochaine fois, viens toi-même et seul. Si j’ai envie de confier ce que je cache encore, ce sera à toi, à personne d’autre. D’ici là, je vais me taire. J’aurais dû t’obéir plus tôt, ne plus rien écrire, pour m’éviter la lâcheté d’y renoncer, sous la pression de deux analphabètes.

Oui, je ravale ce que sais, et j’en sais beaucoup plus que je ne l’avoue. Je me tais pour toujours.

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Trois mois que je garde tout en moi et, ce matin, l’épouvante. Les sites d’information, la radio, les journaux présentent la même dépêche d’agence, sept noms énumérés dans le même ordre.

Je crois voir le troisième en gras, partout, ou prononcé un ton plus haut à la radio, illusion d’optique ou auditive, évidemment, ce troisième nom, c’est Abdelkrim Yousef. Ce n’est pas tout, le deuxième nom est Abdullah Musad, le dernier Nadir Ahmed. Les quatre autres me sont inconnus : deux Normands originaires d’Asie du Sud, nommés Assad Hussain et Tamir Islam ; deux originaires de la région parisienne, Umar Ibrahim et Cheikh Hassan.

Les sept défilent sans cesse sous mes yeux, de site en site, avec leur âge, vingt-quatre, vingt-sept, trente ans. Le nom d’Alban Joseph n’apparaît pas encore, seulement Abdelkrim Yousef, j’ai espéré un homonyme jusqu’à ce que les photos apparaissent, des caricatures inquiétantes pour deux d’entre eux, barbes plus ou moins longues, tenue orientale ; des regards durs et haineux, sauf chez Nadir, le plus enfantin.

Abdelkrim Yousef, malgré son visage de scientifique sérieux, semble nous regarder avec mépris. Je reconnais bien la forme ovale et régulière de son visage, douce autrefois, ses traits creusés et brunis, mais je ne lui ai jamais vu des yeux aussi sombres et agressifs. Une photo retouchée, j’en suis convaincue. On exhibe des têtes de méchants, de brutes pour deux d’entre eux, de méchants éduqués pour quelques autres.

La dépêche et les articles soulignent les mélanges de ce groupe transnational, nord-africain, asiatique, européen : certains des Parisiens possèdent un haut niveau d’informatique ou de chimie ; les Rouennais sont des voyous connus jusqu’ici pour de petits casses. On note la présence étrange d’un artiste.

Le groupe a été arrêté simultanément en plusieurs endroits, alors que ses membres convergeaient tous vers la région parisienne où ils s’apprêtaient, selon différentes sources, à passer à l’action. Cette action n’est définie nulle part. Dans la matinée, des informations nouvelles laissent entendre que le réseau est en cours de démantèlement en France et en Belgique. Le ministère de l’Intérieur se félicite d’une opération d’envergure, menée à l’échelle européenne, épargnant au pays des actes terroristes majeurs. La Division centrale du renseignement intérieur a prouvé son efficacité et, grâce à une indication essentielle, annonçant l’exécution imminente d’un projet, parvenue récemment à son siège, a pu procéder à l’arrestation préventive de ce groupe sous surveillance depuis plusieurs mois.

Ça ressasse et ça roucoule, la propagande se rengorge, mensonges, mensonges, Medina et les autres. Je suis bien placée pour savoir que vous aviez perdu la trace des bêtes. Vous les retrouvez, bravo, mais je ne crois pas à votre montage. Pas Alban, pas Nadir. Les autres, je veux bien, même Musad, pas Nadir, pas Alban.

Je sais le reste, la conversion, la Somalie, le camp d’entraînement, au Waziristan ou ailleurs, tout ce qui devait mener logiquement à l’entreprise terroriste dénoncée dans les journaux. Tout y menait trop bien. Je savais, moi, qu’Alban s’arrêterait avant. La seule à connaître Alban comme je le connais. Aucun fonctionnaire de la DCRI n’arrivera à le coincer, aucun juge. J’ai douté de lui, moi aussi, j’ai douté de moi, mais je m’accroche à une conviction, pas une envie de le défendre aveuglément, non, une conviction.

C’est irrationnel, une conviction, mais je n’accepte pas l’épouvante de ce matin. Mon frère n’est pas devenu le pire danger public du pays. On va m’accuser de déni, la grande sœur amoureuse de son frère refuse de croire à l’incroyable. Je vous entends déjà dans vos bureaux : les faits, les faits indiscutables contre les impressions sentimentales d’une sœur. Les faits, mais quels faits ?

Les conditions de l’arrestation des sept suspects me paraissent de plus en plus floues. Frontière belge, région parisienne, quartiers rouennais… Le grand attentat évité, très bien, quel attentat, contre qui, contre quoi, quel lieu, à quel moment ? La presse n’en dit pas un mot, pour ne pas inquiéter la population, disent quelques-uns, par ignorance, oui.

Du flou, rien que du flou : j’appelle le ministère de l’Intérieur, la DCRI à Levallois-Perret, le ministère de la Justice, forcing, je me présente comme un membre de la famille d’Abdelkrim Yousef. J’exige de savoir ce qu’on fait de lui, demande à le rencontrer, à lui apporter quelque chose, des vêtements, mon aide. Personne n’est capable de me dire où on le garde, l’interroge. On me dissuade de l’approcher, famille ou pas famille. Il paraît que la situation est exceptionnelle.

Les règles du droit sont exceptionnelles aussi, alors ? On n’a pas envie d’une gêneuse comme moi. Propagande d’abord, prouver l’efficacité des services, la France épargnée, les sept activistes hors d’état de nuire. Le droit est secondaire pour le moment, il suffit que la forme soit sauve. Quand l’effet psychologique aura été obtenu, notre démocratie pourra recommencer à suivre les règles courantes, elles n’auront plus d’importance.

On m’interdit d’approcher mon frère, c’est la raison pour laquelle je reprends ces notes, après trois mois de silence volontaire, sur mon ordinateur, avec l’espoir qu’un des hackers de la section antiterroriste continue à me surveiller. J’ai peur qu’ils se soient désintéressés de moi. Des semaines sans me lire, ils se seront découragés. À moins que mes recherches obsessionnelles sur les sites islamistes les aient retenus ?

J’ai guetté des signes d’Alban sur les sites du monde entier, une phrase qui m’aurait fait penser à lui, un message indirect qu’il m’aurait adressé. Stupide, je le sais bien, mais j’avais tellement envie de le savoir en vie, dans un pays d’Europe ou ailleurs. Je scrutais les photos de militants, armés ou non, masqués ou non, sous des foulards, des barbes. Je cherchais des ressemblances, j’en trouvais souvent. Ensuite, je me raisonnais ; non, ce n’était pas lui ; non, je ne perdrais plus une heure à visiter les sites les plus haineux de la planète. J’y revenais.

Je me disais que le hacker de service suivait mes recherches, en avisait ses chefs, Medina peut-être. Je me suis habituée à cette compagnie virtuelle. Aujourd’hui, ma seule crainte est d’avoir été abandonnée par les agents chargés de ma surveillance. Si ce n’est pas le cas, je prie le lecteur actuel de rendre compte de ma requête au fonctionnaire Medina : qu’il m’aide à accéder à mon demi-frère. En échange, je dirai ce que je sais, ce que je n’ai pas encore dit.

Je ne projette pas son évasion. Ma visite des sites islamistes, si inquiétante qu’elle paraisse, ne fait pas de moi une convaincue ni une complice. Je ne suis pas sous influence islamique. Vous êtes persuadés du contraire ? Faites-moi arrêter à mon tour, si c’est le seul moyen pour moi de croiser mon frère.

J’accepte d’entrer dans votre système de propagande : même une jeune femme française est capable de menacer la sécurité de l’État, mais l’État veille. Vous voyez jusqu’où je suis prête à aller pour entendre mon demi me dire, y compris dans le bureau d’un juge, qu’il est la victime d’un malentendu ou d’une erreur.

Et si ce n’est pas une erreur, ni un malentendu ? Je l’accepterai, je ne cacherai rien de lui, pas pour le défendre, pour le racheter, si c’est possible. Je suis coopérative, on peut compter sur moi dans tous les cas. J’implore. Le silence des autorités est une souffrance inattendue.

Je m’installe dans l’agence de voyages de nos parents. Je les vois bouleversés par le sort de leur fils. La troisième photo, le troisième nom de la liste les obsèdent autant que moi. Nous ignorions qu’il pouvait exister une telle proximité entre des parents ou beaux-parents et leur fille distante depuis tant d’années.

Ils ont fait les mêmes démarches que moi, appelé les mêmes services, mis en avant leur statut de père et mère, leur honorabilité professionnelle, pour les mêmes résultats que moi, avec davantage de ménagements peut-être. On s’attriste : le malheur d’une famille que rien ne disposait à cette catastrophe, mais on reste ferme ; la sécurité de l’État est en cause, il est impératif que les parents d’un individu en garde à vue restent à l’écart.

Un avocat, alors ? Alban Joseph a-t-il un avocat ? Il a refusé, seule information obtenue par Barthélemy Joseph ; avocat commis d’office, il l’envoie balader. Notre mère entre dans un état d’agitation égal au mien : avocat commis d’office, autant dire un débutant incompétent ou un incapable sans client… Pas forcément… Mais un avocat convaincu, ce serait mieux… Elle a eu affaire à des avocats dans sa vie personnelle et sa carrière, elle veut trouver le meilleur pour son fils. L’État ne pourra pas s’opposer à son avocat.

Elle les appelle un par un, ils s’excusent tous. Le premier est spécialisé dans les affaires familiales, il est bien vieux, il a réglé les histoires avec Thézé, mon père biologique. Les autres s’y connaissent en droit administratif ou des affaires, ils ont traité des litiges entre l’agence et des clients ou des fournisseurs ou les impôts. Les activistes islamistes, ce n’est pas leur rayon.

Nous restons démunis toute la journée. Barthélemy Joseph vend des voyages en Asie du Sud-Est, en Inde, en Turquie, en Afrique du Nord, pendant que sa femme interroge au téléphone des cabinets d’avocats.

Didier Ostend m’appelle, il partage notre situation à sa manière : il ne voyait plus Nadir depuis quelques mois, il ne l’imagine pas pour autant comme un activiste. Gay, en plus. A-t-il cherché, comme nous, à obtenir des nouvelles directes ? Il n’ose pas, peur d’être mêlé à une affaire qui ne le concerne pas du tout, peur de voir son nom et sa sexualité exhibés comme la tête de Nadir, ce matin.

Je l’incite au contraire à se manifester : un islamiste danseur et gay, ce n’est crédible ni pour les services de police, ni pour les islamistes eux-mêmes. Ils le rejetteront comme un dévoyé sodomite contre nature. Didier Ostend ne partage pas mon avis, l’homosexualité de Nadir sera présentée comme un masque destiné à le rendre invisible dans Paris, comme la situation de doctorant de mon demi, et tout retombera sur lui.

Je n’ai jamais vu Ostend aussi défait. Il répète qu’il a peur pour lui, peur, peur, peur. Il ne couche plus avec Nadir depuis longtemps, un accident dans sa vie, la bisexualité, il préfère garder ça pour lui, au moment où Areva l’a engagé et promu en quelques mois. Sa vie professionnelle décolle, ce n’est pas le moment de tout casser, pour une relation ancienne et des histoires d’islamisme.

Mais si Nadir est innocent ?

Il ne sait plus quoi penser de Nadir. Innocent, probablement ; en même temps, nous sommes bien obligés de constater qu’il était toujours le premier au courant des mouvements de mon frère et des activités autour de la mosquée. Et les services de renseignements les mieux informés peuvent-ils se permettre d’arrêter des innocents, quand ils annoncent le démantèlement de réseaux transnationaux surveillés depuis des mois ?

Je ne peux pas accepter ça : veut-il me faire reconnaître que je devrais avoir toutes les raisons de douter d’Alban, comme de Nadir et de Musad ?

Ne m’a-t-il pas prévenue de leur dérive, religieuse, puis politique ? J’en ai fait toute une histoire alors, avant de me rendre à l’évidence. J’ai été forcée d’admettre qu’Alban était devenu un croyant fanatisé. Maintenant qu’il est soupçonné officiellement d’avoir préparé des attentats, comme je le craignais moi-même, je fais tout pour nier une nouvelle évidence. Je devrais être plus cohérente avec ce que je pensais et plus lucide sur mon demi. Il est conduit par une logique, il arrive au bout.

Je refuse cette évidence, c’est tout. Cohérente, incohérente, je m’en fous. Je sens dans ma chair qu’Alban fantasmait sur l’action, mais qu’il n’irait jamais jusqu’à la destruction de masse. J’ai discuté avec lui, en Puisaye. Il est allé à ma rencontre là-bas, contre l’avis de ses amis, contre toute logique. Un martyr en puissance ne m’aurait pas parlé comme il l’a fait. Il s’est confié, un vrai militant ne l’aurait pas fait. Il n’était pas convaincu lui-même d’être capable de faire un truc pareil. Il attendait sûrement de moi, même inconsciemment, que je le détourne, que je trouve les mots, le déclic. Pas foutue d’y arriver ; je me suis contentée de le provoquer.

Continuer : partie 8 sur 10