Métamorphoses

François Vallejo · Chapitre 2 sur 2 · partie 8/10

Pages du PDF

Métamorphoses

Métamorphoses

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Tu reconstitues après coup, dit Ostend. Ça t’arrange de penser de cette manière, mais si on t’apporte des preuves qu’il préparait un attentat, tes impressions et tes reconstructions personnelles ne pèseront pas lourd. Mes impressions sur Nadir n’auront aucune valeur non plus. Je préfère rester à l’écart. Trop peur que mon nom sorte, trop peur.

Didier Ostend me dégoûte, sa lâcheté me dégoûte, sa trouille vitale. Je l’abats encore plus : si tu ne veux pas que ton nom sorte, c’est trop tard. Comme demi-sœur et proche d’Alban, je suis dans le fichier de la DCRI depuis des mois. Tu as oublié nos anciennes précautions au téléphone, mais notre conversation vient d’être enregistrée, ton nom est connu depuis longtemps. J’ai écrit sur nos relations, sur ta vie avec Nadir, sur ses sources, ses cousins, tout en sachant que mon ordinateur était piraté. L’enquête sur Nadir mènera à toi, à moi. Il le faut, si Nadir et Alban n’ont rien à voir avec cet attentat supposé, qui n’a même pas eu lieu. Nous seuls pourrons les innocenter, au moins les aider. Et tant pis si ta mère apprend dans le journal que tu couchais avec un terroriste arabe et gay.

C’est au tour d’Ostend d’être dégoûté. On dirait, à m’entendre, que je regrette que cet attentat ait été empêché à temps. On dirait que ça me fait plaisir de l’impliquer dans mes histoires. Au nom de quoi ai-je parlé de lui dans mes écrits ? Si on nous écoute, qu’on s’en prenne à moi, il s’en fout ; à Nadir, il s’en fout ; à Alban, il s’en fout, du moment qu’on le laisse tranquille.

Il raccroche dans un cri de colère.

OceanofPDF.com

Les visages des sept restent présents, dans la presse, relégués, après vingt-quatre heures, dans les pages intérieures. Leur arrestation avant leur passage à l’action honore les services, mais déclenche moins d’émotion. Une fusillade, des explosions manquées ou même réussies, une intervention offensive des forces de l’ordre auraient été préférables.

La dénonciation d’un groupe éparpillé, annonçant l’imminence d’une action d’ampleur, rend les faits presque insignifiants. Le directeur de la DCRI essaie néanmoins de faire mousser ses services une journée de plus : catastrophe évitée, on dira bientôt laquelle, quand les documents saisis auront été analysés.

La plupart des membres du groupe ont fait l’objet d’une surveillance depuis des mois, voire des années : les Rouennais ont purgé des peines pour des délits de droit commun, petits casses dont le directeur indique aujourd’hui qu’ils avaient une visée politique, nourrir les caisses de l’activisme islamiste. Certains Parisiens étaient repérés pour leur fréquentation de lieux de culte extrémistes, des déplacements suspects à l’étranger. La DCRI a en sa possession des enregistrements, des traces de virements bancaires internationaux, des papiers d’identité, vrais ou faux, toujours bien imités, passeports suédois, français, sud-africains. On connaît les divers alias de ces hommes.

Le nom réel d’Abdelkrim Yousef est maintenant repris avec insistance : la présence de ce Français pur, Alban Joseph, sans lien ethnique avec le monde musulman, est un symptôme inquiétant, selon le directeur, d’une contamination possible du corps social. Personne ne serait à l’abri, semble-t-il dire, si nous n’étions pas là. Son rôle est de nous apaiser : le cas du Français de souche n’est pas rare, mais reste exceptionnel. Notre travail consiste à repérer de tels individus, à les suivre partout où c’est possible, un écheveau complexe où il faut distinguer les rencontres anodines des connaissances impliquées ou complices. Les plus dangereux se fondent dans la banalité pendant des mois, avant de surgir, non de rien, parce qu’il n’y a pas de rien pour les services, même le rien prête au soupçon, mais de réseaux flottants. Les membres des familles, dans ces groupes aux solidarités fortes, prêtent leur concours sans en avoir l’air. Ils sont contrôlés aussi.

Le directeur de la DCRI parle de moi ou je deviens parano ? Mes notes ont-elles servi à identifier certains prévenus ? Je serai accusée d’avoir fourni du matériel et de l’argent à mon demi, de lui avoir offert ma protection aussi ?

Le silence des services m’étonne. S’ils me doivent une partie de leurs informations, pourquoi ne tiennent-ils pas à m’entendre plus vite ? Trop peur que je démolisse les accusations contre mon demi, l’exemple le plus inquiétant de la terreur, parce que le plus proche de nous.

La garde à vue d’Alban et des six autres est prolongée, jour après jour, menace terroriste. Elle touchera bientôt à son terme, pourtant.

Une notule annonce qu’un des membres du groupe interpellé lundi a été relâché, faute de charges contre lui. C’est Nadir Ahmed, arrêté à l’aube, dans l’appartement d’un de ses cousins, où il avait passé la nuit. Son cousin reste en détention, le sixième nom de la liste, Cheikh Hassan, élément important du groupe, selon la presse.

Des doutes s’expriment pour la première fois dans les journaux. Les services de la DCRI et la justice ne se sont-ils pas précipités pour offrir des coupables parfaits au bon moment ? La présence d’un jeune danseur débutant et apparemment inoffensif au milieu de durs aguerris ôte une partie de son sérieux à l’enquête. Il a eu le courage de protester, de montrer ses difficultés personnelles : engagements modestes, pas de quoi louer un studio, vivant chez les uns ou les autres, famille, amis, jamais condamné, peu pratiquant. Une proie possible pour des fondamentalistes, auraient voulu croire les enquêteurs, mais l’absence d’éléments les oblige à ne pas poursuivre.

C’est bien ce que je pensais, les dossiers trop riches de la DCRI se vident jour après jour. Les retraits bancaires et les virements ne font pas d’un doctorant parisien un trésorier du terrorisme mondial. Il faudra vous faire une raison, messieurs des services. La justice abandonnera les poursuites qu’elle n’arrive pas à engager.

J’attends une nouvelle fois un signe de Medina ou de n’importe quel autre collaborateur. Pour la vérité, je suis là. Votre silence me montre votre manque de confiance dans vos dossiers. Je suis disposée à vous aider, comment ne vous en apercevez-vous pas ? Je crois que vous avez peur de moi, peur que je démonte vos constructions. Vous préférez me tenir à l’écart.

Même sans moi, la débandade continue ; après Nadir Ahmed, Abdullah Musad. Son itinéraire a été reconstitué, son fondamentalisme religieux tempéré, et ses déplacements, plus limités que ceux des autres individus interpellés, n’ont rien révélé de suspect. Il n’aurait pas quitté Paris, ces derniers temps, contrairement à ce qui avait été affirmé. Des témoignages confirment sa présence dans des lieux de boisson et même de danse érotique. Il ne serait pas le premier islamiste à ne pas respecter les préceptes du Coran, mais sa clandestinité se révèle tout autre que celle qu’on attendait.

L’homme semble avoir suscité un rejet de plus en plus prononcé de la part des siens ; mariage prévu, puis annulé ; mise au ban de la communauté : sa présence à la mosquée n’était plus tolérée. Cette défiance à son égard aurait pu constituer un déguisement suprême, comme on aurait aimé le croire, mais impossible d’en apporter la moindre preuve. D’ailleurs, relâché, il est obligé de se cacher, sous la protection de la police, pour échapper à sa communauté. Ses désordres et son indécence, rendus publics, rejaillissent sur elle de manière plus humiliante encore que l’action terroriste possible.

Si Musad a besoin de moi, lui aussi, je suis prête à l’accueillir. Si les cousins de Nadir ne sont plus en mesure de le loger, je lui offre mon appartement. Je veux être la sœur, la mère, l’amante de tous les innocents.

J’ai plus que jamais l’impression qu’on s’est servi de mes notes pour tenter d’accuser les uns ou les autres, et que mes notes, vraies et indiscutables, les innocentent. Pourquoi Alban n’a-t-il pas encore été relâché, pourquoi nos parents n’ont-ils pas obtenu le droit de le rencontrer ? Pourquoi, si on a utilisé mes écrits, ne prend-on pas la peine de me convoquer comme témoin ? Je n’ai pas tout dit.

Si mon hacker de la DCRI lit en même temps que je tape sur mon clavier, dans ce flux qui nous unit, qu’il se dépêche d’en informer sa hiérarchie. J’ai des révélations à faire. Il est impossible de tout écrire, l’essentiel est ce qui ne peut s’écrire. Quand je l’aurai dit, Alban Joseph ne sera plus inquiété.

OceanofPDF.com

Ce soir, c’est de nouveau l’épouvante. La garde à vue d’Alban se termine, il est mis en examen avec les quatre derniers accusés. La justice reconnaît la précipitation des enquêteurs pour Nadir et Musad. Ils se sont fiés à un dénonciateur trop empressé ou qui ne possédait pas la totalité des données, mais des charges sérieuses existent contre le groupe restant. Des mouvements de voitures volées, des perquisitions de domiciles, des documents recueillis depuis longtemps, d’autres sources que la dénonciation permettent de mettre au jour le ou les projets interrompus.

Je me suis trompée. Si mes notes ont servi Musad et Nadir, elles desservent Alban. Je n’aurais jamais dû écrire qu’il s’apprêtait à participer à un nouvel événement majeur. Un délire personnel, j’en suis convaincue, une envie n’est pas un projet, un projet n’est pas une action.

Aujourd’hui, à cause de moi, peut-être, mon demi est accusé d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Je n’y crois pas, parce que c’est trop vraisemblable. Il est écrit que des documents subversifs ont été saisis dans des appartements ou des pavillons à Roissy-en-France, Sotteville-lès-Rouen, Bruxelles. Des quantités surprenantes de médicaments auraient été retrouvées dans un appartement loué depuis peu.

Je veux croire qu’Alban occupait cet appartement. Des médicaments pour une ONG, j’admets. Je doutais de Musad, quand il m’assurait qu’Abdelkrim Yousef travaillait pour une ONG musulmane. Musad a été libéré, comment ne dirait-il pas la vérité ?

Une ONG, même musulmane, des médicaments fabriqués par les grands laboratoires pharmaceutiques occidentaux, est-ce criminel ? Cela fait-il d’Alban un malfaiteur ? Une entreprise terroriste ? Les mots mentent toujours ; détournés ; pour faire peur ; la première terreur, les mots. Alban réfutait les mots conversion, fanatisme, quand je les lui balançais à la figure. Je le trouvais de mauvaise foi, je lui donne raison. Je suis de mauvaise foi à mon tour ? Admettons.

Les journaux ajoutent qu’une importante somme d’argent, vingt-cinq mille euros, a été saisie. Importante pour qui ? Mauvaise foi ? Il serait question de plusieurs ordinateurs et téléphones portables neufs. Je ne veux pas minimiser un trafic de petits voleurs. Je ne vois pas mon frère comme ça non plus. Arrogance de ma part ? Va pour l’arrogance et la mauvaise foi, si c’est la vérité.

Je ne veux pas dire que je préférerais mon demi grand terroriste plutôt que petit trafiquant. Relisez-moi. Enfant secret et excessif, Alban, toujours masqué et tout de suite au plus haut, pas forcément au pire. Dans tous les cas, les petitesses intermédiaires de la vie le rebutent. Votre enquête ne montre que des petitesses intermédiaires, j’en conclus qu’il ne s’y trouve pas mêlé, impossible. Toujours ma mauvaise foi ? Si vous voulez. Pas d’espoir sans un minimum de mauvaise foi. Je saurais défendre mon frère, si on m’en donnait les moyens. Quelqu’un pour m’entendre ?

Le groupe des cinq, comme les nomment les auteurs de dépêches et d’articles, refuse de s’exprimer devant le juge. Leur silence les accable, paraît-il. Pourquoi Alban ne se défend-il pas ?

Un envoi anonyme, ce matin, je ne sais pas cacher les bonnes nouvelles plus que les mauvaises : le nom et les coordonnées d’un avocat expert dans ce genre d’affaires, dit le mot d’accompagnement. L’écriture est presque illisible. On a ajouté : adversaire frénétique, ou fanatique, de l’injustice. Je prends.

Le nom m’est connu, un de ces avocats que la presse qualifie de ténor. Je remercie celui qui me refile ce tuyau, où qu’il soit. Quelqu’un m’a entendue, c’est un début.

J’alerte nos parents, ils ne lâchent pas la secrétaire du cabinet d’avocats avant d’avoir obtenu un rendez-vous immédiat avec maître Vautor. Ils ferment l’agence de voyages pour l’après-midi, je n’en reviens pas.

Maître Vautor nous observe longtemps, en silence. Ma mère s’anime pour son fils, il ne la regarde pas : ses yeux se posent alternativement sur moi et Barthélemy Joseph. Si mon beau-père prend la parole pour parler d’argent, l’avocat ne s’intéresse plus qu’à ma mère. Je me présente comme la sœur, celle qui connaît le mieux le cas de son frère, depuis le commencement. Maître Vautor ne semble s’intéresser alors qu’à mes parents. Je n’apprécie pas cette méthode. Est-ce le rôle d’un avocat de déstabiliser ses clients potentiels ? De sembler ne jamais tenir compte de celui qui parle ? Une mise à l’épreuve ?

Maître Vautor croise les mains et prend enfin la parole. J’ai l’impression, cette fois, qu’il est capable de regarder trois personnes en même temps. Ses yeux proéminents ne nous lâchent plus, il plaide perpétuellement, même pour évoquer ses honoraires.

Il a lu les journaux. Il savait que nous nous adresserions à lui. Son phrasé haché et rocailleux nous force à nous taire, un mélange d’accent populaire et d’éloquence désuète, c’est curieux. Son visage aussi a une rudesse de paysan obtus, d’ouvrier à casquette d’autrefois et le port hautain d’un bourgeois de la même époque ; la barbe de trois jours et le crâne presque rasé, pour faire à la fois bobo contemporain et caricature de bagnard.

Il semble déjà maîtriser l’affaire mieux que nous. Il réfléchit aux possibles, en modulant un murmure tonitruant. Il obtiendra une entrevue avec son client, son accord, l’accès au dossier. Il démontera la manipulation dont mon frère semble victime, si j’ai raison ; il acceptera une avance. Il ne nous cache pas, avec un sourire sombre, qu’il est épris de justice autant que d’argent. Il nous proposera un autre rendez-vous, quand il se sera entretenu avec Alban Joseph, alias Abdelkrim Yousef. Je lui exposerai ma vision de mon frère et de sa personnalité ; mes parents lui signeront un chèque.

Mes parents sont soulagés, cet avocat leur inspire la plus grande confiance, il se fait payer cher. Ils ont le sentiment, pour la première fois depuis longtemps, de faire quelque chose d’important pour leur fils. Se sacrifier pour lui ne leur fait pas peur, c’est leur rôle. Ils seraient presque heureux de ce qui leur arrive, une sanctification, après des années d’aveuglement. Je ne leur dis pas qu’ils ont encore du chemin à parcourir, ce n’est pas le moment. Notre unité familiale doit être préservée jusqu’à la libération d’Alban.

Maître Vautor m’impressionne et m’inquiète plus qu’eux. Celui qui m’a adressée à lui avait-il une intention malveillante ou bienveillante ? Je doute.

Je ne doute plus : maître Vautor a l’habitude de faire du bruit, même avec sa voix en sourdine. Il a à peine rencontré Alban, évincé son confrère commis d’office, qu’il convoque la presse et la télévision pour dénoncer un déni de justice, un dossier vide… une armée de bras cassés… une manœuvre politique destinée à masquer un échec sécuritaire, en simulant une prise d’exception. C’est public, je ne trahis personne en l’écrivant ici.

Maître Vautor est moins optimiste, quand il évoque avec nous le fond du dossier. Je ne trahis personne non plus, si je l’avoue : tout vient de la sous-direction de l’antiterrorisme, les vérités comme les mensonges sur mon frère.

Le dossier n’est pas aussi vide que l’avocat l’assure devant la presse. La police aurait recueilli, dans le garage de la maison occupée un temps par Alban, à Roissy-en-France, des plans de sites détaillés, de quelques grands parcs d’attractions européens, belges, suédois, danois, allemands et français, en particulier de Disneyland, à Marne-la-Vallée, accompagnés de textes en diverses langues dénonçant l’emprise américaine, capitaliste, celle des croisés sur le monde, à travers la présence universelle de Disney. Des informations auxquelles maître Vautor n’a pas encore eu accès, mais qu’il a demandées avec insistance, prouveraient qu’Abdelkrim Yousef a fait des repérages, à plusieurs époques, dans certains parcs, parmi les plus importants.

J’en étais sûre, on trafique et on utilise ce que j’ai écrit.

Comment ça, ce que vous avez écrit ?

Oui, j’ai un aveu à faire, pour que tout soit clair entre l’avocat d’Alban et sa famille. Je le soupçonne depuis un moment : les enquêteurs semblent distiller, jour après jour, des renseignements empruntés à des notes que j’ai prises depuis des mois, sélectionnées et orientées. J’aurais dû en parler plus tôt à notre défenseur, mais l’existence de ces notes me met moi-même mal à l’aise, depuis un certain temps.

J’ai éprouvé le besoin, après le choc d’une révélation, de raconter par écrit et dans le détail la vie, les métamorphoses de mon demi-frère, sa conversion, sa fanatisation, ses activités plus ou moins occultes, ses voyages légaux et illégaux dans des pays islamisés, nos discussions, ses réflexions, ses rêves de guerre, ses crimes vrais ou imaginaires, et même nos séjours anciens et plus récents dans des parcs d’attractions, qui l’accablent aujourd’hui. Ce n’est pas tout : ces notes intégrales ont été transmises, par les soins d’une collègue rétribuée, à un fonctionnaire de la DCRI et, par conséquent, à la direction elle-même. Circonstance aggravante, j’ai continué à écrire, sans aucune censure, alors que je me savais surveillée et lue.

Je n’aime pas la réaction de maître Vautor : il ne fait pas l’étonné. Un de ces hommes que rien ne surprend jamais. Il ne me laisse pas entendre qu’il était au courant, mais pas loin. Comment est-ce possible ? Me l’aurait-on envoyé pour nous enfoncer ? Un faux défenseur qui saurait tout de l’accusation, avant l’accusation elle-même ? Ce message anonyme qui me conseillait de faire appel à lui ? Medina ? Connivence ? Contre nous ou avec nous ?

Je dois avoir trop d’imagination. Je vois le visage massif, demi chauve, demi prolétaire, organique de maître Vautor, c’est un homme entier. Il ne peut pas être de deux bords à la fois. Je suis obligée de lui faire confiance. Je lui fais confiance. Quelle preuve de ma confiance ? Ma clé USB, que je porte toujours sur moi, je lui propose de l’installer sur son ordinateur, pour qu’il ait accès immédiatement à l’intégralité de mes notes. Il accepte et promet de me lire, dès qu’il en aura le temps. J’insiste pour qu’il commence tout de suite.

Ses rendez-vous… ses dossiers… je suis trop impatiente… il n’a pas que notre affaire à traiter… il s’y penchera à tête reposée…

Il est comme tout le monde, toujours à remettre une lecture, jamais le bon moment. Si ce n’est pas maintenant, ce ne sera jamais. Jusqu’où aller pour le forcer à lire ? Si Barthélemy Joseph lui fait un chèque pour le temps de lecture prévisible ?

Maître Vautor fait semblant de se vexer, il ne réclame aucune somme spéciale pour lire. Je lui assure qu’il l’aura, il commence sa lecture. Je le tiens devant son écran, je l’encourage. Je le vois réagir à un premier passage. Lequel ? Le coaster de l’Europa-Park, Alban Joseph et les attractions, nous y sommes, j’avais raison, ça l’intéresse. L’accusation repose là-dessus. De là à imaginer qu’il s’agit d’un montage à partir de mon propre texte qui, versé au dossier, ce qui ne semble pas être le cas, au moins officiellement, à la connaissance de notre avocat, contribuerait à fabriquer de toutes pièces la culpabilité de mon demi-frère. Il commence à s’enthousiasmer, survole les pages suivantes, met des passages en surimpression, promet d’approfondir. À la fin, il m’embrasse.

Naturellement, lui ai-je demandé, vous aussi vous allez m’interdire de retranscrire notre conversation et les doutes que vous formulez à la fois sur l’accusation et sur Alban, pour ne pas vous gêner ?

Au contraire, écrivez la suite, nous n’avons rien à cacher. La franchise est de notre côté. La clarté, ce sera notre force. Tout en pleine lumière. Si quelqu’un doit avoir peur, ce n’est pas nous. Écrivez tout. Paniquez-les.

L’énergie de maître Vautor – son murmure grondant s’amplifie en tonnerre étouffé – est contagieuse. Je ne doute plus de sa détermination à nos côtés. Les plus inquiets, furieux surtout, sont ma mère et Barthélemy Joseph : ils viennent de découvrir, dans le cabinet d’un avocat, que j’ai écrit des pages et des pages sur Alban, sur eux aussi. Ils estiment avoir un droit de regard sur mes notes, en particulier si elles sont destinées à devenir publiques. J’ai laissé des services de renseignements les utiliser, je viens d’autoriser l’avocat à les lire devant eux et je refuse de les leur communiquer, à eux, mes parents ? Je préfère, pour le moment, c’est comme ça, secret, réservé à qui de droit.

OceanofPDF.com

Maître Vautor souhaite me rencontrer de nouveau. Ses visites à Alban, sa relecture plus précise de ce qu’il nomme mes pages l’ont convaincu de mon importance dans la défense de son client.

Je voudrais bien jouer un rôle dans sa défense, mais qu’a le droit de faire un proche d’un accusé, répertorié dans un fichier, radiographié, suivi, épluché, déjà utilisé à charge ?

L’avocat imagine un rôle déterminant pour moi. Je n’en espère pas tant, je me contenterais, pour le moment, d’obtenir un droit de visite à mon frère, entreprise terroriste ou pas.

Le juge a le droit, pour l’instant, de refuser toute visite, hormis celle de l’avocat. Il ne se laisse pas fléchir, mais ce n’est pas grave, nous obtiendrons la libération de votre frère plus vite qu’il ne le croit. C’est Alban qui vous rendra visite, non l’inverse, si vous suivez mes conseils.

Je ne fais rien d’autre et qu’est-ce que ça m’apporte ? J’aimerais au moins avoir des nouvelles précises d’Alban ; ce qu’il mange ; s’il dort bien ; s’il a le droit de regarder la télévision ou de lire des journaux. Je sais que les questions intimes et infimes des familles ennuient maître Vautor : en prison, on a faim, mais pas d’appétit ; on dort des heures et des heures, mais d’un mauvais sommeil d’insomniaque ; on pense, mais la pensée elle-même se vide progressivement ; d’autant plus qu’Alban est à l’isolement, pour le moment, à Fresnes, dans le quartier des isolés médiatiques. Pourtant notre avocat trouve mon frère d’une solidité exemplaire… je devrais m’inspirer de lui… pas la solidité d’un combattant endurci, entraîné à résister aux contraintes ou aux tortures. Sa résistance n’est pas butée, il a plutôt atteint un détachement silencieux, ce qui le distingue de ses camarades emprisonnés.

D’après ses confrères chargés des deux Parisiens, les plus proches d’Alban, ces garçons nient violemment leur implication dans les projets qu’on leur prête, tout en revendiquant aussi violemment leur appartenance politico-religieuse. Ils proclament que l’élimination des infidèles et la destruction de leurs intérêts sont légitimes. Ils répètent au juge que les désobéissants comme lui endureront le jugement de Dieu et de son Prophète, tandis que ceux qui obéissent n’ont que faire du jugement des hommes, donc du sien. Ils se sentent poursuivis pour un délit d’opinion et le regrettent. Ils aimeraient avoir préparé un plan audacieux, être emprisonnés pour une action digne du Prophète, ou, mieux, être morts en martyrs, mais ce n’est pas le cas.

Curieuse façon de se défendre, en s’enfonçant soi-même.

Non, reprend maître Vautor, c’est cohérent. Ils montrent leur déception de ne pas être ce qu’on attend d’eux. Si le juge n’arrive pas à le prouver, il aura du mal à les faire condamner pour de simples paroles qu’ils utilisent comme une sorte de publicité à destination des leurs.

Les services sont intervenus trop tôt, voilà le sentiment général au Palais. Les deux autres prévenus, les Rouennais, sont beaucoup moins politiques, moins vindicatifs aussi, des larmoyants, prêts à reconnaître des vols d’armes, de matériel, de médicaments. Pour la revente uniquement. Ils ne veulent pas savoir à qui ils revendent. Si on leur dit qu’ils sont au service d’activistes, ils ouvrent de grands yeux et pleurnichent. Personne ne les croit. Difficile de voir en eux un groupe cohérent, c’est une de nos forces. Ils ont des intérêts communs, aucun point commun. Et le comportement d’Alban Joseph surprend encore plus, ni pleurnichard, ni virulent. Il endure presque avec joie ; fier sans revendiquer.

Là, dis-je à maître Vautor, mon demi ne m’étonne pas du tout. Se trouver à une extrémité doit lui procurer la plus grande satisfaction. J’ai toujours douté de la profondeur de sa foi nouvelle ; pensé qu’elle l’attirait surtout parce qu’elle représentait pour lui, aujourd’hui, un point extrême, le bout de l’action.

L’emprisonnement lui permet de toucher une autre extrémité de la vie, l’inaction parfaite. Je ne prétends pas que le meurtre de masse n’aurait pas pu entrer dans son délire ; simplement, il n’est pas allé et il n’ira pas jusque-là. Il sait maintenant qu’il ne l’aurait jamais fait, c’est pourquoi il est si calme en prison.

Supposition intéressante, dit maître Vautor, mais le plus difficile sera de faire admettre cela à un juge, cette espèce d’innocence extrémiste ou d’extrémisme innocent. Il est vrai que son détachement actuel pourrait jouer en sa faveur, il peut aussi inquiéter. S’il est indifférent à ce qui lui arrive, c’est qu’il l’est au sort du monde et à la vie humaine. Pas facile de le défendre, si plus rien ne le rattache à nous.

C’est là que je deviens importante, selon maître Vautor. Si Alban Joseph reste attaché à une personne de notre monde, une seule, c’est moi. Il demande, à chaque visite de l’avocat, si j’ai trouvé à me faire embaucher sur un nouveau chantier. Il vante mon talent artistique, ma minutie dans l’exécution, dont il se sait incapable. Je découvre que mon petit frère éprouve de l’admiration pour moi et qu’il s’en veut de m’avoir fait perdre mon travail. Il m’encourage à distance : si on ne veut plus de moi dans l’atelier de restauration qui me faisait travailler, je n’ai qu’à en trouver un autre. Avec mes qualités, je ne suis pas obligée de me cantonner à l’art chrétien. Je vaux même mieux. Il me pousse à explorer d’autres voies, l’art plus récent. Je devrais restaurer le présent, ça ne ferait pas de mal, il en a autant besoin que le passé.

Vous voyez, il semble indifférent à son sort personnel, pas au vôtre. C’est le signe qu’il est toujours avec nous. Mais l’attitude sereine d’un accusé ne constitue pas en soi une ligne de défense. S’il suffisait d’être calme et lointain pour être mis hors de cause…

Maître Vautor agite les bras, son corps épais se met en mouvement, sa voix sourde s’éclaircit et tinte : deux, puis trois lectures de mes pages ont eu sur lui l’effet d’un révélateur. L’évidence s’est imposée après plusieurs nuits de déchiffrement.

Sais-je moi-même quel est le foyer central de ce que j’ai écrit ? Alban bien sûr ? Pas Alban, contrairement à ce que j’imagine. Non, le foyer central, pour lui, avocat chargé de la défense de son client, le point aveugle de mes pages, c’est le docteur Ahmad Savant.

Je l’ai pressenti moi-même, en écrivant que, si Musad a été le vecteur de la foi pour Alban, le docteur Savant l’a entraîné dans l’action, ouvert à une organisation plus vaste, en repérant le premier ses qualités utilisables, son intelligence supérieure. On devine une forme de reconnaissance mutuelle entre deux cerveaux de première qualité, un lien privilégié entre eux. Les autres connaissent un Docteur, Abdelkrim est le seul à le connaître à la fois dans l’exercice de ses fonctions médicales et religieuses. Ils se savent tous les deux au-dessus de la moyenne. Un imbécile ne peut pas être un terroriste. Les meilleurs activistes sont des intelligences abstraites, totales.

Le docteur Savant, vous le suggérez plusieurs fois, accompagne Abdelkrim Yousef, développe sa détermination, le fanatise et le protège. Vous signalez aussi qu’il s’évapore en même temps que votre frère, quitte une situation privilégiée, signe qu’il se sent menacé ou qu’il prépare une action d’envergure, la grande action de sa vie, dans laquelle il pourrait éventuellement impliquer Abdelkrim Yousef, ce qui, à première vue, ne semble pas favorable à la défense. Mais attendez : vous ne mesurez pas son importance pour les services. Il devient vraiment, si on vous lit de près, au moment de sa disparition, le point aveugle : tout ce que vous écrivez le met au centre de l’événement. Or, avez-vous remarqué que son nom, sa personne, son existence même n’ont pas été évoqués une seule fois par les autorités, au moment de l’arrestation du groupe prétendument prêt à passer à l’action ? Si une tête pensante devait exister, c’était lui ; on l’ignore. Si une piste devait être privilégiée, c’était la sienne, on l’a perdue en route. Troublant, non ?

Vous me dites que les services de la DCRI ont intercepté vos notes. Le docteur Savant ne pouvait pas leur être inconnu. S’ils vous ont lue comme moi, ils sont arrivés à la même conclusion, foyer central. La presse a-t-elle eu connaissance de son nom ? À aucun moment. Le juge a-t-il été informé de son existence ? Il ne semble pas. La DCRI lui a manifestement glissé sous les yeux certaines de vos pages, à titre documentaire sur Abdelkrim Yousef ; pages soigneusement choisies pour nuire, et qui ne seront peut-être pas versées au dossier, officieuses pour le moment, leur provenance étant trop douteuse, voire illégale.

On n’a pas pris la peine de signaler l’existence de celui qui pourrait être l’inspirateur, et même l’instigateur. Pourquoi, selon vous ? Je crains qu’il n’y ait plusieurs réponses possibles, plus laides les unes que les autres. Je crains surtout de ne pas être capable de les formuler toutes pour l’instant. La première qui me vient clairement à l’esprit aujourd’hui est que le docteur Savant incarne l’échec des services et leur incompétence.

Ils l’ont identifié depuis longtemps comme un agent dormant. Ils n’ont pas pris conscience assez vite de son réveil, une pointure médicale, une intelligence exceptionnelle. Vous avez une part de responsabilité, vous en êtes consciente, vous avez jeté la panique dans tous les milieux, en toute innocence, un bordel monumental, qui a obligé le docteur Savant à redoubler de prudence, à se mettre hors de portée, probablement avec un nouvel alias, ailleurs, pour préparer nul ne sait quoi. Son départ vers une base de repli solide pourrait avoir pris de court les services.

Il se trouve que le gouvernement a éprouvé le besoin, à ce moment-là, de valoriser sa politique sécuritaire, mise en doute, peu efficace. Il était temps de concrétiser une opération spectaculaire. Soulever une menace et l’écarter, faire peur pour rassurer. Qu’est-ce que vous avez sous la main ? On cherche, on cherche. On trouve. Petit miracle d’une dénonciation : on tombe sur Umar Ibrahim, Cheikh Hassan et Abdelkrim Yousef, les plus politiques. On leur adjoint Assad Hussain et Tamir Islam, des voyous vaguement religieux, avec lesquels ils ont des contacts, on étoffe, pour faire plus sérieux, avec Abdullah Musad et Nadir Ahmed, des satellites de l’un ou de l’autre. On a un groupe menaçant. Ce serait mieux, si on avait leur chef, le docteur Ahmad Savant. Impossible, perdu, on ne peut plus attendre. Pressons, pressons, prouvons l’excellence des services de protection de l’État. La population exige d’être rassurée, livrons-en cinq, livrons-en sept. Le bruit fait autour d’eux suffira à garantir notre réussite. Les démentis ultérieurs éventuels seront négligeables à côté de l’effet initial. En attendant, cachons notre échec, l’évaporation du docteur Savant.

Maître Vautor reconnaît qu’il ne formule qu’une hypothèse, pas forcément la meilleure. Il en pressent une autre, plus grave, sans être capable de l’étayer. Cela viendra, il n’en doute pas. Il a interrogé mon demi sur le docteur Savant, remarqué sa difficulté à parler de lui, même devant son avocat. Alban semble tétanisé par sa personnalité, une admiration visible, confirmation du foyer central.

Ce refus d’en dire trop pourrait être accablant pour mon frère. Complicité, il protège son chef, il fait donc bien partie du projet. En même temps, et son avocat n’a aucune raison de mettre sa parole en doute, Alban assure ne plus avoir rencontré le docteur Savant depuis des mois, sauf une fois, par hasard, assure-t-il. Cela aurait l’avantage de diminuer son implication personnelle, mais l’inconvénient de mettre ce docteur à trop grande distance des événements actuels. Pourtant, le foyer central, c’est lui, uniquement lui.

Alban a reconnu des liens indirects, tel ou tel porteur de message. Dangereux pour nous, mais un risque à prendre, si on veut remettre ce docteur Savant à sa place, la première.

Vous réfléchissez à haute voix devant moi, maître, je vous remercie de votre confiance. Je suppose que vous me recommanderez la discrétion. Mais vous m’avez lue et vous savez que j’ai le plus grand mal à m’empêcher d’écrire, même ce que je devrais garder pour moi. S’il le faut, je vais faire un effort surhumain. Sans garantie.

Là, Alix, vous m’étonnez. Est-ce que vous croyez que je vous dis tout cela pour que vous le gardiez pour vous ? Si je vous fais confiance, c’est pour que vous vous répandiez au maximum. Je compte sur vous pour faire savoir, avant ce soir, à vos lecteurs hackers et fonctionnaires que si les services persistent à convaincre le juge que des petits voyous, des grandes gueules et un gamin perdu sont des terroristes majeurs, le nom du docteur Ahmad Savant fuitera dans la presse, comme celui de l’unique responsable, le plus dangereux, qu’on néglige d’inquiéter, qu’on renonce à rechercher, qu’on protège peut-être. Oui, c’est ce qui commence à se dessiner devant moi : les services de la DCRI ne protégeraient-ils pas le docteur Ahmad Savant ? Et pour quelles raisons ? Je formulerai de bonnes raisons et elles seront dérangeantes pour l’État, croyez-moi. Vous allez voir qu’ils le retrouveront. Ou alors ils seront obligés d’avouer leur impuissance ou, plus grave, leur double jeu. Impossible, dans tous les cas, pour la DCRI. C’est par là que je les tiens. Ils préféreront admettre, un jour ou l’autre, que leur dossier tombe à plat, plutôt que de voir leurs manipulations ratées et leurs fricotages avec un vrai terroriste, le seul dans cette affaire, mis sur la table par la défense. Aidons-les. Un petit effort. Faites-leur savoir.

C’est dit.

OceanofPDF.com

Personne n’imaginait le désastre, surtout pas moi. Il est là.

À dix heures, ce vendredi, l’Europe est secouée, pas par des menaces, des tentatives ; non, de vrais attentats, presque simultanés, dans trois aéroports, à Francfort, Londres et Paris. À Roissy-Charles-de-Gaulle, terminal 2 un voyageur ou un visiteur s’est fait exploser, un commerce soufflé, trois morts annoncés, puis sept, des dizaines de blessés plus ou moins graves.

Maître Vautor m’appelle, doublement catastrophé. L’acte lui-même… puis nous, Alban… la pire situation… de quoi l’enfoncer un peu plus. Il imagine la presse, l’opinion, le juge… Abdelkrim Yousef et les autres, ceux qui projetaient le même crime à Disneyland et dans d’autres parcs d’attractions européens, pas de quartier pour eux.

La réaction de notre avocat me dérange, à cet instant précis. Je ne veux pas l’entendre. Alban, malgré ses défauts, ses excès, son engagement, ne tolérerait pas notre égoïsme. Pas penser à son sort personnel, quand des voyageurs perdent la vie ou sont touchés dans leur chair, des Américains, des Suisses, des Français.

Les images circulent déjà sur Internet. Un témoin filmait le départ familial. Derrière la mère et les enfants, dans la profondeur de champ, une étincelle rouge grossit, atteint instantanément la moitié d’une taille d’homme. On devine une onde, comme une brume qui s’étire. La main de l’homme qui filme avec son téléphone portable brouille la scène par ses mouvements erratiques, se recentre ; noir.

Le commentaire sous la vidéo postée indique que l’auteur des images et sa famille sont sains et saufs. L’égoïsme des témoins vaut le nôtre, sans doute inévitable.

Entre-temps, l’information est tombée : la même scène s’est produite à Londres, aéroport d’Heathrow, terminal 3. Des actions concertées, la marque d’Al-Qaida ou de groupes de sa mouvance. Il semble que la ceinture d’explosifs du terroriste de Londres ait connu une défaillance. L’homme a dû s’y reprendre à plusieurs fois, son comportement a alerté les voyageurs et les services de sécurité. L’explosion finale n’a fait sauter que le responsable et provoqué des dégâts matériels limités. Le soulagement succède à la panique en Grande-Bretagne, tandis qu’on annonce l’arrestation d’un voyageur muni d’explosifs à l’aéroport de Francfort. Il n’a pas eu le temps d’actionner le dispositif, repéré par un chien d’une équipe de surveillance.

Trois aéroports, parmi les plus importants d’Europe, en liaison avec tous les continents, ont été visés en même temps. Les spécialistes évoquent une nouvelle action d’ampleur des groupes terroristes, telle qu’elle était identifiée par les services de renseignements. On se félicite de l’échec relatif du projet d’ensemble, tout en déplorant sa réussite partielle en France. On imagine les dizaines, les centaines de victimes prévues par les instigateurs de l’opération. Les trois aéroports ont été fermés, fouillés, ont rouvert. Les vols reprennent. Le monde civilisé doit montrer sa détermination face à la barbarie.

Les premiers articles ou commentaires établissent un lien entre les événements de ce matin et l’arrestation, ces dernières semaines, de cinq terroristes présumés, aux projets similaires. Les craintes de maître Vautor se confirment et j’ai honte de laisser l’égoïsme remonter en moi. Les crimes des uns rejaillissent inévitablement sur les autres. Des hommes interchangeables, on en tient cinq vivants, ils feront des coupables aussi abominables que les martyrs sacrifiés, et plus commodes à juger.

À cet instant, je ne suis pas loin de partager la réprobation internationale qui vise le groupe et mon frère. Je repasse sans fin sur mon écran la vidéo amateur, les images, non de l’homme, il reste invisible, mais de l’étincelle en arrière-plan, qui enfle, rougit, éclate. Je ressens le souffle, il s’efface, je reprends au début. Qu’est-ce que je cherche, après la dixième vision ? Pas les effets de l’explosion, les images vacillent et disparaissent alors, mais sa cause. Je voudrais saisir l’instant d’avant, une silhouette, un bras, la tête de l’homme, au moment où il actionne sa ceinture d’explosifs.

Ma folie de tout comprendre, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer mon demi à sa place. S’il n’avait pas été interpellé, aurait-il été un de ces hommes de Roissy, de Londres ou de Francfort ? Si je ne me débarrasse pas de cette question, tout est perdu, pour lui, pour moi, pour nous. Je n’ai jamais cru jusqu’à aujourd’hui que mon frère puisse être un de ces martyrs. Je l’ai porté, soutenu, même de loin, pour l’empêcher de devenir ce souffle mortel. Comment ne pas le voir sous l’étincelle croissante, irradiante, qui me vitrifie sur ma chaise ? Ce n’est pas lui, c’est lui quand même, je le déteste.

Plus rien ne m’empêchera de le détester. Si je le rejette, qui ne le rejettera pas ? Je rappelle maître Vautor pour lui dire que j’abandonne. Je ne veux rien avoir à faire avec le nommé Yousef, un étranger à ma famille, un adversaire personnel et universel. C’est le rôle d’un avocat de défendre un homme comme Abdelkrim Yousef. Je ne suis tenue de défendre personne, pas même Alban Joseph.

Maître Vautor prend sa voix grondante, sourde d’abord, piétinante, puis de plus en plus large et claire : les événements semblent nous desservir, il prouvera qu’ils redonnent de la force à la position de la défense. Il suffit que mon frère l’écoute et que je ne renonce pas à être derrière lui. Je dois garder en tête que, si Alban tient, c’est grâce à moi, à nos liens persistants. Il n’en reconnaît pas d’autres avec le monde extérieur, il n’a confiance qu’en moi. Si je ne suis pas en état de savoir comment ni pourquoi, cela viendra.

Depuis les événements, c’est l’acharnement contre les cinq, pourtant les seuls à ne pas pouvoir être tenus pour responsables des attentats. Ils sont interrogés sur les kamikazes ou martyrs identifiés, ils nient les connaître, aucun enquêteur ne les croit. On veut à tout prix qu’ils appartiennent à la même mouvance, qu’ils aient partagé les mêmes cachettes, les mêmes entraînements.

Maître Vautor et ses confrères persistent à montrer leurs clients comme des moins que rien, incapables de se sacrifier ou de monter une opération de la même ampleur. L’argument porte, quand il est question des deux petits voleurs rouennais, beaucoup moins si on évoque les deux excités parisiens qui se félicitent de la mort glorieuse de leurs frères, à Roissy et à Londres. Il ne vaut plus du tout pour Abdelkrim Yousef. Petite frappe incapable, lui ? Ses études supérieures le desservent, les connaissances qu’on lui prête en matière de produits chimiques et d’explosifs, son comportement maîtrisé, tout le désigne comme un cerveau possible.

Maître Vautor accuse la DCRI de charger des innocents pour masquer son nouvel échec. L’Allemagne est intervenue à temps pour empêcher l’attentat de Francfort, l’Angleterre n’a pas connu d’autre victime que le terroriste lui-même. Seuls les services français ont été incapables de prévenir l’événement et d’éviter des morts. L’avocat n’a peur de rien, se fait interroger par tous les médias, parle ici de l’impéritie des services, là de leur incurie, ailleurs de leur désorganisation, commence à suggérer que la piste la plus sérieuse a été négligée, celle d’un médecin qu’il ne nomme pas encore publiquement. Il précise qu’il tient des documents à la disposition de la justice et, bientôt, de la presse.

Il ne m’a pas demandé mon avis, je me sens embarquée de force. Je voudrais m’opposer à la diffusion annoncée de mes notes. Suicidaire, puisque j’y relate mes rencontres avec ce médecin, les soins qu’il a donnés à mon frère. Désigner le docteur Savant comme un responsable, c’est faire d’Alban un complice. Autant le mettre en cause directement et donner raison à l’accusation.

Je me trompe, me répète Vautor, je devrais avoir confiance dans mes écrits. On y voit clairement que, si mon frère a rencontré le docteur Savant, il apparaît comme une victime, pas comme un cerveau. C’est ce qu’il réussira à prouver. L’incapacité (ou la mauvaise volonté) des services à localiser ce suspect désigné publiquement les discrédite encore plus. Ils ont l’air d’en savoir moins que les autres ou de jouer un rôle ambigu.

La police belge a interpellé ce matin un docteur Suwan, pour une affaire de documents d’identité falsifiés. Maître Vautor est persuadé que cette arrestation est l’effet de ses révélations. L’homme devait être repéré depuis longtemps, on trouve un prétexte secondaire pour le faire tomber, sans aller trop loin pour le moment. Il se demande si on ne le met pas à l’abri, tout simplement, dans une prison étrangère. Impossible de se procurer une photo de ce Suwan. Pourquoi cette obstruction ?

Encore une fois, n’a-t-on pas des raisons suspectes de protéger ce médecin, si les deux docteurs sont une seule personne ? N’a-t-il pas joué le plus trouble des rôles, activiste et délateur en même temps, comme le pense maître Vautor, plus convaincu que jamais depuis les attentats, en s’appuyant sur mes notes ? Aucun fait garanti, mais une intuition d’avocat expérimenté.

À force d’insistance, nous obtenons un portrait de mauvaise qualité du docteur Suwan. C’est lui et ce n’est pas lui. La même forme de visage, indiscutable, le regard, mais Suwan porte une courte barbe de religieux et pas de lunettes, contrairement à Savant. Le médecin occidentalisé disparaît sous l’homme de Dieu proche-oriental. Interrogé sur son titre de docteur, Suwan reconnaît avoir mené des études médicales, pas en Belgique, ni en France.

La justice française, sollicitée par notre avocat, assure n’avoir rien à reprocher à ce médecin sur le territoire national.

Alors Alban parle. J’ignore si maître Vautor l’a convaincu ou s’il a décidé seul de s’affranchir de toute tutelle, même religieuse. Il s’affranchit, je le crois, je ne peux que le croire, quand j’entends les réactions hostiles et identiques de ses coaccusés et des enquêteurs : son avocat le force à inventer n’importe quoi, disent-ils tous. Un traître pour les islamistes, un infidèle, un Européen sur lequel on n’aurait jamais dû compter, un chrétien caché, un chien. Pour les services, un lâche qui n’assume pas ses actes et bâtit une défense sans fondement, avec l’aide d’un avocat sans scrupule.

Pourtant Alban parle. Il assure être passé par Bruxelles, y avoir rencontré brièvement son ami gastro-entérologue, avoir reçu de lui des documents et des indications. Ces indications l’ont étonné, dans la mesure où elles lui semblaient des plus vagues, prendre soin de soi, attendre, tirer des plans sur Internet, bouger discrètement, mais tranquillement. En gros, ne rien faire. Il reconnaît avoir espéré des consignes plus offensives. Attendre, seulement attendre… Les précisions ne sont jamais venues. Un émissaire tout aussi vague l’a poussé à rentrer en France et à s’installer à l’endroit où il a été immédiatement interpellé.

Preuve de culpabilité, disent les enquêteurs, un dormant qu’on prépare à l’action ; preuve d’innocence, selon maître Vautor. Pour lui, Abdelkrim Yousef, comme, probablement, ses compagnons, a été offert volontairement aux services français. Il n’a, à la lettre, rien préparé. Se tenir prêt à une éventualité, l’attendre, ce ne peut pas être un crime, à peine une intention. L’intention d’une intention, cette notion n’existe pas en droit pénal.

Le docteur Suwan ou Savant, dans sa prison belge, refuse de répondre aux assertions de l’avocat français. Il nie avoir exercé la médecine à Créteil. Pourtant, des membres du personnel soignant de l’hôpital Henri-Mondor, interrogés de manière officieuse, assurent le reconnaître, malgré le travestissement photographique. Ils font l’éloge de sa compétence, de sa réserve et de son humanité.

Les autorités belges peinent à démontrer sa présence sur leur territoire depuis aussi longtemps qu’il le prétend. Pour maître Vautor, elles ne sont capables de le suivre que depuis son départ de Paris et elles essaient de couvrir, à leur demande probable, les services français.

Qu’est-ce que cela change pour Alban Joseph ? Cela change, assure maître Vautor, avec sa voix la plus impétueuse, que le bon docteur Savant ou Suwan, spécialiste des intestins et des alias, a fait avaler des placebos à tout le monde. À la direction de l’hôpital, convaincue par cet Oriental plus qu’occidentalisé ; au personnel, sous son charme ; à ses patients, véritables ou imaginaires, morts ou guéris ; placebos. Durant la même période, il fédère autour de lui, sous une apparence différente, un autre nom peut-être, des religieux, anciens ou néoconvertis. Sous deux aspects différents, il montre la même autorité, oriente d’un côté ses patients, de l’autre ses adeptes. Il les soulage tous, les premiers en leur ouvrant le corps, les seconds l’âme. Il promet la mort, le salut ou le paradis à chacun. Placebos. Les gens comme Abdelkrim Yousef, il leur fait croire qu’ils serviront bientôt leur foi. Placebo. Il les fait rêver à un nouvel événement majeur, dont ils seraient les acteurs. Certains le deviendront, d’autres pas. Placebo pour terroristes en puissance ou pour terroristes imaginaires, comme Abdelkrim Yousef.

Troisième étape, le placebo parfait, le docteur Savant ou Suwan offre ses terroristes imaginaires en pâture aux services de renseignements français. L’instruction le montre, la presse en a eu connaissance dès le premier jour, c’est une information miraculeuse, une dénonciation, qui a entraîné l’interpellation d’un groupe bien nébuleux, sept personnes peu organisées, peu compatibles, vite réduites à cinq. Des coupables placebos, s’enthousiasme maître Vautor, on les livre à un gouvernement soucieux de montrer sa réussite policière, on insiste sur leurs vertus curatives. Les services marchent, la France se croit guérie, triomphe. Elle n’a pas prévu la rechute.

De vrais terroristes, vraiment préparés, commettent de vrais attentats. Le docteur Suwan ou Savant ne s’y connaît pas qu’en placebos, vrai médecin, il maîtrise les vrais remèdes aussi, il n’ignore pas les doses létales. Il les a administrées à Roissy et Heathrow, pendant qu’on s’acharnait, à Paris, sur ses coupables imaginaires.

Maître Vautor poursuit dans les médias son entreprise de démolition d’un accusé à l’étranger, sans preuve, et ses critiques contre les services français, accusés, au mieux, de légèreté. Les avocats belges menacent de l’attaquer pour dénonciation calomnieuse, la DCRI le présente comme un affidé d’Al-Qaida. Vautor accepte de retirer ses propos contre l’homme de Bruxelles, pour mieux répéter que le groupe des cinq Français a bel et bien été utilisé comme un leurre. C’est son hypothèse finale, il ne la lâche plus, il plaide en permanence à la télévision.

Une partie de la presse reprend ses arguments, une autre les retourne : l’hypothèse du leurre n’empêche pas l’adhésion des participants. Un leurre conscient, c’est une forme de complicité, un autre moyen de se sacrifier pour la cause, en acceptant d’être accusé, pendant que d’autres font le boulot.

Le seul sacrifice, pour des fanatiques, clame maître Vautor, c’est la mort. Un demi-sacrifice n’a aucun sens. Ou on meurt, ou on est innocent. Alban Joseph, alias Abdelkrim Yousef, est la victime d’un groupe d’activistes fondamentalistes. Qu’il ait préféré être un responsable de ce groupe ne le juge pas. Il n’a même pas commis le début d’une action, simple victime d’une délation bien organisée. Un leurre, rien d’autre qu’un leurre. Les services croyaient avoir dans leur manche un délateur, le délateur les avait dans sa manche. Nous les forcerons à le reconnaître.

La France ne reconnaît rien, elle a ses coupables et ne croit pas aux élucubrations d’un avocat. Maître Vautor reparaît à la télévision et demande solennellement qui le gouvernement français protège, quels réseaux, quelles sources d’information il couvre. Nos services, ajoute-t-il, ont espéré mener un double jeu, le double jeu s’est retourné contre eux, ils ont honte de l’avouer. Ce double jeu a pour nom le docteur Savant et le docteur Suwan.

La stratégie de notre avocat me fait peur. Il va trop loin, nous serons bientôt seuls face à l’État. Transformer l’histoire personnelle d’Alban en affaire politique, est-ce le servir ? Vautor me rappelle ce que j’ai écrit sur mon frère, son désir de donner une dimension collective à son existence individuelle. Nous y sommes, c’est sa chance. Et moi, je gagnerais à me lire, pas seulement à écrire.

Je lui fais remarquer que, jusqu’ici, la dimension collective des rêves d’Alban ne lui a apporté que des ennuis. Je ne vois pas où est sa chance. Maître Vautor me demande une dernière fois ma confiance. J’estime que les chèques de mon beau-père sont un signe de confiance suffisant. Qu’il n’attende rien de plus.

J’ai un autre grief contre notre avocat. Il a livré la totalité de mes écrits au juge, passant outre à mon avis et sans relecture de ma part. Pourquoi pas, comme je l’aurais préféré, une sélection de pages favorables ?

Parce que la DCRI, comme j’en ai eu la confirmation par un de ses membres, a les mêmes textes sous le coude et a déjà fourni au juge sa sélection personnelle, pas la plus favorable. Il faut donc tout donner.

Même les pages où mon frère s’accuse d’avoir exécuté un camarade ?

Surtout celles-là. Il sera facile de démontrer qu’il s’agit de la plus incroyable des affabulations, celle d’un garçon désireux de jouer ce fameux rôle plus grand que lui et qui tente d’en mettre plein la vue à sa grande sœur, quand elle essaie sans cesse de le ramener à une réalité trop étroite. Rien de concret contre lui : pas de cadavre sur le sol français, pas de plainte ; aucune mère, à Montreuil ou ailleurs, n’a signalé la disparition de son fils à l’étranger.

Continuer : partie 9 sur 10