Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Chapitre IX

»Vous voulez me connaître? J’attends un ami qui peint un peu; je ferai faire une sorte de portrait que je vous enverrai. J’espère que, plus tard, vous changerez d’idée sur le mystère qui vous dérobe à moi. Les anges ne se cachaient que pour le vulgaire et se manifestaient aux hommes vertueux qu’ils aimaient. Je suis, à ce prix, capable d’accaparer toutes les vertus.

»Tenez, je vous le disais bien, il faut expier tout bonheur: on m’arrache d’auprès de vous; mais, cher ange, je me promets bien d’être à l’avenir complétement nul et bête pour tout le monde; je serai si heureux de n’avoir de l’esprit et du cœur que pour vous, et de vous garder tout ce que j’en ai!»

 

IX

 

MMM. à Vilhem.

«Mon cher ami, pourquoi ne me disiez-vous pas que vous étiez Marié? Croyiez-vous que cela me chagrinerait? Mais cela m’enchante, au contraire. Vous avez disposé de la partie de vous dont je ne veux pas et dont je n’ai que faire. Ce que je vous demande, ce que je veux, ne fait tort à personne, et je le garde sans scrupule. Vous verrez, cher Vilhem, combien mon affection pour vous sera pour l’avenir plus tendre et moins craintive. J’avais encore peur de vous, quoique je fisse bien la brave et la résolue. J’avais peur que vous ne vous crussiez obligé de m’aimer d’amour. Disons tout: j’avais peur de finir par descendre de ce ciel d’où je vous aime saintement pour vous aimer comme une simple mortelle; je vous disais: «Oubliez que je suis femme;» et moi, je ne pouvais l’oublier, je le sentais par mes craintes et par ma réserve involontaire. Mais, aujourd’hui que j’apprends à quel point nous sommes séparés, quels invincibles et éternels obstacles s’élèvent entre nous, je vous puis aimer à mon aise, sans terreur, sans remords. Je ne redoute plus d’être sur une pente roide et glissante. Votre situation me marque des limites que, moi qui me connais, je suis certaine de ne pas franchir. Je ne passerai plus des demi-heures à relire mes lettres, à atténuer les expressions trop vraies de ma tendresse pour vous, maintenant que je suis sûre qu’elle ne peut m’entraîner. Nous ne parlerons jamais de votre femme. Vous ne me demanderez pas si je suis mariée. Voici encore une violette. Cette fois, ce sera la dernière. Je l’ai trouvée seule ce matin, sous les feuilles couvertes de givre et ridées par le froid; elle renferme le dernier rayon du soleil qui a à peine eu la force de l’épanouir et de la colorer.