Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Chapitre XXVI

«Vous savez tout. Alors vous savez que je vous aime, vous savez que je me brise la tête pour savoir ce qui s’est passé sans pouvoir rien deviner; vous savez que mon pauvre cœur est bien froissé et bien triste de vous voir aussi injuste et aussi ingrat.

»Je cherche. Voilà ce qui se passe en moi: je ne vous cache rien; je n’ai pas une pensée qui ne soit pour vous, ou plutôt qui ne soit vous; si quelqu’un peut me trouver des torts, ce n’est pas vous, vous à qui j’ai donné toute ma vie; ce serait plutôt ceux auxquels, pour vous donner tout, je n’ai rien gardé de mes affections et de mes soins.

»Vous savez tout. Vous savez alors que vous me faites mourir de chagrin et d’impatience; vous savez que mes yeux sont brûlés des larmes que vous me faites répandre.»

 

XXVI

 

Vilhem à MMM.

«C’est moi, madame, qui suis allé vous demander M. Deslandes, il y a une quinzaine de jours; c’est moi qui n’ai pu vous parler qu’en balbutiant, et me suis hâté de sortir de votre présence (après que vous m’avez appris l’absence de votre mari); c’est moi qui n’avais pu résister plus longtemps au besoin de vous voir, et qui, sous un frivole prétexte, me suis présenté à vous sans me faire connaître.

»Voudriez-vous bien, madame, me dire quel était le but de la plaisanterie dont vous m’avez rendu victime, et la raison qui, pour l’exécution de cette plaisanterie, m’a valu votre préférence?»

 

XXVII

 

MMM. à Vilhem.

«Quel bonheur, cher Vilhem, et comme j’ai ri du sujet de votre grave ressentiment! C’est bien fait, monsieur, et je suis enchantée de ce qui vous est arrivé: cela vous apprendra à mépriser mes ordres.

»Mon Dieu! comme je vous appartiens, comme vous me faites passer en peu d’instants de la tristesse la plus amère à la joie la plus folle! Mais il faut que je vous gronde sérieusement. Je ne veux pas vous voir; ce n’est que l’impossibilité où nous sommes de nous rencontrer qui me donne le courage de vous aimer et de vous dire que je vous aime; ne gâtez pas mon bonheur par de semblables craintes. Je ne vous avais pourtant pas trompé, monsieur; je vous avais dit: «Je ne demeure pas au Havre.» Mais c’est probablement en trompant que vous avez appris à être défiant. Vous avez cru que je vous abusais; vous avez trouvé là une vieille femme, et vous avez cru que cette vieille femme, c’était moi, et vous vous êtes cru aimé d’une vieille femme.