Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Chapitre XXXIV

Une fois, il se leva au milieu de la nuit, et attendit en se promenant dans sa chambre que le jour parût; alors il se transporta au Havre en toute hâte: il avait changé un demi-vers, qui ne faisait qu’une cheville dans la pièce, en un hémistiche plein de force et de pensée; mais l’acteur lui fit observer que ce demi-vers insignifiant lui servait à prendre un temps, et qu’il ne s’en priverait qu’à la dernière extrémité.

Il ne parlait plus, il ne mangeait plus. Enfin, trois jours avant la représentation, il jugea prudent d’écrire à son inconnue la lettre que voici:

 

XXXIV

 

Vilhem à MMM.

«Qu’est-ce donc que les applaudissements de la foule, cher ange, et quel charme peuvent-ils avoir pour vous? Que prouvent-ils d’ailleurs? Comment se compose une foule, et, quand elle est réunie, comment forme-t-elle son jugement? Horace, un grand poëte, a dit: «Je hais le vulgaire profane, et je le repousse loin de moi.» En effet, comment un poëte peut-il appeler à juger son langage céleste les plus terrestres et les plus prosaïques d’entre les humains?

«Dans un théâtre, il y a au moins trente bottiers et autant de tailleurs, quelques domestiques, trois cents marchands. Jamais il ne nous viendrait à l’esprit de lire à notre bottier ou à notre marchand de n’importe quoi un seul de nos vers, encore moins de lui demander son opinion, encore moins de la suivre en la moindre des choses.

»Eh bien, quand tous ces gens sont réunis, nous tombons à genoux devant eux, nous attendons avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de notre œuvre.

»Aussi, que de succès dus à des défauts, à la vulgarité des situations et du langage! que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés de premier ordre, que de nobles hardiesses, que des pensées que n’a pu suivre l’intelligence des auditeurs! Et aussi que de gens vont au théâtre dans l’intention de trouver tout mauvais! que de gens ne comptent pour leur esprit de la soirée que sur les fautes de l’auteur!