Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme
Un Homme et une Femme
Dans une chambre élégante, au second étage d’une maison de la rue Caumartin, était nonchalamment assise, ou plutôt à demi couchée sur une causeuse, une femme encore jeune; sa beauté était si bien dans tout son éclat, qu’elle ne pouvait que diminuer. Peut-être était-elle moins belle hier; mais, à coup sûr, elle sera moins belle demain; en arrangeant ses cheveux, elle s’était trouvée bien, et elle avait soupiré; elle avait songé à ces rêves d’amour de sa première jeunesse qui ne s’étaient pas réalisés, et qu’il ne serait bientôt plus temps d’essayer; elle sentait cette vague tristesse que l’on éprouve en voyant l’aube colorer les rideaux lorsqu’on n’a pu encore reposer, la nuit finie avant que les yeux se soient fermés. Un gros chat blanc frottait son dos soyeux sur ses pieds sans pouvoir attirer son attention.
Dans une chambre passablement en désordre, au quatrième étage d’une maison de la rue du Sentier, un jeune homme venait de mettre sa cravate; il se trouvait bien et soupirait. Il songeait à ces rêves d’amour qui charmaient sa mansarde, et dont la réalisation semblait fuir devant lui. Il n’y avait avec lui qu’une souris qui rongeait une botte sous une commode.
Madame L..., de son côté, se représentait l’homme qu’elle aurait aimé. Si le hasard le lui eût fait rencontrer, il aurait été grand, bien fait; sa figure, ombragée de cheveux noirs, aurait été noble et imposante, et elle lui eût désiré l’imagination d’un poëte et le cœur naïf d’un enfant... l’esprit vif, mais sans empressement de le montrer.
Lucien songeait à la femme qu’il devait nécessairement rencontrer un jour ou un autre. Elle était petite et svelte, elle avait des yeux bleus et des cheveux blonds, quelque chose de voilé dans le regard et d’aérien dans la démarche, et dans le cœur cette conscience de faiblesse qui fait chercher un appui.
Si vous voulez connaître mes héros: Lucien était de moyenne taille; des cheveux d’un beau blond cendré, accompagnés d’une figure douce et avenante; il ne manquait pas d’une sorte d’esprit, mais c’était un esprit bruyant et forçant l’attention.
Madame L... était grande, et d’une remarquable noblesse dans sa démarche; elle avait alors cet embonpoint qui donne aux femmes une seconde beauté; ses yeux bruns avaient une singulière expression de puissance intellectuelle.
Madame L... se leva et sonna sa femme de chambre, pour achever sa toilette. Lucien se leva, ne sonna pas parce qu’il ne serait venu personne, et termina lui-même les apprêts de son triomphe.
Madame L... monta dans un fiacre avec sa mère.
Lucien monta seul dans un cabriolet.
Le fiacre et le cabriolet s’arrêtèrent en même temps devant une porte de la rue Saint-Honoré.
Dans le salon où le hasard réunissait madame L... et Lucien, la société était nombreuse. Le même hasard, ou un instinct secret, les rapprocha. Ils passèrent la soirée à parler du combat de Navarin, qui était alors récent, et ils se séparèrent fort préoccupés l’un de l’autre.
Madame L... était, de tout le salon, la femme qui avait le plus et le mieux écouté Lucien.
Lucien était l’homme qui s’était montré le plus empressé auprès de madame L...
Lucien chercha à rencontrer madame L...; madame L... ne crut pas devoir éviter Lucien.
Un mois après, Lucien écrivait:
«Enfin, je l’ai trouvée, cette femme que j’avais si longtemps rêvée! C’est bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la forme vague et incertaine. Il m’a semblé vous reconnaître la première fois que je vous ai vue, etc.
»Je vous ai vue, et mon sort est fixé, etc.
»Je vous aime pour toute ma vie, etc.»
Deux mois plus tard, madame L... répondait:
»Enfin, je l’ai trouvé, cet homme que j’avais si longtemps rêvé! C’est bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la forme vague et incertaine. Il m’a semblé vous reconnaître la première fois que je vous ai vu, etc.»
En quoi Lucien et madame L... mentaient autant l’un que l’autre. Mais Lucien mentait sciemment: cette femme lui semblait faire quelque attention à lui; il lui écrivait une lettre en lieux communs, comme il aurait écrit à toute autre.
Madame L... était de bonne foi: l’amour que l’on éprouve est surtout en soi; la personne aimée n’est que le prétexte. Elle voyait réellement en Lucien tout ce qu’elle lui disait.
La correspondance suivit le cours ordinaire. Lucien ne changeait rien à ses habitudes; l’amour de madame L... était simplement pour lui un plaisir de plus. Elle, au contraire, se concentrait tout entière dans sa passion; tout ce qui n’était pas Lucien lui était odieux; elle n’allait plus nulle part, ne recevait plus personne, et n’avait de bonheur que d’être seule, quand elle n’était pas avec lui.
Tout ce qu’il y avait de beau et de bon et de bien en elle, elle le réservait pour Lucien. Elle ne faisait de toilette que lorsqu’elle l’attendait.
Il lui serait venu à l’esprit le mot le plus spirituel, qu’elle ne l’aurait pas dit si Lucien n’eût pas été là. Tout ce qu’elle avait de cœur et d’âme lui devint tellement consacré, que les gens qu’elle avait le plus aimés lui furent insupportables, et qu’elle se les aliéna entièrement.
Un jour, elle écrivit à Lucien:
«Tout ce que les autres prennent de moi, fût-ce seulement une minute d’attention arrachée par la politesse, me semble un vol que l’on fait à vous, et encore plus à moi qui suis si heureuse de me réserver tout entière pour vous. Les plaisirs du monde, les triomphes du salon, les conversations inutiles, bien plus, des affections auxquelles je n’ai plus rien à donner, puisque je suis toute à vous, toute en vous, je veux échapper à tout cela. Sûre de votre amour, je ne regretterai rien; je ne veux plus m’exposer à être distraite de mon bonheur. Je vais me séparer du monde entier, ne plus voir personne, passer à vous attendre le temps où vous ne serez pas auprès de moi. Il m’importe peu que cet exil volontaire soit remarqué; je veux bien que l’on sache que je vous aime, je suis fière de mon amour; ce n’est qu’un amour vulgaire qui peut humilier, etc.»
Lucien fut effrayé; cette femme, qui lui donnait toute sa vie, faisait peser sur lui une grande responsabilité. Lucien était un homme léger, coquet, sans enthousiasme, sans énergie, et que toute résolution forte, que toute action en dehors des actions communes étonnait.
Il ne dormit pas de la nuit, et, le lendemain, répondit:
«L’élévation de votre esprit et la noblesse de votre cœur peuvent seules me donner la force nécessaire pour l’accomplissement de ce que je crois un devoir.
»Ne me jugez pas sur la première lecture de cette lettre. Ne me condamnez pas à votre haine et à votre mépris, pour une action juste et même généreuse, si j’en mesure le mérite à l’effort qu’elle me coûte.
»Si vous étiez à mes yeux une femme ordinaire, je vous aurais répondu par des lieux communs, je n’aurais pensé qu’à m’enorgueillir d’un dévouement si flatteur pour mon amour-propre et si doux à mon cœur; je me serais laissé aimer de cet amour plein d’un noble abandon; j’aurais couru les risques de n’y pas répondre dignement, mais j’aurais profité du plaisir et du bonheur qu’il m’offre.
»Mais, dussé-je me perdre dans votre esprit et votre cœur, je vous dois un aveu inusité.
»Vous êtes belle, spirituelle, élégante, admirée, je ne connais même aucune femme qui réunisse ces avantages à un aussi haut degré.
»Je vous aime autant que je peux aimer; mais on ne peut se créer une organisation différente de celle que la nature nous a donnée ou infligée. L’amour pour moi a toujours été un plaisir; depuis que je vous connais, il est devenu un bonheur; mais l’idée de lui donner toute ma vie est au-dessus de mes forces. Ce parti, car je ne pourrais accepter votre dévouement sans vous offrir un amour pareil, a une solennité qui m’épouvante. Le reflet de votre âme m’en donnerait le pouvoir, je le sens, pendant quelque temps; mais tout cela finirait par une lâcheté de ma part, par quelque sottise qui me ferait perdre justement alors votre affection et votre estime.
»Non, je ne suis pas l’homme que vous croyez. J’ai juste assez de présence d’esprit pour me connaître et m’apprécier. Au milieu de qualités assez brillantes, je manque de l’énergie nécessaire pour un sentiment exclusif; il y a en moi quelque chose de vulgaire qui me désole, mais que je ne puis combattre, quelque chose que je n’avoue pas à moi-même et qu’il faut que je vous avoue entièrement.
»Il n’est aucune femme que j’aime, que je désire autant que vous; aucune, je le répète, qui puisse à un semblable degré charmer mon cœur et flatter mon orgueil: eh bien, je renonce à ce que je ne retrouverais jamais, pour en rester digne, eu égard à ce que je suis.
»Jusqu’à présent, j’avais considéré mon défaut de forces comme l’origine de quelques agréments; aujourd’hui, je maudis cette organisation mesquine et méprisable.
»Je n’accepte pas votre dévouement, parce que j’ai bien cherché en moi, et je ne suis pas assez sûr de pouvoir y répondre noblement.
»Adieu, madame! sachez-moi quelque gré du sacrifice que j’ai trouvé le courage de vous faire de vous-même. Je vous perds volontairement; car j’aurais pu vous tromper, et je n’ose le faire, etc., etc.»
Lucien reçut pour toute réponse:
«Je vous répondrai dans un mois.»
Bien précisément un mois après, une sorte de paysan se présenta le matin chez Lucien. Il était porteur d’une lettre à laquelle il avait ordre de ne recevoir aucune réponse.
«Mon ami, je ne suis plus à Paris; je suis calme, je suis heureuse. C’est par cela que je dois commencer. Maintenant, parlons un peu du passé.
»A la réception de votre lettre, j’ai eu de l’indignation, de la colère; j’ai pleuré, j’ai essuyé mes yeux avec orgueil, puis j’ai pensé.
»Vous avez fait pour moi ce qu’aucun homme n’a jamais fait pour aucune femme, je vous en remercie.
»Dans l’amour, il y en a toujours un qui aime, et l’autre qui est aimé; je crois que le plus heureux des deux est celui qui aime; j’ai choisi ce rôle et je le garderai.
»Merci de m’inspirer peut-être des illusions, mais des illusions que je crois des réalités, et qui me rendent bien heureuse.
»Vous vous calomniez, vous avez plus de force que vous ne le supposez. Vous avez volontairement, et par générosité, renoncé à la possession d’une femme agréable, qui vous était toute livrée; je vous aime et je vous aimerai toujours; le peu d’affection que j’obtiendrai en retour, j’y compterai sans défiance, sans incertitude. Je me suis séparée de tout ce qui n’est pas vous: si vous n’êtes pas tout à moi, il me reste un bonheur que peut-être vous ne comprendrez pas, mais qui suffit à ma vie, c’est d’être toute à vous.
»J’ai acheté une petite maison à une lieue de Paris, sur le bord de la rivière. C’est là que je passerai le reste de ma vie.
»Mais il est une chose que je tiens à vous faire comprendre. Il n’y a dans ma résolution ni désespoir ni même chagrin; je ne me suis pas faite ermite. Ma maison est jolie et bien rangée; j’y ai rassemblé tout ce qui peut en rendre le séjour agréable. J’y veux être, j’y suis heureuse; je vous ai divinisé dans mon cœur, je vous aime... sans égoïsme... Tout ce qui vous donnera un moment de bonheur, de plaisir, fût-ce aux bras d’une autre femme, je m’en réjouirai.
»Venez une fois me voir. Je me suis fait une jolie chambre; mais il faut qu’elle soit consacrée par votre présence. J’ai des acacias en fleur; mais il faut qu’ils aient un moment ombragé votre front. Quand vous serez venu une fois, vous ne viendrez plus si vous voulez; vous reviendrez si cela vous plaît et quand cela vous plaira. Je vous attendrai toujours, mais sans impatience, sans colère, sans chagrin quand vous ne serez pas venu; quand vous viendrez, à quelque époque, à quelque heure que vous arriviez, vous me trouverez heureuse de vous voir, toujours vous attendant; vous viendrez comme amant ou comme ami; vous viendrez être aimé ou être consolé; vous me raconterez vos peines et vos plaisirs; vous me ferez vos confidences entières; je vous donnerai des conseils, et mes conseils seront bons à suivre: dans la solitude où je vivrai avec ma mère, qui, livrée à ses pratiques de dévotion, ne me parle jamais, je serai si exclusivement occupée de vous et de vos intérêts, que personne, pas même vous, ne pourra leur consacrer autant de temps et les connaître aussi bien.
»Quand vous serez amoureux, je discernerai si l’objet de votre amour en est digne, si elle vous aime réellement; je vous apprendrai les pièges des coquettes, et je ne vous laisserai pas vous exposer à aimer seul... Vous ne pourriez peut-être pas prendre la résolution que j’ai prise, et alors il faudrait mourir. Je veillerai sur vous de près comme de loin, je serai votre bon ange. Il y aura des jours... des heures... où la vie vous semblera lourde...; vous viendrez dans ma maison, je vous jouerai sur la harpe les airs que vous aimez; je vous écouterai, je m’affligerai de vos chagrins, car ce sont les seuls qui pourront désormais m’atteindre; vous serez cinq ans sans venir: au bout de cinq ans, vous arriverez sans être annoncé, vous me trouverez vous attendant. Dans ma chambre seront les fleurs dont vous aimez le parfum. Jamais une plainte ne sortira de ma bouche... Mon visage ne vous montrera que du bonheur. Adieu!... je vous attends; pour cette fois seulement, je vous demande de venir.»
Lucien partit à l’instant, et arriva une heure après à la petite maison de madame L...
Il trouva facilement la maisonnette indiquée; elle était basse et presque cachée sous des acacias. Il hésita au moment de frapper; son cœur battait violemment. Une domestique vint lui ouvrir. Ce n’était plus celle qu’avait autrefois madame L..., et elle paraissait être la seule de la maison. C’était loin d’être une coquette femme de chambre: c’était une grosse fille, propre, avenante, maladroite; elle se fit répéter deux fois le nom de Lucien, et vint lui dire qu’il pouvait entrer.
Il trouva madame L... nonchalamment assise sur un divan. Il ne reconnut aucun des meubles qu’il avait vus chez elle autrefois. La chambre était tapissée d’une étoffe de laine d’un bleu de la nuance de bluet. Les rideaux du lit et ceux des fenêtres étaient bleus et blancs; les divans, les grands fauteuils étaient bleus, le tapis avait des rosaces variées sur un fond bleu d’une grande richesse. Pour madame L..., elle était vêtue d’une robe de cachemire blanc, dont les plis n’étaient formés que par une ceinture qui dessinait la taille sans la presser; ses cheveux, en nombreuses et épaisses boucles, retombaient sur les côtés de son visage.
Jamais Lucien ne l’avait vue si belle. Elle était si heureuse! Quand ils furent seuls, Lucien, troublé, demeura longtemps sans prononcer une seule parole: il se sentait oppressé. Tout, autour de madame L..., avait un air de bonheur qui donnait à Lucien envie de pleurer. Cette femme était si heureuse de l’aimer, si heureuse d’avoir tout abandonné pour lui!
Elle, elle le regardait avec attention, comme pour se faire des souvenirs bien arrêtés, pour se mettre dans l’esprit une empreinte qui ne devait pas être souvent renouvelée.
Le premier mot qui vint aux lèvres de Lucien fut le nom de madame L...
—Adèle!
Elle détourna les yeux, comme si l’expression de la voix de Lucien lui eût fait mal.
Il lui prit la main et dit:
—Adèle, je t’ai trompée, je me suis trompé; je t’aime de toute mon âme: il s’est révélé en moi une énergie que j’ignorais. Je veux vivre pour toi, ne vivre que pour toi!
Madame L... parut d’abord fort troublée. Puis elle lui mit la main sur la bouche, et, lui prenant la main à son tour, mais avec fermeté et une expression qui disait: «Écoutez!» elle lui dit:
—Lucien, si vous me dites cela, si vous me dites n’importe quoi, je vous croirai un moment, et ensuite je ne vous croirai plus. Je perdrai même cette certitude que j’ai jusqu’ici, et avec laquelle j’ai construit mon bonheur, de votre franchise à mon égard. Vous sentez aujourd’hui ce que vous me dites; mais le naturel l’emportera bientôt, et un bonheur dont je sais me passer, parce que j’en ai trouvé un suffisant, me sera devenu tellement nécessaire, que je serai exigeante, importune, maussade. Laissez-moi vous aimer. Vous m’aimez en ce moment; votre imagination est violemment frappée par l’inusité de votre situation. Ne nous abusons pas; ne déshéritons pas notre avenir. Vous trouverez quelque douceur à savoir qu’il y a toujours un asile pour vous retirer, un sein pour appuyer votre tête, un cœur qui amasse des consolations pour vous. Moi, je serai heureuse; soyons amis. Venez voir mon jardin.
Lucien soupira, se leva et la suivit.
Le jardin se composait d’un beau couvert d’acacias; ensuite de fraîches plates-bandes de jacinthes; quelques tulipes aussi commençaient à ouvrir leur splendide calice; plus loin, des lilas entremêlaient leurs grappes parfumées.
Une belle pelouse s’étendait sous les pieds, parsemée de violettes, dont il fallait chercher sous l’herbe les fleurs d’une si riche couleur, qu’elles semblaient autant d’améthystes odorantes.
Madame L... se plaisait à faire passer Lucien par toutes les allées, comme pour multiplier ses traces et remplir sa maison de sa présence; elle semblait faire avidement sa provision de bonheur, pour le temps où elle serait seule.
Après quelques instants, elle lui dit du ton d’une simple question:
—Dînez-vous ici?
Lucien lui baisa la main et lui dit:
—Je veux rester avec vous le plus longtemps qu’il sera possible.
Ils dînèrent ensemble dans la chambre bleue.
—Mon ami, dit madame L... à Lucien, qui soupirait, soyez tel que je vous aime: ne me trompez jamais. Un serrement de main, un signe de tête amical, mais bien vrai, mais bien senti, mais tel qu’il ne puisse m’inspirer aucun doute sur le motif qui le cause, me donnera toujours plus de bonheur que les plus vives protestations. Je vous serai reconnaissante lorsque je vous verrai me quitter sans prétexte, sans excuse, sans autre raison que votre volonté; je serai sûre alors que le temps que vous avez passé auprès de moi, je ne le dois ni à un parti pris, ni à un procédé, ni à des égards. Loin de me choquer, votre départ m’enchantera: ce ne sera pas un abandon, ce sera une charmante certitude du bonheur que m’aura donné votre présence; il me prouvera que j’aurai eu raison d’être heureuse. Comprenez bien cela, mon ami; ne venez jamais pour me faire plaisir, ni parce que vous croirez devoir venir; venez quand vous voudrez venir. Songez, si vous êtes six mois sans me donner de vos nouvelles, combien je serai certaine, le jour qui vous ramènera près de moi, que vous avez réellement besoin de me voir.
»Ne vous contraignez pas. Comptez sur moi; mais ne vous imaginez pas que je compte sur vous. Je vous saurais, de la moindre gêne que je vous verrais vous imposer, plus mauvais gré que je ne le puis dire; car cela m’enlèverait toute ma confiance.
»Une pensée peut-être se glissera dans votre esprit. Je vais y répondre à l’avance; car cette pensée pourrait vous engager à me tromper, en vous trompant vous-même.
»Je suis à vous, toute à vous. Tout ce que je pourrai jamais vous donner de bonheur sera un bonheur pour moi; je me donnerai à vous comme je vous donnerais une autre femme, que vous aimerez plus tard, parce qu’elle sera plus belle ou plus spirituelle, ou tout simplement parce qu’elle sera une autre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lorsque Lucien partit, madame L... fit bonne contenance; elle lui donna une clef, et lui dit adieu d’un visage riant. Elle le suivit des yeux; puis, s’enfermant, elle se jeta à genoux la tête dans les mains sur son divan, et elle donna cours aux sanglots qu’elle retenait et amassait sur son cœur depuis que Lucien avait commencé à parler.
Puis elle se releva, resta quelque temps pensive, et se dit:
—Je ne suis pas encore telle que je veux qu’il me croie, mais je le deviendrai. Mon Dieu, dit-elle en joignant les mains, quelle est la femme aussi heureuse, aussi certainement heureuse que moi? quelle est celle qui, comme moi, peut-être sûre que son amant n’est pas resté avec elle une seconde de plus que l’amour ne l’y a retenu, et que l’amour l’y a retenu tout le temps qu’il y est resté?
Lucien revint le soir, puis le lendemain, le surlendemain.
Le jour suivant, il dit à madame L...:
—Je ne reviendrai pas ce soir, des affaires...
Madame L... lui mit la main sur la bouche, et elle lui dit:
—Pas de raisons, pas de prétextes; rappelez-vous nos conventions.
Plus tard, Lucien fut deux jours sans venir, puis un mois. Chaque fois qu’il venait, il se trouvait toujours attendu. Le jour, la nuit, tout était préparé pour le recevoir; il était facile de voir que madame L... n’avait pas, depuis son départ, donné accès à une seule pensée qui n’eût pas rapport à lui.
Une fois, il fut quatre mois sans paraître.
Une nuit, madame L... fut réveillée par un bruit de pas dans sa chambre: c’était Lucien. Depuis quatre mois, elle l’attendait chaque jour, à chaque instant; elle avait cette coquette toilette de nuit d’une femme qui peut avoir besoin d’être belle.
Lucien était sombre et soucieux.
Il lui prit la main, et ne baisa pas cette main ainsi qu’il avait coutume de le faire.
—Adèle, lui dit-il, je suis triste, malheureux, désespéré; je viens ici pleurer, blasphémer.
—Soyez le bienvenu, dit madame L... Voulez-vous souper? Vous paraissez fatigué.
Et, de la main, elle lui montra un souper qu’elle lui préparait chaque soir, et qu’elle faisait enlever le lendemain sans murmurer.
Lucien fit signe qu’il ne voulait ni ne pouvait manger. Il paraissait embarrassé.
—Qu’avez-vous? dit madame L...; avez-vous besoin d’argent? J’en ai.
—Non, répondit Lucien.
—Je n’insiste pas, pas plus que vous n’hésiteriez; ce serait vulgaire et indigne de nous. Rappelez-vous nos conventions, et parlez. Vous êtes amoureux!
—Oui.
—On vous a trompé, ou on vous repousse.
—L’un et l’autre: on me repousse, après m’avoir laissé concevoir les espérances les mieux fondées.
—Cette femme vous aime, ou ne vous aime pas. Si elle vous aime, il suffit de la convaincre qu’elle est aimée, ou de la persuader, ce qui est plus facile et revient au moins au même, et elle vous aimera. Il n’y a donc pas sujet de vous désoler. Si elle ne vous aime pas, c’est une partie d’échecs à jouer, et, avec mon aide, vous la gagnerez, et, dit-elle en terminant, je vous promets que vous réussirez.
Lucien était un peu ému de l’aspect de madame L... Ils étaient seuls au milieu de la nuit et du silence.
—Mon ami, lui dit-elle, partez! ne gâtez ni mon bonheur passé ni mon bonheur à venir.
Elle le repoussa doucement, et Lucien s’en alla.
—Comme il m’obéit! dit-elle amèrement quand elle n’entendit plus ses pas; comme il s’empresse d’aller triompher par mes conseils! Mais, ajouta-t-elle, je veux être pour lui un ange protecteur, je veux que tout ce qui pourra lui arriver de bonheur lui vienne par moi; je veux lui préparer la vie de telle sorte qu’elle ne lui offre que succès et joies. Allons, dit-elle, ne pleurons pas! Heureuse femme que je suis d’avoir tant de bonheur à donner!... J’ajouterai ma part à la sienne. Oh! merci, mon Dieu, de cette noble inspiration.
Et elle passa le reste de la nuit à s’oublier elle-même, à se faire un égoïsme du bonheur d’un autre, et d’un bonheur qui la déchirait.
Lucien fut encore assez longtemps sans retourner chez madame L... Pendant ce temps, il serait difficile de dire par quelle épreuve elle passa; son imagination lui faisait endurer de cruelles tortures. Souvent elle s’éveillait au milieu de la nuit, et elle croyait voir Lucien aux bras d’une rivale s’enivrer du bonheur qu’elle-même lui avait préparé par ses conseils. Alors elle pleurait, elle accusait Lucien de dureté; elle ne concevait pas comment il n’était pas touché de tout cet amour qu’elle avait pour lui. Puis elle finissait par songer que, défiante comme elle l’était, Lucien, assidu, dévoué, ne lui eût pas donné autant de bonheur que Lucien ne venant que lorsque la fantaisie lui prenait. Les moments où elle le voyait étaient courts et rares; mais, quand ces moments arrivaient, elle pouvait se livrer sans hésitation, sans restriction, à la foi qui est le plus grand charme de l’amour.
Vers le mois de mai, à l’époque où le chèvrefeuille est en fleur, Lucien, fatigué, malade des plaisirs de l’hiver, arriva une nuit et annonça à Adèle qu’il resterait un mois près d’elle. Elle fut d’abord surprise, interdite, oppressée; elle le regarda de ce regard profondément interrogatif auquel on ne pourrait mentir.
Lucien lui répéta qu’il venait lui demander l’hospitalité pendant un mois.
Alors elle se livra à une joie d’enfant; elle rit, elle pleura, elle couvrit de baisers les mains et les cheveux de son amant; elle fit mille projets pour ce mois, pour lui rendre la maison agréable.
Le lendemain fut employé à examiner le jardin. Il contenait, cultivées avec un soin particulier, toutes les fleurs qu’aimait Lucien. C’est là, sous cette tonnelle de chèvrefeuille, qu’Adèle aimait à relire ses lettres. Sur ce banc de gazon, elle restait souvent, par les belles soirées, à écouter de loin le sourd bourdonnement que le vent apportait par bouffées. Peut-être est-ce le bruit de la ville, de la ville où est Lucien; une partie de ce bruit est causée par la voiture qui le porte à quelque plaisir. Puis elle regardait le ciel avec ses riches étoiles; son âme s’élevait à une vague contemplation, et elle trouvait la force de ne pas être jalouse, de penser avec bonheur que Lucien était heureux. Elle se voyait elle-même comme un ange protecteur, et elle faisait au ciel le serment de ne pas faiblir dans la tâche qu’elle s’était imposée.
Elle voulait que Lucien donnât à manger à ses pigeons, qu’il respirât ses premières roses.
Le troisième jour, le matin, Lucien trouva dans la petite cour un cheval sellé et bridé; il avait été emprunté à l’excellent manège de Pellier, et devait rester dans la maison aussi longtemps que Lucien.
Le soir, après dîner, un petit bateau offrait aux deux amants le plaisir de la promenade. Ils se laissaient dériver entre les saules, et une douce confiance ouvrait leur cœur. Adèle n’avait presque rien à dire; une seule pensée l’occupait: c’était Lucien. Il y avait bien au fond de son cœur le souvenir de quelques heures de chagrin et de découragement, mais elle était résolue à ne pas les avouer à Lucien. Elle se plaisait à se faire raconter ses plaisirs, ses amours même; elle voulait qu’il lui fît le portrait de ses heureuses rivales.
Un soir, comme le bateau s’était arrêté aux branches d’un vieux saule, le calme de la nuit n’était interrompu que par le léger bruissement de l’eau contre les obstacles qu’elle rencontrait. Une douce odeur de jeune feuillage embaumait l’air, les étoiles scintillaient à travers le feuillage, sans nuire au mystère et à l’obscurité.
Adèle, la tête penchée sur la poitrine de Lucien, était si heureuse, qu’elle multipliait ses questions sur les femmes qui l’avaient successivement occupé; semblable au naufragé, qui, jeté à la rive, se retourne, et se plaît à regarder ces lames puissantes qui ont failli cent fois le briser contre les rochers, à écouter leur sinistre mugissement mêlé au sifflement aigu du vent en fureur.
—Parle-moi, dit-elle à Lucien, de celle que tu aimais quand tu vins me voir la dernière fois; où est-elle? l’aimes-tu encore? était-elle jolie?
—Je répondrai à deux questions par une seule réponse, reprit Lucien; je ne sais plus où elle est. Elle n’était peut-être pas d’une grande beauté; mais il y avait en elle, dans les moindres détails, une incroyable distinction: sa main était charmante, sa voix était d’une suavité que l’imagination n’attribue qu’aux anges, et ses cheveux, d’un beau blond cendré, étaient plus fins et plus moelleux que la soie.
Il y eut ici un moment de silence.
Lucien, en parlant, avait passé la main dans les cheveux de madame L... et ils étaient aussi d’un beau blond cendré, ils étaient aussi plus fins et plus moelleux que la soie. Lucien fut frappé de ce rapport.
Madame L... comprit ce qui préoccupait son amant, et elle sentait avec une joie indicible la main de Lucien qui continuait à caresser les ondes de ses beaux cheveux.
Lucien alors parla de rentrer; il craignait qu’elle n’eût froid. Adèle ne répondit rien. Et le bateau remonta le courant, grâce aux efforts de Lucien. Adèle cependant était en proie à une délicieuse rêverie. Soit entraînement naturel, soit coquetterie, elle se mit à chanter une mélodie simple et pénétrante. Sa voix, accentuée par l’émotion, vibrait au milieu du silence et de la nuit.
Lucien écoutait; il retenait le mouvement de ses rames et jusqu’à son haleine.
Cependant trois semaines à peine s’étaient écoulées, que Lucien commença à paraître distrait, préoccupé.
Adèle le vit, un matin, monter à cheval, et, sans y songer, il poussa ce cheval du côté de Paris.
Le soir même, elle lui dit adieu, et le pria de partir.
Pendant longtemps, Adèle vécut du souvenir de son bonheur. Elle ne pouvait aller nulle part où Lucien n’eût été avec elle. Sous ces lilas, ils avaient lu ensemble; sur cette mousse, ils avaient fait un frugal repas. C’est ce vieux saule qui, un soir, a arrêté le bateau; cette fauvette, il l’a écoutée toute une matinée; ce rosier est le premier qui ait fleuri, et il en a porté la rose tout le jour.
Cependant elle cherchait un moyen de s’occuper de lui plus immédiatement. Pour Lucien, il s’empressa de retourner dans le monde. Il se fit présenter chez une famille anglaise, où commença pour lui une des phases les plus importantes de sa vie. Il y avait là une jolie fille nommée Sarah, douce et silencieuse personne, frêle, élancée, timide, qui s’empara entièrement de son imagination. Quelques amis lui firent entrevoir un mariage avec Sarah comme une chose possible, et surtout comme une chose fort avantageuse sous le point de vue de la fortune.
Lucien répondit tout haut:
—Ce n’est pas la fortune qui me décidera.
Il se dit tout bas à lui-même:
—La fortune seule ne me déciderait pas.
Et il fit faire la demande de Sarah à son père.
Lucien n’était pas riche, mais il avait un oncle dont on le croyait l’inévitable héritier.
Lucien savait très-bien qu’il n’avait rien à attendre de cet oncle, et voici pourquoi. Le cher oncle, tout garçon qu’il était, avait une fille qu’il faisait élever mystérieusement à la campagne. Un jour, il avait dit à Lucien:
—Tout le monde te regarde comme mon héritier; eh bien, il n’en est rien. J’ai une fille à laquelle je laisserai de mon bien tout ce dont je pourrai disposer. Cependant, comme j’ai de l’amitié pour toi, j’ai songé à un moyen d’assurer ton bonheur. Tu épouseras ma fille, et vous aurez ma fortune à vous deux.
Or, la fille était un peu contrefaite et d’une humeur fort peu avenante. Lucien fit une réponse évasive, et ne retourna plus chez son oncle.
Le père de Sarah répondit qu’il donnerait volontiers sa fille à Lucien, si l’oncle lui assurait, avant le mariage, une somme qui, réunie à celle qu’il donnait à Sarah, suffirait pour leur faire une existence honorable.
Lucien alla voir son oncle, lui parla pendant deux heures de tout, excepté du sujet qui l’amenait, se leva, se rassit, se releva, et finit par formuler sa demande. L’oncle s’engagea par serment à ne pas lui donner un sou, et le mit à la porte.
Lucien, désespéré, lui écrivit. L’oncle était parti avec sa fille pour un voyage dont on ne pouvait fixer le terme. Lucien s’enferma chez lui, et chercha le moyen le plus convenable de mettre fin à ses jours. Le pistolet... le poison... le charbon... la rivière... avaient des avantages à peu près égaux, et qui se compensaient assez pour qu’on ne pût se décider légèrement. Il était depuis deux jours dans cette situation, lorsqu’un individu entra, et lui remit, de la part de son oncle, un contrat de rente au porteur égal à la somme qu’il avait inutilement demandée à ce bizarre parent.
Il courut chez le père de Sarah.
Sarah était assez contente de se marier; mais il lui importait peu que ce fût avec Lucien ou tout autre. Cette charmante créature n’avait de force intellectuelle que pour se renfermer dans quelques strictes observations de convenance et d’usage.
Lucien eût désiré la voir un peu plus émue; mais il se persuada facilement que la jolie Sarah s’animerait au souffle de l’amour, et qu’on aurait mauvaise grâce à se plaindre de cette douce innocence, de cette pudeur si craintive, qui ne réservait pas seulement à son heureux époux un premier amour, mais aussi les premières impressions et la primeur de la vie.
Après tout, ou avant tout, si vous l’aimez mieux, Sarah était jolie; elle paraissait une vignette de Tony Johannot, si ce n’est que les vignettes de Tony ont plus de mouvement et d’animation.
Une chose cependant n’allait pas très-bien avec cette poétique figure; Sarah, dans ses conversations avec Lucien, ne répondait à ses expressions d’amour, parfois un peu emphatiques, que par des projets relatifs au confortable de leur maison... Elle précisait combien de pièces il fallait dans leur appartement; elle s’occupait du choix des domestiques; elle faisait faire le linge et donnait des ordres pour l’argenterie, etc.
Un soir, comme Lucien rentrait chez lui, son portier lui dit:
—Monsieur ne loge plus ici: il demeure au nº 15, dans la même rue; voici la clef de son nouvel appartement, que l’on m’a chargé de lui remettre de la part de monsieur son oncle.
—Mais, dit Lucien, mes papiers... et mes meubles?
—Tout cela est transporté, et votre chambre de là-haut est déjà louée.
Lucien croyait rêver... Il alla au nº 15, où on l’introduisit dans un appartement complet, meublé avec la plus grande élégance et le meilleur goût; rien n’y manquait: les choses utiles n’y étaient pas plus négligées que les choses d’agrément. On voyait que le soin de cet ameublement n’avait pas été confié entièrement à la routine du tapissier.
Lucien se coucha dans un excellent lit, où il ne dormit pas: non qu’il se piquât de coucher sur la dure; mais, préoccupé à la fois de son mariage et des mystérieux bienfaits de son oncle, il avait incontestablement autant de droits à l’insomnie qu’un poëte qui cherche une rime rebelle ou une pensée fugitive.
Le lendemain matin, il reçut une lettre d’Adèle; la lettre ne contenait que ce peu de mots:
«Je vais faire un voyage de quelques mois.»
—Pauvre Adèle! dit Lucien, elle aura appris mon mariage... Allons, allons, dit-il, n’admettons aucune idée triste; c’est bien assez d’avoir des idées graves.
Il se mit à son nouveau secrétaire, trouva dans les tiroirs tout ce qu’il fallait pour écrire, et commença pour son oncle une lettre de remercîments.
Il avait déjà mis en haut du papier: «Mon cher oncle.»
Il s’aperçut qu’il était tard, et laissa sa lettre inachevée pour se rendre chez Sarah.
Sarah le reçut comme de coutume; chaque jour approchait le moment de leur union, sans qu’elle parût plus agitée ou plus expansive.
Elle se mit au piano et chanta d’une voix assez agréable, mais monotone et sans expression.
L’air qu’elle chantait était celui que, quelques mois auparavant, avait chanté Adèle sur la rivière.
Lucien ne put se défendre d’une sorte d’émotion; il sortit.
Lucien trouva chez lui une riche corbeille; ce qu’elle contenait était choisi avec une distinction parfaite. On n’avait pas oublié, dans le choix des couleurs, que Sarah était blonde.
Le jour des noces était fixé à trois semaines. Le lendemain, un homme d’affaires devait venir communiquer à Lucien les clauses du contrat.
Le soir, il ne trouva pas Sarah au salon; et, plusieurs portes étant entr’ouvertes, il entra successivement dans plusieurs pièces, et trouva Sarah dans sa chambre.
Elle devint rouge comme une cerise. C’était la seconde émotion que Lucien eût jamais surprise sur son visage.
La première avait été une émotion de confusion et d’impatience, à propos d’une opinion que Lucien avait émise un peu légèrement, relativement à des confitures qu’elle avait pris plaisir à confectionner elle-même.
Cette seconde était une émotion un peu plus forte; mais elle avait à peu près les mêmes causes, un mélange de confusion et d’impatience.
Elle reprocha aigrement à Lucien la liberté qu’il avait prise d’entrer dans sa chambre. Lucien s’excusa du mieux qu’il put; mais il y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu’il faut nécessairement qu’elle ait son cours; les meilleurs arguments, les raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font à ce cours que ce que les cailloux font au cours d’un ruisseau: le ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.
Lucien sortit. La mauvaise humeur est contagieuse; il ne savait trop que faire, il avait consacré son temps à la visite de Sarah, il songea à faire une visite à son oncle.
L’oncle le reçut froidement, il n’était revenu que de la veille. Lucien manifesta sa reconnaissance par tout ce qu’il put imaginer.
L’oncle reprit sèchement:
—Ah çà! monsieur, êtes-vous un fou ou un mauvais plaisant? Croyez-vous que j’aie pris, pour vous combler de bienfaits, le moment où vous vous êtes montré désobéissant et ingrat?
—Mais..., dit Lucien.
—Mais, dit l’oncle, je ne vous ai rien donné et je ne vous donnerai rien; je ne veux voir jamais ni la femme que vous prenez ni vous-même; je ne recevrai même pas de lettre de vous.
Lucien sortit.
Comme il rentrait chez lui, son portier lui dit:
—Voici une lettre qu’a apportée le domestique de l’oncle de monsieur.
—Allons, pensa Lucien, que me veut encore ce vieillard obstiné? Si c’est un présent, je le refuse.
Il ouvrit la lettre; elle était d’Adèle.
«Mon ami, lui disait-elle, mon voyage durera toute la belle saison: je serai enchantée que vous vouliez bien accepter pour ce temps ma petite maison à la campagne. Croyez que je prends une part bien vive à tout ce qui vous arrive d’heureux; j’espère que votre mariage sera de ce nombre. Ne me refusez pas; vous me causeriez un vif chagrin.»
Lucien redescendit.
—Comment, dit-il au portier, comment avez-vous cru que le porteur de cette lettre était un domestique de mon oncle?
—Je l’ai bien reconnu, dit le portier, un grand brun avec un habit gris.
—Nullement, dit Lucien; le domestique de mon oncle est un petit vieillard, et sa livrée est bleue.
—Je ferai observer à monsieur que monsieur son oncle aurait alors plusieurs domestiques; car c’est bien celui-là qui a loué le logement qu’occupe monsieur; c’est lui qui a amené les meubles et a présidé à tous les arrangements.
Lucien resta immobile sur l’escalier. Une idée subite s’était emparée de son esprit:
—Ce domestique qui m’apporte une lettre d’Adèle est celui qui a loué le logement! Et mon oncle qui nie si formellement!...
Il sortit, courut chez le portier de son ancien logement et lui demanda des renseignements sur la personne qui avait fait son déménagement.
—C’est, dit le portier, un grand homme brun, vêtu de gris.
Lucien resta quelque temps pensif.
—Et, ajouta-t-il, qui habite ma chambre?
—C’est une dame.
—Comment est-elle?
—Blonde, belle femme, fort avenante, et au moins aussi triste.
—Ce domestique vêtu de gris ne vient-il jamais la voir?
—Une ou deux fois par jour.
Lucien rentra chez lui, préoccupé et soucieux au dernier point. Le lendemain matin, arriva l’homme d’affaires du père de Sarah. Il était porteur d’une lettre et du projet de contrat.
Dans la lettre, son beau-père lui recommandait de tout préparer pour la cérémonie, de retenir les voitures, de prévenir à la mairie, à l’église; car Sarah était catholique.
Les clauses du contrat étaient ce que sont celles de tout contrat de mariage, des clauses de haine, de défiance, de restrictions perfides, de précautions injurieuses.
Quelques-unes surtout avaient pour but évident de maintenir Sarah dans une entière indépendance de son mari, et même de tenir celui-ci dans la dépendance de sa femme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lucien pria l’homme d’affaires de se charger d’une lettre pour le père de Sarah. Puis il alla à la mairie faire afficher ses bans. Il retint les voitures, et fit tout préparer à l’église.
Quinze jours après, Lucien se réveilla plus heureux qu’il n’avait jamais été de sa vie. Il prit un bain et s’habilla. On vint prendre ses ordres pour l’heure où devaient arriver les voitures. Il alla à son ancien logement et y monta sans rien dire au portier. Il frappa.
Adèle ouvrit la porte elle-même.
Elle pâlit en le voyant. Puis elle s’assit pour ne pas tomber, et fit signe à Lucien de s’asseoir.
—Adèle, c’est aujourd’hui le jour de mes noces.
—Je le sais, dit madame L...
—Je serai marié dans deux heures.
—Je le sais encore; j’irai à l’église, et personne ne priera avec plus de ferveur pour votre félicité.
—Adèle, dites-moi la vérité; vous voudriez en vain me la cacher, je sais tout. C’est vous qui avez loué et meublé le logement que j’occupe aujourd’hui; c’est vous qui m’avez envoyé un contrat de rente au porteur; c’est vous qui m’avez fait remettre une riche corbeille.
Adèle baissa la tête.
—Vous êtes restée pauvre, continua Lucien, pour me faire riche et me donner les moyens d’épouser une autre femme.
—Je ne suis pas pauvre, dit Adèle à demi-voix; j’ai assuré l’existence de ma mère; j’ai gardé ma maison à la campagne, et tout ce dont j’ai besoin.
Lucien ouvrit la porte et appela; un homme entra, porteur de la corbeille destinée à Sarah.
—Adèle, dit Lucien, habillez-vous; car c’est vous que j’épouse, c’est vous qui serez ma femme dans deux heures. On nous attend à la mairie et à l’église.
Adèle tomba à genoux à demi morte.
—Habillez-vous, mon Adèle, dit Lucien en la relevant et en la serrant sur sa poitrine; tout est prêt. J’ai trouvé à votre maison, et, grâce à votre mère, qui est dans ma confidence, les papiers nécessaires. Nos bans ont été publiés: tout est prêt.
On entendit parler dans une voiture. Une femme âgée monta: c’était la mère de madame L... en grande parure; Adèle ne pouvait dire un seul mot. Sa mère l’habilla, tandis que Lucien allait donner quelques ordres.
Elle avait eu soin de faire arranger à la taille de sa fille tout ce que celle-ci avait préparé pour Sarah.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Deux heures après, Lucien et Adèle étaient unis; trois heures après, ils étaient seuls, renfermés ensemble dans la petite maison de campagne.
FIN
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Alphonse Karr
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