Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme
Voyage dans Paris
Il y a un aspect auquel j’ai besoin de m’accoutumer de nouveau, chaque fois que je reviens à Paris: c’est l’aspect des maisons. Dans cette belle et riche campagne de Normandie, que j’habite pendant la plus grande partie de l’année, la plupart des maisons n’ont qu’un étage; on monte deux ou trois marches de pierre, et l’on est arrivé. Au-dessus des chambres est un grenier; le toit est un chaume couvert de mousse du côté du nord, et surmonté d’iris au feuillage aigu. La maison du maire, quelquefois, a un second étage et elle est couverte en tuiles, peut-être même en ardoises; mais il l’habite en entier avec sa famille. Si quelqu’un veut avoir une maison, il la bâtit plus loin; personne ne s’avise de bâtir sa maison sur la maison d’un autre.
Dans les villes, et surtout à Paris, les logis sont superposés, et les gens logés comme on serre des vêtements dans les différents tiroirs d’une commode. A cause de l’habitude, cela ne paraît pas singulier aux habitants des villes; mais, si je vous disais qu’en Bretagne, par exemple, il y a dans les campagnes des lits à deux étages, je suis sûr que vous trouveriez extraordinaire cet usage, qui n’est qu’un faible diminutif de la forme des maisons, à laquelle vous ne faites pas attention.
Chaque maison, à Paris, est une montagne qui est habitée depuis la vallée jusqu’à son sommet: vous y pouvez remarquer facilement les différences de mœurs qui ont de tout temps été signalées entre l’habitant des basses terres et l’habitant de la montagne.
En Écosse, dans les Alpes et dans les Pyrénées, l’habitant de la vallée se livre au commerce; il est intéressé, économe, un peu avare, un peu voleur, mais jamais il n’emploiera la force pour s’approprier le bien d’autrui; il vend à faux poids de faux café mêlé de fausse chicorée; car on est arrivé à falsifier la falsification! il mélange ses denrées de quelques substances vénéneuses, il est vrai, mais de peu de valeur, et qui prennent celle des denrées auxquelles on les mêle; et comme le poison lui-même est vendu à faux poids, ce n’est pas très dangereux. Puis tout doucement il devient la justice sous le nom de juré, et le gouvernement sous le nom d’électeur.
Le montagnard, l’habitant du sommet de la maison, est pauvre, mais jeune, ardent, impétueux; il est franc et loyal, amoureux de la liberté, peintre, musicien ou poëte. Les femmes sont jeunes, jolies, gaies et insoucieuses comme les moineaux, qui seuls logent plus haut qu’elles. Ingénieux moineaux! comme ils ont appris à connaître l’homme! comme ils savent bien que les pauvres sont seuls généreux! Ce n’est pas aux habitants de la plaine, aux boutiquiers d’en bas qu’ils iraient demander à dîner: ils craindraient d’être eux-mêmes le dîner; tandis que l’hospitalité des montagnards est célèbre: les gens qui n’ont pas assez de pain sont les seuls qui partagent avec ceux qui n’en ont pas du tout. L’habitant de la montagne, outre sa jeunesse, sa santé, sa gaieté, possède encore un luxe: il a de l’air à discrétion. On sait que la ration d’un homme est de sept cent quatre-vingt-six litres d’air par heure. L’habitant de la plaine vit à moins; du reste, il n’y tient pas autrement: cela ne se vend pas.
Vous n’êtes pas sans avoir lu de longs récits de voyageurs dans les Alpes, dans les Pyrénées et ailleurs; comme ils sont fiers d’avoir gravi telle ou telle montagne, tel ou tel pic! comme ils vous en donnent juste la mesure par mètres, centimètres et millimètres! Pauvre gens! l’habitant d’une mansarde à Paris n’est pas si fier, et pourtant qu’êtes-vous auprès de lui? En supposant qu’il rentre chez lui trois fois par jour, pour déjeuner, pour dîner et pour dormir, au bout de cinquante ans il aura gravi trois millions deux cent soixante-douze mille pieds, il aura fait un peu moins de six cents lieues... dans son escalier!
Pour ne laisser aucune infériorité aux montagnards des maisons de Paris, on a voulu qu’ils ne courussent pas moins de dangers que les autres habitants des montagnes; on monte de la plaine à la cime par un chemin roide et tournant, qui donnait déjà des vertiges avant qu’on eût conçu l’idée ingénieuse de le rendre glissant... au moyen de la cire.
Il faut dire que l’usage absurde de cirer les escaliers et les appartements tient à une sotte et impuissante vanité, dont les exemples ne sont pas rares. Les premiers qui ont imaginé de cirer les appartements et les escaliers ont ensuite couvert les uns et les autres de tapis; les autres ont trouvé que cela avait l’air riche: ils ont ciré, frotté leurs chambres et leurs escaliers; mais ils se sont abstenus des tapis, qui coûtent fort cher. Cette ridicule habitude coûte par an la vie à trois ou quatre personnes à Paris, cause un nombre infini de fractures et de luxations, sans parler des chutes qui ne sont que douloureuses.
C’est le même sentiment qui a fait, depuis quelques années, adopter aux femmes des jupes démesurément longues. Cette forme de vêtement a une sorte de grâce majestueuse qui l’a fait adopter par les femmes qui ont des voitures. Celles qui vont à pied ou, qui pis est, en omnibus, se sont empressées de l’adopter. Elles ramassent la boue des rues avec le bord de leur robe et en déposent une partie sur leurs bas.
C’est, en vérité, un charmant pays aujourd’hui que ce Paris, dans lequel j’entreprends un voyage. Depuis longtemps et partout, il y a des choses qui se vendent, même des choses qui perdent tout leur prix quand elles sont vendues. Mais les idées libérales ont singulièrement pris le dessus; on a renversé une foule d’abus qui ont longtemps régné sur la société. Autrefois, il y avait une aristocratie dans laquelle ne pouvaient entrer que quelques personnes privilégiées; il fallait, pour être du monde et du beau monde, il fallait que le hasard vous fît sortir d’une bonne famille et vous donnât un beau nom. A la rigueur, vous étiez encore un homme comme il faut, quoique déjà dans un rang inférieur, si vous aviez fait quelque belle action à la guerre, si vous étiez un grand poëte, un grand musicien ou un grand peintre. Ces odieux privilèges ont disparu, et c’est bien plus commode.
Je viens d’envoyer mon domestique m’acheter, pour deux francs cinquante centimes, une paire de gants d’une certaine nuance de jaune qui suffit pour me ranger parmi les gens de bonne société. Je sais qu’on a des gants à peu près pareils pour vingt-neuf sous; mais les gens délicats ne s’y laissent pas prendre. Avec des gants à vingt-neuf sous, on est ce qu’était autrefois la noblesse trop nouvelle, la noblesse dont les titres n’étaient pas bien établis. Une mercière peut faire maintenant tout ce que faisaient alors d’Hozier et les autres généalogistes. L’aristocratie admet beaucoup plus de monde depuis qu’elle se compose des gens qui possèdent cinquante sous; pour cinquante sous, on s’attire tout autant de considération, d’égards et même d’envie et de haine, qu’en pouvait exciter l’ancienne aristocratie.
Par le même progrès, on a bien aplani les chemins qui mènent aux honneurs, aux dignités et au pouvoir; autrefois, il fallait apprendre les lois, la politique, etc.; il fallait conquérir une grande réputation d’intégrité ou de capacité: cela excluait assez souvent les niais, les imbéciles, les sots, les ignorants, les fripons, en un mot une notable partie des habitants du pays: mais cet abus odieux avait duré trop longtemps; un pauvre diable qui naissait bête avec beaucoup de travail, d’audace, d’opiniâtreté, arrivait à devenir un sot, et voilà tout. Mais, aujourd’hui qu’il suffit, pour avoir part au gouvernement, de posséder un certain nombre de fenêtres, ceux qui n’en ont pas de naissance, et qui ont de l’intelligence, trouvent bien moyen d’en épouser quelques-unes, ou ils en gagnent, ou ils en volent: cela est à la portée de tout le monde.
J’ai mes gants... mes gants jaunes. Que me faut-il encore pour sortir? Une canne. Qu’est-ce qu’une canne? C’est un bâton. Ce doit être un bâton noueux, très fort... sur lequel on peut s’appuyer lorsqu’on est fatigué, avec lequel on peut se défendre en cas de mauvaise rencontre? Nullement; la police ne s’est pas encore expliquée sur les bâtons; mais, en général, elle ne veut pas que les honnêtes gens soient armés: toute canne à dard, tout poignard, tout couteau, tout pistolet, expose celui qui le porte à payer une amende de quinze francs. Le bourgeois honnête qui ne veut pas avoir de démêlés avec la justice, se donne bien garde d’en porter. Le voleur, l’assassin, qui, dans l’exercice de son état, s’expose à l’échafaud, se soucie peu d’encourir quinze francs d’amende en sus de la mort. C’est fort commode pour MM. les voleurs et MM. les assassins.
Si, d’une part, la police ne veut pas que les bourgeois soient armés, d’autre part la mode veut qu’on porte de petites badines minces, légères, fragiles, qui se brisent si on les laisse tomber. La canne est un ornement, comme une épingle à la chemise.
Mais où est mon chapeau? Après l’avoir bien cherché, je découvre qu’un homme qui est venu me voir ce matin s’est assis dessus, et y est resté environ cinq quarts d’heure. Je n’ai plus de chapeau. C’est dimanche aujourd’hui, les boutiques sont fermées. Je ne puis avoir de chapeau que demain. Je n’ai que ma casquette de voyage; mais on ne peut sortir en casquette: il vaudrait mieux avoir commis les crimes les plus affreux que d’être rencontré avec une casquette. Si je sortais en casquette, je ne serais plus un monsieur, je serais un homme. Il suffit d’entendre une fois une petite bourgeoise, à laquelle on dit qu’il est venu quelqu’un, demander si c’est un homme ou un monsieur, pour ne s’exposer jamais à faire dire de soi qu’on est un homme.
Je ne sortirai pas; je me mettrai en route demain.
Les boutiques.
Quand on a affaire aux hommes, il faut se défier de la logique et du sens commun: ces deux guides ne sont bons qu’à vous égarer. En effet, allez demander à un philosophe retiré dans quelque asile solitaire ce qui se doit vendre le plus et le mieux dans une ville comme Paris, et ce qui doit se vendre le meilleur marché; le philosophe, préjugeant d’après la logique et le bon sens, vous répondra sans hésiter:
—Le pain, la viande, le vin, en un mot les choses indispensables.
Eh bien, le philosophe aura dit une lourde sottise. En effet, grâce à la vanité des peuples et à l’intelligence des gouvernements, il est arrivé que les choses de première nécessité sont frappées d’impôts, de protections d’une telle façon, qu’une fraction de la ville prend le parti de s’en passer tout à fait, et qu’un nombre beaucoup plus grand n’en consomme qu’une partie de ce qui lui serait nécessaire. Mais, en retour, toutes les futilités inutiles, toutes les choses superflues sont à très bon marché, et il s’en vend autant qu’on en peut faire; de sorte que, le luxe étant à si bon marché et le besoin à si haut prix, et, d’ailleurs, la vanité se payant moins de prétextes et de semblants que l’estomac, le superflu est devenu tout doucement le nécessaire, le nécessaire est traité comme s’il était le superflu; on s’en occupe... après... plus tard... quand on a le temps, s’il reste de l’argent.
D’abord on s’habille, on se pare, on se déguise en riche; ensuite on mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque chose.
Ces réflexions me sont suggérées par l’aspect des boutiques que je vois dans la rue. Du premier coup d’œil, je vois un boulanger,—deux marchands de nouveautés,—deux marchands de vins,—trois épiciers; le boulanger est auprès d’un des magasins de nouveautés. Le boulanger a sur sa porte une pancarte où on lit:
«Vu l’augmentation du prix de la farine, le prix du pain sera porté cette quinzaine à... la livre.»
Voilà quatre quinzaines qu’on change cette pancarte, et que, chaque fois, elle signale une augmentation.
Chez le marchand de bonnets, de fichus, etc., tout est rempli de pancartes contraires. Partout, vous voyez écrit en grosses lettres, avec des points d’exclamation:
«Immense rabais! 75 pour 100 au-dessous du cours!!!—bon marché extraordinaire!!!—châles de cachemire à 35 francs!!!—manchons d’hermine à 7 francs!!!—manteaux de velours pour rien!!!—mantilles de dentelle pour moins que rien!!!»
Si bien que, si cet état de choses dure encore quelque temps, on sera obligé, vu le bon marché croissant des choses inutiles et la cherté sans cesse augmentant des choses nécessaires à la vie, de faire ce que, selon Tallemant des Réaux, faisait madame de Puisieux, laquelle mangeait avec ravissement de la dentelle hachée menu comme chair à pâté et assaisonnée de diverses sauces et condiments comme tout autre mets.
Certes, voilà quelque chose que le philosophe qui vit loin du monde ne devinera qu’en cherchant quelle est la plus grande folie à laquelle puisse se livrer un peuple entier.
Chacun en France, et surtout à Paris, veut paraître plus qu’il n’est; mais cette passion coûte cher: elle a besoin, pour se satisfaire, que chacun dépense un peu plus qu’il n’a. Cela ruine en totalité tout le monde et n’arrive pas au résultat si ardemment cherché. En effet, si celui qui a douze cents francs de revenu fait semblant d’en avoir trois mille, et, pour cela, rogne sur les besoins pour ajouter au luxe extérieur, celui qui a les trois mille francs, objet de son envie, veut à son tour faire croire qu’il en a six mille, but dont celui qui les a réellement s’éloigne avec autant d’ardeur que s’en rapproche celui qui ne les a pas; de sorte que les distances sont toujours les mêmes, et que, pour prix de tant de privations et de mensonges laborieux, tout le monde se trouve au même point relatif qu’auparavant, et que le seul résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de misère et de pauvreté, même pour les gens que la fortune avait voulu en affranchir.
Supposez, en effet, qu’un caporal passe sergent; si chaque sergent passe sergent-major, chaque sergent-major sous-lieutenant, etc.; si, en même temps, chaque soldat se fait caporal, personne n’aura changé de situation.
Certes, il est bon et utile que les étoffes chaudes, mais grossières, soient à assez bon marché pour que même les gens les plus pauvres en puissent acheter; mais il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’hermine, le cachemire et la dentelle se payent dix fois plus cher qu’aujourd’hui, vingt fois plus cher, cent fois plus cher. Les femmes qui n’en pourraient acheter en seraient quittes pour être belles de leur taille, de leurs grâces, de leurs cheveux, de leurs yeux, de leurs dents, de leur modestie, pour être belles de leur beauté.
D’ailleurs, si c’était très-cher, on se résignerait sans chagrin à s’en passer. C’est une terrible chose que d’abaisser ainsi, comme on fait, la branche à laquelle est attaché le fruit défendu. Aucune femme, jusqu’ici, n’a exigé, je pense, une étoile pour mettre dans ses cheveux; mais descendez les étoiles jusqu’aux cimes des peupliers, et aucune ne pourra s’en passer.
Où serait le mal de reporter sur ces futilités les impôts qui pèsent si lourdement sur les objets de première nécessité, sur les choses indispensables à la vie?
Sous prétexte de protéger certaines industries, on protège en France certains industriels, et cette protection coûte beaucoup trop cher au pays. Heureusement même que cela coûte si cher, que le pays ne pourra plus payer, et que cette absurdité mourra de pléthore ou de faim.
D’autre part, pour donner à des prix si singulièrement abaissés les objets de luxe, il faut que le prix de fabrication en soit extrêmement peu payé aux ouvriers. De telle sorte qu’en même temps que l’ouvrier paye le pain plus cher, on lui diminue son salaire, et que ses besoins augmentent en même temps que ses ressources diminuent.
La ville de Paris vient de donner un bon et bel exemple; elle vient, au moyen d’une somme importante, d’assurer aux ouvriers et aux pauvres, pour toute la durée de l’hiver, le pain à un prix modéré.
Si j’étais roi de France, je demanderais aux Chambres une loi ainsi conçue:
«En aucun cas, le pain ne pourra jamais coûter plus de quatre sous la livre dans toute la France.»
Le budget s’arrangerait pour combler la différence dans les mauvaises années. Dans ces années-là aussi, le roi s’inscrirait le premier sur une liste de souscription, pour subvenir aux frais de cet acte de vraie philanthropie.
Une autre impression que donne l’aspect de ces boutiques de chiffons, c’est de voir de grands jeunes gens pleins de santé et de vigueur occupés à plier, à déplier et à replier des châles et à vendre des rubans.
Ce métier devrait être réservé aux femmes, qui n’ont presque aucun moyen de gagner leur vie.
Ce n’est pas beaucoup de compter que trois mille hommes sont occupés dans Paris à ce métier usurpé, et remplissent les fonctions de filles de boutique.
Si l’on rendait ces grands gaillards à l’agriculture ou à l’armée, cela ferait trois mille filles ou veuves arrachées à la prostitution, au suicide.
Il me semble que cela vaudrait la peine qu’on s’en occupât.
Il est, du reste, une chose remarquable: c’est que, en même temps que l’éducation et les habitudes des hommes tendent à les efféminer, celles des femmes cherchent à leur donner l’aspect mâle et viril.
Nous sommes sur le point de voir éclater une grande révolution.
Les femmes ont joué pendant cinq mille ans le rôle de sexe faible et timide.
Les hommes ont fini par s’apercevoir de l’abus. Ils ont enfin remarqué que les femmes exagéraient leur timidité, comme, eux, ils exagèrent leur courage. En effet, les femmes ont à la fois plus de force physique et plus de courage que les hommes. Il n’y a pas un portefaix qui ferait ce que fait une jeune femme frêle pendant un hiver: si le portefaix passait toutes les nuits au bal, décolleté jusqu’au-dessous des épaules, s’il traversait en sueur des vestibules presque glacés pour aller jusqu’à sa voiture, le portefaix mourrait d’épuisement ou d’une pleurésie avant la fin de l’hiver.
Voilà pour la force. Pour ce qui est du courage, l’homme n’aime que les gens qu’il craint et qui lui font un peu de mal; la femme ne craint que celui qu’elle aime, et elle brave le reste du monde avec une audace qui fait souvent frémir l’objet de tant de dévouement.
Donc, les hommes ont remarqué que, sous ce prétexte, les femmes, qui font semblant d’être faibles et timides, leur abandonnaient toutes les corvées humaines et tous les dangers de la vie, à eux qui font semblant d’être forts et braves;
Qu’ils avaient la guerre et, qui pis est, la garde nationale, le souci des affaires, le travail et toutes les responsabilités;
Que les femmes vivaient dans une douce ignorance et une charmante paresse; qu’elles n’avaient rien à faire qu’à être jolies; que tout ce qu’il y avait de beau au monde était consacré à les embellir; qu’elles dirigeaient tout, faisaient tout faire, et ne laissaient aux hommes, qui croyaient commander, que la responsabilité de leurs caprices à elles.
Les hommes se sont enfin décidés à ne pas être dupes plus longtemps.
Ils veulent devenir, à leur tour, le sexe faible et timide, et jouir de tous les avantages attachés à ce sexe et trop longtemps usurpés par les femmes.
Ils ont mis dans la tête de certaines femmes certaines idées d’indépendance qu’elles ont eu la folie d’accepter et de faire accepter aux autres.
Les femmes, souveraines absolues de tout, ont voulu secouer le joug. Hélas! il n’y avait au monde d’autre joug que celui qu’elles avaient imposé aux hommes, et c’est celui-là qu’elles s’occupent de briser.
Les hommes commencent à en profiter. Les voici déjà qui ont de longs cheveux, qui se frisent et se pommadent et se parfument. Ils portent des mouchoirs brodés et des bouquets à leur boutonnière. Autrefois, ils portaient l’épée: ils l’ont d’abord remplacée par la canne; ils remplacent aujourd’hui la canne par une baguette fragile, dorée, ciselée, ornée de pierreries. Ils se parent de bagues, d’épingles précieuses et de tout ce que, autrefois, ils donnaient aux femmes; ils sont jaloux d’un camée ou d’un diamant qui brille au cou d’une belle femme, et ils enchérissent chez le joaillier le prix qu’elle en donne; puis ils le mettent avec joie et orgueil à leur cravate. Ils n’osent pas encore porter de colliers ni de boucles d’oreilles; mais, comme on dit, Paris n’a pas été bâti dans un jour.
Ils ont fait de nouvelles lois pour défendre le duel; ils ont décidé que désormais le bon citoyen, l’homme soumis aux lois de son pays, si on lui prend sa femme, ou si on lui donne un soufflet, n’ira plus pour cela exposer follement sa vie: il ira se plaindre au magistrat, qui condamnera le coupable à un ou deux mois de prison.
Les tyrans révoltés contre les opprimés ont imaginé adroitement de se peindre les moustaches avec de la pommade noire. Les femmes, voyant qu’ils leur salissaient la main en la baisant, se sont refusées à cet hommage de vasselage, et ont pris le parti de donner des poignées de main aux hommes, comme jadis ils s’en donnaient entre eux.
Les hommes ont borné leur éducation à faire semblant d’apprendre, pendant quelques années, les deux seules langues qui ne se parlent pas. Au sortir de leurs études, ils ne savent que parler; ils se sont emparés du droit à la loquacité, qu’ont trop longtemps gardé les femmes. Leur politique consiste à parler, leur bienfaisance à parler, leur science à parler; toutes les institutions modernes n’ont pour but que de parler, et pour résultat que d’avoir parlé.
Pendant ce temps, les femmes, qui sont tombées dans le piège qu’on leur tendait, ont réclamé l’égalité, sans regarder de combien il leur fallait descendre pour y arriver: elles font des études sérieuses; il n’y a pas aujourd’hui un homme de quarante ans que ne pourrait embarrasser une jeune fille de dix-sept ans. Elles savent la géographie, l’histoire, les mathématiques, le droit.
Les hommes ont renoncé à nager, à cause de leurs cheveux frisés; les femmes, aujourd’hui, nagent fort bien, montent à cheval, tirent l’épée et le pistolet, et elles font elles-mêmes les vers qu’on faisait autrefois pour elles. Quelques-unes ont, dit-on, essayé de fumer; je ne l’ai pas vu; mais ce n’était pas selon le but des hommes, qui se réservent le tabac et la parole, et ne se réservant que cela. Les hommes fument, comme autrefois les femmes parfilaient ou faisaient des nœuds. On abandonnera tout doucement aux femmes, la bureaucratie, la guerre, la marine, la garde nationale, les sciences, le pouvoir, etc.; et alors, devenus enfin le sexe faible et timide, et peut-être même le beau sexe, nous les dominerons à notre tour, et nous jouirons d’une puissance qu’elles ont trop longtemps exercée.
Je sais bien que quelques hommes, qui ne comprennent pas bien les choses, croient voir une tendance qu’ont aujourd’hui les femmes à s’emparer de toutes les corvées dont la réunion forme ce que nous avons longtemps appelé notre dignité: je sais qu’ils essayent de résister à l’invasion, qu’ils portent de grandes barbes et prennent des airs extrêmement terribles; mais cela ne trompe personne, et les femmes savent parfaitement à quoi s’en tenir.
Si, avant l’invention du tabac, l’on était venu dire à quelqu’un:
—J’ai une idée; je vais prendre un brevet pour qu’on ne me la vole pas. Voici une plante vénéneuse, qui exhale une mauvaise odeur; je vais la mettre en poudre, et je proposerai aux gens de se fourrer cette poudre dans le nez. En deux ou trois ans, cela leur ôtera l’odorat. Je vais la couper en menus brins, et je proposerai aux gens d’en aspirer la fumée; d’abord cela leur donnera des éblouissements, des vertiges, des tranchées; mais ils finiront par s’y habituer. Tout ce que je demande, c’est le privilège de vendre seul; et j’offre pour ce privilège de payer, chaque année, quatre-vingts millions à l’État.
On aurait pris l’homme pour un fou, et son idée pour la plus grande extravagance possible.
—Pourquoi, lui aurait-on dit, n’ouvrez-vous pas boutique pour y vendre des coups de bâton? Vous auriez, certes, pour le moins autant de débit.
Eh bien, le tabac rapporte à l’État plus de quatre-vingts millions.
Il faut dire que deux choses ont contribué à la prodigieuse consommation qui s’en fait aujourd’hui: la politique et la littérature. La littérature, qui est allée demander ses inspirations en Orient, où on fume toujours, et à l’Allemagne, où on fume davantage encore; la politique, qui, après les événements de 1830, a créé une garde nationale ardente, belliqueuse, qui a voulu manger du pain de munition et fumer comme les vieux grognards.
Quatre-vingts millions, c’est un gros revenu; mais c’est un revenu comme je voudrais voir tous les autres revenus de l’État. Je voudrais qu’on reportât sur des choses semblables les impôts qui font payer si cher au peuple le pain, la viande, le sel, etc.
Voici ce que rapportent en un an à l’Angleterre, des objets non indispensables, justement imposés:
fr. c.
Domestiques mâles portant livrée. 5,880,583 75 Gardes-chasses. 7,658 » Carrosses à quatre roues. 4,172,056 » Chevaux de carrosse. 7,274,453 10 Chevaux de course. 97,912 58 Poudre à poudrer. 156,538 95 Armoiries sur les voitures. 1,646,700 » Impôts sur les chiens de luxe. 4,088,847 50 Etc., etc., etc.
Les bureaux de tabac sont réservés, en principe, aux anciens serviteurs de l’État, aux veuves de marins ou de soldats. En réalité, les députés, auxquels on en demande énormément, en promettent beaucoup et en enlèvent un assez grand nombre. Ceux-ci sont, pour sûr, donnés, à des gens qui n’en ont pas besoin; car les députés n’ont à promettre qu’à des électeurs, et tout électeur paye deux cents francs de contributions.
Les titulaires des bureaux les vendent souvent, ce qui est défendu, et les louent presque toujours, ce qui est toléré.
Les bureaux de tabac sont, autant que possible, dans de beaux quartiers, tenus par de jolies filles, qui n’y restent pas longtemps. Grâce à elles, les fumeurs les plus déterminés peuvent dire, comme Pyrrhus:
—Je suis
Brûlé de plus de feu que je n’en allumai!
Ces séduisantes marchandes ont toutes sortes de moyens d’augmenter la consommation. Tout leur art et toute leur finesse sont dirigés contre les fumeurs de cigares à quatre sous. D’abord, elles ont soin de ne laisser sur le comptoir qu’une boîte de cigares froissés, humides, etc.
Un consommateur remue les cigares pour en trouver un bon; la maîtresse de la maison prend sous le comptoir une autre boîte de cigares ordinaires, mais qui, en comparaison des autres, paraissent choisis, tandis que ce sont les mauvais qui sont choisis! C’est déjà très-flatteur pour le bourgeois, auquel elle semble dire:
—Pardon, ces cigares-là sont pour le vulgaire; mais voici ceux que je réserve pour les gens comme il faut.
Et, généralement, le bourgeois en prend deux ou trois, au lieu d’un seul qu’il avait l’intention d’acheter.
Cependant, ceci ne fait que le mettre dans une classe privilégiée; les marchandes de tabac ont imaginé de lui rendre un hommage tout personnel.
On a l’air de reconnaître le consommateur et l’on tire d’un tiroir un petit paquet rose, renfermant quatre cigares: c’est vingt sous. Vous n’en vouliez qu’un; mais il faudrait être terriblement butor pour ne pas accepter avec reconnaissance ces quatre cigares, qu’un joli visage a choisis pour vous. J’aurais dû dire une jolie main, ce serait plus correct, mais ce serait moins vrai: il y a dans les bureaux de tabac suffisamment de jolis visages; mais les belles mains y sont rares, comme partout, et même un peu plus que partout.
N’est-ce pas touchant de voir qu’une personne si agréable a pensé à vous dans votre absence, et qu’elle a choisi pour vous quatre cigares, quatre faveurs! qu’elle les a soigneusement mis dans du papier, et dans du papier rose!
Celles qui sont adroites attendent que l’objet d’une pareille préférence soit parti de la boutique pour l’offrir à un autre.
Ce ne sont pas les consommateurs seuls qui ont à se défier dans les bureaux de tabac. Les buralistes elles-mêmes sont victimes de vols nombreux. Tel dandy ne choisit si longtemps un cigare que pour en glisser deux ou trois dans les poches de son paletot. D’autres, plus habiles, ne mettent rien dans leurs poches: ils prennent un cigare de cinq sous et un de deux sous, et, en faisant leur choix, ils ont soin de mêler trois ou quatre cigares de cinq sous parmi les autres; un ami, entré derrière eux, prend ces trois ou quatre cigares et les paye naturellement deux sous.
Finissons ceci par une histoire. Un député voulait obtenir un bureau de tabac pour sa vieille servante.
—J’ai, dit-il, un bon moyen: je vais demander en même temps quelque chose d’énorme, qu’il faudra me refuser, et, pour adoucir le refus, on s’empressera de me donner le bureau de tabac; je vais demander un bureau et la pairie.
Le député a été attrapé: on l’a nommé pair de France.
Les boutiques étant des souricières dans lesquelles il faut faire entrer les passants, on comprend très-bien qu’on y tende les amorces les plus friandes pour la passion que chacune de ces boutiques tend à exploiter: le marchand de comestibles doit offrir aux yeux de plus beaux poissons que ses concurrents, ou des asperges de vingt-quatre heures en avance sur les autres, ou de ces énormes ananas, que sait seul fabriquer mon ami Pelvilaid, de Meudon; le marchand de nouveautés doit allumer les désirs de la coquetterie par un étalage de tissus et de couleurs. On y joint, depuis quelques années, l’annonce du bon marché. Ainsi, comme je vous le disais l’autre jour, telle femme qui passait autrefois devant ces boutiques en détournant la tête, parce qu’il lui manquait mille francs pour être élégante, s’y arrête aujourd’hui, et ne peut s’en arracher, parce qu’il ne lui faudrait que trente francs pour se déguiser en duchesse. Certes, elle n’a pas plus les trente francs que les mille, mais elle pourrait les avoir. Et que de pauvres âmes en péril autour de ces étalages séducteurs! En effet, le soir, quand les jeunes ouvrières sortent de l’ouvrage, à la fin d’une journée dont le travail aura peine à payer le pain et le logement, elles font cercle devant les boutiques des marchands de nouveautés.
Là aussi, vous verrez des lovelaces au rabais, des serpents économiquement tentateurs, qui fuiraient les Èves arrêtées aux vitres d’un joaillier ou d’un lapidaire, mais qui se rapprochent de celles dont les désirs se concentrent sur des fruits défendus par quinze francs, et qui sont prêts à cueillir pour elles des manchons d’hermine ou des châles de cachemire, dont l’étiquette est si rassurante.
Et vous entendez murmurer aux oreilles:
—Voici un joli châle, je serais bien heureux de vous l’offrir.
De cette façon, il arrive aux marchands de nouveautés ce qui nous arrive souvent, à nous autres pêcheurs des côtes de Normandie: nous jetons une ligne amorcée, un merlan mange notre amorce et se prend à l’hameçon; un congre survient, qui gobe le merlan et se prend à son tour. Le châle amorce la jeune fille, la jeune fille amorce l’acheteur; l’étalage des marchands de nouveautés est logique, et son piège est bien tendu en vue des deux passions qu’il exploite.
Mais à quoi sert aux changeurs d’étaler aux yeux tant de billets de banque de tous les pays, tant de louis, tant de napoléons, tant de ducats et de quadruples, tant d’or dans de grossières sébiles de bois? contraste qui augmente encore l’air de la profusion, comme quand on dit de quelqu’un qu’il remue l’or à la pelle. Il semble que, dans ces boutiques, on a trop d’or, qu’on n’en sait que faire, qu’on n’en prend aucun soin, qu’on en met dans des écuelles. Les changeurs pensent-ils qu’on achète des billets de banque, parce que la vignette est jolie et bien gravée? supposent-ils qu’un passant s’arrête et s’écrie:
—Ah! le charmant billet de banque rose de la banque de Rouen! je vais l’acheter bien vite.
Ou encore, à l’aspect des louis:
—Ah! comme le roi Louis-Philippe est donc ressemblant sur cette pièce à gauche! Combien, ce portrait de roi? Ceux des autres changeurs n’ont pas autant de physionomie.
Il me paraît évident que ce n’est pas pour cela qu’on entre chez les changeurs; d’ailleurs, tous leurs portraits du roi sont semblables, tous leurs billets, toutes leurs pièces sont pareilles. Vous n’avez aucune autre raison d’entrer chez un changeur que sa proximité, quand vous avez besoin de changer des billets contre de l’argent, ou de l’argent contre de l’or.
Cet étalage ne peut donc avoir qu’un résultat: ce n’est pas une amorce pour les chalands, c’en est une pour les voleurs. Bien pis, ce métal, qu’on a appelé vil parce qu’il rend vils ceux qui le désirent, ce métal exerce une telle fascination, qu’il change en voleurs des gens qui n’étaient que pauvres.
En effet, cette amorce a une puissance toute particulière. Chez un autre marchand, on ne peut voler qu’un châle, chez celui-ci un pain; mais, chez le changeur, en introduisant par une de ces vitres votre main ouverte et en la retirant fermée, vous vous appropriez à la fois tout ce qu’il y a dans les autres boutiques; vous faites vôtres toutes les choses qui se vendent, même celles qui n’ont pas de valeur quand elles sont achetées.
Une poignée de cet or, et, vous qui étiez pauvre, méprisé, seul, vous êtes entouré, aimé, envié; vous avez tout à vous, et vous pouvez tout donner à ceux que vous aimez.
Il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’autorité défendît aux changeurs ces exhibitions inutiles pour eux et dangereuses pour d’autres; les pauvres sont déjà assez pauvres, et le diable leur tend bien assez de piéges.
Si l’on a peine à comprendre pourquoi les changeurs font un semblable étalage sans qu’il en puisse résulter pour eux un seul avantage, on comprendra plus difficilement encore que d’autres marchands ornent leurs boutiques d’objets qui ne peuvent que dégoûter les passants précisément de ce que lesdits marchands ont à leur vendre.
Je veux parler des petites morgues illustrées, dont on permet aux marchands bouchers de faire la hideuse exhibition.
Sur des linceuls tachés de sang sont appendus des cadavres mutilés, non pas seulement dans la boutique, mais aussi en dehors, de telle façon que, si vous ne vous détournez pas à temps, vous teignez votre habit de ce sang qui tombe goutte à goutte.
Ce n’était pas assez, on a embelli et enjolivé le spectacle.
Quelque esprit élégant a pensé que c’était en soi-même quelque chose d’assez triste qu’un cadavre, que cela avait besoin d’être orné et égayé de quelques agréments.
Alors on a imaginé de peindre avec du sang des ornements, des sujets et des figures sur les cadavres dépouillés! rien n’est plus varié que cette peinture au sang.
Vous voyez des cœurs percés de flèches, des autels à l’Amour et à l’Amitié, l’empereur Napoléon, une main derrière le dos et tenant sa lorgnette de l’autre main.
Quelques artistes plus gais ont peint, toujours avec du sang, et toujours sur des cadavres, les plus bouffonnes caricatures de Daumier; Robert Macaire et son ami Bertrand y figurent dans toutes les phases de leur aventureuse existence.
On a ajouté à tout cela des festons de boyaux et des girandoles de graisse!
De ceci il ne peut résulter aucun avantage pour les bouchers eux-mêmes. Il est des gens, au contraire, auxquels une semblable exposition donne pour plusieurs jours l’horreur de la viande. Il n’y aurait donc pour personne aucun inconvénient à tenir ces cadavres éloignés des regards, de façon à ce qu’ils ne fussent vus que de ceux qui entreraient dans les boutiques; pour ma part, je n’aime pas à voir le sang si gai.
L’homme est le plus féroce des animaux carnassiers. Le tigre, le chacal, le loup, l’hyène, tuent et dévorent les autres animaux, et l’homme lui-même, seulement à mesure qu’ils ont faim. Ils ne pensent pas d’avance à bien nourrir et à bien engraisser leur future proie; ils n’ont pas inventé de faire cuire certains animaux tout vivants, pour les rendre meilleurs au goût, de clouer les pattes des canards et de les gaver de certaines nourritures pour leur donner une maladie qui grossit démesurément leur foie, en fait un mets délicieux, etc., etc.
Les autres animaux carnassiers ne choisissent pas avec le même soin délicat telle ou telle partie de tel ou tel cadavre, la cuisse de celui-ci, l’aile de celui-là. Est-il rien de féroce comme de voir une femme qui donne à dîner, une femme jeune, belle, au regard doux et tendre, qui dit à ses convives:
—Je vous envoie l’aile de ce poulet; il est très-tendre, on l’a tué hier au soir; mangez de ces côtelettes d’agneaux, elles sont saignantes.
J’aime beaucoup que l’on écarte par tous les moyens le souvenir que tout ce que nous mangeons a été vivant, la pensée que nous dévorons des cadavres.
Quelques esprits délicats ont imaginé de changer le nom des animaux devenus aliments. Sur la table, le bœuf s’appelle bouilli; la poule, volaille; d’autres animaux, gibier: mais cela n’a pas été compris, et il n’est pas de bel air de dire bouilli.
Quelques esprits grossiers ont, au contraire, inventé de laisser à la perdrix sa tête emplumée, au lièvre ses pattes couvertes de poil.
Depuis assez longtemps que le monde existe, c’est-à-dire depuis que quelques-uns pensent et que tous parlent, on en est presque arrivé à se passer des premiers. On sait à présent des phrases toutes faites pour tous les cas possibles. Une phrase amène une réponse connue, qu’aurait pu faire tout aussi bien celui qui fait la question, si elle lui avait été faite.
On ne fait pas assez attention que presque toutes les conversations ressemblent à celles qu’on apprend dans les grammaires anglaises, et que nous trouvons ridicules. Exemple. Si l’on vous dit: «Comment vous portez-vous?» vous répondez: «Bien; et vous?» Si c’est vous qui dites: «Comment vous portez-vous?» on vous répond: «Bien; et vous?» Cependant les conversations des grammaires roulant sur des choses insignifiantes, n’étant qu’un échange de formules, il n’y a pas d’inconvénients à ce qu’on dise toujours la même chose; tandis que la conversation du monde comporte des semblants de jugements et de pensées qu’il est fort singulier de trouver dans la mémoire.
Sur presque tous les sujets, il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l’on sait d’avance.
Jamais on n’a mangé une gibelotte à la campagne sans qu’il se trouve quelqu’un qui fasse la plaisanterie peu neuve de demander si ce n’est pas une gibelotte de chat.
Il m’est quelquefois arrivé de chercher d’avance, d’après la physionomie des gens, qui est-ce qui prononcerait la formule consacrée; cela fait partie de l’assaisonnement, et est plus nécessaire à la gibelotte que le lapin lui-même.
Voici la plaisanterie faite, et faite par moi, elle est indispensable.
Je me suis trouvé quelquefois embarrassé en ne voyant parmi les convives que des figures respectables, de vénérables cheveux blancs et des physionomies intelligentes. Eh bien, quelqu’un se dévouait.
Une seule fois, comme la formule sacramentelle se faisait attendre, comme la plaisanterie sur le chat n’arrivait pas, je fis comme il est d’usage au théâtre, quand un rôle ne peut être rempli à cause de l’absence ou de l’indisposition subite d’un acteur: quelqu’un lit le rôle.
Je me résignai à faire la facétie du chat avec une assez grande tristesse. Tout le monde rit beaucoup, et un magistrat me dit:
—Ah! monsieur, vous me l’avez volée, j’allais la dire.
Quand on vient à parler de magnétisme, on vous fait inévitablement la question que voici:
—Y croyez-vous?
Si vous êtes esprit fort, vous répondez:
—Ah! pour qui me prenez-vous?
Si, au contraire, vous avez pris dans le monde le rôle d’un poëte rêveur et intime, vous affirmez que vous avez une confiance aveugle dans le magnétisme.
Il ne manque à la question, comme aux deux réponses, qu’une seule chose, un détail. C’est que le questionneur et ceux qui lui répondent sachent de quoi il est question.
Quand la Fontaine allait demandant à tout le monde: «Comment trouvez-vous Barruch?» on lui répondait généralement: «Qu’est-ce que Barruch?» au lieu de dire: «Je le trouve sublime,» ou: «Je le trouve ennuyeux.»
Croyez-vous au magnétisme?
Qu’entendez-vous par le magnétisme? Est-ce un fluide invisible, mystérieux, qui fait que la première fois qu’on voit une personne, on se sent repoussé ou attiré par elle, qui fait que nous reconnaissons nos amis que nous n’avons jamais vus, comme le chien reconnaît les voleurs qu’il rencontre pour la première fois?
Un homme qui a beaucoup aimé les femmes me disait un jour:
—Chaque homme a son harem dispersé dans le monde: il en reconnaît chaque femme à quelque instinct impossible à expliquer; mais il les reconnaît aussi sûrement que le berger reconnaît, dans dix troupeaux confondus, ses moutons marqués d’une raie rouge ou bleue... En entrant dans un salon, ajoutait cet homme, je vois du premier coup d’œil les femmes qui sont de mon harem dispersé, et celles auprès desquelles je perdrais mon temps et mes soins. Avec les secondes, je suis simplement poli; aux premières, je dirais volontiers: «Enfin je te trouve! et toi, me reconnais-tu?»
Un homme nous a déplu, sans cause, sans raison, sans prétexte; son gilet nous blesse, ses cheveux nous offensent. Cependant, comme l’homme s’est appelé lui-même animal raisonnable (on aurait peut-être dû dire raisonneur), on s’informe, on apprend que c’est un très-brave homme que celui pour lequel on ressent une si grande antipathie; il passe pour bon, simple, généreux.
On veut lutter contre ce sentiment qu’on trouve injuste; on lui adresse quelques prévenances, on se lie avec lui.
Eh bien, cet homme vous est plus tard funeste en quelque chose: il n’est pas mauvais en général; mais il est mauvais pour vous; il vous est contraire. Peut-être est-ce à cause d’une ressemblance. Vous avez les mêmes angles, ils se heurtent au lieu de s’emboîter.
Appelez-vous magnétisme cette foudre continue qui sort des yeux de cette femme, dont le regard perce le vôtre et vous fait éprouver une douceur voluptueuse?
Appelez-vous magnétisme cette puissance que l’homme de cœur, qui n’avait peur que d’avoir peur, exerce sur le spadassin, quand ils ont tous deux l’épée à la main?
Appelez-vous magnétisme ce double regard dont la rencontre est pour le vrai jaloux, pour le jaloux raisonnable, un adultère complet, après lequel il reste quelque chose à faire pour l’amour, mais rien contre le mari?
Si c’est cela, je pense que personne ne le peut nier...
Mais entendez-vous par le magnétisme l’art de dire la bonne aventure d’une façon nouvelle, l’art de faire les cartes sans cartes?
Pour cela, je pense qu’on peut croire aux somnambules juste comme aux autres diseuses de bonne aventure, et aux autres tireuses de carte.
Entendez-vous par le magnétisme l’art de lire dans votre pensée par une communication mystérieuse de cerveau à cerveau, de mêler deux existences par le partage de la vie, de façon à ce que l’un éprouve ce qu’éprouve l’autre?
C’est l’exagération, ou plutôt la régénération et la continuité des choses qui nous apparaissent incomplétement et par intervalles.
Appelez-vous magnétisme le don des langues et de toutes les sciences donné par l’imposition des mains, par quelqu’un qui n’a pas ce qu’il donne, au moyen de quelques grimaces et contorsions bizarres?
Cela devient plus difficile.
Appelez-vous magnétisme voir sans les yeux, lire par le dos?
Vouloir par la volonté d’un autre, et sentir par ses sensations?
Devenir, au gré d’autrui, insensible à la douleur physique la plus atroce?
Il y a, dans tout cela, des choses qui sont fort proches de celles que nous croyons, et d’autres qui en sont fort éloignées.
Mais doit-on accepter les unes à cause des autres, ou les rejeter toutes par la même raison?
Doit-on refuser de croire une chose parce qu’elle est extraordinaire?
Mais nous admettons par l’habitude cent choses plus extraordinaires que celles que nous nions comme impossibles.
L’invraisemblance n’est pas beaucoup plus le faux que le vrai. La vie est plus incompréhensible que le magnétisme, qui est une modification de la vie.
La pensée et le songe, ce ruminement confus de la pensée, qui les a expliqués?
Donc, il faut croire.
Malheureusement, le magnétisme, comme science, est difficile à étudier pour l’homme de foi.
Il est placé entre la science légale des corps constitués, qui nie avec préméditation et dessein formé; et le charlatanisme, qui affirme et exploite pour de l’argent.
Je sais que des faiseurs de tours, Philippe ou Robert Houdin, et surtout le vicomte de Caston, exécutent des choses aussi surprenantes que les plus surprenants effets du magnétisme.
Certes, quand ces messieurs tirent de la poche de leur gilet un grand bocal plein d’eau et de poissons rouges, quand ils opèrent tous les phénomènes de la seconde vue, il est évident qu’ils ont une lucidité plus grande qu’aucun somnambule, et qu’ils nous laissent aussi étonnés que nous l’ayons jamais été par Alexis ou par mademoiselle Pigeaire.
Ainsi, à quoi servent les corps constitués et les académies?
L’Académie de médecine, si les magnétiseurs sont des charlatans et des jongleurs, ne doit-elle pas démasquer la fourberie d’une façon si complète, que ces messieurs ne puissent plus donner de séances que sur les tréteaux des boulevards?
Si les opérations sont vraies, c’est immense, c’est bouleversant, c’est dangereux: la science doit s’en emparer et les régler; si c’est faux, c’est une fourberie très-adroite et très-effrontée, dont sont dupes beaucoup de bons esprits.
C’est une question qui ne peut rester en suspens, et les académies et les corps savants doivent être sommés de la rendre complètement claire.
Pour moi, voici ce que j’ai vu successivement en diverses circonstances.
M. Esq***, un jeune poëte, s’occupait de magnétisme. Il amena un jour chez M. V. H. un sujet qu’il endormit facilement; la somnambule avait lu, disait-on, dans des séances précédentes, des phrases entières, avec un bandeau sur les yeux. Comme on suspectait le bandeau, et qu’on aimait mieux croire à certaines exagérations de la vue qu’à la vue sans les yeux, on proposa, au lieu de cacher les yeux, de cacher le livre.
On présenta à lire à la somnambule des mots écrits et cachés sous d’épaisses enveloppes; elle préféra avoir une attaque de nerfs et donner des coups de pied dans l’estomac de son magnétiseur.
J’ai vu ensuite mademoiselle Pigeaire.
La mère de mademoiselle Pigeaire lui mettait sur les yeux un bandeau de velours noir; on en collait les bords sur ses joues avec du taffetas gommé. Après de longs efforts et quelques contorsions suspectes, mademoiselle Pigeaire finit par déchiffrer deux ou trois mots.
On me proposa de jouer aux cartes avec elle. En jouant, je retournai une carte; elle me dit:
—Monsieur, la carte est retournée.
Le public d’applaudir; en quoi le public avait tort.
Je lui dis:
—Mademoiselle, ou vous voyez à travers un bandeau épais, auquel l’épaisseur de la carte n’ajoutera pas une grande difficulté; ou vous voyez, comme vous le prétendez, sans le secours des yeux, et alors il importe peu pour vous que la carte soit d’un côté ou de l’autre, sur la table ou dans ma poche.
Mademoiselle Pigeaire ne put nommer la carte.
En général, elle n’hésitait pas pour dire ce qui se passait au loin, mais elle éprouvait beaucoup de peine pour désigner des choses présentes, à peu près comme la plupart des médecins, qui sont si forts sur la peste et la lèpre qui n’existent plus, et qui échouent contre les cors aux pieds et les rhumes de cerveau.
J’ai la conviction que mademoiselle Pigeaire, qui, dans l’origine, avait dû présenter certains phénomènes électriques et magnétiques, se voyant l’objet d’une grande curiosité, les avait exagérés, puis en avait feint d’autres, et je crois qu’elle trompait un peu ses parents.
J’ai vu au Havre le somnambule le plus lucide dont on ait parlé: c’est Alexis, que magnétise M. Marcilli.
Les assistants lui firent dire un peu trop de bonne aventure; mais il m’étonna beaucoup dans les réponses qu’il fit: quelques-unes auraient pu être faites par n’importe qui, grâce à la complaisance involontaire avec laquelle certaines femmes impatientes l’aidaient sans s’en apercevoir; d’autres sont à peu près impossibles à expliquer.
D’abord, il fit tout ce que mademoiselle Pigeaire n’avait pu faire: les yeux bandés, il reçut cinq cartes d’un assistant qui en prit cinq.
Alexis joua la partie d’écarté les deux jeux retournés sur la table, et désignant à son adversaire, qui ne voyait pas son jeu, la carte qu’il devait prendre pour répondre à celle qu’il jouait.
—Monsieur, vous avez la dame de carreau, la deuxième à gauche... Monsieur, avez-vous le huit de trèfle? La première à droite... Monsieur, vous n’avez pas de pique; coupez avec votre valet d’atout.
Une femme lui dit:
—En sortant de chez moi, j’ai mis, sur la table de mon salon, un objet qui n’y est pas d’ordinaire; le voyez-vous?
Alexis répondit qu’il le voyait; et, après de longues hésitations et des questions nombreuses, faites par lui-même, il répondit:
—C’est un cygne empaillé.
Mais il avait demandé si c’était un meuble, si c’était un animal, si cela était vivant. Je crois que j’aurais deviné comme lui.
On lui présenta une bague, et il dit deux mots qui se trouvèrent écrits dans la bague.
Comme on le laissait un peu seul, je m’approchai de lui et lui livrai ma main; il toucha une bague que je porte, et me dit:
—Cette bague vous a été donnée par une personne qui est morte. Est-ce une femme? ajouta-t-il.
—Non.
—Alors c’est votre père.
Je sentis un froid à la racine des cheveux, et je ne lui fis plus de question. Comme je m’éloignais, il ajouta:
—S’il n’y avait pas de monde, j’aurais quelque chose à vous dire.
Je ne l’ai pas revu.
Un jour, j’assistai à une séance de magnétisme chez M. Lafontaine.
Il amena une jeune servante et l’endormit. M. Lafontaine annonça qu’il ne s’agissait pas de montrer de la lucidité, mais de l’insensibilité; en un mot, de provoquer à volonté un état de catalepsie pendant lequel le sujet pourrait souffrir les opérations les plus douloureuses, non seulement sans s’en apercevoir, mais encore sans en garder ensuite le moindre souvenir. Il magnétisa les bras et les jambes de la jeune fille, qu’il appelait Marie; ses bras et ses jambes prirent une grande rigidité. J’essayai de faire fléchir les bras; mais il me sembla que je risquais de les casser.
M. Lafontaine annonça alors que l’insensibilité était complète quoique la somnambule parlât et répondît à toutes les questions que lui faisaient le magnétiseur ou les personnes que, disait-il, il mettait en rapport avec elle.
Il lui ficha des aiguilles sur les mains, sur le front, il lui traversa la main avec une aiguille: mais je sais qu’en certaine partie de la main, on peut le faire à toute personne éveillée sans qu’elle en ressente de douleur. Il lui traversa le sourcil avec une autre aiguille, et, comme le sang coulait avec une certaine abondance, il l’arrêta au moyen de passes et de l’imposition du doigt.
Il m’offrait de ficher moi-même des épingles sur la patiente; je n’ai pas besoin de dire pourquoi je préférai lui chatouiller les lèvres avec une plume: elle resta impassible, sans la moindre contraction.
Il lui fit respirer du soufre allumé, puis de l’ammoniaque, qu’il lui ordonna d’aspirer fortement; elle obéit, et aucun muscle de son visage ne trahit la moindre gêne ni la moindre sensation.
M. Lafontaine fit alors de nouvelles passes ayant, dit-il, pour but d’augmenter encore l’état électrique de Marie. Quelqu’un joua un air d’église sur un piano: elle parut surprise, un sourire ineffable s’épanouit sur son visage; elle joignit les mains et se leva, ses genoux fléchirent, son sein s’agita; graduellement elle arriva à une extase extraordinaire; elle murmurait les mots de «Seigneur!» et de «Mon Dieu!»
M. Lafontaine lui parlait et elle ne l’entendait plus; ses yeux fixes, pleins d’un feu humide, semblaient contempler le ciel ouvert; de grosses larmes coulaient sur ses joues. Cette fille, d’un visage insignifiant, d’une forme commune, devint tout à fait belle; ses attitudes étaient nobles, son regard inspiré.
On lui mit une bougie, non pas devant, mais sur les yeux, au point de lui brûler les cils, sans qu’elle semblât s’en apercevoir, sans qu’elle manifestât la moindre sensation causée par la flamme ni par la chaleur, sans que sa paupière frissonnât. On lui tira aux oreilles des capsules fulminantes, on lui ficha des épingles sur le front; son extase allait toujours croissant; elle tomba à genoux en s’écriant:
—Seigneur... viens!
Tout à coup le musicien changea de rhythme et joua un air de danse. Marie parut surprise, inquiète, contrariée; elle semblait se cramponner aux sensations nouvelles et contraires qui s’emparaient, qui s’évanouissaient d’elle malgré sa volonté; puis elle céda: au sourire extatique succéda un sourire de paysanne au bal; elle redevint une fille commune, assez laide, et elle dansa.
Puis le musicien se leva et quitta le piano. A l’instant même elle s’affaissa et serait tombée par terre si on ne s’était empressé de la retenir; mais on ne put l’empêcher de s’étendre sur le tapis, et elle eut une crise nerveuse fort semblable au commencement d’une crise d’épilepsie. M. Lafontaine la calma avec quelque peine. Cependant elle était toujours en état de somnambulisme; on lui demanda si elle souffrait, et, au milieu des convulsions, elle répondit que non.
La musique reprit: elle se calma à l’instant et retomba dans l’état extatique qui nous avait frappés auparavant.
Pendant ce temps, une vieille dame, très-fervente à l’endroit du fluide animal, ou vital, comme l’appelle M. Lafontaine, me faisait une querelle; elle prétendait que j’avais parlé à la somnambule, que je m’étais mis en rapport avec elle, et que le combat de mon fluide avec celui de M. Lafontaine avait causé la crise nerveuse; j’excusai de mon mieux et moi et mon pauvre fluide. M. Lafontaine eut l’indulgence d’assigner une autre cause à la crise de Marie, et de l’attribuer à la cessation brusque de la musique, effet, du reste, ajouta-t-il, très-difficile à éviter; et mon fluide fut déclaré non coupable, à ma grande satisfaction.
Si tout ceci est une comédie, c’est bien joué, et Marie laisse bien loin derrière elle tout ce qu’il y a d’actrices au théâtre.
Marie, réveillée, eut l’air de n’avoir la conscience de rien de ce qui s’était passé, et on mit sur la sellette à sa place un vieux sourd-muet, qui, après des passes et des insufflations prolongées et énergiques, entendit et répéta les mots bonjour et pantalon.
Mais, comme il y a beaucoup de sourds-muets qui entendent et parlent un peu à différents degrés, et comme il ne put expliquer clairement sa situation antérieure, le fait reste sans conclusion.
Voilà ce que j’ai vu un jeudi, à huit heures du soir, chez M. Lafontaine, rue Neuve-des-Mathurins.
Maintenant, que cela s’explique de différentes façons, que l’influence exercée par M. Lafontaine sur Marie consiste à reproduire à volonté chez elle une crise, effet d’une catalepsie naturelle à laquelle elle serait sujette; ou que ce soit la plus effrontée et la mieux jouée des comédies, ce qui ne paraîtra vraisemblable à aucune des personnes qui y ont assisté: il y a certes de quoi frapper des esprits même peu portés à la crédulité, et, je le répète, le devoir de l’Académie de médecine, son devoir impérieux, est de reconnaître et d’étudier ce phénomène ou de démontrer la supercherie de telle façon que personne n’en puisse être dupe à l’avenir.
Pour moi, j’ai vu des choses extraordinaires et je les raconte. J’attends.
Je terminerai ce récit par une histoire ayant trait au magnétisme, et que je vole tout simplement à M. Emile Deschamps; malheureusement, je n’ai pu retenir que le fond de l’anecdote, et je ne puis lui voler la bonhomie spirituelle et malicieuse avec laquelle il la raconte.
Une jeune fille avait une mauvaise santé, sans être précisément malade; son état ne présentait les symptômes d’aucune maladie classée et ayant, de par la Faculté, droit de bourgeoisie chez les mortels. Les médecins allopathes, homœopathes, hydropathes, etc., prétendaient que cela se passerait; ils ordonnaient un peu de patience et beaucoup de distractions.
Un ami de la famille parla de magnétisme avec beaucoup d’enthousiasme; il raconta des cures merveilleuses, des phénomènes, des miracles. Malgré certaines répugnances, on se laissa convaincre, et l’on fit venir un magnétiseur.
C’était à la fin du jour, dans un jardin, sous une épaisse allée de sycomores; au bout d’un quart d’heure, la jeune personne était endormie; au bout de vingt minutes, elle commençait à répondre aux questions du magnétiseur, lorsqu’un domestique, accouru en toute hâte, demanda celui-ci et lui dit quelques mots à l’oreille.
—Pardon, dit-il à la famille, un événement inattendu me force à courir chez moi; je reviens dans dix minutes. Attendez-moi, j’ai mon cabriolet à votre porte.
Il part.
Les dix minutes sont bientôt passées; il s’écoule un quart d’heure, une demi-heure, une heure.
L’ami, très-expert dans les pratiques du magnétisme, dit:
—C’est fâcheux qu’il ne l’ait pas réveillée avant de partir.
Au bout d’une heure et demie, on envoie chez le magnétiseur. On répond qu’il n’est resté que dix minutes chez lui, qu’il était fort ému, qu’il a fait un paquet d’un peu de linge et de quelques hardes, qu’il s’est fait conduire au chemin de fer de Rouen.
On couche la jeune fille, on convient de ne rien dire ni à personne ni à elle-même. Le lendemain matin, on n’avait pas de nouvelles. Le surlendemain, on reçoit une lettre du Havre.
Le médecin annonçait que sa femme lui avait été enlevée par un perfide ami; qu’ils avaient pris, en partant, sa caisse tout entière; qu’il était à leur poursuite. Il regrettait vivement l’embarras dans lequel il les avait laissés.
Que faire?
L’ami disait:
—Au moins, s’il avait mis quelqu’un de nous en rapport avec elle, on l’aurait réveillée.
—Et que faisait la jeune fille?
—La jeune fille buvait, mangeait, causait, comme de coutume; il n’y avait rien de changé à ses habitudes, et bien heureusement, car cela rendait facile aux parents de lui cacher la triste position dans laquelle elle se trouvait.
—Mais alors elle ne dormait pas?
—Certainement que si, puisque le magnétiseur ne l’avait pas réveillée.
—C’est juste.
Il se passa un an, les parents étaient fort tristes, fort abattus: on n’avait aucune nouvelle du disciple de Mesmer; il n’était pas revenu à Paris; on ne savait où il était.
Un parti se présente; les parents et l’ami se réunirent, se consultèrent. Doit-on avertir le futur époux de l’état dans lequel se trouve la fille qu’il demande?
La probité, la sévère probité dit qu’on ne peut s’en dispenser. Mais s’il allait s’effrayer! et qui ne s’effrayerait pas à sa place?
C’est un mariage très-avantageux, très-convenable sous tous les rapports.
On fait taire la probité; on ne dit rien; le mariage se conclut.
—Et comment était la jeune femme?
—Comme de coutume. Il fallait savoir ce qui en était; sans cela, on ne se serait douté de rien.
Au bout d’un an, elle allait avoir un enfant.
Le mari était enchanté. Cependant les parents, qui étaient honnêtes au fond, souffraient d’un pareil état de choses; leur conscience était bourrelée quand le mari les remerciait de son bonheur. Dix fois la vérité fut sur leurs lèvres, dix fois ils la retirèrent.
—Et la jeune femme?
—Elle allait fort bien; elle eut un second enfant. Un jour, on apprend que le médecin s’est fixé à Provins.
Les parents, au comble de la joie, lui écrivent avec instances de venir à Paris. Il répond et s’excuse sur de nombreuses occupations.
Une correspondance s’engage: les parents insistent; le magnétiseur résiste. Il finit par mettre son déplacement à un prix exorbitant. Que faire? il fallait bien en passer par où il voulait; on était à sa discrétion. L’état de la jeune femme ne pouvait durer éternellement; le secret, caché jusque-là au mari, pouvait être révélé à chaque instant. On accorde ce que le médecin exigeait. Il arrive, il se loge auprès de la maison, et, un jour que le mari est à la chasse, on le prévient.
Il arrive; on avait défendu la porte: on était sûr de ne pas être troublé.
L’ami seul, qui était dans le secret, assistait à l’opération.
Le magnétiseur dégage le fluide; il descend les mains du front à l’épigastre de la somnambule, en les secouant pour se débarrasser du fluide qu’il enlève; il la réveille.
—Et quelle différence cela amena-t-il chez la jeune femme?
—Aucune, au point que le mari ne s’aperçut de rien.
—Mais alors qui vous dit qu’elle ne dormait plus?
—Quelle tête dure vous avez! Certainement qu’elle ne dormait plus, puisque le magnétiseur l’avait réveillée.
—C’est juste.