Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme
Chapitre IV
Il n’y a que les imbéciles qui ont de l’esprit pour leur domestique ou pour leur coiffeur. Il n’y a que les sots, les gens qui ne se sentent pas, qui peuvent se consoler de laisser voir les secrets mouvements de leur cœur à des gens indifférents ou incapables de les comprendre.
Les deux époux étaient bien persuadés, chacun pour sa part, que l’autre ne comprendrait pas ce qui se passait en lui, et jamais leur conversation n’avait été si décousue ni portant aussi exclusivement sur des futilités.
Roger alors jeta les yeux autour de lui et se trouva misérablement isolé: Marthe, qui tenait la place de tant de bonheur qu’elle ne donnait pas; Léon Moreau, qui, au milieu des habitudes et des plaisirs de Paris, oubliait l’exilé et ne prenait pas le temps de lui répondre; tous ces étrangers avec lesquels il n’avait rien de commun. Il ne tarda pas à se trouver dans cette situation d’esprit où l’on ne désire rien, où la terre ni le ciel ne peuvent plus rien pour nous: la cervelle devient de plomb, on ne peut plus ni désirer ni se souvenir; les idées sont vagues, inertes, à demi effacées.
IV
C’est dans ces moments que le moindre incident qui vient tirer de cette torpeur léthargique est reçu avec reconnaissance. Roger se crut sauvé quand on lui apporta une énorme lettre de Paris. Il la pesa dans la main et se réjouit en pensant qu’il y avait pour plus d’un quart d’heure de lecture; il se prépara à jouir en gourmet de cette distraction; il remit du bois au feu et ouvrit le paquet.
Léon Moreau à Roger.
«Je t’envoie, mon cher Roger, une lettre que j’ai reçue à l’adresse de ton nom de guerre, de ton nom poétique. Depuis ton départ, j’ai constamment ouvert les autres, qui me semblaient des lettres d’affaires; mais celle-ci, à en juger par l’écriture fine et les lignes serrées, a quelque chose de plus intime qui me détermine à te la faire passer. D’ailleurs, les blessures de ton cœur doivent être aujourd’hui cicatrisées, et tu ne seras peut-être pas fâché de faire une épreuve sur toi-même et de voir quelle impression produira sur toi un regard en arrière. J’espère aller cet hiver avec toi. Vous devez avoir des bécassines. Tu me donneras tes commissions pour Paris, etc.»
MMM. à Vilhem.
«Monsieur, je vous écris, et peut-être j’aimerais mieux ne pas vous écrire; peut-être déchirerai-je cette lettre aussitôt qu’elle sera terminée.
«J’ai lu vos ouvrages, monsieur, et il m’a semblé qu’il m’était donné d’y voir bien des choses que tout le monde n’y voit pas; il m’a semblé que certaines pages, qui exprimaient si bien des idées et des douleurs confuses qui m’ont si souvent traversé le cœur, avaient été écrites exprès pour moi. Il m’a semblé que ces livres, destinés à tous, n’étaient réellement à leur adresse que dans mes mains. Je les sais presque par cœur; je les relis à chaque instant; quand je suis triste, je sais où trouver les passages où il y a une tristesse semblable à la mienne, je les relis, je pleure avec vous, et je me sens consolée; ma tristesse même me devient chère, et j’en aime presque les causes. Quand je suis heureuse, je relis ces descriptions avec tant d’amour, et je place mon bonheur dans les endroits où vivent vos héros. Il y a surtout dans un de vos livres une petite romance d’une simplicité, d’une suavité qui me charme au delà de toute expression; j’ai essayé sur ces paroles, pour les chanter, tous les airs de mon répertoire; eh bien, aucun ne me satisfait entièrement. Sans doute, monsieur, vous avez fait ces paroles sur un air; pourriez-vous m’en donner la musique? J’y attache quelque chose de presque sacré. Je ne les chante que quand je suis seule.
«Mais que penserez-vous de moi, monsieur, de moi qui vous écris ainsi sans être connue de vous et sans vous connaître autrement que par vos livres? Je ne sais trop comment excuser à vos yeux cette démarche inconsidérée; je ne sais comment l’excuser à mes propres yeux..........
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«Je viens de passer un quart d’heure tenant ma lettre dans les mains, prête à la déchirer, et je ne l’ai pas fait. Il me semble, monsieur, qu’on peut agir différemment avec vous autres, poëtes, qu’avec le commun des hommes. D’ailleurs, j’ai trouvé pour moi-même les raisons qui justifient ma démarche.