Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme
Chapitre XIV
»Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous aiderai à triompher de ses résistances: je trahirai dans l’intérêt de votre triomphe les secrets du cœur des femmes.
»Vous l’aimez. Eh bien, pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi cacher vos vertus? L’amour conjugal est une des plus respectables choses du monde; il y a une lâcheté grotesque à nier les vertus que l’on a et à se parer des vices que l’on n’a pas.
»Vous vous établissez en don Juan, et vous pouvez être le modèle des époux et des pères de famille; laissez-vous donc être vertueux; je serai quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distraction au milieu de ces excellents sentiments.
»Adieu.»
XIV
Roger relut cette lettre plusieurs fois pour s’expliquer le mouvement d’impatience qu’elle lui avait donné d’abord. L’inconnue dissimulait mal sa mauvaise humeur; Roger voyait qu’à son insu elle l’aimait d’une manière beaucoup moins exceptionnelle qu’elle ne voulait le faire croire. Il s’irrita contre les femmes en général; il se mit à nier l’amitié; en quoi il ne nous paraît pas avoir tout à fait tort.
L’amitié entre deux personnes de sexe différent n’est rien, ou est de l’amour. Dans l’amitié ordinaire, un ami procure à son ami tous les bonheurs qu’il dépend de lui de lui procurer; il lui cède sa stalle au théâtre, il lui prête son cheval, il joue aux échecs avec lui, etc., etc.
Mais, si vous avez une femme pour amie, qu’elle n’ait ni stalle à vous céder, ni cheval à vous prêter, et que vous ne soyez pas disposé à jouer aux échecs, il peut arriver que, dans une soirée, aux deux coins du feu, ainsi que les amis en passent de si excellentes, vous n’ayez plus d’histoires à lui raconter, et qu’elle ait disposé en votre faveur de toutes celles qu’une femme raconte; alors ne pouvez-vous sentir un désir de passer vos mains dans les ondes de ces longs cheveux? ne sentirez-vous pas une secrète attraction qui portera ces cheveux à vos lèvres, ou vos lèvres à ces cheveux? n’aimerez-vous pas quelquefois à regarder ces doigts effilés, à tenir cette petite main douce dans votre main? car l’amitié ne durcit pas les mains des femmes, et n’éteint pas ce feu qui se communique si rapidement, que la poitrine en sent une subite commotion, qu’il semble que les veines s’ouvrent et que le sang de l’un gonfle les veines de l’autre et remonte au cœur.