Mon mari
Épilogue
C ette semaine, j’ai fait fort. Son carnet en témoigne. Tout y est : même ma main que je retire de la sienne sur le canapé bien qu’elle essaie de me la reprendre à trois reprises. Ma petite femme note tout. Elle se donne tellement de mal.
Ce que j’ai préféré, c’est la réveiller en pleine nuit pour lui dire que je l’aimais. La voir rayonner de bonheur le lendemain, avant de m’appeler en panique quelques heures plus tard pour me demander confirmation. Évidemment, et comme chaque fois, j’ai nié tranquillement. Je la vois devenir folle quand je fais ça.
C’est incroyable quand j’y pense : tu peux quand même croire tes oreilles, je te l’ai répété trois fois, aie davantage confiance en toi, ma chérie, gagne en assurance, ce n’est pas possible de douter de toi à ce point. La vulnérabilité de ma femme est vertigineuse : jusqu’où vais-je pouvoir aller avant qu’elle réagisse ? Est-ce qu’elle ne m’opposera jamais la moindre résistance ? Est-ce qu’elle finira, un jour, par se révolter ?
Je dois admettre que je l’ai poussée à bout ces derniers jours : mes regards insistants à la jolie serveuse du restaurant italien mercredi midi, m’endormir sans un mot pour lui souhaiter bonne nuit en plein milieu d’une conversation, lui faire très peur ce matin en lui glissant l’air de rien qu’il faudra qu’on trouve un moment pour parler. Et puis, je n’ai pas été tendre chez Louise et Nicolas. Mais pour être honnête, je ne pensais pas qu’elle serait aussi vexée pour une histoire de clémentine. Je trouvais vraiment que ce fruit lui correspondait bien. C’est délicieusement acidulé, et on pourrait en dévorer mille sans se lasser.
Cette semaine a été particulièrement intense, je reconnais, mais disparaître avec Pierre pendant l’anniversaire de notre fille, sérieusement ? J’ai vraiment eu peur que quelqu’un les aperçoive sortir de la salle de bains ; ce n’était pas très malin, la fenêtre du couloir donne sur le jardin.
Je ne lui en veux pas – j’aurais dû anticiper que draguer avec autant d’insistance sa meilleure amie sous ses yeux risquerait de la faire vriller. Et comme chaque fois, je lui ai fait l’amour le soir même. Je le fais systématiquement quand elle couche avec un autre homme. Je marque mon territoire, et c’est aussi une manière pour moi de dire silencieusement à ma femme que je lui pardonne.
La semaine prochaine, j’aurai un comportement exemplaire. Aucune ligne dans le carnet, pas le moindre faux pas. Et pourquoi pas un léger excès de zèle : une déclaration d’amour impromptue et un très beau cadeau. Elle doit déjà être au courant pour Venise puisqu’elle passe son temps à fouiller dans mes mails – mais ça fera l’affaire.
Le secret pour garder le rapport de force à mon avantage est de jouer avec les variations d’intensité : si toutes les semaines étaient comme celles-ci, elle serait épuisée et finirait par ne plus rien ressentir. Alors, après une semaine de plus en plus éprouvante – le tempo doit aller crescendo du lundi au dimanche –, je dois la ménager. Pour lui faire relâcher la garde. Qu’elle se surprenne à relativiser – mon mari et moi avons de beaux moments –, à culpabiliser, même : comment ai-je pu lui en vouloir à ce point alors que c’est un mari aussi aimant ?
J’ai besoin d’instaurer un climat serein entre nous pour mettre en place ma dernière stratégie. J’ai découvert cette semaine une nouvelle contraception masculine, c’est ça qui m’a donné l’idée de lui proposer de faire un troisième enfant : une méthode thermique et réversible qu’il sera facile de lui dissimuler, grâce à laquelle ma femme croira qu’elle est devenue stérile – ou pire, déjà ménopausée. Ça va l’angoisser pendant des mois de ne pas pouvoir me donner ce que je veux – elle va mourir d’inquiétude que je la quitte pour une femme plus jeune capable de me faire un enfant. Je vais peut-être utiliser cette méthode contraceptive quelques mois ; et quand elle ne s’y attendra plus, je la mettrai enceinte. En plus, cet enfant, elle l’aimera moins si je le lui donne tout de suite – et on sait tous les deux que la maternité n’est déjà pas son fort. En y réfléchissant, il me ferait plaisir ce troisième enfant, voir Nicolas et Louise aussi heureux m’a donné envie.
Pas de carnet ni de système codifié pour moi, je laisse ça à ma femme. J’agis au gré de mes envies – je fais ce dont j’ai envie. Je la retrouve quand elle me manque, je m’éloigne quand elle m’agace. La voir prête à tout pour moi est confortable. Confortant aussi, sécurisant surtout. Aucune femme ne m’aimera jamais comme elle. C’est ma femme.
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