Mon mari

Maud Ventura · Chapitre 3 sur 12

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Mon mari

Mardi

 

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I l y a quinze ans, quand j’ai remarqué que l’homme avec qui je venais de passer la nuit dormait comme moi le poignet replié près de son visage, je me suis demandé comment interpréter cette coïncidence. Était-ce un trait de personnalité que nous avions en commun qui se manifestait ainsi ? Les gens qui dorment le poignet en angle droit se reconnaissent-ils entre eux ? On dit que ceux qui dorment sur le dos sont sociables, que ceux qui se mettent sur le ventre sont frustrés sexuellement, que ceux qui se positionnent sur le côté sont confiants. Mais on ne dit rien de ceux qui dorment le poignet cassé : partagent-ils, eux aussi, une communauté ? Quinze ans après cette première nuit, je continue à m’interroger sur ce point commun que nous partageons avec mon mari lorsque nous sommes endormis.

Il est encore tôt quand un rayon de soleil vient se déposer au commencement de son aisselle. On dirait un tableau aux jeux d’ombres parfaitement maîtrisés. Caravage n’aurait pas trouvé meilleur modèle que mon mari, avec ses longs cils noirs posés tout en haut de sa joue et la moiteur au creux de son cou. Plus que tout le reste, la chaleur de son corps au petit matin m’a toujours bouleversée (à combien peut monter la température ambiante sous une couette en plumes ? Le microclimat de notre lit semble parfois frôler les 50 °C, mais est-ce physiquement possible ?). Et puis il y a son sourire. La nuit, on dirait que mon mari est sur le point d’exploser de rire, qu’on lui raconte une anecdote qu’il trouve très drôle entre deux rêves. Cette caractéristique, je ne crois pas que nous la partagions, mais c’est forcément une bonne nouvelle. Un homme malheureux ne sourit pas lorsqu’il dort.

J’approche ma main, mais suspends mon mouvement avant que mes doigts ne glissent dans ses cheveux. Sur l’oreiller, une fine traînée de pellicules semblable à la chute des premières neiges. Il m’arrive souvent de m’attendrir devant ces flocons retrouvés dans notre lit ou sur le col d’une chemise. Suis-je bizarre d’être aussi touchée par les pellicules de mon mari ? Mais j’imagine que l’amour se nourrit de traces laissées sur un vêtement ou un drap, et que toutes les amoureuses du monde s’en émeuvent.

Mon mari continue à dormir jusqu’à la sonnerie de son réveil, alors même que j’ai ouvert les volets de la chambre depuis un moment. Pourtant cela fait des années qu’il clame haut et fort qu’il ne peut dormir que dans le noir complet. Moi j’ai toujours préféré dormir les volets ouverts. Les heures sombres me désorientent plus qu’elles ne me reposent. Mais ma préférence ne pèse pas lourd face au besoin d’obscurité de mon mari. Alors, quand j’ai commencé à partager son lit, cette concession était toute naturelle. Ce n’est quand même pas grand-chose. Mais ce matin, je suis bien obligée de constater que mon mari me ment : il n’a visiblement aucun problème pour dormir avec de la lumière.

Alors qu’il émerge doucement, mon mari s’approche de moi, mais je me retourne à temps pour échapper à ses bras. C’est la règle, je ne dois pas céder. Hier soir, il s’est endormi sans me souhaiter bonne nuit, il n’y a aucune raison qu’il profite de mes caresses au réveil. Et il n’est pas question que je relâche la garde. Surtout pas un mardi.

Le mardi est un jour belliqueux. Pas besoin de chercher des explications compliquées : sa couleur est le noir et son étymologie latine nous apprend que c’est le jour de Mars, le dieu de la Guerre. La prise de la Bastille a eu lieu un mardi. Le 11 septembre 2001 aussi. Le mardi est toujours un jour dangereux – ce qui m’inquiète d’autant plus que ce soir nous avons un dîner auquel je n’ai déjà aucune envie d’aller, et que tout le monde sait que les soirées mondaines sont rarement des rendez-vous pacifiques.

Ce matin, mon mari est le dernier à avoir utilisé la douche, j’en reconnais immédiatement la tiédeur. J’aime mes douches plus chaudes que lui, mais je prends plaisir à me laver avec cette eau que je n’ai pas choisie, dans un monde de quelques degrés inférieurs au mien.

Au moment où je m’enroule dans ma serviette, un courant d’air me fait frissonner. J’applique de l’huile dans mes cheveux, de la crème sur mes jambes, un peu de parfum au creux de mon cou. Mais au contact de ma peau, les effluves hypnotisants se transforment en une fragrance légère et fleurie. J’ai acheté ce parfum après l’avoir senti sur une autre femme pendant une soirée. Même à travers l’odeur des cigarettes et du vin, il m’a immédiatement évoqué un puissant philtre d’amour – une fragrance envoûtante et extrêmement sensuelle. Je me suis glissée dans la salle de bains de notre hôte pour découvrir le nom de ce dangereux poison, et j’ai pris en photo le flacon facetté que je ne connaissais pas (un petit parfumeur hors de prix). Hélas, dès les premières pulvérisations, la terrible vérité : ce parfum n’a plus rien de sulfureux quand je le porte moi. Je n’ai jamais réussi à me débarrasser de ma rassurante odeur de propre. Mon mari me surnomme depuis des années « ma douce » quand je me rêve en femme fatale.

Une odeur de café et de chocolat chaud monte du rez-de-chaussée. Dans la cuisine, mon mari se presse une orange. À la radio, on entend les chroniqueurs défiler dans le studio. Je bois mon premier café pendant la revue de presse : je suis à l’heure.

Les enfants nous rejoignent à la table du petit déjeuner. Mon fils et ma fille font toujours leur apparition en même temps. Est-ce qu’ils se concertent avant de descendre ? Systématiquement, c’est aussi par deux que je les vois disparaître après les repas pour aller faire leurs devoirs ou jouer. Ils ont deux ans d’écart – sept et neuf ans –, mais on dirait des jumeaux : ils font tout ensemble. Nos amis et nos proches nous envient : « Vous en avez de la chance que vos enfants s’entendent si bien, les miens se parlent à peine. » En réalité, nos enfants font plus que bien s’entendre, ces deux-là sont fusionnels (est-ce un trait de caractère que je leur ai transmis sans le vouloir ?).

Comme chaque matin, mon mari se fait griller deux morceaux de pain qu’il recouvre de confiture de fraises. Il ne mange que ça. Il boude les confitures de figues, de mûres et de cerises – même un mélange de fruits rouges ne trouve pas grâce à ses yeux. Ce monothéisme m’a toujours étonnée, car mon mari n’aime pas les fraises, il trouve ça trop acide. Ce petit fruit coloré et juteux, il ne sait l’apprécier que broyé, réduit en bouillie, et avec une tonne de sucre.

Chacun ses obsessions. Moi, c’est mon téléphone portable dont je n’arrive pas à me séparer. Je me suis promis cent fois d’arrêter, de ne plus le poser sur la table au moment des repas, je sais que ce n’est pas sain, mais je ne peux pas m’en empêcher. Heureusement que, pour le moment, mon mari ne s’en est jamais rendu compte.

Il me souhaite une bonne journée et m’embrasse du bout des lèvres avant de partir. Mais dans le monde qui est le mien, c’est à peine un baiser.

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D epuis mon bureau, j’observe les allées et venues. Dans notre banlieue résidentielle, les voitures partent et reviennent avec la régularité des marées : une vague de départs à 8 heures, une vague inverse à 20 h 30 (comme en bord de mer, il faut compter 12 heures et 25 minutes pour un cycle complet). Je suis l’une des seules à contretemps avec mon mi-temps au lycée et mes traductions qui me font travailler chez moi.

Nous habitons à une demi-heure du centre-ville : des maisons années 1930, des jardins bien entretenus à l’abri des regards, des arbres fruitiers et des balançoires qu’on imagine derrière les immenses portails. Pendant mon enfance, ce fut aussi un rêve inaccessible que je touchais du doigt les mercredis où je quittais ma barre d’immeubles pour aller jouer chez mes copines pavillonnaires.

Aujourd’hui, je vis dans la plus belle maison du quartier. En toute objectivité, c’est celle dont la façade a le plus de charme et dont les arbres donnent le plus de fruits (j’ai lu dans un magazine de décoration que ce sont les arbres qui donnent à un lieu son caractère). J’aime ses pierres meulières, ses volets verts porte-bonheur, sa boîte aux lettres, son allée fleurie, le rosier grimpant qui encadre le seuil (j’ai lu dans ce même magazine que ses fleurs blanches suffisent à elles seules à embaumer tout un jardin).

À l’intérieur, j’aime le parquet qui craque, l’escalier qui grince, le premier étage avec notre chambre et la salle de bains, puis le second, avec les chambres des enfants et mon bureau : la disposition idéale.

Mais sans conteste, ma pièce préférée est l’entrée. Chaque soir s’y joue la grande cérémonie du retour du travail : mon mari ouvre la porte, dépose ses clefs et le courrier (il insiste toujours pour s’en occuper), me tend la baguette de pain, m’embrasse sur le front ou la joue (rarement sur la bouche). Nous avions besoin pour cette scène importante d’un très joli décor. C’est la raison pour laquelle j’ai conçu cet espace avec soin : un miroir sculpté acheté une fortune, une belle céramique pour nos clefs, nos photos de famille encadrées les unes au-dessus des autres. C’est la première pièce que mon mari découvre en arrivant, il est normal d’y apporter une attention particulière. Autrement, je ne pourrai m’en prendre qu’à moi-même si mon mari cesse un jour de vouloir rentrer chez nous.

L’entrée dessert les autres pièces du rez-de-chaussée : un salon étroit, une cuisine minuscule mais qui donne sur le jardin. Je ne suis pas adepte des volumes trop ouverts qui m’oppressent, je suis plus à l’aise dans ces espaces biscornus pour lesquels j’ai fait réaliser des meubles sur mesure. J’ai gardé intactes la cheminée en marbre Art déco et les moulures au plafond aux guirlandes compliquées. Je les regarde souvent quand je suis allongée sur mon canapé en me disant que c’est peut-être une personne de ma famille qui les a faites ; mon arrière-grand-père et mon grand-père étaient artisans peintres, et j’ai appris il y a quelques années qu’ils s’étaient spécialisés dans la réalisation de moulures en plâtre.

Nous avons emménagé dans cette maison quelques mois avant que je commence à travailler comme traductrice. Un collègue du lycée m’avait proposé d’assurer à sa place la traduction d’un texte qu’il ne pourrait pas terminer à temps – un livre de vulgarisation sur la révolution copernicienne. Ce n’était pas mon domaine d’expertise, je connaissais assez peu la période historique, mais j’ai accepté. Depuis, cet éditeur me confie souvent des traductions : des nouvelles, un recueil de poèmes, un polar qui a connu un certain retentissement, des livres sur l’histoire des sciences.

En ce moment, je m’attaque au premier roman d’une jeune autrice irlandaise à succès. Il n’est pas particulièrement difficile à traduire, mais je dois avouer que son titre m’échappe encore : Waiting for the day to come… « En attendant que le jour arrive » ? « Dans l’attente du jour à venir » ? Ce titre me résiste. Je n’arrive pas à en restituer la poésie ni à en retranscrire le sens concret. L’héroïne n’attend pas seulement la venue d’une époque nouvelle, d’un changement des mentalités. En réalité, elle attend aussi que le jour se lève. Il lui faut traverser la nuit et tenir jusqu’à l’aube. Seuls les premiers rayons du soleil lui assureront le salut. En plus, il y a une impatience que je n’arrive pas à rendre – une imminence, même. À la lecture, il est évident que le jour est sur le point de se lever. Waiting for the day to come… Et puis, que faire de ces points de suspension ?

Le reste du roman ne présente pas de difficultés majeures. J’ai procédé comme d’habitude. J’ai commencé par me familiariser avec la structure de la pensée de l’autrice. J’ai découvert ses expressions préférées, la manière dont elle aime commencer ses phrases, les répétitions qu’elle n’arrive pas à réprimer, les tournures qu’elle affectionne. Je suis entrée dans sa tête, je me suis approprié ses raisonnements jusqu’à en révéler la mécanique d’ensemble. Après plusieurs mois de travail, je peux enfin dire que j’ai adopté ses mimiques et sa voix.

C’est à cette étape que je peux savourer toutes les subtilités de cette langue peu technique, mais très émotive. L’anglais est simpliste : pas de déclinaisons à mémoriser, pas d’adjectifs à accorder. Pourtant, c’est une langue à reliefs, irrégulière et changeante : une grammaire rudimentaire, mais des expressions qui sonnent à l’oreille et un accent impossible à imiter. Vous pouvez éliminer les fautes de syntaxe, étoffer votre vocabulaire, adopter les tics de langage, l’anglais aura systématiquement une longueur d’avance sur vous. Parfois je me demande pourquoi je n’ai pas choisi une langue logique et prévisible comme l’allemand – avec l’anglais je dois renoncer à tout contrôler, ce qui m’agace parfois, me frustre aussi, souvent ; mais c’est ce qui explique peut-être pourquoi je ne me suis jamais lassée.

On m’a déjà demandé si mon travail en tant que traductrice m’avait donné envie d’écrire à mon tour. La réponse a toujours été la même : je ne me sens pas autrice. Quand je traduis, je ne suis qu’une interprète, et cet état de fait me convient parfaitement. Je n’ai rien à inventer, et cela tombe bien parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination. Je préfère observer, analyser, déduire ; décortiquer un texte, en dévoiler les sous-entendus, en découvrir le ton implicite – être aux aguets, telle une enquêtrice à la recherche d’indices cachés. En plus, je repense souvent à Marguerite Duras : « Je n’ai jamais écrit, croyant le faire. » La suite de ma citation préférée contenait depuis toujours cet avertissement : attention, ne pense pas que tu écris, tu traduis.

L’odeur de la pelouse trempée par l’averse monte jusqu’à mes fenêtres. Je voudrais qu’il ne cesse jamais de pleuvoir. Mon mari est au bureau, les enfants à l’école, je peux continuer à travailler sans être dérangée. Quand mon mari est à la maison, je perds toute capacité de concentration. Je sursaute au moindre bruit dans l’escalier. Dès que je l’entends s’approcher, j’enlève mes lunettes et éteins mon ordinateur. Je préférerais toujours qu’il me découvre plongée dans un épais manuel de linguistique ou absorbée par la traduction d’un obscur poème de Byron plutôt qu’en train de remplir les bulletins de notes de mes élèves sur le logiciel du lycée. Par précaution, j’ai également toujours un stylo plume à côté de moi au cas où mon mari entrerait dans la pièce où je travaille : il adore me voir écrire à la main.

Mon mari a toujours admiré la rigueur avec laquelle je note les mots dont j’ai besoin pour mes traductions dans des petits carnets thématiques. J’en possède une dizaine. Le carnet rouge pour les termes liés à la politique et aux débats de société, ou le bleu pour la nature (c’est le plus fourni, il contient notamment les noms des plantes grimpantes des jardins anglais et les différentes espèces de chênes). Ils sont tous glissés les uns à côté des autres sur l’étagère au-dessus de mon bureau, mais aujourd’hui je remarque que l’un d’eux a disparu. Je cherche partout mon carnet jaune contenant mon vocabulaire relatif à la médecine et à l’histoire des sciences, en vain.

Pour mes traductions, je m’aide aussi d’un carnet consacré au vocabulaire amoureux avec les mots qui disent la rencontre, le couple, la séparation, et toutes les variations du sentiment. Certaines expressions récurrentes dessinent l’imaginaire amoureux de la langue anglaise – et celui, en creux, de cette romancière irlandaise (difficile à vérifier, mais je l’imagine dévastée d’avoir perdu son premier amour par négligence, erreur dont elle pense devoir expier les conséquences toute sa vie). Par exemple, le let you go est omniprésent dans son livre. Du let you go dans la bouche de tous les personnages et décliné à toutes les situations : I shouldn’t have let you go, I will never let you go, don’t let me go, etc. L’expression s’utilise souvent sur le mode du regret : je m’en veux de t’avoir laissé partir, j’aurais dû te retenir. On pense que c’est notre faute si l’autre nous a quitté, qu’on aurait pu empêcher la rupture. Le let you go est plaisant, il a quelque chose de rassurant même. C’est une fiction à laquelle j’aimerais croire moi aussi. Plongée dans ma traduction, je me demande si cette expression difficile à traduire en français témoigne du fait que les anglophones aiment différemment de nous. Font-ils davantage d’efforts ? Pour eux, est-il possible de faire durer l’amour ? De ranimer un désir qui s’éteint ? Comment s’y prennent-ils ? Avec quelle chanson tendre, avec quelle tenue nouvelle, avec quel parfum irrésistible, avec quelles vacances aux antipodes parviennent-ils à retenir celui qui s’apprête à partir ?

Le let you go concernera-t-il un jour mon mariage ? Comment nous prémunir contre ce mal anglais ? Même concentrée sur ma traduction, je ne m’étonne pas de penser à mon mari à chaque page. Tous les livres que je lis parlent de lui. Lors de ma première traduction sur la révolution copernicienne (le scandale : nous ne sommes pas le centre du monde, la Terre tourne autour du Soleil, exilée dans un Univers infini), je ne cessais de comparer cette découverte scientifique à ma vie sentimentale. Je me répétais, bouleversée, que cet effondrement de tous les repères de pensée, de tout ce qu’on a toujours tenu pour acquis, est exactement ce que je ressentirais si je devais vivre sans mon mari. Alors, je pourrais bien choisir des récits qui se déroulent à des époques lointaines ou dans des galaxies reculées : je serais toujours ramenée à lui par une description, une scène d’amour, un mot. Un ouvrage sur le jardinage ou sur l’Égypte antique me parlerait sans difficulté de mon mari.

Je saisis le roman le plus volumineux de notre bibliothèque. Entre ses pages est glissée une lettre que je dépose sur mon bureau. L’enveloppe n’a pas été ouverte, je vérifie tous les mardis. Ces derniers mois, je l’ai cachée dans le tiroir de la commode, dans une boîte à chaussures, dans la corbeille en osier sous ma table de nuit – mais mon mari ne l’a jamais trouvée. La pluie s’arrête. Elle aussi m’abandonne. Je me fais un thé et m’installe dans le fauteuil du salon – à cette place et à cette heure de la journée, la lumière y est idéale pour lire. J’ouvre L’Amant que j’ai fait exprès de laisser en évidence sur la table basse. Mon mari va-t-il y prêter attention cette fois ? Relever les indices que je sème sur son passage ? Incapable d’en lire une ligne hier soir, je me laisse cette fois captiver par ce roman qui fait passer plus vite mon milieu d’après-midi et aspire sans effort les heures suivantes.

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J e rappelle à Zoé les instructions qu’elle connaît déjà. Ce n’est pas la première fois qu’elle garde les enfants : pas d’écrans, pas de caprices, une demi-heure de lecture obligatoire avant de se coucher. Comme d’habitude, nous serons rentrés avant minuit et demi (avoir une baby-sitter qui attend à la maison me sert souvent d’excuse pour écourter un dîner où je n’ai aucune envie de rester, comme ce sera probablement le cas ce soir). Alors qu’il est l’heure de partir, je ne peux pas m’empêcher de lui demander :

– Zoé, soyez honnête. Cette lampe ne va pas du tout, vous ne trouvez pas ?

Zoé me regarde sans rien dire. Je ne sais pas si elle a peur de me vexer ou si elle n’a pas d’avis (j’ai moi-même mis des années à développer un goût sûr en matière de mobilier d’intérieur). Je déplace la lampe autour du canapé, puis j’essaie de l’orienter différemment, tout en demandant chaque fois à Zoé si elle se fond ainsi davantage dans la pièce.

La lampe est moderne et jolie, mais le problème vient de son intensité. Elle éclaire aussi fort qu’un projecteur sur un plateau de cinéma. Je ne pourrai décidément jamais rien en tirer ; impossible de créer une ambiance intimiste et feutrée avec un éclairage pareil. Je finis par proposer à Zoé de la lui donner. Elle me répond à demi-mot que la lampe lui plaît, mais qu’elle n’arrivera jamais à la faire rentrer dans sa chambre de bonne.

Comment m’en débarrasser ? Plongée dans mes réflexions, je me rends compte que je suis sortie sans embrasser mes enfants. Je leur ai dit quelques mots dans l’escalier avant de claquer la porte, je leur ai demandé d’être sages et d’écouter Zoé, mais j’ai oublié de les prendre dans mes bras. Je me répète pour m’en convaincre que ce n’est pas grave. Ne pas dramatiser. Mais comment font les autres mères ? Leur arrive-t-il aussi d’oublier de déposer un baiser sur la joue de leurs enfants avant de quitter la maison ? À partir de quel âge cesse-t-on les gestes tendres à chaque séparation ? Mes enfants ont sept et neuf ans. Est-ce que cela signifie qu’ils peuvent enfin se passer de mes bras ? Je me demande si Zoé ne va pas penser que je suis une mauvaise mère.

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M es amies me demandent souvent où je me fais coiffer, mais je tiens à garder l’adresse secrète. Je suis tombée sur ce salon par hasard à une époque où je changeais de coiffeur à chaque coupe. À cette époque aussi, j’avais pris la mauvaise habitude de m’inventer un personnage le temps d’une couleur ou d’une pose de vernis, pour m’échapper du quotidien une fois par mois, sans conséquence et à peu de frais. Cette fois-là, j’avais dit que je m’appelais Grace. J’avais choisi ma blonde hitchcockienne préférée, Grace Kelly : glaciale mais sensuelle, sophistiquée mais sauvage. Mon choix n’était pas tout à fait le fruit du hasard, puisque quelques années auparavant, j’avais consacré mon mémoire de fin d’année à cette couleur de cheveux et son rôle dans les films du célèbre réalisateur. Cet hiver-là, j’étais donc entrée dans le salon avec la ferme intention de me transformer en Grace pour quelques heures. Puéril, mais réjouissant. J’avais expliqué que je venais de me marier après un divorce éclair. Un remariage passionnel avec mon amour d’adolescence, un photographe américain perdu de vue pendant des années et dont j’avais retrouvé la trace par hasard dans une galerie, un soir de vernissage. Attirée comme un aimant par l’un des portraits au mur, je m’étais approchée jusqu’à découvrir son nom sur le cartel. Le temps que je comprenne qu’il s’agissait de mon ancien amant, il se tenait derrière moi. Je ne suis pas fière de ce mensonge, mais je ne pensais jamais retourner dans ce salon de beauté. Or il se trouve qu’on m’y a fait la plus belle couleur que j’aie jamais eue. Dans les semaines qui ont suivi, j’ai reçu une pluie de compliments sur ce blond froid et sensuel à la fois – et bien que je continue à nier qu’il ne s’agisse pas de ma couleur naturelle, j’ai dû concéder à mon entourage qu’il pouvait m’arriver de faire un balayage de temps en temps. J’ai essayé d’autres salons, sans jamais parvenir à cette même couleur. C’était peut-être Grace qui, seule, avait réussi à inspirer ce blond fatal et glacé à ma coloriste (pourtant, elle connaissait mal le cinéma hitchcockien, je lui avais demandé). Alors je n’ai pas eu d’autre choix que d’y retourner. Depuis, je me transforme en Grace une fois par mois pour entretenir mon blond et avoir toujours des ongles impeccables. Je raconte nos escapades romantiques avec mon deuxième mari, ses dernières expositions à New York. Et ma tristesse aussi, parfois, de ne pas avoir réussi à avoir d’enfants.

Aujourd’hui, je demande une couleur un peu plus chaleureuse que d’habitude – je souhaite l’éclaircir pour préparer l’été. Mais surtout, pas de changement trop brutal. Je ne veux pas que mon mari s’en aperçoive, et un blond qui n’a pas l’air naturel a vite l’air vulgaire. Aussi, on ne touche pas à la longueur (je ne coupe jamais plus que nécessaire) car mon mari me préfère les cheveux longs. Il déteste les entre-deux, dans la vie comme pour mes cheveux. J’achète plusieurs soins capillaires hors de prix que je cacherai en haut de notre dressing, avec mes autres sprays éclaircissants à la camomille. Enfin, je choisis un rose pâle pour mes ongles (moins sophistiqué qu’un rouge intense, mais j’ai vu plusieurs mères à la sortie de l’école et au club de tennis avec cette couleur).

Quand je quitte le salon, mon mari vient seulement de sortir du travail, nous décidons donc de nous retrouver directement chez notre couple d’amis. Nicolas et Louise sont les heureux parents d’une petite fille de trois mois que nous allons rencontrer pour la première fois.

Je m’arrête dans une boutique du centre-ville pour trouver un cadeau de naissance. Je choisis une peluche en forme de baleine, très douce et servant aussi de range-pyjama. J’en avais une à peu près similaire quand j’étais petite, dans laquelle je mettais mes trésors. Et quel plus beau cadeau qu’offrir une cachette ? J’ai également pris avec moi le livre que j’ai déniché dans une librairie anglophone le week-end dernier, une imagerie pour enfants sur le thème de l’aventure : des paysages du monde entier, des montagnes enneigées et des mers infinies, un canoë voguant sur un torrent déchaîné, une montgolfière volant au-dessus d’un désert de sable. Parfait pour une petite fille.

Je finis par le fleuriste. Évidemment, j’ai fait mes recherches avant de venir. En tapant dans mon moteur de recherche « Quel bouquet offrir pour une naissance ? », j’ai appris que je devais préférer des fleurs blanches ; des pivoines ou des roses par exemple. J’ai cherché à savoir lesquelles étaient les plus chic (je soupçonnais les roses d’être un peu communes et les pivoines plus distinguées), sans parvenir à trouver de réponse définitive à ma question.

Je déteste prendre conseil chez le fleuriste. Je refuse de montrer que je n’y connais rien, que je ne sais pas distinguer une violette d’une pensée, que je serais bien incapable de reconnaître une jonquille, un iris ou une jacinthe si on me le demandait. Je préfère donc me renseigner avant. Les femmes sont censées savoir ce genre de choses. Louise, elle, n’aurait jamais eu besoin de conseils pour choisir son bouquet. Elle aurait déambulé le sourire aux lèvres, s’arrêtant de temps en temps pour sentir une fleur, puis elle se serait tournée vers la vendeuse et aurait affirmé d’une voix claire : « Vous avez une très belle boutique. » À un moment, elle aurait stoppé net, surprise et émerveillée à la fois : « Oh vous avez de nouveau du chèvrefeuille, j’adore ! Cette odeur me rappelle mon enfance ! Je vous en prends quelques branches – avec peut-être deux ou trois roses ! » Moi je n’ai pas grandi dans une maison où les bouquets de chèvrefeuille embaumaient le salon. Alors j’en dis le moins possible. Le secret, c’est de ne poser aucune question. Je ne demande ni à quelle fréquence il faut changer l’eau, ni s’il faut recouper le bout des tiges une fois chez soi.

Mes doigts manucurés, mes cheveux brillants et mon imposant solitaire à l’annulaire m’insufflent enfin le courage nécessaire pour m’adresser à la vendeuse. Pour me donner un air important, je glisse même que je suis pressée (c’est faux), demande un bouquet de pivoines après avoir hésité avec des lys. Je trouve ces derniers très beaux, mais je ne connais pas leur signification : ils sont bien blancs, mais que faire si ce sont des fleurs de condoléances ? Avec des pivoines roses et blanches, conformément aux recommandations du site que j’ai consulté tout à l’heure, je ne prends aucun risque.

La fleuriste prépare le bouquet sous mes yeux en commentant à voix haute :

– En ce moment, avec la saison des mariages, les pivoines sont à l’honneur ! Elles font de si beaux bouquets. C’est vraiment l’une de mes fleurs préférées, ajoute-t-elle le visage concentré, entre deux coups de ciseaux experts.

Je me décompose.

– Ce n’est pas pour un mariage… C’est pour une amie qui vient d’avoir un bébé…, dis-je en bafouillant, les larmes aux yeux. Je me suis trompée de fleurs. J’ai dû confondre les pivoines et les pâquerettes.

La fleuriste lève ses grands yeux verts sur moi et me sourit avec bienveillance pour la première fois.

– Les pivoines feront aussi un très beau cadeau de naissance. Ce sont les fleurs des événements heureux, ce sera parfait pour votre amie ! Ne vous en faites pas.

Je me dépêche de payer, humiliée. Une fois dans la main, le bouquet me semble tout à coup beaucoup trop gros. On dirait celui d’une jeune mariée à la robe meringuée. Il n’a rien de l’élégance de Louise. Les bouquets trop imposants ne font pas du tout raffinés – je m’en rends compte maintenant, et j’hésite à jeter quelques fleurs à la poubelle pour arriver avec un bouquet un peu plus délicat et un peu moins jeune fille en fleurs. Mais quand je tourne au coin de la rue, mon mari m’attend déjà devant l’immeuble.

– Tu as fait quelque chose à tes cheveux ? me demande-t-il en m’embrassant rapidement. (Quand se décidera-t-il à m’embrasser vraiment ? En dessous de deux secondes, ce n’est pas le baiser de quelqu’un d’amoureux.) J’évite sa question, mais il insiste :

– Ta robe est superbe, elle est nouvelle ? Tu es sublime, ma douce.

Mal à l’aise, je change de sujet tout en cherchant le nom de nos amis sur l’interphone.

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Q uand nous arrivons, leur appartement est légèrement plus en désordre qu’à l’accoutumée. Nous apercevons leur petite Violette endormie dans son berceau. Mon mari et moi nous retrouvons face à deux jeunes parents aussi épuisés qu’épanouis.

 

Nicolas et Louise vivent dans un impressionnant appartement que nous n’aurions jamais pu nous payer. Mon mari envie beaucoup son ami d’enfance, moi non. Je préfère notre maison. Je préfère notre vie. Nicolas a eu de nombreuses aventures et compagnes avant de rencontrer Louise, il s’est marié pour la première fois l’année dernière, il touche un gros salaire grâce à un poste haut placé dans la finance, il voyage souvent et loin, il va voir les pièces des metteurs en scène en vogue, il dîne dans des restaurants qui viennent d’ouvrir et dont nous n’avons jamais entendu parler. En un mot, Nicolas est libre, et cela se concrétise ainsi : il habite un duplex moderne en plein centre-ville alors que mon mari habite dans une maison bourgeoise en périphérie ; et pour ça, mon mari m’en voudra toujours un peu.

Louise me remercie pour les fleurs. Je la suis à travers l’appartement pendant qu’elle se met en quête d’un vase. Le premier qu’elle trouve est trop petit. Je m’excuse, honteuse. Louise rit et me remercie une nouvelle fois pour « ce très beau bouquet », mais je crois saisir un brin d’ironie dans sa voix. Elle finit par déposer les pivoines sur le buffet du salon. Au milieu de la décoration moderne et minimaliste, ce gros bouquet pastel est ridicule.

Louise est sublime dans sa longue robe noire, et je ne peux pas m’empêcher de lui faire remarquer que cette couleur et cette coupe lui vont bien. Je m’en veux au moment même où les mots sortent de ma bouche. C’est un travers que je tente de corriger depuis des années : je commente systématiquement un collier, une tenue, un rouge à lèvres ou un parfum qui me plaisent (il faudrait que je me contente de me renseigner discrètement pour savoir d’où ils viennent et acheter les mêmes plus tard). J’ai toujours éprouvé une admiration démesurée pour les femmes de mon entourage, et le leur faire sentir me place insidieusement en infériorité par rapport à elles. Il faut que j’apprenne à ne pas le faire. À moins le faire. Louise me remercie, mais ne me retourne pas le compliment. Dans les milieux bourgeois, on se complimente peu.

Je me rassure en passant méthodiquement en revue toutes les raisons pour lesquelles je n’ai pas à m’inquiéter : mes ongles sont impeccables, mes cheveux sont parfaits, ma tenue est élégante. Je le sais parce que je n’achète que des vêtements que j’ai vu portés par des femmes au style irréprochable, ou dans des boutiques assurément fiables. La nouvelle robe que je porte ce soir ne fait pas exception : noir et blanc, en soie, faussement simple et faussement sage, parfaitement coupée, aperçue cette saison à un cocktail. Pour mes vêtements, je préfère ne prendre aucun risque, et j’y mets le prix qu’il faut sans sourciller. Je respire et tape doucement au creux de mon poignet avec deux doigts pour retrouver mon calme (une technique que m’a enseignée une sophrologue pour ralentir mon rythme cardiaque) tout en récitant dans ma tête ces phrases qui m’apaisent : Mes complexes ne transparaissent pas sur mon visage. La vision que j’ai de moi n’est pas ce que perçoivent les autres. Tout va bien, je suis à ma place.

Et puis, j’ai la beauté pour moi. De ça, je n’ai jamais pu douter. Objectivement, je suis plus belle que Louise. Je détaille ses défauts d’un regard : je suis plus grande et plus mince qu’elle, mes traits sont plus fins. Quand elle se déplace avec grâce à travers son grand appartement immaculé et que sa robe flotte à chacun de ses mouvements, oui, on pourrait penser que Louise est belle. Mais si on s’approche pour la regarder plus attentivement, on remarque assez vite que son visage n’est pas si gracieux (son nez, surtout) et qu’elle a quelques kilos en trop (c’était déjà le cas avant et sa grossesse n’a rien arrangé). Sa beauté apparente ne résisterait pas à une tenue moins sophistiquée et à un appartement en banlieue à la décoration douteuse. Louise n’est pas vraiment belle : elle paie pour être jolie.

Ce n’est pas mon cas. Mes parents auront au moins eu la courtoisie de me transmettre un patrimoine génétique avantageux à défaut de m’avoir légué quoi que ce soit d’autre. On me complimente sur ma beauté depuis l’enfance. Adolescente, dans les allées du centre commercial de mon quartier populaire, sans maquillage, avec un jean et une vieille paire de baskets, on se retournait sur mon passage. Il paraît que je ressemblais déjà à Nicole Kidman, quelque chose dans le regard m’a-t-on souvent dit. Dans la froideur aussi, j’imagine.

Grâce à mon mari, j’ai affiné cette beauté. Je suis sortie de ma classe sociale pour adopter la silhouette sophistiquée que je rêvais d’avoir. Je maintiens mon corps sculpté avec le yoga et le tennis. J’ai appris l’élégance (qui ne repose finalement que sur un trio simple : un manteau, un sac et des chaussures hors de prix. Une fois cette sainte trinité bien maîtrisée, le reste est facile). Je sais maintenant qu’il ne faut pas poser son sac à main par terre à la terrasse d’un café, mais sur ses genoux ou sur une chaise à côté de soi ; je fais nettoyer au pressing mes vêtements fragiles ; je renouvelle mes chaussures à chaque saison ; j’ai intégré les codes d’un maquillage discret mais élégant (en porter sans jamais avoir l’air trop maquillée – assumer, seul, un rouge à lèvres carmin ou bordeaux). Je paie pour qu’on s’occupe de mes ongles. Je vais chez le coiffeur tous les mois pour que mes racines ne soient jamais visibles. J’achète des crèmes pour le visage à plusieurs centaines d’euros. Autre révélation ? Nul miracle, hérédité ou privilège de classe dans les coiffures impeccables des femmes que j’admirais tant, mais le résultat mécanique d’un brushing quotidien qui ne nécessite que deux choses : un sèche-cheveux professionnel et une brosse adaptée. Bref, c’est ainsi que je suis devenue l’une de ces femmes aux collants jamais filés, et que j’ai appris à assortir mon apparence avec la maison bourgeoise que mon mari et moi avons achetée.

– À Violette !

Nous trinquons au champagne, quand mon mari (avec un ton qui ressemble à de la connivence) ajoute : « Bienvenue dans la vraie vie ! » en s’adressant à Nicolas et Louise. Je ne sais pas comment interpréter cette expression. Qu’est-ce que mon mari entend par là ? À quoi la reconnaît-on, « la vraie vie » ? Nous discutons de leur nouveau statut de jeunes parents quadragénaires, des couches et des biberons. Sa coupe à la main, mon mari raconte la période où notre fils ne faisait pas encore ses nuits, pleurant des heures entières, nous gardant éveillés et impuissants. Il rassure Nicolas, lui répète que les enfants grandissent, que le manque de sommeil, les larmes et les cris ne durent pas éternellement. Est-ce que c’est ça que mon mari veut dire quand il annonce solennellement à ses amis qu’ils accèdent à « la vraie vie » ? Est-ce pour lui synonyme d’une vie sans fantaisie et trop contraignante ? Est-ce que « la vraie vie » signifie pour lui abandonner ses rêves et renoncer à sa liberté ?

Mon mari garde donc un souvenir pénible des mois qui ont suivi la naissance de notre fils. Moi, je repense encore avec émotion à mon mari le berçant précautionneusement, ses mains immenses sur le corps minuscule du bébé, notre soulagement quand il trouvait enfin le sommeil, nos rires nerveux et complices le lendemain matin alors que nous n’avions dormi qu’une poignée d’heures à nous deux. Ces souvenirs avec mon mari me sont d’autant plus précieux que nous vivions quasiment en autarcie tous les trois à ce moment-là. Par chance, nous ne pouvions pas recevoir de visites ni sortir de chez nous car notre fils, né prématuré, avait un système immunitaire fragile. Une vraie bénédiction pour notre couple.

Avant de passer à table, Nicolas et Louise nous montrent les premières photos de Violette soigneusement collées dans un album, avec une jolie phrase et une date en bas de chaque page pour fixer le souvenir. Comme Louise, j’ai moi aussi commencé à me constituer un album quand j’ai rencontré mon mari, avec les lieux et les années inscrits au stylo plume. Les photos de mes voyages et de mes amis avant lui n’y figurent pas. Mon mari marque le début de ma vie digne d’être archivée.

– Je ne comprends vraiment pas qu’on puisse refuser d’allaiter son enfant ! Ça n’a pas de sens ! lâche Louise juste avant de passer à table.

C’est sa franchise qui la caractérise le plus. Une brutalité à laquelle je suis habituée, qui pourtant me laisse toujours sans voix. Louise tient des propos qui, mis dans une autre bouche que la sienne, pourraient blesser. Mais une bienveillance profonde rend toutes ses paroles inoffensives. Son sourire désarme ses mots. J’ai refusé d’allaiter mes enfants, et Louise le sait, malgré tout elle juge que cela n’a aucune importance et qu’il n’y a pas de raison que je le prenne mal : elle donne simplement son avis. Je me souviens du jour où Louise m’avait dit : « C’est fou comme je déteste le vert ! Ça me rappelle ma mère ! » quand je portais une robe de cette couleur – sans y voir le moindre problème.

Louise se montre fantasque, bruyante et franche ; pendant que Nicolas reste élégant, contenu et prévenant (ce soir, ils sont tous les deux très exactement eux-mêmes). Nicolas est de ces personnes qui font l’effort de faire un pas dans votre univers. Toutes ses questions montrent qu’il s’intéresse, et qu’il pense parfois à moi, en mon absence. Il me demande où en est mon travail avec mon éditeur, comment se passent mes cours, si j’ai lu la saga de ce romancier new-yorkais qu’il vient de découvrir et si je trouve que la traduction en est bonne.

Nicolas est aussi réservé que Louise est sociable. Louise est aussi indélicate et brusque que Nicolas est attentionné et attentif. Elle est solaire. Il la tempère. Ensemble, ils se complètent comme deux pièces de mécanique qui s’emboîtent tout à fait, un engrenage parfaitement huilé où les différences sont autant de complémentarités qui rendent le mouvement possible. Je crois que c’est aussi ce qu’on nomme parfois « alchimie ».

La table est vite encombrée de plats, de pain et de vin. Le repas est excellent. J’apprécie d’autant plus ce dîner que je déteste recevoir. Je ne sais jamais quoi préparer, il me faut des semaines avant de me décider. Heureusement c’est mon mari qui s’occupe de choisir le vin, ce dont je serais bien incapable. Je pourrais acheter la bouteille la plus chère chez le caviste, mais même ainsi je risquerais d’être ridicule : on ne sort pas un vin à plusieurs centaines d’euros pour un barbecue entre amis. Dans ma vie, le mauvais goût est toujours resté un péril constant, car j’ai vite compris que l’argent de mon mari ne m’achèterait ni l’élégance ni les bonnes manières.

Mes mains sont toujours apparentes (jamais sur mes genoux). Je fais passer les plats par la gauche. J’attends que Louise me le propose avant de me resservir du poisson. Je laisse Nicolas remplir mon verre de vin. Je ne reprends pas de fromage. Le repas se termine, mes couverts sont parallèles sur l’assiette, ma serviette posée sur la table, j’ai pris soin de ne pas la replier. Ces règles je les connais, je les ai consciencieusement apprises, cela fait quinze ans que je les applique. J’arrive même à les respecter avec un semblant de naturel, comme si je n’avais pas à y penser.

Quand j’ai rencontré la famille de mon mari, j’ai senti qu’il y avait certains codes que je ne maîtrisais pas, sans pour autant être capable de les identifier. J’avais assisté à une scène troublante. La sœur aînée de mon mari, mère d’un petit garçon d’une dizaine d’années, le réprimandait, sans que je comprenne l’objet de son sermon. Je ne l’ai saisi que plus tard. Il s’agissait d’un premier avertissement pour un rire un peu trop bruyant, suivi d’un blâme pour ses coudes posés sur la table. Et puis, il y eut cette phrase saisie au vol : « Je vais t’acheter le manuel de savoir-vivre de Nadine de Rothschild si tu continues ! » Je pensais que c’était une façon de parler, mais j’ai découvert que ce livre existait bel et bien. Je l’ai acheté quelques semaines plus tard et un univers parallèle s’est ouvert à moi. Un monde où les plats tournent toujours dans le sens des aiguilles d’une montre.

Le manuel entre les mains, j’ai compris que le malaise que j’avais ressenti dans la famille de mon mari avait un fondement rationnel – ce n’était pas une vue de mon esprit ou un manque de confiance en moi : j’avais effectivement commis des erreurs impardonnables. J’avais enlevé mes chaussures en arrivant (je pensais bien faire, c’est ce que mes parents m’avaient toujours appris), je m’étais resservie deux fois du chocolat au moment du café (par gourmandise cette fois). J’avais même saucé mon assiette avec un morceau de pain en utilisant mes mains et non ma fourchette (même si, je l’ai appris plus tard, l’idéal est de ne pas le faire du tout). Alors dans un nouveau carnet j’ai pris des notes classées thématiquement : dîners, cadeaux, postures. Je me suis promis d’apprendre chacune de ces règles par cœur. Et Nadine de Rothschild m’a donné l’éducation que je n’avais jamais reçue.

Pendant le repas, Nicolas n’arrête pas d’appeler mon mari par un surnom qu’il est le seul à lui donner depuis l’enfance. Cette identité à laquelle j’ai du mal à l’associer me trouble. Je suis plus troublée encore quand Nicolas m’apprend sur mon mari un détail que j’ignorais. L’idée que Nicolas l’ait connu à une époque où je ne l’avais pas encore rencontré me donne le vertige. Plus généralement, que mon mari existât avant de me rencontrer me paraît irréel et même révoltant.

Quand Louise et Nicolas se mettent à nous raconter leur voyage de noces, tout mon corps se raidit. C’est un sujet que je préfère éviter. Louise fait défiler des paysages qui m’intéressent peu (a-t-on déjà pris plaisir à regarder les photos de vacances des autres ?), et qui me rappellent un souvenir pénible que je préférerais oublier.

Car mon mari avait eu la bonne idée de tomber malade pendant notre voyage de noces. « Comment peut-il me faire une chose pareille ? » : c’est la question que je ne cessais de me poser dès que je croisais son visage livide. Une grippe l’avait cloué au lit pendant sept jours. Mon mari n’avait même pas eu le bon goût d’attraper une maladie tropicale, un mal local aux symptômes impressionnants, quelque chose qui aurait pu se transformer en une anecdote cocasse ou dramatique à raconter à notre retour. Cette semaine-là, j’avais erré seule dans les couloirs de l’hôtel, j’avais bu des cocktails au bar et je m’étais laissée draguer par un homme marié. J’avais dit à mon mari que j’avais rejoint le groupe de randonnée de l’hôtel pour aller explorer l’île avec un guide. En réalité, je n’étais allée à aucune de ces sorties. Quel intérêt pouvait bien avoir cette excursion de huit heures autour d’un volcan si mon mari n’était pas avec moi pour le voir ? À quoi bon marcher le long de cette mer très plate et très bleue s’il ne marchait pas à mes côtés ? Pourquoi rester sur cette île trop lointaine et trop chaude si j’étais seule sur la photo ?

Le lundi suivant, mon mari était tout à fait remis. Nous sommes allés nous promener tous les jours qui ont suivi et j’ai trouvé l’île sublime. J’y ai découvert les plus beaux paysages qu’il m’ait été donné de voir. Mais aujourd’hui encore, dès qu’il est question de voyage de noces, je continue de ressentir une vive rancœur envers mon mari qui m’a gâché la moitié de ce moment magique. Un voyage de noces idyllique m’aurait peut-être donné la force nécessaire pour affronter les premiers mois de notre mariage.

Juste avant le dessert, nous reparlons de l’anniversaire de mon mari il y a un mois (enfin un sujet de conversation a priori inoffensif). Nous convenons tous les quatre que la fête était une réussite. Puis mon mari raconte une anecdote survenue en fin de soirée alors que Nicolas et Louise étaient partis rejoindre leur nourrisson : une panne d’électricité, la salle plongée dans le silence et le noir, les invités qui se remettent à chanter, l’alarme de sécurité qui retentit à cause de la coupure de courant.

– Heureusement, grâce à la lumière de nos téléphones, on a rapidement trouvé où était le boîtier de l’alarme… Et on a même deviné le code. On s’est dit que ça devait être quelque chose de simple… Et c’était bien 1234 !

Mon mari est un très bon conteur, c’est même l’ingrédient principal de son charisme : il raconte si bien les histoires qu’il est facile d’imaginer les invités alcoolisés surpris par l’alarme stridente, mon mari qui part à la recherche du boîtier, qui devine le code, qui prend la situation en main avec humour et courage. Nicolas et Louise l’écoutent, amusés ; moi non. Mon mari n’a pas prononcé une seule fois mon prénom. Je suis absente de son récit, effacée. Il dit « on », et le choix de ce pronom me gêne (j’ai fait assez de commentaires de textes dans ma vie pour savoir que ce n’est pas anodin). C’est à la lumière de mon téléphone que nous avons trouvé le boîtier. C’est moi qui lui ai suggéré qu’une salle de location devait probablement choisir un code facile à retenir. C’est moi qui ai tapé 0000, puis 1234. Pourquoi ne le mentionne-t-il pas ?

Mon mari conclut en remerciant Nicolas et Louise d’avoir participé au cadeau d’anniversaire. D’ailleurs, il porte sa nouvelle montre ce soir. Mais il n’a pas un mot pour moi qui ai organisé la surprise, lancé les invitations, réservé la salle, déposé la caution, choisi la montre, rincé les cinquante flûtes à champagne à 4 heures du matin.

J’écoute Nicolas et Louise : ils disent « nous ». Leur grammaire est inclusive : si l’un des deux est le personnage principal de l’anecdote, l’autre n’est jamais effacé de l’histoire pour autant – son point de vue est intégré au récit (« quand je l’ai raconté à Louise le lendemain, elle a été très surprise ! »). J’observe aussi leur façon d’être ensemble. D’un regard, on imagine une égale répartition des tâches, un équilibre de leurs caractères, des défauts complémentaires. Il a une voix rassurante ; elle a un rire magnifique. Pendant que Nicolas débarrasse la table, Louise nous ressert une dernière fois du vin. À eux deux, ils forment une chorégraphie impeccable, un ballet amoureux sans accrocs. Lorsque Louise rejoint Nicolas dans la cuisine, il se penche vers elle et l’embrasse sur la bouche, la main posée sur sa hanche. Surprendre un baiser reste pour moi l’un des spectacles les plus fascinants au monde.

Une petite caméra serait facile à cacher dans leur salon. Il suffirait d’un moment seule, pendant que le couple se trouve dans la cuisine et que mon mari est allé dans l’une des chambres pour téléphoner. Je pourrais fixer un minuscule dispositif vidéo au-dessus de leur télévision par exemple. De là, j’aurais une vue plongeante sur leur canapé.

J’aimerais pouvoir observer leurs gestes une fois les invités partis. Je voudrais voir comment ils se comportent quand ils sont enfin seuls, la pudeur écartée. Je voudrais regarder leur amour au quotidien : savoir s’ils ont l’air toujours aussi amoureux quand le bébé a beaucoup pleuré, que la fatigue s’installe, que les soucis s’accumulent ou que l’un d’eux tombe malade.

Est-ce qu’ils s’embrassent intensément ou du bout des lèvres ? Est-ce qu’il existe, chez eux aussi, des soirées sans baisers avec la langue ? Est-ce qu’ils se touchent sans arrêt ou est-ce que leurs corps sont distants quand ils regardent la télévision ? Combien de temps se parlent-ils chaque soir et de quoi ? Échangent-ils des mots d’amour chaque jour, chaque semaine ou chaque mois ?

Les observer me permettrait de comparer leur amour au nôtre. Je pourrais déterminer si mon mari et moi nous embrassons beaucoup ou peu, jauger l’intérêt et la profondeur de nos conversations quotidiennes par rapport aux leurs. Armée de ces données à la fois quantitatives et qualitatives, je pourrais ainsi évaluer si notre vie de couple est normale ou glaciale.

Nous terminons le repas accoudés aux fenêtres, dans la fumée des cigarettes et l’arôme du vin rouge. Nous décidons de prolonger la soirée avec un jeu de société. À un moment de la partie, il faut associer chaque joueur à un fruit que l’on doit ensuite faire deviner à son équipe.

C’est alors que mon mari choisit pour moi la clémentine. J’essaie de ne pas laisser voir à quel point je suis blessée. Cherche-t-il à me taquiner ou à me faire réagir ? Je le questionne d’un ton léger, sans insister. Il me répond qu’il ne saurait pas expliquer pourquoi il a choisi ce fruit pour moi, mais qu’il me va bien. Et mon mari se lève dans la foulée pour se resservir du vin. Est-ce une coïncidence ou fuit-il la confrontation ?

Je connais mon mari. Je connais la finesse de son regard. Je connais sa perspicacité et la justesse de ses associations d’idées. Je connais la facilité avec laquelle il arrive à croquer une personne en une ou deux formules. Je dois me rendre à l’évidence : l’homme avec qui je suis mariée depuis plus de dix ans pense que je suis une clémentine.

Pour Louise, mon mari choisit l’ananas. Sous mes yeux, il associe la femme de son meilleur ami à un fruit estival et exotique, acidulé et généreux. Il la mêle à l’Amérique latine et sous-entend, j’en suis sûre, qu’il n’est pas insensible à la chair juteuse de cette plante tropicale.

Mon mari considère donc que son meilleur ami est marié à un ananas, tandis que lui a épousé une clémentine. Il vit avec un fruit d’hiver, un fruit banal et pas cher. Un petit fruit ordinaire qui n’a ni la gourmandise de l’orange ni l’originalité du pamplemousse. Un fruit ordonné en quartiers, pratique et facile à manger, prédécoupé, prêt à l’emploi, fourni dans son emballage.

Bien que mon mari ait bu plus que moi, je refuse de prendre le volant au retour. Je ne suis pas en état de conduire, je suis bien trop contrariée par l’incident de la clémentine. Je voudrais des explications, mais je suis encore trop bouleversée pour évoquer le sujet frontalement. Même les lumières noires et blanches de la ville à travers la vitre ne parviennent pas à m’amadouer. Je ne prononce pas un mot du trajet.

Nous retrouvons Zoé endormie sur le canapé tandis que la télévision projette des ombres inquiétantes sur son corps. Elle habite dans la ville voisine, mon mari propose de la raccompagner en voiture. Je refuse.

– Je t’appelle un taxi, Zoé, je réplique, catégorique.

Mon mari ne va pas s’en sortir aussi facilement. Se débrouiller pour prendre la fuite en reconduisant Zoé chez elle pour que je sois endormie à son retour. Bien trop malin de sa part. Il est hors de question qu’il aille où que ce soit. Il reste avec moi.

Mon mari sort des billets de son portefeuille pour la payer (cette vision m’a toujours émue plus que de raison, mais elle ne suffit pas à éteindre ma colère ce soir), puis il monte se coucher. Avant de le rejoindre, je prends quelques minutes seule pour noter dans mon carnet les incidents principaux survenus au cours de la soirée : son récit négatif des premiers mois de notre fils, l’anecdote de sa soirée d’anniversaire où il ne me mentionne pas. Et surtout, la clémentine. Une ligne au stylo plume pour consigner sa trahison au goût amer de fruit de supermarché.

J’écris régulièrement dans ce carnet pour donner du sens à ce que je vis. Ce n’est pas un journal intime à proprement parler. Je ne rédige rien. Tout tient en une ligne ou deux, et le remède à mon angoisse ou à ma colère m’apparaît, limpide. C’est une drôle d’habitude dont je n’ai jamais parlé à personne, mais écrire me fait du bien. J’ai un autre carnet que je cache au même endroit, à plat derrière les livres de la bibliothèque. Un carnet vert, où je recopie des idées et conseils lus dans des magazines, où je prends des notes sur des articles piochés sur Internet.

Je remets mon carnet à sa place, derrière une série d’épaisses encyclopédies. Je suis toujours humiliée et furieuse, mais au moins je sais quoi faire. Écrire me donne toujours la solution.

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Q uand je rejoins mon mari dans la chambre, j’ouvre la fenêtre comme pour agrandir l’espace entre nous. Je lui demande si, pour une fois, nous ne pourrions pas laisser les volets ouverts. Il refuse. La lumière et le bruit de la rue l’empêchent de dormir. Surtout, il ne comprend pas cette soudaine remise en question de ce qui s’est instauré comme une évidence entre nous depuis des années : nous dormons les volets fermés.

Je lui ai donné une occasion de se rattraper pour la clémentine, de prouver qu’il est capable de faire un effort, qu’il n’est pas étranger aux compromis. Il n’a pas saisi cette chance. Tant pis pour lui. Je me retiens de lui dire que je l’ai vu continuer à dormir ce matin alors qu’un rayon de soleil venait de se poser sur lui. Si seulement j’avais le courage de le confondre : « Je sais que ce n’est pas vrai, mon chéri, tu dormais parfaitement bien avec les rideaux ouverts – épargnons-nous un mensonge aussi absurde, c’est ridicule. »

Assise au bord du lit, j’essaie de rester immobile, quand tout à coup deux larmes font le tour de mon visage pour se rejoindre en dessous de mon menton. Elles tracent un chemin transparent en forme de cœur depuis mes yeux en passant par mes joues.

Il existe deux sortes de larmes que j’ai réussi à distinguer au fil des années. D’abord, les larmes de frustration ou de rage. Des larmes violentes, sévères, de couleur rouge. Elles ne coulent pas, elles jaillissent. Il est facile de les reconnaître car elles laissent derrière elles des visages bouffis et des yeux gonflés. Ce sont les larmes qui me viennent quand les enfants sont chez leurs grands-parents pendant les vacances scolaires, que j’ai préparé le dîner, que je me suis préparée, et que mon mari appelle pour me dire qu’il rentrera tard à cause d’un dossier urgent à finir au travail. Je raccroche et je pleure de rage. Je déteste m’habiller pour rien.

Et il y a, comme ce soir, les larmes de tristesse. Elles ne coulent pas non plus, elles débordent. Après plusieurs jours de tristesse continue et diffuse, elles se mettent à glisser le long du visage en silence, les unes après les autres. Ce sont des larmes glacées, peu nombreuses et que j’imagine d’un bleu très clair, presque transparent. Elles jouent un rôle de bouclier : ces larmes protectrices déposent un pansement mouillé sur la joue. Il suffit ensuite de les effacer d’un revers de la main.

J’ai à peine séché mes deux larmes transparentes que j’entends la respiration de mon mari ralentir. Comment peut-il trouver le sommeil après ce qu’il m’a fait ce soir ? Il met dans son sommeil une énergie et une bonne volonté que je rêverais de le voir mettre dans notre couple.

Pendant que mon mari s’endort avec une facilité révoltante, je vois notre mariage défiler devant mes yeux. À cet instant, j’en suis intimement persuadée : c’est fini. Notre couple n’est plus le lieu d’aucun amour. Après quinze ans de vie commune, je crois que je mérite autre chose que d’être comparée à une vulgaire clémentine. Mon mari va me quitter. Toutes les images du film sont déjà là : les papiers du divorce que je signe sur un coin de table les yeux rougis par les larmes, mon déménagement dans un deux-pièces minuscule et sombre, l’impossibilité de retrouver un homme passé quarante ans, les soirées à m’occuper seule d’enfants dont je n’ai jamais voulu.

Il faut que je sorte du lit. Tremblante, je bois un verre d’eau dans la cuisine. J’enlève mon solitaire que je dépose dans l’entrée, à côté du pot en céramique où nos clefs dorment enlacées. La bague bien en évidence sur le meuble en bois, l’objectif est clair : le faire réagir.

Quand je trouve enfin une position confortable dans le lit, tout mon corps se met à me démanger. C’est tous les soirs la même chose. Au moment de m’endormir, mon corps me démange : la tête, les cuisses, les coudes, la nuque, le ventre. J’ai consulté des médecins, un dermatologue, un homéopathe. J’ai cherché à traiter un problème de peau ou de transpiration. J’ai envisagé la présence de punaises de lit. J’ai fait vérifier le taux d’humidité dans la chambre. J’ai changé cent fois de lessive, pensant être allergique à un parfum ou à un composant.

Mon corps me démange, je tente de penser à autre chose. Mais une question m’obsède : pourquoi la clémentine ? Si seulement je pouvais revivre ce dîner, réécouter le déroulement de la soirée pour comprendre comment on a pu en arriver là. Je sais qu’on est mardi, le jour des conflits, mais la clémentine reste une déclaration de guerre particulièrement véhémente.

Le temps passe mais je n’ai aucune idée de l’heure puisque les volets clos et les rideaux tirés m’empêchent d’apercevoir le jour qui paraîtra bientôt. Je suis à la fois exténuée et incapable de dormir. Pendant ce temps-là, mon mari continue à profiter d’un sommeil égoïste. À cet instant précis, je le déteste. Je n’ai plus d’autre solution. Je pousse un cri en simulant un cauchemar. Il se réveille en sursaut. Je bredouille d’une voix faussement ensommeillée que je suis désolée, un mauvais rêve, et je me retourne de mon côté du lit. J’espère que mon mari n’arrivera pas à se rendormir et que son insomnie lui laissera tout le temps nécessaire pour réfléchir à sa trahison. C’est important qu’il s’interroge : comment a-t-il pu réduire sa propre femme au rang de vulgaire clémentine ? Et pourquoi pas une banane ?

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