Mon mari
Dimanche
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L ’air est étincelant à cette heure-là, la cuisine baignée de soleil. J’entends les volets qui s’ouvrent à l’étage, les pas des enfants dans l’escalier. La maison se réveille.
Mes enfants sortent les bols du placard, me demandent si j’ai bien dormi (est-ce que ça ne devrait pas être plutôt à moi de le faire ?). Le rituel du petit déjeuner se déploie en douceur, mais il m’agace moins que celui du dîner (je ne sais pas pourquoi, mais j’éprouve pour mes enfants une tendresse particulière quand ils sont en pyjama). Pendant ce temps, mon mari lance une musique brésilienne qui se marie parfaitement avec l’odeur du pain grillé et l’atmosphère paisible du dimanche matin.
Alors que je suis en train de finir mon café, mon mari se penche à mon oreille et me glisse : « Il faudra qu’on trouve un moment pour parler. » Puis, après une courte pause, il ajoute : « C’est important. » Je suis mortifiée, mais je n’affiche aucune réaction. C’est le moment ou jamais d’être une beauté froide. Je reprends une gorgée de café pour retrouver mon souffle.
Je suis certaine que mon cœur a raté un battement. J’ai lu un article très sérieux sur le syndrome du cœur brisé. Les Japonais ont même un nom pour ça, le Tako-Tsubo. En France, les médecins parlent plutôt de sidération myocardique : le cœur s’arrête à cause d’un chagrin brutal, puis il repart. Mais je sais que mourir d’amour n’est pas réservé aux héroïnes des romans du e XVII siècle. Je place discrètement ma main sur ma poitrine : je sens la contraction de mon cœur derrière mon sternum, les valves et les ventricules qui se ferment un instant. Tout va bien.
Mon mari a prononcé cette phrase assassine en se penchant vers moi, la main en bas de mon dos. Pourquoi a-t-il posé sa main sur moi ? Pour atténuer le choc de l’annonce en créant un contact physique entre nous ? Est-ce au contraire une manière de me signifier que ce qu’il a à me dire est important sans être grave ? Qu’on doit trouver un moment pour parler mais que je n’ai aucune raison de m’inquiéter ? Ou est-ce une façon de faire bonne figure devant les enfants ? Est-ce qu’il m’a chuchoté ces mots devant eux parce qu’il craignait ma réaction ? C’est lâche de les utiliser comme bouclier, et ça ne lui ressemble pas.
Mon mari reprend le cours de la conversation comme si de rien n’était. Son café terminé, il monte prendre sa douche pendant que je reste assise à la table du petit déjeuner. Je cherche un objet vert autour de moi, n’importe quoi dans mon champ de vision qui puisse m’assurer que je n’ai pas à m’inquiéter. Mais je n’en trouve aucun. Mon regard s’arrête sur l’horloge de la cuisine, elle est bleu canard : ne peut-on pas considérer qu’elle est vert foncé ?
Mes enfants me parlent, mais je ne comprends plus le sens de leurs paroles. Pendant une minute, ils s’expriment dans une langue lointaine et incompréhensible que je n’arrive pas à déchiffrer. « Maman ? Ça va, maman ? »
J’aimerais leur répondre que non, ça ne va pas, parce que mon mari va me quitter ce soir. Ou, pour le formuler d’une manière qui devrait davantage les concerner : votre père va me quitter ce soir, vous comprenez ? On vous l’annoncera la semaine prochaine après le dîner, probablement mercredi soir, quand nous aurons pris le temps de choisir les mots et le moment pour le dire. On sera assis tous les quatre autour de cette même table, votre père se lèvera pour couper la musique, il reviendra vers moi, posera une main solennelle sur mon épaule, s’assoira à son tour, et parlera le premier : « Les enfants, votre mère et moi, on a quelque chose d’important à vous dire. » Il aura une manière très adulte de formuler les choses. Il vous rappellera que nous vous aimons très fort et que notre séparation ne change rien à cela. Il vous dira que ce n’est pas votre faute et que nous restons malgré tout une famille.
Cette scène que je visualise sans effort (je l’ai tant de fois imaginée) me procure un apaisement inattendu. Je n’étais pas folle. Mes angoisses étaient fondées, ma crainte légitime. J’avais toutes les raisons du monde de m’inquiéter : mon mari avait bien pour projet de me quitter.
Pourtant, ce n’est même pas ma plus grande peur. J’ai peur qu’il parte, qu’il demande le divorce, qu’il me trompe, qu’il soit toujours épris de son amour de jeunesse, qu’il tombe amoureux d’une collègue, qu’il soit homosexuel, qu’il n’éprouve plus aucune passion pour moi. La liste de mes peurs est longue, mais il y en a une qui dépasse toutes les autres jusqu’à me donner le vertige. Ma plus grande peur est que l’on dise un jour de nous : cet homme a passé trente-cinq ans avec une femme qui n’était pas la bonne.
La douleur est tenace, c’est une pieuvre qui s’agrippe autour de mon cœur et le comprime. J’ai mal partout et je n’entends plus rien, mais je suis soulagée. En me quittant, mon mari va rectifier la situation, corriger le tir. Il prend toujours les bonnes décisions, il a très souvent raison (sur sa lecture de Proust, sur l’itinéraire à choisir pour éviter le monde sur la route, sur ses analyses géopolitiques du Moyen-Orient). J’ai une confiance aveugle en son jugement : son cœur bat droit et c’est un excellent père. S’il part, c’est que c’est la bonne chose à faire et le bon moment pour le faire. Je n’ai qu’à me laisser porter. Je n’ai pas à m’inquiéter ou à m’occuper de quoi que ce soit. Je peux me laisser quitter les yeux fermés.
Mon soulagement atténue ma douleur. C’est la délivrance qui survient quand ce qu’on redoute finit par se produire. Quand on joue à cache-cache et que notre cachette est découverte. Quand ce proche qu’on aimait tant, malade depuis longtemps, décède. Quand le personnage principal du film d’horreur se fait attraper par la bête monstrueuse qui ne cessait de le traquer. C’est bon. Je n’ai plus rien à craindre, car ce qui devait arriver est arrivé. Et même : je n’ai plus rien à craindre, car le pire est arrivé.
J’avais peur que mon mari ne meure d’envie de divorcer, mais qu’il n’ait pas le courage de passer à l’acte. Plus le temps passait et moins sa présence dans notre lit chaque soir me garantissait qu’il avait vraiment envie d’être là. Je savais que notre mariage, nos deux enfants et notre maison le maintenaient de force auprès de moi. Paradoxalement, j’étais plus rassurée quand nous venions tout juste de nous rencontrer. Son amour pour moi était alors plus pur car rien ne le retenait à mes côtés. Aujourd’hui, je voudrais le crier partout autour de moi, le dire à toutes les femmes qui attendent le mariage comme ultime preuve d’amour : le mariage ne garantit rien, sinon qu’il ne vous avouera pas vous avoir trompée avec une collègue car il aurait alors trop à perdre. Je ne parle même pas d’avoir des enfants avec l’homme qu’on aime : le voilà retenu à vous pendant des années sans désir.
Quand on a un amoureux à l’école primaire, tout peut se jouer le temps d’une récréation. Au collège c’est une semaine : le lundi on est ensemble, et après le dernier cours du vendredi c’est terminé. Au lycée, c’est peut-être un mois ou deux : on tombe amoureux en septembre, tout est fini à la Toussaint. Voilà déjà les délais de la rupture qui s’allongent. Pendant la vingtaine, la séparation peut prendre une année entière ; mais pourvu que l’un des deux manque de courage, et c’est deux années de plus au compteur. À partir de quarante ans, on met au moins dix ans à se séparer. Dix ans entre le moment où l’on constate que ça ne fonctionne plus et le moment où l’on se décide à partir.
Par chance, mon mari n’est pas lâche. J’ai toujours admiré sa franchise ; même si cela ne va plus vraiment dans mon sens, on peut dire que mon mari est une personne merveilleuse de ce point de vue-là. Il ne retardera pas pendant des années ce qui nous pend au nez. Il va me quitter d’un coup sec, du jour au lendemain. Ce matin nous nous sommes levés mariés, demain nous nous réveillerons séparés (quel vertige de penser que sa bouche me sera bientôt interdite, que je n’aurai plus le droit de m’approcher pour l’embrasser, que je ne pourrai plus parler de lui en disant « mon mari »).
Il est facile de reconnaître une première fois, mais on sait rarement qu’on est en train de vivre une dernière fois. Comment aurais-je pu deviner que c’était notre dernier lundi insouciant ? Le dernier dîner avec nos amis ? La dernière fois qu’il me faisait l’amour (si j’avais su, j’aurais imprimé dans la mémoire de mon corps chacun de ses allers-retours en moi, son souffle dans mon cou, la manière dont il m’a retournée sur le matelas) ? Et puis, à une autre échelle, comment aurais-je pu prévoir que ce serait notre dernier Noël en famille ? Le dernier anniversaire de notre fille fêté tous ensemble ? Nos dernières vacances à quatre ? Si l’on pouvait identifier nos dernières fois avec autant d’évidence que nos premières, il est certain que des milliers de moments seraient vécus plus intensément.
C’est fini. Mon mariage s’effondre, c’est un échec (une rupture l’est toujours). Pour autant, je ne sais pas si je regrette d’avoir choisi cette vie d’amoureuse. Car on a tous, à un moment, une décision à prendre : choisir d’aimer ou d’être aimé. Il n’existe aucun couple où l’amour se donne à égalité, ce n’est pas vrai. Alors il faut déterminer quelle vie amoureuse on souhaite mener : serons-nous celui qui reçoit ou celui qui donne ?
Avant de rencontrer mon mari, j’ai vécu une histoire avec un jeune homme qui m’aimait plus que moi je l’aimais. Deux années avec Adrien, à m’endormir avant lui le soir, deux années sans chagrin mais sans passion. Avec mon mari, j’ai tout de suite su que ce serait l’inverse, que le rapport de force serait à son avantage. Alors j’ai hésité. Je l’ai même quitté quelques mois après notre première rencontre pour redonner une chance à Adrien. Deux semaines de battement, bercée par le bruit des vagues. Mais j’ai finalement choisi mon mari. J’ai quitté Adrien et le bord de mer, j’ai renoncé au confort d’être aimée, et je suis retournée auprès de mon mari pour de bon. Aimer me semblait être le choix le plus noble. Et puis, mon attirance pour lui était telle que je me suis sincèrement demandé comment j’allais faire si je ne le voyais pas chaque jour de ma vie. Sa manière de parler, de se déplacer dans une pièce, de bouger les mains : tout en lui m’a immédiatement bouleversée. Respirer le même air que lui, partager son lit, partir en vacances avec lui : tout cela me semblait être un privilège qui ne se refuse pas. Bref, le charisme de mon mari a faussé mon jugement.
Aujourd’hui, je ne dirais pas que je regrette ce choix, mais je me rends compte que le prix à payer était très lourd, bien plus lourd que ce que j’avais anticipé. Si j’avais choisi d’être aimée plutôt que d’aimer, j’aurais sans doute été une meilleure mère, j’aurais aussi eu la disponibilité d’esprit nécessaire pour former de belles amitiés et avoir de vraies ambitions de carrière.
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P ourquoi me quitter cette année ? Pourquoi me quitter au printemps ? Pourquoi me quitter aujourd’hui ? Le dimanche est en tout cas un choix stratégique, car c’est indiscutablement une journée blanche. Si d’autres jours de la semaine suscitent la polémique lorsqu’il s’agit de leur attribuer une couleur, le dimanche montre unanimement la sienne. Évidemment, c’est le blanc du sacré. C’est aussi une promesse universelle de paix : mon mari s’assure ainsi que notre séparation sera pacifique. Et puis il a mis de la musique brésilienne, c’est ce qu’il écoute quand il est calme et serein. Cela signifie qu’il n’est pas torturé par sa décision – il est sûr de lui et il ne reviendra pas dessus. Tout va bien se passer.
Mais le blanc du dimanche n’est pas aussi simple qu’il en a l’air. L’optique nous apprend que le blanc est le résultat du mélange de toutes les couleurs (et non l’absence de couleurs, comme je le pensais). Ce n’est pas la pureté de la mariée ou le vide de la feuille blanche : le dimanche n’est ni neutre ni naïf. Le blanc est la synthèse de toutes les couleurs, comme le dimanche est la synthèse de tous les jours de la semaine. C’est le résultat final, le dernier chapitre, la solution.
Ma fille s’installe au piano. Mon fils sort sa clarinette. Ils s’entraînent pour le concert de fin d’année du conservatoire. C’est dans trois semaines et je connais déjà le morceau par cœur. Il faut imaginer une longue plainte larmoyante, ou plutôt : un enfant de quatre ans qui pleurniche pendant sept minutes (Poulenc est rarement festif, mais ce duo piano-clarinette est particulièrement redoutable). Si je l’entends encore une fois, il va épuiser mes dernières forces. Je monte prendre une douche. Je me laverai les cheveux pour être sûre de ne rien entendre.
Je fixe longuement mon reflet dans le miroir de la salle de bains et je ne me reconnais pas. Une douche me rendra peut-être un peu à moi-même. Je fais couler de l’eau de plus en plus froide. Je tourne le robinet jusqu’à ce que le jet gelé imprime douloureusement mon corps. Le froid m’anesthésie. Il m’aide à me laisser bercer par le blanc du dimanche. Les particules de poussière flottent dans l’air, je les perçois dans un rayon de soleil. Ma crème hydratante m’apparaît d’un blanc immaculé quand j’en dépose une noisette sur ma main, je n’avais pas remarqué ce blanc brillant les autres jours de la semaine. Le lait des enfants dans leur bol m’a lui aussi sauté aux yeux avec un éclat particulier tout à l’heure. Et c’est tout naturellement que je choisis une chemise en soie blanche très légère. Car debout en sous-vêtements devant mon dressing, le blanc m’apparaît tout à coup comme la plus réconfortante des couleurs, et la seule que je puisse raisonnablement porter pour traverser cette journée.
Le blanc me fait du bien, mais il ne suffit pas à étouffer les questions que je me formule les unes après les autres. D’ailleurs, j’ai appris il y a peu qu’il y avait deux modes de pensée : certaines personnes pensent sous la forme d’un long monologue intérieur, en formulant de vraies phrases ; quand d’autres réfléchissent au contraire par concepts abstraits. La première catégorie à laquelle j’appartiens représente près de 60 % de la population. C’est donc en parlant dans ma tête que je me demande : pourquoi maintenant ? Pourquoi ce matin ? Pourquoi aujourd’hui ?
Est-ce que mon mari ne m’aime plus depuis longtemps mais qu’il a attendu que les enfants soient assez grands pour me l’annoncer ? Est-ce qu’il s’est dit que divorcer avant l’été serait une bonne idée ? Cela nous permet de déménager pendant les grandes vacances et de ne pas changer les enfants d’école en cours d’année.
Je suis quand même étonnée qu’il me quitte en juin. Les statistiques à ce sujet sont claires : les divorces sont plus fréquents après les vacances qu’avant (à la fin de l’été et après Noël). Ces chiffres sont encadrés en rouge dans mon carnet d’apprentissage amoureux. Depuis des années, les sociologues et les économistes ont remarqué que le taux de divorce n’était pas corrélé à la courbe du chômage ou à l’état du marché immobilier – en revanche, à chaque fin de vacances les divorces augmentent systématiquement.
En plus, selon les dernières données de l’Insee, le risque de divorce au sein des couples mariés est le plus élevé après cinq ans de mariage. Ça n’a pas de sens, nous en sommes à treize (c’est peut-être le chiffre qui porte malheur ?). Avec notre séparation au mois de juin et après treize ans de mariage, nous serons l’exception qui confirme la règle. Mais il doit bien y avoir une raison qui explique que mon mari me quitte maintenant. Est-ce qu’il m’a aperçue mercredi avec Maxime ? Est-ce qu’il s’est rendu compte de quelque chose pour Pierre hier ? Est-ce qu’il a rencontré quelqu’un ? Il me quitte pour une autre, c’est certain. D’ailleurs, cela me semble maintenant évident : les billets pour Venise n’étaient pas pour moi. Nous n’y sommes jamais allés ensemble, nous n’y avons aucun souvenir : c’est l’endroit idéal pour sceller une nouvelle idylle. C’est avec sa nouvelle compagne qu’il découvrira le palais des Doges. Il lui dira qu’il l’aime pour la première fois devant la basilique Saint-Marc et ils feront l’amour pendant des heures dans leur chambre d’hôtel avec vue sur le Grand Canal.
Alors que je suis en train d’attacher le fermoir de ma boucle d’oreille (un anneau en or que mon mari m’a offert et que je ne pourrai plus jamais porter sans pleurer), la vérité m’apparaît tout à coup, simple et glaçante. Mon mari n’est au courant ni pour Maxime ni pour Pierre. Il n’a rencontré personne non plus, les billets pour Venise étaient bien pour moi. Il va me quitter parce qu’il a trouvé le carnet de punitions que je tiens scrupuleusement depuis deux ans.
Il est tombé dessus en déplaçant des livres dans la bibliothèque. En l’ouvrant, il a découvert avec stupeur les lignes, et mes commentaires dans la marge. Ce carnet n’a rien d’un journal intime : pas de longues plaintes pathétiques (comme Phèdre, je déteste m’épancher), pas d’analyses psychologiques. Tout tient en trois colonnes tracées à la règle : délit, peine, date.
Sur les premières pages du carnet, j’ai pu établir les délits les plus fréquents et les peines correspondantes. Ainsi, « oublier de me souhaiter bonne nuit avant de s’endormir » implique de mon côté « l’absence de caresses le lendemain matin ». De même, « regarder longuement ou de manière répétée son téléphone sur le canapé du salon alors que je suis à côté (même si la télévision est allumée) » entraîne la punition suivante : « ne pas répondre au téléphone la prochaine fois qu’il m’appellera (ne le rappeler qu’après au moins deux appels manqués) ».
Ce sont deux punitions que j’ai malheureusement dû appliquer en début de semaine, l’enjeu étant de rétablir l’équilibre entre le comportement de mon mari et le mien. C’est le principe de la justice réparatrice – et je sais d’expérience à quel point il est important d’être dans un couple où règne un minimum d’équité.
Pour sortir du contingent, j’ai opté pour un système codifié : à chaque délit amoureux correspond une peine. C’est aussi simple que ça. Ce carnet signe la fin de l’arbitraire (mon fils de neuf ans l’a appris à l’école au premier trimestre, un pouvoir arbitraire est une autorité qu’aucune règle ne limite, exercée selon le bon vouloir d’un souverain – il est hors de question que je vive dans un couple à ce point Ancien Régime). Plus question pour moi de faire des caprices, de changer d’avis d’un jour à l’autre, d’en vouloir le lundi à mon mari et de me dire que sa faute n’est pas si grave le mardi : les règles existent, elles sont les mêmes tout le temps, il faut s’y conformer.
Dans l’application des peines, je fais fi du cas particulier et des circonstances atténuantes. Je ne cherche pas d’excuses à mon mari : je prends les faits et j’en déduis les conséquences. Qu’il soit fatigué, stressé ou malade, le même code s’applique. Au tribunal, le juge ne se demande pas si l’accusé vient d’une famille modeste ou s’il avait passé une mauvaise journée ce jour-là : à chaque délit équivaut une peine. De la même manière, le fait que sa mère l’ait peu pris dans ses bras quand il était petit ou que mon mari ait eu une semaine difficile ne doit pas entrer en ligne de compte. C’est dur, mais c’est la règle.
Un délit : une peine. 365 jours par an. C’est le fondement de notre système juridique moderne, et il a fait ses preuves. Pourquoi ne pourrait-on pas l’étendre à la sphère privée ? Les lois régulent nos comportements et nous permettent de vivre ensemble ; la vie domestique ne fait pas exception : mon mari sait bien qu’il doit me souhaiter bonne nuit chaque soir, qu’il me doit respect et fidélité. Il y a des semaines où mon carnet reste derrière la bibliothèque sans que j’aie besoin d’y noter quoi que ce soit. Les semaines sans punition existent, c’est donc que c’est possible.
Ce système n’a rien de cruel, bien au contraire. Il a d’abord pour ambition de me simplifier la vie. Il limite le nombre de questions que j’ai à me poser chaque jour : quand mon mari me fait de la peine, que sa trahison soit terrible (la clémentine) ou infime (son téléphone sur le canapé), je sais ce qu’il me reste à faire (appliquer la peine correspondante). Une ligne au stylo plume, et la solution m’apparaît. Ça limite mes soirées d’angoisse, les blessures qui pourrissent et ne guérissent jamais ; car à partir du moment où mon mari est puni, je considère qu’il a payé sa dette. Je peux alors commencer à lui pardonner.
De nouveaux délits font régulièrement leur entrée dans le carnet ; avec les années, mon mari trouve toujours de nouvelles manières de me torturer. Mais c’est aussi moi qui mets parfois du temps à prendre la mesure des injustices dont je suis la victime. C’est le cas des volets fermés dans notre chambre toutes les nuits. Je n’avais jamais pensé que mon mari doive être puni pour cela, que son besoin de dormir dans le noir puisse constituer une infraction. Mais cette frustration a commencé à grandir en moi, à prendre de plus en plus d’espace, jusqu’à mes pleurs de rage hier soir. Je n’ai pas encore trouvé d’équivalent capable de rétablir l’équilibre, une peine susceptible de racheter mes 40 000 heures de sommeil destructrices dans le noir. Trouver une punition proportionnelle à la faute est le plus difficile : n’être ni trop sévère (je n’allais pas le pousser par la fenêtre comme l’idée m’a effleurée hier) ni trop laxiste (refuser de l’embrasser le matin n’est pas suffisant). Peut-être une peine au long cours, comme un empoisonnement ? Une petite dose dans son café pour chaque matin où j’aurai mal dormi à cause des volets fermés ? Évidemment, pas de quoi le tuer (la proportion entre les délits et les peines est le fondement même de la justice), mais un léger laxatif ou somnifère pourrait peut-être faire l’affaire.
Bien sûr, tout n’est pas si clair. Il existe une zone grise. Par exemple, je déteste quand mon mari s’endort dos à moi, mais je ne crois pas que cela puisse constituer un délit en soi. Je n’apprécie pas, mais ce n’est pas interdit.
Cette semaine a été particulièrement éprouvante. Je crois qu’il n’y a quasiment eu aucune journée sans délit ni peine. Maxime a sans doute été ma punition la plus grave. Je flirtais avec lui depuis des mois. Mais mon passage à l’acte a été décidé par la rétractation de mon mari au sujet de sa déclaration d’amour du milieu de la nuit. Coucher avec un autre homme était sa punition ; punition qui peut paraître sévère, mais qui est pourtant juste : nier les perceptions de quelqu’un est un acte aussi violent qu’un adultère. Si mon mari m’avait confirmé ses « je t’aime », je n’aurais jamais couché avec Maxime. J’aurais profité de cette fausse réunion pédagogique pour aller faire du shopping. Je ne l’aurais pas dit à mon mari non plus, d’ailleurs – il aime me voir bien habillée mais il trouve cette activité futile, alors je renouvelle ma garde-robe discrètement (même si parfois il s’en rend compte, comme pour la nouvelle robe que je portais mardi soir chez Louise et Nicolas).
Avec Pierre hier, c’était différent. J’ai totalement perdu le contrôle. Bien sûr, il fallait que je punisse mon mari pour son incartade avec Lucie ; mais pas de cette manière, pas sur le vif, pas aveuglée de rage. Avant de réagir, je prends toujours le temps d’écrire la faute de mon mari dans mon carnet et je ne le punis que le lendemain, rarement le jour même. Il est primordial, pour son bon fonctionnement, de dépassionner la justice. Cela limite les débordements : réagir à chaud comme je l’ai fait hier m’a fait prendre des risques inconsidérés.
Cette semaine, j’ai dû infliger d’autres punitions à mon mari, dont : « faire semblant de ne pas l’entendre quand il me parle » et « déplacer ses affaires (portefeuille, clefs, sac, vêtement, document important) ». Ces deux peines correspondaient aux deux infractions suivantes : « retirer sa main de la mienne et ne pas la reprendre ensuite » et « humiliation devant des témoins (amis ou famille) ». Pour cette dernière, j’ai caché son portefeuille pour lui faire perdre du temps au moment de partir au travail. Comme tous les jours, il l’avait déposé sur le meuble de l’entrée ; il m’a suffi de le déplacer dans la poche du pantalon qu’il portait la veille.
Mais étant donné la gravité de sa triple humiliation à la soirée chez Nicolas et Louise (ses souvenirs désagréables de nos premières expériences de jeunes parents, mon effacement de son anecdote de l’alarme de sécurité à sa soirée d’anniversaire, et bien sûr, la clémentine), j’ai également décidé de dissimuler sa pochette contenant des documents importants pour son travail. Je savais que de cette manière, je lui ferai non seulement perdre du temps, mais qu’il devrait également m’appeler pour me demander de les lui apporter.
J’ai commencé à déplacer ses affaires il y a des années, bien avant la mise en place du carnet de punitions. Un matin, j’ai enlevé les clefs de la poche de son manteau quand il était sous la douche. Une autre fois, j’ai remis dans l’armoire un colis qu’il devait déposer à la poste et qu’il avait laissé dans l’entrée pour ne pas l’oublier. Quelques mois plus tard, mon mari était si inquiet qu’il prenait rendez-vous chez le médecin.
C’est parti d’une bonne intention. Je venais de reprendre le travail après la naissance de notre fille, et il y avait des semaines entières où mon mari et moi ne faisions que nous croiser : je partais tôt le matin, il rentrait tard le soir. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à déplacer ses affaires pour qu’il me demande de les lui apporter au travail. Nous nous retrouvions près de son bureau, et nous en profitions pour boire un café avant sa prochaine réunion. C’est ce que j’ai fait mercredi avec sa pochette et je ne le regrette pas : j’ai créé de toutes pièces un très beau moment à deux (les souvenirs amoureux ne tombent pas du ciel, il faut bien que l’un de nous deux se dévoue pour les fabriquer). En plus, être celle qui sait toujours où sont les choses et le sort de situations compliquées me plaît bien : je ne cesse ainsi jamais de lui rappeler qu’il a besoin de moi.
J’ai commencé à déplacer les affaires de mon mari parce qu’il me manquait. J’ai continué pour le punir et parce qu’il le méritait.
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M on mari est tombé sur mon carnet de punitions. Il ne me le pardonnera jamais. Qui le pourrait ? Si encore il avait trouvé mon carnet d’apprentissage amoureux, ou celui répertoriant ses choix musicaux : j’aurais été pétrifiée de honte, mais j’aurais pu expliquer que je faisais des recherches pour une traduction. Cette fois, la confrontation aura lieu ce soir et je n’aurai aucun moyen de nier ou de minimiser les faits.
Mon corps tremble, je n’arrive plus à respirer. J’ai chaud, froid, peur, faim, sommeil (en fait, je ne sais plus très bien). J’ai besoin d’un prétexte pour aller faire un tour en voiture. Je dis à mon mari que j’ai fini la dernière plaquette de ma pilule et que je dois absolument passer à la pharmacie.
Je roule au hasard car je n’ai qu’une chose en tête : le CD de Supertramp rangé dans la boîte à gants.
Les premières notes de flûte traversière me ramènent instantanément dans les années 1980. Mais cette chanson m’apparaît d’une absolue actualité. Elle semble écrite pour moi. Composée pour ce trajet en voiture, pour mettre en musique la fin de mon mariage.
Le clavier arrive à pas de velours, presque prudemment sous le saxophone. Puis il s’énerve, prend le dessus. Font ensuite leur entrée : la batterie qui ajoute au désespoir et le saxophone qui en remet une couche. Et enfin, les premiers mots. Sans ambiguïté : la plainte. Suppliante, directe.
Don’t leave me now
Leave me out in the pouring rain
With my back against the wall
Je ne peux pas m’empêcher de traduire en même temps que je chante (déformation professionnelle). Ne me quitte pas maintenant. Ne me laisse pas dehors sous la pluie battante, dos au mur. Pour que le moment soit parfait, il aurait fallu la pluie sur le pare-brise de la voiture, les essuie-glaces qui s’agitent avec détresse. Il manque la pouring rain de la chanson (mais elle ne risque pas de me tomber dessus avec ce ciel de juin désespérément bleu).
Don’t leave me now
Leave me holding an empty heart
Ne me quitte pas maintenant. Ne me laisse pas le cœur vide. Mon cœur est tellement plein de mon amour pour mon mari. Est-ce qu’il va cesser de fonctionner si je n’ai plus d’objet à aimer ? Sera-t-il encore opérationnel sans moteur et sans but ?
Un conducteur me dévisage au feu rouge. C’est vrai que je chante à pleins poumons, l’air dévasté. Il se demande certainement si je ne vais pas foncer dans un mur au prochain virage. Le feu passe au vert. Le pied sur l’accélérateur, les yeux floutés par les larmes, je chante de toutes mes forces. Il n’y a pas à dire, la chanson fait son effet (je suis déjà en transe alors que le solo de saxophone n’a même pas encore commencé). Au pic du désespoir, je grille un stop. Si un policier m’arrête, mon visage brouillé de larmes devrait le dissuader de me verbaliser.
La chanson de Supertramp dure 6 minutes et 17 secondes. C’est beaucoup (la durée moyenne d’un titre est de 3 minutes et 49 secondes) mais ce n’est pas assez. Je la remets, une première fois, une deuxième fois. L’émotion est intacte. Puis je sèche mes larmes, trouve une pharmacie de garde. Avant de sortir de la voiture pour rentrer à la maison, je me repoudre le nez.
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L e reste de la journée se passe sans moi. Nous allons au marché, nous déjeunons chez les parents de mon mari, les enfants font le tour du lac à vélo, nous buvons un café en rentrant de la balade, je croque dans un morceau de chocolat à la framboise, je recouds un bouton de chemise de mon mari, nous dînons, nous jouons à un jeu de société tous les quatre. Mais je fais et dis n’importe quoi. Je choisis des fruits et des légumes au hasard. Je me trompe de sortie au rond-point au moment d’aller chez mes beaux-parents. Je manque de me faire renverser par une voiture car je regarde du mauvais côté de la route en arrivant au lac. J’oublie de boire mon café qui finit par refroidir sur le comptoir de la cuisine. Je me mords la langue si fort en croquant dans ce bout de chocolat que son goût se mêle à celui de mon sang dans ma bouche. Je me pique plusieurs fois avec l’aiguille pour voir si je suis encore capable de ressentir quelque chose. Je fais exprès de me brûler en préparant le repas. Je ne sais jamais quand c’est à mon tour de jouer.
Mais je souris. J’explique à mon mari que je suis fatiguée, et c’est vrai. Je suis exténuée. La pression, mes doutes, mon attente : tout est redescendu d’un coup. Ne reste plus que la fatigue, immense.
Les enfants sont enfin couchés. Mon mari est resté un peu plus longtemps dans leurs chambres que les autres soirs. Est-ce qu’il leur a glissé quelques mots pour les préparer au changement qui est sur le point de survenir dans notre famille ? Est-ce qu’il leur a lu un livre pour enfants qui parle de séparation, de parents qui divorcent mais qui continuent à aimer leurs deux enfants très fort ? Ou est-ce qu’il leur a parlé de l’histoire de France comme quand ils étaient petits ? Est-ce qu’il leur a raconté le moment où Napoléon abandonne Joséphine pour une femme plus jeune ?
J’entends l’eau couler et je respire à peine, assise sur le lit en l’attendant. Je mets la main devant mon nez pour vérifier que je respire toujours. Je ne suis même plus sûre de savoir comment faire. Je ne suis plus sûre de savoir comment extraire l’oxygène de l’air en inspirant, ni de savoir comment relâcher le dioxyde de carbone en expirant.
Mon mari sort de la douche. Je sors de mon apnée. Il porte le t-shirt délavé qui lui sert de pyjama depuis des années et son caleçon à motifs marins. Quelle ironie. Mon mari va mettre fin à notre mariage avec pour uniques vêtements un t-shirt de son équipe de rugby préférée et un ridicule caleçon à poissons.
Je ne pensais pas qu’il serait cruel au point de mettre fin à quinze ans de vie commune dans notre chambre à coucher, un dimanche soir comme les autres. Je ne pensais pas qu’il pourrait me manquer de respect au point de me quitter sans porter de pantalon. Mais je réfléchis un instant : aurait-il pu le faire ailleurs ? Il n’allait tout de même pas m’inviter à dîner en ville pour demander le divorce, ni parler de séparation entre deux parties de tennis. Il n’allait pas non plus enfiler un costume pour me dire qu’il avait rencontré quelqu’un.
Mon mari s’assoit à côté de moi. Il attrape mes deux mains qu’il entoure des siennes pour former une petite boule solide et compacte (je trouve le geste solennel et cette gravité me console un peu).
Nous sommes au bord du lit. C’est à cet endroit que l’on s’installe chaque fois que l’on doit parler sérieusement. Mais je sais maintenant que nous n’aurons plus jamais ces conversations du soir – ces conseils exécutifs improvisés où nous statuons sur la marche à suivre concernant l’avance que mon éditeur me doit toujours ou sur l’achat d’une console de jeu pour notre fils. Cette conversation du bord de lit est la dernière ; mais comme j’en suis consciente, elle aura la beauté rare des dernières fois que l’on remarque.
J’ai envie de lui couper la parole. Lui dire que je sais, que je suis prête, que j’attends ce moment depuis longtemps. Mais je n’arrive pas à faire sortir le moindre son de ma bouche.
Pendant ce temps, mon mari réfléchit. Il prend son temps pour choisir ses mots. Dans la vie de tous les jours, il parle plutôt tête la première, sans réfléchir. Mais quand il a quelque chose d’important à dire, il prend toujours son élan. C’est précisément ce qu’il fait maintenant. Il se concentre, recule légèrement, évalue les distances, réunit l’énergie nécessaire, et finalement se lance :
– Il y a quelque chose dont je voulais te parler. Je ne sais pas comment l’aborder, ça fait déjà un moment que j’y pense, tu as peut-être remarqué. On a tous les deux eu quarante ans cette année, les enfants ont grandi… Ils ont grandi si vite. Alors je me disais que c’était le moment ou jamais. Qu’est-ce que tu dirais d’agrandir notre famille ? Un troisième enfant, qu’est-ce que tu en dis ?
Je m’entends lui répondre oui et je me vois l’embrasser. Je suis folle de joie. Mon mari m’aime.
Il faut que j’arrête de fouiller dans ses affaires, de l’enregistrer, de le punir. Je me blottis contre lui, ivre de bonheur face à l’ultime preuve d’amour qu’il vient de me donner, et certaine des bonnes résolutions que je pourrai mettre en place dès demain matin. Le lundi est fait pour ça.
Je ferme les yeux, bercée par la respiration océanique de mon mari, quand mes cuisses se mettent à me piquer. J’ignore le signal, j’enfouis mon visage dans l’oreiller, j’enroule la couette entre mes jambes et refuse de me gratter. Mais les démangeaisons s’étendent peu à peu à ma tête, à mes bras, à mon ventre.
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