Mon mari
Vendredi
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A ssise à la table du petit déjeuner, j’analyse la géographie de nos corps. Je me rends compte que je me penche en direction de mon mari quand il me parle. C’est mon corps et non le sien qui se déplace : je change de position, je m’approche, je me tords le cou. Mon mari se tient le dos bien droit et regarde en face de lui quand il mange. Moi, je suis bancale et déséquilibrée.
Cette vérité me frappe quand nous nous levons pour nous resservir du café : la chaise de mon mari est parfaitement centrée. La mienne au contraire est tournée vers la gauche, braquée vers celle de mon mari.
Je suis persuadée que si je réalisais une carte de mes micro-déplacements quotidiens, le tracé révélerait la disposition suivante : mon mari est le soleil autour duquel la plupart de mes mouvements gravitent. Je vais l’accueillir dans l’entrée quand il rentre le soir, je vais m’asseoir à côté de lui sur le canapé, je m’approche quand il me parle depuis la cuisine et que je me trouve dans le salon. Pour lui, je change de pièce. À cause de lui, je suis toujours la dernière à quitter la table. J’éteins les lumières, je le suis dans les escaliers, je reste dans son ombre, je passe derrière. En revanche, mon mari n’est pas influencé par mes propres allées et venues. Ma force gravitationnelle n’est jamais suffisamment puissante pour le faire dévier de sa trajectoire.
Quelles lois physiques décident de notre course dans l’espace ? Qu’est-ce qui détermine notre vitesse et notre force ? Quelle est la formule ? Quand je rejoins Lucie le samedi matin au tennis, nos corps se retrouvent à mi-chemin : je passe la porte du club, je la vois assise dans un fauteuil près de l’accueil, elle m’aperçoit à son tour, se lève et s’avance vers moi pendant que je fais de même. Notre point de contact se situe au milieu du hall, ce qui me semble être une manière parfaitement saine de se mouvoir. Pourquoi les lois qui régissent mes déplacements avec Lucie sont-elles différentes de celles qui ont cours avec mon mari ?
Mes enfants mangent en silence, les regards encore endormis et les pyjamas froissés. Seul le bruit des cuillères et des bols qu’ils reposent à rythme régulier compose une musique agaçante. Je les observe avaler leurs tartines et se chuchoter quelques mots à l’oreille. Leurs chaises sont si rapprochées qu’elles sont presque collées.
Je déteste les enfants qui parlent trop fort. Le niveau sonore socialement acceptable en dessous de douze ans m’a toujours paru excessif. Sous prétexte que ce sont des enfants, que leur voix n’est pas encore tout à fait formée, ils pourraient parler plus fort que les adultes. J’aurai au moins réussi une chose dans l’éducation des miens : mes deux enfants parlent tout bas. Même quand ils étaient petits, ma maison n’a jamais débordé de cris.
Mon mari m’informe qu’il compte retourner nager ce soir après le travail, puis qu’il a rendez-vous pour dîner avec un ancien collègue de passage en ville. J’affiche une attitude froide et impassible (ne pas lui montrer que ça me touche), mais je fixe – comme une bouée de sauvetage en plein naufrage – mon téléphone que j’ai de nouveau laissé sur la table de la cuisine. Je m’étais promis d’arrêter mais j’ai de plus en plus de mal à croire en mes bonnes résolutions, en particulier quand mon mari m’annonce cruellement qu’il ne passera pas la soirée à la maison.
Heureusement, ce petit déjeuner est un moment calme, ce qui me permet d’écouter attentivement les annonces de mon mari (la piscine et le dîner). Je me concentre sur ses mots pour espérer ne pas ressentir le besoin d’y revenir plus tard, de me refaire toute la scène.
Dans notre chambre, les vêtements de mon mari sont par terre dans un coin, sa serviette encore humide sur le lit. Je la ramasse et l’étends. Je ne fais aucune remarque sur ses affaires qui traînent. Je ne dis rien non plus du désordre dans la salle de bains, de la table du petit déjeuner qu’il n’a pas débarrassée, de ses dîners en ville, de ses soirées à la piscine. Jamais aucun reproche de cet ordre. Je refuse qu’on se laisse aller à des disputes aussi conformistes.
D’ailleurs, nous nous disputons peu. C’est peut-être ce qui nous a manqué. Pourtant j’adore les conflits, la vaisselle brisée et les portes claquées. J’ai toujours trouvé les unions tranquilles sans intérêt. Les couples qui ne se disputent jamais dégagent quelque chose de bas de gamme, et je les ai toujours suspectés de moins s’aimer. Cependant, j’ai également toujours refusé les brouilles ordinaires. Que mon mari ne fasse pas la vaisselle après le repas ou ne sache pas repasser une chemise sont des choses contrariantes, mais c’est un obstacle que je m’imagine pouvoir surmonter ; en revanche, je ne pense pas pouvoir supporter une dispute d’une telle banalité et pour un motif aussi trivial. Si nous nous disputons, il doit au moins être question de jalousie et de doutes profonds, de drame existentiel et de remises en question douloureuses. Je crois qu’il est essentiel pour un couple que ses disputes parlent d’amour.
J’écoute la radio d’une oreille en essuyant la table du petit déjeuner, mais j’ai du mal à sortir de ma nuit. Je suis encore dans l’état d’irréalité qui persiste quand je me réveille trop vite et que mon rêve se superpose à la journée qui commence.
J’ai encore rêvé que mon mari était un chevalier et que j’étais sa promise. Dans ce rêve, mon mari est confronté à une série d’épreuves pour pouvoir me rejoindre : combats d’épée, dragons, duels, courses à cheval, concours de poésie, précipices dangereux.
Le déroulement du rêve est toujours le même. Mon mari surmonte tous les obstacles qui se dressent devant lui. Il affronte ses concurrents avec succès ; c’est un cavalier hors pair et un courtisan sans égal. Cependant, chaque victoire à une épreuve sonne le début de l’épreuve suivante. Il continue sans relâche, gagne chacune d’elles mais finit par mourir d’épuisement, prisonnier d’un tournoi amoureux perpétuel.
Sauf que, pour la première fois, mon rêve ne s’est pas terminé ainsi. Cette nuit, mon mari a survécu. Comprenant qu’il n’y avait pas de victoire possible, que c’était un piège, il a déclaré forfait et il est parti. Je n’aime pas ce rêve, mais c’est un rêve récurrent, et un rêve récurrent n’est pas censé changer de dénouement.
Je me ressers une tasse de café. Mon rêve se dissipe, et le sentiment diffus qui l’accompagne perd en intensité jusqu’à disparaître tout à fait pour laisser place au vendredi.
Le vendredi n’est pas propice à la concentration. C’est un peu de la légèreté des grandes vacances retrouvée chaque semaine, une journée volatile comme du gaz et régressive comme de la purée maison. Difficile de travailler un vendredi, même plongée dans mon manuscrit. Si seulement je trouvais une traduction satisfaisante pour le titre du roman ! Waiting for the day to come…
Heureusement, le vendredi me porte bonheur grâce à sa couleur, le vert. Ce n’est pas qu’une superstition, il y a des faits qui ne trompent pas. Dès que j’en ai eu vraiment besoin, j’ai cherché du vert autour de moi, dans un objet à proximité ou dans un paysage : si j’en trouvais, je savais que l’issue me serait favorable. Le jour où j’ai accouché de mon fils, j’étais terrifiée. Mon mari m’a rejointe à l’hôpital, il portait son t-shirt vert : l’accouchement s’est très bien passé. Le jour où nous avons visité pour la première fois cette maison qui deviendrait la nôtre, les volets verts m’ont confirmé que nous faisions le bon choix. Le jour où nous avions rendez-vous pour signer l’achat de notre maison, la porte verte du notaire, à laquelle je n’ai fait attention qu’en partant, aurait dû me rassurer sur le fait que mon mari était déjà à l’intérieur. Si j’ai vécu une enfance aussi heureuse, je suis persuadée que c’est en partie grâce aux yeux verts de ma mère. Mais le vert peut parfois se révéler à moi de manière détournée : le soir où j’ai rencontré mon mari, le groupe anglais qui jouait s’appelait The Green Peas.
Mon regard se perd par la fenêtre, sur la pelouse verdie par la rosée, sur les feuilles agitées par le vent, ce vert omniprésent qui me porte chance plus qu’aucune autre couleur. Et si l’explication venait de la physique ? Après quelques recherches sur Internet, je découvre que son spectre chromatique correspond à la longueur d’ondes 525. Évidemment. J’ai grandi au 52 de la rue Victor-Basch et je suis née dans le Doubs, le département 25. 525. Les meilleures explications sont les plus rationnelles.
J’ai toujours vu les jours en couleur. C’est même ainsi que je me repère dans le temps. Lorsque je prends rendez-vous quelque part, j’ai rarement besoin de le noter : mon emploi du temps apparaît devant mes yeux sous forme d’une frise colorée.
Quand j’étais petite, je pensais que c’était pour tout le monde pareil ; je me figurais que les nuances de couleurs étaient peut-être différentes selon les gens, mais que chacun possédait son propre arc-en-ciel mental. C’est à l’école primaire que j’ai découvert, assez douloureusement d’ailleurs, que ce n’était pas le cas. J’avais dit « jaune » au lieu de « jeudi » pour demander quand aurait lieu la sortie scolaire que j’attendais avec impatience. La maîtresse a ri de mon lapsus, et quand elle m’a corrigée j’ai tenté d’expliquer que, de toute façon, c’était la même chose, persuadée qu’il était évident pour tous que le jeudi était jaune. Rires entre les rangs, et humiliation de la part de la maîtresse qui expliqua devant toute la classe que confondre les couleurs et les jours de la semaine à sept ans, c’était très grave : est-ce que j’avais envie de retourner avec mes petits camarades de maternelle ? Prenant ma remarque pour de l’insolence, elle m’avait réprimandée en conséquence. Pendant des semaines, on n’a pas manqué de me traiter de sorcière et de menteuse, de dire que j’étais bizarre.
Ce n’est que bien plus tard que je me suis rendu compte que cette perception colorée du temps influençait aussi ma perception visuelle. J’ai mis longtemps à me le formuler clairement, même si certains indices auraient dû me mettre sur la voie : la teinte d’un rouge à lèvres allait me sembler gourmande et sensuelle un jeudi soir, mais fade et sans saveur un dimanche matin ; il y a certaines robes que je ne porte que le mercredi, d’autres seulement le vendredi. Le mardi, le jour du noir, je suis plus sensible aux ombres et au clair-obscur (j’ai l’impression de vivre dans un tableau de Caravage, et je me suis déjà sérieusement demandé si le peintre italien n’avait peint ses toiles que le mardi). Et puis, il y a eu cette exposition consacrée au peintre David Hockney il y a dix ans. Émerveillée, j’ai tenu à y retourner le lendemain. Mais les tableaux me sont apparus très différents de ceux que j’avais découverts la veille. Ils me plaisaient toujours, mais quelque chose avait changé. Je ne pouvais tellement pas en croire mes yeux que je suis allée demander à l’accueil s’ils avaient changé l’éclairage pendant la nuit. C’est ce jour-là que j’ai compris.
Aujourd’hui, je sais que, le lundi, les objets bleus apparaissent avec plus d’intensité dans mon champ de vision, et que le mercredi c’est l’orange. Mardi, j’ai longuement cherché mon carnet jaune, celui contenant le vocabulaire scientifique pour mes traductions, incapable de remettre la main dessus. Jeudi, j’ai retrouvé le carnet sur le meuble de l’entrée : sans surprise, j’ai dû attendre le jeudi pour voir apparaître cet objet jaune. C’est comme si chaque jour de la semaine plaçait un filtre devant mes yeux – une caméra avec un grain bien à elle, ou une pellicule avec une certaine sensibilité à la lumière. Chaque matin, c’est tout mon paysage qui change légèrement de ton.
Je travaille plusieurs heures sur ma traduction quand le titre m’apparaît soudain au détour d’un chapitre. L’attente, le mouvement, l’imminence, l’aube, les points de suspension, la poésie. Tout y est. Waiting for the day to come… En attendant le jour qui paraîtra bientôt.
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C inq indices pour savoir s’il vous trompe, les trois choses à faire pour le rendre fou de vous, les dix secrets des couples qui durent : je m’arrête en priorité sur les articles aux titres prometteurs. Puisque je n’arrive plus à me concentrer sur ma traduction, autant mettre à profit le reste de ma journée. Et comme le vendredi est le jour de Vénus, la déesse de l’Amour, je consacre sans culpabiliser une partie de mon après-midi à mon apprentissage amoureux sur Internet.
Je paie pour accéder à certains contenus. Je regarde attentivement plusieurs vidéos, parcours des listes de conseils et d’exercices dans des magazines féminins. Un test en ligne m’indique que mon mariage est en danger et que je dois rapidement me reprendre en main. À force, je vais bien finir par retenir quelques leçons : laisser beaucoup d’espace à mon mari, être distante pour cultiver le mystère, le rendre jaloux, ne pas lui confier ce que je ressens pour ne pas l’étouffer, ne pas l’encombrer avec un excès d’émotivité et de sentimentalisme, ne surtout pas me laisser aller physiquement.
Ce qui revient le plus souvent, c’est l’injonction au mystère : ne pas tout dévoiler. Les mots d’ordre sont : être froide, inaccessible et distante. Certes, il est plus facile pour moi de m’absenter maintenant que les enfants ont grandi. Mais la plupart du temps, je suis encore assignée à résidence. Au quotidien, je n’ai d’autre choix que d’être présente et disponible : je suis devant la grille pour aller chercher les enfants à l’école, dans leurs chambres pour vérifier leurs devoirs, dans la cuisine en train de préparer le repas, dans notre lit en train de dormir, chez mes beaux-parents le dimanche midi, près de mon téléphone pour savoir si je vais chercher les enfants au conservatoire ou si mon mari s’en charge. La vérité est là : je suis une femme facile d’accès. Pour des raisons logistiques évidentes, le comportement mystérieux qu’on me conseille d’adopter est difficile à tenir quand on est mariée avec deux enfants.
Évidemment, je diversifie mes sources : magazines féminins, psychologie, études statistiques, astrologie, astronomie, philosophie politique, développement personnel, stylisme, sciences cognitives, histoire, décoration, sociologie, jardinage, anthropologie, géographie – je m’intéresse à tout ce qui peut m’être utile dans la conduite de ma vie amoureuse.
Ce carnet vert d’apprentissage amoureux n’est pas mon unique carnet. J’en ai de nombreux auxquels je tiens beaucoup, dont chacun a sa fonction. Il y a quelques années, j’ai par exemple commencé à tenir un carnet musical. La musique que mon mari écoute me donnant de sérieux indices sur son état d’esprit, j’ai décidé de répertorier minutieusement toutes ces données. Par exemple, quand il fredonne de la chanson française, cela signifie qu’il est de bonne humeur ; sa consommation de chanson française est également corrélée à son niveau d’excitation sexuelle. La musique brésilienne témoigne du fait qu’il est calme et serein. Au contraire, quand il écoute de la pop, c’est rarement bienveillant : il devient froid et distant, et les paroles sont souvent des attaques personnelles.
Tenir des carnets me rassure et m’aide à garder le contrôle. Je consulte mon carnet d’apprentissage amoureux dans les moments de doute. Avant mon rendez-vous avec Maxime hier, les phrases inspirantes sur l’amour qui dure m’ont donné le courage d’aller le retrouver. Je savais que je trompais mon mari pour les bonnes raisons (avoir un amant contribue à me rendre inaccessible et mystérieuse). Je savais que j’allais dans la bonne direction.
Bien sûr, ce carnet me rappelle aussi douloureusement mon statut d’éternelle débutante. Bien sûr que c’est aussi un constat d’échec. Dresser une liste de règles à suivre pour que l’homme qui partage ma vie reste amoureux de moi m’attriste. Pourquoi suis-je condamnée à l’inexpérience des premières relations à quarante ans ?
En amour, je n’ai jamais rien appris. Depuis l’adolescence, je répète le même schéma : j’aime tellement fort que je me consume dans mon propre amour (en analyses, en jalousie, en doutes) – si bien que lorsque je suis amoureuse, je finis toujours par être un peu éteinte. Quand j’aime, je deviens sévère, triste, intolérante. J’installe une ombre de gravité sur mes amours. J’aime et je veux être aimée avec tellement de sérieux que cet amour devient vite épuisant (pour moi, pour l’autre). Bref, j’ai l’amour malheureux.
Adrien, Antoine, Arnaud : mon envie d’aimer a toujours été si grande qu’à quelque objet que je l’attachais, j’aimais avec la même intensité. Pour me consoler de l’un je passais dans les bras de l’autre, incapable d’être seule. Seule ma dépendance à l’amour, plutôt qu’à l’un ou à l’autre de ces garçons, était une constante.
Mon besoin inépuisable d’amour a suscité chez eux des réactions opposées. Pour certains, il était vécu comme une preuve excessive mais rassurante d’attachement. Pour d’autres, c’était plutôt une responsabilité effrayante et culpabilisante. Mais dans tous les cas, mes histoires d’amour se soldaient par des échecs. Alors quand j’ai rencontré mon mari, ce parfait husband material, j’ai décidé de ne rien laisser paraître de ma dépendance. Je venais d’avoir vingt-cinq ans, je ne pouvais plus me permettre de tout gâcher en exprimant trop clairement mes intentions (trouver l’homme de ma vie). Aujourd’hui j’ai appris à le cacher, je sais mieux faire semblant, mais au fond il n’y a qu’une seule chose capable de me faire sortir de mon lit à toute heure du jour et de la nuit : l’amour. Je n’ai jamais réussi à diversifier mes centres d’intérêt.
Ce schéma amoureux m’a condamnée à mêler l’amour aux larmes. Même le jour de mon mariage, je n’y ai pas échappé. J’ai dû m’éloigner dans les vignes pour pleurer en plein milieu de la soirée. Je me souviens que la musique et les lumières de la piste de danse ont rapidement laissé place au silence et à l’obscurité. Sous mes doigts, des grains de raisin verts translucides. Ma mère avait dû me voir quitter la soirée, car elle était tout à coup derrière moi. Elle n’a pas eu l’air surprise par les deux larmes transparentes sur mes joues, peut-être parce qu’il est socialement admis qu’une mariée pleure le jour de son mariage (un trop-plein d’émotions positives, je suppose). Mais ses mots n’allèrent pas dans ce sens :
– Tu as l’amour triste toi, tu es comme ta mère, m’a-t-elle murmuré en me prenant dans ses bras avec autant de tendresse que le monde en contient.
Mariée depuis à peine quelques heures, mon amour pour mon mari m’était déjà douloureux, et j’apprenais, comme Phèdre, que ce mal était peut-être héréditaire.
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D ebout sur une chaise, j’accède à mes produits capillaires cachés tout en haut de notre dressing, loin de la vue de mon mari. Dans une boîte à chaussures : un masque éclaircissant, un soin pour cheveux colorés, un shampoing à la camomille pour cheveux blonds. Rester blonde quand on est né avec les cheveux châtains demande un certain investissement.
Quand j’ai rencontré mon mari, j’étais d’un blond éclatant. Je m’étais éclairci les cheveux au début de l’été, le soleil et la mer s’étaient chargés d’accentuer ma nouvelle couleur. Lorsque mon mari s’est éloigné pour recommander un verre au bar, l’ami qui l’accompagnait s’est approché de moi et m’a dit : « C’est fou ce qu’il aime les blondes, tu as fait mouche on dirait ! »
J’ai effectivement découvert par la suite que toutes ses anciennes petites amies l’étaient, à l’exception d’une Espagnole à la peau mate (sa couleur de cheveux m’a empêchée de dormir pendant des semaines : est-ce que cela signifiait qu’il l’aimait plus que les autres ?).
Après notre rencontre, ce malentendu m’a contrainte à entretenir mon blond avec des produits éclaircissants que je cache pour que mon mari ne se doute de rien. Je ne lui dis pas non plus quand je vais chez le coiffeur pour un balayage ou une teinture. Je ne sais pas si mon mari connaît ma couleur naturelle. J’ai refait mon passeport il y a neuf ans. Pour la couleur de mes cheveux, j’ai indiqué le blond.
J’applique le soin censé faire durer ma couleur plus longtemps (si seulement il était aussi simple de faire durer un couple) et le laisse agir en déambulant dans la maison. J’attends. J’attends que le soin fasse effet. J’attends qu’il soit enfin l’heure d’aller regarder le courrier.
Je commence par vider ma boîte à bijoux pour accéder au double fond. À l’intérieur : la clef de la boîte aux lettres et ma première bague de fiançailles. Un faux diamant énorme, brillant et puissant, que je me suis offert pour 19 euros et 99 centimes à mon vingt-deuxième anniversaire. J’en mourais d’envie depuis des mois. Un caprice, une bizarrerie peut-être. Est-ce que ça pourrait être mal perçu de jouer à me faire passer pour une femme mariée ? Je me suis rassurée en me disant que c’était une étrangeté inoffensive : je ne faisais de mal à personne. Il n’est pas interdit de porter un solitaire à l’annulaire si ça nous plaît.
Ma bizarrerie s’explique, pourtant. Car il existe une expression pour décrire mon état d’esprit à cette époque : je voulais que ma vie prenne forme. Je voulais qu’elle se transforme en quelque chose de durable et de ferme. Comme l’argile qui sèche pour devenir de moins en moins malléable, moi aussi je voulais sécher et durcir. J’avais vingt-deux ans et je commençais à m’impatienter. Je voyais la vie de mes amies se stabiliser pendant que la mienne restait incertaine – amitiés fragiles, projet professionnel encore indécis (enseigner ou me lancer dans une thèse de littérature anglaise ?), changements de style vestimentaire récurrents (dont mon dressing est le témoin). Et surtout, je n’avais pas trouvé l’homme de ma vie – aucun candidat à l’horizon susceptible d’être un sérieux husband material.
Pour patienter en attendant que ma vie prenne forme, je me suis offert ce solitaire. Je le portais pour faire mes courses ou aller courir. Dès la première fois, l’effet s’est fait sentir. Mon intuition était donc fondée : payer à la caisse et transpirer dans un parc prenaient effectivement une autre dimension la bague au doigt. Tout à coup, les tâches les plus ingrates m’apparaissaient beaucoup plus supportables. Je ne saurais pas l’expliquer, mais mon prétendu statut de femme mariée criait enfin au monde que mon existence avait de la valeur. C’est dans le regard des autres que la transformation eut lieu : on pense que je suis attendue, que j’ai mieux à faire ailleurs. Évidemment, je ne la portais pas dans les lieux où j’étais susceptible de rencontrer un mari potentiel.
Trois ans plus tard, j’ai rencontré mon mari. Deux ans plus tard, il m’en a offert une vraie pour faire sa demande, et j’ai pu tirer un trait sur ma bague en faux diamant. Il savait que je voulais un solitaire de type cathédrale, il ne pouvait pas se tromper. Ma bague actuelle ressemble donc à s’y méprendre à cette bague d’impatience que je m’étais achetée. Je la range depuis dans le faux fond de ma boîte à bijoux, et je la ressors parfois avec un peu de nostalgie. Je l’observe attentivement en la faisant tourner à la lumière : jolie pour une imitation, mais je préfère la vraie.
15 heures. C’est l’heure où il y a le moins de passage dans le quartier. Les voisins rentrés pour le déjeuner sont déjà repartis travailler. Il est trop tôt pour qu’un cadre ait fini sa journée, même un vendredi. Les départs anticipés en week-end sont tous terminés : le chargement des coffres pour les maisons de campagne a eu lieu un peu avant 14 heures.
La rue est vide. Je sors la clef de sa cachette, traverse le jardin, ouvre la boîte aux lettres furtivement. J’en inspecte le contenu du bout des doigts : inoffensif (impôts, mutuelle et banque). Puis je la referme en laissant le tas de lettres comme je l’ai trouvé.
Personne ne m’a vue. J’ai bien fait d’attendre. Lundi, j’ai manqué de prudence en m’y rendant une demi-heure trop tôt, et je me suis laissée surprendre par un voisin. J’ai pris cet incident très au sérieux : il faut que je reste fidèle aux mêmes rituels. À ne pas respecter les règles que je me suis fixées, c’est le genre d’erreurs que je commets – anodines en apparence, mais qui pourraient un jour me compromettre. Lundi soir à table, mon mari m’a informée qu’il avait trouvé la boîte aux lettres ouverte. J’étais pétrifiée, mais j’ai joué la comédie avec facilité :
– Tu es tellement distrait que ça ne m’étonnerait pas que tu aies oublié de la refermer samedi, ai-je répondu.
– Oui, tu as raison, a acquiescé mon mari.
Je m’en suis tirée pour cette fois.
Moi, je ne suis pas censée avoir cette clef. Les choses se sont organisées de telle manière que je n’en ai pas besoin. En rentrant du travail, c’est mon mari qui relève le courrier. Il arrive les deux mains prises, les enveloppes d’un côté et la baguette de l’autre, ce qui m’empêche toujours un peu de le serrer dans mes bras.
Pendant des années, c’est moi qui suis allée chercher le courrier. Je lui ai prêté la clef il y a trois ans. Je devais partir tout le mois de juillet en vacances avec les enfants pendant qu’il resterait à la maison. Je ne l’ai pas récupérée à mon retour, et c’est ainsi que la transition silencieuse a eu lieu.
L’année dernière, le zèle avec lequel mon mari ouvrait et refermait la boîte aux lettres a soudainement commencé à m’angoisser : pourquoi tenait-il à s’occuper du courrier ? Pourquoi lui qui était si distrait n’oubliait-il jamais de le faire ? Il n’a pas su me répondre. Pendant des mois, je me suis demandé si mon mari entretenait une correspondance avec une autre femme, ou s’il recevait des lettres anonymes – quelqu’un aurait eu connaissance d’une liaison passée ou d’un enfant illégitime et essaierait de le faire chanter. Cela expliquerait pourquoi, quand j’ai soumis à mon mari l’idée que nous puissions me faire faire un double des clefs, il s’est contenté de hausser les épaules en répondant que ce n’était sûrement pas nécessaire.
J’ai alors été contrainte de mettre en place un stratagème efficace, mais fastidieux. J’ai prétexté avoir perdu mon trousseau de clefs un jour où mon mari était en déplacement. Je suis allée chez ses parents récupérer leur double contenant également, je le savais, la clef de la boîte aux lettres. J’en ai fait faire une que je cache depuis dans ma boîte à bijoux. Le soir même, j’ai mentionné l’épisode à mon mari au téléphone. Je lui ai expliqué avoir retrouvé mes clefs sous le siège de la voiture. Il a eu l’air de ne se douter de rien. Peut-être avait-il oublié que le double chez ses parents contenait également la clef de notre boîte aux lettres. Depuis, je vérifie régulièrement le courrier et je suis beaucoup moins angoissée : aucun maître chanteur à l’horizon, aucune lettre d’amour enflammée à signaler.
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D e retour à la maison, je commence par son cartable. Puis je passe aux poches de ses pantalons. Je déplie tous les tickets de caisse chiffonnés. Je lis l’heure, la date, le lieu et le montant. Malheureusement, ces détails ne m’évoquent rien car je ne suis pas assez rigoureuse pour recouper ces informations : je n’arrive pas à déterminer si les déjeuners et les sorties dont il m’a tenue au courant coïncident avec ces relevés. Alors je vérifie simplement qu’il ne s’est pas rendu dans une ville dont il ne m’aurait pas parlé ou qu’il n’a pas fait une dépense au montant inhabituel.
Je tombe sur un ticket de caisse de la fromagerie du centre-ville daté de dimanche dernier. Mon mari en a eu pour 75,23 euros. Beau montant, c’est davantage que la semaine précédente (plus il fait des courses importantes, plus j’ai l’impression qu’il m’aime). De la crème fraîche et du lait, des œufs pour ses omelettes, du comté pour moi, du fromage de brebis pour les enfants, du chèvre frais pour nos salades, du roquefort qu’il a cuisiné en sauce jeudi : de quoi tenir plus d’une semaine. Dix jours au moins. Un beau butin. Le ticket de caisse d’un père de famille (on y trouve les fromages préférés de chacun d’entre nous). Le ticket de caisse, aussi, d’un homme qui ne compte pas (j’imagine qu’il a froissé le bout de papier avec désinvolture avant de le glisser dans la poche de son pantalon en sortant de la fromagerie, sans même regarder le montant). Le ticket de caisse, enfin, d’un homme qui aime sa femme et qui n’a pas prévu de la quitter la semaine suivante puisqu’il a acheté du fromage pour dix jours.
Pour finir, son ordinateur. Il n’en a pas changé le code d’accès depuis des années. C’est toujours ce que je fouille en dernier, car c’est ce que je déteste le plus faire. Lire ses mails me tord les boyaux. Je sais que mon mariage ne tient qu’au message suivant.
Désormais, je peux accéder à tout ce que contient son téléphone depuis son ordinateur – tout est connecté en un seul et même compte, ce qui me fait gagner un temps fou. Je ne lis pas en détail ce qu’il écrit à sa famille ou à ses amis. Ces échanges relèvent de sa vie privée. En revanche, je parcours attentivement les messages destinés à d’autres femmes ou aux personnes susceptibles d’être des alibis : à Zoé, notre baby-sitter, à Maud, la professeure de piano de notre fille, à Sylvie, la mère du meilleur copain de notre fils, à Damien, son collègue du bureau de Milan, à Serge, l’ami avec qui il va parfois nager. Je jette également un œil aux dernières adresses dans son GPS : aucun hôtel à la campagne ou restaurant romantique avec vue panoramique.
Tout va bien. Je respire de nouveau. Chaque semaine, l’inquiétude est toujours intacte. Pourtant, je dois admettre qu’en quinze ans de vie commune je n’ai jamais rien découvert de dramatique : aucun site de rencontres extraconjugales dans son historique, aucun contact de prostituées dans son répertoire. Pas de maîtresses ni de messages inappropriés avec mes plus proches amies non plus.
En revanche, j’ai déjà trouvé des échanges au ton un peu trop familier, ou des messages adressés à des femmes que je ne connaissais pas. Dans le meilleur des cas, je comprendrais plusieurs semaines plus tard de qui il s’agissait car mon mari m’en parlerait spontanément : la femme d’un ami, une ancienne collègue, une connaissance intéressée par un poste dans son entreprise.
Il y a quelques mois, je suis tombée sur un échange de mails avec une certaine Éléonore dans lequel elle lui proposait de se parler rapidement par téléphone. J’en étais sûre : ils préféraient s’appeler pour ne pas laisser de trace écrite. J’en ai eu mal au cœur pendant des jours. Puis un soir il m’a annoncé à table, l’air de rien : « Au fait, je suis en contact avec Éléonore, la femme de Valentin, tu te souviens ? Elle m’a appelé car elle organise un anniversaire surprise pour ses cinquante ans. Elle voudrait que je m’occupe de contacter ses anciens collègues de l’équipe d’Oslo. C’est sympa, non ? La fête aura lieu fin février, j’espère qu’elle ne tombera pas en même temps que la soirée chez ton éditeur. C’est le 15, un samedi soir, tu pourras vérifier ? »
Évidemment, je préférerais que mon mari tienne un journal intime : je n’aurais qu’à le lire pour connaître le fond de ses pensées, et je pourrais me dispenser de fouiller dans ses affaires. Quel gain de temps ce serait.
Le problème majeur que soulève cette habitude est évidemment celui de la surprise. Mon mari n’a jamais pu m’organiser quoi que ce soit sans que je l’apprenne avant. Aujourd’hui, ça ne manque pas. Je tombe sur deux billets d’avion pour Venise début août. Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre qu’il me l’annonce et feindre l’étonnement. Mais je suis un peu embêtée car j’aurais préféré retourner à Rome. Je vérifie les détails de la réservation : les billets sont encore échangeables pendant un mois. Je n’ai plus qu’à lui suggérer subtilement que je rêve de revoir le Colisée, ou lui rappeler que nous ne sommes jamais allés au Vatican. Pour engager la discussion, je peux peut-être lui proposer que l’on regarde ensemble Vacances romaines, c’est l’un de mes films préférés.
En parcourant le mail de la compagnie aérienne (ce n’est pas donné à cette période de l’année, mon mari doit vraiment beaucoup m’aimer), je me demande s’il a eu besoin de vérifier ma date de naissance au moment de réserver. Est-ce qu’il la connaît par cœur ? Est-ce qu’il l’a indiquée dans le formulaire sans se poser la moindre question, avec le même naturel que si c’était la sienne ? Cette histoire de date de naissance m’a mise dans l’embarras il y a quelques années. Je devais passer une semaine à New York avec mon éditeur pour rencontrer l’auteur de polars dont j’allais traduire le livre. J’ai fait une demande de visa, une simple formalité. Pourtant, quelques jours avant le départ, j’ai failli ne pas pouvoir partir parce que j’avais indiqué la date de naissance de mon mari et non la mienne dans le formulaire officiel. Je n’ai même pas été étonnée de ma confusion. C’est une erreur qui me surprend à peine venant de moi.
Parfois, je me demande si je devrais me sentir coupable de fouiller dans les affaires de mon mari. Mais j’arrive toujours à la conclusion que non, pour une raison simple : je rêverais qu’il fasse la même chose. J’aurais enfin la preuve de sa jalousie et la confirmation de son attachement. Malheureusement, je sais qu’il ne le fait pas.
Mon mari n’a jamais lu la lettre d’amour qui décrit avec des mots crus une passion dévorante hors mariage. Je l’ai écrite uniquement pour vérifier s’il fouillait dans mes affaires. Je l’ai déplacée dans toute la maison – sous mes foulards dans le tiroir de la commode, à l’intérieur d’une boîte à chaussures dans l’entrée, une corbeille en osier sous ma table de nuit, entre les pages du livre le plus épais de la bibliothèque –, mais mon mari ne l’a jamais trouvée. Ou plutôt : il n’a jamais pris la peine de la chercher. Même posée en évidence sur mon bureau depuis mardi (on ne peut pas faire plus exposé), il n’y a pas touché. Je le sais car j’ai déposé un cheveu entre les pages, et refermé l’enveloppe de manière à voir d’un coup d’œil si mon mari l’avait ouverte (j’en ai plié discrètement les bords). Hélas, mon mari n’est pas curieux de moi. Ce constat est chaque fois si douloureux que je me suis imposé une règle : ne pas vérifier plus d’une fois par semaine. J’ai choisi le mardi.
Si mon mari prenait un jour la peine d’ouvrir cette lettre, je sais ce que je lui répondrais. J’ai déjà écrit le scénario. Il serait fou de jalousie (c’est un spectacle auquel je rêve d’assister, ne serait-ce qu’une fois dans ma vie) et je lui rétorquerais d’un air amusé que cette lettre n’est pas de moi. Elle est bien écrite de ma main, mais il s’agit de la traduction d’un extrait de la correspondance d’une poétesse anglaise du e XVII siècle à son amant ; je lui expliquerais que mon éditeur a un moment envisagé de la publier et qu’il m’a demandé de travailler sur une ébauche de traduction. Je sortirais de la bibliothèque la correspondance originale et nous ririons de sa méprise. Le moment serait exceptionnel et sublime.
Mais mon mari se moque de ce que je peux lui cacher. Il ne s’est jamais rendu compte que j’allais voir d’autres hommes. Pourtant, je ne supprime aucun des messages que je reçois ; je ne prends pas non plus de douche pour effacer l’odeur de leurs corps sur le mien. Je sais que je ne mentirais pas si mon mari me demandait, droit dans les yeux : « Est-ce que tu étais avec un autre homme cet après-midi ? » Mais il ne pose jamais aucune question. J’ai beau disséminer des indices, il n’en fait rien. J’ai laissé traîner L’Amant de Marguerite Duras sur la table basse depuis lundi, mais je suis sûre qu’il ne s’est pas inquiété. Que jamais il ne s’est interrogé : pourquoi ma femme se met-elle tout à coup à lire un livre qui s’appelle L’Amant ? J’aurais tant aimé deviner l’inquiétude sur son visage, briser sa tranquille sérénité. Qu’un trouble, qu’un doute s’immisce. Mais rien. Malheureusement, dans ses yeux je ne lis que de la confiance.
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J e l’ai toujours su : être amoureuse prend du temps. En général, cela ne me dérange pas, en particulier le vendredi (le jour de Vénus est fait pour ça). Il me reste donc une dernière tâche chronophage à accomplir, et non des moindres. Les enregistrements.
Mes écouteurs sur les oreilles, je réécoute notre conversation de ce matin. Je l’ai enregistrée avec mon téléphone portable posé sur la table du petit déjeuner (à quoi sert la fonction dictaphone, sinon à cela ? Je suis sûre que tout le monde le fait). Le bruit des cuillères et des bols des enfants m’empêche de tout entendre. Heureusement qu’ils chuchotent à table, ou bon nombre de mes enregistrements seraient totalement inaudibles.
Je guette les réponses évasives de mon mari, me concentre sur le choix de ses mots quand il m’annonce qu’il aimerait retourner à la piscine après le travail et qu’il a un dîner ensuite. Il commence par me dire qu’il a rendez-vous avec « un ancien collègue » de passage en ville. Puis, plus tard dans la conversation, il parle de « collègues » – au pluriel cette fois. Je retourne en arrière pour comparer les deux passages.
Je vais devoir attendre le moment où mon mari me racontera sa soirée, probablement demain matin, pour tendre l’oreille : parlera-t-il d’un ancien collègue ou de plusieurs ? Je réécoute les extraits de nos conversations comme j’analyserais un texte avant de le traduire. J’y mets la même rigueur : quel en est le ton ? Pourquoi avoir employé ce mot plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce que l’auteur a voulu dire ? Qu’apporte cette image, cette comparaison, ce sous-entendu ? Puisque être une bonne épouse n’est pas inné chez moi, je peux au moins être une bonne analyste. Je veux être certaine de ne pas mal interpréter, que mon cerveau amoureux ne déforme pas ses propos.
Enregistrer nos discussions privées me paraît raisonnable : ces propos m’étaient destinés, pourquoi n’aurais-je pas le droit de les réécouter ? Cependant c’est une habitude qui me prend beaucoup de temps, pour des résultats souvent peu probants. Alors je prends régulièrement la résolution d’arrêter, mais j’ai encore du mal à m’en passer. J’essaie de me faire davantage confiance : je n’ai qu’à être plus concentrée pendant nos échanges (c’est ce que j’ai tenté de faire ce matin à la table du petit déjeuner, mais je n’ai pas réussi). Je me répète que mon monde ne va pas s’écrouler si nos conversations ne sont pas enregistrées. Mais savoir que je peux réécouter ces moments me rassure. Mardi, je n’ai pas enregistré notre dîner chez Louise et Nicolas, et je le regrette : pouvoir revenir avec précision sur le moment où mon mari a fait de moi une clémentine m’aurait sûrement aidée à y voir plus clair.
Je n’ai dépassé la limite que je m’étais fixée qu’une seule fois. Par chance, j’avais réussi à enregistrer l’une de nos rares disputes avec mon mari, un conflit qui m’avait déstabilisée pendant plusieurs jours. Je l’ai retranscrite sur mon ordinateur, puis traduite en anglais en prenant soin de couper les informations susceptibles de nous identifier. J’ai imprimé le texte, puis je l’ai donné à mes élèves en leur disant qu’il s’agissait d’un chapitre d’un vieux manuel d’anglais, et qu’une dispute conjugale nous donnerait le cadre parfait pour revoir l’impératif. J’avais tant besoin d’une nouvelle perspective que je leur ai demandé de formuler un avis sur la situation. L’un des élèves a levé la main et a dit : « The husband doesn’t love the wife. » Quelle douleur. J’ai dû m’asseoir une seconde pour reprendre mon souffle.
C’est la seule fois où j’ai utilisé mes enregistrements pour faire cours, et j’admets volontiers que ce n’était pas raisonnable. La plupart du temps, je me contente de changer le prénom d’un personnage pour lui donner le même que mon mari. Ça tombe bien, mon mari a un prénom très courant dans le monde anglophone. Je l’ai encore fait lundi. Quel plaisir d’entendre et de prononcer à voix haute son prénom pendant une heure (je ne fais de mal à personne, alors pourquoi se priver de ces petits plaisirs simples ?).
Je sors prendre l’air, mais je garde mon dernier objectif de la journée bien en tête : trouver la lampe idéale. J’ai fait exprès de fracasser l’ancienne sur le sol mercredi après-midi, je ne pouvais plus accepter qu’elle gâche une soirée supplémentaire avec mon mari (pourquoi trouve-t-on quelque chose supportable pendant des mois ou des années, et un matin, on se réveille avec la certitude qu’on ne pourra pas tenir une seconde de plus ?). Nous avons besoin d’une ambiance tamisée pour préserver l’atmosphère romantique de notre salon. Je suis persuadée que l’intensité de l’éclairage a contribué à éloigner mon mari de moi sur le canapé ces derniers temps. Placez la plus belle femme du monde sous une lumière blafarde, sa beauté sera sensiblement amoindrie. Je l’ai toujours dit : la beauté est une affaire d’éclairage (15 %), de fond de teint (20 %), de cheveux (25 %), de vêtements et de chaussures (40 %).
Dans la boutique, je fais attention à un autre détail. Il faut que l’interrupteur soit placé assez haut sur le fil car mon mari s’installe à droite sur le canapé, et moi à gauche, du côté de la lampe ; idéalement, il faudrait qu’il soit obligé de se coller tout contre moi pour éteindre la lumière. Je trouve la lampe qui répond à l’ensemble de ces critères. En plus, elle est plutôt jolie.
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E n attendant mon mari, je passe une soirée imprécise. Ses contours se floutent comme un dessin au crayon que l’on aurait trop estompé, ou un trait d’aquarelle noyé dans une trop grande quantité d’eau. Les heures coulent mais manquent de netteté.
Mon mari m’a déjà dit que l’état de désœuvrement et de concentration que requiert la nage l’aide beaucoup à penser. Sous l’eau, il passe méthodiquement en revue ses contrariétés quotidiennes : un dossier compliqué au travail, un client difficile, la santé de ses parents. Il ressort du bassin serein, chacun de ses problèmes réglés, la vision claire. Je le visualise soudain entre deux brasses, se rendant compte que son mariage avec moi est une erreur et un échec, qu’il se sent prisonnier de notre maison, qu’avoir des enfants est une charge, qu’il a perdu sa liberté et renoncé à ses rêves, que je ne suis pas aussi intéressante et cultivée que son amoureuse espagnole à la peau mate, qu’il ne m’aime plus, qu’il désire une autre quand il me touche, qu’il doit et qu’il va me quitter.
J’imagine aussi qu’il n’est jamais allé à la piscine. Nager est l’alibi idéal : une excuse toute trouvée pour couper son téléphone pendant une heure et prendre une douche qui effacera l’odeur d’une autre femme. Quand il rentrera, j’irai vérifier si son maillot de bain est encore humide dans son sac.
Comme le film est bientôt terminé, je laisse les enfants devant la télévision en attendant le retour de leur père, et je vais me coucher. Depuis la chambre, j’entends sa voiture qui se gare dans l’allée. Je me dépêche d’éteindre la lumière et jette un coup d’œil à mon téléphone : il est 21 h 58. Le temps qu’il verrouille les portières, qu’il trouve le trousseau de clefs au fond de son cartable, qu’il relève le courrier, qu’il ouvre la porte : il sera 22 heures. Mon mari est ponctuel. Mon mari est tellement ponctuel qu’on pourrait croire qu’il a attendu au coin de la rue l’heure exacte avant de rentrer à la maison. Est-ce qu’il est resté assis quelques minutes seul au volant de sa voiture ? Est-ce qu’il a coupé le moteur et écouté une dernière chanson à la radio ?
J’entends sa clef tourner dans la serrure, et c’est comme si j’y étais. Mon mari est dans l’entrée, le courrier dans une main, son sac de piscine sur le dos, un sourire décontracté aux lèvres. Je crois entendre ses deux vrais bisous sur le front des enfants. Je l’imagine s’installer sur le canapé pour regarder avec eux les dernières minutes du film ; peut-être qu’il se moque du méchant qu’il tourne en ridicule, ou qu’il les autorise à reprendre une part de gâteau alors que leurs dents sont brossées.
Le parquet en bois massif qui craque et l’escalier qui grince me permettent de toujours savoir où mon mari se trouve. Ma maison semble avoir été conçue par un architecte soucieux de ne jamais être pris par surprise.
À présent, j’entends mes enfants monter les escaliers – comme ils se déplacent toujours par deux, leurs pas claquent en un seul bruit continu sur les marches. Mon mari referme la porte de leurs chambres, descend d’un étage, se rapproche dangereusement de la nôtre. Je retiens ma respiration, la porte s’ouvre. Je reste immobile sous la couverture. De toutes mes forces, je fais semblant de dormir. Mon mari reste un instant dans l’encadrement de la porte puis s’en va.
C’est la dernière chose que je ferai par amour pour lui aujourd’hui, dans cette journée que j’ai tout entière consacrée à notre couple : faire semblant de dormir afin qu’il ne me voie pas démaquillée, en pyjama et les cheveux défaits (il me répète souvent qu’il n’aime pas quand je me néglige). Je lui manquerai aussi davantage en mon absence, et nous aurons plus de choses à nous dire s’il doit attendre jusqu’à demain matin pour me parler. Me faire désirer : j’ai appris ma leçon. Je l’ai écrite en toutes lettres dans mon carnet cet après-midi.
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S ous les draps, mon corps me démange. Aucun répit, même le vendredi. J’essaie de me concentrer sur autre chose que sur mes cuisses et mes bras. Je ferme les yeux et rejoue le film de notre semaine. Je m’arrête sur certaines séquences, je zoome sur les moments qui m’intéressent. J’essaie de comprendre.
Je ne parviens à aucune conclusion définitive, car c’est une question de niveau d’analyse : tout dépend de l’échelle de grossissement avec laquelle j’observe notre couple. Tout dépend du microscope amoureux.
À l’échelle des années, nous vivons une belle histoire d’amour. En quinze ans : un mariage, une maison, deux enfants. Je trouve cet état des lieux satisfaisant. À l’échelle des mois, le paysage reste lumineux : il ne se passe pas un mois sans un moment privilégié à deux, sans que nous ne fassions l’amour, sans qu’il me dise des mots tendres ou ne m’offre un cadeau. À l’échelle de la semaine, le ciel reste plus ou moins dégagé : pas une semaine sans un geste affectueux, une parole douce ou une longue discussion. À l’échelle de la soirée ou de l’heure, ma météo amoureuse s’assombrit. C’est à cette échelle que je peux relever chacune de ses prises de distance et chacun de ses oublis. À cette échelle, je remarque tous les mots qu’il ne prononce pas et toutes les fois où il ne me regarde pas dans les yeux. Mais c’est à l’échelle de la minute que la situation devient insupportable. Prenons mercredi soir par exemple. Les enfants sont couchés, nous regardons un film sur le canapé. Mon mari ne me prend pas la main alors qu’elle est posée bien en évidence sur ma cuisse. Puis, je glisse ma main sous la sienne. Il ne réagit pas. Quelques minutes plus tard, il change de position, lâche ma main et ne la reprend plus. À l’échelle de cette minute, il m’apparaît clairement que mon mari s’éloigne et que notre couple est en péril.
Quand mon mari ne me prend pas la main, quand il fait de moi une clémentine, quand il ne me pose pas de questions sur ma journée, quand il ferme les volets et tire les rideaux avant de dormir, quand il me coupe la parole, quand il oublie le prénom d’une collègue dont je lui parle souvent, quand il ne témoigne pas d’une impatience particulière à me retrouver, quand il lâche ma main dans la rue, quand il ne répond pas à l’un de mes appels, quand je le surprends à garder les yeux ouverts lorsqu’il m’embrasse : ces minutes observées donnent à mon mariage un air de chanson triste. Chacune dépose sur nos quinze ans d’amour un goût amer de solitude, d’attente, et d’abandon. Et une minute obscurcit sans effort toutes nos années.
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