Mon mari

Maud Ventura · Chapitre 7 sur 12

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Mon mari

Samedi

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A u départ, c’est un bruit lointain et confus. Puis je parviens peu à peu à identifier les intonations d’une voix. Ce matin, je suis tirée de mon sommeil par mon mari qui me parle depuis la salle de bains.

Il s’adresse souvent à moi de la même manière, que je dorme ou que je sois éveillée. C’est exactement comme s’il ne faisait pas la différence entre quelqu’un d’endormi ou non, comme si son cerveau n’interprétait pas les signaux suivants : les yeux fermés, la position allongée, l’immobilité, la respiration profonde, l’absence de réponses à ses questions.

Il me raconte sa soirée. Je distingue le mot « collègue », sans saisir s’il s’agit d’un singulier ou d’un pluriel. Et malheureusement, ce matin je n’enregistre pas.

Mon mari a tiré les rideaux depuis un moment, le soleil m’éblouit. Il a déjà préparé le petit déjeuner et réveillé les enfants. À présent, il est en train de s’habiller dans la chambre, de bonne humeur et très loquace. Le samedi est son jour préféré. Je le sais, car c’est le jour où il m’adresse le plus la parole.

Le samedi est rouge. Et celui de mon mari, rouge vif. Pour lui, le samedi est toujours un événement joyeux. Rien d’étonnant à ce qu’il l’aime tant, c’est un jour libre, en extérieur, sociable. C’est le premier jour du week-end, il faudrait en profiter pleinement : prévoir une activité qui plaise aux enfants, organiser une soirée en couple ou entre amis. Moi je préfère la routine des jours de semaine, le samedi m’intimide. C’est une journée à réinventer chaque fois, il n’y a même pas les rituels du dimanche auxquels se rattacher. Et je ne parle pas de la pression sociale exercée autour du samedi soir : impossible d’assumer qu’on voudrait juste rester chez soi avec son mari, serrée contre lui sur son canapé ; il faut des dîners, des invitations, des sorties, des réservations. En plus, aujourd’hui, c’est l’anniversaire de notre fille, alors on a dû organiser une petite fête (à partir de quel âge pourrai-je y couper ?).

Le samedi est le jour que j’aime le moins et que mon mari préfère. Je pense que je lui ai gâché beaucoup de ses samedis, comme il a gâché beaucoup de mes lundis. Si seulement nos jours préférés coïncidaient – la vie à deux aurait sans doute été plus simple à planifier.

J’attache mes cheveux avant de prendre une douche brûlante (à ma température). Mon mari me rejoint dans la salle de bains au moment où je me déshabille, mais ma nudité ne lui semble pas exceptionnelle. Il ne fixe ni mes seins ni mes fesses. Au bout de combien de récurrences à voir la même personne nue cesse-t-on de s’en émouvoir ou de trouver ça excitant ? À partir de quand la magie s’efface-t-elle ? Six mois, trois ans, dix ans ? Pourquoi la 36 000 fois qu’on voit une personne nue ne pourrait-elle pas produire le même effet que la toute première fois ? Qu’est-ce qui use la nudité ?

Mon mari s’assoit par terre, adossé à la baignoire. Il aime me parler quand je prends une douche, à travers le rideau, un peu comme dans le parloir d’un couvent ou d’une prison. Il me confie les difficultés qu’il a rencontrées cette semaine au travail ; j’apprends que, mercredi, un collègue de son service s’est fait licencier. Ils n’étaient pas particulièrement proches, mais il a été choqué par la manière dont la nouvelle a été annoncée au reste de l’équipe.

J’ai tendance à l’oublier, mais mon mari me transmet souvent les nouvelles importantes en différé. C’est comme s’il avait besoin de digérer l’information avant de me la communiquer (le cheminement d’un introverti). Ce léger décalage me donne parfois l’impression que nous ne vivons pas tout à fait sur le même fuseau horaire.

Pendant qu’il énumère à retardement les doutes, les déceptions et les joies de sa semaine, il feuillette du bout des doigts les magazines ondulés par l’humidité qui traînent par terre dans la salle de bains – magazines qu’on laisse ici précisément à cet usage, pour le moment où mon mari s’assoira près de la baignoire pour me proposer une rétrospective de sa semaine à travers le rideau de douche. Quand je ferme le robinet d’eau, il se lève pour me tendre une serviette.

Alors que je suis tranquillement assise à la table du petit déjeuner, mon mari me propose tout à coup d’aller au cinéma avec lui en début de soirée. On pourrait appeler Zoé pour qu’elle garde les enfants et aller voir ce film dont il m’a parlé la semaine dernière. Surprise, je fais tomber ma tartine sur le sol. J’essuie la confiture de fraises avec une éponge, on dirait du sang coagulé sur le carrelage blanc.

Je cherche une excuse pour décliner. J’ai lu la critique du film : il est question d’une séparation, d’un homme qui mène une double vie et d’un mariage qui se déchire. Or je ne souhaite pas que mon mari s’expose à des contenus qui font le portrait d’hommes infidèles. Je sais que je ne peux pas l’empêcher d’avoir accès à ce genre d’images ou de récits, mais quand j’ai le choix, je préfère éviter. Par exemple, je fais attention à ne jamais lui offrir de romans qui abordent ces sujets. Même si à chaque Noël et à chaque anniversaire, c’est le même constat : l’adultère et le drame conjugal sont des matériaux littéraires très répandus (les écrivains ne pourraient-ils pas raconter l’histoire d’un mari et une femme qui s’aiment d’une passion débordante ? L’amour conjugal est-il si peu romanesque ?). Quand on prend ma voiture, je coupe l’autoradio pour que mon mari n’entende pas le nouvel album de ce chanteur aux yeux bleus que j’écoute en boucle, certes talentueux mais qui a fait le choix regrettable de composer ses beaux refrains sur les mérites d’une séparation apaisée et salvatrice.

Je réponds à mon mari que nous avons une longue journée devant nous, ce qui est vrai. Organiser une fête d’anniversaire pour notre fille me semble déjà insurmontable, on ne va pas en rajouter. Espérons que le film ne sera plus à l’affiche le week-end prochain.

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Q uand j’arrive au club de tennis, Lucie est déjà là. Alors qu’elle s’approche de moi (on se retrouve à mi-chemin), je suis sur le point de la complimenter sur ses cheveux (elle est visiblement allée chez le coiffeur). Mais j’ai retenu la leçon avec mes remarques élogieuses sur la robe de Louise mardi soir, on ne m’y reprendra plus. Et puis moi aussi je suis allée chez le coiffeur cette semaine, pourquoi Lucie n’y fait-elle pas allusion ? Pourquoi serait-ce toujours à moi de me rabaisser avec des paroles attentives ?

Jouer fait grimper mon rythme cardiaque et c’est agréable, car pour une fois mon mari n’y est pour rien. J’aime l’effort physique, pourtant je ne cherche pas à me dépasser. Lucie est mauvaise joueuse, moi je suis plutôt joyeuse perdante. Je me laisse toujours aller au dernier moment, même lorsque j’ai l’avantage. J’accepte de perdre comme si l’échec faisait partie de moi : je me soumets. Je n’ai en moi aucune hargne, mais je suis à l’aise avec cette idée. Je n’ai pas besoin de dominer pour me sentir exister.

Après notre partie, nous allons prendre un café dans le bar du club qui donne sur les courts. Je parle de mon mari, de mes enfants, de mes élèves, de nos projets de vacances pour cet été ; Lucie me parle de Pierre, de sa fille, de sa promotion, de l’avancée des travaux dans leur maison de campagne.

– Tu ne sais pas la dernière de Marion ?

L’évocation de Marion, la sœur de Lucie, me sort immédiatement de ma torpeur (la discussion me passionnait peu). Marion a quarante ans comme moi. Elle est professeure de littérature à l’université, publie des livres sur l’amour courtois, est invitée à la radio pour parler de poésie médiévale. Elle s’est mariée deux fois et n’a pas eu d’enfant. C’est une très belle femme (de belles mains, de longs cils, un charme fou), mais surtout, c’est la personne à côté de laquelle on espère être assis à un dîner : celle qui s’anime lorsqu’elle parle, qui a toujours l’air d’avoir des anecdotes à raconter, celle qu’on entend rire depuis la cuisine. Je n’ai rencontré Marion que deux ou trois fois, mais j’ai de ses nouvelles régulièrement par l’intermédiaire de Lucie, qui se plaint souvent des exubérances de sa sœur aînée. L’année dernière, Marion a débarqué chez elle en pleurs – elle portait une robe de mariée couverte de saletés, et ses yeux étaient noirs du maquillage qui avait coulé. Marion avait été abandonnée devant l’autel, comme dans les films : un mariage secret avec quatre témoins, le futur marié qui change d’avis une heure avant la cérémonie et qui s’enfuit en Angleterre avec sa jeune thésarde. Lucie m’a raconté cette histoire, exaspérée par les drames perpétuels de la vie de sa sœur. Moi je suis restée frappée longtemps par cette scène. J’imaginais Marion en robe de mariée dans le métro, pieds nus, ses escarpins à la main, en pleurs, la coiffure défaite, les yeux noirs de mascara : quelle image romanesque et sublime.

Lucie m’apprend que sa sœur vit de nouveau le grand amour avec son deuxième mari.

– Mais ça ne va pas durer. J’attends la prochaine catastrophe, ajoute-t-elle.

– Pourquoi es-tu si défaitiste ? Les amours de Marion sont-elles condamnées à être malheureuses ?

– Je suis persuadée d’une chose. Si ma sœur est tant obsédée par l’amour, c’est parce que ça l’empêche de penser à ses vrais problèmes. L’amour est un divertissement ! C’est tellement plus simple de pleurer le lundi à cause de son premier mari dont elle dit qu’elle sera amoureuse toute sa vie, tout en se remettant le mercredi avec son deuxième mari, après avoir vécu une passion fulgurante avec un homme rencontré dans un train la semaine précédente… C’est plus facile de pleurer à cause d’un homme que de penser à son cancer qui ne la lâche pas depuis dix ans, ou au fait qu’elle n’a pas pu avoir d’enfant.

Fascinée, j’écoute le discours très élaboré de Lucie sur l’amour comme divertissement, tout en me demandant ce qu’il y a de Marion en moi.

Je voudrais poursuivre cette conversation : pourquoi Marion vit-elle des histoires aussi intenses et pourquoi semblent-elles toujours vouées à l’échec ? Pourquoi son cœur bat-il plus fort que les autres cœurs de son entourage ? Mais Lucie n’a pas besoin de prononcer un mot pour que je comprenne qu’elle préfère changer de sujet. Elle n’a pas besoin de parler parce qu’elle rougit – ses émotions visibles sur ses deux joues comme deux panneaux signalétiques me laissent perplexe : comment fait-elle pour avoir l’air mystérieuse auprès de Pierre si ses joues la trahissent ?

C’est à ce moment-là que je saisis quelque chose d’essentiel au sujet de Lucie, un aspect de sa personnalité qui m’échappait encore. J’en avais l’intuition, mais il me manquait le mot : Lucie est pudique. J’ai enfin trouvé son troisième mot existentiel. Lucie est précise, opiniâtre et pudique.

Quand je ne suis pas trop absorbée par mes propres pensées (qui concernent dans un pourcentage inquiétant mon mari – c’est difficilement quantifiable, mais je dirais approximativement à 65 %), je joue à un jeu qui peut durer des mois, voire des années. Je me demande comment je pourrais décrire une personne de mon entourage en trois mots. C’est moins une tentative de description qu’une véritable quête existentielle : trouver les trois mots qui capturent ce qui fait qu’une personne est très exactement qui elle est et personne d’autre. Par exemple, j’ai fini par déterminer que Louise était fantasque, bruyante et franche, et que Nicolas était élégant, contenu et prévenant – mais il m’a fallu un long moment avant de valider chacun de ces termes (ainsi, le premier des trois mots existentiels de Louise n’est pas « drôle », « espiègle », « comique », « cocasse » ou « amusante » – c’est « fantasque »). J’ai aussi pris l’habitude de classer ces trois mots par ordre d’importance : le premier est le moins significatif, quand le troisième est celui qui capture au plus près le mystère d’une personnalité (pour Louise, c’est bien sûr le fait qu’elle soit franche).

L’exercice est vertigineux, car même deux personnes qui se ressemblent beaucoup à première vue (socialement, de caractère) ne partagent jamais les trois mêmes mots existentiels. Par exemple, tous les hommes dont j’ai été amoureuse correspondent à un même type, et pourtant ils n’ont aucun mot en commun. Adrien était affectueux, égoïste et peu sûr de lui (il existe un adjectif en anglais pour le dire, insecure – la langue française manque donc d’un mot précieux pour saisir Adrien). Antoine était fier, désabusé et esthète. Arnaud était passionné, humaniste et créatif.

Il m’a fallu quatre ans pour trouver les trois mots existentiels de mon mari. Pour sentir qu’en trois adjectifs j’arrivais à faire le tour de lui sans angle mort. Mon mari est donc charismatique, introverti et contradictoire. Il a également beaucoup d’humour et il est doté d’une générosité hors du commun, mais ça ne compte pas : ce n’est pas ce qui fait que mon mari est mon mari. Il serait la même personne sans son humour ou sans sa générosité, mais pas sans son charisme, son introversion et, bien sûr, sans ses contradictions.

Son charisme s’est imposé à moi dès notre première rencontre. Sous le terme « charisme » se cachent en réalité des milliers de micro-impressions que mon mari sème partout où il se trouve : une aura, une assurance, une allure, une manière de parler et de se tenir, une décontraction apparente, une confiance en lui et en sa beauté. Il capte. Il attire. Il retient.

En revanche, j’ai mis plus longtemps à repérer son introversion, parce que mon mari a de nombreux amis et qu’il aime s’entourer. Il n’est pas timide non plus. Mais j’ai fini par comprendre que c’est seul qu’il recharge ses batteries. Pour prendre une décision importante ou pour digérer une annonce imprévue, il a besoin de solitude. Dans les moments charnières, il exerce un subtil mouvement de repli vers l’intérieur – quand une personne extravertie se tourne instinctivement vers les autres (c’est le cas de Louise par exemple), lui rentre en lui-même (et m’échappe par la même occasion).

Mon mari est charismatique et introverti, mais c’est la contradiction qui le caractérise le plus. Des trois, c’est le terme qui m’a donné le plus de mal, la part de lui qui m’a échappé le plus longtemps. Mais une fois trouvé, c’est aussi le mot qui m’a donné le plus de satisfaction. La certitude, enfin, que je connaissais l’homme qui partageait ma vie.

La contradiction, c’est la coexistence de deux réalités contraires et incompatibles. Mon mari en est pétri, constitué de routes sur lesquelles on s’engage à contresens et de fleuves dans lesquels on nage à contre-courant. Il est serein et profondément anxieux – sa sérénité et son anxiété sont aussi vraies l’une que l’autre, elles cohabitent. Il a envie de liberté mais rêve de vie de famille. Il admire autant qu’il méprise la réussite sociale et les brillantes carrières dans la finance à Londres. Il adore s’entourer mais il a besoin d’être seul. Il s’efforce de rencontrer du monde et de parler en public alors qu’il déteste être au centre de l’attention. Bref, c’est comme s’il était toujours en lutte contre sa nature profonde.

Puisqu’il n’est jamais tout à fait à l’aise avec ses propres choix, mon mari envie les personnes qui se sont engagées dans les vies que lui n’a pas choisies. Les contradictions qui le traversent créent en lui un terreau fertile à la jalousie – je me suis même demandé un moment si son troisième mot existentiel tournait autour de sa nature envieuse, mais je confondais le symptôme et la cause. L’ambivalence de mon mari au sujet de Nicolas en est un bon exemple. Sa liberté, son premier enfant à quarante ans, son duplex moderne en plein centre-ville, son poste haut placé dans la finance : mon mari les envie autant qu’il les méprise.

J’ai commis une fois l’erreur de demander à mon mari les trois mots qui me caractérisaient. Il a répondu sans trop d’hésitations : très belle, froide, amoureuse, observatrice.

– Ça fait quatre ! ai-je protesté, ce n’est pas du jeu ! J’ai réagi sur le chiffre pour ne pas laisser percevoir mon trouble sur le fond. Amoureuse de toi ? Bien sûr que je le suis ! Nous sommes mariés je te rappelle, ai-je repris, l’air faussement détaché.

– Non, pas amoureuse de moi, mais amoureuse. Une amoureuse de l’amour, a corrigé mon mari.

– Je ne suis pas une amoureuse de l’amour ! Ça impliquerait que j’aime l’idée d’être amoureuse plus que je ne t’aime toi, ce qui n’est pas vrai.

Je me suis défendue bec et ongles, j’ai argumenté avec efficacité, ce qui n’a pas manqué de le faire sourire :

– Tu es trop piquée au vif pour qu’il n’y ait pas un fond de vérité, tu ne crois pas ?

J’ai détesté ce jeu.

De mes matinées au tennis, le café avec Lucie est peut-être le moment que je préfère. C’est en tout cas celui que j’aime le plus prolonger. Car à cette heure-là, et pour la première fois de la semaine, c’est mon mari qui m’attend et non l’inverse. Aux alentours de midi, il est à la maison avec les enfants. Puis c’est le bruit de la portière de ma voiture qui claque, ce sont mes pas qui annoncent mon retour dans l’allée fleurie, c’est le bruit de ma clef dans la serrure : c’est moi qui fais mon apparition dans l’entrée pendant que le repas finit d’être préparé, mes affaires de tennis sur le dos. Son attente de moi est importante, alors je la crée artificiellement en allant sur le court tous les samedis et en commandant un second café au comptoir sans en avoir vraiment envie.

Je n’aime pas particulièrement le tennis, et me lever le samedi matin pour y aller me demande un effort certain. Mais je me motive en me rappelant que je vais faire autre chose que penser à mon mari (est-ce vraiment le cas ?) et, surtout, que je vais sortir de son champ de vision. Pour une fois, je serai inaccessible et occupée. Je pourrai ainsi réapparaître quelques heures plus tard, très légèrement nouvelle (j’aurai vécu une expérience sans lui), le corps dur et douché (de tous mes corps, c’est celui qu’il préfère).

Aller au tennis, rester au lycée corriger des copies, dîner avec des amies en ville, faire semblant de dormir quand il rentre tard le soir : dans toutes ces absences, j’espère lui manquer. Pourtant, je sais que j’ai perdu depuis longtemps le bénéfice de la nouveauté. Il ne me regardera plus jamais comme une inconnue qui entre dans un bar ou comme la femme d’un autre. Mais je ne comprendrai sans doute jamais pourquoi la même chose n’est pas vraie pour moi. Pourquoi je n’ai jamais cessé d’observer mon mari de loin, avec la distance nécessaire et suffisante pour pouvoir l’admirer.

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H eureusement que ce n’est qu’une fois par an et par enfant. Je suis peut-être une mauvaise mère, mais je n’imagine pas qu’un parent, même très aimant, puisse, s’il est sain d’esprit, trouver la fête d’anniversaire de son enfant supportable. C’est ma définition de l’enfer : des enfants bruyants au centre de l’attention, des discussions entre parents qui se jugent avec autant de discrétion que la robe rouge que je porte aujourd’hui (aucune, donc).

Curieusement, ce n’est pas mon décolleté mais la charlotte aux fraises trônant sur la table qui est l’objet de tous les regards. Tous me demandent si c’est moi qui l’ai faite. J’ai remarqué que de nombreux parents partagent cette étrange obsession : déterminer quelles mères font elles-mêmes les gâteaux pour l’anniversaire de leur enfant. Existe-t-il un lien de causalité avéré entre le fait d’être une bonne mère et un quelconque talent pâtissier ? Je n’ai lu ça dans aucun article, même si je dois avouer que je me documente plus sur l’amour que sur la parentalité. En l’occurence, il se trouve que c’est mon mari qui s’en est chargé, ce qui me vaut une moue approbatrice (un mari qui cuisine, tu en as de la chance). À ce moment-là, il me semble inutile de mentionner que c’est également lui qui s’est occupé d’accrocher des ballons sur le portail de la maison, de tendre des guirlandes colorées entre les arbres, de recouvrir le buffet d’une nappe à imprimés animaliers et de remplir les grandes carafes en verre de citronnade avec des glaçons. Il a aussi installé les enceintes dans le jardin pour la musique. Tout, autour de moi, raconte les mille attentions que mon mari a eues pour notre fille aujourd’hui : tu en as de la chance, paraît-il. Mais être un excellent père ne fait pas de lui un excellent mari.

Les enfants sont de plus en plus nombreux. Il y a aussi des camarades de la classe de mon fils. Je découvre que, même à l’école, mon fils et ma fille fréquentent les mêmes cercles ; dans mon souvenir, il existait une frontière infranchissable entre les petits de CE1 et les grands de CM1.

Tout est trop rouge dans cette journée. Trop nerveux. Trop de bruit, trop de soleil, trop de sollicitations. On me prévient qu’on manque de gobelets en plastique, mon mari me suggère d’aller chercher une bouteille de vin blanc au frais. Lucie m’interpelle : sa fille Anaïs a taché sa jupe avec du coulis de fraise – est-ce que j’ai quelque chose pour rincer ça au plus vite ? Est-ce qu’il reste de la citronnade dans l’un des frigos ? Où sont les toilettes ? Est-ce que ce serait possible d’avoir simplement un verre d’eau ? Mon fils est allergique aux fruits à coque, est-ce qu’il y a le moindre risque avec la charlotte ?

On nous prend en photo tous les quatre quand ma fille souffle ses bougies (le portrait de famille sera parfait, cette journée n’aura pas été totalement vaine). Puis elle déballe ses cadeaux : ceux de ses camarades, un cadeau de son frère (c’est la première année que mon fils offre quelque chose à sa petite sœur ; est-ce que mon mari était au courant ?), puis les nôtres. Huit cadeaux pour célébrer ses huit ans, parmi lesquels des paillettes colorées pour se déguiser, le livre d’une illustratrice qu’elle aime et des crayons à aquarelle. Je remarque que mon mari les a emballés dans huit papiers cadeaux différents, formant un tas de couleurs, de matières et de formes inégales mais charmantes. Je suis émue et jalouse à la fois. Je ne me souviens pas de la dernière fois où mon mari a pris le temps de changer de papier cadeau et de couleur d’étiquette pour chacun des paquets qu’il avait à faire pour moi. À moi, il m’offre des week-ends à Venise, des nuits d’hôtel, des restaurants aux chandelles, des soirées à l’opéra et au théâtre : ce sont certes de jolies attentions, mais rien qui se garde, et surtout rien qui nécessite des papiers cadeaux colorés. En plus, moi je n’ai jamais droit à un gâteau maison ou à des guirlandes entre les arbres.

Je découvre ma fille sociable et solaire, bavarde même (elle aurait donc hérité du charisme de son père, je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle). Je ne comprends pas, on ne l’entend jamais dire un mot à la maison. Au détour d’une conversation, j’apprends qu’elle veut devenir vétérinaire. Je comprends pourquoi plusieurs de ses camarades lui ont offert des cadeaux dans cet esprit et pourquoi mon mari a choisi une nappe aux motifs animaliers. Il avait l’air, lui, bien au courant. J’ai l’impression d’être partie deux ans en vacances sans eux, ou de me réveiller d’un long coma. Ma propre famille m’échappe.

Je ne compte plus mes verres de vin. Je ne devrais pas boire autant dans un environnement aussi hostile. Ivre, j’ai tendance à relâcher la garde. J’ai peur de me crisper ostensiblement quand mon mari parle de moi à la troisième personne alors que je suis juste à côté de lui ; de me raidir quand il insiste pour que je donne des détails sur ma traduction en cours (« le roman à succès d’une jeune écrivaine irlandaise adapté en série, c’est une opportunité énorme, ce livre est très attendu, n’est-ce pas ma chérie ? »). Je me ressers un verre de vin pour ne pas intervenir quand mon mari refait l’éloge de mon travail de traductrice au petit cercle formé autour de lui, mais oublie de préciser que je suis aussi professeure en lycée (une femme qui enseigne est un trophée beaucoup moins impressionnant).

Quand je sors de la cuisine, je retrouve mon mari en pleine discussion avec Lucie. Sans aucune gêne, il la dévore des yeux avec la même avidité que si elle était en train de lui dévoiler le secret de la création de l’Univers (alors qu’elle évoque probablement les travaux qu’ils font avec Pierre dans leur maison de campagne, et pour avoir subi cette discussion ce matin je sais qu’elle n’a rien de passionnant). S’ils faisaient l’amour au milieu du jardin, ce serait pareil. Je ne divague pas. Les deux joues rouges de Lucie ne trompent pas : c’est écrit sur son visage que mon mari la drague.

Alors je perds totalement pied. Ce n’est plus mon cerveau qui commande, ce sont mes tripes. Je me vois entraîner Pierre à l’intérieur en prétextant avoir besoin d’aide en cuisine. Il me suit sans vraiment comprendre, mais sans résister non plus – il se rend bien compte qu’on monte au premier étage et que la cuisine est au rez-de-chaussée. Je referme le verrou de la salle de bains derrière moi et je me jette sur lui. Mon mari a dévoré sa femme des yeux, je dévore son mari de ma langue. Œil pour œil, dent pour dent.

D’abord surprise, sa bouche répond peu à peu à ma bouche. Il me tire les cheveux en arrière, comme pour résister un instant, puis cède quand je passe les doigts dans son pantalon. Il a juste le temps d’articuler : « Mais qu’est-ce que tu fais ? » Je glisse ma culotte entre mes jambes et le guide avec ma main. Pendant qu’il me pénètre, il agrippe mes seins avec désespoir, il s’y accroche comme à deux prises d’escalade. Tout disparaît : la porte contre mes fesses, la salle de bains où je prends une douche tous les matins, le mari de mon amie la plus proche. Je suis transportée quelque part dans les Alpes au milieu d’une grande voie, trois cents mètres au-dessus du vide. Ses à-coups désespérés ont quelque chose de vertigineux. Est-ce l’interdit du sexe extraconjugal, ou est-ce que Pierre fait preuve de la même brutalité avec Lucie ? Est-ce que Pierre fait toujours l’amour comme s’il allait mourir demain ?

Ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, mais c’est à peu près le temps qu’il me faut pour me rendre compte de ce que je viens de faire. Quel risque inconsidéré. Tromper mon mari devant autant de témoins. Et tromper mon mari un samedi, alors que je ne le fais que le jeudi. Il y a des règles, ce n’est pas pour rien, elles sont là pour me protéger. Pourquoi n’ai-je pas fait comme d’habitude ? Encaisser, attendre le soir pour sortir mon carnet et noter ce qui m’a blessée. Prendre le temps, mettre à distance. C’est la règle : toujours attendre le lendemain avant d’agir.

Je sors de la pièce tremblante et mouillée, quand je croise le regard de mon mari à travers la fenêtre du premier étage. Il est dans le jardin, un verre à la main, et il me fixe. Il détourne la tête, mais j’en suis certaine : ses yeux se sont plantés dans les miens.

Ma panique est si intense que j’ai l’impression que je vais me noyer. Est-ce que mon mari peut m’avoir vue ? Est-ce comme derrière une vitre sans tain : est-ce que j’ai pu le voir sans qu’il me voie ? Est-ce qu’il a seulement aperçu une silhouette, ou est-ce qu’il m’a vue sortir de la salle de bains suivie de Pierre se rhabillant à la hâte ?

Il faut que je garde mon calme. Reprendre mes esprits, rester rationnelle, rassembler les paramètres. Mon mari était dans le jardin. Il doit être à 15 mètres de la maison. Moi je suis au premier étage – un étage, c’est 3 mètres de hauteur, mais comme notre rez-de-chaussée est surélevé, on est déjà au moins à 5 mètres, et moi je me tiens à plus de 1 mètre du sol, donc arrondissons à 6. Nous formons un triangle rectangle, de 15 mètres et 6 mètres de côté. Pythagore, Pythagore, Pythagore… Que dit la formule déjà ? Le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés… 15 au carré, ça fait 225… 6 au carré ça fait 36… 225 plus 36 égalent 261. Maintenant il faut que je trouve la racine de 261… 16 fois 16 font 256, 17 fois 17 font 289… Donc c’est ça : entre 16 mètres et 17 mètres. C’est de cette distance que mon mari et moi sommes éloignés. C’est peu, c’est vraiment peu.

Et puis, combien mon mari a-t-il bu de verres exactement ? Quatre, cinq ? Dans tous les cas, il n’est pas ivre. Est-ce suffisant pour brouiller sa vue ? 17 heures, solstice d’été, le soleil est déjà bien à l’ouest – je dois être à contre-jour.

Je fixe mon reflet dans le miroir de l’entrée et m’ordonne une dernière fois de garder mon calme. Je commence par remettre du rouge à lèvres, une teinte légèrement plus foncée que celle que je porte d’habitude, à mi-chemin entre le violet et le marron. Puis je dénoue mes cheveux blonds pour ne pas avoir à refaire mon chignon défait ; ils ruissellent sur mon dos, mon brushing soigné me sauve.

Quoi qu’il arrive, faire comme si de rien n’était. Garder le contrôle. Même si mon mari m’a vue, il pensera qu’il a halluciné. Il ne peut raisonnablement pas croire que sa femme s’est fait prendre par un autre homme à l’anniversaire de sa fille. L’invraisemblance sera ma meilleure défense.

Quand je retourne dans le jardin, Lucie me demande si tout va bien, elle trouve que je fais une drôle de tête. C’est vrai que je suis plongée dans mon calcul mental (la racine de 261 ne tombe pas rond), en plus je sens le sperme de son mari qui me coule entre les jambes en me demandant si ça va se voir.

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L es enfants sont enfin couchés. J’ouvre une bouteille de vin sur le coin de la table. Je m’approche de mon mari dans un sourire, un verre dans chaque main. Enfin seuls. Et cette fois, la lumière est parfaite. J’ai bien fait de me débarrasser de l’ancienne lampe en la brisant sur le sol et d’en acheter une nouvelle hier.

À présent je suis détendue, presque sereine. Mon mari ne sait pas pour Pierre. S’il m’avait vue, il m’en aurait parlé : « Qu’est-ce que tu faisais dans la salle de bains tout à l’heure ? Je t’ai vue en sortir avec Pierre, est-ce qu’il y a quelque chose entre vous ? » Mais mon mari ne m’a posé aucune question.

Pourtant, j’aurais juré que nous avons échangé un regard à travers la fenêtre du premier étage. Et ce n’est pas la même chose de voir quelqu’un et d’échanger un regard. L’échange de regards implique une réciprocité : c’est actif, c’est réactif, c’est instinctif. C’est le prédateur qui fixe sa proie, et elle qui relève les yeux en connaissant tout à coup son destin. J’ai dû halluciner.

Mon mari est même d’humeur joyeuse, je peux peut-être espérer une déclaration ou quelques mots tendres. Car si tous les jours de ma semaine sont placés sous le signe de l’amour, je sais que mon mari m’aime davantage le samedi. Alors il faut que j’en profite.

Mon mari met de la musique classique sur les enceintes du salon. C’est rare, je me demande comment je dois l’interpréter, mon carnet de musique n’en dit rien. Je crois reconnaître Mozart, l’air est connu. Évidemment, je ne lui demande pas confirmation, que penserait-il s’il apprenait que sa femme n’est même pas capable de reconnaître la Symphonie n° 40 en sol mineur du compositeur le plus célèbre au monde ? Il a beau savoir que je ne viens pas du même milieu social et culturel que lui, j’ai fait tellement d’efforts pour le cacher que je crois qu’il l’oublie souvent – inutile, donc, de le lui rappeler.

Nous venons à peine de boire notre première gorgée de vin, les accords de violon dramatiques succèdent aux hautbois mélancoliques (peut-être Haydn ? C’est en tout cas après Bach, seconde moitié du e XVIIIc’est certain, la carrure est régulière et le langage harmonique très simple), quand j’entends des pas dans l’escalier. Ma fille apparaît dans l’encadrement de la porte. Une soirée en tête à tête avec mon mari, ce n’est quand même pas trop demander. On a déjà passé la journée à fêter son anniversaire.

Ma fille murmure qu’elle a mal au ventre. Elle s’assoit sur mes genoux avant d’enfouir son visage dans mon cou. La seule pensée que j’arrive à me formuler, c’est qu’elle est en train de ruiner mon maquillage. Pour la poudre de soleil que j’ai appliquée dans mon décolleté et sur mes joues pour me donner bonne mine, c’est raté.

Je suis un monstre de penser à mon teint alors que ma fille est tremblante dans mes bras. Je me ressaisis, caresse ses cheveux et serre son petit corps chaud comme un croissant contre moi. Je fais signe à mon mari que je m’en occupe et monte avec elle dans sa chambre. Je prends sa température et le temps qu’il faut pour la rassurer. Je lui donne un médicament que je fais fondre dans un verre d’eau (je sais qu’elle n’aime pas avaler des comprimés) : si elle a encore mal dans une heure nous appellerons un médecin. Enfin, je m’allonge avec elle dans son lit pour lui murmurer sa chanson préférée.

Sunny, thank you for that smile upon your face

Sunny, thank you for that gleam that flows with grace

You’re my spark of nature’s fire,

You’re my sweet complete desire

Sunny one so true, I love you

Ça fait longtemps que je ne l’ai pas chantée pour elle. Je le faisais souvent quand elle était petite : utiliser les mots des autres pour lui témoigner de l’affection. Elle me demandait le sens des paroles en anglais, encore et encore, alors qu’elle les connaissait par cœur (ça veut dire quoi « you’re my spark », maman ?).

Quand ma fille commence à s’endormir, je referme doucement la porte de sa chambre derrière moi. Monstrueuse. Coupable. Même si j’ai pris mon temps, même si je crois avoir fait ce qu’une bonne mère aurait fait. Monstrueuse de penser que c’est du temps volé sur le temps que j’aurais dû passer seule avec mon mari. Coupable d’avoir regardé ma montre.

À peine sortie de sa chambre, je l’entends de nouveau m’appeler. Je me fige ; j’ai déjà été assez patiente. Je fais demi-tour, allume la lampe sur sa table de nuit, me mets à sa hauteur, la regarde droit dans les yeux – disparu le masque de la gentille maman. J’attrape son poignet, le tiens assez fort pour sentir son petit bras tétanisé dans ma main. Et avec une froideur qui lui glace le sang, je lui ordonne tout bas : « Tu dors maintenant. » Sans hausser le ton.

Mais quand je redescends au salon, c’est déjà trop tard. Mon mari a fini son verre de vin. Le moment est terminé.

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L orsque mon mari commence à fermer les volets de la chambre, c’est le geste de trop. Je suis derrière lui, son corps est penché au-dessus du vide pour attraper le crochet. Ça fait des années qu’on se dit qu’il faudrait qu’on installe un autre système, le crochet est bien trop éloigné, on doit se mettre sur la pointe des pieds pour l’atteindre, c’est très dangereux, on se le répète si souvent. Je m’approche de mon mari, je suis juste derrière lui, mon souffle dans son cou, l’idée m’effleure de le pousser. Est-ce que j’aurais la force de le faire passer par-dessus la barre d’appui ? Et s’il s’accroche à la balustrade, serais-je capable d’appuyer sur ses doigts pour qu’il tombe dans le vide ? Je sais que oui. Aucune lumière en face, aucun vis-à-vis compromettant, aucun voisin sorti promener son chien tardivement. Je sais que je ne risque rien. C’est à moi qu’appartient la décision : est-ce que mon mari mérite de vivre ? Je n’ai aucun mal à l’imaginer inconscient sur le sol, le crâne fracassé, le sang inondant son cerveau. J’ai encore moins de mal à m’imaginer en veuve inconsolable (le noir va bien aux blondes) – cette femme qui avait tout pour être heureuse, et dont un stupide accident a changé le cours de l’existence. J’hésite, renonce et recule. C’est sûrement une vengeance disproportionnée pour le punir de m’imposer de dormir les volets fermés. À la place, des larmes rouges, furieuses, jaillissent de mes yeux secs comme deux volcans en éruption. Pourquoi est-il incapable de la moindre concession ?

 

En se retournant, mon mari me découvre en larmes (pourquoi n’a-t-il pas l’air surpris ?). Il se penche vers moi et me demande ce qui ne va pas. Je ne peux raisonnablement pas lui expliquer que dormir dans le noir commence à me rendre folle, que j’envisage sérieusement depuis lundi de me révolter contre cette injustice structurelle et de le punir pour ça. Je ne me vois pas lui raconter que je viens d’imaginer son meurtre, tout en me demandant comment je m’habillerais pour son enterrement (j’ai une robe noire de la saison dernière qui irait très bien, mais est-ce que ça ne serait pas plus opportun d’acheter une nouvelle tenue pour l’occasion ?). Je ne peux pas non plus lui dire que je m’en veux d’avoir pris un risque aussi inconsidéré en couchant avec Pierre pendant l’anniversaire de notre fille. Et puis, je ne peux pas lui avouer que j’attends toujours des explications pour la clémentine, que je voudrais savoir une fois pour toutes pourquoi il a choisi ce fruit ridicule pour me représenter. Je ne peux même pas revenir à la charge, le pousser dans ses retranchements : est-ce que tu es sûr que tu ne m’as pas dit que tu m’aimais dans ton sommeil dans la nuit de mercredi à jeudi ? Comment peux-tu en être aussi certain, peut-être parles-tu en dormant sans le savoir ? Qu’est-ce qui te permet de remettre en cause la véracité de mes perceptions, d’autant plus que moi, je ne dormais pas ? Et pourrais-tu m’expliquer pourquoi tu n’as pas repris ma main sur le canapé mardi soir quand nous regardions la télévision ?

Comme je ne peux raisonnablement pas lui dire la vérité, je trouve autre chose. Je murmure : la famille, les enfants, le travail, le couple. Je mélange mes vraies peines avec les premiers reproches qui me passent par la tête. Un flot confus dont mon mari ne peut rien démêler, à part que je regrette que nos moments à deux se fassent de plus en plus rares. Il me répond que nous sommes bientôt en vacances et que nous passerons plusieurs semaines ensemble.

Je m’en veux d’avoir craqué devant mon mari. C’était bien la peine de jouer la femme forte pour me mettre à pleurer le soir de son jour préféré. C’était bien la peine de faire attention à mon maquillage, maintenant mon mascara a coulé partout sur mes joues. En plus, comme j’ai pleuré, je peux être sûre que mon mari ne me fera pas l’amour ce soir. Il ne couche jamais avec moi s’il m’a vue pleurer au cours des dernières vingt-quatre heures (est-ce que les larmes le dégoûtent ?).

Une fois calmée, j’ose néanmoins lui demander de me raconter notre journée. J’essaie de ne pas le faire trop souvent. Parfois, quand il est fatigué ou qu’il n’a pas envie, il refuse. Mais ce soir, il accepte avec douceur de se prêter au jeu.

L’idée est simple : il doit me décrire, de son point de vue, la journée que l’on vient de passer ensemble, du petit déjeuner au coucher. L’exercice consiste à mettre des mots sur ce que nous avons vécu ensemble. Je préfère ses mots aux miens car je fais davantage confiance à son interprétation des faits, souvent plus objective que la mienne. Et puis j’ai remarqué qu’il avait tendance à supprimer de son récit les ennuis, les contrariétés, les bâillements et les soupirs, qui dans mon monde à moi prennent souvent tant de place qu’ils éclipsent tout le reste.

Il me raconte son réveil matinal, sa bonne humeur du samedi, son jus d’orange pressé, son footing autour du lac, le petit déjeuner avec les enfants à son retour, une chronique à la radio sur un sanglier domestique qui les a beaucoup fait rire tous les trois, notre discussion dans la salle de bains, le passage à la bibliothèque avec les enfants où il a croisé les parents d’un camarade de classe de notre fils, son père est avocat, sa mère est pilote de ligne, il faudrait qu’on les invite à dîner un soir, la préparation de la fête de notre fille, son bonheur de la voir heureuse entourée de ses amis, les courses chez le marchand de fruits et légumes, il est aussi passé à la chocolaterie m’acheter une tablette à la framboise, le retour à la maison en voiture, l’émission sur la crise écologique à la radio qui l’a laissé pensif, est-ce qu’on en fait assez ? dans quel monde vont grandir nos enfants ?, le jeu de société tous les quatre après le dîner, son attendrissement face à la bienveillance dont fait preuve notre fils envers sa petite sœur, leur complicité aussi, le plaisir du verre de vin une fois les enfants couchés, ce vin qu’il adore et dont Pierre lui rapporte une caisse de Bordeaux tous les ans, Pierre qu’il a trouvé bizarre cet après-midi il ne saurait dire pourquoi, notre fille qui apparaît dans l’encadrement de la porte, la télévision sans intérêt, sa fatigue soudaine, le lit, sa montre d’anniversaire à laquelle il fait très attention déposée sur la table de nuit, il se demande s’il ne l’a pas abîmée hier d’ailleurs, mes pleurs de fatigue, et enfin moi, qui me tourne vers lui sur l’oreiller une fois calmée, il connaît ce regard : je vais lui demander de raconter notre journée de son point de vue.

Je suis attentive à chaque mot. Éblouie, j’observe notre monde depuis la fenêtre d’en face. Puis mon mari me demande de me déshabiller. Encore une fois, il me fait l’amour le jour où j’ai couché avec un autre homme (je commence à croire à la puissance de son instinct masculin). Je suis si heureuse. Je n’aurais jamais osé espérer une chose pareille : déjà parce que je venais de pleurer, mais aussi parce qu’on a déjà fait l’amour jeudi soir. Une fois par semaine, c’est raisonnable, et c’est notre moyenne (j’ai nos statistiques bien en tête, notées quelque part dans un carnet, et elles sont proches de la moyenne des Français). Une fois par semaine, c’est respectable, ni trop ni trop peu. Pas de quoi se vanter auprès de Nicolas lors de leurs soirées entre hommes, mais pas de quoi rougir non plus. À quarante ans, une fois par semaine, c’est dans la norme. Et c’est ce que je veux être, normale.

Une fois qu’il a terminé, il m’embrasse avant de se retourner de son côté du lit pour s’endormir. Je déteste quand il se met dos à moi, mais si c’est ainsi qu’il dort le mieux, est-ce que je peux légitimement lui en faire le reproche ? Est-ce qu’un mari est tenu de dormir face à sa femme ? Comment font les autres couples ?

Immédiatement, mon corps se met à me démanger. Je n’arrive pas à dormir malgré les pressions que j’exerce au creux de mon poignet avec mon majeur et mon index. Les questions qui m’apaisent habituellement restent sans effet. Même la berceuse que j’ai inventée ne m’est elle aussi d’aucun secours :

Cesse ton chagrin, cesse ton chagrin

Il dit qu’il est certain, il dit qu’il est certain

Qu’il m’aimera demain, qu’il m’aimera demain

Je pense à mon corps qui me démange et au corps de mon mari si près du mien mais que je n’ai plus le droit d’approcher (quel vertige de penser qu’il y a moins de dix minutes il était en moi). J’entends au rythme de sa respiration qu’il ne dort pas. Son souffle est légèrement trop rapide, au mieux fait-il semblant. Mais je suis formelle : mon mari ne dort pas (s’il y a bien une chose que je sais repérer, c’est son sommeil). Je dois l’empêcher de dormir en ne dormant pas moi-même. Il m’entend me retourner, me gratter, penser (je ne crois pas qu’il puisse véritablement m’entendre penser ; en revanche, je sais qu’un cerveau consomme beaucoup d’énergie quand il est en pleine réflexion, est-ce cette chaleur que mon mari ressent ?).

Nous sommes couchés depuis plus d’une heure. À présent, je n’ose plus bouger. Je sens que mon mari m’en veut de ne pas dormir. Ma présence réprobatrice dans le lit l’épuise. Et il est vrai que mes reproches sur son sommeil sont nombreux : est-ce qu’il a vraiment besoin du noir complet ? Pourquoi se met-il dos à moi ? Ne pourrions-nous pas dormir collés l’un contre l’autre ? Pourquoi est-il toujours si simple pour lui de s’endormir même quand nous avons passé une journée difficile, alors que moi je peux y mettre des heures ?

Tout à coup, il se retourne et se penche au-dessus de moi. Je sursaute puis me fige. Son visage est tout près du mien, il lève la main vers moi. Le temps ralentit, il ne coule presque plus. Mon mari va saisir mon cou et le serrer très fort. Il va le comprimer jusqu’à couper ma respiration. Il n’en peut plus de m’entendre penser et de sentir que je le regarde. Il sait que j’enregistre nos conversations et que je les réécoute sur mon téléphone. Il sait pour Pierre. Il se sent épié. Il va m’étrangler, même si en réalité c’est lui qui étouffe. Il veut me faire disparaître. Je vais mourir entre ses doigts parce qu’il n’en peut plus. Mon mari est au-dessus de moi, il s’avance, sa main se pose sur mon cou. Je ne vais pas me débattre. Je ne vais ni crier ni résister.

Mon mari s’approche tout près de mon visage et m’embrasse sur la joue :

– Tu ne dors pas, ma douce ?

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