Mon mari

Maud Ventura · Chapitre 5 sur 12

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Mon mari

Jeudi

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M on mari m’a réveillée cette nuit en me caressant l’épaule. Dans le noir de la chambre, je l’ai entendu me répéter plusieurs fois qu’il m’aimait. Il a insisté : « Je t’aime, je t’aime tellement, je t’aime. » C’est tout ce dont je rêvais.

Je ne me suis pas rendormie tout de suite, ce qui m’a permis de remarquer que mon mari et moi inspirions et expirions au même rythme. Pourtant, éveillés, nous ne respirons pas à la même vitesse (j’ai déjà vérifié). Nous ne faisons pas la même taille, ses poumons sont plus gros que les miens, ils ont certainement besoin de plus d’air. On avait dû se synchroniser pendant la nuit ; mon souffle s’était accéléré, pendant que sa respiration avait ralenti pour se fondre dans la mienne. Existe-t-il une plus grande marque d’amour que deux respirations qui s’accordent en dormant ?

Je sais que je ne divague pas. Il existe des articles très sérieux à ce sujet : vivre en couple modifie notre rythme biologique – la vitesse des battements de notre cœur, le tempo de notre respiration, le temps de digestion. C’est d’ailleurs pour ces raisons physiologiques que l’absence de mon mari m’est parfois aussi douloureuse : mon corps est en manque.

Ce matin, je suis agréablement surprise par la température de la douche : l’eau est inhabituellement chaude. Je me remémore notre soirée, c’est bien mon mari qui s’est lavé en dernier. Est-ce qu’il a voulu faire la même chose que moi mardi matin ? Goûter l’eau telle que moi je l’aime pour s’immerger lui aussi dans mon univers aquatique ? Qu’il ait eu la même idée que moi me ravit. J’oublie souvent à quel point mon mari peut se montrer attentionné quand il veut.

Euphorisée par son aveu du milieu de la nuit et par la température de la douche, je laisse les volets fermés et m’habille dans le noir sans sourciller : mon mari a fait un pas vers moi, je suis prête à faire un effort à mon tour. Je choisis une longue jupe jaune, et prends plaisir à associer la couleur de ma tenue à celle de la journée qui commence.

Je débute mon jeudi jaune avec joie. J’ai faim. Je me prépare un petit déjeuner copieux et sucré (je ne mange du sucré que lorsque je vais bien) : deux tartines avec une épaisse couche de beurre et de confiture, que je trempe dans mon bol de chocolat tiède. Je m’épluche même deux clémentines (ma joie efface un peu ma rancœur vis-à-vis de ce fruit).

Je ne réagis pas quand mon mari s’adresse à moi depuis la chambre. J’ai très bien entendu sa question, mais je fais comme si de rien n’était ; c’est dur, mais c’est ainsi. En fait, lorsque je n’entends effectivement pas ce qu’il me dit, je ne peux pas m’empêcher de lui demander de répéter. Que des paroles qu’il m’a adressées se volatilisent dans l’air m’est insupportable. Et s’il était en train de me dire quelque chose d’important ?

Je me souviens de ses coups de téléphone lors de son voyage en Asie quelques mois après notre rencontre. La liaison était si mauvaise que je perdais à chaque appel des centaines de ses mots. Comme je ne pouvais pas le faire répéter plus d’un certain nombre de fois (j’aurais eu l’air bête), je devais me résoudre à en laisser derrière nous, abandonnés à jamais dans l’oubli et les câbles téléphoniques sous-marins, quelque part entre la côte indienne et l’Égypte.

Les couples qui ne s’aiment plus se fichent, eux, de ne pas tout entendre. Ils conçoivent sans douleur leurs échanges comme un texte à trous ; ils se disent que ce n’est pas grave, qu’ils compléteront. Je crois que le besoin d’exhaustivité est un signe très certain de l’amour : ne pas vouloir en perdre un mot.

Je me recoiffe une dernière fois devant le grand miroir de l’entrée. Sur le meuble traîne de la petite monnaie, nos clefs enlacées dans le bol en céramique, un tube de rouge à lèvres, deux faire-part de baptême ; et mon carnet de vocabulaire scientifique que j’ai cherché partout mardi. Comment ai-je pu passer à côté ? En réalité, je sais pourquoi je ne l’ai pas vu, et la raison de mon inattention me fait sourire.

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M on sourire persiste jusqu’au lycée. J’enseigne avec conviction, je me déplace avec plus d’entrain que d’habitude entre les rangs, je parle plus fort, je suis plus appliquée, plus impliquée, plus patiente aussi ; même mon accent me paraît plus fluide et mon écriture plus droite sur le tableau blanc. Dans ma salle de classe, l’air me semble plus plein et l’oxygène plus nourrissant.

À la pause, mon mari essaie de me joindre. Je ne décroche pas à ses deux premiers appels (de nouveau, c’est dur, mais c’est la règle). Je le rappelle cinq minutes plus tard et nous discutons de ma réunion pédagogique ce soir au lycée : qu’il n’oublie pas d’emmener les enfants au conservatoire après l’école.

Ma bonne humeur est communicative. On me dit que j’ai bonne mine, on me complimente sur ma jupe. Je déjeune avec une collègue que j’apprécie. On parle de nos élèves (c’est intéressant), de nos maris (c’est le moment que je préfère), de nos enfants (la conversation perd immédiatement en intérêt).

La déclaration d’amour nocturne de mon mari explique ma joie, mais le grand sourire que je porte depuis ce matin est également un cadeau du jeudi. Le jeudi ressemble à un deuxième lundi. C’est un recommencement, la fin de l’entracte, le nageur qui donne un coup de pied contre le mur du bassin pour basculer et repartir dans l’autre sens, la pause pique-nique à mi-chemin de la randonnée.

Puis, sur les coups de 13 heures, le doute m’envahit. Un doute dévastateur, hyperbolique. Que s’est-il passé cette nuit ? Mon mari a-t-il vraiment prononcé ces mots ? Est-ce que je n’étais pas en train de rêver ? Pourtant, je m’en souviens parfaitement : « Je t’aime, je t’aime tellement, je t’aime. » « Je t’aime », puis « je t’aime tellement », et de nouveau « je t’aime ». J’entends encore distinctement sa voix. Il ne me l’a pas dit une fois, mais trois. Je n’ai pas pu me tromper trois fois. Je n’ai pas pu rêver aussi longtemps.

Sweep me off my feet please,

Sweep me off my feet now

Nous réfléchissons à une traduction avec mes élèves. C’est là que l’exercice est le plus stimulant : essayer par tous les moyens de traduire l’intraduisible, quand l’équivalent exact n’existe pas en français et qu’il faut bricoler quelque chose.

Sweep me off my feet. Si on fait du mot à mot, on trouve : « balaie-moi de mes pieds », mais cela ne veut rien dire. Il faut plutôt comprendre : « renverse-moi », mais on perd l’idée des pieds et de l’ancrage au sol. Autre possibilité : « fais-moi perdre pied », mais cette fois on ne voit plus le geste et la chute. Impossible de faire tout tenir en une seule formule. Sweep me off my feet : bouscule-moi. Fais-moi perdre l’équilibre et tomber. Décroche-moi du sol. Déracine-moi. Fais basculer ce qui me faisait encore tenir debout. Pousse-moi, je veux dégringoler et assister à ma propre chute. C’est une demande, formulée à l’impératif : Sweep me off my feet, please. Fais-moi tomber amoureuse de toi, s’il te plaît. Sweep me off my feet, now. Fais-moi tomber amoureuse de toi, maintenant.

Cette phrase raconte l’instant qui précède la rencontre, juste avant le basculement, quand on convoque l’amour. Car une rencontre amoureuse ne sort jamais de nulle part, aussi inattendue fût-elle en apparence. Elle exige qu’on soit, même inconsciemment, disposé à rencontrer quelqu’un. C’est de cet état d’impatience dont nous débattons avec mes élèves.

Je fais exprès de choisir des textes qui parlent d’amour ou de dilemmes existentiels, car les débats qu’ils suscitent en classe nourrissent ma vie intérieure. Entre quinze et dix-huit ans, les émotions sont exacerbées, c’est l’âge des premières passions. Mes élèves savent donc très bien de quoi il retourne. De cette manière, je suis certaine d’avoir un certain nombre d’échanges profonds dans ma semaine. Partout ailleurs, j’ai l’impression de ne parler que logistique et vie pratique (vacances, décoration d’intérieur, choix des menus, école privée ou publique). C’est un fait : il est plus souvent question de soucis domestiques que de métaphysique dans les discussions entre adultes.

Sweep me off my feet please,

Sweep me off my feet now

Je n’ai pas choisi ce texte au hasard. C’est sur cette chanson que nous nous sommes rencontrés avec mon mari. J’avais accepté, sans grande conviction, d’accompagner une amie voir jouer un groupe anglais dont je n’avais jamais entendu parler. La musique était très forte, nous avions du mal à nous entendre, mais quand cet inconnu s’est penché vers moi pour me dire comment il s’appelait, je suis immédiatement tombée amoureuse de lui. Son prénom me semblait être de bon augure : plein de promesses et rassurant à la fois, un prénom d’amoureux et de mari. La suite m’a donné raison. Notre première rencontre était si belle que j’ai parfois l’impression que notre couple en est le commentaire infini.

Pendant que nous échangions nos tout premiers mots (il exista un état du monde où mon mari et moi n’avions échangé que dix mots, cette idée me donne le vertige – à combien en sommes-nous à présent ?), le chanteur répétait sur ses riffs de guitare ces paroles que je n’ai pas oubliées : Sweep me off my feet please, Sweep me off my feet now.

Ce soir-là, mon mari était accompagné par l’un de ses amis. Je repense souvent à cet homme qui a eu la chance d’être le témoin de notre première rencontre. J’aurais tant aimé assister à la scène de son point de vue. Pouvait-il déjà anticiper l’importance que cette rencontre allait prendre dans nos vies ? Existe-t-il des signes extérieurs qui permettent de distinguer les rencontres sans lendemain de celles qui chamboulent une existence entière ? L’air autour de nous était-il chargé plus fort en électricité, prêt à réagir à la moindre étincelle ?

Cet homme est mort dans un accident de voiture l’année suivante. Je n’ai donc jamais pu recueillir sa version des faits. Une partie du récit de nos origines, un aspect essentiel de notre cosmogonie amoureuse, m’a été volée. Ce décès explique peut-être certaines des difficultés que j’ai rencontrées avec mon mari par la suite : comment savoir où on va si on ne sait pas d’où on vient ? Alors pour pallier ce manque, j’étudie tous les ans avec mes élèves les paroles de cette chanson, et je continue à tenter de percer le mystère que constitue toujours une rencontre.

Nous terminons la traduction de l’échange de vœux commencée lundi en classe. Le « I do » – « Je le veux » – produit toujours le même effet, même si je remarque que les filles y sont plus sensibles que les garçons.

– It’s a beautiful declaration of love. The woman seems very in love with her husband, commente l’une de mes élèves.

J’ai bien fait de conserver les vœux que j’avais écrits il y a treize ans pour mon mari : c’est un bon exercice de traduction pour mes élèves, et l’occasion de réviser l’utilisation de l’auxiliaire. Ces vœux, je n’ai pas pu les prononcer le jour de notre mariage, après des mois d’écriture et de documentation. J’avais consulté une cinquantaine d’articles, lu des dizaines de livres sur le sujet, regardé un nombre incalculable de comédies romantiques, remplissant un épais carnet de toutes mes recherches et brouillons ; c’eût été un gâchis de ne rien en faire. J’ai transformé un échec amoureux en réussite pédagogique : qui pourrait me reprocher de savoir rebondir ? Plus un professeur est personnellement impliqué par le contenu de son cours, meilleur est son enseignement.

Mon mari et moi nous sommes mariés dans un château au milieu des vignes. C’était le mariage dont j’avais rêvé petite fille : plusieurs centaines d’invités, mes cheveux blonds remontés avec grâce en chignon, une robe somptueuse qui tournait à chacun de mes mouvements, des tables éclairées dans la nuit par des lampions de toutes les couleurs. J’avais bien sûr quelques appréhensions : mes parents issus d’un milieu populaire à la même table que la famille bourgeoise de mon mari ; mais finalement, si mes beaux-parents furent mal à l’aise, ils n’en laissèrent rien paraître.

Bercée par l’univers anglo-saxon, je tenais absolument à ce qu’ait lieu un échange de vœux : un discours, écrit de la main de mon mari, où il expliquerait pourquoi il était si heureux de m’épouser (j’ai même imaginé qu’on pourrait faire encadrer nos deux textes pour les accrocher dans notre chambre plus tard). Il était inconcevable qu’il ne m’exprime pas publiquement son amour. D’une nature introvertie, il ne s’épanche jamais sur les fondements de sa passion pour moi. Alors à quoi bon me marier si cette soirée n’était pas l’occasion d’une déclaration d’amour de mon époux ? Je sentais déjà que j’en aurais besoin pour les soirs de doute.

J’ai mis des semaines à en parler à mon futur mari, puis à ma belle-famille. Les quatre piliers du mariage catholique, les vœux devant le prêtre : cela n’a que peu de valeur pour moi. J’ai accepté de m’y plier, mais ils ne disent rien de l’amour, de la flamme, de l’engagement. Je voulais un échange de vœux comme dans les films américains. Ma belle-mère a été surprise, ce n’était pas la tradition, mais elle s’est montrée à l’écoute. J’ai expliqué que c’était important pour moi (j’ai même hésité à m’inventer des ancêtres aux États-Unis pour justifier mon attachement à cette coutume). Ma belle-famille a finalement suggéré que nous fassions cela avant le début du repas, au moment du discours des témoins.

Le jour du mariage, tout semblait bien parti : la robe, la météo, ma peau. Comme prévu, les témoins ont fait leurs discours avant le dîner, mêlant humour et tendresse (c’est le genre qui veut ça). Puis est venu l’échange des vœux. Mon mari s’est saisi du micro, a remercié nos proches d’être là, il a aussi eu une pensée pour ceux qui ne pouvaient pas être avec nous ce soir. Puis il s’est tourné vers moi :

– C’était important pour ma femme que nous prenions le temps de partager notre joie d’être ensemble. De dire ces mots à voix haute, devant nos proches. Alors voilà : je t’aime, ma femme. Je t’aimerai toujours. Je suis le plus heureux des hommes d’être tombé sur la plus belle femme du monde.

Applaudissements. Larmes dans les yeux de nos parents. Dans ma main, les vœux que j’avais mis des mois à écrire. Mon mari m’a tendu le micro, mais je n’ai pas déplié le papier froissé entre mes doigts. Il n’avait prononcé que quelques mots, il aurait été ridicule que je lise mon texte (je m’étais entraînée et chronométrée, il durait sept minutes). Alors j’ai remercié une nouvelle fois les invités d’être présents, et j’ai dit à mon mari bien trop sobrement que j’étais heureuse d’être sa femme et que je l’aimerais toujours. J’étais pétrifiée. Ce jour-là, je n’ai rien pu dire de la beauté de notre rencontre deux ans plus tôt, de nos discussions sans fin aux terrasses des cafés les mois qui ont suivi, du soir où il m’a fait danser entre les cartons dans l’appartement où nous venions d’emménager.

« Je suis le plus heureux des hommes d’être tombé sur la plus belle femme du monde » : j’aurais apprécié qu’il évite de me réduire à mon apparence physique, pour me complimenter sur ma personnalité ou la finesse de mon esprit par exemple. Tout le monde sait que la beauté ne dure pas toute la vie, contrairement aux liens du mariage.

« Je t’aime, ma femme. Je t’aimerai toujours » : sobriété et pudeur. Ces deux mots lui vont bien, et en cela ses vœux lui ressemblaient (si on peut appeler cela des vœux). Sobriété et pudeur, d’accord. Mais moi je rêvais de gravité et de profusion. À ce moment-là, je me suis dit qu’il était peut-être trop jeune et immature pour se marier. S’il n’exprimait pas les raisons profondes de son amour pour moi, c’était peut-être parce qu’il ne les avait pas encore identifiées ? Il me trouvait belle et douce : est-ce que cela lui suffisait, qu’il n’avait pas cherché plus loin, qu’il ne s’était même pas posé la question ? « Je t’aime, ma femme. Je t’aimerai toujours » : c’est très joli, mais cela me paraissait un peu léger comme promesse pour la vie. Je me suis sérieusement demandé s’il avait saisi la mesure de l’engagement qu’il venait de prendre en m’épousant.

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J ’ai toujours ce même pincement au cœur quand j’allume mon téléphone après une heure de cours et que je constate que mon mari ne m’a pas appelée. Alors je me décide à le faire moi-même. Pendant les tonalités, pression artérielle qui grimpe, accélération du rythme cardiaque, diffusion d’adrénaline dans l’amygdale. J’ai tant besoin de savoir : mon amour, est-ce que tu m’as dit que tu m’aimais cette nuit ? Il décroche. On discute quelques minutes. Je prends un ton faussement détaché pour lui raconter mon dernier cours de la journée, puis je me lance dans le vide. J’évoque sa déclaration. Mon mari ne sait pas de quoi je parle. Je précise. Je pousse l’humiliation jusqu’à le formuler sans ambiguïté : « Est-ce que tu m’as dit que tu m’aimais cette nuit ? » La réponse est là. Tranchante et définitive. « Non. »

J’avais tant besoin qu’il s’en souvienne. J’avais tant besoin que ce soit vrai. Le problème, c’est que j’entends souvent mon mari me dire qu’il m’aime. C’est encore arrivé le mois dernier. Je lui ai demandé s’il se souvenait de la conversation que nous avions eue dans la salle de bains ce matin-là. Comme il ne voyait pas ce à quoi je faisais allusion, j’ai été obligée d’expliciter : « Est-ce que tu m’as dit que tu m’aimais quand j’étais en train de finir de me maquiller ? » Mon mari m’a répondu, étonné et gêné : « Non, je n’ai jamais dit ça. » Mon cerveau amoureux a dû confondre « tu es prête ? » et « je t’aime ». Il y a des périodes où je l’entends me dire qu’il m’aime plusieurs fois par jour.

À cet instant, le jaune-joie de ce matin m’apparaît pour ce qu’il est réellement. Ce n’est pas le jaune de la lumière naturelle du jour. Ce n’est pas le jaune du soleil et de la photosynthèse. C’est celui de l’éclairage artificiel d’une lampe électrique. C’est le jaune du mensonge, de l’adultère et de l’hypocrisie. Comment ai-je pu me laisser aveugler aussi bêtement par ce jaune-joie du début de journée ?

Je sors mon carnet que j’ai pensé à prendre avec moi. J’étais pourtant sur mon nuage ce matin, mais je devais déjà anticiper à quel point ce bonheur serait précaire, habituée aux changements soudains de la météo amoureuse de mon couple. Une ligne au stylo plume, et je sais immédiatement ce qu’il me reste à faire. Je relis le SMS que j’ai laissé sans réponse depuis deux jours, puis j’écris : « Oui, je serai bien là tout à l’heure, 17 h 30. »

Puis, je sors mon deuxième carnet, le vert, celui où je puise moins les solutions pour survivre aux peines que me causent mon mari que des conseils et des phrases inspirantes sur l’amour : être mystérieuse, le laisser respirer, rester insaisissable. Les listes et les titres que j’ai soulignés en rouge me donnent le courage nécessaire pour aller au rendez-vous.

Mon rouge à lèvres (un rouge à lèvres couleur cerise d’une marque de luxe que j’ai choisi pour son nom, soul mate – « âme sœur ») et mes talons qui claquent sans plus aucune réserve sur le sol me donnent une assurance nouvelle tandis que je sors du lycée. Sur le chemin, je me remémore douloureusement que ma rencontre avec mon mari a eu lieu un jeudi. J’aurais tant aimé le rencontrer un lundi (mon jour préféré) ou un vendredi (mon jour porte-bonheur), car d’emblée le jeudi a placé notre rencontre sous le signe de cette couleur ambiguë : je rencontrai mon soleil et ce jour serait pour toujours un souvenir joyeux ; en même temps, le jaune portait en lui l’avertissement d’une trahison possible.

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Q uand j’arrive un peu après 17 h 30 (je n’ai aucun scrupule à être en retard quand je ne rejoins pas mon mari), Maxime est déjà installé à l’intérieur. Malgré la chaleur, il évite la terrasse où il pourrait être vu (lui aussi est marié). Je m’assois en face de lui. Puis je n’ai plus rien à faire, Maxime s’occupe de tout : faire signe au serveur pour passer commande, relancer la conversation quand il faut, me complimenter sur ma jupe, me demander si je veux autre chose à boire quand j’ai terminé mon verre. Il s’anime pour me séduire. Est-ce l’effet que je fais à mon mari : celui de faire un peu trop d’efforts, de vouloir un peu trop bien faire ? Sa tentative de séduction est grossière. Il est évident que je lui plais. Pourquoi ne fait-il pas semblant ? Pourquoi ne joue-t-il pas à l’homme inaccessible ? Lui non plus, n’a-t-il rien appris ?

Malgré ses efforts, je n’arrive pas à m’intéresser à lui. Mon mari pense que je suis à une réunion pédagogique, j’ai au moins trois heures devant moi, ce qui risque d’être très long si je dois écouter Maxime parler aussi longtemps. Sans le vouloir, je ne fais que le comparer à mon mari. Mon mari n’aurait jamais évoqué nos enfants en ces termes. Contrairement à Maxime, il ne dit pas « la petite » ou « le grand », mais les appelle toujours par leur prénom après avoir précisé que notre fils était l’aîné. Mon mari n’aurait jamais commandé d’expresso à cette heure-là et il déteste les chemises à manches courtes, même en été. Sans le vouloir, je les confronte : cet homme a de plus beaux yeux que mon mari mais mon mari est plus grand. Quoi que je fasse, mon mari est ma référence, mon échelle de mesure, mon niveau de la mer.

Je regarde Maxime droit dans les yeux pour éviter d’avoir à parler. Je n’ai pas grand-chose à lui dire, et rester silencieuse aura toujours l’avantage de me donner l’air mystérieuse. En plus, le spectacle n’est pas désagréable, Maxime a de beaux yeux (du miel mélangé à du vert). Son regard m’a tout de suite frappée quand j’ai fait sa connaissance lors d’une réunion parents-professeurs. C’était l’un des rares pères à s’être déplacé.

Je n’ai qu’une envie : boire un shot de tequila pour me donner du courage. Mais j’ai pris un Perrier, je n’ai pas osé commander de l’alcool. Même à jeun, il ne faut pas que je me dégonfle maintenant. Je flirte avec lui par messages depuis des mois. J’ai déjà accepté un verre, je dois aller plus loin, c’est la règle que je me suis fixée. Alors je pose ma main sur sa cuisse.

Mes yeux braqués sur lui et ma main trop haut sur sa cuisse lui envoient des signaux que je maîtrise mal. Tout à coup, je me rends compte que le désir de cet homme pour moi est si violent qu’il ne se satisfera pas de caresses sur le genou ou de regards languissants. C’est déjà trop tard. À ce stade, il n’a même plus envie de ma bouche qu’il n’a pourtant jamais embrassée. Un baiser serait un gain insuffisant pour ce jeu qui a déjà trop duré. Alors tout en parlant il remonte sa main le long de ma jupe, arrive jusqu’à ma culotte, qu’il fait glisser sur le côté pour introduire un doigt en moi. Je me raidis malgré l’évidence de mon excitation qui lui coule sur les doigts.

Maxime a réservé une chambre dans un hôtel près de la gare. Quand j’entre, je contourne mécaniquement le lit pour me diriger vers la fenêtre. J’observe les passants à travers la vitre, les couples qui s’installent à la terrasse du restaurant qui fait l’angle. Maxime me tire de ma rêverie : « Qu’est-ce que tu fais à te précipiter à la fenêtre ? Tu localises les issues de secours, comme dans un avion ? Tu veux déjà t’enfuir ? Tu sais que tu peux partir quand tu veux, tu n’es obligée de rien. »

Sous les draps, la pression de sa main sur mon bras me surprend. Maxime n’appuie pas, mais il ne me frôle pas non plus : je crois qu’il me caresse. Mon mari n’est pas très tactile. Il n’aime pas les longues embrassades, et les personnes qui le touchent ont tendance à le mettre mal à l’aise. Nous avons évidemment des contacts physiques, il me tient par la main et m’embrasse sur le front ; en revanche un geste prolongé de va-et-vient sur mon corps pour me signifier sa tendresse, je ne suis pas sûre que cela fasse partie de nos échanges. Mon mari me fait l’amour en me mettant à quatre pattes, mais je crois qu’il ne m’a jamais caressé le bras.

J’ai des frissons au contact de la paume de Maxime. Je me doute que les choses iront plus loin (mon corps a encore en mémoire son doigt en moi), mais pour le moment il ne fait que me toucher l’épaule, et je vois déjà défiler devant mes yeux les scénarios les plus indécents. C’est absurde, mais c’est la vérité : la seule main de Maxime sur mon bras m’apparaît plus obscène que toutes les images pornographiques que contient Internet.

Le sexe avec lui est une succession de surprises. Je suis surprise de mon sexe qui fond sous sa langue. Je suis surprise par sa question quand il met un préservatif et me demande si je veux toujours. Je suis surprise par la forme de son sexe en moi, dur et pointu comme un couteau (le coquillage), presque tranchant.

On roule l’un dans l’autre à travers le lit. Plus nous faisons l’amour et plus j’ai envie de lui ; qu’il soit en moi n’apaise en rien mon désir – au contraire, il le suscite. On se grimpe, on s’agrippe, et surtout on se parle. Il me chuchote des mots crus à l’oreille. Qu’il aime me voir mouiller, jouir, gémir. Qu’il aime mes seins et mon cul. Sa vulgarité me met à l’aise. Je n’ai pas à faire l’amour comme une bourgeoise – lui, bourgeois il ne l’est pas du tout. Il me rappelle les garçons de mon quartier avec qui je couchais adolescente.

Maxime n’est pas dégoûté par mon désir, par mes fluides, par mes gémissements, par mes mots pas comme il faut qui répondent aux siens. Il quitte mon corps pour enfouir de nouveau sa langue entre mes jambes, puis dans ma bouche, puis ses doigts, puis sa langue, puis son sexe de nouveau dans ma bouche. Je ne savais pas qu’on avait le droit de tout mélanger comme ça, d’inverser l’ordre. Il me dit que la vision de mes ongles parfaitement manucurés sur son sexe l’excite. Ça et mon solitaire massif aussi, j’imagine.

Il a le nez dans mon cou pendant qu’il est en moi, sa main posée sur ma tête. Il me faut plusieurs minutes pour comprendre que sa main est là pour me protéger. J’ai roulé sur le dos, Maxime est sur moi, et sans que je m’en rende compte le haut de mon crâne frôle à présent le coin de la table de nuit en bois. Maxime a posé sa main sur le sommet de ma tête pour éviter que je me cogne.

Je fonds en larmes. Des pleurs que je ne reconnais pas, qui n’entrent dans aucune catégorie dont je suis familière. Ce ne sont ni des larmes rouges de rage, ni des larmes transparentes de tristesse. Ces larmes-là ressemblent à une cascade, aux barrages immenses d’Amérique du Sud que je n’ai jamais vus. Je pleure un continent où je n’ai jamais mis les pieds.

Maxime s’excuse, me tend un mouchoir qu’il est allé chercher dans la salle de bains. Au bout de quelques minutes, j’arrive tant bien que mal à articuler : « Tu as posé ta main sur ma tête pour que je ne me cogne pas. » Maxime ne sait pas quoi répondre, le sexe ballant entre les jambes. Face à mes larmes diluviennes, il s’imaginait être le témoin des remords soudains d’une femme mariée, ou d’une solide crise d’angoisse. Il ne comprend pas qu’une main posée sur ma tête puisse susciter une telle détresse :

Je n’allais pas te laisser te cogner…

Il me tend un verre d’eau. À mesure que je bois, mes larmes cessent, comme si le seul remède pouvait être liquide (noyer avec encore un peu d’eau mes cascades de larmes).

– Tu ne serais pas hypersensible, toi ? dit-il finalement en me caressant le dos.

Mes muscles se détendent un à un, je retrouve mon calme. Après quelques minutes, je m’allonge à l’envers dans le lit, la tête au niveau des pieds.

– Tu me rejoins au pôle Nord ? je demande à Maxime d’un sourire retrouvé.

Il rit, attrape les deux oreillers et s’installe près de moi après avoir ouvert grand la fenêtre. Le tableau est serein : la lumière de fin d’après-midi se pose sur le lit, les trains de banlieue s’approchent et s’éloignent dans un soupir régulier, l’odeur de l’averse monte jusqu’à notre étage. La main de Maxime est de nouveau sur mon bras (l’image est toujours pornographique), la couette d’une infinie douceur contre ma peau (qu’est-ce qui donne au linge des chambres d’hôtel une telle douceur ? Est-ce la lessive qu’ils utilisent en quantité industrielle ? Leurs énormes machines à laver qui font tout bouillir à cent degrés ? Leurs sèche-linge qui laissent les draps aussi chauds que s’ils sortaient du four ?).

Le visage caressé par la lumière, je rêve d’une sieste bercée par le bruit des trains. Maxime me donne terriblement envie de dormir. Preuve qu’il n’y a rien entre nous : quand on aime on a encore envie de parler, de se voir, d’être ensemble. Quand on dort, on renonce à l’autre ; dormir, c’est cesser un peu d’aimer. C’est pourquoi j’en ai toujours voulu à mon mari de s’endormir aussi vite en ma présence.

Les doigts de Maxime quittent mon bras pour se balader sur le bout de mes seins, autour de mon nombril, entre mes cuisses. Je commence à le toucher à mon tour, mais il arrête les mouvements de mon poignet. « Ne bouge pas. Laisse-moi faire. » Il ne me demande qu’une chose en retour : me regarder pendant qu’il me caresse. Je tiens quelques minutes ses yeux plantés dans les miens, puis je me réfugie dans son cou, car la jouissance est trop proche. J’ai peur qu’elle s’échappe, qu’elle ne lui glisse entre les doigts, alors je lui dis de continuer plus fort, je lui dis d’accélérer. Quand je me mets à gémir, il m’ordonne : « Vas-y, jouis. » C’est la première fois qu’on me dit une chose pareille (avoir un orgasme est-il quelque chose qu’on peut raisonnablement exiger de quelqu’un ? Apparemment oui. En tout cas, c’est efficace). Je jouis sous ses doigts, la tête dans l’oreiller. Cette fois, il n’a même pas eu à faire glisser ma culotte le long de mes jambes.

Alors que j’agrafe mon soutien-gorge, Maxime m’interpelle doucement :

– Est-ce que tu sais que tu as un grain de beauté inquiétant en bas du dos ?

Il poursuit, mal à l’aise :

– Je ne suis pas médecin, mais tu devrais peut-être le montrer à quelqu’un, il a une drôle de couleur, presque violet.

Je suis mortifiée de honte. Maxime va penser que personne ne regarde mon dos. Il va penser que je suis l’une de ces femmes mariées que son mari n’a pas touchée depuis des mois. Il va penser que c’est pour ça que je suis dans cette chambre d’hôtel avec lui. Il prend une photo avec son téléphone pour me la montrer. Ce grain de beauté a effectivement une couleur étrange. Je le remercie en lui assurant que j’irai voir un médecin. Puis je supprime la photo de son téléphone (cette relation est adultère, je ne l’oublie pas). Je me retrouve alors nez à nez avec une photo de sa femme. Je m’excuse pour cette intrusion dans son intimité, je n’ai pas fait exprès, je n’ai pas pensé que supprimer la dernière photo de son téléphone ferait apparaître automatiquement la précédente. Maxime rougit et se sent obligé de confirmer ce que je n’ai pas le courage de formuler à voix haute :

– Oui, c’est Clémence, ma femme.

Sa femme est très belle (on peut donc être infidèle à une très belle femme, ce qui me donne une raison de plus de m’inquiéter pour mon mariage). Ils sont à la terrasse d’un restaurant ; sa femme a un verre de vin rouge à la main, une jolie robe jaune, et elle sourit à l’objectif. Mon mari n’a aucune photo de moi dans son téléphone. J’ai donc du mal à reconstituer la scène : quel enchaînement de faits plus ou moins hasardeux a pu conduire à l’existence de cette photo ? Qu’est-ce qu’il a bien pu se passer ce soir-là entre Maxime et sa femme pour en arriver là ? Ils viennent de finir leur plat, attendent la carte des desserts, et il se dit tout à coup : « Ma femme est si belle ce soir qu’il faut absolument que j’immortalise ce moment. Je veux garder un souvenir de ce sourire et de cette lumière pour l’éternité. » ? Ou alors, c’est peut-être elle qui lui a suggéré de prendre une photo pour l’envoyer à leur groupe WhatsApp familial ? Ou au couple d’amis qui leur a conseillé ce restaurant italien en centre-ville, pour les remercier sous forme de clin d’œil ? Non, le sourire de Clémence est intime, sa tête légèrement penchée, elle fixe tendrement son mari, cette photo ne semble pas avoir d’autres destinataires que lui. Je note aussi qu’elle ne sort pas de chez le coiffeur : elle ne lui a pas demandé de la prendre en photo pour envoyer sa nouvelle coupe à une amie. Rien de tout ça. Je crois que Maxime a spontanément pris une photo de sa femme parce qu’il en avait envie.

Pendant que Maxime est sous la douche, j’attrape son téléphone : combien de photos de sa femme possède-t-il ? Je veux dire : des photos de sa femme, pas des photos de famille. Des portraits d’elle, sans leurs enfants, quand ils sont tous les deux, prises de sa propre initiative avec son téléphone portable sans autre but que de garder un souvenir d’elle. Mais son téléphone s’est verrouillé et je n’ai pas le code. Après trois tentatives infructueuses, il se bloque plusieurs minutes. Je dis quelques mots à Maxime à travers la porte de la salle de bains avant de partir.

Je quitte l’hôtel avec légèreté. J’ai passé un bon moment, même si je sais que c’était pour de faux, comme disent les enfants. C’était bien, mais ça ne compte pas. Cette liaison ne sera ni féconde ni productive : aucun enfant, aucun mariage, aucun bijou ne sortira de cette fin d’après-midi passée avec Maxime. Même la photo de mon dos, unique témoin de ce moment, a été supprimée. De nous deux, il ne reste déjà plus rien.

C’est le triste constat auquel j’arrive à chaque fois. Car j’essaie régulièrement de prendre un amant. Mais ces rendez-vous n’ont qu’un but : trouver un moyen d’alléger la pression amoureuse qui pèse tout entière sur mon mari en la répartissant entre plusieurs personnes.

C’est la raison pour laquelle je ne me sens jamais coupable d’être infidèle : comment le pourrais-je, puisque je le fais par amour pour mon mari ? Et puis, je sais me poser des limites : je n’ai jamais trompé mon mari que le jeudi. Ce n’est pas la couleur de la trahison pour rien.

Alors je flirte par messages, j’accepte un rendez-vous, je porte une jolie robe, je pense à m’épiler, je me laisse pénétrer quelques fois. Mais je ferais mieux de me rendre à l’évidence : malgré mes efforts, je n’ai jamais réussi à développer des sentiments pour un inconnu. Je suis vraiment incapable de prendre un amant sérieux.

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S ur le chemin du retour, je conduis si vite que je manque de percuter une voiture au feu rouge. Et une fois garée dans l’allée, je suis tellement pressée de rentrer chez moi que j’arrive essoufflée sur le pas de ma porte. Quand mon mari apparaît enfin, je suis heureuse de le voir, plus heureuse que d’habitude encore. Il ne me manque jamais autant que lorsque je passe du temps avec un homme qui n’est pas lui. Mon infidélité a eu l’effet inverse à celui escompté : je reviens plus amoureuse encore.

Sans surprise, mon mari ne demande ni où j’étais ni avec qui (est-ce qu’il me fait confiance ou est-ce qu’il s’en moque ?). Je raconte ma réunion pédagogique avec beaucoup de détails, bien qu’il ne me pose pas la moindre question. Je me justifie, mais il ne m’écoute pas. Il interrompt mon récit pour me demander s’il nous reste de la levure chimique quelque part.

La bosse que forme son sexe à travers son pantalon est le seul repas dont j’ai envie pour ce soir. Maxime n’a fait, au mieux, que m’ouvrir l’appétit. J’espère que mon mari voudra me faire l’amour une fois les enfants couchés. Mais je n’en laisse rien paraître car je sais que mon désir pourrait lui faire peur. Ma libido l’intimide. Il faut toujours que l’initiative vienne de lui (le désir masculin est fragile).

Je regarde mon mari se déshabiller avant de prendre sa douche : pull à col rond en coton piqué, chemise Oxford bleue cintrée, pantalon chino beige, caleçon en microfibres, chaussettes en fil d’Écosse. Je connais tous ses vêtements par cœur. Je pourrais en réciter les étiquettes les yeux fermés. Je sais où et dans quelles circonstances il les a achetés – dans quel magasin, lors de quel voyage, pour quelle occasion. Je sais quelle chemise il ne portera pas cette semaine parce que le bord d’un poignet est taché. Cette certitude me rassure : je suis en terrain connu et conquis. L’intimité d’un couple se niche dans les vêtements. Il n’existe rien de plus troublant que de revoir un ancien compagnon et de ne pas reconnaître certains éléments de sa tenue (je connais ses chaussures et ce pantalon, mais depuis quand a-t-il ce bonnet ?).

Pull, chemise, pantalon, caleçon, chaussettes : mon mari superpose les couches comme il superpose les mystères. C’est pour ça qu’il est encore plus beau quand il fait froid. Ce n’est pas un homme de l’été. Je préfère quand il ajoute des épaisseurs, quand ses joues sont rougies par le froid, ses lèvres gercées et ses mains gantées. Sa beauté se révèle emmitouflée. Mon mari est irrésistible dans ses pulls en laine bleu marine, bien plus que lorsqu’il porte des shorts, des lunettes de soleil ou qu’il est en maillot de bain sur la plage. En plus, chaque hiver, mon mari est encore plus beau que l’hiver précédent. C’est en le rencontrant que j’ai compris ce que signifiait l’expression : « Cet homme vieillit bien » (mais est-ce mon regard déformant de femme amoureuse ?).

En ce moment, il est moins beau qu’au milieu de l’hiver, mais il continue évidemment à me plaire. De fait, je l’ai rencontré au mois d’août et je n’ai pas attendu Noël pour tomber amoureuse. Mais je me demande souvent ce qui se serait passé si je l’avais rencontré en hiver : aurais-je osé faire le premier pas ? Ne l’aurais-je pas trouvé trop bien pour moi ? Si je l’avais croisé pour la première fois un 10 décembre et non un 19 août : l’aurais-je jugé inaccessible ?

Moi, l’hiver ne me réussit pas. Je disparais sous des écharpes et des manteaux peu flatteurs pour ma silhouette. En revanche, le soleil me va bien. Ma peau est plus lisse, les robes que je porte mettent en valeur mes jambes et la crème solaire se marie très bien avec mon odeur naturelle. Bref, la saisonnalité de nos beautés ne coïncide pas (et souvent, je me demande : sommes-nous trop différents pour être heureux ensemble ?).

J’écoute discrètement mon mari de l’autre côté de la porte de la salle de bains pour savoir s’il chante un air de chanson française (c’est ce qu’il a dans la bouche quand il est de bonne humeur et qu’il est le plus susceptible de me faire l’amour). Puis, je fais semblant de lire L’Amant en l’attendant, en prenant soin d’ouvrir le livre vers la fin (sera-t-il impressionné que je lise aussi vite ?). Quelques instants plus tard, mon mari entre dans la chambre. Il est nu, son sexe est en érection. Je comprends sans trop de difficulté que le programme du prochain quart d’heure ne sera pas le commentaire de ma lecture en cours, ni un débat sur le nouveau roman.

Il ne me déshabille pas, il ne l’a jamais fait. Il me demande d’enlever mes vêtements. Je m’exécute, puis il me pénètre. Je me laisse faire. J’ai passé l’âge de faire des fellations. Et nous avons passé l’âge des expérimentations compliquées.

Il est très dur, mais c’est tout son corps qui est tendu contre le mien comme une longue planche en bois. Je sens son sexe pressant le mien. Je me concentre sur son souffle pour guetter son plaisir. Il impose son rythme et fait confiance à ses mains. Je repense à la moulure de son sexe à travers son pantalon tout à l’heure dans la cuisine. Je le désire comme si je ne l’avais jamais touché.

Mon mari sent encore la transpiration alors qu’il sort à peine de la douche. Cette odeur persistante signifie qu’il s’est dépêché de se laver pour me rejoindre. Il était si impatient de m’avoir qu’il n’a pas pris le temps de se savonner avec soin. Il y a plusieurs années, alors que nous revenions d’un match de tennis, mon mari a voulu prendre une douche avant de me faire l’amour ; mais j’ai osé lui suggérer que l’odeur de sa transpiration m’excitait, et il m’a pénétrée sur le coup. Peut-être s’en est-il souvenu ce soir ? Cette attention me touche.

Les couleurs et les paysages se succèdent sous mes paupières. Quand je fais l’amour avec lui, je ne vois pas des fluides corporels et des corps qui s’entrechoquent, je ne vois pas de sperme et je ne vois pas de verges : je vois des concepts et des couleurs, des formes géométriques et des lieux. Ce soir, c’est tour à tour un ruisseau sauvage, une nature luxuriante, des falaises abruptes, une forêt tropicale humide.

Je retiens mon souffle, je me retiens. Je mets mes doigts dans ma bouche pour ne pas gémir. Mon mari pense sûrement que je fais attention à ne pas réveiller les enfants (heureusement notre maison est conçue pour faciliter notre vie sexuelle, avec leurs chambres à l’étage du dessus). Mais en réalité, j’ai peur que mon désir pour lui ne lui semble monstrueux. J’ai peur que mon excitation ne le dégoûte si je jouis trop fort.

Je suis au-dessus de lui quand j’aperçois la petite bourse en tissu cachée sous le matelas, qui dépasse un peu. Je parviens à la faire glisser sous le lit du bout des doigts sans qu’il le voie. Trois pétales de rose, une pincée de gros sel, un ruban rouge : la recette millénaire d’un philtre d’amour censé prolonger le désir. Je ne sais pas si je crois à ces choses-là. Mais on a un rosier dans le jardin, donc j’aurais tort de m’en priver.

Mon mari m’attrape les seins alors qu’il me retourne contre lui, ce qui me surprend car il n’a jamais été particulièrement gourmand de ma poitrine. De toute façon, je n’ai jamais compris son désir. Plus précisément, je n’ai jamais compris son érotisme. Je ne sais pas où il se situe, dans quel détail, dans quelle odeur, dans quel scénario, dans quelle dentelle, dans quel fantasme (après quinze ans ensemble, je ne saurais toujours pas dire si mon mari est plutôt fesses ou seins). Ce soir, je sens mon mari très excité, mais sans savoir pourquoi.

A-t-il fait un rêve érotique la nuit dernière (ce qui expliquerait ses mots d’amour nocturnes, même s’il ne s’en souvient pas au réveil) ? Est-ce l’effet d’un décolleté aperçu cet après-midi en salle de réunion ou de la confession déplacée d’un collègue ? Est-ce qu’il a retrouvé une maîtresse pendant sa pause déjeuner ? Est-ce qu’il a fait avec elle des choses que nous n’avons jamais faites ensemble ? Est-ce qu’il a trouvé dans un autre lit ce qu’il n’avait plus envie de chercher dans notre mariage ? Est-ce pour cette raison qu’il est soudainement si ardent ? Ou vient-il au contraire de quitter sa maîtresse ? Est-ce que ses pénétrations répétées me crient son désespoir de ne plus jamais la toucher ? Autre possibilité encore : est-ce le résultat d’une sorte d’instinct viril réveillé par l’odeur de Maxime sur ma peau ? J’ai déjà remarqué que mon mari me faisait toujours l’amour les jours où j’avais couché avec un autre homme.

J’enfouis le nez dans son cou pour guetter l’odeur d’une autre femme sur sa peau. Il n’y a rien. Mon mari n’a pas de maîtresse. Et au fond de moi, je le sais bien. Mais même enfoncé en moi, mon mari m’est inaccessible. Même ici, il continue à me manquer très fort. Quand il quitte mon corps, il y laisse une plaie béante, un vide affreux, une blessure prête à s’infecter.

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