Mon mari

Maud Ventura · Chapitre 4 sur 12

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Mon mari

Mercredi

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J e suis de mauvaise humeur. Le mercredi est une journée orange, comme la clémentine. Depuis ce matin, plusieurs objets aux teintes orangées me narguent déjà : ma crème de jour à la mandarine, le bracelet de ma montre, les carottes râpées pour le repas de ce soir dans le frigo.

J’ai passé la nuit à répertorier et à classer tous les fruits qui me venaient à l’esprit. Je suis arrivée à la conclusion suivante : j’aurais aimé être une pêche, une mûre ou une cerise. J’ai détesté être une clémentine, mais je n’aurais pas non plus apprécié être une poire, une banane ou du raisin.

– Tu as oublié ta bague hier soir en rentrant, elle était en bas à côté des clefs ! fanfaronne mon mari en me tendant mon solitaire (objet si bien nommé : je ne me suis jamais sentie aussi seule que depuis que je suis mariée).

Sa naïveté m’est insupportable. Mon mari est tellement certain de mon amour que même ma bague posée en évidence sur le meuble de l’entrée ne lui est pas apparue comme une menace. Mais dans quel monde vit-il ?

Même si l’incident de la clémentine ne s’était pas produit, nous n’aurions jamais dû accepter l’invitation de Nicolas et Louise. Ce dîner n’avait aucune raison d’être. Quand je suis avec mon mari, je n’ai pas besoin de voir nos amis. Je n’ai pas non plus envie de rendre visite à mes parents, et mes enfants ne me manquent pas. Mon mari me suffit. Lui au contraire aime être entouré. Il s’anime au contact de la chaleur des groupes. Il aime les sorties et les rencontres. Mais sa sociabilité m’est douloureuse. Chaque nouvelle personne qui entre dans notre vie est une dilution supplémentaire de son attention, une dilution de lui, un partage qui m’épouvante. L’énergie qu’il déploie auprès des autres me blesse : elle ne cesse de me raconter que je ne suis pas assez pour lui.

Si je ferme les yeux pour me le représenter, mon plus grand bonheur ressemble à une vie restreinte à l’espace de notre maison. Mon idéal serait un tête-à-tête perpétuel avec mon mari : nous sommes tous les deux dans notre salon, nous buvons un café corsé et nous discutons pendant des heures. Parfois, je m’imagine seule sur terre avec lui. J’invente une épidémie foudroyante, une guerre nucléaire dont nous sommes les uniques survivants, une île déserte où nous échouons après un accident d’avion. Quand je pense à mon propre bonheur, il se conjugue systématiquement à deux : nous sommes seuls et nous sommes deux. Je n’y peux rien si mon paradis est le couple, le duo, la paire.

Je suis prête à partir au lycée quand mon mari m’interpelle. Il ne trouve plus son portefeuille, il va être en retard pour déposer les enfants à l’école, il ne comprend pas pourquoi il n’est pas sur le meuble de l’entrée, il était pourtant sûr de l’avoir mis là, c’est même lui qui a payé Zoé hier soir.

– Tu as regardé dans les poches du pantalon que tu portais hier ?

J’ai l’impression d’avoir vécu cette scène mille fois : mon mari qui se demande pourquoi son portefeuille, ou ses clefs, ne sont pas là où il pense les avoir laissés. Un autre jour, c’est son téléphone qu’il ne trouve plus. Ça fait des années que je lui répète de ranger ses affaires toujours au même endroit, mais rien n’y fait. J’entends mon mari qui s’agite dans la chambre, puis un silence. Effectivement, son portefeuille est bien dans la poche de son pantalon.

Ses oublis ont commencé du jour au lendemain, quelques mois après la naissance de notre fille. Mon mari a fini par prendre rendez-vous chez le médecin, déstabilisé par sa mémoire subitement défaillante. À certains moments, il avait l’impression de devenir fou. Aucun problème pendant des semaines, puis une montre qui disparaissait de la salle de bains et que l’on retrouvait plus tard dans un tiroir. Comme les scanners et les tests neurologiques ne révélèrent rien (aucune lésion cérébrale, aucune maladie dégénérative), on a tous les deux choisi d’en rire. Depuis, nous plaisantons ensemble de son étourderie : mon mari est tête en l’air ! Il est si distrait ! Il oublie tout : ses clefs, son ordinateur, son téléphone, son chargeur, la liste de courses. Heureusement, il n’a jamais laissé les enfants dans la voiture un jour de canicule ou dans le chariot du supermarché.

Les deux mains sur le volant, je suis incapable de démarrer. L’insupportable odeur fleurie de mon parfum imprègne tout le véhicule ; je baisse les vitres, mais dehors c’est la même chose, ça sent le jardin bourgeois (la bataille est perdue d’avance contre le jasmin et la rose). Je jette un coup d’œil dans le rétroviseur et remarque que je me suis trompée de foulard. Quand j’ai plongé ma main dans le tiroir tout à l’heure, j’ai attrapé celui aux motifs orange (depuis que mon mari a fait de moi une clémentine, j’ai décidé solennellement que je ne porterai plus jamais de vêtement de cette couleur), alors que je pensais avoir pris le vert. Je ne me suis pas rendu compte de mon erreur parce que je me suis habillée dans le noir.

Pendant le trajet, la longue procession des objets orangés se poursuit : une publicité pour un jus d’orange de Sicile affichée à un feu rouge – au moment où une voiture orange s’arrête à ma hauteur. Je ris nerveusement. Je déteste le mercredi, et pas seulement parce que c’est la journée des enfants. Le mercredi est surtout le jour de Mercure. Cette petite planète chaotique et pressée gouverne mon signe, la Vierge, et je suis souvent à la merci de sa trajectoire dans le système solaire. Dès qu’elle passe en rétrogradation comme en ce moment, tout se complique : problèmes pour communiquer, remises en question, émotivité exacerbée. Je déteste le mercredi et je déteste Mercure.

Mon foulard orange m’est de plus en plus insupportable. Au début, c’est une gêne légère en conduisant. Puis j’ai l’impression qu’il m’empêche de respirer quand je traverse la cour du lycée. Une fois dans la salle de classe, je suffoque tout à fait. Je l’enlève et je le jette par la fenêtre. Des élèves le piétinent en contrebas. Je ne pouvais plus supporter d’avoir, nouée autour de mon cou, la faute de mon mari : celle de m’empêcher de dormir les volets ouverts. C’est à cause de lui que je dois m’habiller dans le noir quand je me lève tôt. Tout est de sa faute. Et c’est à cause de lui que je me suis trompée de foulard ce matin.

Je me répète pour me calmer ce que ma mère m’a toujours dit : le mariage, c’est faire des compromis. Dormir les volets fermés, ce n’est quand même pas grand-chose. En plus, de nombreux couples dorment ainsi ; après tout, ce n’est qu’une question d’habitude. Et puis les scientifiques s’accordent à dire que le sommeil est plus réparateur dans le noir complet. Alors ce n’est quand même pas grand-chose. Mais au bout de quinze ans, peut-on encore dire que ce n’est quand même pas grand-chose ? 5 475 nuits, est-ce vraiment quantité négligeable ? 5 475 matins à avoir un peu moins bien dormi, est-ce que ça ne compte pas ? 5 475 matins à ne pas être réveillée par la lumière naturelle du jour, n’est-ce pas un renoncement qui mériterait que je m’en indigne ?

À cause de ces volets fermés, je dors mal. Or le manque de sommeil détruit ma santé et augmente mon risque de cancer. Je perds aussi en efficacité au travail et j’ai une conduite plus dangereuse sur la route. Quinze années à être plus irritable, à faire preuve de moins de patience avec mes enfants et mes élèves, à avoir plus de difficulté à mémoriser de nouvelles informations. Quinze années d’un sommeil de mauvaise qualité, d’une fatigue diffuse qui ralentit mon temps de réaction : si je suis témoin d’un accident ou si la maison prend feu, les conséquences pourraient être désastreuses. En plus, mal dormir fait grossir, alors que mon mari est le premier à me complimenter sur ma minceur. Ces 40 000 heures de sommeil destructrices dans le noir, qui me les rendra ? Qu’est-ce qui les compensera ?

Le mariage, c’est faire des compromis. Mais pourquoi est-ce moi qui ai accepté de m’adapter ? Il n’y avait pas plus de raison que ce soit moi qui cède plutôt que lui. Pourtant, les volets fermés se sont installés comme une évidence entre nous. La question s’est à peine posée. Mon mari peut toujours se cacher les yeux avec un bandeau, alors que moi je n’ai pas la possibilité de reproduire artificiellement la lumière de la rue dans notre chambre. En plus, hier, quand j’ai entrouvert les volets, les premiers rayons du soleil ne l’ont pas réveillé : est-ce que son sommeil est aussi léger qu’il l’affirme ? Il a un jour décrété qu’il ne pouvait dormir que dans le noir complet, mais après tout on n’a jamais essayé de faire autrement. Peut-être qu’il ne s’apercevrait même pas de la différence.

L’injustice me saute aux yeux, et même – j’ose à peine me le formuler – le mensonge. Est-ce que mon mari m’a toujours fait croire qu’il ne pouvait dormir que les volets fermés alors qu’il n’en sait rien ou, pire, que ce n’est pas vrai ? Est-ce un moyen pour lui d’asseoir sa domination sur moi ?

Plus tard dans la matinée, je ne peux pas m’empêcher d’organiser un vote à main levée dans ma classe. Je constate que ceux qui dorment dans le noir complet ne forment même pas une écrasante majorité. Mon mari ne peut donc pas se cacher derrière la supériorité numérique. Comment a-t-il pu me faire croire que dormir les volets fermés allait de soi ?

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M on mari appelle pour me dire qu’il a oublié un dossier dont il aura besoin cet après-midi. Il était pourtant persuadé de l’avoir laissé dans son cartable. C’est une pochette à rabats qui contient un contrat important. Je propose de la lui apporter au travail, nous en profiterons pour déjeuner ensemble.

 

De retour à la maison, je passe un long moment à composer ma tenue pour l’occasion, hésitant devant l’armoire. Je possède énormément de vêtements. Je n’en achète pas beaucoup, mais je les garde tous. Je suis incapable de trier, donner ou jeter : chaque tissu est la relique d’une époque disparue, chaque vêtement le souvenir d’un moi passé, chaque étagère une machine à remonter le temps. Cette robe à fleurs très courte achetée l’été de mes vingt ans, Adrien me l’enlève d’un geste quand nous faisons l’amour toute la journée dans sa chambre d’étudiant, dont je sors les joues rouges et des nœuds dans les cheveux. Ce jean me ramène à une époque où je cours d’un lieu à l’autre, impatiente, en retard à un rendez-vous avec mon directeur de recherche pour parler de mon mémoire, toujours en baskets pour attraper le bus 47. Ce sac, je l’ai acheté quand j’ai commencé à fréquenter l’homme qui allait devenir mon mari – c’est le premier sac à main de luxe que je me suis offert, acheté avec l’argent volé dans la caisse du restaurant où j’étais serveuse l’été. Nous sortons du cinéma où nous sommes allés voir un film d’auteur, ou bien nous allons déjeuner chez ses parents un dimanche, et ce sac me donne une assurance nouvelle. Et puis, il y a cette robe de grossesse avec ses imprimés cerise. Je me revois le pas lent, enceinte et presque à terme, le nez en l’air sous le soleil, j’ai tout mon temps et un éclair au chocolat à la main (mon obsession pour les éclairs a été si intense pendant ma première grossesse que je n’ai jamais pu en remanger depuis).

Unique persistance à travers toutes ces anciennes versions de moi-même : toujours, j’écoute Véronique Sanson dans mes écouteurs quand je marche dans la rue, et toujours, mon monde se colore de ses chansons d’amour.

Je change de chemisier, je remplace mon jean par une jupe, j’opte finalement pour une robe. Je remets du parfum, espérant qu’il libérera sa dangerosité. J’en ajoute encore, mais ça ne sent que les fleurs et le propre. Je continue à me parfumer, pulvérisation après pulvérisation, une fois, deux fois, dix fois. Mais aucun poison, aucune passion ne surgit de ce flacon hors de prix. J’ai du mal à respirer, la rose collante et entêtante est partout sur mon corps ; je suis bonne pour retourner me laver. Je fracasse le flacon de toutes mes forces contre le sol.

En ramassant les bouts de verre, je me coupe le pied. Il y a un peu de sang sur le tapis blanc, que je ne cherche pas à nettoyer. Cette trace rouge me plaît. Enfin un peu de vie dans cet intérieur immaculé. Avant de partir, je tache mon chemisier en soie avec de l’encre pour avoir une explication à donner si mon mari me demande pourquoi je me suis changée depuis ce matin. Je laisse la blouse tachée en évidence sur le lit pour parfaire mon alibi. Pas sûre d’arriver à la récupérer, même en l’apportant au pressing demain. C’est dommage, je l’aimais beaucoup et elle m’allait bien.

Je suis en train d’appliquer une couche de mascara quand je reçois un message de mon mari. Je le sais grâce à la sonnerie que j’ai personnalisée pour lui. Évidemment, j’ai choisi quelque chose de discret – L’Hymne à l’amour ne retentit pas chaque fois que mon mari m’écrit ou m’appelle, pour qui me prendrait-on ? Je ne suis pas stupide. J’ai choisi une tonalité disponible sur presque tous les téléphones, deux notes très simples (un ré et un si). Personne n’y prête attention, mais moi je sais immédiatement qu’elles sont associées à un unique contact dans mon répertoire : mon mari. Cette astuce m’évite bien des déceptions – espérer que ce soit lui, pour me rendre compte que ce n’est qu’une amie ou un proche.

Le début du message est affiché sur l’écran. Je crois à peine à ce que je lis. Il commence ainsi : « T’as vu la dernière de… » Mon mari m’écrit pour commenter l’agissement d’un homme politique dont j’ai effectivement vaguement entendu parler à la radio tout à l’heure. Je n’en reviens pas. Mon mari ne m’écrit que très rarement. Il préfère me passer un coup de téléphone rapide, comme il l’a fait tout à l’heure, pour me prévenir qu’il passera chercher le pain ou pour me demander si je peux m’occuper de déposer notre fils à son cours de clarinette. Il m’appelle souvent, mais ses messages sont rares. Et aujourd’hui, il m’écrit pour parler politique alors que nous nous retrouvons dans une heure. Cela n’a aucun sens.

J’aurais compris qu’il m’écrive pour décaler d’une demi-heure le créneau de notre déjeuner. J’aurais préféré qu’il m’écrive pour me dire qu’il m’aimait et qu’il avait hâte de me retrouver. Ou pour m’expliquer pourquoi il pensait que j’étais une clémentine. Mais ce que mon mari a à me dire sur cet homme politique ne m’intéresse pas du tout.

Alors que nous sortions ensemble depuis quelques mois, mon mari est parti voyager en Asie. La France était en pleine période électorale. Je me souviens d’un soir où il avait réussi à m’appeler depuis le téléphone de son hôtel. Nous avions peu de temps devant nous, et il avait malgré tout évoqué les résultats de la présidentielle à venir. Il me parlait avec passion de la campagne qui touchait à sa fin, du contenu des débats, de celui qu’il espérait voir devenir président. Je n’avais pas eu de nouvelles de lui depuis plusieurs jours, le manque était terrible, nous avions du mal à nous joindre par téléphone : qu’est-ce que ça pouvait bien me faire que la gauche l’emporte ou non dimanche ? Je n’étais même pas allée voter au premier tour.

J’improvise une réponse pour feindre de me sentir concernée. Je me demande surtout comment conclure mon message. J’ai envie de lui écrire : « À tout à l’heure, j’ai hâte de te retrouver mon amour. » Finalement, je me contente de : « À tout à l’heure. » C’est sobre et détaché. C’est exactement ainsi que j’aimerais qu’il me perçoive.

Quand j’arrive au rendez-vous, mon mari n’est pas là. Je suis en avance, il n’est pas encore 13 heures. Pourtant, ma première pensée c’est qu’il ne viendra pas. Il m’a quittée pour de bon quand il s’est rendu compte que j’étais une mère peu aimante et une épouse trop exigeante. Il a pris la voiture, mis ses affaires dans deux grandes valises et loué un appartement en centre-ville dont il refusera de me donner l’adresse.

Je tente de me rassurer en me répétant qu’il n’est pas encore l’heure. La seule chose qui atténue mon anxiété est de savoir que mon mari est ponctuel : je serai vite fixée.

Je me souviens du jour où nous devions signer l’achat de notre maison, il y a un peu plus de dix ans. Nous avions rendez-vous chez le notaire un lundi à 14 h 30, pendant notre pause déjeuner. Je suis arrivée avec quinze minutes d’avance. J’ai attendu mon mari devant l’entrée en consultant nerveusement ma montre et mon téléphone. J’ai essayé de l’appeler une première fois à 14 h 25, une seconde fois à 14 h 30. Il n’a pas décroché. Mon mari n’est jamais en retard : il m’avait forcément fait faux bond. Il regrettait, il n’était pas prêt, il n’avait pas envie de cette vie-là. Je me suis décidée à sonner à 14 h 35, les larmes aux yeux, chancelante, prête à expliquer au notaire qu’il fallait tout annuler. Le notaire m’a accueillie avec un sourire et conduite jusqu’à son bureau où mon mari patientait. Il avait déjà commencé à parapher les exemplaires des documents que nous devions signer en m’attendant.

J’y repense souvent. Je revois mon mari, penché sur la pile de papiers un stylo à la main. Alors pour me calmer pendant que je l’attends, je me remémore cette scène avec précision, tout en me répétant à moi-même : « Il était là depuis le début. »

On pense souvent que c’est l’attente anxieuse qui crée la dépendance et alimente la passion. L’être aimé devrait être un homme marié à une autre qui ne répond plus au téléphone passé une certaine heure, qu’il est inutile de contacter le soir de Noël ou pendant les semaines creuses de l’été. La passion devrait naître de l’attente passive devant un téléphone, de la jalousie de le savoir dans son lit conjugal, de l’ignorance de la date du prochain rendez-vous.

Aux amoureux adultères, à ceux qui s’aiment à distance ou qui ne sont plus aimés, je voudrais dire que l’amour n’a jamais été une question ni d’incertitude ni d’attente, que la régularité et la réciprocité ne changent rien à l’intensité. Je voudrais leur dire que la passion peut aussi grandir dans la stabilité d’un foyer, dans l’exactitude d’une heure de retour, dans l’évidence d’un attachement, dans la répétition du quotidien. Je voudrais leur dire que le cœur peut aussi battre à heures fixes.

Il est exactement 13 heures. J’aperçois la silhouette de mon mari s’avancer au loin. Je ne porte pas mes lunettes (il me préfère sans), mais je suis certaine que c’est lui, même à cette distance (il doit être à vingt mètres, peut-être vingt-cinq). Est-ce une preuve certaine de l’amour que de pouvoir distinguer d’un coup d’œil la silhouette aimée de toutes les autres silhouettes, même quand on est myope ? L’hyperacuité visuelle est-elle un effet secondaire connu du sentiment amoureux ? Et à quelle distance commence l’amour : quand on reconnaît la personne aimée à dix, cinquante ou cent mètres ?

Mon mari me propose de déjeuner dans un restaurant italien à un quart d’heure à pied de son bureau. Pourquoi s’éloigner autant ? Est-ce qu’il a peur qu’un collègue nous surprenne tous les deux ? Est-ce qu’il craint que quelqu’un demande devant moi des nouvelles de sa femme, révélant son infidélité au grand jour ? Est-ce qu’il a honte de me retrouver pour un tête-à-tête ? C’est vrai que ce n’est pas très viril : un déjeuner d’affaires pour discuter d’un contrat important avec le Danemark correspond peut-être davantage à l’image que mon mari souhaite donner de lui. Nous nous installons en terrasse. Je suis rassurée : s’il ne voulait pas qu’on nous voie ensemble, il aurait choisi de déjeuner en salle.

À peine assis, mon mari réclame son dossier qu’il glisse dans son cartable.

– C’est quand même pour ça que tu as fait le déplacement ! ajoute-t-il.

Je ne réponds rien, mais je ne suis pas d’accord. Je suis heureuse d’être venue quoi qu’il en soit. C’est bien dommage que mon mari soit obligé d’oublier un contrat important pour qu’on prenne le temps de déjeuner ensemble.

Quand la serveuse nous apporte la carte, sa jeunesse et sa beauté me déstabilisent. Je ne laisse rien paraître et je rationalise : cette jeune femme est très belle, mais jamais mon mari ne me quitterait pour une serveuse. Il y a cette expression en anglais, intraduisible en français : wife material. Quand j’ai rencontré mon mari, j’ai tout de suite su qu’il serait un excellent husband material, c’est-à-dire un mari potentiel. Il avait tout ce qu’il fallait – le milieu social, les bonnes études, la situation professionnelle, l’élégance. La carrure d’un mari pour moi et celle d’un père pour nos futurs enfants. Alors autant le dire franchement, cette serveuse pulpeuse n’a rien d’une wife material. Je ne doute pas qu’elle ferait une très bonne maîtresse. Il pourrait la retrouver quelques fois à l’hôtel, se satisfaire de sa peau très lisse, jouir entre ses seins ; mais jamais il ne la présenterait à ses parents. Jamais il ne l’emmènerait à un dîner avec des collègues, et jamais il ne lui ferait un enfant. Bref, cette serveuse ne constitue pas une menace sérieuse.

Quand elle revient prendre notre commande, je n’ai pas encore eu le temps de jeter un œil à la carte. Mon mari, lui, sait exactement ce qu’il veut : des lasagnes. Pourquoi ne choisit-il pas la viande comme d’habitude ? En quinze ans, c’est bien la première fois qu’il choisit les lasagnes. Il a aussi une question sur les desserts et le vin. Nous venons à peine de nous asseoir, quand a-t-il eu le temps de réfléchir à tout ça ? Est-ce qu’il a regardé la carte avant de venir pour se préparer à notre déjeuner (chose que je fais souvent quand j’ai rendez-vous avec lui) ? Je le sens pressé, je commande la même chose.

Je ne sais pas de quoi nous parlons, mais c’est plutôt facile. La parole, entre nous, a toujours été fluide. Je me rappelle les mots qui coulaient déjà de sa bouche vers la mienne lors de nos premiers rendez-vous. On oubliait parfois de faire l’amour tellement on avait de choses à se dire. C’est peut-être la raison pour laquelle on ne s’est jamais beaucoup embrassés par rapport aux autres couples. Les amoureux qui s’embrassent continuellement le font souvent pour masquer leur manque de conversation : quand on a une bouche collée à la sienne, difficile d’avoir une discussion profonde sur le sens de la vie. Avec mon mari, on n’a jamais eu besoin de s’embrasser pour combler le vide – c’est en tout cas ce que je me répète pour me rassurer quand Nicolas et Louise s’embrassent dans la cuisine après notre dîner : ils ont enfin quelques instants pour échanger en privé, et au lieu de cela ils préfèrent s’embrasser. Quelle drôle d’idée.

Nos discussions sont denses. Même avec les années, elles restent riches (en vocabulaire, en références, en nuances, en métaphores), ce qui est très important pour moi. La peur du blanc n’a jamais cessé de me terroriser. Adolescente, le couple que formaient Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir était mon modèle (sauf pour la non-exclusivité – le couple libre, très peu pour moi) ; je les visualisais dans des cafés, à parler pendant des heures, cigarette sur cigarette. Je fantasmais alors un mariage dont le ciment serait le ping-pong verbal et intellectuel, une union où les mots auraient le premier rôle. Avec mon mari, je m’efforce donc de finir ses phrases et de trouver sans cesse de nouveaux sujets de conversation. J’ai toujours eu si peur qu’il me trouve inintéressante.

Mon mari me parle, je ne l’écoute que d’une oreille, mais je vois qu’il me parle et cela me suffit. Des centaines de mots, de commentaires, de points d’exclamation lancés en l’air. Je prépare mes prochaines répliques pour éviter, à tout prix, le silence entre nous. Les plats arrivent juste à temps : je n’avais pas de nouvelle idée pour relancer la conversation.

Je relève le ton amical de mon mari avec la serveuse quand elle dépose son assiette devant lui. Comment expliquer cette familiarité ? Est-ce qu’ils couchent déjà ensemble ? Est-ce que c’est pour cette raison qu’il a tenu à m’emmener dans ce restaurant plutôt qu’un autre ? Est-ce que ça excite mon mari de présenter sa femme à sa maîtresse ? Quelle mise en scène perverse.

Je ne laisse toujours rien paraître. D’abord parce que je ne veux pas montrer ma jalousie (dévoiler sa vulnérabilité est toujours une erreur). Mais aussi parce que, d’un point de vue pragmatique, il y a un sujet plus important que je me sens enfin prête à aborder avec lui – la clémentine. Je dois choisir mes combats. J’attends le bon moment dans la conversation, puis je me lance :

– J’ai repensé à ce que tu as dit hier soir, pour la clémentine. Je te trouve dur ! Moi je trouve que je ressemble plutôt à une mûre, ou à une cerise.

– Tu es encore là-dessus ! répond-il en riant.

C’est un rire qui dédramatise en même temps qu’il clôt définitivement la conversation. Mon mari marque une pause et reprend une gorgée de vin (est-ce sa nouvelle manière de changer de sujet lorsqu’il est mal à l’aise ?). J’ai perdu cette bataille.

Nous venons de finir notre plat quand un homme s’approche de notre table. Je reconnais un collègue de mon mari. Il me salue, me demande comment vont les enfants. Ne pourrait-il pas poser cette question à mon mari le lundi matin à la machine à café ? De nous deux, pourquoi est-ce toujours moi qu’on interroge sur notre vie domestique et nos projets de vacances ?

Je suis troublée par cet homme qui côtoie mon mari tous les jours au travail. Il le connaît en tant que responsable, tuteur et collaborateur. C’est un aspect de sa personnalité auquel je n’aurai, moi, jamais accès. Mon mari est-il plutôt apprécié, admiré ou craint ? Je me demande comment il interagit dans un contexte professionnel, quelle énergie il dégage en dehors de la maison, sans femme et sans enfants. Je me demande comment il est quand je ne suis pas là pour le voir.

Mon mari lui propose de se joindre à nous pour le dessert (je prie pour qu’il ne gâche pas notre tête-à-tête ; il doit entendre mes prières car il décline poliment). Avant de s’éloigner, il interpelle mon mari une dernière fois en l’appelant « Arlequin ». Il comprend à mon regard interloqué que je ne suis pas dans la confidence et m’explique que l’équipe de mon mari s’est mise à le surnommer ainsi depuis qu’ils se sont rendu compte que c’était lui qui mangeait tous les petits bonbons multicolores laissés à disposition dans leur cuisine commune. Parmi les friandises, fruits et boissons que la société offre à ses employés, c’est donc de ces bonbons que mon mari raffole. Cette anecdote, à première vue sans gravité, me déstabilise. C’est une gourmandise que je ne lui connaissais pas. Mon mari préfère le salé.

Au moment de payer, je suis sensible au fait que mon mari règle spontanément l’addition. C’est peut-être un détail, mais cette petite attention transforme officiellement notre déjeuner en rendez-vous galant. Je remarque alors qu’il laisse un pourboire franchement excessif. Le ton un peu trop familier avec la serveuse, les lasagnes, le pourboire élevé : est-ce que mon mari est tombé amoureux d’une autre femme ? Puisque ça ne peut pas être la serveuse qui n’a rien d’une wife material, qui est cette rivale que je dois craindre ? Est-ce l’euphorie de cet amour naissant qui le fait dépenser sans compter et modifier ses habitudes ? Il y a bien sûr d’autres explications possibles aux changements que j’ai relevés dans son comportement : il est peut-être heureux de déjeuner avec moi (c’est le meilleur scénario), soulagé d’avoir retrouvé son dossier (c’est probable) ou satisfait de la météo très douce de ce début d’après-midi (c’est vrai qu’il fait bon). Mais quelque chose a changé.

Habituellement, je peux prédire le plat que mon mari commandera (tout sauf les lasagnes), le montant du pourboire qu’il laissera sur la table et la manière dont il remerciera la serveuse en partant. Je connais sa grammaire par cœur. Je connais son ton, ses intonations et sa syntaxe. Je peux anticiper ses mots (il m’est même arrivé d’anticiper ses éternuements). Je sais qu’il mange peu de sucreries. Alors comment peut-il devenir aussi brutalement un inconnu pour moi ?

Sur le chemin du retour, je pleure de tristesse. Je pleure pour la clémentine. Je pleure pour les lasagnes. Je pleure pour toutes ces blessures que mon mari m’inflige. Je pleure et les passants se retournent sur mon passage, car une si belle femme qui pleure, ce n’est pas si courant. Je pleure, et le pire c’est que je suis sûre que les larmes me vont bien. Elles doivent me donner un air d’héroïne racinienne.

Je pense souvent à Phèdre, mon amoureuse préférée de la littérature (et il y en a plein, la compétition est rude). Je relis souvent cette pièce de Racine. Le scénario tourne autour d’un seul grand axe narratif : Phèdre brûle d’amour pour Hippolyte. Mais non seulement Hippolyte est son beau-fils, mais en plus il en aime une autre, Aricie. Il oppose à l’amour de Phèdre un cœur doublement inaccessible. La situation dans laquelle se trouve Phèdre est donc simple, et son chagrin, facile à comprendre. C’est celui, universellement connu, de l’amour impossible.

Le cas est triste, pourtant je ne l’ai jamais trouvé tragique. Phèdre connaît l’objet de sa tristesse : elle aime d’un amour interdit et incestueux sans être aimée en retour. Hippolyte est son beau-fils et il en aime une autre. Il lui faut donc se résigner, mourir, oublier ou vivre avec – mais c’est une situation que Phèdre comprend très bien, un embarras communicable et clair, un problème qu’elle peut confier à sa nourrice Œnone. Phèdre n’est pas aimée et peut pleurer tranquillement sa peine.

Si je pouvais lui parler, je dirais à Phèdre qu’il est plus douloureux encore d’aimer celui qu’on possède déjà. Moi, je n’ai aucune raison d’être triste. Si je devais expliquer à un passant pourquoi je pleure, qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Que je suis dévastée parce que mon mari pense que je suis une clémentine ? Que je m’effondre parce qu’il a pris les lasagnes ? Que je suis en pleurs parce qu’il a laissé un pourboire important ? Au fond, je sais que mes larmes n’ont aucune raison d’être. Celles de Phèdre sont limpides comme du cristal, les miennes sont monstrueuses.

Malgré nos différences, nous nous rejoignons au moins sur une chose avec Phèdre : notre refus de l’amour. Toutes les deux, nous aurions préféré ne pas aimer. Nous subissons les conséquences d’un amour trop intense et inapproprié. Aucune complaisance à être une femme amoureuse. Aucune autosatisfaction à vivre une telle passion. Aucune indulgence envers moi-même quand je me mets dans un tel état.

J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,

Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même.

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J e n’ai qu’une amie proche, Lucie. Nos filles sont inséparables depuis leur entrée à l’école, ce qui nous a rapprochées. Mon mari m’a toujours suffi, je n’avais pas besoin d’une amie, mais c’est arrivé comme ça. À l’origine, j’étais même plutôt opposée à l’idée. Je n’ai jamais su comment m’y prendre pour développer une amitié avec une femme, je n’allais pas m’y aventurer à quarante ans. Mais comme mon mari s’entendait bien avec le mari de Lucie, on a commencé à se fréquenter tous les quatre. Depuis un an, Lucie et moi nous retrouvons même tous les samedis pour jouer au tennis.

 

Si Lucie est devenue une amie, elle n’est pas pour autant une confidente (si je suis Phèdre, elle n’a rien d’Œnone). Le fait qu’elle connaisse mon mari rend toute discussion sincère à son sujet impossible. Car comme tous ceux qui le côtoient, elle me répète souvent que j’ai trouvé la perle rare et épousé le prince charmant.

Quand Lucie me parle de ses difficultés avec son mari Pierre, elle ponctue ses confidences par de courtes affirmations dont le sous-entendu me met mal à l’aise : « Mais toi tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas ce genre de problèmes avec ton mari », ou encore : « Toi, ton mari ne ferait jamais une chose pareille ». Elle a l’air de le savoir : mon mari est différent du sien. Et même : mon mari est différent de tous les autres maris. Elle est si sûre d’elle que je n’ai jamais osé la contredire ni lui demander ce qu’elle entendait par là.

Depuis que j’ai rencontré mon mari, mes parents, mes sœurs, mes collègues n’ont cessé de commenter mon bonheur. Ils l’affirment tous avec assurance : « Tu en as de la chance ». On me dit que j’ai de la chance comme si j’avais gagné mon mari au loto. On se comporte avec moi comme si j’avais déjoué les statistiques et les probabilités en l’épousant. En d’autres termes, on suggère qu’il aurait pu trouver mieux.

C’est vrai. Le travail de mon mari est plus prestigieux que le mien, ses diplômes sont impressionnants, il a grandi dans une famille bourgeoise, il joue mieux au tennis que moi et il est bel homme. Pour ma part, je viens d’un milieu modeste, j’ai grandi dans un quartier populaire, je suis professeure d’anglais au lycée. Je parle et traduis une langue que presque tout le monde comprend (ce n’est pas le russe ou le persan, l’anglais ne fascine personne). Il n’y a vraiment pas de quoi briller en société. Heureusement que je suis très belle.

Mon mari aurait certainement pu faire un meilleur mariage (ma beauté ne durera pas éternellement). Cependant, je suis gênée que ce déséquilibre soit aussi évident aux yeux de tous. Je suis surtout gênée que l’on puisse en parler librement, qu’il soit socialement acceptable de m’en faire part et de me dire sans aucun embarras « Tu en as de la chance ». À ma connaissance, personne n’a jamais dit à mon mari qu’il avait « de la chance » de m’avoir lui aussi.

C’est cette inégalité entre mon mari et moi qui m’empêche de me confier à Lucie. Elle me répondrait sans doute que je me fais du souci pour rien, que mon mari est fidèle et qu’il m’aime, que c’est un mari et un père formidable. Elle me rappellerait que j’ai tout pour moi (autre expression que mes proches s’empressent d’utiliser pour qualifier ma vie). Bref, elle me dirait qu’elle ne voit pas où est le problème.

Je n’ai parlé de ma situation avec mon mari qu’une seule fois. C’était il y a quatre ans, lors de vacances à la montagne. J’avais sympathisé avec une Italienne qui logeait dans le même hôtel que nous avec son mari et son fils. C’était son premier séjour dans la station et je savais que je ne la reverrais sans doute jamais. Ce matin-là, nous nous étions donné rendez-vous à la piscine de l’hôtel. Assises au bord du bassin, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux, nous regardions droit devant nous comme si nous étions en train de surveiller la baignade de nos enfants alors que nous étions seules devant une piscine encore vide. En face de nous, derrière la large baie vitrée, les premiers skieurs descendaient les pistes en formant de jolies courbes sur les montagnes enneigées. Je me suis confiée à elle sans jamais croiser son regard. Elle n’a pas dit un mot et m’a laissée finir. Elle regardait droit devant elle en balançant ses deux pieds dans l’eau. J’ai prié pour qu’elle ne me réponde pas des phrases toutes faites. Surtout pas des paroles consolantes ou de la fausse compassion. Je voulais qu’on me dise quoi faire. Après quelques minutes, elle a prononcé ces paroles que je n’ai pas oubliées : « Je pense que tu te trompes sur toute la ligne. Tu ne t’es jamais dit que ton mari t’aimait plus que toi tu l’aimes ? Tu dis que tu es folle amoureuse de lui, mais ne crois-tu pas que c’est lui le véritable amoureux ? De vous deux, c’est le seul dont l’amour ait dépassé l’amour passionnel des débuts. Toi, tu vis encore dans cette phase d’obsession qui ne dure normalement que les premiers mois d’une relation. Tu ne lui fais même pas confiance, c’est comme si vous n’aviez rien construit ensemble. Alors ce n’est peut-être pas comme tu le voudrais, mais tu l’as dit toi-même : ton mari te soutient, te connaît, te respecte et t’aime. Je pense que tu as tort sur toute la ligne. C’est ton mari, l’amoureux. Pas toi. Toi, tu ne l’aimes pas vraiment. »

Ses paroles flottaient au-dessus de la piscine vide. Je n’ai rien répondu. Je me suis levée et j’ai plongé dans le bassin. Comment pouvait-elle affirmer que je n’aimais pas mon mari alors que mon problème était précisément que je l’aimais trop ? Je me suis promis de ne plus jamais me confier à quelqu’un.

Pourtant, quelque chose sonnait juste dans ses mots. C’est peut-être ce qui m’a autant blessée. Ils faisaient aussi étrangement écho au deuxième segment de ma citation préférée de Marguerite Duras : « Je n’ai jamais aimé, croyant aimer. » Je me demande même si elle n’a pas prononcé ces mots tels quels, dans l’ordre : « Tu n’as jamais aimé ton mari, croyant l’aimer. » Est-ce qu’elle aussi avait lu L’Amant ? Je n’ai pas osé lui poser la question.

Nous n’en avons plus reparlé jusqu’à la fin des vacances. Mais lors de notre dernière soirée à la station, j’ai cru l’apercevoir en train de chuchoter quelque chose à l’oreille de mon mari.

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L a portière claque, la boîte aux lettres s’ouvre, la clef tourne dans la serrure : il est 19 h 30, mon rythme cardiaque grimpe, je m’anime de nouveau. La vie reprend.

Juste avant qu’il entre, je suis allée l’observer depuis la fenêtre du premier étage pour le voir traverser l’allée fleurie et déterminer s’il avait l’air heureux ou non de rentrer à la maison. Résultat : son pas n’était pas particulièrement pressé, il ne s’est pas non plus recoiffé avant d’ouvrir la porte, mais il avait un léger sourire aux lèvres. Mon mari ne cesse de m’envoyer des signaux contradictoires.

Je m’approche pour l’accueillir. L’odeur du poulet en train de rôtir parfait cette scène que j’ai répétée plusieurs fois dans ma tête avant son arrivée. Mon mari embrasse les enfants sur le front, et moi sur la joue. Cette fausse pudeur me révolte. Ils ne sont pas stupides, ils savent bien que leurs parents s’embrassent sur la bouche, pourquoi refuser de le faire devant eux ? Que mon mari soit aussi peu démonstratif m’inquiète : qu’est-ce que mes enfants perçoivent de notre couple ? Est-ce qu’ils trouvent que leur père a l’air amoureux de moi ? Ce ne sont que des enfants, mais ils restent les témoins les plus privilégiés de notre amour. En plus, on dit souvent que les enfants sentent ce genre de choses, que ce sont de vraies éponges émotionnelles (une affaire de neurones miroirs paraît-il). J’aimerais leur poser la question, mais je n’ai trouvé aucune manière d’aborder le sujet. Nous en discuterons peut-être plus facilement quand ils seront adolescents. Est-ce que nous pourrons enfin parler d’amour et du sens de la vie à table ?

Car parmi tous les rituels de la vie en commun, la danse très réglée du repas de famille est celle qui m’ennuie le plus. Ce midi, nous étions deux amoureux attablés à la terrasse d’un restaurant : des passants auraient pu nous prendre pour deux collègues brûlant de désir l’un pour l’autre sans avoir encore osé le moindre geste, ou pour deux vieux amants (impossible à affirmer avec certitude de l’extérieur). Ce soir, en revanche, la pièce que nous jouons est sans ambiguïté : nous sommes deux parents qui dînent avec leurs enfants, en pleine représentation familiale. Je joue à la mère et lui au père. Et mon mari me manque.

Tout le monde connaît sa partition. Mon mari anime le dîner, chef d’orchestre de la conversation. On dirait qu’il se donne pour mission de faire parler nos enfants. Au moins, je n’ai pas à redouter de blancs. Il leur pose des questions, les relance, demande des précisions, les fait reformuler, veille à l’articulation cohérente de leur pensée : l’école, leurs activités, leurs apprentissages, les cours de musique, le concert de fin d’année du conservatoire. De mon côté, je leur souris avec autant de bienveillance que j’en suis capable en les écoutant parler. Car pour être honnête, ce qui se dit le soir à l’heure du dîner m’intéresse peu. Je questionne à mon tour mon mari sur sa journée, mais ses réponses sont vagues. Je n’arrive même pas à lui en vouloir. Il ne peut pas me donner les détails du dossier compliqué sur lequel il travaille, me faire partager son inquiétude concernant la santé de ses parents, ni parler sérieusement de son envie d’ailleurs : pas devant les enfants. À leur âge, ils sont assez grands pour comprendre mais trop jeunes pour que cela les concerne. Nous parlons sans que rien d’important ne se dise jamais autour de notre table, ce qui me frustre et m’ennuie profondément.

Heureusement, mes enfants sont toujours allés se coucher plus tôt que leurs camarades de classe du même âge. Je leur ai rappelé des centaines de fois l’importance d’une bonne nuit de sommeil. J’aime leur expliquer avec force détails les choses essentielles qui se jouent lorsqu’ils sont endormis : leurs muscles se relâchent et se reposent, leur cerveau intègre et trie les souvenirs de leur journée, leur imagination travaille à plein régime à leur confectionner des rêves colorés, leurs hormones de croissance se diffusent dans tout leur corps pour les faire grandir. Bref, mes enfants sont toujours allés au lit de bonne heure.

En réalité, veiller au sommeil de mes enfants est une mission bien égoïste, calquée sur mes propres besoins, dont celui, essentiel, de passer plusieurs heures en tête à tête avec mon mari chaque soir. Mais plus mes enfants grandissaient, plus je voyais l’heure de leur coucher reculer dans la soirée et, inévitablement, le temps passé seule avec mon mari diminuer. J’assistais, malheureuse et impuissante, à la transformation de notre couple en famille.

Désormais, mes enfants sont capables de lire seuls dans leur lit, mais mon mari continue de les rejoindre pour feuilleter avec eux quelques pages. Quand ils étaient petits, il leur racontait chaque soir un épisode de l’histoire des rois de France. Il commençait par les Mérovingiens, puis il passait aux Carolingiens, aux vrais Capétiens et aux Valois. Enfin, il arrivait aux Bourbons et il recommençait. Il suivait les chapitres d’un grand livre rouge aux pages usées d’avoir été tant de fois tournées ; mais ce livre n’était qu’un prétexte, le support d’un récit qu’il complétait chaque fois de nouvelles anecdotes (le bégaiement de Louis XIII, la commère de la cour de Louis XIV, l’ascension fulgurante de Nicolas Fouquet) et de questions (qui était le dernier fils de Louis IX ? De qui Diane de Poitiers était-elle la favorite ? Quelle reine a fait ériger le palais du Luxembourg ?). Ces détours dans les dates, les personnages et les batailles créaient chaque fois l’émerveillement de nos enfants. Mon mari ne leur a jamais raconté deux fois la même histoire.

Moi je n’aimais pas quand c’était le tour d’Henri IV, un infidèle notoire. Je préférais quand il racontait les aventures de Louis XV, roi médiocre il est vrai, mais qui est resté fidèle à la même femme toute sa vie. Cependant mon récit préféré se situait de l’autre côté du Rhin : celui du général Bismarck, qui a aimé son épouse avec une constance et une ferveur assez inégalées dans l’Histoire. Jamais un pas de côté, même lorsque ses campagnes militaires l’éloignaient des mois entiers de celle qu’il aimait.

Quand nous étions un jeune couple sans enfants, mon mari me lisait des poèmes de Paul Éluard après l’amour et des passages de La recherche le dimanche matin en buvant notre café au lit. Désormais, c’est à nos enfants qu’il fait la lecture à voix haute. La poésie du e XX siècle et Marcel Proust ont quitté notre chambre à coucher pour regagner sagement la bibliothèque du salon.

J’ai moi aussi beaucoup lu d’histoires à nos enfants quand ils étaient petits. Mais je le faisais avec moins de naturel que mon mari. Je mettais moins bien le ton et je n’ai jamais su imiter les voix des personnages aussi bien que lui. Et puis l’exercice me mettait mal à l’aise : impossible pour moi de savoir ce qu’ils comprenaient, à trois ou cinq ans, des aventures que j’étais en train de leur raconter, si j’allais trop vite ou trop doucement. Le soir dans leurs chambres, le temps me paraissait long et les livres sans fin.

Ma fille a aujourd’hui sept ans, presque huit. Quand je lui lis une histoire, j’essaie d’en choisir une où il n’y a pas de prince et où l’amour ne vient pas. Je lui achète des livres aux héroïnes indépendantes qui défient des dragons, voguent sur des navires de guerre, déterrent des ossements de dinosaures. Choisir ce genre de récits fait partie de la responsabilité douloureuse que je ressens vis-à-vis de ma fille. Je veux à tout prix qu’elle ne fasse pas les mêmes erreurs que moi.

J’aime nos enfants, c’est une évidence. Je les aime, mais il est également très clair que j’aurais préféré ne pas les avoir. Je les aime, mais j’aurais préféré vivre seule avec mon mari. Aujourd’hui, je crois pouvoir dire avec certitude que je survivrais à la mort de l’un de nos enfants mais pas à celle de mon mari.

Pourtant, lui faire un enfant m’a rapprochée de lui. Surtout au début, quand nous vivions en autarcie tous les trois. C’était un engagement à vie (je serais pour toujours la mère de ses enfants) et une connivence précieuse (les nuits difficiles étaient les mêmes pour nous deux quand les otites de notre fils nous tenaient éveillés jusqu’à l’aube). Ce petit garçon était une chose de plus que nous avions en commun, un sujet de conversation inépuisable, la preuve et la concrétisation de son amour pour moi. Mais ça n’a pas suffi pour que j’aime mon fils autant que j’aurais dû.

Quand mon mari a repris le travail et que je me suis retrouvée seule à la maison avec mon nouveau-né, je me suis sentie captive, enfermée dans un rôle de mère que je n’avais aucune envie de jouer et pour lequel je n’avais aucun talent. M’attendrir sur ce nourrisson endormi contre mon épaule n’a jamais été inné. Comme, plus tard, savoir quoi dire à nos enfants sur le chemin du retour de l’école. Rien de tout cela ne m’est venu naturellement. Je n’ai jamais réussi à adopter l’air fasciné des autres parents quand leurs enfants racontent leur journée. Je n’ai jamais réussi à m’intéresser à leurs jeux, à leurs préoccupations, à leurs amitiés. Je n’ai jamais réussi non plus à me faire à la lenteur de leurs pas ; si mes enfants se déplacent désormais à une vitesse raisonnable, longtemps leur lenteur m’a exaspérée. Ma fille dans la poussette, mon fils marchant à côté de nous, et moi lui répétant sans cesse : « Tu ne lâches pas la poussette, tu la tiens toujours avec ta main » – faire le chemin entre la crèche et la maison (distance réelle : 724 mètres) me donnait l’impression de faire un Paris-Tokyo (distance perçue : 9 710 kilomètres).

J’aime mes enfants, mais leur présence me pèse. Ne pouvoir parler de rien de profond le soir à table. Devoir attendre qu’ils soient couchés pour faire l’amour avec mon mari. Compter sur les doigts de la main les week-ends que j’ai passés en tête à tête avec lui ces dix dernières années. Perdre du temps dans mes déplacements : avec eux, je marche à moins de 4,7 km/heure, alors que seule j’atteins les 6,8 km/heure. Je ne parle même pas de mon corps que j’ai vu se déformer pendant mes grossesses (heureusement, ce fut une distorsion provisoire de ma silhouette, car j’ai perdu chacun des kilos pris à ce moment-là). J’ai évidemment choisi de ne pas allaiter mes enfants : je tenais bien trop à la fermeté de ma poitrine pour leur céder une part si importante de ma féminité.

Je ne suis pas une mère assez présente, assez dévouée, assez attentive. Quand je vais chercher mes enfants à l’école, il y a toujours un groupe de parents qui discute dans un coin. Je leur adresse un signe de la main et fais mine d’être pressée, ce qui me dispense d’aller les saluer. En réalité, j’ai peur qu’ils en profitent pour me demander de tenir un stand à la fête de l’école, ou qu’ils se rendent compte au détour d’une conversation que je ne connais pas le prénom de leurs enfants alors qu’ils me demandent systématiquement des nouvelles des miens.

J’ai lu quelque part qu’il existait trois sortes de femmes : l’amoureuse, la maîtresse et la mère. J’ai trouvé cette réflexion très juste. J’ai passé mon enfance et mon adolescence à être l’amoureuse : je rêvais ma vie future dans des romans à l’eau de rose, et les seuls films que je jugeais dignes d’intérêt étaient ceux qui mettaient en scène une histoire d’amour plus ou moins contrariée et heureuse, mais toujours passionnelle. Jeune femme, j’ai continué à chercher le grand amour : être une maîtresse ne m’intéressait toujours pas – aimer sans s’engager n’a aucune saveur pour moi. Mais quand j’ai eu des enfants, je ne suis jamais passée à l’étape suivante. Je n’ai jamais changé de catégorie pour devenir une mère.

Alors je fais de mon mieux, mais la plupart du temps je suis trop occupée à être amoureuse pour être une bonne mère.

Loving is easy

When everything’s perfect

Please don’t change a single little thing for me

Mon mari baisse le volume pour ne pas réveiller les enfants. Le refrain répète comme pour me narguer qu’aimer est facile. Pourquoi mon mari a-t-il choisi cette chanson ? Est-ce qu’il l’a fait exprès pour souligner mon incapacité à aimer comme tout le monde ? Peut-être essaie-t-il plutôt de me montrer la voie, de me faire passer subtilement un message : regarde, aimer pourrait être facile, si tu le décidais – mais j’en doute. J’ai tendance à voir le mal partout, mais sa sélection musicale est rarement bienveillante. Et la pop anglaise inaugure souvent nos soirées les plus glaciales.

C’est toujours mon mari qui choisit la musique. C’est lui qui constitue la playlist de notre vie amoureuse et renouvelle régulièrement la bande-son de notre vie de famille. Mon mari donne le ton. D’un clic, il décide si l’ambiance sera mélancolique ou festive, militante ou romantique. Avec le temps, j’ai même appris à détecter s’il était de bonne ou de mauvaise humeur en fonction de ses choix. Il n’y a que dans ma voiture que je choisis la musique ; quand je suis seule, j’écoute les tubes qui passent à la radio, et je continue à acheter des CD pour mes trajets (en ce moment, j’écoute un musicien à taches de rousseur qui chante son divorce de façon lumineuse).

Pendant que mon mari prend sa douche, je l’attends sur le canapé. J’ai l’impression d’être un meuble moi aussi. Avec la musique en fond sonore et les magazines de décoration laissés sur la table basse pour me faire patienter, j’ai surtout l’impression d’être dans une salle d’attente. Je feuillette L’Amant du bout des doigts sans le lire.

Quand mon mari me rejoint enfin, je referme mon livre. Systématiquement, quand mon mari entre dans la pièce, je pose mon roman, je coupe la radio, je lâche ma copie, j’éteins la télévision. Par réflexe, je m’arrête. Je me mets à disposition.

Mon mari lance alors un standard de jazz. Mais ce n’est pas n’importe quelle chanson. C’est la musique de notre première danse, celle du jour de notre mariage. Comment pourrais-je encore être assez naïve pour croire que ses choix musicaux sont le fruit du hasard ? Les preuves sont accablantes.

Mon mari ne s’était pas impliqué dans le choix de la couleur des faire-part et n’avait eu aucune exigence particulière pour le menu. En revanche, il avait décidé quel serait le morceau sur lequel on ferait notre première danse : « Je veux “Day by Day”. » Je lui avais suggéré à la place une reprise acoustique de « Sweep me off my feet », la chanson du soir de notre première rencontre, le symbole me plaisait, mais il a refusé. Il m’a répété cent fois que « Day by Day » était la plus belle chanson d’amour jamais écrite, et je l’ai écoutée cent fois sans jamais parvenir à en percevoir la beauté.

Day by day I’m falling more in love with you

And day by day my love seems to grow

L’idée est simpliste. Preuve en est qu’elle est aussi facile à comprendre qu’à traduire :

Jour après jour, je tombe plus amoureux de toi encore

Et jour après jour, mon amour pour toi me semble grandir

Comment mon mari pouvait-il adhérer à une idée aussi dangereuse ? S’il m’aimait un peu plus chaque jour, cela signifiait aussi qu’il pourrait un jour cesser de m’aimer. Car qu’est-ce qui m’assurait que la courbe continuerait à croître de façon exponentielle ?

Moi, j’ai toujours aimé mon mari d’un amour inconditionnel. Depuis le premier jour, d’une quantité immense et égale, et sans que rien ne puisse changer cet état de fait. Je pensais, à tort, que c’était la signification que mon mari donnait lui aussi au mariage, avant de découvrir les paroles de cette chanson. La terrible vérité y était nue : son amour pour moi continuait à grandir deux ans après notre rencontre, et il trouvait cela normal d’introduire de la variation dans ses sentiments. Si mon mari pensait toujours m’aimer davantage plus tard, cela ne signifiait-il pas qu’il ne m’aimerait jamais vraiment ? Sur la piste de danse, devant nos amis et notre famille, cette citation du philosophe Pascal me revint avec terreur : « Nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

Je parcours souvent les pages de l’album photo de notre mariage, rangé tout en haut de notre bibliothèque ; suis-je la seule à y voir les deux larmes de tristesse au coin de mes yeux quand je suis dans ses bras pour notre première danse ?

Mon mari coupe la musique et allume la télévision. Je préférerais qu’on discute, mais je garde le silence. Moins d’une heure plus tôt, il souhaitait une bonne nuit à nos enfants et leur racontait une dernière anecdote dont il a le secret. Il y a mis le ton, les rires et l’affection. Mais maintenant que nous sommes enfin tous les deux, il m’apparaît entièrement vidé. Il ne reste rien de lui, il est creux comme une bouteille en plastique. Le quotidien l’épuise. Alors à défaut d’avoir la possibilité de passer le reste de la soirée seul, à se décontracter sans avoir de comptes à rendre à personne, mon mari a besoin de calme. Les soirs de semaine, je ne dois pas parler trop fort, ne pas lancer de sujets de conversation sérieux, ne pas le stimuler. L’unique mot d’ordre : le laisser se reposer.

Je le sens habitué à ma présence. Il ne s’étonne pas de me voir assise à côté de lui sur le canapé. La force de notre amour, l’improbable concours de circonstances qui a mené à notre rencontre ne lui apparaissent plus avec évidence quand je suis dans la même pièce que lui. Il ne sursaute pas quand je bouge. Il ne se demande pas si je pars pour toujours quand je vais dans la cuisine me faire une tisane. Son corps ne tend pas vers le mien pour en vérifier la réalité.

Je fais semblant de m’intéresser au film, mais toute mon attention est concentrée sur une seule mission : poser ma main sur la sienne. Je me rapproche et glisse mes doigts sous sa paume. Mais deux minutes plus tard, mon mari change de position et lâche ma main.

Ah ! do not run away yet !

Leave it, let my hand be forgotten in your hand !

« Ah ! ne t’enfuis pas déjà ! / Laisse, laisse ma main s’oublier dans ta main ! » – l’imploration de Roméo à Juliette me semble de circonstance. Shakespeare se rejoue sur mon canapé plusieurs soirs par semaine.

J’aimerais avoir le courage de me tourner vers lui pour lui crier que notre rencontre était un miracle. Lui faire comprendre que ma main dans la sienne est le plus beau spectacle qu’il ne verra jamais. Comment ai-je pu lui devenir familière aussi vite ? Après les premiers mois d’enchantement, j’ai assisté avec impuissance à tous ces rapprochements qui ne faisaient que nous éloigner davantage. Les regards émus et les gestes imprécis ont été remplacés par une douce complicité. La passion s’était éteinte pour laisser place au quotidien.

À nos débuts, notre paysage amoureux ressemblait à une étendue infinie de dunes ; il évoquait le danger de l’aridité et l’immensité du ciel étoilé, la chaleur étouffante du jour et la froideur soudaine de la nuit. Puis nous sommes devenus un lac : une étendue plate et lisse. J’ai vu mon mari s’habituer à ma présence jusqu’à ne plus la trouver miraculeuse. J’ai vu le désert se transformer en lac.

Alors que je suis en train de compter la durée pendant laquelle mon mari garde son bras contre mon genou (je suis satisfaite quand on dépasse deux minutes), il sort tout à coup son téléphone de sa poche. Est-ce qu’il s’ennuie avec moi ? Je ne comprends pas son besoin de créer un contact inutile avec l’extérieur alors que je suis à côté de lui. Comment peut-il pianoter sur son clavier en ma présence ? Qu’est-ce qui peut être, à cet instant, plus important ?

Je pense à toutes les agressions que je subis depuis lundi et qui continuent ce soir (j’avais raison, la pop anglaise n’est jamais une bonne nouvelle pour mes amours). Au fait qu’il ait sorti son téléphone alors que j’étais à côté de lui. Au fait qu’il n’ait pas reposé sa main sur la mienne et que nos corps ne se touchent plus (même pas au niveau du genou). Au fait qu’il ne me demande pas non plus comment avance ma traduction. Au fait qu’il ne me remercie pas une nouvelle fois d’être venue lui rapporter son dossier ce midi. Au fait qu’il ne me présente toujours pas ses excuses pour la clémentine. Au fait qu’il ne me propose pas de laisser exceptionnellement les volets ouverts pour la nuit. Au fait qu’il ne me dise pas que nos enfants sont merveilleux et que notre vie ensemble est une bénédiction.

Je l’imagine se tournant tout à coup vers moi ; il caresse mes jambes, on échange quelques mots affectueux pendant qu’il remonte sa main le long de ma cuisse – il me renverse sur le canapé, soulève ma robe, plaque violemment sa main sur ma bouche et son sexe entre mes cuisses humides. Je l’imagine sans difficulté, mais mon mari n’en fait rien car il est bien trop occupé à regarder la télévision.

Il change de chaîne, puis éteint. Cet unilatéralisme de la télécommande me questionne : mon mari serait-il autoritaire ? Il ne me demande pas si je veux regarder le film jusqu’à la fin. Il ne dit pas, comme les autres maris le font certainement : « On éteint ? » Il ne prononce jamais ces phrases de transition qui permettent de conclure et de passer à autre chose. Il ne dit pas : « On va se coucher ? » Ses actes se font sans préavis : il saisit la télécommande, éteint la télévision, se lève et monte se coucher. Il ne met pas de mots sur les choses. C’est à moi de comprendre.

Je suis persuadée que si je mettais une caméra dans le salon de Nicolas et Louise, ou de Lucie et Pierre, j’assisterais à un tout autre spectacle : à un moment de la soirée, l’un d’eux demande distinctement à l’autre s’il peut éteindre la télévision. Ou bien, il prévient qu’il est fatigué et exprime son désir d’aller se coucher. Avec cette caméra, je pourrais peut-être même observer leurs corps se rapprocher une fois la télévision éteinte. Les voir s’embrasser et se toucher.

C’est alors que mon mari me dit, mot pour mot :

– C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin.

Je me lève afin qu’il ne remarque pas mes larmes. Je fais bouillir de l’eau pour me refaire une tisane. Le bruit couvrira celui de mes pleurs de tristesse (même si les larmes de cette catégorie sont généralement silencieuses). Quand mon mari me parle de la pluie et du beau temps, quand il ne me prend pas la main, quand il fait de moi une clémentine, quand il ouvre les yeux pendant un baiser, je suis aussi vulnérable qu’à seize ans, qu’à six ans.

« C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin » : je ne peux pas accepter que mon mari me parle météo. Je ne peux pas accepter que nous n’ayons plus rien à nous dire. Pas après tous mes efforts pour maintenir entre nous des conversations stimulantes et variées.

« C’est vraiment n’importe quoi en ce moment. Il fait un temps de mois de mars alors qu’on est déjà début juin » : j’en ai aujourd’hui la preuve. Nous étions une fusée en direction de l’espace, notre amour échappait à l’attraction terrestre. Nous ressemblons désormais à un train de marchandises, lent, lourd et monotone.

J’essuie mes larmes et cherche quelque part en moi le courage de le rejoindre dans la chambre. Je me demande souvent si mon mari fait exprès de partir se coucher en premier pour ne pas avoir à éteindre les lumières derrière lui. Pour l’ambiance lumineuse de ce soir, j’ai fait avec ce que j’ai pu trouver (trois bougies et une petite lampe), puisque la lumière principale s’est brisée sur le sol dans l’après-midi ; au moins, elle ne gâchera plus aucune soirée avec mon mari à cause de son éclairage trop agressif.

J’en profite pour écrire quelques lignes dans mon carnet. J’évoque bien sûr sa main qu’il a retirée de la mienne tout à l’heure sur le canapé et son téléphone qu’il a sorti de sa poche quand j’étais à côté de lui. De nouveau, je trouve l’apaisement par les mots.

Avant de monter, je passe aux toilettes du rez-de-chaussée. Une véritable bénédiction. À l’étage, elles sont juste à côté de notre chambre, ce qui m’oblige à descendre sous prétexte de me servir un verre d’eau, d’aller chercher le livre que je suis en train de lire ; ou bien je dis que j’ai oublié de mettre en route le lave-vaisselle. Car après quinze années de vie commune, je préfère encore mentir, me rendre malade, attendre d’être au lycée ou au restaurant plutôt que mon mari m’entende aller aux toilettes.

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C ette fois encore je n’y échapperai pas. Au moment où je cherche à m’endormir, tout mon corps se met à me démanger ; c’est comme un insecte qui se déplace plus vite que mes ongles sur ma peau. Depuis que j’ai rencontré mon mari, j’ai du mal à m’endormir. Mon amour n’est jamais aussi anxieux qu’au moment où je cherche le sommeil. Je pensais pourtant que le mariage serait le plus puissant somnifère : je m’imaginais déjà rayonnante en jeune mariée comblée, m’endormant en quelques minutes le soir, pleine d’une sérénité nouvelle, le teint éclatant (semblable dans mon imagination à celui des femmes enceintes, mais pour cela aussi je m’étais trompée). J’avais fondé de grands espoirs en cette union, pensant qu’elle effacerait toutes mes peurs, en particulier mes angoisses nocturnes. Je pensais que cet engagement viendrait enfin confirmer l’amour de mon mari pour moi, l’authentifier pour de bon, comme un bijoutier affirmerait en examinant un collier : « Oui madame, je suis formel, c’est bien de l’or. »

En réalité, me marier ne m’a pas apaisée. Je me suis rendu compte à l’instant même où nous nous sommes dit oui que mon mari pouvait toujours divorcer et partir. J’ai alors espéré qu’il se décide à acheter une maison avec moi, puis qu’il souhaite me faire un enfant – certaine que ces actes seraient plus solides qu’un contrat signé à la mairie ou qu’une promesse faite devant Dieu. J’ai commencé à attendre constamment l’étape suivante. J’ai découvert un monde de preuves d’amour : avec de l’engagement partout mais de l’amour nulle part. Et quinze ans après notre première rencontre, je dors toujours aussi mal.

Excepté mes démangeaisons inexpliquées et ma passion dévorante pour mon mari, ma vie est parfaitement normale. Rien ne déborde. Aucune incohérence, aucune manie, aucun indice flagrant qui puisse témoigner d’un trouble de la personnalité. Je mange équilibré, je ne suis pas une mère angoissée pour ses enfants, je n’ai pas de problème pour jouir lors de mes rapports sexuels, je ne suis pas hypocondriaque. Mes amis m’adorent, mes collègues m’apprécient, je n’ai aucun fétiche sexuel particulier, je n’ai pas peur d’être seule chez moi le soir, j’ai pardonné leurs erreurs à mes parents, je suis proche de mes sœurs, je ne suis pas envieuse, je ne suis pas distraite, je n’ai pas de problème avec l’alcool et je ne fume que très occasionnellement. Mais je suis folle amoureuse de mon mari et tout mon corps se met à me démanger dans mon lit le soir.

Pour me calmer, je commence par me répéter à voix basse le prénom de mon mari, trois ou quatre fois comme une courte prière. Comme ça ne suffit pas, je choisis une question. C’est un exercice mental que je pratique depuis l’enfance. Les questions ont évolué au fil du temps, mais le procédé est resté le même : trouver une question, et chercher la réponse jusqu’à sombrer.

Petite fille, je me demandais par exemple : si je devais faire la liste de mes cinq copines préférées, qui serait dans le classement et dans quel ordre ? Si je pouvais échanger ma maman avec une autre maman, qui est-ce que je choisirais ?

Adolescente, je me plongeais dans d’autres scénarios : si je pouvais acheter tout ce que je voulais pendant une journée, dans quels magasins j’irais ? Si je pouvais changer trois éléments de mon physique et les prendre à trois autres filles, avec qui est-ce que je déciderais d’échanger mon nez ou mes fesses ?

Jeune femme, mes questionnements ont continué : si je pouvais vivre dans la maison de mes rêves, à quoi ressemblerait-elle ? Puis, chaque soir, j’imaginais une pièce différente : la cuisine, le salon, la salle de bains, la chambre… Jusqu’à construire intégralement en pensée un lieu parfait. Je réfléchissais aussi beaucoup à celui qui deviendrait un jour l’homme de ma vie. Le soir dans mon lit, je dressais son portrait : serait-il plutôt brun ou blond ? Et si je devais choisir un métier pour ce futur mari, lequel serait-il ? Acteur ou ingénieur ? Médecin ou musicien ?

En ce moment, il y a plusieurs questions que j’utilise le soir pour m’endormir : si je me réveillais demain à l’âge de dix ans en sachant tout ce que je sais aujourd’hui, qu’est-ce que je ferais différemment ? Et si je pouvais posséder un seul pouvoir magique ?

Certitude : si je me réveillais demain matin dans la vie de la petite fille que j’étais à dix ans, je ferais de longues études scientifiques pour devenir astrophysicienne ou cosmonaute, j’apprendrais le latin et le grec, je deviendrais championne d’escrime. Et surtout : pas d’amoureux à l’école, aucun petit copain à l’adolescence, aucune histoire d’amour avant de me marier. Je ne perdrais plus une minute à être amoureuse.

Et ce soir, je me dis que si je pouvais avoir un seul pouvoir magique je choisirais celui de contrôler les rêves. Je pourrais imaginer les pires cauchemars pour les personnes qui me menacent, m’immiscer dans les songes de mon mari pour le faire rêver de moi chaque nuit. Je placerais dans son inconscient la terreur de me perdre ; je construirais un monde où je le quitte pour un autre et où il en meurt de chagrin. Je lui représenterais mon corps sublimé pour qu’il ne cesse jamais d’avoir envie de moi. Je lui ferais voir notre maison sous son meilleur jour pour lui donner envie d’y rester. Je déposerais dans chacune de ses nuits les plus belles images de nous pour qu’il continue de m’aimer.

Mais je n’ai pas ce pouvoir. Alors ce soir, je lui parle pendant qu’il est endormi. Je me penche près de son oreille pour lui chuchoter qu’il ne pourrait pas vivre sans moi. Je sais au bruit de sa respiration qu’il dort, je reconnais son visage fermé par le sommeil. Pourtant, je sais que lorsqu’il se réveillera mes paroles auront infusé. C’est semblable à ce qui arrive lorsqu’un nourrisson entend ses parents se disputer ou s’aimer : il est dans son berceau, il ne voit pas plus loin que le bout de son nez, mais les discussions au loin se gravent quelque part en lui.

La respiration de mon mari ressemble à présent au bruit de la mer : les vagues de son souffle gonflent, s’éloignent et reviennent. Ses soupirs imitent et dessinent devant moi l’horizon pendant que je continue à lui chuchoter ses rêves qui sont aussi les miens et dont seule la nuit est témoin.

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