Monsieur Jadis
Chapitre II
Monsieur Jadis, comme Cadet-Roussel, avait trois maisons : l’une où ses enfants dormaient avec leur mère ; une autre où sa compagne dormait avec son mari ; la troisième où sa mère dormait avec son accordéon. Mais il en habitait, le plus souvent, une quatrième où tout le monde dormait avec tout le monde, car celle-ci, la seule où il disposât d’une clef, généralement pendue au tableau, était un hôtel sur le quai Voltaire, où il lui arrivait de s’enfermer à double tour pour mieux poser sur les paysages de son enfance le regard d’un homme libre.
Cette confrontation, qui lui semblait redonner à son existence la densité et la rigueur d’une destinée véritable, ne durait pas longtemps ; il s’empressait de redescendre au bar du rez-de-chaussée, où la voix humaine se faisait entendre.
Il était admis que sa chambre avait abrité Richard Wagner, lors de son premier séjour à Paris, et que Baudelaire avait quelquefois fouetté sa négresse à l’étage au-dessus. Son propre tapage et ses débordements trouvaient une double caution dans la plaque de marbre qui célébrait au fronton de l’établissement ces précédents historiques.
Ce matin-là, quand il découvrit, enfoui dans son oreiller, le beau masque romain auréolé de cheveux grisonnants d’Albert Vidalie, il comprit que la nuit avait dû être particulièrement wagnérienne. Le visage de l’ami s’éclairait encore du sourire des soirs où il avait chanté. Déjà la femme de chambre, directement branchée sur le soleil, qui venait d’éveiller Monsieur Jadis en ouvrant la porte par mégarde, se répandait dans le couloir :
— Madame ! Ce coup-ci, il a ramené une vieille…
Il ne put différer de faire partager cette tardive aubade à Albert. Celui-ci, d’un geste compétent, commença par s’assurer dans ses pantalons, de vastes « demi-hussard » en velours côtelé noir, orgueil du Soldat-Laboureur, puis lissa sa moustache, également tombante, et dit :
— Te souvient-il que nous sommes rentrés dans cet hôtel par la face nord ? Tu avais insisté pour être premier de cordée ; tu progressais dans l’escalier, ta clef entre les dents ; nous avons eu toutes les peines du monde à ouvrir cette porte avec nos cigares… Ce qui me remet en mémoire la gageure que nous avons tenue contre un milliardaire péruvien, de traverser la Seine à pied sec. Rappelle-toi l’incrédulité du public quand nous nous sommes engagés, tout simplement, sur le pont des Saints-Pères – je dois d’ailleurs souligner que nous l’avons pris en marche, ce qui ajoute à notre mérite. Gagnons donc le bar où ce marchand de guano doit nous attendre pour nous offrir le verre qui nous est dû. La soif me prend.
Au débouché de l’ascenseur, ils se trouvèrent buter dans l’hôtesse, pimpante comme un bonbon anglais, qui se plaisait à accorder une indulgence bourrue aux orphelins des Arts et Lettres qui descendaient chez elle, ne craignant pas de les frotter aux diplomates excentriques et aux esthètes migrateurs qui coloraient sa clientèle ordinaire. Sa figure lisse et bombée leur livra les rapides contrastes d’un bulletin de la Météo : elle s’assombrit en apercevant Monsieur Jadis, s’éclaira en découvrant Vidalie.
— Chère madame, voici la vieille en question, dit Monsieur Jadis dans un pas de recul.
Timide, elle feignit la brusquerie :
— Monsieur Vidalie, vous me devez un livre dédicacé.
Albert s’inclina avec un fin sourire, extirpa une rose du vase qui nous accueillait à la Réception et, après l’avoir effleurée de ses lèvres, la lui présenta sans vergogne.
— Belle dame, en prélude à l’envoi, daignez accepter l’hommage d’un simple jardinier des Lettres.
Le jarret tendu, arrondi par le « demi-hussard », vrillant sous une paupière modeste l’œil d’un mousquetaire au couvent, le vieux soudard plaquait les accords de la harpe désuète dont il avait le secret ; faisait jaillir de manchettes harassées la main potelée d’un magnétiseur de la Belle Époque. L’hôtesse, un instant fascinée, repiqua la rose dans sa gerbe, pivota vers Monsieur Jadis :
— C’est à celui-là que j’en veux : toute la nuit, vous n’avez pas arrêté de brailler ; vos voisins, des Norvégiens, se sont plaints.
— Nous n’aurons pas la même conception du soleil de minuit que ces esquimaux, voilà tout.
— Justement, quand les jours rallongent, ces malheureux viennent à Paris pour dormir un peu.
La jeunesse, avide, refleurit sans prévenir au visage de l’hôtesse :
— Qu’est-ce que vous leur avez chanté ? Des cochonneries, sans doute…
Albert eut le petit geste des doigts qui signifie « attendez voir », s’accouda au radiateur, fixa à l’infini un regard douloureux et balançant la tête en cadence avec une obstination inaltérable, distilla aux échos de ce hall cosmopolite des trémolos de bivouac, qui les avaient tant exaltés aux petites heures :
Je suis t’un pauvre conscrit
De l’an mille huit cent dix (bis)
Faut quitter le Languedo,
Le Languedo, le Languedo
Oh !
Faut quitter le Languedo
Avec le sac sur le dos.
Apercevant dans l’entrée les valises en partance pour les quatre coins du monde, dont les cuirs avantageux se gorgeaient des rayons de midi, l’heure du bagagiste, il s’interrompit, laissant retomber son bras dans un mouvement de dérision.
— Comment ces cons-là pourront-ils jamais comprendre la vieille chanson française, qui est chanson de piéton et de piétaille.
— Ces voisins avaient pourtant le sens du rythme, reconnut Monsieur Jadis. Quand il leur a pris de nous accompagner en battant la mesure, dans le noir c’était fraternel comme un langage.
— Vous êtes fous, tous les deux, dit l’hôtesse, ils frappaient à la cloison pour vous faire taire.
— Dommage, constata Albert, les bougres avaient du poignet. Et vous ne pouvez savoir, chère amie, en quelle estime il convient de tenir le tambour qui est la conscience vibrante de l’infanterie, son moteur et son sanglot.
Là-dessus, roulant des manches, il enchaîna :
Adieu donc, mes chers parents,
N’oubliez pas votre enfant (bis).
Crivez-lui de temps en temps,
De temps en temps, de temps en temps.
En !
Crivez-lui de temps en temps
Pour lui envoyer d’l’argent.
— À propos, coupa l’hôtesse, le menton braqué sur Monsieur Jadis…
Vidalie leva un sourcil terrible.
— Oui, à propos, dit-il, si nous allions boire un coup ; j’ai les moustaches sèches.
Elle haussa les épaules avec douceur.
— Soyez raisonnables, ne vous entraînez pas ainsi. Cette jeune femme, qui vient parfois ici prendre du thé, m’a confié votre ami. Je me considère un peu comme sa seconde mère. À cent mètres près, je me demande d’ailleurs pourquoi il n’habite pas chez la sienne. On dirait qu’il ne sait pas vivre avec ceux qu’il aime ou qu’il se dérobe à leur affection. Ça doit être ce qu’on appelle l’égoïsme ; il ne s’en rend pas compte. Il sera malheureux.
Le regard de Vidaloche, d’une pudeur déchirante, m’enveloppa d’un manteau. Il porta délicatement l’index à la perpendiculaire de sa bouche, puis l’écarta d’un geste ample et prompt, geste de coterie qui scellait on ne savait quel serment, mais qui allait de soi. Il signifiait avec une solennité furtive que nous étions des compagnons et qu’il y avait de l’honneur à n’être pas compris.
Je l’avais connu dans une salle de rédaction de la rue Réaumur, en un temps confus où l’expression n’avait guère plus de sens que salle d’eau ou salle de séjour. L’odeur de la forêt s’introduisit sur ses talons. Quand il se mit à écrire, il apparut qu’un oiseau s’était posé sur son épaule, venu du fond des siècles et des plaines, singulièrement celles du Hurepoix, qui trouvent leur ultime rivage sur les bords de la Seine, à hauteur de la rue du Bac. Il écouta ce chant, l’aima, lui répondit.
Il y avait du franciscain chez ce franc-maçon, du chouan chez ce communard. Après avoir prêté des séductions désespérées à une époque illuminée par son retour de captivité, le colporteur de mots et de gestes se détourna du sens de la marche. Alors s’épanouit sa vocation de vétéran-né, d’homme de la veillée et du souvenir légendaire, dans le bruit apaisé des pendules de campagne, qui ne semblent battre qu’à reculons et ne plus marquer que l’heure qui a été.
Il ne se souciait pas beaucoup de l’avenir, sinon comme d’un champ promis à la célébration rétrospective de l’instant présent, qu’il s’ingéniait à rendre mémorable. La veille, il avait instauré l’état de siège dans la cuisine du Bar-Bac, convertie en Fort-Chabrol, avec le propos de s’y confectionner une omelette de cent œufs. Il n’avait capitulé que pour chanter la Carmagnole avec un La Rochefoucauld de rencontre, donner à brouter une violette à la toujours jeune Popo, ébaucher des amours cosaques en compagnie d’une fille naturelle de la Lorelei et de Tarass-Boulba, toute en cuir, nommée Véra. Et pleurer enfin, dans l’abri évident de l’ivresse.
En ce moment même, dans ce vestibule ouvert sur une journée radieuse, où nous serions encore une fois portés déserteurs quelque part, je savais qu’il se sentait aussi angoissé que moi. De grosses gouttes se renouvelaient sur son front, dénonçant des sentiments emmurés, des pensées peut-être. La nuit dernière, tombés dans l’embuscade du sommeil, nous avions mêlé nos sueurs. Les miennes, glacées, lourdes, étaient les larmes lentes et silencieuses d’un corps humain qui s’insurge, dès que la conscience s’est absentée. À cette époque, je ne m’endormais pas sans sombrer aussitôt dans une profonde misère physiologique, faiblesse huileuse qui me dégoûtait. Pour bien faire, j’aurais dû ne jamais cesser de veiller – de veiller sur moi – pour continuer à regarder tourner la pauvre toupie sous les lanières de l’alcool. Mes rêves étaient alors traversés de ripailles extravagantes ; le moindre psychanalyste m’aurait trouvé un garde-manger derrière la tête. Des hallucinations de gigots et d’ortolans m’arrachaient de mon lit. Tendais-je la main vers une biscotte ? Elle me donnait la nausée. C’était la faim véritable, celle des naufragés ou des captifs au cœur tordu ; un médecin avait parlé d’« anorexie des nourrissons ». Albert n’était pas atteint. Mais, sous une forme ou sous une autre, la faim sans appétit, c’était là notre mal commun. Les dents ne nous étaient pas poussées, qui nous auraient donné le goût de mordre dans la vie et, cependant, nous souffrions de ne pas pouvoir formuler le bonheur, ou son absence.
— Tu n’es pas perdu, dit doucement Albert, tout n’est pas perdu, puisque Odile vient te voir au parloir.
— Ce n’est pas pour moi qu’elle vient, c’est pour Wagner. Je n’ai pas trouvé de meilleur appât pour l’attirer ici.
Il exprima qu’il n’en croyait rien. J’ajoutai :
— Elle part pour Toulouse ce soir. Nous dînons ensemble. Sois avec nous, si tu es seul.
Il prit un ton évasif et sentencieux :
— Ce soir, il fera nuit.
Parce qu’il était silencieux, ils crurent d’abord que le bar était désert (ces lendemains-là, où tout les rapprochait, les retranchait, il fallait que les autres naquissent de la parole) ; ils l’investirent, la tête haute, en vertu du droit qu’ils croyaient avoir bien mérité de s’arroger, de pénétrer à cheval dans les débits de boissons. De grands pans d’ombre recelaient pourtant quelques figurants et, au fond, dressé sur la pointe des escarpins dans l’angle du comptoir, élégant comme un fleuret, Silvagni jaugeait avec l’œil farouche d’un plongeur la petite piscine de vin rouge, étale dans son verre. Vidalie s’exclama :
— Voilà donc notre Péruvien ! Cesare, excuse-nous, je crois qu’hier, nous t’avions pris pour un milliardaire.
— Mais naturellement, c’est la moindre des choses ; chers amis, je serai toujours tout ce que vous voudrez, assura Silvagni en leur ouvrant les bras.
Plusieurs siècles de raffinement, des années de Légion, quelques minutes d’égarement ; l’amour des livres poussé jusqu’à en écrire ; un sens proliférant des mots superbes et des images crues, images de peintre ; une jovialité courtoise et désabusée, enracinée dans une surprenante rigueur morale, et beaucoup d’autres traits burinés par toutes sortes de macérations, composaient un personnage aristocratique et aventureux de Grand d’Italie, comme on est Grand d’Espagne, aux rides totalement dépourvues d’austérité. Il frotta l’une contre l’autre deux longues mains fines, alourdies de chevalières aux armes de diverses familles princières.
— Le vin est frais, ce matin, trop froid pour mes vieux os. Vous seriez de saints et dignes frères si vous consentiez à m’accompagner durant un verre ou deux. Jean, s’il vous plaît ?
Le barman surgit, semblable à un chef d’orchestre dans sa fosse, et salua d’un léger sourire.
— Toute l’équipe de nuit est là, à ce que je vois, fit-il en disposant devant eux d’aimables révulsifs.
— Il manque Dieulefils, souligna Monsieur Jadis.
— C’était jour d’Élysée, dit Jean, je l’y ai conduit.
— Comment était-il ?
— Brumeux mais propre ; je lui ai prêté ma cravate.
Dieulefils était un de ces génies du mois d’août qui ont du talent quand les autres sont partis. On les voit soudain peupler la ville avec fébrilité, accaparer les terrasses des cafés, les colonnes des journaux, dégorger les sucs accumulés pendant des mois de dispersion impuissante, amères cigales. Il disait : « Si je vais à l’étranger, je me ronge de ne pas parler la langue. Si je reste en France, l’ignorance de la Nature me discrédite à la campagne ; le crawl des autres m’empoisonne la mer ; leur façon de skier me rature la montagne. Dans les musées, je suis jaloux du guide. Mais, si je m’enferme dans mon atelier, je sais qu’il n’y a pas meilleur que moi. Que voulez-vous, je suis bourré de complexes… »
Né pour l’automne, il offrait un visage tombant où l’accent circonflexe dominait avec une rare mélancolie. Sa bouche, ses sourcils étaient d’un homme qui a perdu très tôt l’habitude de sourire. Il n’avait accueilli qu’avec un orgueil morose la commande, passée par les Beaux-Arts, d’un buste du président de la République. Que cet éminent magistrat eût différé son départ en vacances pour s’offrir à son ciseau matinal le contrariait plutôt dans ses habitudes. À l’heure où le premier citoyen de France, docilement réveillé, se débattait avec le bouton de col d’un habit de soirée incongru, s’engouffrait dans le grand cordon de la Légion d’Honneur, jouait des maxillaires dans le vide en l’attendant au milieu du petit salon bleu, Dieulefils émergeait à peine d’un coma pâteux, passait une main accablée sur ses joues hirsutes, balançant encore s’il ne se recoucherait pas. À ce stade, les copains prenaient l’affaire en main – et il avait si bien compris la nécessité de cette tutelle qu’il s’était à son tour installé à l’hôtel pour ne pas risquer de lui échapper avant l’accomplissement de sa besogne officielle. Il fallait lui décaper le moral et la couenne, doser le dernier calvados dans le premier café noir, le déposer enfin devant le palais du faubourg Saint-Honoré, hors de la zone d’influence des bistrots. Là, les pompons et les buffleteries des gardes municipaux, le crâne des huissiers au licol, l’écho de son pas dans des galeries miroitantes, lui rendaient par bouffées la dignité désinvolte de l’artiste.
— Eh bien ! Monsieur Dieulefils…
— Aujourd’hui, monsieur le Président, nous allons fignoler certains petits détails de méplats.
Il dénouait avec majesté le linge humide où, alléguant le privilège des sculpteurs, il dérobait son ébauche à la curiosité profane, passait en grand mystère la tête sous la toile, feignait de s’absorber à couvert dans des gestes de haute minutie, et ne tardait pas à s’endormir, accoudé à son chevalet, la joue contre la glaise. Le Président, retenant son souffle, avait l’impression de poser pour un photographe des temps héroïques et surmontait la crampe.
Quand midi sonnait, le Président se contentait de murmurer : « Mon cher ami, je crois que je ne peux pas vous accorder davantage. »
— Quoi ! Qu’est-ce que c’est ? glapissait Dieuleflls, arraché en sursaut à des vapeurs diffuses.
— J’ai des audiences ; je dois me changer, expliquait l’autre timidement.
À regret, Dieuleflls dégageait du drap une tête ébouriffée et s’appliquait à remmailloter jusqu’à la prochaine fois le chef-d’œuvre auquel il n’avait pas touché. Il ne lui restait plus qu’à retrouver les autres pour boire l’apéritif et à se remettre au lit…
Jean le barman connaissait la mécanique des humeurs chez ses clients, il resservit les verres comme on amorce une pompe. Puis demanda gaiement :
— Cette fameuse statue, vous croyez qu’il en viendra à bout avant la fin du septennat ?
— Peut-être, au fond de lui-même, n’a-t-il pas vraiment envie de l’achever, émit Monsieur Jadis. Je ne parle pas seulement de la surface sociale provisoire que lui donne cette entreprise mais d’une sorte de répugnance à affronter le fait accompli ou, plus encore, à se réveiller d’un songe que gonfle une œuvre, cette fête à accomplir.
— Pour un mélancolique anxieux, tel notre ami, avoir quelque chose à faire c’est porter des bretelles, dit Vidalie, l’âme tombe un peu moins dans les talons. Quel bel alibi que la création artistique, avec ses scrupules, ses caprices, ses intermittences. On suce un lent bonbon : soudain, la mort est là, qui vient ramasser les copies…
Silvagni croisa vivement l’annulaire sur l’index, voûta les épaules.
— Ne parle pas ainsi, aujourd’hui. Avez-vous vu les tentures funèbres qui encadrent la porte à côté ? Je n’ose plus ressortir d’ici, passer sous cet arc sinistre, pour remonter travailler chez moi. Au reste, je ne peux pas écrire quand le deuil est sur la maison ; surtout en été.
Jean consulta sa montre :
— Ça me fait penser que Dieulefils devrait se dépêcher de me rapporter cette cravate noire ; je n’ai que celle-là pour faire le service.
Le bar s’était rempli d’Américains aux travellers-chèques entre les dents, de diaconesses intercontinentales aux voiles gonflées par les alizés, délurées comme des hôtesses de l’air, d’un cinéaste congolais qui les mangeait des yeux, d’un Polonais triste et incomestible. Jean, un foulard autour du cou, avait tombé sa veste blanche pour circuler entre les tables avec l’aisance d’un maître de maison. Il revenait fréquemment à la nôtre où l’on procédait maintenant par bouteilles. Nous nous étions assis près de la fenêtre ; des touristes s’arrêtaient parfois, la main en visière, pour nous évaluer à travers le tulle entrebâillé.
— L’influence du quartier, fit Silvagni : ils prennent cet endroit discret pour une boutique et votre serviteur pour une antiquité… vous avez bien dit de la haute époque ?
Je me rappelais, par un juste retour, la matinée où Albert et moi avions confondu un antiquaire avec un bistrot et exigé qu’on nous servît des ballons de rouge sur un guéridon en Coromandel. Cette fois-ci, non plus, je n’irais pas au journal. Je devais me laisser aspirer sans secousses par ce fier objectif d’un dîner avec Odile, me confire en alerte pieuse ; cet après-midi, je dormirais.
Je pensais : « Pauvre type. » Puis, l’instant suivant : « Il n’y a pas de pauvres types. » Même pas Dieulefils, dont la médiocrité géniale et intransigeante me heurtait souvent. Le pigeon dessiné par Picasso à l’intention des Partisans de la Paix était descendu sur sa petite tête comme la Colombe du Saint-Esprit et commençait à lui picorer sérieusement le cerveau, l’incitant paradoxalement à la bagarre d’après-minuit, sans conséquences entre roseaux pensants. Pour prouver qu’il pouvait respirer un ton au-dessus de nous, il avait même rejoint, au titre d’auditeur libre, les fidèles de Gary Davis, le citoyen du monde, qui avaient volontiers la main lourde, mais si mauvaise mine. Pourtant il était de la famille, il faisait nombre dans les rangs des éternels conscrits de la génération, incertains de leur feuille de route, et ce que nous recherchions, lorsque nous enfourchions les chevaux du soir, c’était en fin de compte le sentiment d’appartenir à la même nuit. Aussi, avions-nous une tendance excessivement marquée à prolonger cette trêve, parfois houleuse.
La Rose-Rouge, où Gréco chantait Queneau et Sartre avec la voix de Phèdre, où Boris Vian commençait à rendre son âme exquise dans sa trompette, où les Frères Jacques et Yves Robert donnaient à l’absurde l’habit de lumière du burlesque, était l’une de nos salles d’attente. Le janséniste Astruc y remplissait de whisky sa caméra-stylo ; le libertin Vadim promenait à travers la foule de nos petites camarades désemparées une silhouette de quaker et désignait du doigt, comme dans Manon Lescaut, celles qui étaient destinées à émigrer vers la gloire.
Le voyage culminait rue Saint-Benoît, où le Gotha trépignait devant des gorilles en bras de chemise pour être admis dans la discothèque de Jean-Claude Merle. Mais la porte était ouverte à ceux qui avaient pris le départ une fleur entre les lèvres, ou l’avaient manqué, en conservant la fleur. Ici, on vivait dru, dans une pénombre de feu d’artifice. Jean-Claude savait toujours où donner de la fusée. Certaines vous portaient loin, sur des couches inattendues, en compagnie d’une marquise qui rentrait à cinq heures. Du matin.
La nuit s’achevait au Bar-Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse. Les chiffonniers de l’Abbé Pierre surgissaient alors, sollicitant la charité dans un climat persuasif de hold-up. Mais il y avait un enthousiasme insoutenable dans la croisade et, après leur passage qui nous laissait un peu plus vieillis et fourbus, croyions-nous, seuls relevaient la tête les véritables vieillards précoces aux fronts ravagés par le génie : Wols, Audiberti, Adamov, Giacometti, que des femmes douloureuses et superbes, trop jeunes ou trop âgées, semblaient mener en laisse. Nos propres fronts n’étaient ravagés que par le farniente.
Pour faufiler la nuit avec le jour, pour ne pas perdre le bénéfice de cette nuit qui sait si bien armer le jour, nous finissions par camper les uns chez les autres. Ce fut le triomphe de la vie d’hôtel, de la vie en bande. Ce fut aussi l’époque des divorces, comme 1925 avait connu son épidémie de suicides. La précarité écœurante des jours, trop d’appétits frustrés par la guerre, trop d’enfants à nourrir et de femmes à élever, tout, sur le sentier de la paix, nous invitait à déterrer notre vie de garçon.
— Mange un peu, dit Albert, force-toi ou j’appelle Nimier. Ce serait d’ailleurs un jour à le faire ; il aimerait bien.
J’en étais moins sûr. L’amitié de Roger n’était pas spéculative, elle pouvait s’épanouir en aventures partagées et couvrir un terrain considérable, mais trop d’amis à la fois le plongeaient dans la panique ; il fuyait les oasis où s’abreuvent les caravanes. Maître Le Mée nous avait rejoints et se tapait un casse-croûte de prétoire, un œil sur la ligne bleue des lagons tahitiens, l’autre sur l’horizon crénelé du Palais de Justice (il supportait courageusement de ne pas plaider en paréo). La venue de cet humaniste, bruissant de rumeurs parisiennes tamisées par des palétuviers, donna à notre frairie les dimensions d’un club d’hommes. À son exemple, les autres avaient commandé d’énormes sandwiches pour satisfaire le principe écœurant qui veut qu’on mange quand on a bu.
— Ce n’est pas l’heure, dis-je, Dieulefils n’est pas rentré. Tu ne déjeunes pas chez toi, Cesare ?
Silvagni porta un visage frileux en direction du quai.
— Les tentures, fit Maître Le Mée, ils ont levé le corps mais ils ont laissé les tentures. Cette lessive noire dans le vide, quels effets de manches !
Ensuite, on évoqua la contamination atomique sur l’archipel de Moorea, l’ombre d’Anatole France sur les boîtes des bouquinistes, les modalités d’un duel au sabre à la fin du XVIIIe siècle, chez les hussards de Bercherniy : le club ronronnait. Soudain, dressant une oreille de braconnier, Albert imposa le silence :
— Écoutez, chuchota-t-il. Et sa mine rayonna de gourmandise.
À l’autre bout du bar, on percevait une mince voix de femme, à l’accent appliqué ; elle filtrait de l’intimité d’un canapé en cuir masqué par un pilier :
… Fô Kité Leu Lankedö,
Leu Lankedô, Leu Lankedö
ô
Dans un éclat de rire, une voix d’homme lui faisait écho sur le mode parodique :
Fô Kité Leu Lankedö
Avekleu Zak surlendô.
Ils étaient heureux et blonds. Ils se tenaient par la main. La jeunesse préservait de l’humidité leurs regards enfoncés l’un dans l’autre. Je ne saurais jamais quelles images ils mettaient sur cette musique qui les avait entretenus en insomnie – car je ne doutais pas qu’ils fussent mes voisins norvégiens – mais le ton était juste.
— Et voilà comment on fait le bonheur des êtres, dit simplement Albert. Ces deux-là vont emporter notre chanson comme la carte postale de leur plus belle nuit. Ils y reviendront souvent ; les soirées d’hiver sont vraiment longues entre Oslo et Narvik. Dans six mois, tous les Lapons la sauront… Jean ! Fais suivre une bouteille en Scandinavie, nous arrivons.
Cinq minutes plus tard, nous faisions table commune avec ces jeunes mariés et reprenions en chœur le Conscrit de 1810. Pour plaire à une sirène, je n’étais pas le moins empressé. De temps en temps, la statue d’Odile me posait une main sur l’épaule.
Plus tard encore. Tandis que Monsieur Jadis et Sonja, éperdue d’aquavit, marquaient la cadence avec des petites cuillères et qu’Olaf s’essayait au pas glissé des grenadiers de la Garde impériale, sous les instructions de Silvagni, ancien légionnaire de première classe à la 3e du 2, le pouce vissé à la commissure des lèvres pour imiter le clairon :
— Crescendo ! gueula Vidaloche, qui voyait une fresque prendre corps sous ses yeux, crescendo pour les anges ! Marche consulaire de Marengo !… Salut des Aigles !… Batterie d’Austerlitz !… Marche des Éclopés !… (Un temps.)… Rigodon des Manchots !…
Il baissa les paupières, égarant une larme dans ses moustaches, et répéta assez bas pour être entendu « rigodon des manchots ». Puis fièrement :
— Jamais, sachez-le bien, les tambours n’ont consenti à battre la charge derrière les colonnes qu’ils devaient entraîner. La tradition l’atteste : au mépris du règlement, on les a vus le plus souvent se ruer à l’ennemi, vibrants au cœur des compagnies comme les cordes d’une lyre. La caisse d’une seule main, de l’autre les baguettes, et ra-ta-plan… ultime jonglerie d’un bras qui va tomber.
Silvagni, Jean le barman, Monsieur Jadis faisaient oui-oui de la tête à l’intention des Norvégiens médusés, qui sentaient que cette véhémence passionnée excédait la manifestation folklorique. Albert tira un effet de son pantalon de velours et adressa à Sonja un baiser du bout des doigts :
— Au repos, le tambour ne perd rien de sa hardiesse. Œil de feu, bouche en cœur, il décoche avec un égal bonheur le madrigal et le sarcasme… Mais les plus prestigieux de tous, ma fille, tu pourras le répéter dans ton igloo : ce sont les tapins d’Austerlitz.
Monsieur Jadis sentait poindre un morceau de bravoure qu’il connaissait par cœur ; voyant la jeune étrangère pendue aux gestes de son ami, il n’osa pas intervenir. Déjà Vidalie redistribuait le mobilier à travers le bar en vue de reconstituer la bataille d’Austerlitz, disposant sur l’aile gauche le cendrier qui figurait à l’ordinaire le corps d’armée du maréchal Lannes, flanqué de la cavalerie de Murât dans une boîte d’allumettes, au centre un carafon baptisé Soult, en retrait un portemanteau destiné à masquer la division Friant.
— Et sur la droite ?
Vidalie se pourlécha avec un gloussement sinistre :
— Sur la droite, un re-dou-ta-ble ma-ré-cage, formé par les étangs gelés de Satschau et de Ménitz.
— Ça tombe bien, dit Jean, c’est mon bac à plonger.
Mais Albert n’avait pas l’esprit à la rigolade. Le buste penché, l’avant-bras replié sur les lombes, il arpentait la moquette d’une enjambée soucieuse. Il se racla la gorge et commença dans le style Son-et-Lumière :
— Au soir du 1er décembre 1805, l’Empereur parcourt les bivouacs de la Grande Armée, établis au sud de Brünn. C’est la tournée des popotes. À chacune, il déclare : « Nous devons finir cette campagne sur un coup de tonnerre. » Par parenthèse, nous pourrions, nous, la commencer par un coup de blanc, et ce serait ma tournée. Jean ?… La nuit est humide et froide ; les soldats saisissent le fourrage des litières et en font des torches pour réchauffer leur dieu ; le front des troupes s’embrase…
Vidalie, dont le système moteur commençait à s’émanciper, essaya vainement de mettre le feu à une poignée de chalumeaux en paille consentie par le barman ; balança le tout par-dessus son épaule.
— Le matin, à quatre heures, Napoléon sort de sa tente. Les maréchaux sont à cheval entourés de leurs aides de camp. Un brouillard d’hiver court au loin sur les collines de Moravie. La peau frissonnante des tambours se couvre de rosée. Brusquement, le soleil paraît, orange, rouge, sanglant, énorme ! Soleil d’Austerlitz, dont nous percevons encore par ricochet, un siècle et demi plus tard, la menue monnaie sur les toits pentus du Louvre, qui nous font face. L’Empereur donne le signal… et aussitôt, tapine que je tapine, d’une marche leste et décidée, les divisions Vandamme et Saint-Hilaire enlèvent en moins d’une heure le plateau de Pratzen. Mieux : le prince Koutousov, qui commande en chef chez les Russes, a la joue transpercée (j’espère que je ne blesse personne ?). Dès lors, les positions sont partout emportées et les ennemis jetés hors de leurs lignes… La victoire étant assurée sur la gauche, peu après midi, Napoléon se porte en personne sur la droite avec la Garde et les grenadiers d’Oudinot, sensiblement à la hauteur de ces cure-dents. Les Russes et les Autrichiens, pris à revers, se précipitent vers les cloaques gelés dont l’Empereur a eu le génie de laisser l’accès libre… La glace ne peut résister au poids des hommes, des chevaux, des canons, qui s’y engouffrent. Napoléon n’a plus qu’à faire tirer à boulets sur la surface des étangs pour consommer le naufrage de l’adversaire.
Albert se laissa tomber dans un fauteuil, vida son verre.
— Ainsi va le monde, mes amis : une moitié bouleverse l’autre. Cependant, je regardais ce spectacle avec une sorte de curiosité détachée, de même qu’on contemple une horreur sublime. Mais mon cœur se gonfle encore quand je me redis la proclamation que l’Empereur nous adressa sur-le-champ, celle qui se termine par « … Il vous suffira de dire : j’étais à Austerlitz pour que l’on vous réponde : voilà un brave ». Et j’ai l’impression qu’il me tire l’oreille comme il fit ce soir-là.
Il se dressa tout raide, impassible et lointain au milieu de l’exaltation générale.
— Vous ! s’exclama Olaf, doutant de sa méthode Assimil, vous à Austerlitz ?
Albert n’attendait que cela ; il hocha du chef avec émotion.
— J’y ai même tiré le canon, dit-il en changeant d’intonation, ce qui me valut la réputation de tambour le plus bruyant de la 3 e division du général Legrand, à laquelle j’appartenais. C’était vers le milieu de l’action. Depuis l’aube, mon régiment se contentait de tenir sa position et nous nous morfondions, l’arme au pied (sans quoi, comme je me connais, je ne serais peut-être pas là à vous dégoiser mon histoire). Mais j’avais le sang vif et le goût d’aller voir ça de plus près. J’étais occupé à écrire une lettre sur ma caisse claire, à l’adresse de ma promise, quand j’aperçus un voltigeur léger du Bourbonnais, ancien régiment de Bourbon-infanterie, et un caporal-major au Voltaire-étranger, qui venaient aux provisions : (désignant Monsieur Jadis et Silvagni) c’étaient ces deux-là, que je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer sur un champ de bataille. Sitôt que j’eus vu leurs numéros d’uniformes, je leur demandai s’ils avaient entendu parler d’un nommé Chandeleur l’Ardent. « Oui, me répondirent-ils, nous appartenons au même corps d’armée où il est canonnier. – Ah ! je suis bien aise, répondis-je, est-il par ici ? C’est un mien cousin et je ne l’ai pas revu depuis l’Alsace, au camp de Lipp. – Eh bien, il est là-bas dans une tranchée qui joue de la flûte à gros bec, firent mes deux lascars, on aperçoit sa batterie d’ici ; venez avec nous, vous le verrez. » J’acceptai sans hésiter, après avoir fait remplir ma gourde de schnaps par une cantinière nommée Régine.
— Régine, fit Sonja rêveusement, Régine…
Mais Olaf lui intima d’avoir à écouter la suite.
— Tout en avançant, reprit Vidalie, je voyais déjà des boulets courir et sauter dans les environs et quelques chevaux tués par-ci, par-là. Mes nouveaux amis ne semblaient pas y attacher d’importance et nous arrivâmes sans encombre à la batterie, qui se composait de deux pièces de 12 et d’un obusier. Je cherchai le cousin Chandeleur et le reconnus bientôt au milieu d’autres canonniers. Ce fut une grande joie de nous revoir et, aussitôt, ma gourde fit la ronde avec tous ces vieux brise-murailles. Dans ce moment, un canon d’en face nous envoya de la visite et je me retrouvai la bouche pleine de terre. La fureur me prit ; je m’emparai d’une mèche et la portai à l’obusier. « Laissez-moi, au moins, dis-je, rendre la monnaie à cette pièce. » C’était un calembour, il ne déplut pas à l’entourage. « Qu’on lui décoiffe un obus, dit Chandeleur. Va et ne tremble pas ! Le petit tambour va leur battre la décharge. » La précision du coup, qui creusa une entaille dans les rangs des kaiserlites, escamota la plaisanterie de mon cousin et la gourde reprit du service en mon honneur…
Albert s’interrompit pour trinquer dans un silence que nul ne songea à troubler. Dehors, les péniches haletantes semblaient ralentir sous les fenêtres pour entendre la suite. Monsieur Jadis ne frissonnait plus en pensant à Odile : elle comprendrait tout, quand il lui raconterait.
— Cette jolie fête de feu et de sang, enchaîna Vidalie, fut hélas ! compromise par un fâcheux intermède. À quelque distance de la batterie, nous aperçûmes un soldat en lambeaux qui s’avançait vers nous. Il s’écroula. C’était le vaillant général Valhubert ; il avait la cuisse fracassée. Chandeleur, mes gais compagnons et moi, les larmes aux yeux, nous nous offrîmes à l’emporter sous la mitraille. « Halte ! s’écria-t-il, restez à votre poste. Laissez-moi mourir seul. Il ne faut pas, pour sauver un homme, en perdre quatre. » À cette allégation digne de l’Antique, je rétorquai que mon poste était malheureusement au niveau de la réserve et qu’en somme, nous allions dans la même direction. « Alors, c’est différent », trouva la force d’articuler ce grand soldat avant de s’évanouir. C’est ainsi que je me retrouvai à nouveau derrière nos troupes avec un général sur les bras, n’ayant dû qu’à mon initiative intrépide de jouer deux fois mon rôle dans ce fameux engagement… Par la suite, mon cousin Chandeleur eut trois doigts arrachés par coup de feu militaire. Si vous ne me croyez pas, je vous les montrerai à l’occasion. Nous les avons conservés dans le formol ; ils sont au musée de Fontenay-aux-Roses… Jean, sers-nous à boire !
Les Norvégiens se regardaient, abasourdis, rieurs, ravis.
— Voilà des braves, plaisanta Sonja, l’œil brillant.
— Et nous, pauvres, que faisions-nous dans tout cela ? soupira Olaf en entrant dans le jeu.
Vidalie se concentra sous ses sourcils et répondit avec conviction :
— Vous serviez sous les ordres du colonel Boubal au 4e bataillon de la Baltique et vous avez enlevé à l’arme blanche le moulin à poivre qui se dresse là-bas. Dès lors, c’en était terminé de la fiole de ketchup, à laquelle votre étendard demeurera attaché…
— Fieùldeketchöpf, répéta Olaf pour s’en pénétrer, 2 décembre 18o5.
— Autrement dit : la butte de Neukirde. Oui, vous y étiez. Et c’est pourquoi notre peuple vous revoit toujours avec joie. Après Waterloo, l’Empereur, que j’ai eu la fortune d’approcher, répétait souvent : « Ah ! si j’avais eu mes bons Norvégiens d’Austerlitz avec moi… »
Loin de faire fuir la clientèle, le délire verbal d’Albert avait assemblé un cercle autour de nous ; l’hôtesse passait une tête amusée par la trappe du monte-charge. Silvagni et moi tenions un rôle prépondérant d’aides de camp de la mémoire. Mon sage après-midi, promis à la convalescence, avait explosé et dérivait avec une allégresse soumise. La pensée que si je ne me ressaisissais pas, Odile ne me le pardonnerait jamais me donnait le vertige. Mais je ne regardais pas si loin. Pour l’instant, elle devait boucler ses valises en musique, j’avais bien quatre ou cinq concertos devant moi. Tendre Odile, jusqu’à l’heure d’aller la chercher je serais son chat. Ensuite, implacable Odile…
— Please gentlemen, fit un vieillard flamboyant. Auriez-vous l’obligeance de m’apprendre comment j’ai, moi-même, employé cette journée du 2 décembre ? Et il assena une formidable tape sur les omoplates d’Albert.
— Quel était votre dépôt ? demandai-je sévèrement.
— Sydney, Calcutta, Toul, répondit l’autre sans se démonter.
— Ah ! Ah ! dit Albert, les volontaires australiens du brigadier Mac-Elhone, vous leur en avez fait voir de drôles aux Autrichiens de Mack tout court. Dix fois repoussés, dix fois sur l’ennemi, comme un boomerang. Vous marchiez… Jean, au fait, quelles sont tes origines ?
— Picardie, monsieur Vidalie.
— C’est ça, vous marchiez avec les Picards, en flanc-garde des Bretons de Le Mée. Aussi allez-vous boire une chopine avec nous.
Suivirent, à un rythme de bureau de placement, un conseiller d’ambassade japonais qui sollicitait l’honneur d’avoir représenté à Austerlitz le Soleil levant en chair et en os, deux Ardéchois de passage, barbus comme des sapeurs, immédiatement versés aux pontonniers du général Éblé, un éphèbe monégasque qui désirait en être à n’importe quel prix et un chauffeur de taxi qui ne put faire autrement, car il était corse. Au vu d’une rapide estimation, Albert distribuait glorieusement les emplois, en créait au besoin. L’inflation gonflait le champ de bataille.
C’est alors qu’au travers de la porte vitrée donnant sur le hall, Dieulefils apparut, porté par deux croque-morts sur une sorte de brancard, dans l’attitude inerte et anguleuse d’un gisant.
— Mille tonnerres ! jura Vidalie, les kaiserlites l’ont eu. C’est le coup de Valhubert qui recommence. Ah ! l’Histoire…
Tandis qu’il manœuvrait afin d’aiguiller vers le bar les employés des Pompes Funèbres et leur fardeau : « Bats au champ d’honneur, me souffla-t-il, ne ménage pas ta peine ; et toi, Cesare, du clairon… »
Ainsi fîmes-nous, selon nos moyens naturels. L’assistance s’écarta ; on dégagea la banquette de cuir pour y allonger Dieulefils. Albert mit un genou en terre, inclina son front sur la dépouille de l’ami, qui ronflait. L’hôtesse, surgie en trombe, commençait à reprendre son sang-froid :
— Que faut-il faire ? C’est un tel choc au cœur. Dieu sait si j’en ai vu beaucoup partir dans cet équipage mais c’est la première fois que j’en vois un arriver.
— Ce sera la chaleur, dit l’un des croque-morts en ôtant sa casquette, ou tout simplement l’émotion. Ça s’est produit au cimetière Montparnasse. Sur le bord de la fosse, ils étaient en train de faire des discours à n’en plus finir, si je peux m’exprimer ainsi. Soudain, je dis à mon collègue ici présent : « Tiens ! voilà autre chose. » Ce monsieur-là venait de basculer entre deux tombes. Mon collègue me répond : « Il doit être terrassé par la douleur. » Rien qu’à voir sa cravate de deuil, il était facile de deviner que le décès n’avait pas dû tomber loin. Mais le plus drôle, c’est que personne n’avait l’air de le connaître : après le coup de goupillon, tout le monde est reparti sans s’occuper de lui. Nous, on avait encore un peu de jardinage à faire dans le coin ; on l’a installé à l’ombre d’une croix, du mieux possible. Il faut ajouter qu’on l’avait déjà remarqué dans le cortège : il était remonté jusqu’à nous qui marchons par profession juste derrière le défunt. À ce moment, il n’avait pas l’air bouleversé. On sentait le gars pas fier, qui a envie de causer. « Vous voyez ces fenêtres, il disait, c’était l’atelier de Modigliano » ou bien, devant l’un des grands cafés du boulevard : « Pas dans celui-là, j’ai une ardoise. » Bref, on a pensé qu’on ne pouvait pas l’abandonner dans ce cimetière et j’ai cherché ses papiers dans ses poches pour voir à qui on avait affaire. Je n’ai rien trouvé que du courrier à cette adresse du quai Voltaire. Ma foi ! comme il fallait qu’on revienne à côté pour récupérer notre matériel, échafaudage, draperies, tout le bazar, j’ai dit à mon collègue : « Ça tombe bien, on va le raccompagner, ça fera toujours moins ballot que de s’en retourner à vide. » Et on l’a collé dans le fourgon.
— Maintenant, dit l’hôtesse, il faut le monter dans sa chambre.
— Pas avant d’avoir donné à ces braves gens la boisson de leur choix et rendu à notre compagnon l’hommage qu’il mérite.
Albert, au garde-à-vous avec Silvagni, quêta mon approbation et débuta :
— Dieuleflls Alexandre, Marie, Eugène, premier palefrenier du Dauphin à la petite écurie en 1773 ; cornette au Royal-Monceau cavalerie, en 1778 ; capitaine au Royal-Pereire en 1782 ; mestre de camp au Royal-Saint-Germain en 1787 ; fourrier rengagé en 1805…
— Fous la paix, coupa Dieuleflls en ressuscitant sur son séant par la vertu des effluves d’anis, d’amers et de bitters qui flottaient dans la pièce. Quand on fait du corbillard-stop, on a droit à un peu de considération. Je vous écoute depuis cinq minutes ; que signifie tout ce bruit autour de moi ? S’est-il passé quelque chose ?
— La bataille d’Austerlitz, dit Albert en s’efforçant de colmater son prestige.
— Arrête ton cinéma, fit Dieuleflls, tu sais que je hais tout ce qui touche à la guerre. D’où je viens, la terre est pleine…
Une perplexité chaleureuse s’affichait chez Sonja et Olaf, pour qui la journée débordait. Je nous imaginais, Odile et moi, dans un hôtel d’Oslo ou de Trondheim, succombant à l’ivresse des rencontres, entrant dans la ronde sans en comprendre les pas, la dansant quand même, rapprochés encore par notre innocence. Pourquoi pas ? L’étranger nous réussissait. Mais, ce soir, elle s’embarquait pour Toulouse où le Capitole accueillait la Scala de Milan, dont je ne parlais pas la langue.
— Ce n’est pas la morgue ici, décréta l’hôtesse, expliquez-nous un peu cette histoire de revenant.
— Je revenais tout simplement de chez le président de la République, commença Dieulefils sur le mode badin…
Vexé, mais beau joueur, Albert s’était exilé au second plan. L’autre en profita pour embrayer la vitesse pathétique :
— … Insatisfait comme toujours ; le cœur à éclater ; les ongles, les narines, envahis de terre glaise, comme un début d’inhumation. La Seine coulait du plomb entre vos œuvres vaines, vos romans-fleuves si bien nommés qu’ils finissent sur les quais, vos petits livres dans leurs cercueils. En approchant de l’hôtel, la panique me prit, le dégoût de me ranger moi aussi dans une boîte. Un pipe-line de Pernod ne m’aurait pas incité à rentrer dans ce bar. La vie s’arrêtait là… (Jean, s’il te plaît, deux doigts avec un peu de glace, le premier de cette main-là…) Elle s’arrêtait, à telle enseigne que le pavois du deuil montait à mon balcon. Une foule noire s’assemblait pour des obsèques : je ne doutais pas que ce fussent les miennes, celles de mes ambitions, de mon ciseau stérile ; je leur emboîtais le pas. Quelle apothéose pour un sculpteur que de se dissoudre dans la terre par une belle matinée ! Je progressais parmi les rangs, jaloux d’occuper dans le fourgon cette place qui était la mienne. Au cimetière, il me restait encore une étape à franchir : devant le trou béant, sublimé par les senteurs remuées de l’humus, je fermai les yeux et me laissai aller à l’état gazeux… Vous connaissez la suite.
Je m’aperçus qu’Albert avait disparu. Le portier l’avait vu se diriger, d’une démarche furieuse, vers Saint-Germain-des-Près. Pour occuper nos radieux Norvégiens, apparemment peu disposés à s’en tenir là, il ne me restait plus que Dieulefils, Jean le barman et Silvagni. Je ne voulus pas les perdre.
— J’ai un dîner, dis-je, je dois accompagner quelqu’un à la gare, mais on peut se retrouver après ?
« Cébalo » firent en chœur Olaf et Sonia. Dans l’euphorie, je me surpris pour la première fois à envisager d’impossibles accommodements avec Odile.
— À cinquante ans passés, les trains continuent à m’exciter, déclara Silvagni, qui réfléchissait de son côté.
Et il expliqua pourquoi.
Vers six heures, Maître Le Mée se posa, comme un oiseau sur un pont, pour un whisky en voltige : il attendait dans la soirée cinquante-deux Tahitiens en costumes (avec guitares) et une douzaine d’avocats en civil (avec fleur sur l’oreille). Surmené, il blagua :
— Quand on mène une vie de barreau de chaise, on ne devient jamais bâtonnier.
— Comment ça c’est passé aujourd’hui ?
— Perpétuité. Mais j’ai sauvé la tête. Pour ceux qui aiment, il paraît que c’est le meilleur.
Et il expliqua comment.
À sept heures et demie, alors que j’étais au bord de grandes résolutions, le barman sortit de la cabine téléphonique et annonça qu’Albert venait d’être emballé au commissariat de la rue de l’Abbaye : ma résolution était prise.
Juste un coup de fil à donner. La conversation fut sèche, ainsi qu’une panne : quelques ratés étranglés, puis le silence et le vide qui effraient.
— Amuse-toi bien, dit Odile à l’instant de raccrocher, mon train part à onze heures.
Je revins, bizarrement soulagé : « Alors, les anciens d’Austerlitz, on y va ! » Je constatai avec plaisir que Dieulefils n’était pas le dernier. Les Norvégiens nous firent escorte, persuadés que la fête continuait ; ce qui était un peu le cas.
L’incident s’était produit à la Discothèque, où Jean-Claude Merle nous accueillit en rigolant, sans prêter attention à Sonja qui était notre plus bel atout. Il nageait dans le bonheur et les débris de verre.
— Vous connaissez la dernière d’Albert ?
Depuis le matin, j’avais senti qu’une catastrophe – à notre mesure – se tramait quelque part. Mon anxiété venait d’être prise à contre-pied : ce n’était pas du côté d’Odile qu’habitait le danger, ce piège qui se referme sur une journée mal engagée pour en faire un cauchemar, c’était chez Albert, c’était donc chez moi.
— Quand il est entré, enchaîna Jean-Claude, il n’était pas au maximum de sa férocité, mais il fredonnait ses marches militaires, qui lui réussissent généralement moins bien que ses chansons de matelots : « On leur percera le flanc, ran-tan-plan… », si vous voyez ce que je veux dire. Il avait harponné ma préposée et la sommait de jouer les Batteries de l’Empire, disque admirable si on l’accompagne d’un Black-Velvet ou d’un Bloody-Mary et que nous ne passons qu’à cinq heures du matin pour mettre en déroute la gueule de bois. Je n’avais pas compris qu’Albert avançait beaucoup. Au troisième beaujolais, il s’est lancé dans un récit ébouriffant de la bataille d’Austerlitz (il faudra que je lui demande de me le refaire, une autre fois). J’avais ici, sans m’en douter, des Provençaux, des Basques, des Normands en haleine, il te les a mobilisés dans la fascination… C’était le charivari par les augustes, mais chacun, le plus sérieusement du monde, revendiquait un rôle dans la parade. Trop sérieusement même… car, à cette table, il y avait également nos copains sénégalais qui piaffaient d’impatience glorieuse et d’héroïsme contenu. Quand Albert a terminé la fameuse tirade : « Vous pourrez dire que vous étiez à Austerlitz et l’on vous répondra : voilà un brave ! », ils n’ont plus pu tenir ; ils ont délégué un porte-parole : « Et nous, où est-ce qu’on était ? » Vidalie l’a regardé en faisant la moue et lui a balancé tout crûment : « À la roulante. » L’autre a marqué un temps d’arrêt. Sous l’effet du dépit, j’ai cru d’abord qu’il allait éclater en sanglots ; puis il a insisté, de plus en plus provocant : « Répète, répète un peu qu’on était à la roulante, et peut-être même pas à Austerlitz, si ça se trouve ? » Le père Albert n’y est pas allé par quatre chemins : « C’est déjà bien beau, a-t-il dit, à l’époque, vous étiez encore en esclavage. » Il n’avait pas achevé, qu’ils lui sont tombés dessus. Mêlée générale… Sans qu’on ait pu intervenir, il s’est retrouvé dans la rue, une lame à la main, celle du gros couteau de paysan qui lui sert à tremper la soupe. Le malheur a voulu que les flics l’interpellent à ce moment-là ; se croyant toujours menacé, il s’est retourné contre eux. Résultat : l’Empereur est prisonnier ! (Comme il est dit dans Die Zwei Grenadieren d’Henri Heine.) Qu’est-ce que vous buvez ?
Au commissariat, les sergents de ville faisaient la sourde oreille aux chansons de Vidalie, entrecoupées d’imprécations outrageantes pour le seul uniforme qui ne l’intéressât pas. On l’apercevait dans la pénombre comme dans une stalle du musée Grévin : pâleur de cire marbrée d’ecchymoses dans l’évasement d’un col taché de sang ; veston lacéré ; bras et jambes épars le long du banc sur lequel il était vautré. À l’entrée de ses amis, il se dressa sur un coude :
— Mes fidèles compagnons, lança-t-il, restez à votre poste. Laissez-moi mourir seul. Il ne faut pas, pour sauver un homme, en perdre six !
— Monsieur Vidalie, dit Jean le barman dans un bel élan, il ne faut pas non plus rigoler les uns sans les autres ; nous ne repartirons pas sans vous.
— Où est-ce que vous vous croyez ? tonna le brigadier, foutez-moi le camp d’ici ; on ne visite pas… La petite dame et son mari : dehors ! Allez voir le Sacré-Cœur, la tour Eiffel, Notre-Dame, c’est pas ça qui manque… Les autres, je vais tout de même prendre leur identité ; il me semble qu’on les a déjà vus dans le quartier. À toi, grand-père ?…
Silvagni d’un mouvement précieux inscrivit dans son arcade sourcilière un monocle épais comme une ventouse et ouvrit le feu dans un style florentin :
— Je suis écrivain italien, mon cher. À ce titre, dont je m’enorgueillis sans vanité, je crois pouvoir me faire l’interprète de tous les artistes de la Péninsule en protestant d’une façon liminaire contre la détention abusive de l’éminent confrère, malheureusement ici présent. Je dis : deux fois malheureusement, si, si, car, derrière ces barreaux qui lui interdisent de protester, sa modestie va souffrir. Elle va souffrir en apprenant que, dès demain, de Bologne à Palerme, les dizaines de milliers de lecteurs qu’il a rassemblés à son insu vont se lever et s’indigner…
Maître Le Mée n’aurait pas fait mieux. Depuis quelques mois, la pétition et le manifeste étaient devenus une des formes les plus valables de l’expression. À la terrasse des cafés, au restaurant, dans les clubs de nuit, on vous les présentait en même temps que l’addition. Et là, au moins, il suffisait de signer. Monsieur Jadis entrevit l’ouverture ; il suggéra :
— On va commencer tout de suite, au Flore, par une pétition carabinée.
Devant cette menace terrifiante, le brigadier préféra ordonner à son planton de boucler la porte sur les intrus, pour les empêcher de sévir. Quelques injures subsidiaires de Dieuleflls, qui ne cacha pas aux gardiens de la paix ce que pensaient d’eux les Partisans du même nom, achevèrent de leur assurer une autorisation de séjour en règle. Ils furent conviés à rejoindre Vidalie dans sa cage.
Albert abusait de la situation. Il avait tendance à exagérer ses blessures (il nous dit plus tard qu’il envisageait de s’évader durant son transfert à l’hôpital – sic), se laissait cajoler dans les gémissements et ne cédait pas un pouce de son socle, nous contraignant à demeurer debout, dans l’attitude d’un quatuor vocal au chevet d’un piano à queue.
De la voix nous en donnions chaque fois que l’horloge de Saint-Germain-des-Prés coulait une goutte musicale dans le vasistas ouvert au-dessus de nos têtes, pour réclamer la libération, étayée par nos faux témoignages, de celui que les flics venaient de temps à autre flairer de l’autre côté de la grille en l’appelant le « forcené ». À la longue, il apparaissait qu’il n’était pas question de le relâcher sans qu’il eût été présenté au commissaire.
— Et quand va-t-on le voir, ce fameux personnage ?
— Pas avant qu’il ait pris son petit déjeuner.
Il nous restait plus de douze heures à attendre ; et, à Odile, moins de deux heures pour m’attendre. Pour moi seul, qui ne pouvais écarter la conviction qu’au même moment elle m’espérait encore pour fermer sa maison ou lui ouvrir la gare, le temps passait trop vite. Jusque dans cette cellule, elle m’empêchait de m’abandonner aux délices du sort commun sans scrupules ni regrets : je me déchirais à penser que, sur le damier sonore d’un quai où s’étire un rapide de nuit, j’allais la priver de la douceur pudique de murmurer : « Au revoir. » Elle me gâchait la tôle.
Avec cette liberté qu’autorise la cage, j’avais communiqué mes états d’âme à mes complices, nourris dans l’admiration et la crainte d’Odile.
— Qu’est-ce qu’elle va fabriquer à Toulouse ? grogna Dieulefils, après réflexion.
— Entendre Lanza Termopil, un baryton qui couvre le bruit de l’aspirateur, avec lequel elle entretient des relations mystiques. Seulement, si je n’arrive pas à temps pour la revoir ce soir, autant dire à ce monsieur « vous êtes ici chez vous », j’en ai peur. Ces Lovelace d’Opéra sont prompts comme l’éclair. Dans le bel canto, c’est le son qui précède le coup de foudre et voilà trois ans que le son est tombé sur la maison… C’est bête parce que je crois qu’on s’aime.
On ne faisait pas souvent de confidences à Dieulefils, il en fut touché. Les accents circonflexes dessinés sur sa figure battirent des ailes.
— Brigadier ! appela-t-il en allant aux barreaux, brigadier !
— C’est pour pisser ? demanda celui-ci.
— Non, c’est pour téléphoner au président de la République.
— Compris. Un gardien va vous accompagner. Vous trouverez du papier sur les lieux.
— Je ne plaisante pas ; je veux vraiment appeler l’Élysée, le secrétariat particulier si ça vous paraît trop gros, nom de Dieu !
Un rire indulgent secoua le corps de garde.
— C’est la vérité, insista Jean, il connaît tout le monde là-bas. Il y était encore tantôt. C’est moi qui l’ai conduit.
Dieulefils fouillait dans ses poches. Il en tira une lettre familièrement froissée, à en-tête de la Présidence de la République (le Président) :
— Et ça, qu’est-ce que c’est ? Vous pouvez lire, si vous savez ; j’en reçois des flopées : je les garde pour ma concierge ou pour payer mes verres chez les amateurs d’autographes.
Le brigadier saisit le billet à travers le grillage :
— Voyons un peu… Cher monsieur Dieulefils, je vous prie de m’excuser de vous avoir fait faux bond, la semaine dernière. J’ai prolongé mon week-end au Havre où je me sens davantage chez moi qu’à Vieille. Pourrions-nous remettre notre séance de travail au mardi 22…
Il tourna machinalement la tête vers la photographie dédicacée qui équilibrait sur le mur un buste de Marianne et compara les signatures.
— Diable, grommela-t-il, qu’est-ce que vous voulez lui dire au Président ?
— Qu’il sache que vous me retenez.
— Mais vous êtes libre, mon vieux, je vous l’ai déjà dit : « Décampez ! » ; avec vos petits copains, si ça vous chante… Pour le forcené, c’est différent : il est couché sur la main courante.
— L’ennuyeux avec nous, expliqua fermement Dieule-fils, c’est que nous ne faisons pas le détail : s’il est couché, relevez-le.
Monsieur Jadis avait tout juste un quart d’heure de battement, lorsqu’ils se trouvèrent au complet à la station de taxis. Pour le symbole, ils avaient proposé de l’accompagner et il n’avait pas voulu refuser, la tendresse dût-elle porter aux yeux d’Odile les reflets de la bamboche.
— À la gare, jeta-t-il. Sur deux roues.
— Laquelle gare ? demanda le chauffeur.
Monsieur Jadis se mordit les lèvres, tourné vers Vidalie :
— Dis-lui, c’est à toi de le dire.
— Surtout pas, protesta Vidalie, c’est à Cesare ; il est le plus âgé.
— Pour rien au monde, dit Silvagni.
— Qu’est-ce qui vous prend ? fit Jean. Pour Toulouse, c’est la gare d’Aus… Oh ! suis-je bête !
— Voilà, coupa Monsieur Jadis, au train de Toulouse, cour des départs, vous connaissez le chemin.
La voie 9 vibrait encore sous des lampadaires glacés. Ils se tenaient tous les cinq sur la berge, comme les doigts d’une main qui se serait refermée sur une poignée d’eau : ils avaient laissé le train s’écouler sous leurs yeux. Monsieur Jadis ne se résignait pas à gagner la sortie : jusqu’au bout de la nuit, Odile demeurerait soudée à Paris par ces rails entre lesquels une lanterne s’éloignait en sautant, ainsi qu’un ballon rouge échappé d’un enfant. Mais, sans doute, avait-elle déjà baissé avec application les stores de son compartiment sur une ville désespérée.
— Je trouve que nous avons l’air cocu et vacant des demi-solde, articula posément Silvagni.
— Un jour comme aujourd’hui, je me demande si cette vocation prématurée n’est pas effectivement la nôtre, déclara Monsieur Jadis. Voulez-vous me dire ce que nous foutons là. Sartre a raison : exister, c’est d’abord être de trop, absolument pas nécessaire, gratuit et absurde…
— Tu oublies que les écrivains sont des tambours, répondit Vidalie d’une voix sourde. À moi, camarades ! Formons les rangs ! Nous allons leur taper le « Rigodon des Surnuméraires ».
Ses joues tremblaient.
— Tu dormiras dans ma chambre, dit Monsieur Jadis. Il ne faut pas se
quitter.
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