Monsieur Jadis

Antoine Blondin · Chapitre 7 sur 8

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Monsieur Jadis

Chapitre VI

 

 

À une certaine époque, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle-même. Elle fit une consommation effarante de présidents du Conseil au mois ou à la journée.

C’était au temps où Félix Gaillard, qui a épousé la destinée trop tôt consumée des véritables enfants du siècle, dirigeait la politique du pays. Ce collégien transcendant et espiègle, élevé dans le sérail, cette tête à lunettes pétillantes, passée sans transition de la photo de la classe, où l’on siège au côté du professeur sous le fronton de la salle des fêtes, à la photo du ministère, où l’on ne s’éternise pas dans l’anonymat du deuxième rang de gauche à droite sur le perron de l’Élysée, était devenue la bête noire de Monsieur Jadis, son épouvantail et sa hantise. Elle l’empêchait littéralement de dormir. Voici en quoi :

Cet homme jeune, ambitieux et armé, la mère de Monsieur Jadis n’avait pas tardé à l’annexer au cérémonial, par lequel elle s’efforçait quotidiennement de relancer son fils dans la vie. Le seul nom l’enchantait déjà : « Félix, qui signifie heureux, et Gaillard, qui va de soi. Ah ! être l’heureuse mère d’un heureux gaillard… » Ainsi, chaque matin, à quelque heure que son fils fût rentré, elle s’était mis en tête par décret d’ouvrir ses rideaux aux aurores et, après avoir déposé à son chevet certains reconstituants du premier âge, de l’exhorter par ces paroles, frappées à la romaine : « Tu dors encore ! Et le chef du Gouvernement n’a que deux ans de plus que toi… »

À la longue, c’est accablant.

 

Durant cette période, j’occupais à demeure ma chambre de jeune homme ; elle devenait lentement, insidieusement, une chambre de vieil homme. Odile avait divorcé, lentement, insidieusement elle aussi, sans heurt, ni arrachement ; par là, sans passion. Nous étions au moment où chacun reprend souffle. Les grands desseins n’étaient pas exclus mais différés. Dans le giron maternel, je me tenais à l’écart des fatalités.

Presque dix ans après avoir quitté le foyer que j’avais fondé, je n’avais toujours pas déballé mes cantines, dont les étiquettes (et le pêle-mêle) racontaient des campagnes sentimentales mitigées. J’avais refusé qu’on m’installât une table de travail ; mes vêtements épars sur des sièges branlants confirmaient un sentiment du provisoire, que je me flattais d’ériger en discipline, craignant que mon île d’Elbe ne devînt Sainte-Hélène pour de bon.

Mais les fascinations de la toile de Jouy, qui tendait les murs, refermaient sur moi les pièges de l’enfance. Je me reprenais à habiter comme autrefois ces bergeries et ces chinoiseries, à me fondre en elles ; je leur ajoutais le motif incongru d’un scribe allongé, qu’une glace ternie répétait. De longues heures durant, je faisais tapisserie et, m’imprégnant des soleils fanés, je finissais moi aussi par passer de couleurs.

La vieillesse, qui transforme en performances les moindres actes de l’existence, n’était pas mal vue à la maison, où l’on avait l’esprit sportif. C’est pourquoi ma mère s’inquiétait : « Tu deviens trop vieux, disait-elle, pour continuer à ne rien faire. » Elle sous-entendait que je n’étais plus en mesure de vivre de mes charmes.

— Ça n’est pas comme ça que tu vas conquérir Odile. As-tu seulement un trousseau ?… Si tu ne peux pas arriver à faire ta littérature, je vais être obligée de prendre mon accordéon et d’aller jouer à la terrasse des cafés. D’ailleurs, il serait temps que cet instrument nous rapporte de l’argent.

(Ce fils aussi, peut-être ?)

Plus tard, après que Félix Gaillard eut été remplacé par le général de Gaulle, qu’elle ne pouvait raisonnablement me citer en exemple, elle lui substitua les Beatles, autre réussite prématurée qu’elle chérissait, dans le propos de me stimuler. Peu avant sa mort, elle me réveillait, cette fois, au son d’un de leurs disques, dont elle envisageait subsidiairement de faire son chant funèbre. Mais je ne l’ai su qu’après.

 

Ce soir-là, au sortir du Vélodrome d’Hiver où il avait écrit un petit article pour le journal L’Équipe, Monsieur Jadis rentrait chez lui par le chemin qui lui convenait le mieux : celui des écoliers. Dans sa tête, passait encore la farandole des coureurs cyclistes et celle des mots qu’il lui avait fallu pour la traduire. Penché sur son pupitre derrière la ligne d’arrivée, revoyant le jeune garçon perdu dans l’obscurité mouchetée des cintres où il s’était épanoui naguère parmi les clameurs et les fumées, il avait apprécié que sa trajectoire l’eût conduit au-delà de cette ligne, tangible sur l’érable blond, qui faisait de lui aussi un homme arrivé. Il n’en avait pas moins remis sa copie. Dans un parallèle entre Anquetil et Bobet, répondant à celui entre Corneille et Racine, elle opposait le champion tel qu’il est au champion tel qu’il devrait être, sujet classique. Pourquoi prétendait-on que la compétition le laissait indifférent ? Il aimait celle à laquelle on se livre en culottes courtes dans des paysages de récréation, dont la fréquentation vous entretient jusqu’à un âge avancé en état d’amitié et de jeunesse du côté de la buvette. Et bientôt ce serait la migration saisonnière des épreuves en plein air.

Ayant emprunté le boulevard Saint-Germain incurvé dans un sommeil hautain, Monsieur Jadis longeait maintenant la façade interminable du ministère des Travaux publics, antichambre de toutes les voracités gouvernementales en raison de l’étendue des attributions qu’il couvrait. À voir ces fenêtres monotones, certaines derrière des barreaux, il se rappela avec soulagement le temps où ses parents postulaient pour lui des ambitions de rédacteur, puis de sous-chef de bureau. Sa vocation d’artiste ? Eh bien ! il n’aurait qu’à faire comme Paul Valéry s’il était poète, comme Georges Courteline s’il était dramaturge, comme Pierre Benoit s’il était romancier. Cette nuit-là, provoqué par cette grande bâtisse besogneuse et hermétique, il fit autre chose : il tira un cordon de sonnette, le premier de sa carrière.

Ce cordon de sonnette, infime dans le granit du porche, ne demandait rien à personne. Il avait pour lui de luire doucement, sous le nom de pied-de-biche, entre deux guérites désertes.

Dans le vantail de la porte monumentale, une petite entrée inattendue se découpa, charnières battantes.

Monsieur Jadis, surpris les jambes à son cou, ne résista pas à la tentation de revenir sur ses pas pour passer une tête. Le joli spectacle qui s’offrit à ses yeux possédait la séduction du mirage ministériel : une cour pavée à gros grains, deux lanternes plantées comme des banderilles de part et d’autre d’une marquise, quelques marches à gravir au clair de lune pour accéder à un palais plein de reflets et de miroitements. Aucune présence sur cette planète, nul émoi.

La décision qu’il prit de refermer la porte derrière soi n’avait d’autre contenu que de donner une couleur féerique à une gaudriole passagère. Mais il y avait certainement, dans l’injonction qui l’incitait à traverser en se jouant cet espace administratif et majestueux, une dimension qui avait la saveur d’une revanche. Le Petit Chose s’aventurait chez le Grand Meaulnes.

 

À partir de ce moment, il me sembla que tout procédait par miracle. Je n’étais pas mon maître quand je manœuvrai la poignée dorée qui commandait la porte-fenêtre au milieu de l’édifice, où l’ascension de l’escalier de pierre trouvait son couronnement. Elle n’était pas fermée à clef ; elle s’ouvrit dans la pénombre sur une longue salle au parquet brillant, pareille à la galerie des Glaces. En face, une autre rangée de portes vitrées, assaillies de rayons, dessinait sur le sol les cases de clarté d’une marelle irrésistible. Je les franchis sans hésitation et me retrouvai sur une terrasse moussue, au-dessus d’un jardin intérieur. Un conciliabule de branchages s’entremêlait sur une petite pièce d’eau. Très loin, de l’autre côté des toits, des accès de circulation faisaient trembler l’air. Envahi par des vapeurs romantiques, je m’installai à califourchon sur la balustrade. Il ne me manquait qu’une jeune fille. Je m’absorbais dans un présent silencieux. La manière dont j’allais ressortir de ce château ressuscité par mes soins ne me préoccupait pas.

Un peu plus tard, rentrant dans la galerie, je fis donner les lustres, par cinq commutateurs. L’illumination de cette perspective coupée de tables en marqueterie, de banquettes de velours, de fauteuils en quinconces très ornés, me donna une première idée des proportions de mon acte. Mais était-ce bien un acte ? En somme, je n’avais fait que répondre aux invitations conjuguées de ma mère, de Félix Gaillard et des circonstances.

À une extrémité, une mince plaque de marbre noir encastrée dans la pâtisserie d’un linteau indiquait Cabinet du Ministre. Je tournai un nouveau bouton, avec moins d’innocence toutefois. Il commençait à entrer de l’attentat dans ma démarche. Sans effort, je me retrouvai dans une pièce dépouillée, meublée d’une table ovale autour de laquelle une dizaine de buvards étaient répartis avec austérité. Là, d’ici à quelques heures, allait se tenir un conseil matinal dans la familiarité des plus proches collaborateurs. (On se lève sans que sa mère ait à intervenir ; on fait un peu de gymnastique ; les toasts vous sautent tout rôtis dans la bouche ; on embrasse la femme et les enfants qu’on accompagnera dimanche à la piscine ; une voiture munie d’un coupe-file vous emporte au bureau ; déjà on fourmille de suggestions ; on n’arrive pas les mains vides ; on a le dossier dans la tête ; et l’on déborde sur ce tapis vert du trop-plein d’allégresse aride d’un jeune prodige de la technocratie.) Je hâtai ma promotion en me dirigeant d’emblée vers un battant matelassé, qui portait, sur un bandeau d’émail, l’inscription Bureau de M. le Ministre.

Sur ma lancée, un instinct infaillible me conduisit aussitôt à faire dégouliner la lumière des torchères et des lampes à pampilles sur les trésors du Mobilier national. Je ne doutais pas que les tapis fussent d’Aubusson, les tapisseries des Gobelins, les vases de Sèvres, mais tout mon regard fut d’abord appelé sur le vaste plateau de la table, patiné par des générations de grands-commis, où s’étalait dans un isolement prépondérant un sous-main en maroquin fauve, que tout désignait comme le fameux portefeuille ministériel.

Sans plus attendre, je m’assis dans le fauteuil de Turgot, ou de Necker, ou de Calonne, ou de Pinay, et plantai mes coudes sur cette peau de chèvre bizarrement convoitée. J’étais sans m’en rendre compte en train de faire mon lit en portefeuille car, au cœur de la fête solitaire que je me donnais, une lassitude subite me guettait, ainsi qu’au terme d’un parcours trop rude. Découragé à l’idée de rechercher une issue en sens inverse, j’acceptais d’avoir atteint, derrière ce bureau, un point de non-retour. Encore fallait-il établir ma position. J’allumai une cigarette pour déposer quelques intentions sur des objets immédiats : ce briquet à socle comme un trophée de golf, ce cendrier de cristal inviolé. Mais le véritable acte de présence, le parfait signe de vie, c’est au téléphone que j’allais le produire. Il me sembla que je devais dédier cet appel à ma mère.

Sur une planchette fonctionnelle était posé un buisson d’appareils, assorti d’un bloc hérissé de fiches et de voyants multicolores. J’entrepris de les manœuvrer un peu à la légère sans parvenir à obtenir une ligne. C’est alors que le sommeil me prit, la joue contre le portefeuille, que je devais avoir l’air de serrer dans mes bras. Autour de moi, des boiseries craquaient à la bonne franquette. Au-dessus de la cheminée, une pendule gonflée de minutes historiques sonna trois heures.

Monsieur Jadis sut qu’il avait dormi à l’engourdissement provoqué par la position absurde où il se retrouva. Aux carreaux, la nuit n’était pas plus pâle et la question ne se serait pas posée déjà de savoir comment on allait laver tout cela, si des coups discrets mais insistants n’avaient été frappés à la porte.

— Entrez, dit Monsieur Jadis, presque malgré lui.

C’étaient deux agents nocturnes, du type « hirondelles » à casquette plate, pincés des pieds à la tête par des agrafes de bicyclistes et une réprobation étonnée. L’un d’eux, plus particulièrement surpris, achevait de boutonner sa veste d’uniforme.

— C’est vous qui avez appelé ? demanda-t-il.

— Non.

— C’est peut-être la ronde des pompiers. Sont-ils passés ?

— En tout cas, je ne les ai pas vus, dit Monsieur Jadis en formant un sourire.

— Mais qu’est-ce que vous faites là ?

— Je n’en sais rien.

— Vous travaillez dans la maison ?

— Pas du tout.

— Ne bouge pas !

L’autre, plus vif, avait mis le pistolet à la main et contournait le bureau.

— T’as du métal, sur toi ?

— Non, répondit Monsieur Jadis, à tout hasard.

On lui vida ses poches. « Eh bien ! Nous sommes frais », marmonnaient les gardiens.

— Enfin, nous le tenons ; c’est quelque chose. Va chercher du monde.

Celui qui demeura s’assit sur un quart de fesse au bord du fauteuil réservé aux audiences, embarrassé comme un quémandeur, mais il se refusa à toute conversation. Monsieur Jadis, corps du délit personnifié auquel il ne fallait pas toucher, se réinstalla sur le siège du ministre, sans que l’autre songeât à protester. Au loin, on entendit la sirène d’un panier à salade, ce chant du malheur diffus, qui envahissait de plus en plus le panorama sonore de Paris, et dont on se demandait : « Quel désarroi souligne-t-il ? Quel itinéraire s’ouvre ici ? » Le vis-à-vis de Monsieur Jadis parut soulagé.

Le portail de la cour d’honneur s’entrebâilla sur le fourgon, qui manœuvra pour se ranger à reculons au pied du perron. Des agents casqués en descendirent au pas de charge, envahissant le bureau du ministre avec un zèle entraînant. On empoigna Monsieur Jadis. Sous la verrière, une sorte de temps d’arrêt lui consentit le loisir d’une bouffée de gloire ; il se vit, l’espace d’un éclair, sur une photographie, entouré de collègues qui lui donneraient la main d’une autre façon. Puis le décor bascula, comme aux yeux du guillotiné qu’on pousse sur la planche, et il se retrouva à plat ventre entre les bancs du car. Pour un peu, il se serait senti la victime éminente d’un coup d’État.

Le parcours fut bref ; Monsieur Jadis le connaissait par cœur. Au Bar-Bac, on devait entendre la sirène et, peut-être, s’interroger.

Bien que j’y fusse déjà allé, je ne reconnus personne dans ce commissariat que je venais de tirer de l’engourdissement. On m’y reçut avec curiosité ; il me sembla qu’un certain respect entourait l’ampleur de mon cas. Un gradé m’attendait sous la lampe. Il me parla comme à une grande personne, un personnage certainement. J’avais entendu dire qu’il s’établissait une manière d’estime réciproque entre les policiers et les grands criminels. Pour celui-ci je représentais une bonne prise et de sérieux ennuis. Il prit sur lui de réveiller le commissaire à son domicile :

— Nous avons là un individu que nous venons de capturer dans le bureau de Monsieur le ministre des Travaux publics… je dis bien : dans son fauteuil… Rien n’a été forcé… Il prétend qu’il s’est endormi… Ses papiers ? Ils sont peut-être maquillés, parce qu’il a aussi une carte d’entrée pour le Vél’ d’Hiv’ au nom de Jacques Goddet. Or, ça n’est pas lui : Jacques Goddet, on le connaît bien…

J’imaginais le commissaire sous l’abat-jour, tapotant nerveusement une cigarette comme dans les feuilletons ; son épouse excédée par ce fichu métier ; le prompt vertige d’une décision à prendre, là-bas, dans la tiédeur d’une intimité bourgeoise. C’était intéressant. Le bruit de mon nom, retentissant dans la bouche de ce brigadier, me rappela sur terre. Il fut suivi d’un silence palpable, puis :

— Ah ! ça oui, monsieur le Commissaire, apparemment oui…

Il appuya un regard dans ma direction :

— Bien, monsieur le Commissaire, c’est entendu… Excusez-moi, monsieur le Commissaire.

À ma grande surprise, ils ne me mirent pas au cachot, où j’avais voisiné si agréablement l’année précédente avec Popo, ni même dans la cage. Ils m’indiquèrent une place où m’accouder sur une de leurs longues tables. Maintenant, je comprenais mal ce qui s’était passé et n’envisageais pas ce qui allait advenir. C’était une nuit tranquille. Je retrouvais les floralies des journaux aux feuilles rose et vert pastel, pleins de dessins et d’histoires comiques. À un moment, entre deux bohémiens du New-York Herald, un vendeur se présenta avec L’Équipe, encore imprégné du faubourg Montmartre. Ma chronique devait se trouver en page quatre. Effectivement, l’un des agents, après être allé la montrer au brigadier, revint vers moi, avec une moue peu convaincue :

— C’est vous qui avez écrit ça ?

— Il y a quelques heures. C’est un papier qui pourrait me servir de papier d’identité.

Je l’avais suffisamment en mémoire pour en déclamer des fragments d’un banc à l’autre. Ce récital assez grotesque eut du moins le mérite de dresser les partisans d’Anquetil contre ceux de Bobet. J’eus la paix.

À l’aube, le commissariat se secoua pour des manigances domestiques. On me proposa du café et, chose curieuse, je fus convié à l’arroser d’une dose de rhum qu’on fit basculer d’une bouteille, emmanchée d’un goulot-verseur. C’était bien organisé dans le genre popote ; on ne pouvait pas se quitter comme ça. Un agent, qui sortait, me proposa de me rapporter des cigarettes, précisant qu’elles seraient portées sur mon compte au même titre que le transport en car et le café arrosé. Était-ce déjà le régime de la prison ? Dans l’ignorance, je choisis les plus longues et les plus grosses qu’il pût trouver. Une lime et une échelle de corde n’auraient pas fait mal, non plus.

Vers sept heures, un chambardement et beaucoup de courants d’air marquèrent la relève. Mes compagnons de la nuit plièrent bagage, relayés par des arrivants tout frais, sinon joyeux, exemplaires de ceux qu’on voit couramment sauter dans les autobus en marche, un ciré sur le bras, s’efforçant de dissimuler leur casque comme un melon dans un sac en papier du supermarché.

Je devais faire l’objet de consignes chuchotées à voix basse, quand l’un des nouveaux venus, tout jeune et qui sentait le lait, la lavande, le baiser des enfants, m’arracha de mon banc, comme qui se fait la main. Le malheureux avait dû commettre là un sacrilège, car je vis bien que les autres le tançaient, hors de ma portée. Il m’inquiétait un peu d’être devenu un personnage intouchable ; en même temps, cet incident me procura un soulagement. Je demandai, par ironie, à être enfermé dans la cage pour que ma protection fût assurée. Mes paroles ne recueillirent qu’indifférence et mépris. Là aussi, les créatures du jour et celles de la nuit ne parlaient pas le même langage et leurs chemins se croisaient avec peine. Les choses étaient rentrées dans l’ordre.

Monsieur Jadis, dans la mesure du possible, essayait de savoir ce qu’on allait faire de lui. Les hommes du jour virent qu’ils tenaient là un moyen de brimade et s’enveloppèrent dans un secret épais. Derrière la vitre, il vit passer les collégiens, le facteur, les ménagères, les grosses têtes qui vont lire à la terrasse du Flore, puis les collégiens qui revenaient. Le soleil était plutôt gai dans la rue. Monsieur Jadis en retira l’impression d’un manque à gagner et se demanda pourquoi il ne se levait pas plus tôt, d’un pas mieux convaincu dans des journées certaines.

Aux approches de midi, attentivement accompagné, il fut enfin appelé à monter à l’étage administratif. Les gratte-papier, tapis derrière leurs comptoirs, levèrent à peine la tête et se replongèrent dans ces gros livres, tendus de toile noire, où depuis sa naissance, ses mérites et ses accidents de parcours se trouvaient dûment enregistrés et pesés. Combien de démarches futiles avait-il accomplies dans ce local, dont la liste des avoués de la Seine et le martyrologe des médecins légistes morts pour la France constituaient à peu près le seul ornement ? Monsieur Jadis ne perçut un changement qu’au mouvement digne et brusque par lequel une vieille Espagnole, venue renouveler un permis de séjour, détourna son regard : elle avait eu comme une hallucination de menottes, le voyant apparaître au détour de l’escalier, encadré par deux gardiens. Pour rassurer cette dame, il s’assit sur une chaise et alluma une cigarette. Ce qu’il redoutait le plus, sans trop savoir pourquoi, était qu’une jeune femme du quartier, jolie et sereine, survînt pour quelque formalité. Alors, son délit lui semblerait trop mince pour une aussi longue barbe et il prendrait en dégoût ce style, cette ligne de vie, qui aboutissait à ce genre de matinée à rebrousse-poil. Il n’était pas totalement dépravé.

Pour le fonctionnaire qui l’accueillit en levant les bras au ciel – mais pas en signe de joie – Monsieur Jadis faisait déjà figure de cheval de retour. Il était là du temps de Popo et l’on ne pouvait se défendre d’un peu de tristesse, ou de pitié, à la pensée qu’il se morfondait depuis des mois, dans le même costume, en compagnie du code qui changeait encore moins.

Après avoir tripoté des procès-verbaux, il demanda :

— Vous ignorez le nom de ce ministre, vous n’aviez donc aucun grief personnel qui justifiât cette violation de domicile (car c’en est une ; et nous attendons la plainte). Mais vous avez peut-être quelque chose contre les Travaux publics ?

— Au contraire. Mettons que j’aie voulu les connaître de plus près. Et puis, je suis un enfant du quai Voltaire et de la rue du Bac. Ces grands hôtels mystérieux sous leurs plumets de verdure, dont nous parlons dans le monde entier sans les voir jamais, il m’a semblé que j’avais un droit…

— Autrement dit : vous étiez ivre.

— Ce serait une assez bonne définition : être ivre, c’est avoir le droit. Et la réciproque est souvent vraie : le droit saoule.

Monsieur Jadis, soudain avide de s’expliquer, aurait voulu pouvoir évoquer le « complexe de Félix Gaillard » dont sa mère, pour un soir, lui avait insufflé la griserie. Passant sous silence le caprice du coup de sonnette, que cet adjoint manifestement pénétré de gravité adulte n’aurait pas admis, il se contenta de suggérer que l’établissement n’était peut-être pas aussi bien protégé qu’il eût fallu :

— Je serais le premier désolé que cette incursion dénuée d’objet réel causât le moindre tort à de pauvres gardiens qu’un excès d’innocence a pu prendre au dépourvu…

C’était viser juste. L’autre n’était pas d’accord, mais, l’esprit irrigué par l’inquiétude, entendait très bien Monsieur Jadis : cinq minutes plus tard, celui-ci était libre.

 

Quand on sort d’un commissariat, il n’est pas mauvais de mettre un peu d’air entre soi et ses souvenirs, de ne pas enchaîner la vie quotidienne sur les semelles de plomb que ce passage vous laisse. Le balcon de Roger Nimier à midi, carrefour des amitiés et des vents, foyer d’une activité aimable et rigoureuse, était une excellente « tour de contrôle » pour se poser dans l’existence ou s’arracher au sol. Il s’offrait au rez-de-chaussée, dans la maison d’édition où Roger travaillait. Il suffisait de frapper les trois coups au carreau : la rue devenait un théâtre.

Je ne tirai pas de mon exploit une vaine gloire, Roger m’ayant reproché de n’avoir pas poursuivi jusque dans le lit de ce ministre, et nous enchaînâmes sur les petits couchers de Versailles. Mais le cœur n’y était guère. En cette période, Roger présentait à son entourage des images trop rapides et diverses, qui laissaient pressentir en retrait une nature plus profonde, à la fois impérieuse et contenue par des bornes à soi-même imposées. Il était difficile de déplacer le jeu où il s’y refusait. Il n’accommodait plus ou s’accommodait mal, devenu malhabile de ses sentiments comme on est maladroit de ses mains. D’ailleurs pour lui, les sentiments n’étaient pas des outils mais des sources ; il fallait les capter comme elles venaient. Les siennes, alors, étaient un peu étouffées. Écrire un nouveau livre lui aurait été nécessaire. Sa pudeur ne l’encourageait pas.

Quand je rentrai au quai Voltaire, il était tard. Sur Montmartre, la mamelle blafarde du Sacré-Cœur appelait l’œil à l’horizon. J’avais une envie poignante de travailler. Ma mésaventure s’estompait. Ma mère me tendit un pli qu’un gendarme lui avait remis en mon absence ; c’était une intimation d’avoir à me rendre le plus tôt possible au commissariat.

— Je suis prête à prendre les choses où elles en sont, me dit ma mère, mais je voudrais savoir ce que tu as encore fait. Ils sont déjà venus, cette nuit, réveiller les concierges.

— Rassure-toi. Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais le fils de tes rêves. Ne m’en demande pas plus.

— Je ne t’en demande pas tant.

 

Quelques coups de téléphone aux amis apprirent à Monsieur Jadis que son affaire prenait du volume. Le ministère des Travaux publics avait, comme prévu, déposé une plainte, ou plutôt une sorte de récrimination à usage interne contre la Police, pour défaut de surveillance. Les compétences alertées conseillèrent vivement qu’il ne se dérobât pas mais qu’il s’entourât de certaines garanties pour n’être pas piégé dans ce vaudeville administratif, où son rôle s’était borné à ouvrir des portes ouvertes. À cette occasion, il put mesurer le gabarit léger de sa renommée. Mais à la tombée de la nuit, on avait touché en sa faveur le préfet de Police, compère éclairé qu’un cascadeur n’effarouchait pas.

Le lendemain matin, Monsieur Jadis fut reçu par le commissaire en personne, qui le fit asseoir, lui offrit une cigarette et se présenta avec des égards affectés :

— Lalanne, en l’occurrence la seule victime de cette histoire, et doublement puisque aussi bien vous m’avez tiré de mon lit l’autre soir. Alors dites-moi, cher monsieur, que vous n’avez pas la conscience tranquille pour avoir mobilisé des appuis si haut placés ?

— On sait comment on entre ici, on ne sait pas comment on en ressort.

— Ne prétendez pas qu’on vous a mal traité chez moi ! Quand mon brigadier m’a téléphoné dans la nuit, je n’ai même pas pris la peine de venir ; je lui ai posé une simple question, à laquelle il a répondu par l’affirmative. Vous vous rappelez ?…

— Peut-être.

— Cette question, je peux vous l’avouer, c’était : « Est-ce qu’il est saoul ? – Oui, a répondu le brigadier. – Donc, c’est lui, ai-je conclu, prenez-en soin sans forcer. » Car je vous connais, cher monsieur, vous êtes un de mes administrés de longue date et, pour étonnant que cela soit, il m’est arrivé de vous lire…

Monsieur Jadis accorda un surcroît de considération à ce lecteur des grandes profondeurs qu’il n’aurait jamais soupçonné de mordre au bout de sa ligne.

— De ce que je viens de vous dire, poursuivit le commissaire, n’allez pas inférer qu’il est utile d’avoir une réputation quelle qu’elle soit. Je suis là pour vous affirmer qu’il vaudrait mieux pour tout le monde qu’elle soit bonne…

Là-dessus, il se leva, fit le tour de la table :

— Maintenant, laissez-moi retirer mon écharpe, moralement s’entend, pour vous demander de ne pas ébruiter tout cela dans vos journaux…

 

Ai-je été si mal élevé ? C’était une sorte de tradition de la maison, une loi de compensation instaurée par des êtres fragiles, que de célébrer les avanies. Enfant, je fus parfois fêté quand je ramenais de mauvaises notes, pour me consoler de n’en pas avoir de bonnes (mon parrain, estimant le phénix comblé d’assez d’honneur, me donnait dix francs chaque fois que j’étais dernier) ou quand je m’évadais d’un collège, pour prévenir le désenchantement des lendemains. Ma mère ayant appris dans le journal du soir, sous la plume de la propre épouse du préfet de Police, que c’était moi « le Rat des ministères », elle improvisa aussitôt un banquet. La présence d’Odile, au haut bout de la table, lui donnait des allures de dîner de fiançailles. Il s’en fallait d’un rien, que ma mère, inconsciemment, essayait peut-être de provoquer. À un moment, elle tendit par-dessus la nappe sa main à la jeune femme et lui dit :

— Si c’était toujours comme ça, voyez comme ce serait bien. On ne s’en ferait pas : on saurait où il est…

Puis, se tournant vers moi :

— La prochaine fois, si seulement tu pouvais nous prévenir…

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