Monsieur Jadis
Chapitre III
Au début de l’été, sur un coup de tête, la mère de Monsieur Jadis était partie pour l’Italie où une ancienne élève des Maisons d’éducation de la Légion d’Honneur, mariée à un marquis, mettait en vain à sa disposition depuis un demi-siècle une villa sur le lac de Côme. L’objectif atteint et la gageure amicale accomplie, elle s’empressa de ménager son indépendance en prenant pension dans une auberge des environs, où son accordéon fut bien accueilli. Cette trat-toria intelligente n’était autre que la permanence du Parti Communiste local et sa Maison des Jeunes : elle prêta son concours à des fêtes colorées, fit danser les pêcheurs au son de l’Ave Maria de Gounod et contracta par distraction l’habitude de dire bonjour en levant le poing, celui qu’un chapelet cadenassait. Elle écrivit à Monsieur Jadis qu’elle se croyait sur la voie d’être canonisée à Moscou.
Cette bonne nouvelle, subtilement répercutée dans le Sud-Ouest en gage de réconciliation, avait enthousiasmé Odile sans la surprendre. Elle estima, une fois de plus, qu’on pouvait beaucoup pardonner au fils d’une telle mère et autorisa Monsieur Jadis à venir la rejoindre à Bordeaux, où l’incomparable Lanza Termopil poursuivait au Grand-Théâtre sa tonitruante carrière.
Il retrouva la jeune femme apaisée, détendue et, pour tout dire, gironde : elle avait pris trois kilos de musique, harmonieusement répartis. Le baryton, avec qui on soupa le soir même chez Dubern, s’avéra un convive charmant, ardent sur l’alose, et qui lui dit, le premier : « J’ai beaucoup entendu parler de vous. » Monsieur Jadis pensa que la jalousie était féconde quand elle se dissipait et proposa à Odile de l’emmener à Biarritz. À cette suggestion de la statue du Commandeur, modèle réduit, Don Juan se contenta de s’engloutir dans les entrailles d’un salmis de palombes et se le tint pour dit jusqu’à la fin du festin.
Dès la sortie de Bordeaux, la santé âcre qui ruisselle des pins se charge d’allégresse ; les fougères promettent au soleil ses plus beaux incendies ; la palombe ressuscitée enlève un vol plus lourd vers un ciel plus léger ; les ballons de rugby montent de toutes les clairières avec un claquement mat ; les landes scintillantes s’éternisent à pénétrer doucement dans la mer sur un tapis de sable fin. Alors les montagnes apparaissent au loin sous leur voilette mauve ; l’Océan déserté revient au rivage avec une fureur élémentaire ; les flèches de la cathédrale de Bayonne, jaillies d’un taillis de grues et de mâts de charge, vont bientôt dresser deux bras surpris par un improbable retour. Odile et Monsieur Jadis les guettèrent comme aux plus beaux jours.
Depuis qu’il leur arrivait de s’entendre, cette plongée vers les Pyrénées avait toujours été l’axe de leurs retrouvailles, la Côte Basque leur Terre promise. Au creux des hivers, ils en conservaient entre deux plis de l’âme une image tricolore, comme ses nappes ou son drapeau, sur lesquels s’écartèlent le vert des collines et des jupes, le blanc des murs et des chemises, le rouge des toits et des bérets. Dans ce panorama de velours, ils aimaient discerner des visages de fer, pleins de rigueur et de malice.
Les indigènes goguenards qui peuplent les deux versants des Pyrénées se sont vus traversés, au fil des âges, par des envahisseurs qui n’avaient pas dans l’esprit de faire le voyage pour rien : pèlerins de Compostelle sur la route du salut éternel ou réfugiés de l’Occupation sur celle du salut temporel, touristes de l’après-guerre en quête d’une gabardine. Odile et Monsieur Jadis aéraient simplement leurs orages.
Parvenus au point d’où l’on peut embrasser, d’un seul regard, l’Amérique au bout de l’eau, la France au flanc des vallées, l’Espagne au fond du ciel, ils se firent la surprise de brûler Biarritz d’un commun accord et de franchir la frontière. Endormis à Saint-Sébastien sous le regard oblique d’une escouade de séminaristes, ils se réveillèrent à Madrid sous une lumière verticale, celle du bloc opératoire ou du ring.
Ce fut le bonheur conjugal, particulièrement tolérable en échantillons. Ils vécurent l’existence multiple du voyageur qui peut choisir ses comparses « à la carte » et un décor selon humeur. Ainsi la saveur de chaque journée renouvelait-elle ce couple dont les états d’âme n’étaient plus nourris que de paysages et de rencontres.
Ils connurent le cloître interdit de l’Hospital Tavera où un vol de novices se pose sur Tolède pour picorer l’aurore, hirondelles promises à un destin de chauves-souris. Odile prenait la main de Monsieur Jadis et s’estimait heureuse.
À l’université d’Alcala, ils grimpèrent dans la chaire modeste d’où la Contre-Réforme tonna sur l’Occident, virent des dragons processionnaires faire escorte au Saint-Sacrement sous la longue muraille au fond de teint écaillé de la salle des Thèses, comme pour l’y fusiller. Monsieur Jadis prenait la main d’Odile et s’estimait fort.
Ils partagèrent des après-midi de nénuphars dans l’oasis d’Aranjuez, où des calèches dorment dans des patios en marbre ; le crépuscule acidulé sur les bruyères de l’Escurial, où flotte un parfum d’encens et de gangrène. Des prêtres détroqués, des picadors menteurs, des Américains délabrés, des pédérastes aux abois dans les bosquets du Retiro, des gitanes perspicaces s’imposèrent dans leur jeu. Projetés hors d’eux-mêmes, ils cessèrent de rêver séparément.
Depuis qu’il avait été emporté pour l’Allemagne dans un wagon à bestiaux, Monsieur Jadis passait difficilement les portes de la France sans une appréhension irraisonnée. Ignorant la plupart des mots, des mœurs, des monnaies, suspectant partout une police dont il n’avait pas le mode d’emploi, il circulait sur la pointe des pieds. Il savait dire : « Excusez-moi » en treize langues. Sa fantaisie s’en trouvait corsetée, réduite à quelques galipettes in petto, qui supportaient mal le transport. Durant leur séjour à Madrid, peut-être auraient-ils pu se conduire en personnages de Scott Fitzgerald venus faire exploser un cadre brossé par Hemingway. Ils n’eurent ni le sang ni l’argent de peindre cette ville en rouge ; ils essayèrent plutôt de la domestiquer. Ils ne visitaient plus : ils habitaient. Un jour, revenant à la maison du Greco, Odile se prit à dire : « Ce garçon m’inquiète, il n’ouvre jamais ses fenêtres, il ne respire pas. » Et elle les ouvrit.
Comme chaque fois qu’il était éloigné de Paris, Monsieur Jadis consommait énormément de journaux. (Il ne les aurait pas achetés ailleurs que chez une marchande de la Puerta del Sol, enceinte jusqu’aux yeux, qui vitupérait les Français. Odile ayant constaté qu’elle ne portait pas d’alliance, ils avaient imaginé que la malheureuse, fille-mère de mère en fille, descendait d’une marchande à la toilette engrossée au même endroit par un mameluk dans l’action du 2 mai 1808, et l’avaient associée au patrimoine, à son corps défendant.) Ces journaux, Monsieur Jadis allait tranquillement les lire au Prado, dans le salon ovale des Vélasquez, à l’étonnement des touristes allemands. Quand il levait une tête encombrée par les rumeurs contemporaines, son œil se posait sur l’Aesope, les Borrachos ou la Reddition de Breda, chefs-d’œuvre apprivoisés qui s’accordaient à lui donner le sentiment de retourner la situation : ce n’était pas lui qui venait à eux, mais eux qu’il rencontrait chez lui. De son côté, il entrait parfois les surprendre à l’improviste, aux heures sans apprêts. Ainsi d’Odile qui se rendait maintenant dans les églises sans mantille, en voisine. Entre l’Espagne et Monsieur Jadis, il n’y eut bientôt plus de manières.
Cependant, je commençais à ressentir un malaise imprécis, comme une boule d’impatience qui se gonflait à la montée du soir. Au bout d’une semaine ou deux, il m’était apparu qu’il manquait une harmonique essentielle dans la partition du manège un peu trop convenu sur lequel nous tournions. Ces journées abondantes ne me laissaient pas l’impression de plénitude qu’elles semblaient offrir.
Nous nous levions à midi parmi les fruits de Chanaan, grappes opaques, pêches obèses, qui se mangent à poil (pour ne pas tacher) comme sur les tableaux des maîtres. Puis, à travers des ruelles grésillantes, nous tirions d’un musée à l’autre une bordée zigzaguante pour porter au Titien le salut de Goya, notre copain. Ensuite, nous faisions choix d’une terrasse torpide où laisser couler le xérès et le temps, loin des cireurs de bottes qui déplacent les lignes.
Passé deux heures, les poissons de la Méditerranée et les crustacés de l’Atlantique se rejoignaient dans notre assiette ; dehors, les avenues accablées se vidaient : nous prenions le café dans une nécropole. Échappant à la contagion du sommeil où s’abîmait la ville, nous roulions dans de petits trains cahoteux, imprégnés du parfum sauvage de l’huile, vers un village recroquevillé sur un trésor.
Au retour, nous retrouvions une cité tropicale en partance pour une aventure de lumières et de bruits. Les banques, les bijoutiers, les magasins de gabardines anglaises avaient rouvert leurs orifices, inondant les façades du ruissellement des enseignes, éclaboussant de reflets des trottoirs encore chauds. Nous nous agglutinions à une blanche limaille d’hommes et de femmes, aimantés par les guitares et le chant flamenco vers des faubourgs de verdure, où la fraîcheur de l’aube descendue de la Sierra venait brusquement nous saisir. Le portier de l’hôtel, chamarré à son habitude, nous récupérait sans surprise, ni réflexions. Dans le hall, des matrones emperlousées continuaient une partie de bridge ; à une table voisine, un Français de Casablanca annonçait : « Dix de der. » Je m’endormais insatisfait, sous les arpèges des premiers trolleys.
Un après-midi, sortant de la grande poste de Cibelès, devant laquelle un hareng saur dans l’uniforme de la guardia civil somnolait sous son bicorne en cuir bouillant, j’avais quitté les avenues et les places désertes pour m’enfoncer dans un labyrinthe de venelles odorantes comme des tripes. On n’entendait d’autres bruits que le gémissement des sommiers derrière les lamelles des stores ou la déglutition d’un égout paralysé par la sécheresse. Ce qui retint mon attention dans le claquement répété qui ébranla l’asphalte, c’est qu’il évoquait celui que fait entendre le bâton du serèno qui vient, la nuit, chanter les heures sous les fenêtres des bourgeois. Je guettai l’homme qui apparut au carrefour : son bâton était une canne blanche.
Il se dirigea à pas mesurés vers la Calle de San Geronimo où l’on percevait maintenant ce même cliquetis de bois, multiplié, entremêlé, jusqu’à composer un crépitement de castagnettes. Des rues adjacentes débouchaient des aveugles, les uns en chemises à jabots, d’autres en loques superbes, tous munis sur la poitrine d’une petite planchette où des billets de loterie se fanaient. Ils s’engouffraient dans une sorte de garage, béant et noir, où des outres énormes, plus sombres encore, laissaient couler sur la chaussée des filets de vin que la chaleur caillait. Sur leurs talons, je pénétrai dans cet antre dont rien n’interdisait l’accès, pas même le verrou d’un regard.
Dans la pénombre, je finis par distinguer un nabot assis derrière un cigare, qui manipulait des carnets à souches, assurait un va-et-vient effréné de pesetas, piquait du doigt les touches d’une machine à calculer en braille avec une autorité confondante, l’aveugle-chef sans doute. Les autres, après lui avoir restitué les billets invendus et empoché ceux du prochain tirage, s’attardaient aux outres dans l’obscurité la plus joyeuse. Je reconnus bientôt qu’il y avait dans cette liesse singulière, sur le seul îlot éveillé dans Madrid calcinée, l’accent du plaisir de contrebande qui m’était familier. Devinant un escabeau, je m’assis à tâtons.
— Que bebe ? interrogea une silhouette tournée dans ma direction.
— Uno basso de tinto.
— Esta Francès ?
— Si, senor.
Ce vin goudronné me parut le meilleur que j’eusse bu depuis notre arrivée. J’étais en train de retrouver chez les aveugles l’écho de ce que je demandais à la nuit.
Rentrant à l’hôtel, je déclarai à Odile :
— J’ai découvert le drame de l’Espagne.
— Ah ! oui, fit-elle en riant. Puis, plus grave : c’est la misère, bien sûr, la misère des hommes et des chiens.
— C’est aussi que la nuit n’existe pas.
— Là, tu as raison : nous n’arrêtons pas de nous coucher à six heures du matin.
— Je veux dire que ce qui fait défaut ici, c’est qu’il n’y a pas d’existence nocturne.
— En Espagne ! Es-tu fou ? Voilà au contraire un pays à tes mesures : sur la Castellana, durant toute l’année, on se croirait en plein jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— Justement.
Elle passa sous la douche. Je renonçai à lui expliquer combien sur la Castellana, ou dans ces tranchées étincelantes que la population la plus quotidienne, renaissant aux étoiles, sillonnait sans fin, j’aurais donné cher pour éprouver une parcelle de l’orgueil des veilleurs solitaires dans les villes endormies et l’humeur complice d’une ronde de nuit.
De même que l’érotisme est absent des plages où tout le monde est nu, le noctambulisme avait les jambes coupées sur ces promenades où l’on pouvait croiser, au-delà de minuit, des nourrissons vêtus comme des infantes.
Un liftier salace m’ayant promis chez Chicote, sur la Gran Via, de pittoresques conciles de putains, je n’avais vu que des duègnes, enrobées de voiles taillés dans des moustiquaires, occupées à hennir devant un chocolat de onze heures et une centaine de notaires présumés, reconnaissables à leurs complets noirs, qui se donnaient des bourrades sur l’épaule en pensant à autre chose. Les filles, elles, quand s’allumaient les feux du crépuscule, se retranchaient par discrétion de ces soirées qui tournaient sans heurts au réveillon de famille.
Ici, j’étais frustré d’une certaine émotion qui s’attache à la nuit, et qui ne tient peut-être que dans une recherche de la face cachée de la vie.
En désespoir de cause, je m’essayai à mener l’existence extravagante d’un diurnambule, adoptant un décalage horaire qui m’écartat des parcours concertés. Levé à sept heures du matin, quand les autres se couchaient, je me couchais à neuf heures du soir quand la ville s’éveillait. L’après-midi, sitôt qu’Odile s’allongeait pour la sieste (car je récusais désormais les excursions à travers la Castille), je m’évadais par des rues livrées à une solitude éblouissante, persuadé que ce décor dépouillé du conformisme nocturne devait libérer un visage secret dans la clandestinité du soleil au zénith. La marée basse allait agir comme un révélateur sur ces plages brûlées. J’espérais voir surgir le fantastique dans les tavernes englouties plutôt que dans les palais.
Mes rapines furent maigres. Sous la clarté naturelle, les volets fermés qui recouvrent tant de romans dans les ténèbres me parurent maussades, comme une fin de non-rece-voir, et les ombres portées d’une qualité plus vulgaire que celles produites par les réverbères. Aucune ne cherchait à en rejoindre une autre jusqu’à se confondre, ainsi qu’il arrive au clair de lune. Elles ne jouaient qu’un rôle accessoire sur le théâtre des murs et des trottoirs, écrasées par la réalité des personnages sans mystère qui les avaient créées et qui semblaient n’avoir d’autre idée en tête que de se fuir. Tout cela n’était guère propice à susciter un univers en marge. Je soulevais beaucoup de poussière pour rien.
Finalement, je passais mon temps dans des boîtes de jour, d’une banalité fastidieuse. L’image d’un café pour hommes seuls, où des messieurs à moustaches courtes, chauves et mamelus, qui ressemblaient tous au général Franco, ruminaient en vitrine devant un verre d’eau glacée, couronna mes explorations.
Après le dîner, Odile, privée de carrousels et de girandoles, s’ennuyait au balcon de notre chambre d’hôtel. Elle me reprocha un excès de sagesse et une carence de l’improvisation. À son tour, elle se sentait appelée ailleurs, dès que les lampadaires se mettaient à bourgeonner. Sans l’avouer, nous étions dans l’état vacant de gens dont les valises sont faites. Une nuit, nous nous en allâmes par surprise, comme nous étions venus.
Au départ du train, des femmes altières arrêtèrent de jacasser pour se signer. Peut-être Odile aurait-elle dû en faire autant.
La joie ressentie par Monsieur Jadis à remettre le pied en France était celle d’un enfant. Il s’émerveillait de comprendre du premier coup les inscriptions sur les boutiques, de pouvoir dépenser sans compter (avec le change). Comme de nombreux Parisiens, il avait l’impression que, dans ce sens-là, la banlieue de Paris débutait à la frontière : dès lors, pourquoi se hâter puisqu’on était pratiquement arrivé ? Ils s’arrêtèrent au Pays Basque, pris à rebours mais non au dépourvu, où des amitiés les retinrent. Ils furent entourés de garçons d’honneur, joueurs de rugby pour la plupart, qui se penchèrent sur leur cas. Jean Dauger, maître de leurs cérémonies entre Saint-Sébastien et Bayonne, leur procura un appartement qu’ils avaient déjà occupé pour leur bonheur. Avec tendresse, ils y retrouvèrent leurs plus chères habitudes, y compris celle de se disputer. Les nuits de Monsieur Jadis commencèrent aussitôt à se tendre d’embûches désirées, les sentiments d’Odile à présenter des bandes non carrossables.
Monsieur Jadis souriait dans le vide, le vide d’un bar à cinq heures en été, s’il fait beau. Il écrivait à Roger Nimier :
« … Comme tu la connais, elle ne cessait de me tarabuster pour que je l’accompagne sur la plage, où j’avais réussi à ne pas m’aventurer depuis notre retour d’Espagne. Elle y passe de longues heures inertes et je ne vois guère en quoi je pourrais émarger à ce coma solaire qu’elle exige de me faire partager, insistant pour que j’expose mon petit corps à côté du sien, parfois jusque dans les vagues, autant dire au danger. Ce n’est pas que l’Océan me répugne, mais point trop n’en faut : une lame me fait quinze jours.
Ce caprice apparent, qui tourne chez elle à l’obsession, recouvre le ferme propos de me distraire du Royalty où j’ai délibérément établi mes quartiers d’été, du jour où j’ai su distinguer un “dry” d’un “gin-fizz”. Albert, non Vidalie mais ce barman méthodique qui est le Descartes du shaker, manie cet ustensile dans la pénombre avec la rigueur d’un pendule. Elle ne veut pas comprendre que je vis là des journées confiantes et préservées, que si-je-n’en-fais-jamais-d’autres, du moins je ne fais rien de mal ; elle a peur que je me noircisse pendant qu’elle se brunit.
Certes, à Biarritz, comme partout, l’alcool tue lentement. Mais l’eau, c’est bien connu, tue beaucoup plus vite qu’ailleurs. Il y a quelques années, une famille hollandaise qui s’était déchaussée a été engloutie sans laisser de trace. Ces baigneurs-fantômes me hantent ; je lui dis qu’ils ont quelque chose de wagnérien. Néanmoins, elle persiste à penser que c’est dans les bars qu’un homme à la mer est réellement un homme en perdition.
Et il est vrai que là aussi les maîtres-sauveteurs C.R.S. viennent vous chercher à l’occasion.
Le soir du 1er août, sous prétexte qu’on ne saurait allumer sa cigarette à un feu d’artifice, j’étais descendu dans la rue en goguette pour acheter des allumettes, démarche qui porte en soi des germes d’émancipation. De la boîte d’allumettes à la boîte de nuit, il n’y a qu’un pas. La rencontre de notre ami Marvier m’incita à le franchir.
C’était un petit espace dévoré par les stridences du jukebox et, si tu sais ce que c’est qu’une trompette sous un crâne, tu comprendras que, plus encore que d’habitude, nous n’avions pas l’intention de nous éterniser. Quelques projets d’hiver, quelques souvenirs d’enfance, et nous allions rentrer à la maison, quand nos voisins, qui cherchaient une querelle autour du Cordobès, eurent l’idée saugrenue de solliciter notre avis. J’avais sous la main mon bagage espagnol : un quart d’heure plus tard, nous étions copains comme toros ; une heure plus tard, les premières gifles commençaient à pleuvoir, de bonnes gifles larges d’aficionados, parmi lesquelles se fussent glissés malheureusement des pelotaris.
Nos adversaires, d’un poids total de quatre cents kilos, tous braves et bien armés, nous arrivaient à peine affaiblis sous les piques des quatre ou cinq bouteilles de champagne qu’ils venaient d’affronter. Par ailleurs, la “présidence”, en l’occurrence, le gérant, ne semblait témoigner d’aucune partialité en notre faveur. C’est nous qu’il désigna à la sollicitude des maîtres-sauveteurs, qui venaient de faire leur apparition en tenue de soirée (de rigueur) : chemisette bleu de nuit, casquette plate, guêtres et ceinturon de la manufacture-boutique.
— Vous avez vos papiers ?
— Ils sont restés dans mon costume, dis-je bien naïvement.
— Vous vous appelez ?
— Mozart.
— Prénom ?
— Wolfgang Amadeus.
— Eh bien ! mais vous n’êtes pas français. Je vais vous demander de nous accompagner au Commissariat. Et vous ? dit-il à Jean.
— Je n’ai pas mes papiers non plus, mais je m’appelle Coty, fit Jean pour ne pas être en reste.
— Prénom ?
— René.
— Né ?
— Au Havre, en 1882 ; je ne me rappelle plus la date exacte.
— On vérifiera. Profession ?
— Ben, voyons, monsieur le C.R. S !
— Sapristi ! dit le C.R.S., celui-là aussi, on l’embarque.
Nous nous retrouvâmes bientôt dans une cage grillagée au sous-sol de la Maison Municipale.
J’avais connu déjà quelques postes de police. Citerai-je celui de la rue des Bons-Enfants dans le 1er arrondissement, celui du passage Désir près de la porte Saint-Martin, celui du Rendez-Vous dans le quartier Bel-Air, dont les noms m’enchantent, sans compter tous ceux où je n’ai fait qu’entrer et sortir ? Cela pour te dire que le Commissariat central de Biarritz n’est pas plus inconfortable qu’un autre. Mais l’ambition de passer la nuit dehors est solidement ancrée au cœur de l’estivant.
— Si l’on tentait une sortie ? proposa Marvier.
Ce projet de grandiose, ce projet de vacances, ne pouvait germer que sous le climat vivifiant où baigne la Côte Basque. Une poignée de sergents de ville débonnaires, occupés à se faire mutuellement la barbe aux approches de l’aube, le vouait à un échec certain. Néanmoins, lorsque notre grille s’entrouvrit, sous un prétexte que tu devineras, le souffle de Reischoffen passa dans le corps de garde durant quelques instants.
Nous avions réussi à gravir cinq ou six marches en ciment, quand une formidable mêlée nous ramena à terre. Nous passions de la corrida au rugby, autre discipline folklorique qui témoignera que nous occupons bien notre temps. Malgré l’urbanité de nos antagonistes, je dois avouer que nous courions le risque de recevoir des horions.
“Attention ! ne les marquez pas au visage”, suggéra un gradé, en qui sommeillait un public-relations.
Le jour nous rendit à une liberté qui faisait certains faux plis sous le soleil. J’avais beau avoir pris les crosses de notre ami Mozart et me prévaloir du chèque en blanc que m’autorisaient trois semaines à Madrid vécues en anachorète, c’est la conscience plutôt fripée que je regagnai l’appartement de louage après douze heures d’absence. Comme tu la connais, elle n’est pas femme à passer facilement sur des péripéties de ce genre.
Elle s’apprêtait précisément à partir pour la plage avec ses tomates crues qu’elle enfouirait dans le sable, ses tartines qui bientôt crisseraient sous la dent. Elle était nuageuse, sans la moindre éclaircie, avec une persistance de courants dépressifs qui laissaient pressentir de violents orages pour la soirée. Je lui dis gentiment :
— À défaut de mieux, aujourd’hui j’irai sur la plage avec toi.
Elle me tendit, sans mot dire, une serviette de bain, mais je sentis qu’elle se dégelait. L’un suivant l’autre, moi la tête basse, nous atteignîmes le charnier animé où elle se complaît.
— Eh bien, tu ne te déshabilles pas ?
J’éprouvai ma légère réticence habituelle, puis je finis par m’exécuter… Elle poussa une exclamation qui orienta vers nous vingt paires de lunettes noires.
— Là ! s’exclama-t-elle, en pointant de l’index dans la direction de ma poitrine. Mais tu n’es pas fou ! Va-t’en immédiatement, va te cacher que je ne te revoie pas ici.
Mon torse, ma ceinture composaient une palette mouchetée de bleu, de jaune, de vert, savamment dégradés, où l’on retrouvait la touche de nos hôtes de cette nuit : “Ne les marquez pas au visage.” Ce devait être des policiers de Toulouse ou de Bordeaux, qui ne savent pas encore qu’au bord de la mer, on se dévisage à la hauteur du nombril.
Comme tu la connais, elle m’a fait jurer de ne pas m’approcher du sable, tant que je serai dans cet état. Nos joueurs de rugby, Jean Dauger, qui est orfèvre en la matière, disent que j’en ai pour un bon bout de temps. C’est pourquoi je t’écris, dans la pénombre du Royalty, devant une longue perspective de “dry”. Albert les secoue admirablement… »
— Vous souriez, ça fait plaisir à voir, dit Albert en posant un « dry » sur la table de Monsieur Jadis.
— Une femme au côté, un ami de l’autre, un verre devant soi, que demande le peuple ?
— Pourtant, je vous trouve tout seul aujourd’hui.
— Non, j’écris à Monsieur Nimier.
— Ah ! c’est autre chose.
Portant le verre à ses lèvres, Monsieur Jadis dirigea son regard à travers les croisillons de la fenêtre sur une affiche qui hurlait à la devanture d’une agence de location, Lourdes et corridas en tous genres : Lanza Termopil était dans les murs pour un récital extraordinaire au casino Bellevue.
Lanza Termopil adorait la plage. Il nageait, paraît-il, comme le cygne de Lohengrin. La tête très haute hors de l’eau.
OceanofPDF.com