Monsieur Jadis
Chapitre V
Popo n’aurait jamais dû mettre son soutien-gorge sur sa tête pour s’en faire une coiffe bretonne. Surtout le jour où Monsieur Jadis était invité pour la première fois aux fameux « déjeuners du mercredi » d’Émilienne Washington-Faust. Ainsi pensait celui-ci, enfermé depuis bientôt quatre heures dans l’un des cachots jumeaux du commissariat du quartier Saint-Thomas-d’Aquin, l’autre étant précisément occupé par Popo.
Une cloison percée d’un orifice d’aération séparait ce couple qu’on avait arrêté sur les marches de l’église, au sortir de la première messe, et le jeune homme, lorsqu’il recouvrait son sang-froid, pressait sa compagne de se rappeler si, oui ou non, l’attentat à la pudeur avait été invoqué par les sombres dévots qui avaient appelé la police. Elle était naturellement incapable de se prononcer sur un point aussi accessoire, toute à l’exaltation d’avoir entamé la matinée par un coup d’éclat de ce calibre.
Par intervalles, ils essayaient d’escalader la paroi mitoyenne pour s’entr’apercevoir dans le clair-obscur ménagé par le trou. N’y parvenant pas, ils se contentèrent bientôt de demeurer sur leurs petits bancs symétriques à échanger droit devant soi des propos parallèles qui arrivaient parfois à se rejoindre.
— Sais-tu dans quoi nous sommes ? disait l’invisible Popo.
— Dans la merde, répondait Monsieur Jadis dont les soucis rôdaient autour de l’hôtel Meurice.
— Non, monsieur, dans un ca-gi-bi.
— Je dirais plutôt : un chenil.
— Mieux que cela : dans une écurie. Comme tous les pur-sang, nous piaffons dans nos boxes. Et là, ça me ravigote, parce que ça n’est pas pour rien que j’ai célébré ma grand-mère Bucéphale ; je suis née sous le signe du cheval. Tu m’aurais vue, aux beaux jours de Cambridge, avec mes jodpurs et ma bombe noire ! Je vivais entourée de garçons roux comme des renards. On m’appelait Lady Popo.
Elle avait une voix éraillée sans vulgarité, le débit bourru et précipité d’une jeune fille de garden-party qui s’encanaille. « Si seulement je ne la connaissais pas », songeait Monsieur Jadis. Mais il venait d’apprendre, au fil de l’interrogatoire, qu’elle avait quarante-cinq ans et les odeurs certaines qui montaient d’un puisard, creusé quelque part dans l’ombre, ne semblaient pas l’offusquer autant qu’elles auraient dû.
— En ce moment, reprenait-elle, c’est comme si j’avais une gravure anglaise sous les yeux. On a dételé la patache dans la cour de l’auberge et la bière floconne à l’embrasure des fenêtres. Si tu n’as rien de mieux à faire, je peux t’introduire dans le tableau avec des joues rouges et un cor de chasse ; pardon : on doit dire une trompe…
Monsieur Jadis sourit dans son coin : cette chiffonnière de mots et de notions trimbalait, comme ça, un bric-à-brac de connaissances fragmentaires, contractées à travers les milieux divers qu’elle avait traversés à sa fantaisie, réplique du « bataclan » en ex-cuir de Russie où elle accumulait les vestiges hétéroclites de son existence grapillée.
— Parle-moi, dit-elle, je voudrais entendre le son de ta voix. Et même, je voudrais tant te voir. Si ça dure encore, je ne saurai plus du tout comment tu es fait. Es-tu fâché contre moi ? C’est à cause de ton raout, mais il n’est peut-être pas trop tard ?
— Si tu veux le savoir, je suis de plus en plus sale, pas rasé, la paupière en berne…
— Ça peut jeter un jus terrible. Il ne s’agit quand même pas d’un déjeuner de première communion.
— Un peu, en un sens. De toute façon, pour moi c’est une confirmation.
— C’est vrai que ta nouvelle copine ressemble à un évêque. On me l’a montrée, l’autre soir, chez Lipp, la Washington-Post. Elle portait un diamant d’au moins cinquante ricards, mais ça m’a tout l’air d’une brave goton. Je vais te dire ce qui te manque : tu n’es pas assez truculent. Moi, j’aime quand ça trucule… Holà ! La maréchaussée…
Elle se mit à brailler en martelant la muraille avec un instrument que Monsieur Jadis présuma être son soulier, car elle dit : « Crotte, j’ai encore craqué le talon. » Une lampe s’alluma. « Silence sur le plateau ! », cria Popo. Une poignée d’agents emplit l’espace restreint qui s’offrait au regard des captifs. Machinalement, Monsieur Jadis se rejeta dans le fond de sa cellule.
— Silence toi-même, dit l’un des agents, tu n’as pas fait assez de gymnastique comme ça ? C’est pas possible, elle est hystérique à zéro ! Vous savez ce qui vous pend au nez, tous les deux ?
— Je ne cause pas avec la figuration. Qu’on m’amène un flic avec du galon. Vous oubliez que je suis la fille du plus grand maquignon de tout le Limousin. À Paris aussi, j’ai des relations très haut placées, il pourrait vous en cuire.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Qu’on laisse partir mon ami. C’est un génie… n-i… ni… avec un e par-dessus le marché. Alors, le génie dans la Bastille, là vous allez un peu fort ! Voilà un jeune homme qui doit jouer sa vie, son œuvre et sa réputation à midi quarante-cinq chez Madame veuve Washington, si ce nom ne vous passe pas au-dessus de la tête ?… Gardez-moi en otage, lui n’a rien fait que de m’accompagner. Au besoin, il reviendra se constituer prisonnier, muni d’un casse-croûte et d’un avocat ; un bon casse-croûte parce qu’il y a, aussi, qu’on la saute, qu’on a envie de fumer et que ce serait plus gai si on était ensemble. C’est très joli d’occuper un « single » mais vous êtes aussi ballots que dans les wagons-lits : qu’est-ce que vous craignez ? Je vous le répète : monsieur n’est pas mon amant, c’est un ami d’agrément…
Déjà, les agents avaient refermé la porte, éteint la lumière et, pour ce qu’on en pouvait entendre, se tenaient les côtes dans le poste de police.
— Tu n’aurais pas dû leur raconter tout ça, dit Monsieur Jadis. Ou bien nous sommes convaincus d’attentat à la pudeur et ça n’y changera rien ; ou bien, ils ne savent pas par quel bout nous accrocher et il vaut mieux se dérober le plus possible.
— Il est bon qu’ils sachent à qui ils ont affaire. Tu n’es pas n’importe qui, tous les barmen t’appellent par ton prénom, et je crois que mon père, sur ses grands chevaux, peut leur trotter avantageusement dans l’esprit, qu’ils ne doivent pas avoir très encombré.
Monsieur Jadis se cala sur son banc, leva les yeux en direction du trou d’aération :
— Ça fait longtemps que je voulais te le demander : viens-tu vraiment de la campagne ? On n’imagine pas qu’il y ait eu de l’herbe dans tes petits cheveux blonds ; je croyais que tu avais été mannequin, mannequin de naissance, si tu veux.
— Plus tard, après mes études à Oxford, à Trinity Collège exactement. Avant, j’étais chez les Dames de l’Assomption de Saint-Léonard-de-Noblat. Plus avant encore, je gardais les moutons en cassant des noix entre mes fesses. Nous les portions au moulin pour en faire de l’huile réservée à notre consommation. Quand j’avais envie d’une robe, c’est ma tête que je portais au tondeur de cheveux qui me les payait grassement. En ce temps-là, j’étais utile de partout. Ainsi ai-je fourni en perruques et postiches la plupart des grandes capitales européennes. Des dames très bien attifées ont été aimées pour moi-même. Qu’en avais-je à faire ? je mettais une marotte sur mon crâne et j’avais un amoureux derrière chaque haie. J’habitais un vaste jardin à la française qui couvrait une province : de loin, on aurait dit des ifs taillés en troncs de pyramides, c’était des topinambours dressés en meules dont les tiges allaient pourrissant. Mon père faisait vibrer l’horizon au pas fumant de ses escadrons. C’est alors que j’entendis l’appel immémorial de ma grand-mère Bucéphale. Mon premier mari fut un centaure, motorisé il est vrai dans la division « Das Reich », que j’avais pris pour un bai brun du Turkestan car il parlait le russe. (Mon père m’avait vanté si souvent les petits kirghizes tout en poitrail.) Bref, je fus tondue à nouveau, gratuitement cette fois.
C’est alors que je débarquai à Paris munie du Dictionnaire Larousse du XIXe siècle en dix-sept volumes, dont un supplément, que ma bonne grand-mère m’avait offert pour mon dernier Noël d’avant-guerre et qui ne m’a jamais quittée. Il doit être à la Rhumerie Martiniquaise… Je revois l’étonnement de mon père, surgi de ses sabots devant ces gros objets inconnus, ces javelles de signes liées en gerbes innombrables. « Tu te rends compte, papa, lui dis-je, des centaines de milliers de mots pour en expliquer des dizaines de milliers ! » Il s’absorbe, bougonne : « La mère, combien vous avez payé ce fourbi ? – Quatre cents francs, mon gars », répond ma grand-mère Bucéphale, qui n’avait pas un tempérament à dissimuler. Mon père réfléchit, puis murmure, très impressionné : Tout le savoir humain pour le prix d’un veau… »
Voilà comment il parlait, mon père, en présence d’un dictionnaire. Quand j’ai le cafard, ce qui m’arrive aussi, je l’ouvre au hasard et je voyage, je voyage… Un voyage qui m’a conduite aujourd’hui dans cet ergastule (du latin ergastulum : prison, souvent souterraine, où l’on conduisait, à Rome, les esclaves et les condamnés… Je n’invente rien, je l’ai lu, hier soir, avant d’aller au Bar-Bac), ce cul-de-basse-fosse donc, éminemment intellectuel, où je ne regrette rien pour la drôlerie de la chose…
Cette soirée au Bar-Bac avait pourtant débuté par une lente traversée sur des vins blancs tranquilles. Avec Albert Vidalie et notre ami Louis Sapin, nous discutions sans véhémence de l’emploi de l’imparfait du subjonctif, en écoutant Mademoiselle from Armentières chantée par Line Renaud, à travers la boîte à musique chargée jusqu’à la gueule pour éloigner les importuns. Blanche, derrière sa caisse, souriait à ce trio reconstitué et il n’aurait pas fait bon qu’une femme s’approchât. Dieulefils qui passait par là, sur le chemin valeureux qui allait le mener à l’Institut, eut un mouvement de recul en nous découvrant : il avait officiellement cessé de boire, ne s’autorisant que quelques vermouths sous un pseudonyme. Nous le rassurâmes d’un signe amical. Je n’avais en tête que mon déjeuner du lendemain, qui provoquait les sarcasmes de mes compagnons. Ils me traitaient de poète de ruelle et de petit marquis.
En vérité, la perspective de ce moment littéraire dans une « suite » de l’hôtel Meurice m’enchantait, et d’autant plus qu’on avait eu la délicatesse de faire semblant de craindre que je ne vinsse pas. J’imaginais ce « déjeuner du mercredi » comme une croisière courtoise dans le commerce des fiers aînés de la Promotion Nœud papillon-Rosette, qu’illustrèrent Jean Giraudoux, Jacques Chardonne, Bernard Grasset, Paul Morand, Gaston Gallimard (sans Légion d’Honneur) ; et autour d’eux : le fretin frétillant des jeunô-teurs, romanciers en bas âge réputés sous-alimentés, dont Émilienne Washington-Faust était la nourrice et la muse.
Cette Américaine monumentale, veuve du plus grand marchand de chevaux-vapeur de tout l’Illinois, avait découvert le radium, parcouru le Tibet en sandales, donné le sein (un) au Dalaï-Lama, s’était fait raboter les deux pour séjourner clandestinement parmi les moines du Mont-Athos, avait traversé le cap Horn en solitaire, remporté le tournoi de tennis de Wimbledon en double et empoché sous un nom d’emprunt Scandinave le Prix Nobel de Littérature dont elle avait versé intégralement le montant à Stavisky. Avec ça, simple et raffinée : tous les prestiges et tous les dons se trouvaient rassemblés chez cette femme succulente comme une truffe en chausson. Elle était, de surcroît, l’idole inaccessible de ma mère, qui m’avait empesé une chemise blanche pour la circonstance.
Ma mère se faisait de la condition de l’écrivain une image prospère et lumineuse que la vision fugitive d’Albert ou de Louis, au maximum de nos abandons, ne parvenait pas à entamer. Même, son optimisme l’incitait à me les donner en exemple, non certes globalement, mais dans l’espoir qu’en empruntant à chacune de leurs vertus respectives ma personne parviendrait à reproduire le portrait-robot de l’homme de lettres acceptable, tels ceux qu’elle rencontrait, si corrects et attentifs, dans les réceptions où elle aurait souhaité qu’on me vît plus souvent. Pourtant, elle acceptait volontiers les cartons d’invitation que je lui abandonnais, aubaine qu’elle faisait partager à une amie élue selon d’obscurs critères. Venaient alors les affres de la toilette et les promesses du lunch.
Un jour qu’elle croyait se rendre à une cérémonie de la Fondation Del Duca, elle se trompa d’une semaine et se présenta sur son trente et un dans les salons de l’hôtel George-V, où se déroulait un cocktail en l’honneur des officiers de réserve de l’U.S. Navy en stage du côté de Fontainebleau.
Elle avait fait choix pour l’escorter d’une suivante facile à éblouir, à qui elle se promettait de montrer l’art et la manière d’évoluer au milieu de la célébration littéraire sous n’importe quels lambris. Pour commencer, on ne leur demanda rien à l’entrée. « Constate à quel point ma mine leur est familière », dit ma mère qui en tira une assurance nouvelle pour fendre la foule où sa vieille camarade n’avait d’autre ambition que de contempler Maurice Druon.
— C’est curieux qu’on ne l’aperçoive pas, répétait ma mère, il était là l’année dernière. Il ne sera pas encore arrivé.
En revanche, elles circulaient parmi une profusion de jeunes gens blonds, admirablement découplés, sur lesquels ma mère s’évertuait à distribuer des noms au hasard, partagée entre la perplexité de ne reconnaître personne et l’ennui de perdre la face devant sa copine. « Portons-nous toujours au buffet », dit-elle par manière de diversion. Là, elle décida de frapper un grand coup au culot, en harponnant un gaillard auquel elle se présenta, non sans préciosité, comme la responsable de mes travaux et de mes jours.
Le malheureux, qui ne parlait pas un mot de français, acquiesça avec chaleur et, sans doute pour s’en débarrasser, conduisit ces deux dames à une table privilégiée, les installa, les servit lui-même.
— Le sésame a joué, souligna ma mère en toute modestie.
Et, soudain rassérénée :
— Mais regarde-les, nos écrivains, regarde comme ils sont jeunes ! Comme ils sont beaux ! Comme ils sont costauds, cette année…
L’autre n’en revenait pas non plus :
— Quelle santé ! Quelle élégance ! Quelle fraîcheur ! Et l’on dit que la littérature ne nourrit pas son homme ! Si, avec ça, ils ne nous écrivent pas de beaux textes… Ma chérie, je ne voudrais pas te faire de peine, mais ton fils ne nous a pas habituées à autant de belle humeur.
Et ma mère de soupirer :
— C’est bien ce que je m’efforce de lui faire comprendre : les grandes œuvres ne sont plus faites par des poètes pouilleux dans des mansardes…
Cette méprise me fit du tort. Même quand elle se fut amusée de son erreur, ma mère ne parvint jamais totalement à se déprendre du rêve entr’aperçu d’une génération d’auteurs aux regards innocents, nourris au maïs et taillés en discoboles de bas-reliefs.
— Arrêtez vos bêtises, dis-je à Sapin et Vidalie, si je vais à ce déjeuner, c’est pour faire plaisir à ma maman.
Sur quoi, j’étais tout décidé à prendre congé pour observer une retraite ardente à l’écart des gouffres où l’image de sa chute hante l’homme qu’elle fait tomber, lorsque la nuit prit une accélération imperceptible avec l’apparition de Gégène.
C’était une créature ratatinée sous une casquette à bouton qui lui donnait une allure de jockey démonté. Il avait perdu une jambe sur le scenic-railway d’une kermesse bretonne, mais n’en continuait pas moins à enfourcher la « bécane » du linotypiste avec une allégresse hargneuse qui lui valait de la notoriété dans la corporation. Il était amoureux de Blanche et le lui taisait tapageusement ; celle-ci l’entretenait en vins et en panades alternés, chacun ayant la veuve Washington qu’il mérite. Ce soir-là, il arriva flanqué d’un inconnu en bataille qui prétendit aussitôt réformer quelques traditions en usage dans nos veillées. Il était visible que les deux hommes s’entendaient depuis la rue Réaumur, également qu’ils ne s’aimaient pas, en dehors d’un front commun contre l’adversité. L’audition à haute dose et fréquence de Mademoiselle from Armentières parut affecter les centres nerveux de cet individu maigre, blond, aux mèches hérissées en antennes de Martien, car il tenta de nous interdire l’accès de l’électrophone qui, depuis longtemps, faisait beaucoup plus de peur que de mal. Fallait-il mourir pour Line Renaud ?
Un habitué, sans le faire exprès, nous sortit d’embarras par un tour de sa façon qui consistait à précipiter ostensiblement son dentier dans sa chope de bière. C’était plus que n’en pouvait supporter l’étranger hâbleur et présomptueux : il se crut obligé de renchérir en s’énucléant par un geste galant d’un œil de verre que nous n’avions pas remarqué jusque-là, auquel il fit suivre une même trajectoire. Ce que voyant, Gégène commença de délacer sa jambe en aluminium dans le propos aberrant d’être représenté à ce meeting orthopédique. Cette dernière gageure, par sa vanité même, donna le signal d’une fabuleuse entreprise de dépouillement collectif, les accessoires et les duvets d’abord, comme si le bar avait été saisi par la frénésie de s’anéantir. Blanche, trop stupéfaite pour intervenir, n’avait jamais vu un emportement aussi contagieux saisir son navire : les femmes arrachaient leurs faux cils pour les plonger dans le whisky ; des gaines, des bandages herniaires, des talonnettes de pieds plats méconnus jonchèrent les tables ; puis ce fut le tour des alliances, des bijoux, qu’on retrouva jusque dans le bac à vaisselle ou la cuve à moutarde.
Ce délire rituel, avec ses hauts et ses bas, se poursuivit jusqu’à l’aube où il s’éteignit, chacun récupérant ses surplus, sans trop oser regarder son voisin. L’inconnu disparut entre deux personnes nocturnes à visages de vampires. Blanche, comme le caprice l’en prenait parfois, décréta, en exorcisant son comptoir avec de l’eau de Javel, que ceux qui n’iraient pas se coucher iraient à la messe.
Seule, Popo n’avait pas participé à ce pandémonium ; elle l’avait considéré avec le mépris de l’artiste pour un désordre grégaire qui présentait à ses yeux les caractères, plutôt mornes, d’une farandole de « grossiums ». Je l’avais vue pénétrer dans cette nuit, s’y faire son chemin, par extraordinaire silencieux, d’une table à l’autre, avec cette majesté venue d’une planète différente que donne la volonté de cultiver un écart de propos délibéré. Peut-être Blanche le lui reprocha-t-elle, quand elle lui interdit de se mêler à nous, qui nous rangions par deux dans son sillage, pour nous rendre à Saint-Thomas-d’Aquin ? Dans le petit jour, elle avait ouvert le tiroir où son missel et sa mantille voisinaient avec sa matraque – ses trois M, disait-elle, qui lui donnaient le gouvernement du spirituel et du temporel –, de larges ombres hachuraient sa figure comme une gravure sur bois :
— Madame Popo de Rien, vous resterez ici à veiller sur Monsieur Gégène d’Encore-moins ; celui-là, il est tricard à l’office pour quinze jours. L’avez-vous vu à se décarcasser pour provoquer le monde ?… Il doit payer au prorata.
Notre petit cortège de noctambules, dans la rue du Bac aux teintes nacrées où frémissait le laitier, n’avait pas mauvaise silhouette. Il ne me déplaisait pas d’affronter quelques minutes de rédemption avant d’enfiler ma belle chemise empesée ; ainsi le matador passe-t-il d’abord devant le retable et les cierges.
Nous étions maintenant, dans une lumière papillotante, alignés sur nos sièges de paille. Blanche avait baissé sa mantille pour se protéger de quelques effluves émanant de ses voisins. Le recueillement, voire le sommeil, nous baignait. On entendait tousser dans des cols relevés et des raclements de pieds derrière les piliers. Le timbre saccadé d’une sonnette fit taire ces bruits, nous précipita à genoux, aidé par l’impulsion de Blanche dont l’orgueil, à ce moment-là, était de prévenir la liturgie, comme si elle l’eût, elle-même, déterminée. Dans le silence, notre attention fut brusquement fixée par des trépidations lointaines qui allaient s’amplifiant sous les voûtes. On eût dit d’un marteau-piqueur manié par un ataxique ; cela s’approchait, s’éloignait, tournait dans tous les sens, cependant que deux voix se chevauchaient, de plus en plus débridées. L’une disait : « Où que t’es, Blanche ?, l’autre : « Blanche, où que t’es ? » Cette dernière était celle de Gégène, qui rythmait avec son pilon le mot « prorata », mâchonné entre ses gencives. Popo, de son côté, allait de travée en travée, comme la femme du roulier de taverne en taverne.
— Les vaches, murmura Blanche, se faisant une voilette avec sa mantille, planquez-vous. Et juste au moment de l’Ostentation. Ah, les vaches !…
Blanche croyait à sa façon, qui n’était pas seulement d’une âme bistrotière ; elle croyait, et l’Élévation était l’instant du sacrifice qu’elle préférait, celui qui justifiait le déplacement d’une patronne sédentaire d’un établissement à un autre plus coté, où elle aurait aimé pouvoir à son tour jouir des prérogatives d’une habituée, soumise et éclairée. Aussi se sentit-elle particulièrement blessée, lorsqu’il ne nous fut plus possible d’ignorer qu’on parlait derrière nous d’un scandale dans la maison de Dieu.
— Allez voir, me chuchota-t-elle, et tâchez de les calmer. Emmenez-les boire un coup n’importe où, même chez moi, je vous rembourserai.
Près d’un des soufflets latéraux du portail principal, un groupe gesticulait avec de sourds accents, coupés d’éclats subits. Il ressortait de la controverse que Popo se réclamait du droit d’asile et Gégène de celui, plus sacré encore, de retrouver sa mère nourricière. À quoi un énergumène, qui dégageait un violent parfum de sacristie, objectait en désespoir de cause que l’une ne pouvait demeurer la tête nue, ni l’autre conserver quelque chose sur la sienne.
Obtenir de Gégène qu’il ôtât sa casquette à bouton était un exploit auquel les plus forts ou les plus retors d’entre nous avaient dû renoncer. Il suffit d’un bedeau. Roulant un œil électrique, comprimant une large goulée d’air dans ses poumons, le petit homme, du geste dont on dévoile une stèle commémorative, décolla par le haut ce morceau d’étoffe spongieux et libéra une sorte de boule rose et fripée qui s’en alla aussitôt rouler sa honte dans les oubliettes d’un bas-côté.
Restait Popo. Lorsque j’intervins, une poussée fanatique la projetait sur le parvis, où déjà son inclination à l’exhibitionnisme se donnait libre cours. Elle avait dépouillé une ou deux pelures, profitant de l’ardeur du combat. M’apercevant, elle lança un long cri joyeux et revint vers le porche en achevant de découvrir sa poitrine. À son regard, à ses mouvements théâtraux, je compris le démon qui l’habitait : comme la vitesse du son rattrape le pilote qui l’a dépassée, comme le mal de mer submerge le vieil amiral longtemps après qu’il a posé son sac à terre, la lame de fond qui avait balayé le Bar-Bac remontait en elle, avec d’autant plus d’exaspération qu’elle lui avait échappé la nuit précédente. Au seuil de cette église, dans une solitude valeureuse, elle retrouvait pour sa satisfaction personnelle, devant des pourceaux indignés, l’essence exacte de la provocation. S’arrachant à l’attroupement, elle noua son soutien-gorge dans ses cheveux et se réfugia dans mes bras :
— Maintenant, qu’on me laisse entrer ! Je suis une pécheresse, une pécheresse bretonne… et je vais au Pardon pour demander pardon.
Une âme militante avait appelé les agents. Ceux-ci nous entourèrent, jetèrent une couverture sur les épaules de Popo et le tout dans une camionnette grillagée. Quelques rires s’élevèrent parmi les paroissiens soulagés.
— … La drôlerie de la chose, reprit Popo, parce qu’enfin, notre aventure pourrait s’intituler : Ne te promène donc pas tête nue… Je ne t’entends pas rire ? Songe que tu vas pouvoir raconter tout ça chez Madame Washington-Post, tu vas avoir un succès fou de tôlard. À ta place, j’en remettrais encore dans le genre existentialiste indomptable et visqueux. Si seulement, je pouvais t’arranger un peu, tu serais comme l’ambassadeur de la nuit. J’espère que ton œil prend tournure…
Monsieur Jadis avait oublié ce coquard, contracté dans le tourbillon du panier à salade. Passant sa main sur sa paupière, il ressentit une légère douleur qui ne le renseigna pas sur le volume ni sur la couleur. Pourquoi Popo s’ingéniait-elle à lui parler ainsi, sinon pour lui communiquer par gentillesse son art fantasque de la gaie déchéance ?
— Il me faudrait une glace, répondit-il.
— J’aimerais être cette glace, dit-elle par-dessus le mur.
— Et toi, comment es-tu ?
— Heureuse, je te l’ai dit, de t’avoir un peu pour moi toute seule. Et sais-tu ce que je pense ? c’est que les gens qui sont comme nous en ce moment devraient se retrouver automatiquement mariés, mariés devant le commissaire du bord, avec les moyens également du bord. À la sortie, on ferait un gueuleton extraordinaire, uniquement composé d’apéritifs, puisque tu ne manges rien… J’ai une idée ! C’est idiot d’en arriver là, mais si on demandait à pisser ensemble pour pouvoir se regarder ?…
— Ensemble !
— Je veux dire en même temps. (Elle rit.) Ça me rappelle, au pays, un couple qui me fascinait, ils étaient si parcimonieux qu’ils n’allaient jamais aux commodités l’un sans l’autre pour économiser la chasse d’eau. Les soirs d’été, par dessus la clôture de leur pavillon, très nouveau pour la contrée, on entendait : « Arthur, tu n’aurais pas envie, par hasard ? – Écoute, Julie, attends encore un peu. » En province, à la campagne, ces choses se savent ; elles contribuent à tisser un réseau à petites mailles qui se pose sur un paysage, et dont il est bien difficile de se dépêtrer… Alors, Arthur ?
— Écoute, Julie…
Monsieur Jadis estimait que s’il leur restait une chance d’être libérés avant le déjeuner, il y avait intérêt à ne pas faire de vagues.
Un peu plus tard, après le même cérémonial de sons et de lumières qu’ils avaient déjà connu, quelques agents envahirent à nouveau le corridor où il étaient parqués. Cette fois, Monsieur Jadis, qui feignait de les ignorer, sembla retenir davantage leur attention.
— Montre-toi un peu, qu’on voie si tu es présentable.
Il s’approcha, porté par un vague espoir. « Ça va, hein ? » murmurèrent-ils. À ce moment, Popo se mit à glapir :
— Et mon cul, il est présentable ?
— Pourquoi pas ? fit le plus rougeaud. Les gars, on pourrait peut-être procéder à une reconstitution du crime ?
— Faudrait y mettre le prix, dit Popo.
Ils se transportèrent d’un bloc vers la cellule voisine et Monsieur Jadis n’eut plus devant les yeux qu’une surface verte et délavée, sur laquelle se projetait l’ombre de ses barreaux.
— De toute façon, dit une voix, après ce que tu as fait dans la rue, tu n’as rien à perdre à te montrer un peu rigolote avec les collègues. Eux aussi, ils demandent à voir.
— Mais lui, à côté, il n’a rien fait, plaida Popo.
— Tiens, justement, son cas se discute à l’heure qu’il est ; alors, sois gentille…
— Non, dit Monsieur Jadis. Popo, ne bouge pas !
— Mon vieux, répondit-elle, on file pour la rançon de Duguesclin avec ce qu’on a sous la main. Si ça amuse ces gros cochons… Parce que là, vous reconnaîtrez que vous êtes bien des dégueulasses…
— Je te défends, dit Monsieur Jadis.
Une silhouette en bleu marine entra obliquement dans son champ visuel :
— On ne va pas lui faire de mal, on n’oblige personne ; c’est une strip-teaseuse, cette fille-là, vous ne comprenez pas que ça la fait marrer ?…
Je regardais les lézardes qui s’entrecoupaient en face de moi et j’avais honte. Je ne voulais pas rentrer dans les raisons obscures de Popo, excepté celle qui la persuadait qu’elle agissait pour mon bien. Des vagues de rire qui déferlaient, pour ainsi dire à portée de ma main, je ne connaissais rien qu’une écume, où le regard d’un homme de mon âge affleurait parfois à la grille de mon cachot, comme pour me prendre à témoin. Je devinais cette grappe pressée d’uniformes, emprisonnant on ne sait quoi, et de l’autre côté la pauvre qui s’exaltait. J’entendis qu’on demandait : « Tes relations haut placées, elles doivent se déplacer ; montre donc où est-ce qu’elles vont ? » Et Popo, ravie, de rétorquer par son numéro de turfiste, sur une rengaine du Bar-Bac :
Où sont tous mes amants ?
Du côté de Longchamp.
Ou bien je ne sais où,
Du côté de Saint-Cloud.
Je rôde comme un chien
Aux environs d’Enghien.
Et ne peux, sans trembler,
Les savoir au Tremblay.
Si c’est Maisons-Laffitte,
Il faut prendre la fuite.
Mais si c’est à Auteuil,
Il faut prendre le deuil…
Ou le quai de la Seine
Qui ramène à Vincennes.
C’était minable et grave : Popo n’était plus de ce monde ; elle échappait au Limousin et au dictionnaire. Les agents, eux-mêmes, se lassèrent. À un certain brouhaha, je perçus qu’une minute de notre vie était accomplie. Un fouillis de pèlerines reparut sur la surface verte. « Venez, me dit-on, vous allez voir le secrétaire. »
— Tu vas partir ! s’écria Popo. Il faut partir !
D’abord, je refusai. « Allons », dit le gardien. Peut-être fus-je incité par l’envie de voir Popo devant laquelle il me fallait passer ? Dans l’immédiat, certainement.
Assise sur son escabeau, une jambe repliée dans son collant noir, avec son visage assez flibustier sous ses cheveux coupés au bol, elle avait l’air de la Jehanne du Procès qui aurait vécu jusque-là, portée par la voix de sa grand-mère Bucéphale. Dans ses yeux, brillait la jeunesse éternelle de certaines vieilles de village.
— Tu vas voir le soleil sur la place, dit-elle, bois un pastis à ma santé… Je voudrais que tu m’achètes un souvenir d’ici… Pour ton accoutrement, n’aie pas de souci ; songe plutôt aux malheureux qui se présentent en habit de soirée, seuls de leur espèce, dans un faridon où tout le monde est en veston. J’ai connu ça avec mon second mari, quand il était en poste en Afghanistan…
— Allons, répéta le gardien.
— Sans eau, le pastis, dit Popo. N’oublie pas…
Maître Le Mée, prévenu par le téléphone de la rue du Bac, m’attendait dans le bureau d’un fonctionnaire plutôt narquois.
— Dis merci à ce monsieur, me demanda-t-il.
— Et la jeune femme qui est avec moi ? Elle est absolument irresponsable de ce qui lui arrive et nullement coutumière du fait. Ces bigots l’ont poussée à bout ; ça n’est pas un crime que de prétendre aller à l’église.
— On va simplement la laisser se calmer un peu. Ensuite, elle pourra rentrer chez elle, dit le secrétaire d’un ton docte.
Dans ces conditions, je ne jugeai pas utile d’évoquer la scène qui venait de se dérouler au rez-de-chaussée, dont j’avais eu d’abord l’intention de me faire une arme ; encore moins de lui dire que Popo serait fort embarrassée de rentrer où que ce soit. Mais je comptais m’occuper d’elle si je parvenais à la crocheter quelque part aux riches heures de la nuit, qui la voyaient renaître sur notre rive.
— Il m’arrive de rester plus d’un an sans la voir ; dans son genre, c’est une sorte de Tahitienne, dis-je à Maître Le Mée, quand nous fûmes sur la place Saint-Germain-des-Prés.
— Guette-la à la sortie ; ça fera très couple de convicts. Au besoin, salue-la d’une gifle.
— Elle n’aime que le hasard. Et puis, tel que tu me vois, je devrais être actuellement chez Émilienne Washington-Faust.
— Tu ne vas pas y aller dans cette tenue ?
— J’ai promis.
— Téléphone. Dans le lot, elle t’excusera.
— Ce n’est pas à elle que j’ai fait cette promesse.
— Il est vrai qu’elle a bien reçu Léautaud, mais il y avait une autre contrepartie… Hé là ! où vas-tu ?
Je piquai vers le café de Flore, où déjà Boubal hochait la tête du propriétaire qui voit poindre la grêle.
— En premier lieu, boire un pastis sans eau.
D’arcade en arcade, la rue de Rivoli ajoutait au supplice de Monsieur Jadis par un enchaînement de vitrines dédiées à l’élégance masculine ; il avançait à travers un cauchemar de cravates et de pochettes assorties, un remords de cols à l’italienne ou à l’anglaise, un regret de boutons de manchettes. Pour comble, il buta dans le portier de l’hôtel Meurice, qui lui dit : « Vous ne pourriez pas faire attention ! » et il dut attendre que l’autre ait le dos tourné pour s’aventurer, les yeux baissés, à travers le grand tapis du hall. À la cinquième rosace, il se retrouva devant l’ascenseur, sorte de nacelle capitonnée comme une chaise à porteurs, où un trumeau lui imposa de plein fouet son image. Dans le cadre, son œil paraissait beaucoup plus poché qu’ailleurs et sa tête, ainsi découpée au milieu des fanfreluches, n’aurait pas déparé un avis de recherche. Tandis qu’il s’enlevait dans les airs, il se jura de jouer le jeu aussi farouchement que Popo le lui avait suggéré (pauvre Popo), de les éclabousser par son cynisme et sa verdeur pour leur faire payer tout ça. À qui ? Et quoi ? Il n’en savait rien ; il ne savait d’ailleurs même pas où il allait, ayant manipulé des leviers à l’aveuglette.
L’ascension de cette bonbonnière fut de courte durée. Elle le déposa au seuil d’un dédale de moquette qui s’égarait dans toutes les directions. Mais la vue d’un panier de linge sale, abandonné au détour d’une allée, le réconforta par la pensée qu’après tout, les grands de ce monde aussi… Au bout de cette allée, passait un maître d’hôtel chenu et absorbé qui poussait, comme une tondeuse à gazon, un chariot chargé de cassolettes ; il décida de le suivre à la trace. Cette piste, après quelques méandres, le conduisit devant une porte à deux battants, qui laissait filtrer un pépiement joliment contrasté.
Le vieillard sursauta en décelant une présence sur ses talons. Monsieur Jadis fut effleuré par l’envie de le rassurer en l’appelant : mon brave homme ; au lieu de quoi :
— Pardon, monsieur, s’il vous plaît, (et quoi encore ?), la suite de Madame Washington-Faust ?
— C’est pour son automobile ? chevrota cet horrible macaque.
— Non, c’est pour… Et, faute de mieux, Monsieur Jadis montra d’un doigt désinvolte les petits plats qui fumaient dans les grands.
— Je vois : vous êtes de sa pârty, fit l’autre en reprenant la mine de celui qui ne se permettrait pas de s’étonner de quelque chose. Eh bien ! monsieur va passer le premier ; j’attendrai une minute ; il ne serait pas convenable d’arriver avec les supêmes de turbot Demidoff.
Il était évident que, dans son esprit, c’était la présence de Monsieur Jadis qui eût compromis la majesté de cette entrée de poisson.
Pour un déjeuner, il y avait beaucoup de monde dans ce salon ouvert sur une seconde pièce vide où le couvert était mis. Les hommes, debout, accrochés par le gilet, causaient par paires, où un plus jeune se dandinait devant un plus âgé. Les femmes, en long, s’alanguissaient dans des bergères qui dérivaient lentement et sûrement en direction du fauteuil-amiral où trônait la maîtresse de maison. Un groupe mixte faisait dans le contre-jour une tache sombre, sans cesse élargie par des apports nouveaux, autour d’un personnage dont on n’apercevait que le crâne brillant et graisseux comme le moyeu d’une roue de loterie. Une lumière prous-tienne montait des Tuileries.
Monsieur Jadis fit quelques pas et vacilla sous certains regards de gens trop habitués à se rencontrer là et manifestement pas habitués à l’y voir, lui. Un valet circulait, portant des verres ; il le happa et se mit à boire parce qu’il se sentait sale, pauvre et en retard dans toute l’acception du terme ; parce qu’un ressentiment injuste le soulevait contre ces individus liés par la passion biscornue de l’écriture, qu’en somme il partageait ; parce qu’il savait que la fête ne se prolongerait pas pour lui au-delà de ces murs et qu’il lui faudrait retraverser tout seul ce jardin sous les branches. Mais que la conversation à table vînt seulement jusqu’à lui, il leur parlerait le rude langage des tinettes dans le double fond des postes de police et les jeunes romancières le dévisageraient. À ce moment, une main se posa sur son épaule qui s’en trouva parcourue d’une onde chaleureuse. Marcel Aymé, la tête un peu rejetée en arrière, l’œil mi-clos, le considérait avec une sollicitude presque douloureuse ; son masque reflétait, sous l’impassibilité, une rumination incertaine, comme s’il eût été à l’affût d’une révélation. Enfin, sa bouche se fendit dans un rictus affectueux et il demanda d’une voix sourde :
— Tu es enrhumé ?
Monsieur Jadis éclata de rire et Marcel, aussi, rit jusqu’aux oreilles. Le premier miracle de cette gaieté nouvelle fut de provoquer l’apparition de Roger Nimier.
— Cochon, dit-il, tu n’es pas rentré de la nuit et c’est à cette heure-ci que tu arrives ! J’étais en train de téléphoner chez ta maman, elle m’a prié de te dire de ne pas mettre tes coudes sur la nappe et d’embrasser Émilienne de sa part. Naturellement, tu n’es pas allé te présenter ? Viens, Marcel, dans l’état où il est, il n’aura pas trop de deux parrains.
Émilienne Washington-Faust expliquait la théorie des quantas à une ravissante Eurasienne agenouillée à ses pieds. Elle s’interrompit pour lever sur Monsieur Jadis, dont le nom ne semblait pas lui dire grand-chose, un visage remarquable par sa bonté et une acuité aussitôt en veilleuse derrière un sourire évasif. Elle ne prêta aucune attention à l’aspect du jeune homme.
— Remarquez chez ce bébé la marque indéniable du talent, fit Roger, cet œil au beurre noir, comme un poinçon imprimé par son éditeur, qui tient tellement à lui qu’il le bat pour le faire travailler. J’ajoute, chère Émilienne, qu’il sort de prison de ce pas.
— Comme ça tombe bien, dit-elle, il va pouvoir s’entendre avec Parenteau qui en a fait quinze ou vingt ans, je crois ; c’est lui notre hôte d’honneur, aujourd’hui. Il semble que son livre ait un succès fou.
Voilà comment s’effondrait le petit édifice de prestige que Monsieur Jadis s’était construit, son dernier recours, qui ne laissait de lui que la détroque d’un mufle particulièrement grossier. Par aimantation, il s’approcha du cercle, dont Parenteau, infime bonhomme chauve tiré à quatre épingles, était le centre. Il y avait là des professeurs de médecine, des avocats célèbres, des actrices de cinéma, et tous les gens de lettres médusés par les tirages légendaires atteints par l’ouvrage du bagnard au grand cœur.
— Pourquoi tant d’avocats ? demanda Monsieur Jadis.
— Parce que Fatalitas, l’ennemi des lois, fait désormais des procès à la terre entière ; le dernier en date contre un pauvre bougre qui a employé le mot « cavale », celui-ci signifie maintenant : chasse gardée.
Une romancière chevronnée, les naseaux fumants, tentait l’escalade de la vedette par les procédés les plus saugrenus :
— Ce que j’ai apprécié dans votre récit, cher Parenteau, c’est le vrai du rendu ; par exemple ce tube de métal où vous cachiez vos billets de banque. Est-il exact que vous vous mettiez votre argent dans le derrière ?
— Ça, ma petite dame, plastronnait Parenteau, si vous voulez dire que l’argent, je me le fous au cul, vous n’avez pas tort. Pour moi, ce qui compte, c’est la justice et l’honneur de l’homme.
Un peu à l’écart, la pensée ailleurs, Paul Morand, le buste en avant, les mains aux hanches dans ses poches-revolvers, comme le héros de L’Homme pressé, paraissait attendre le signal d’un starter invisible. Soudain, il se déclencha, empoigna Marcel Aymé et Roger Nimier sous chaque bras, marcha sur Monsieur Jadis :
— Viens, dit-il. (Il tutoyait pour aller plus vite.) Ce malin qui fait l’innocent est insupportable. À partir de huit cent mille exemplaires, on devrait se permettre d’être coupable. Nous montons à l’étage supérieur chez Florence Gould, elle est incomparable.
Dans le chambranle de la porte, Monsieur Jadis s’effaça pour laisser pénétrer le turbot Demidoff, qui avait dû sentir qu’il avait le champ libre.
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