Monsieur Jadis

Antoine Blondin · Chapitre 8 sur 8

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Monsieur Jadis

Chapitre VII

 

 

Le dépliant prévoyait un voyage de trois jours à Londres, aller par la Flèche d’or – retour par avion, à l’occasion du match Angleterre-France de rugby. Il y avait beaucoup de promesses dans cette suggestion.

Monsieur Jadis avait déjà entraîné Roger Nimier sur des gradins divers, au bord des routes où passent les courses cyclistes, dans de nombreux vestiaires. Celui-ci croyait à la loyauté et à la violence de ces fêtes. Il leur apportait une compétence rapidement contractée dans les livres, qui tenait de la gageure, et une tournure d’esprit généralement paradoxale. Mais l’intérêt véritable ne lui en était apparu qu’après la naissance de son fils. D’autres se remettent aux mathématiques ou apprennent le latin ; lui pensa qu’il y avait là un goût assez sain à transmettre. Monsieur Jadis aurait voulu davantage encore : que le sport et son univers, loin de retrancher Roger de son train ordinaire, lui inculquassent un sens mutualiste de la vie en commun que les mots club, équipe, ou même public suggèrent. C’était plus délicat. Roger, qui aimait rendre des services, ne savait pas en recevoir ; il répugnait à se laisser humer par une association.

Monsieur Jadis trouva Roger dans son bureau, entouré du plomb qui se transforme en livres et en soldats de plomb, tout ce qu’il aimait caresser d’un doigt soudain habile.

— Viens avec nous, lui dit-il, sois de cette poignée d’hommes qui va débarquer en Angleterre et coloniser Twickenham.

— C’est bien le moment, en effet, répondit Roger d’une voix méchante.

Son visage se ferma. Ce déplacement, pour ce qu’il offrait de convenu, la perspective de se trouver dans tant d’endroits à des heures si clairement désignées, ne pouvait lui être tolérable. Il rendit le prospectus :

— Je n’aime pas les voyages organisés, ou bien alors, emmenons nos mères. Mais je ne crois pas raisonnablement qu’on puisse s’amuser beaucoup pour 450 F.

— Kléber et Caroline y vont de leur côté. Le brouillard n’est pas si dense que nous ne les retrouvions là-bas.

Roger s’illumina et s’éjecta de son fauteuil. Il n’était pas homme à se refuser un bel effet de surprise.

— Si tu pouvais me jurer qu’ils ne seront absolument pas prévenus…

Affolé à l’idée qu’on pût savoir où il était, il céda devant la jubilation d’arriver où on ne l’attendait pas.

 

Le dépliant prévoyait qu’on se rassemblerait sous une pendule, dans le hall de la gare du Nord. Une quarantaine d’individus hilares et rougeauds se reconnurent à leurs bérets en auvent et à leurs gourdes en bandoulière. Ils arboraient une joie de conscrits qui s’épanouissait dans des flots de rubans tricolores. Certains étaient accompagnés d’un jambon, d’autres d’une épouse cocardière. Ils n’arrêtaient de rouler les r que pour dire putain ou couillon. Beaucoup étaient de bons enfants aux cheveux gris et drus. Je ne vis pas sans inquiétude débarquer Roger dans ce concert, les lèvres moroses, le supplément financier du Times à la main. Il avait quand même mis une casquette à carreaux. Il demanda si c’étaient bien là les « souteneurs » de l’équipe de France et leur annonça en brandissant son journal, dans l’incompréhension respectueuse, que Péchiney venait de passer douze points à l’Oil Pétroléum ; en regard de quoi tout le reste lui semblait éclater de stupidité.

— Maintenant, ajouta-t-il, tâchez d’être un peu « fair play » et n’oubliez pas qu’il convient toujours de prendre le parti de ses ennemis, à condition qu’ils perdent.

En même temps, il portait les valises des dames et céda sa place à un vieillard qui sentait l’ail. « Dire qu’il va falloir être de la même nation qu’eux durant quarante-huit heures », me souffla-t-il. Il était habité par la terreur d’être confondu. J’aimais au contraire cet oubli dans les autres, ces minutes d’écho. J’aurais voulu que Roger séduisît et fût séduit. J’étais partagé. Je le fus davantage encore quand il m’entraîna à l’écart, dans un compartiment où il n’y avait que des Anglais. Là, il tira de sa poche une brochette de décorations fort distinguées, comme on en vend sous les arcades du Palais-Royal, et les accrocha sur sa poitrine.

— Tu en veux une ?

— Tu vas te faire arrêter pour port illégal.

— Et eux ? Tu ne penses pas qu’on devrait les arrêter pour port illégal de patriotisme ? Enfin, ils nous ont épargné le coq gaulois sous les espèces d’un poulet vivant, c’est déjà ça. En ce moment, je ne supporte pas cette volaille, ni d’ailleurs les gens qui parlent au-dessus de leurs moyens.

Une tasse de thé, la première avant beaucoup d’autres, servie peu après Amiens, nous donna à réfléchir. « Voilà qui va faire taire nos joueurs de belote », dit Roger. Déjà, le moment était venu de s’inquiéter d’un peu de terre de France à emporter à la semelle de ses souliers. Cette opération était rendue très difficile par le fait que le train s’arrêtait juste le long des flancs du bateau. En cherchant bien, on pouvait malgré tout trouver un peu de mâchefer ; quitte à apprendre qu’il venait d’Angleterre, quand il y avait du vent.

Sur les petits bérets en forme de toques des marins anglais, il y avait écrit « Chemin de fer ». Pour une grande nation maritime ça ne faisait pas très sérieux. Les premières minutes qui suivirent l’appareillage furent effectivement consacrées à la recherche d’un coin, comme dans les trains. Les entreponts de ce navire évoquaient le palace. On y croisait des Hindoues. Elles portaient leurs bijoux sur elles, c’est-à-dire sertis de part et d’autre de leurs narines, à même la peau. Celles qui avaient préféré laisser leurs diamants à la maison les avaient remplacés par des éclats de cristal. Elles avaient, à leur façon, un verre dans le nez. Nos gourdes et nos jambons, tous les accessoires de notre outillage folklorique, passèrent inaperçus au grand désespoir des supporters. J’aurais voulu rester à chanter avec eux mais Roger, craignant le mal de mer, m’entraîna au bar :

— Je n’ai jamais été malade dans un bar, donc je m’en tiens à celui-ci, qui présente par ailleurs une inclinaison qu’on ne rencontre guère qu’après le sixième whisky, ce qui nous fait gagner du temps et ménage notre santé.

Il y eut un moment émouvant dans cette traversée, que l’on ne put manquer de percevoir : sur place, les passagers abandonnèrent soudain le coude à coude où ils se confinaient pour se tourner le dos. Les Anglais regardaient s’estomper les rivages de France, les Français commençaient à déchiffrer les falaises de Douvres qui se précisaient. Je dis à Roger que c’était la première fois que nous allions nous trouver ensemble dans une île. Puis je me demandai si nous ne passions pas notre vie à ça.

Le dépliant prévoyait qu’à partir de Douvres, la Flèche d’or devait ressusciter sous le nom de Golden-Arrow. Celle-ci volait bas, rasant une campagne acidulée dans le crépuscule de février. Les wagons en étaient rouges, verts, jaunes et ces couleurs, on les retrouvait sur les affiches publicitaires, le long des murs, contre le flanc des autobus à double-étage, c’étaient les couleurs de l’Angleterre avec le noir de fumée. Elles donnaient l’aspect d’un joujou à ce train où les voyageurs faisaient précisément la dînette. Il y avait au moins une demi-heure qu’ils n’avaient pas bu de thé ; ils mettaient les gorgées doubles. Roger tenait d’un ami qu’il y avait un excellent cidre au wagon-restaurant ; ils désertèrent une fois encore le clan de ceux qui buvaient à la régalade en saucissonnant et se retrouvèrent devant du saumon qui avait un goût de trahison. À Londres, le convoi vint se ranger au bord d’un trottoir qui sentait le charbon, la bière et la pluie.

On sait que Guillaume le Conquérant, lorsqu’il débarqua du côté d’Hastings, s’empêtra si bien dans son armure qu’il s’étala de tout son long, ce qui semblerait prouver que les Français, fussent-ils assurés de leurs prestiges et de leurs pouvoirs, ont toujours eu tendance à s’embrouiller les pieds dès qu’ils tentaient d’en mettre un sur le sol britannique.

Les Anglais, si indifférents qu’ils se montrent à l’endroit des mœurs et du comportement de leurs envahisseurs, n’ont pas été sans le remarquer ; ils se sont ingéniés avec une froide malice à compliquer, voire à décourager, les tentatives exubérantes de rapprochement. Le système métrique qu’ils ont longtemps refusé d’adopter, les œufs à la coque qu’ils entament par le petit bout, la circulation à gauche qui vous précipite à chaque coin de rue sous les roues d’un véhicule, inciteraient à prendre en toutes choses le contre-pied des habitudes européennes, si l’on veut tirer son épingle d’un jeu de société auquel il est évident que l’Angleterre a donné ses règles. Ici, le moindre de vos gestes vous compromet, celui de saisir une fourchette ou d’engager une conversation. Chaque instant ouvre une chausse-trappe sous vos pas, vous colle une étiquette dans le dos. Vous pouvez bien contempler un cul-de-jatte en train de jouer des cymbales sur un passage clouté, ce n’est pas lui qui est pittoresque, c’est vous. À quelque détail imperceptible, vous vous êtes laissé reconnaître pour ce que vous êtes, et si par bonheur vous n’avez pas choqué le Londonien, du moins l’avez-vous diverti. Sa bonne franquette est si lucide qu’en face de lui, on a l’impression de voyager en première classe avec un billet de seconde.

Dans le hall de l’hôtel Grosvenor, où le dépliant prévoyait quartier libre, les supporters français, continentaux badauds et baladeurs, reconnaissables à on ne sait quel clin d’œil qui les récapitulait et les isolait en de petits îlots grégaires et rigolards, comprirent très vite que la conquête de l’Angleterre serait remise à une autre fois. En désespoir de cause, ils prirent donc le parti de se comporter comme à Bayonne ou à Béziers et entonnèrent des hymnes de leur cru. Monsieur Jadis eut un pauvre sourire pour Roger, qui avait le sourcil triste du matador promis à un coup de corne. À la fin, il explosa dans la cravate du chef de l’expédition :

— Vous vous prenez pour des hommes, sans doute ? N’exagérons rien. Vous êtes des types spongieux. Les fellagas sont sur votre ligne de but, l’arbitre vous baise, et vous en redemandez. Mais qu’un joueur anglais aventure un orteil sur un morceau de gazon, là on va vous entendre ! Race criarde, quand elle est tout juste ennuyeuse, à peine capable de relever son regard vautré pour suivre un ballon… Allons plutôt à Mayfair !…

Monsieur Jadis téléphona à l’hôtel de Kléber. On lui apprit qu’il était au Ritz avec des amis. Ils s’y rendirent par Buckingham Palace, Piccadilly et Regent Street, noms qui chantaient une autre chanson.

La vieille Angleterre commençait à dégrafer son corset. Son débraillé fit d’abord mal à des cœurs qui l’admiraient. Son génie ne s’exprimait plus guère, cette année-là, que par des poètes balsphémateurs et des galopins aux cheveux longs. Les Anglais, qui cultivent le respect de la personnalité avec autant de soin que le gazon domestique, se donnaient les gants de l’indifférence, oubliant simplement que le gazon, ils le tondent. Londres, en particulier, avait pris un sérieux coup de jeune et s’en remettait mal. Elle offrait l’image d’une ville gamine abandonnée par ses parents et livrée par une monstrueuse surprise-partie aux extravagances de baronnets en haillons. Les douairières s’exilaient pour des week-ends de huit jours, les lords gardaient la Chambre ou s’enfouissaient la tête dans les bunkers des terrains de golf, les majors proclamaient qu’ils étaient prêts à rempiler dans l’armée des Indes, mais précisément il n’y avait plus d’Indes. Cette cité qu’on devinait dure, précise, âpre, se drapait ingénument dans un cotillon court-vêtu, qui ébranlait les arêtes gothiques de Westminster ou celles du Parlement et accentuait la réprobation au fronton des immeubles en forme de coffres-forts qui s’infléchissent sur le Strand. Une civilisation tremblait donc sur ses bases dans la splendeur violente du néon, mais la bedaine altière de la cathédrale Saint-Paul, dans sa ceinture de ruines, était toujours là pour attester la pérennité des institutions sous la vanité des catastrophes. Le bar du Ritz également.

 

Le dépliant ne prévoyait pas l’étonnement de Kléber et de Caroline en nous voyant entrer. Aussi ne manifestèrent-ils aucune surprise, quand nous contournâmes la rocaille coiffée d’un mince jet d’eau où tant d’explorations ont pris leurs sources. Entourés de tous côtés de présidents à la française et d’anciens joueurs britanniques recuits par le brandy, ils étaient attablés devant des drys et des sandwi-ches au persil, au son d’un orchestre qui devait jouer une très vieille valse pour noces d’or. Kléber se contenta d’agiter une main onctueuse pour que deux verres fussent ajoutés. La conversation était au rugby, dans la rumination du souvenir. Sous cette couleur, il devenait une forme d’humanisme. Kléber, qui écoutait beaucoup au centre de sa toile, reprenait de temps en temps les fils pour que la situation et le discours fussent clairs et intelligibles. Je sentis que Roger se rapatriait. C’est sans aucune conviction qu’il avança que son séjour à Londres n’avait d’autre objet que de revoir quelques Cranach à la Tate Gallery, le portrait de Richard III enfant à Westminster Abbey, qui lui rappelait son fils, et l’église Saint-Martin-in-the-Fields, qui en portait le nom. Je constatai qu’il avait retiré ses décorations et trouvé ce visage de jeune homme en vacances que j’avais espéré. À mon soulagement, il ne traduisit aucun écœurement pour nos compagnons de voyage qu’il traita en pèlerins pittoresques. Mais, pour ne pas risquer de les rencontrer, nous allâmes ensuite dîner chez Scott d’un crabe préparé et d’un pâté aux rognons, dans un cadre de cuir et d’acajou où les globes lumineux au bout de leurs branches de cuivre étaient des boules de gui.

— Je ne connais rien de plus gai qu’un curé qui mange, dit Caroline en désignant un ecclésiastique pickwickien aux bajoues entravées par le mince col presbytérien.

— À condition qu’il ne soit pas accompagné de sa temme, précisa Roger.

— Celui-ci l’a peut-être bien mérité, fit Kléber. Imaginez qu’il a dû marquer des essais de cent mètres en serrant le ballon contre sa poitrine comme Tarcisius, son ciboire.

Dans la rue, l’Armée du Salut, précédée par une fanfare endiablée, battant le rappel aux carrefours, sillonnait le trottoir pour exhorter les passants à aller à Hyde Park prendre une option sur l’Éternité.

— Nous, dit Kléber, nous irons à Hyde Park Corner prendre enfin un petit peu de whisky à Y Antelope Arm’s, c’est un club où il vaut mieux arriver en titubant si vous ne voulez pas vous faire remarquer.

Nous nous sentions bien installés dans les siècles, avec un bagage qui allait des Trois mousquetaires à Sherlock Holmes mais enveloppait aussi William Blake et Monsieur Ripois. Nous étions à cheval entre les hasards et le sentiment apaisant du déjà-vécu.

Tard dans la soirée, baignant dans la dignité enfantine de l’Antelope Arm ‘s, Kléber suggéra :

— Pour la suite de nos aventures, il serait peut-être bon de nous remettre en tête la fameuse Ordonnance Royale de la Marine du mois d’août 1681, telle qu’elle est encore affichée dans les ports de La Rochelle et de Bayonne. Je me permets de vous en rappeler l’article VIII : « Le lamaneur qui entreprendra, étant ivre, de piloter un vaisseau sera condamné en cent sols d’amende et interdit, pour un mois, du pilotage. Toutefois, si cet article était pris à la lettre, les interdictions seraient si fréquentes et si multipliées qu’il n’y aurait jamais de pilotes en exercice, tant les hommes de mer, sur les ports, sont sujets à s’enivrer. Mais il est différents degrés d’ivresse ; et ce qu’il y a de singulier, c’est qu’il est des pilotes et autres mariniers qui ne montrent jamais plus d’habileté, de courage et de prévoyance tout à la fois, que lorsqu’ils sont ivres à un certain point. Le meilleur est néanmoins de ne pas s’y fier, ne fût-ce qu’à cause de la difficulté de distinguer le degré d’ivresse »… Voilà, mes amis, tenons-nous-le pour dit, et naviguons en conséquence.

On se sépara après avoir pris rendez-vous, après le match, pour manger une côte de bœuf au raifort dans le restaurant de Conan Doyle et aller à Covent Garden où Odile chantait le célèbre concerto opus 45, dit « de Pompertuzat », pour chœurs et orchestre, sous la direction de Bruno Totvanian. Kléber était le seul à savoir ces choses-là.

Quand nous fûmes rentrés dans notre chambre du Gros-venor, Roger se mit au lit avec les journaux, une médaille commémorative de la guerre de 1870 épinglée sur son pyjama, et j’allai à la fenêtre. Ainsi, Odile était-elle quelque part dans Londres. Je ne la voyais plus guère, redoutant de mesurer entre nous ce paysage d’eau refermée qui s’étend entre des êtres qui sont passés à côté l’un de l’autre. Elle se refaisait crânement, sous son nom de jeune fille, une vie de femme seule. Mais sa présence, ce soir, dans la grande île, portait la marque dérisoire de ce qu’avait été pour nous cette patiente conquête d’un bonheur avorté, dont la formule de longue date fut toujours : « Ni avec toi ni sans toi. »

Je devinais dans le lointain un fleuve tendu de mousseline grise. Deux coups frappés par Big Ben firent lever les brouillards. La vieille cité, sous mes yeux, surgissait des vapeurs, dentelle de pierre et de brique, ourlée de coupoles, hérissée de donjons, comme autant d’accrocs dans un ciel où la Grande Elizabeth tendait la main au Régent. Au loin, le reflet des feux follets de Piccadilly Circus, des grondements sur le Mail, le fracas rouillé des palans secoués le long des Docks. Tant d’hommes pour tant de vastes actions ! À quoi je n’avais à opposer qu’une situation un peu stabilisée. Je n’employais plus de trop grands mots dans l’existence et, par là, faisais moins de fautes d’orthographe. Je croyais n’avoir plus à affronter que la mort de ma mère, qui jouait de moins en moins de son accordéon.

— En voilà un qui est sur la bonne voie ! s’exclama Roger, en relevant la tête.

— Qui donc ?

— Pablo Casais. À quatre-vingt-deux ans, il va épouser une jeune fille de vingt-quatre…

Je calculai que si je voulais suivre cet exemple, ma fiancée naîtrait dans dix-huit ans. Je retournai à la contemplation d’un ciel très vide ; je me dis que l’astronome Le Verrier, qui avait déterminé par le raisonnement l’apparition d’une planète nouvelle, ne vit jamais celle-ci, qui devait pourtant porter son nom.

Le dépliant prévoyait que la matinée serait consacrée au shopping, primesautier dans Carnaby Street, carrément pouilleux dans Petticoat Lane, avant le déjeuner en commun et le départ pour le stade. Roger décréta aussitôt qu’aucun de ces deux marchés ne lui convenait, car il lui fallait s’acheter d’urgence un chapeau melon de chez le bon faiseur et qu’il rejoindrait Twickenham par ses propres moyens, en compagnie de Monsieur Jadis. Celui-ci se sentait, d’une certaine manière, soulagé par ces décisions chirurgicales qui semblaient consterner la bonhomie de l’entourage mais épargnaient, à plus longue échéance, des affrontements épineux.

— On aura beau dire, fit Roger, du doigté il en faut, sans cela on a tôt fait de passer pour une brute.

Une promenade de liberté et d’exotisme conduisit, par des allées cavalières, les deux amis jusqu’à Oxford Street, où s’élève et s’étend l’apanage de Jameson and Greenville « by appointement of Her Majesty the Queen ». Là, tout ce qui simplifie ou complique l’existence, tout ce qui la prolonge en aventure ou en poème, se trouvait assemblé sur dix étages de vitrines et ils s’abandonnèrent à la symphonie que propose l’alliance du négoce de luxe et de l’Épicerie majuscule. Quarante sortes de thés et trois siècles d’épices ; vingt variétés de rollmops, dont six au gingembre ; du saumon des Catskhills et de la truite d’Aubervilliers ; cent marmelades dans des pots en faïence et des fromages de Stilton dans leurs cartons à chapeaux ; des barriques de xérès et tous les whiskies, depuis le Strathiska jusqu’à l’Antiquary ; des pyramides de lemon-puffs et de cakes à la mangue soutenant des barricades de petits pois phosphorescents ; sans compter tous les bacons.

Sitôt la porte franchie, on percevait nettement le feulement de la panthère noire, vedette du rayon des animaux vivants, que les senteurs farouches montant des cuirs et peaux rendaient folle. On entendait claquer des culasses au stand des armes de chasse et l’on découvrait, au milieu des jambons de Prague et des cachemires de l’Inde, des caviars d’Iran et des cashmeres d’Ecosse, des porcelaines de Saxe et des bois de santal, une sorte de jungle providentielle, où les plus beaux instruments aratoires du monde n’étaient là que pour ouvrir un chemin aux instruments de musique les plus extravagants et leur permettre de charmer les fauves.

Dans ce siège traditionnel des plus hautes vertus marchandes, l’achat d’un chapeau melon n’était pas une petite affaire, dans l’ignorance quasi totale où Roger et Monsieur Jadis étaient de la langue. Des valets en bas blancs et culottes à la française les transmirent avec une ferme déférence à des chefs de districts en jaquettes et pantalons rayés ; ils frôlèrent des directeurs en knickerbokers et vestons de tweed, avant d’aboutir sous les perruques de Mylords Jameson and Greenville, dont les portraits, aux armes de la Compagnie des Indes, les scrutaient au pied de l’escalier principal avec un austère intérêt.

Roger se retrouva aux prises avec deux gentlemen qui le vissèrent sur un tabouret, le visage d’équerre, tandis qu’on lui ajustait sur la tête un conformateur, espèce de sextant à mesurer les azimuts crâniens, qui le transforma en divinité aztèque. Autour de lui s’agitait un congrès d’experts en phrénologie.

— Dis à ces imbéciles que tout ceci est vain, parce que la forme de mon crâne change avec celle de mes pensées, et que je porte ordinairement mon chapeau à la main, étant d’un naturel poli.

Monsieur Jadis souriait à la joie qu’auraient éprouvée les braves Languedociens du voyage à voir ce garçon, qui les déconcertait tellement, en posture aussi singulière.

— Dis-leur aussi, ajouta Roger qui s’entêtait, qu’il me faudra un parapluie et un œillet, et qu’ils seraient gentils de venir les choisir avec moi, puisqu’ils ont l’air de tant s’y connaître.

 

Sur la route de Twickenham, Roger était le seul être humain à porter un chapeau melon. La foule des pickpockets, des boomakers et des dandys s’abritait plus volontiers sous une casquette à large coiffe. Il semblait même que l’usage s’en fût répandu dans la gentry où elle témoignait d’un souci du confort développé à l’extrême. Le chapeau mou, en revanche, était redescendu par un mouvement inverse dans les classes laborieuses, en particulier chez les chauffeurs de taxis qui paraissaient l’avoir hérité d’un défunt patron et hochaient aux portières des visages attristés de vieux serviteurs. Le nôtre était du nombre. Selon la coutume locale, nous avions dû le héler en sifflant dans nos doigts. Encore fallait-il savoir et pouvoir se faire entendre. Pour exprimer la notion de rugby, nous consentîmes à une épuisante chanson de gestes.

Les taxis londoniens sont tous construits sur le même modèle vénérable. Plus on est nombreux à monter à bord, plus on paie. Les plus chers sont pourtant ceux qui renferment une dame seule. Ceux-là maraudent le long des trottoirs et, cette fois, c’est vous qu’on siffle ; un peu comme au bois de Boulogne (une fois de plus à rebours). La banquette arrière est un divan profond, les vitres sont légèrement fumées. Ils servent malgré tout aux transports plus ordinaires. Mais ils ne peuvent atteindre les abords du stade de Twickenham, un samedi, quand vont sonner trois heures. Nous fûmes déposés, en lisière d’une lave humaine, devant le dernier pub avant le temple, dont on apercevait déjà les colonnes, poteaux de but effilés pointant au ciel glacé, dans une échancrure du hangar légendaire. Roger, sans hésiter, s’engouffra dans l’Old deer’s tavern.

Quand je parvins à l’y rejoindre à travers un peuple en fermentation, une cocarde rose à la boutonnière, je le découvris, pressé contre des robinets, le melon en bataille, qui jonglait avec des chopes de bière par-dessus les têtes. Il dégageait un entrain et une vivacité nouvelle pour la plus grande joie des clients, avides de s’imbiber encore un peu pendant qu’il en était temps encore. Une soif de fin du monde semblait les habiter.

— Il faut agiter ces larves saxonnes, jeta-t-il. À moi, d’Artagnan !

Je lui prêtai main-forte sans réfléchir, amusé par l’instant, afin de nous frayer un passage jusqu’aux tables les plus reculées, une grappe de verres à la main. Cela tenait d’un jeu, spontanément créé, nourri par son propre enthousiasme.

En retrait derrière son comptoir, le patron, un colosse en petit gilet de peau, à la figure cernée de poils roux, ne tarda pas à l’apprécier. C’était un Ecossais, comme nous l’apprîmes plus tard. Il reconnut dans le chapeau de ce Français une caricature de l’Anglais d’Angleterre, y flaira une intention polémique contre notre ennemi commun – du moins dans le Tournoi de rugby des Cinq Nations.

Quand le pub commença à se vider :

— C’est le coup d’envoi, dis-je.

— Non, fit comprendre le patron, c’est la fermeture légale de l’établissement. Et d’un mouvement complice, il nous indiqua par-dessus son épaule une porte à battants, entrouverte sur un double fond domestique à l’usage des initiés.

Je vis qu’une idée séduisante prenait corps chez Roger. Il me regarda avec défi.

— C’est trop bête, protestai-je, j’ai nos deux billets.

Je pensais aux joueurs, nos amis : lorsqu’ils partageaient quelques instants de notre vie, lorsque nous nous mêlions à la leur, nous avions un peu le sentiment d’approcher quelques-uns des demi-dieux d’une mythologie très spéciale, qui en comportait d’autres. Déjà, nous n’étions pas allés les voir, la veille, à leur hôtel, et maintenant, nous allions refuser l’Olympe à portée de la main. J’avais moins le sentiment du sacrilège que celui d’une absence de simplicité. Mais Roger dit :

— Imagines-tu qu’à moins de deux cents mètres, soixante-dix mille personnes nous attendent, enfin au moins quarante, sans compter Kléber et Caroline, et que nous pouvons rester ici où nul au monde ne pourra soupçonner notre présence ? Je te propose cette solution, en apparence absurde je l’avoue, comme autrement intelligente que l’encasernement au milieu des braillards. Elle peut, en outre, nous offrir l’occasion de perfectionner notre anglais.

Bien souvent, nos rencontres, où nous n’échangions rien que de léger, tiraient leur poids et leur prix du secret. Cela n’est pas sans gravité que de se cacher sans raison. Il nous arrivait de nous asseoir au détour de l’existence, comme deux blessés dans un jardin public, que le soleil rapproche. Peut-être étions-nous vraiment blessés, sans le savoir ? Et peut-être le secret était-il notre soleil ? Mais là, j’éprouvais le sentiment que nous introduisions un désordre inutile dans ce genre de plaisir.

Nous passâmes dans une petite salle avec des banquettes sous des carreaux de céramique et des glaces incrustées. Le patron, dont l’effigie en maillot des London Scottish ornait les murs, débusqua une bouteille de whisky sans marque et sans âge, tira un rideau duveteux et alluma la télévision. Tout compte fait, il n’y avait qu’à nous que ces choses-là arrivaient.

C’est alors que, dans la pénombre, au moment où les équipes pénétraient sur l’écran, je vis Roger tirer de son imperméable un béret basque que je ne lui connaissais pas et l’enfoncer sur sa tête. Son attention était happée par les images du terrain où des porteurs de drapeaux se provoquaient ; il souriait et se crispait tour à tour. Quand les hymnes retentirent, il se leva, seul de son espèce, et, d’une voix horriblement fausse, fit écho dans ce piètre décor à La Marseillaise des Français perceptible sur le stade. J’aurais voulu l’imiter. Impossible. Aux dernières notes, il avait l’œil sur la ligne blanche du but. Les autres, qui avaient écouté ça avec sympathie, entonnèrent God save the Queen pour lui rendre la pareille.

Ensuite, durant quatre-vingts minutes, les barrières de Roger tombèrent, sous l’effet de la prodigalité et du sérieux qu’il apportait à tous les ordres d’entreprises auxquels il s’appliquait vraiment. C’était un spectacle captivant, comme la pluie après la sécheresse, que celui de cet homme rendu à une amitié pour les hommes qui osait dire son nom. Sur le terrain, notre ailier, s’étant claqué un muscle, fut relayé à son poste par un pilier réputé plus lourd. On vit, par miracle, Domenech dépouiller les vertus de la puissance évidente pour redécouvrir l’allégresse des ornements du jeu. Ainsi de Roger, qui se mit à vivre, pour combien de temps, comme un ailier, dont il avait l’âme, sous sa robuste écorce.

À un quart d’heure de la fin de la partie, l’Angleterre menait 5-o. Lacroix perce au ras de la mêlée, flanqué de Moncla, qui passe à Rancoule ; celui-ci recentre sur Crauste qui surgit et marque ; Vannier transforme : y-y… Roger plongea avec bonheur dans son imperméable et en sortit un flacon d’argent muni d’un gobelet qu’il tendit à la ronde :

— C’est du cognac, expliqua-t-il, je l’ai fait venir de Charente pour le déboucher chaque fois que la France marquerait des points. Je crains que nous n’ayons pas l’occasion de le finir.

Effectivement, la partie se termina bientôt sur ce résultat partagé.

 

Le flot des spectateurs regagnait Londres. Devant la porte de l’Old deer’s Taverti, des individus commençaient à s’agglutiner, l’air penché, faussement désœuvrés, attendant l’ouverture. Celle-ci déclencha un typhon dans la salle. Roger et Monsieur Jadis quittèrent l’arrière-boutique pour offrir quelques tournées. À huit heures du soir, ils y étaient encore et l’on était passé de Twickenham à Fachoda, avec un crochet du côté de Dunkerque et Mers el-Kébir, sans oublier Pitt et Coburg. L’un des interlocuteurs les plus véhéments de cette querelle balbutiante, qui avait pris naissance dans un en-avant négligé par l’arbitre, était un gaillard à tête de mouton. Depuis un moment, il bêlait autour de Roger des imprécations ricanantes, en essayant de lui ôter son béret. Brusquement, il fut précipité au sol par un coup de poing, dont le secret était malheureusement intransmissible, car Roger ne connaissait pas sa force, qu’il ne cultivait guère. Terrible et têtue, elle pouvait être l’élément le moins maîtrisé de sa personnalité. Aussitôt, le bar se trouva retourné par la bagarre, dénuée de ses clameurs latines, mais accompagnée de grognements d’ouvriers spécialisés. Cinq minutes plus tard, la police était là, athlétique, bonasse, consternée.

Roger et Monsieur Jadis se retrouvèrent au commissariat local de Richmond, gentille bâtisse dans le style Windsor, à la façade tapissée de lierre, où les mots constable, attorney, coroner, incarnés par des personnages charmants, prirent soudain un sens concret. On commença par leur servir une tasse de thé et par donner quelques soins à Monsieur Jadis.

— Les deux arcades touchées, me serais-je battu ?

— Non, sir, vous serez tombé.

— Je n’ai pas pu tomber des deux côtés !

— Non, sir, vous serez tombé deux fois.

Par la fenêtre de la pièce commune, on apercevait un parc dont les clairières étaient plantées de poteaux de rugby. Ils apprirent que c’étaient ceux des London Welshes, ces damnés Gallois qui seraient, cette année encore, l’ennemi commun dans le Tournoi. Et la conversation se poursuivit dans ce sens.

— C’est bien joli, l’impassibilité chaleureuse, dit à la fin Monsieur Jadis, mais vont-ils nous garder longtemps ? Une fois de plus, Odile va s’égosiller sans nous à Covent Garden et je l’entends d’ici.

— L’enquête suit son cours, paraît-il. Moi, je pense à Kléber, à Caroline, et à la côte de bœuf de Sherlock Holmes qui, lui, nous tirerait d’affaire.

Après une nuit passée à jouer aux cartes sur des lits de camp, en s’amusant de la situation, ils mangèrent des œufs et du poisson fumé avant d’être conduits dans une petite pièce enduite de boiseries, où siégeait, avec une majesté d’estampe provinciale, une sorte de tribunal. Là, ce furent des palabres incompréhensibles, des témoignages sans fin, où un gros sergent parut se distinguer. Au bout de quoi, ils furent invités à se lever pour s’entendre dire la sentence, qui les condamnait chacun à cinq livres d’amende ou un jour de prison, au choix.

— Cinq livres, naturellement, convinrent-ils en portant la main à la poche.

À ce moment, le gros sergent, qui leur tournait le dos, fit entendre une toux appuyée et ils ne purent ignorer son doigt boudiné qui s’agitait négativement.

— Qu’est-ce que ça signifie ? C’est peut-être un piège ? Va pour cinq livres !

Mais le doigt reprenait son manège avec frénésie.

— Alors, va pour un jour de prison.

Le président manifesta une certaine surprise, puis eut un petit rire soulagé :

— Bien joué ! leur dit-il, le jour de prison, vous l’avez fait cette nuit : vous êtes libres. On va vous raccompagner à votre hôtel.

Le gros sergent avait repris une mine sévère.

Le dépliant prévoyait qu’on décollerait de London Air-port à quinze heures. À la tombée de la nuit, nous étions encore dans le hall, assis sur nos valises. C’était l’attente dans l’angoisse d’un dimanche anglais d’abstinence et de gueule de bois. Et, contre toute attente, Roger accueillait la péripétie d’une façon exquise, faisant à son tour passer son flacon d’argent, quand les gourdes en peau de bique furent asséchées.

Notre retour au Grosvenor avait fait l’objet d’un triomphe, auquel Roger ne s’était pas dérobé. « C’est bien, petit, de porter le béret », lui avait dit un patriarche, comme il les aimait. « Ils l’ont payé assez cher », avait renchéri quelqu’un, en montrant mes agrafes.

— C’est la monnaie du coup de pied de Moncla, avais-je fait ; vous avez vu celui qu’il a passé à ce joueur anglais ?

— Il est certain que si on appelait Moncla à la tête du gouvernement, les choses changeraient, avait conclu Roger.

Bref, d’heureuses bêtises.

Dans l’avion, au-dessus de la Picardie, je l’entendis soudain chanter Montagnes Pyrénées… avec les autres, et il me sembla, je ne sais trop pourquoi, que je me trouvais associé à une victoire remportée sur quelques démons.

 

Le dépliant prévoyait qu’au Bourget un autocar nous ramènerait dans le quartier de l’Opéra, où l’agence de voyages avait son siège.

— Je vais quand même monter avec vous, dit Roger, mais j’ai laissé ma voiture à la gare du Nord.

— Monte, on fera faire un crochet, dit le responsable, et donne-moi ton adresse : je t’enverrai le bulletin de notre groupe, tu seras au courant de tout.

Bientôt, le car vint se ranger le long de la voiture qui éclaboussait des rues mal éclairées. Quarante têtes admiratives se penchèrent, Roger serra quarante mains, embrassa deux ou trois dames pour faire rire.

On lui fit des gestes. Il demeurait, sur la chaussée, en proie à un désarroi comique de nous voir partir, oubliant qu’il était affublé d’un béret basque et d’un chapeau melon, qu’il retournait entre ses doigts. Je me retournai pour une dernière image : il avait mis le melon sur sa tête et prenait place dans la « vieille maison »…

Ensuite, le dépliant ne prévoyait plus rien pour lui, qui n’allait plus jamais ressortir de cette nuit, au bord de laquelle nous n’aurions peut-être pas dû le laisser.

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… Je lui ai cédé ma place sur le banc. Il s’est allongé avec nonchalance, les mains dans les poches, la tête appuyée contre son blouson roulé en boule. Dans cette tête, je revoyais l’avenir fascinant sous forme de perspectives ardentes. Il a fermé les yeux.

Il les rouvre pour me dire : « Ecrase, papa, avec tes photos de famille. » Il veut dormir, ou, peut-être, penser à quelque chose, que j’ignorerai toujours ; je le sais depuis tout à l’heure. Son regard, qu’il vient d’éteindre, ne brille plus que pour lui. Il est retourné à ses profondeurs, insondables pour moi. Ses cheveux font une étoile de mer sur le cuir. C’est un Martien. On se demandait comment ils étaient faits, on les attendait : eh bien, voilà. Ça a vingt-cinq ans ; c’est doux et implacable, plein de langueur et de violence ; ça bouge le moins possible ; pourtant, ça meurt en cage.

Quand ils l’ont précipité à l’intérieur du commissariat, comme pour rattraper le temps perdu à le poursuivre, j’ai douté qu’il fût cette ombre détachée de moi dans la rue Mazarine. Et puis, le long de sa joue, j’ai vu son sang où j’ai cru reconnaître le mien. Celui d’autrefois, moins lourd, plus généreux.

Au passage, il avait frappé le brigadier : « Il paraît qu’il me trouve viril, a-t-il ricané en franchissant la porte grillagée, viril, est-ce qu’on dit ça à un garçon ? » Il n’a pas cherché à savoir pourquoi j’étais là, assuré que ça n’était pas pour les mêmes raisons que lui. Il n’a plus fait attention à moi. Je me serais contenté d’un peu d’étonnement. Autrefois, quand j’ai passé le bachot, il y avait dans notre petite salle un vieux candidat d’au moins quarante ans. Lui, non plus, n’était pas là pour les mêmes raisons que nous, mais ça n’était pas une raison. Le sujet était le même pour tout le monde. Ici, ça n’a pas l’air d’être le cas.

— C’est bien qu’on soit ensemble, lui ai-je dit. Ils auraient pu vous mettre au cachot.

— Ils ne sont pas équipés pour : je suis déjà venu. Mais il y aura une autre étape…

D’abord, je m’en suis réjoui. Nous allions marcher d’un pas égal. En apparence, je serais un promeneur mystique parmi les autres et, dès que j’apparaîtrais, je serais mis en accusation. Tout ce que j’ai appris de la vie en commun aurait sa place sous leur bannière. Je comprendrais le sens de leur route, au bord de laquelle je m’assiérais avec eux dans les fleurs. Leurs femmes seraient les miennes. Peut-être pourrais-je regarder un soleil rouge en face. En refaisant le monde, je me referais moi-même. J’allais m’utiliser. Ce n’était pas sa force que je demandais à ce jeune homme, ou un élan vital qui éloignât la mort. Celle-ci ne me fait pas peur. Mort ? je l’ai déjà été jusqu’au 11 avril 1922, je n’en garde pas un mauvais souvenir, ou, à vrai dire, pas de souvenir du tout. Non, c’était la grâce, qui avait tant manqué à notre génération étriquée, maligne, défensive. La grâce qui permet de respirer dans le monde sans s’embarrasser de l’erreur ou de l’échec. C’était un grand miracle que j’espérais de la jeunesse, mais elle imprègne tellement l’air qu’on peut tout en attendre. Du moins, le croyais-je.

Je ne m’ennuie pas dans la prospérité : j’étais prêt à payer mon champagne avec des pâquerettes, à concilier mes raffinements et leur révolte, à tout mettre en l’air pour tout recommencer. Au besoin, je préparerais Polytechnique, ou je deviendrais champion de quelque chose, ou bien j’apprendrais la musique. Mais surtout, retrouver la joie pimpante et neuve de mon nom.

Mon compagnon ne m’a pas tendu la main et il ne m’offre plus qu’un visage déserté. Sa manche se retrousse sur un avant-bras moucheté de piqûres d’aiguille. Je ne sais plus où il est, dans la lumière verdâtre du poste. Sans doute a-t-il crié naguère : « L’imagination au pouvoir ! » Vouloir vivre les aventures de son imagination, c’était probablement leur substituer les miennes.

Un peu plus tôt, quand je lui ai proposé de le soigner, il m’a répondu : « Tu ne t’es pas regardé. » Si ! je m’étais regardé mais je ne m’étais pas vu. De l’imagination, j’en avais, moi aussi, et je voulais précisément que son œil me confirmât dans mon rêve ; j’avais besoin d’être envisagé d’une certaine façon et accueilli. Il n’a pas su, ou il n’a pas voulu. Peut-être était-il impossible qu’il prît mes aspirations en charge.

Maintenant, c’est moi qui regarde ce jeune homme désuni d’avec les autres. Je le vois de tout son long, comme le ruban d’une amitié dénouée. Il pend. Si je crois – et il me semble que je viens de le souhaiter – qu’il n’y a rien derrière, je suis un salaud. Mais, s’il y a une pensée ou quelque intention et vision radieuse du monde, alors mon temps est fait, je suis un quinquagénaire crépusculaire et je suis un homme mort. Voilà ce que je me dis.

Deux gardiens lui ont touché le coude pour lui signifier d’avoir à les suivre. Il s’est rassemblé avec l’arrogance de celui dont le destin est marqué ailleurs et il est sorti de mon champ en roulant des épaules. Ce culte de la différence est extravagant. Je ne me suis pas réinstallé sur le banc : ça n’était plus ma place. On n’occupe pas les autels parce qu’ils sont soudain vides.

Au bout d’un moment, j’ai demandé à parler au brigadier. Il avait une ecchymose sous la paupière, j’ai éprouvé une brève nostalgie. Puis, je lui ai dit tout simplement que j’avais envie de m’en aller.

— Tiens donc, cette bonne bête ! a-t-il répondu. Pour ça, il faudrait que vous nous aidiez un peu à vous libérer. Il n’y a personne qui s’appelle Jadis sur le quai Voltaire.

— C’est-à-dire que tout le monde s’appelle ainsi, mais on ne le sait pas.

Je lui ai donné mon véritable nom, sans déplaisir. Ce vieux manteau m’ira bien encore pendant quelque temps.

— Je me demande pourquoi vous êtes là, a-t-il dit, à votre âge, dans ce quartier, on devrait être couché.

Deux heures plus tard, il a déverrouillé la porte de la cage en bêtifiant : « Au dodo ! Allez, vite ! » J’ai revu son œil meurtri avec bonheur. Je l’aurais giflé, je l’aurais giflé, je l’aurais… Le jeune homme n’était pas revenu. Voyant que j’hésitais, le brigadier a deviné : « Ne vous faites pas de souci, il est avec le docteur. Ce gars-là joue aux fléchettes ; il est au fichier. »

Et il m’a viré proprement.

En passant devant la loge du concierge, j’ai répété mon nom. Désormais, je le dirai toujours après vingt-deux heures. L’identité, quel fier principe ! Et je le lancerai même à des échos nouveaux, car je veux partir. L’appartement, cette vieille péniche, est devenu un sous-marin, un labyrinthe plutôt : des portes fermées par des cachets de cire, où le souvenir se brûle, me renvoient d’une cloison à l’autre, comme le cobaye de l’expérience, jusqu’à ma tanière, dont la toile de Jouy n’est plus habitable. Courtisanes aux yeux bridés sous des ombrelles, vieux bonzes au seuil des pagodes, cornemuseux sur des passerelles, moutons enrubannés, je n’attendrai pas de les rejoindre au creux de ces murs avec lesquels ils ont fini par se fondre.

Ce matin, je me décide à ouvrir mes cantines où je vais trouver des momies. Le moment est venu d’avoir le courage de jeter. Je ne l’aurais pas dit hier. Mais jusqu’ici, ma vie était un pastiche de la vie, une théorie infantile du « comme si… ». J’avais besoin de tous mes accessoires. Il n’est que temps de cesser de vivre à la troisième personne.

Je réserverai l’accordéon de ma mère, ce sera le seul coquillage que je porterai à mon oreille. Pour le reste, je ne répondrai qu’aux appels qui vous tirent vers l’avant.

En voici un, justement : rangeant ces affaires, je retrouve la jaquette de mon père, le chapeau haut de forme gris de mon parrain, les guêtres de mon oncle. Si je peux remettre la main sur cette énorme paire de jumelles marines, ce sera parfait.

J’ai descendu la rue du Bac. Sur mon passage, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Il y avait longtemps qu’on n’avait vu dans le quartier un turfiste aussi superbe. Je suis entré au Bar-Bac où se tient le Pari Mutuel. Depuis belle lurette, Blanche a quitté Paris en souliers vernis pour une province, où elle pleure parfois sur son abdication. Il n’y a plus grand-chose à apprendre, tout juste à retenir.

— Pas possible, a dit Robert, tu vas à Longchamp ?

— Non, ce sera ma tenue pour jouer le tiercé.

— Toi, jouer au tiercé ! C’est presque aussi extraordinaire.

— À partir de maintenant, il ne faut négliger aucune chance. Et ça n’est qu’un commencement.

Le journal, distrait à la gloutonnerie des pronostiqueurs, est parvenu jusqu’à nous. À la page une, il y avait un titre :

LÀ TRISTE FIN D’UN VAGABOND ASOCIAL

« Un jeune homme, dont l’identité n’ a pas été révélée, a été trouvé mort, cette nuit, dans un local d’une des brigades territoriales de la Région parisienne. Son attitude équivoque, lors d’un contrôle de police, avait motivé son arrestation particulièrement mouvementée. Une enquête est ouverte.

« Il pouvait être six heures du soir, au carrefour de Buci… »

En page trois, un encadré donnait le point de vue du sociologue Jean Baechler :

« … Les marginalités constituent des formes de contestation informelle, irrationnelle, sans visées clairement discernables. À quoi correspond toute une gamme de manifestations, qu’il est commode de regrouper en trois sous-types. Le premier peut se nommer « passif-escapiste » et désigne toutes les conduites qui traduisent l’intention d’échapper, par la fuite, à une situation. On y rangera toutes les conduites suicidaires qui peuvent être définies comme celles qui cherchent à résoudre un problème quelconque par la disparition, au moins tendancielle, du sujet. Cela va du suicide proprement dit à la toxicomanie… »

— Si tu veux mon avis, a dit Robert, peut-être bien qu’on l’a buté.

— Ça n’est pas si sûr. M’as-tu jamais considéré comme un vagabond asocial ?

Il a pris le temps de rire :

— Je ne sais pas ce que c’est. Si ça consiste à faire le rigolo avec un chapeau haut de forme, alors, là…

Il n’a pas compris pourquoi je lui disais : « Tu as raison : maintenant, on peut vraiment prendre les choses où elles en sont. »

 

Sous ma défroque du Jockey-Club, je viens de le décider : je serai un de ces vieux messieurs qui ont gardé le cœur jeune.

 

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Vous avez terminé Monsieur Jadis

Antoine Blondin

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