Monsieur Jadis
Chapitre I
Monsieur Jadis savait qu’il ne passerait pas la nuit. Du moins sur le divan d’Odile. Dans quelques instants, il se retrouverait de l’autre côté de la porte, sans s’être vu partir.
Sur la nappe, à peine desservie, son rond de serviette, anneau patiemment conquis, plus subtil qu’une alliance, lui rappelait que l’amour est un demi-pensionnaire. Ainsi Odile en avait-elle décidé. Ils étaient de ces amants qui peuvent dire : « Nous prenons nos repas ensemble. » C’était déjà beau et plutôt chaste. Il eût été peu digne de bramer. Pour ménager l’avenir, il pliait sa serviette.
Dans la cuisine, Odile brisait de la vaisselle avec mauvaise foi, en s’écriant : « Regarde ce que tu me fais faire ! » ; ensuite ce fut : « Il vaudrait mieux me laisser seule » ; enfin cette constatation déchirante : « Je suis toute seule… » qui bouleversait chaque fois Monsieur Jadis, mais sonnait d’une façon étrange chez une femme qui s’équilibrait dans la présence de son inséparable époux, lorsque celui-ci se trouvait à Paris. Au fond, peut-être supportait-elle mal d’être soumise à la lumière alternative de ces deux hommes à éclipses, dont aucun ne l’éclairait comme elle eût aimé ? Peut-être se prenait-elle pour une île déserte ?
Dans la tempête, quand Odile affirmait avec éclat sa résolution de rompre, Monsieur Jadis s’égalait au roseau qui plie et ne rompt pas. Laissant la jeune Walkyrie balancer à travers son living-room gothique dans la rue de Courcelles les bustes en terre cuite de ses compositeurs préférés, le Mozart divin pour tirer à vue, mais si fragile, le Wagner à plus longue portée, mais résolument contondant – surtout la visière du béret – il récupérait sa brosse à dents et s’enfonçait dans les ténèbres de la plaine Monceau, en sifflant aux étoiles la petite musique propre à l’homme qui retourne, une fois de plus, chez sa mère.
Je sortais de chez Odile. Je demeurais un moment à regarder la façade de l’hôtel particulier, d’abord surpris qu’il ne s’écroulât pas. Je me serais assez volontiers accommodé d’être livré à la nuit, si j’avais eu l’assurance que la vie dût s’interrompre derrière moi. À la rigueur, j’aurais toléré qu’Odile s’endormît aussitôt. Il n’en était rien. Le jeu des lampes, une rumeur domestique m’enseignaient que la soirée trouvait des prolongements dont j’étais tranquillement exclu. Les flonflons dramatiques de l’électrophone auraient pu mettre sur ma sortie l’accent fatal qui m’eût exalté, mais le bruit d’un robinet m’était insupportable. J’imaginais Odile rendue par enchantement à la minute paisible où elle excellait entre les orages, soulagée peut-être. Elle devait profiter de l’aubaine pour se laver les cheveux ; donnait à manger à ses lévriers ; escamotait ma tasse sur le plateau du petit déjeuner, mon oreiller sur son vaste lit de cantatrice. J’étais quelqu’un qu’on peut soustraire de son existence, dès qu’il a tourné les talons, éprouvant au contraire le sentiment que si j’essayais de retrancher Odile de la mienne, il ne resterait rien de moi, qu’elle m’emporterait par lambeaux. Je rejoignais la révolte amère des moribonds qui découvrent que l’histoire va continuer sans eux. J’agonisais. Un taxi ne tardait pas à enlever ma dépouille. Les Champs-Élysées me voyaient renaître.
Monsieur Jadis était encore à l’âge où l’on croit que l’espérance est belle sous les pas d’un promeneur, à minuit. Il attendait beaucoup de cette liberté mauve qui s’installe le soir, fertile en rencontres nouvelles et passagères, où l’on mène une partie d’où sont exclues les petites cartes de la vie quotidienne. Là, il retrouvait l’usage de ses atouts majeurs, préservés de la corruption des jours qui se ressemblent et du démenti qu’ils apportent. Il était à son aise dans ces représentations sans lendemain dont le vernis est chaque fois rafraîchi. En somme ce qu’il appréciait le plus chez les inconnus, c’était que ceux-ci ne le connaissaient pas. Il leur proposait l’instantané, plus vrai que nature, d’un compagnon inventif et chaleureux, blessé avec discrétion, lucide sans amertume. Il se montrait à la fête dans une chemise kaki des surplus américains, le col ouvert sur un veston de velours à la mode vers le milieu du siècle, son pantalon tombant à la diable sur des mocassins de garçonnet, et l’on appréciait comme un gag émouvant qu’il eût simplement deux enfants d’un mariage rompu dans le désordre ardent de l’après-guerre et qu’une mélomane de légende lui infligeât désormais les tourments d’une passion hachée de courts-circuits.
Le whisky aidant, on pouvait attribuer sa maigreur au raffinement, son dénuement à la désinvolture, son indécision à l’embarras d’un esprit trop sollicité. C’est généralement dans la peau d’un prince fantasque qu’il se laissait recueillir par sa mère, aux heures matinales. Odile était loin de se douter que ses refus et ses rejets ressuscitaient le personnage qui avait pu la retenir quelques années plus tôt. Quand les deux femmes correspondaient par téléphone, elles s’étonnaient qu’une dizaine de stations de métro eussent suffi à métamorphoser en dandy turbulent un célibataire déconfit, renvoyé à la maison avec un zéro de conduite.
Un large virage faisait pivoter autour d’un axe égyptien deux temples grecs, deux Arcs de triomphe romains : happé par le kaléidoscope de la place de la Concorde, je m’abandonnais au décret du chauffeur de taxi. S’il s’engageait vers Saint-Germain-des-Prés, c’était la nuit au long cours ; les crocs-en-jambe de la musique au ras d’un soupirail ; les couples fascinants de danseurs disloqués comme des essuie-glace ; ma place assurée au bivouac amical, dans ces caves où les banquettes vis-à-vis favorisent les habitudes et complicités en demi-teinte qu’on contracte seulement dans les trains de banlieue… S’il suivait la terrasse des Tuileries jusqu’au Pont-Royal, c’était le retour de l’enfant prodigue ; le vieux balcon muet sur la rive familière agitée de reflets ; le sourire dans l’obscurité d’une mère qui écoute monter un ascenseur.
— Hello ! lançait-elle d’une voix hésitante, qui avait l’air de réapprendre les sons. L’écho de ce leitmotiv dérisoire, qui fut, jusqu’au dernier soupir, le murmure de ralliement d’un phalanstère de trente ans, se perdait dans l’appartement désormais trop grand pour nous.
Elle n’allumait qu’à l’instant où je pénétrais dans sa chambre, pour réserver à mon premier regard l’éclosion d’un visage rose et argenté ; elle rassemblait les bouts de papier qui flottaient à l’ordinaire sur son édredon, disant :
— Quelque chose m’annonçait que tu allais venir ; j’ai composé un poème en t’attendant ; veux-tu que je te le dise ou préfères-tu une tasse de tilleul ? Je pourrai bientôt publier une anthologie.
Elle me scrutait avec inquiétude, songeant à Odile dont elle partageait les raisons. À son poignet, pendait un chapelet de cailloux innommables qu’elle manipulait pour passer les caps difficiles, vestige d’un pèlerinage qui s’était brusquement interrompu devant une anisette à l’eau : « Je n’ai pas la Foi, affirmait-elle, mais j’ai tellement l’Espérance. » Mon œil, sous la chemise en pilou, qui lui rappelait l’internat de la Légion d’Honneur sur lequel elle avait rayonné, remontait le long de ses bras tendus de tendons, qui pouvaient à peine soutenir l’accordéon mirobolant qu’elle venait de s’acheter pour inspirer le restant de ses jours. Elle possédait la grâce qui fait jaillir, de la détresse, la féerie ; les catastrophes lui donnaient le fou rire ; elle eût été femme à s’engloutir en chantant dans le naufrage du Titanic. Aujourd’hui, il lui fallait tout son courage pour répéter : « Prenons les choses où elle en sont », ainsi que je le lui avais soufflé par commodité personnelle.
Jamais elle ne parlait d’Odile sur-le-champ, feignant d’accepter pour une visite ce qu’elle savait être un exil.
— Ta chambre n’est pas en ordre, mais je suis bien heureuse de te savoir ici… Ta mère est une bienheureuse ! On s’en apercevra plus tard… Pour le moment, prenons les choses où elles en sont.
Dans le long couloir, c’était le désordre des coulisses ; le coude profond de la rivière où des vies s’étaient rejointes et écoulées ; nos alluvions enchevêtrées par les années ; celles-ci au poids de la cendre. Un pas encore, et Paris se pressait aux fenêtres. Je demeurais immobile dans ces pièces désolées où des flambeaux avaient brillé. Je surprenais la Seine aux flancs souples et les monuments qu’elle dépose à son chevet pour dormir. J’avais envie de repasser de l’autre côté de la vitre, où l’on comptait par siècles.
Les fenêtres du quai Voltaire. Du plus loin qu’il les apercevait, tournées vers le nord comme l’aiguille bleue de la boussole, Monsieur Jadis ne pouvait en détacher son regard. Elles avaient orienté ses fugues du collège et son retour d’Allemagne, ses désarrois. Ce soir-là, revenant de chez Odile, le cœur en émeute, il s’insurgeait contre cette aimantation peu glorieuse qui le ramenait, à trente ans, dans sa chambre de petit garçon.
Le taxi s’arrêta au coin de la rue du Bac, dont le cours porte à cette heure des remous aventureux sous les façades dormeuses d’un peuple d’inspecteurs des Finances, de savetiers honoraires, de poètes. Tandis qu’il comptait sa monnaie, son attention fut attirée par le rectangle éclairé du Bar-Bac, dernier écueil avant la vie rangée. À l’époque où les générations du couvre-feu aspiraient à retrouver les approches de l’aube, une Aveyronnaise charbonneuse tenait là un débit de boissons, dont le mérite le moins secret était de ne fermer jamais. Le bruit se répandit peu à peu qu’une veilleuse brûlait ainsi à longueur de temps derrière un tiroir-caisse. Elle s’appelait Blanche dans la nuit noire et sa silhouette noire ne tarda pas à recevoir l’hommage de toute nuit blanche. Certains ivrognes lui vouaient le culte qu’on réserve aux icônes. Mais son extraordinaire taille de guêpe étranglée sous une poitrine de comices, son œil de jais surplombé par une tignasse engluée dans la laque, donnaient plutôt à ce personnage, dont on ne connaissait que le buste et son reflet sur le zinc, l’aspect fabuleux de la Dame de Pique affligée de l’accent des Auvergnats de Paris. La mode s’accordant à la nécessité, boire le dernier verre chez elle était devenu l’épilogue attendu d’un roman qui tirait ses envoûtements de la répétition.
Un cri perça.
Au flanc du Bar-Bac, une silhouette de femme jaillit d’un repli d’ombre. Sous sa course hésitante, la chaussée semblait monter jusqu’à la Seine en lacets abrupts. Deux hommes gesticulants lui donnaient la chasse.
Le chauffeur du taxi allongea une main tranquille vers son compteur.
— Laissez tourner, dit Monsieur Jadis avec une autorité qui l’enchanta, et il entrouvrit la portière.
Un cyclone s’abattit sur ses genoux, murmura « pardon », s’exclama « c’est toi ! », et il reconnut Popo dans ses haillons du dimanche. Il la coucha en travers de sa selle.
— Roulez, ordonna-t-il, droit devant vous.
— C’est une histoire de cow-boys, ou quoi ? demanda le chauffeur par-dessus son épaule.
— S’il vous plaît, ajouta Monsieur Jadis fermement.
Accoudée sur la plage arrière au mépris de la moleskine, Popo répondait avec aisance aux gestes obscènes de ses poursuivants. À mesure que la voiture l’emportait, elle s’épanouissait, recouvrant des mots de pacotille qu’elle empruntait à une langue précieuse, comme tirés d’une vieille malle, et les essayait d’une voix rouillée par l’alcool, incertaine du sens, soucieuse de savoir si ces bijoux lui allaient bien.
— Odalisque, jubilait-elle, ils ont pris la princesse Popo pour une odalisque, sont-ils assez sots ? Et moi qui provoque une querelle byzantine ! Et toi qui m’enlèves à leur nez et à leur barbe !… Voilà le sérail qui déraille…
— Tu les connais ?
— Est-ce qu’on connaît jamais les Arabes ? Tout ce que je peux dire, mon cher, c’est que ça n’était pas le khédive, ni l’émir de Bagdad.
Elle s’installa enfin sur son coussin, tira sa jupe rafistolée sur ses genoux des quatre-saisons, au grain pathétique. Son visage hardi et affectueux, encadré de cheveux blonds taillés au hachoir, éclaira Monsieur Jadis.
— C’est tout de même les Mille et Une Nuits puisque je t’ai trouvé opportunément… Tu es un type formidable, sais-tu ? Toujours là quand il faut. Te rappelles-tu le grand Polonais qui se faisait passer pour un Russe et qui n’était qu’Américain ?… Tiens, ajuste-moi mon caraco, tu veux bien ?
Elle débusqua d’un ourlet une épingle de nourrice qu’elle lui tendit en dévissant le torse pour présenter une échine encore gracieuse, sur quoi pendait un corsage d’épouvantail. Elle laissait parfois entendre qu’elle avait été mannequin.
— C’est automatique, poursuivit-elle avec philosophie, quand la Blanche me refuse à boire, il faut que j’enlève mon saint-frusquin. Les Arabes ont pris ça pour argent comptant. Comme j’avais picolé avec eux, ils m’ont suivie dans la rue où j’allais vomir un peu. Mais j’en ai mordu un au sang… Total, j’ai perdu mon bataclan.
Ces filles du néon vivaient avec ce qu’elles portaient sur elles, un attirail futile et encombrant qu’elles déposaient dans l’arrière-salle d’un bistrot tolérant pour dormir, ou sur la banquette d’une voiture de course pour tourner en rond, l’espace d’un caprice. Leurs expédients de bouts de ficelle prolongeaient une migration perpétuelle où elles changeaient de noms et de dégaines, toujours menacées, prodigues et retorses. Elles truffaient les relations amicales de calamités somptueuses, qui incitaient à les éviter lorsqu’on était à jeun. Si bien qu’elles se faisaient de l’humanité l’idée d’un grand troupeau ivre mort depuis l’Arche de Noé et calquaient leur comportement en conséquence. Elles n’avançaient qu’à grand fracas. À la longue, la nuit résorba la plupart de ces figures qu’elle avait engendrées ; certaines, surmontant une sélection naturelle, sans un effort d’accommodement, devinrent des compagnes à toutes épreuves, judicieuses et dépourvues de vanité. Popo, en routière chevronnée, se tenait dans les marges de Saint-Germain-des-Prés où elle était apparue très jeune, l’air très vieux, et où elle vieillissait maintenant en état permanent d’adolescence, comme si sa fraîcheur égarée lui eût été remboursée sur le tard.
— Tu dois m’en vouloir, dit-elle, je t’éloigne de tes pénates, mais c’est un tel chopin de te rencontrer !…
Monsieur Jadis, qu’elle avait contraint si souvent à changer de trottoir, enveloppa d’un bras protecteur ses épaules rompues à toutes les gouttières. Il se sentait gonfler de cette importance inespérée qu’elle lui donnait, prêt à renchérir sur ce que la situation avait de chevaleresque. Il aurait voulu qu’Odile, enfouie dans ses lointaines cretonnes, le vît à cet instant, responsable et efficace. Odile, et pourquoi pas sa mère, qui semblait parfois peu convaincue d’avoir mis au monde Zorro, d’Artagnan ou le rusé Ulysse.
— Alors, où est-ce qu’on va ? demande le chauffeur, en se tassant pour détailler Popo dans le rétroviseur.
— On vous a dit : tout droit ! s’exclama-t-elle. Cessez vos objurgations.
Le taxi ralentit d’une façon inquiétante : on roulait dans la mâchoire béante du Louvre, au milieu d’un désert de gravier gris.
— Oui, au fait ? dit Monsieur Jadis avec jovialité.
Popo pouffa derrière sa main :
— N’avais-tu pas parlé du Harry’s Bar ?
Bien qu’il eût l’impression qu’elle lui proposait de danser sur un volcan, Monsieur Jadis comprit par expérience qu’il était vain de discuter. « Nous voilà très loin de nos bases », souligna-t-il. Mais il espérait qu’un dépaysement brutal tempérerait les extravagances de la jeune femme ; et il ne lui déplaisait pas de coller une étiquette exotique sur cette soirée effleurée par l’aile de la rébellion.
Les barmen du Harry’s, avenants comme des Christmas-cards, authentifiés par les signatures au coton perlé sur les revers de leurs pochettes blanches, comprirent qu’il fallait éloigner la mèche du baril ; ils eurent tôt fait de détourner vers des « Tom Collin’s » benoîtement allongés la fougue de Popo qui la précipitait d’instinct vers un redoutable tonneau de miltonduffglenlivet dont la réputation n’était plus à faire. À côté d’elle, chaviré par le brouhaha et les vapeurs, le chauffeur de taxi plongeait des naseaux inquiets dans une chope de bière. « Jamais petit caporal ne va boire sans son cheval, avait-elle décrété en l’entraînant sous peine d’un esclandre, croyez-en la fille bien-aimée du plus grand maquignon de tout le Limousin. » Elle s’escrimait par intervalles à lui retrousser les babines pour appeler l’assistance à considérer sa denture. Monsieur Jadis leur faisait un écran contre la poussée indifférente qui dilatait les boiseries armoriées et tâchait de contenir l’impromptu de sa copine dans les limites d’une soulographie d’intérêt local. Le gin l’accompagnait au seuil de cette audace anxieuse, où il acceptait que la terre tremblât.
Ce qu’il appréhendait finit par se produire : Andy Mac Elhone fit une apparition mesurée dans son établissement. L’épreuve de ce regard trempé dans les eaux de la Clyde était plus périlleuse à franchir que celle du petit tonneau. Monsieur Jadis vit mieux la mine pitoyable de Popo, ses genoux fendus de cicatrices, à l’étal sur un tabouret.
— Elle est un peu partie, dit-il. Rassure-toi, on ne fait que passer.
— Où serait-elle mieux qu’ici ? s’étonna Andy. C’est une curieuse manie française que de mettre les gens à la porte sous prétexte qu’ils sont saouls, il faut au contraire les garder au chaud, c’est élémentaire. Je n’aimerais pas que ma conscience, qui est une vieille fille remarquable, me poursuive pour non-assistance à personne en danger.
Ce jeune premier roula en direction de Popo l’œil de Pinocchio sous les cils de Rudolf Valentino :
— Où l’as-tu trouvée ? Courtoisement, à Edimbourg, malgré notre légende, je connais des pubs où on lui ferait une rente. Les hommes ont besoin de fétiches.
Popo, qui sentait qu’on parlait d’elle, souriait bêtement mais devinait tout. Désignant Monsieur Jadis :
— Ce héros m’a sauvée sur les bords de la Seine.
— Moi aussi, mam’zelle, dit Andy gravement, autrefois j’ai sauvé quelqu’un qui allait se noyer par un jour de tempête. Dans une soupe à l’oignon… j’habitais alors à Montparnasse et, au petit matin, en rentrant chez moi, je m’arrêtai au café de la Rotonde. Là, je vis un homme qui semblait dormir, accoudé au comptoir, le nez sur une assiette. Le monde autour de lui faisait preuve d’un flegme et d’un tact exquis. Je dus, moi, Britannique, le secouer par les épaules : déjà, il était violet. Il avait cent grammes de gruyère râpé dans les poumons. Il fallut appeler les pompiers. Je n’ai jamais cherché à me faire connaître.
— Quel spécimen ! s’exclama Popo. Il me plaît, cet Andy. Allume-moi !…
Andy parut interloqué.
— Donne-moi à fumer, quoi ! commanda-t-elle, tremblant d’une impatience soudaine, à la fois autoritaire et suppliante, comme si elle exigeait un gage solennel. Andy dut tirer quelques bouffées d’une cigarette qu’il déposa ensuite entre ses lèvres triomphantes.
— Il faut m’honorer, dit-elle, je suis rituelle.
— Un verre de boisson ? suggéra à la ronde Monsieur Jadis, qui ne voulait pas perdre le gouvernement de la minute présente.
— Ce serait sacerdotal, fit Popo.
D’une enjambée mexicaine, le chauffeur de taxi se plaqua contre les portillons d’acajou ajourés qui exhalaient dans la rue Daunou une haleine de saloon.
— Ce coup-ci, j’en ai marre, déclara-t-il. Et la prise de sang ? Et la prise en charge ? Payez-moi, que j’aille travailler.
— Décidément, mon ami, nous n’appartenons pas au même groupe alcoolique, dit Popo avec humeur, mais il est inutile de nous fâcher.
Durant cet intermède, le compteur n’avait cessé de tourner. Le score était élevé au tableau d’affichage et l’adversaire, voûté sur son volant par la réprobation, difficile à manier. Par bonheur, Popo n’en fit pas la remarque. Elle avait insisté pour s’asseoir à côté du chauffeur, en prétendant qu’il ne fallait pas le vexer davantage, après toute la bière qu’il avait dû ingurgiter à l’office avec les palefreniers. Devant moi, je découvris une chose étrange : sa nuque oisive, que l’air du jour caressait rarement, était quadrillée des hachures profondes qu’on ne voit qu’au cuir tanné des travailleurs de plein vent. Cette Popo était faite, au fond, d’un bon matériau ; si on grattait un peu, il réapparaissait. Tout ce qui, en elle, échappait au masque et au mythe, tout ce qu’elle ne pouvait contrôler pour le déformer, demeurait, à son insu, fruste et savoureux. Chaque fois que je m’en apercevais, je m’en voulais de ne pas contribuer davantage au bon usage qu’elle aurait pu faire d’elle-même, quand elle renonçait à se montrer odieuse. À travers elle, c’est toutes les petites souris des caves que j’aurais sauvées, en jouant de la flûte.
Quel penchant m’incitait à tant de sollicitude pour des êtres qui ne m’étaient rien ? Désarmé devant mes devoirs les plus immédiats, je m’instituais volontiers le protecteur superbe de fantoches de carrefour, sans vouloir considérer que la véritable veuve, c’était ma mère et qu’Odile faisait une orpheline considérable quand les barytons italiens s’étaient tus. Je tenais, avant tout, à ma réputation dans les asiles de nuit.
On disait, ces derniers temps, que Popo était l’égérie d’un cénacle de clochards lettrés et précieux, présidant à leurs joutes culturelles, dont elle était l’enjeu extasié. Pour trente vers de Baour-Lormian ou une citation du rarissime académicien Soumet, l’un de ces mandarins hirsutes pouvait prétendre à lui faire partager, dans un sombre taudis, la jonchée feuillue d’une collection dépareillée de La Revue de Paris des bonnes années 1830, chapardée aux boîtes d’un bouquiniste. En sortant du bar, je m’étais inquiété de savoir où elle souhaitait être conduite et si elle avait formé le projet d’un endroit où dormir. Elle avait prétendu qu’elle n’était pas en peine et qu’on l’attendait ardemment, paraît-il, du côté de Boulogne.
— Mes enfants, répétait-elle, c’est charivaresque, mais autant dire qu’aujourd’hui, j’ai une adresse.
Il vint un moment où, le chauffeur et moi, nous fûmes obligés de la supplier de nous dire laquelle. Depuis la porte de Saint-Cloud, l’équipage, en effet, roulait à l’aventure, s’imprégnant peu à peu de l’humeur morose de ceux qui ont laissé la lumière derrière eux. Popo se contorsionnait sur son siège, s’essayant à déchiffrer les plaques d’émail au coin des rues :
— Si j’apercevais le nom, ça me reviendrait.
Ça ne lui revenait pas du tout, et encore moins à notre compagnon, devant qui elle se troussait et se dépoitraillait à la recherche d’un fameux papier, que des inconnus lui avaient remis en guise de billet de logement.
« Vous l’aurez laissé dans votre bataclan », grinça le chauffeur. Et je compris que cette concession pour se mettre dans le ton épuisait sa dernière parcelle de bonne volonté. Popo se tourna vers moi en rigolant :
— Dis à cet automédon que le bataclan est réservé au vade-mecum.
En d’autres circonstances, je l’aurais plantée là avec un peu d’argent, mais j’étais dans un soir de grand opéra. À chaque grognement de l’autre, je répondais par un grognement antagoniste, tel que je regrettais de n’avoir pas la carrure qui lui eût suggéré la menace d’un gorille énorme dans son dos. En fait, j’étais conscient qu’un danger pointait et qu’inexorablement, il allait falloir faire face à quelque chose que je redoutais et appelais en même temps. Cette fois, c’était vraiment le Grand Soir.
De larges avenues, faites pour des rafales de mitrailleuses ou des arrivées de courses cyclistes, se succédaient sous des banderoles dont je ne comprenais pas le sens. Je n’avais là aucun souvenir, aucun projet. Ces lieux ne m’étaient pas communs. Même, il me semblait que les façades sans repère s’appliquaient à une neutralité malveillante qui renforçait mon agressivité. Je me sentais parfaitement au point dans un rôle qui n’en était plus un, car, cessant de le jouer, je devenais enfin l’homme que je voulais être, convaincu que la sérénité de Popo était le seul souci qui m’absorbât, ici et maintenant, à trois heures du matin, avenue Jean-Jaurès, ou Édouard-Vaillant, ou Marcel-Sembat… C’est l’avantage des comparses qu’ils favorisent ces mutations, ces promenades dans les lopins de soi-même inexploités, alors que les êtres les plus proches vous pétrifient par l’opinion qu’ils se sont faite de vous. Air connu.
Un hurlement de Popo mit fin à ce rallye placé sous le patronage des idoles socialistes. Elle avait les jambes à hauteur du pare-brise et tenait son soulier à la main. Elle en extirpa un papier douteux qu’elle tendit gaiement au chauffeur :
— C’est toujours dans les endroits les plus évidents qu’on oublie de regarder. Lisez ; dans le noir, je suis complètement miraude.
Ce chauffeur, rasséréné, fit l’important. Il alluma le plafonnier, grommela :
— C’est pas Boulogne, votre truc, c’est Billancourt…
Il suffisait de le dire. Popo avait vu un peu grand : les immeubles se ratatinèrent ; les boulevards s’éparpillèrent en venelles étranglées par des murs aveugles mais éloquents : « Libérez Henri Martin ! » proclamaient-ils, en écho à la protestation qui secouait alors la ville en faveur d’un archange de l’objection de conscience. Ainsi, contre les apparences, cette planète hérissée de gazomètres avait-elle été foulée avant nous par des contemporains sensibles aux préoccupations de la cité. Le taxi s’arrêta en lisière d’un chantier, devant une maison sordide où l’empreinte du mot « hôtel » continuait de transparaître sous la crasse, comme tracée par un doigt d’enfant. Je descendis sur les talons de Popo. Il n’était pas dans ma ligne de l’abandonner sans m’être assuré de son sort. Le chauffeur accepta de s’en retourner sans moi avec un empressement où je crus discerner du soulagement. Que dire du mien : je n’avais plus un sou en poche.
Sous la douche du réverbère, Monsieur Jadis avait l’air d’un noceur tout habillé. Un peu plus loin, Popo, enduite de lassitude, ayant renoncé à frapper à la porte, braillait vers les étages. Autour d’eux, s’étalait une nuit à entendre siffler des trains.
Enfin, une fenêtre s’ouvrit, d’où vinrent s’écraser sur la tête de la malheureuse jeune femme des imprécations rauques. Une sorte de muezzin furibond apparut au balcon.
Miséricorde ! Est-ce qu’un pansement sur l’oreille ne le désignait pas pour un des agresseurs de la rue du Bac ?
— C’est la meilleure ! s’esclaffa Popo, j’aurais dû m’en douter. Ce que c’est que l’imprégnation : on perd la mémoire… Pas pour les grandes choses lointaines, naturellement, pour les toutes petites…
— C’est un de tes types ? Un de tes tout petits types ?…
— Les deux, tu veux dire, ils habitent ensemble. Bonjour philippine ! Comme la vie est cocasse, une vraie pochette-surprise.
— Qu’est-ce qu’il raconte ?
— Je n’ai pas l’impression que ce soit le Coran.
Le mot « salope » claqua dans le silence avec un bruit de serpillière, en même temps que la vitre se refermait.
— Il va descendre, dit tranquillement Popo, il me veut.
Monsieur Jadis s’était porté à sa hauteur et mesurait la fragilité de cette brebis propitiatoire, quand la porte, déverrouillée, laissa couler sur le trottoir deux Arabes en maillots de corps et un troisième en salopette pour faire l’appoint. Ils ondulèrent en ricanant, puis l’un d’eux crocheta le poignet de Popo.
— Putain, dit-il, tu te fais rincer et tu te tires avec lui.
— C’est une vieille amie, dit Monsieur Jadis, et vous voyez bien qu’elle revient. Elle a un peu bu, voilà tout. Maintenant, le premier à qui ça ne plaît pas…
Partout ailleurs, il aurait ajouté : « … n’a qu’à sortir avec moi ». Dans cette rue, l’irrémédiable « Je lui fous mon poing sur la gueule » était un peu gros, à considérer de surcroît le contexte politique. Déjà, il était agrippé de toutes parts et on lui soufflait à la face : « Mais qui c’est, celui-là ? Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? » La fourberie s’était diluée dans le regard de ces hommes où passait maintenant le reflet fiévreux d’un étendard.
Très rapidement, il fut à terre. Il n’entendit pas trépigner Popo qu’une main bâillonnait. Il était à quatre pattes sur le bitume. Il ne souffrait pas. On faisait cercle autour de lui. Il distinguait avec une netteté extraordinaire le pied qu’on allait balancer en direction de sa tempe… Le choc le souleva et il se retrouva cloué à plat sur le sol sans avoir perdu connaissance, la joue contre quelque chose de dur, de frais, de délectable, et les yeux fermés qu’il n’avait pas envie de rouvrir. Des pas et des voix se fondaient dans les trois dimensions. Il apprit bientôt qu’il était enfin seul.
Ma mère n’avait jamais été hostile à un joli visage d’enfant dessiné par la bagarre. À la lecture des cicatrices, elle distinguait toutefois ceux qui donnent les coups de ceux qui les reçoivent et trouvait que j’appartenais trop souvent à la seconde catégorie. Si je n’avais été aussi retardé en calcul, elle m’aurait certainement fait prendre des leçons de boxe. C’est pourquoi, revenant de Billancourt, tâtonnant et trébuchant, il m’apparut de mauvais ton de faire surgir à son chevet le cauchemar d’une figure, sanglant comme un reproche.
Pour éviter les rencontres, j’avais choisi de longer la Seine, interminable tapis déroulé jusqu’au pied de mon lit. Elle s’appliquait à tromper mes espérances par de larges boucles, où dormaient sous un éclairage sinistre des péniches chargées de sable et des bétonneuses remplies de cadavres. J’avais l’impression d’errer dans un roman d’Eugène Sue. Je marchais depuis des siècles, tuméfié, épuisé, étranger à toute humiliation. J’avais chassé Popo de mon esprit pour alléger ma route. D’ailleurs, elle n’y avait jamais fait qu’entrer et sortir. Et pour ce qui était des coups d’appellation incontrôlable, je leur accordais la lâcheté anonyme d’un tir d’artillerie qui n’entamait guère mon honneur du jour.
Mon cas, désespéré sous le viaduc de Grenelle, reprit des couleurs au débouché de l’Alma. Quelques années plut tôt, après un long séjour dans une usine d’Allemagne, j’avais fait dans ces quartiers dorés à toute heure une rentrée beaucoup moins pittoresque. Cette fois, j’étais vraiment l’ancien combattant, supputant déjà l’art d’accommoder la défaite. L’Arc de Triomphe sur ma gauche, les Invalides à droite épaulaient le décor de l’épopée dont j’accomplissais en clopinant le dernier parcours. Mais, comme je pilotais ma carcasse entre les arbres du Cours-la-Reine, un vertige me prit et je dus m’affaler sur un banc. La nuit humide et lumineuse s’assombrit. C’est alors que je renonçai à rentrer à la maison pour me réfugier chez Roger, où je pouvais sans quitter les branchages me mettre à couvert en quelques minutes. Il dirait : « Mon salaud, tu te décides enfin à te faire des ennemis, ça n’est pas trop tôt ! » ; puis il appliquerait sur mes blessures du baume Bonne humeur ; et je me fendrais la pipe dans le pyjama monumental qu’il allait me prêter. Tout cela nous ferait un secret de plus, la matière première de fables extravagantes : « Il m’est arrivé, sortant d’une poubelle, à moitié mangé par les rats. Un éditeur pédéraste avait voulu l’émasculer avec un tesson de bouteille parce qu’il se refusait à lui… » La vie avait encore du bon.
Roger Nimier habitait de l’autre côté du Carré Marigny où le marché aux timbres produit un dosage raisonnable de vieux messieurs et de petits garçons. Cette cour de récréation convenait à son goût des mélancolies surmontées et des passions sages. Il venait d’emménager dans un immeuble banal, sans ascenseur, dont les étages se ressemblaient, cent fois répétés le long d’une rue étroite. Cet homme, qui subissait courageusement une réputation de dandy, mettait ailleurs la singularité de ses élégances : il était intransigeant et généreux.
Un bolide aux yeux clos et le mufle étiré sur le bord du trottoir, un landeau d’enfant sous un porche indiquèrent à Monsieur Jadis qu’il touchait à l’étape. Dans la cage de l’escalier l’obscurité était épaisse et chaude. Il n’osa pas déclencher l’explosion de la minuterie et commença son ascension en tirant sur la rampe pour hisser d’une marche sur l’autre son corps plombé de fatigue. Le sang s’était remis à couler de ses arcades, de ses pommettes. Il sentait qu’il commençait à s’absenter doucement de lui-même et qu’il devenait nécessaire d’abréger. Le reflet d’un gros bouton de cuivre, sur une porte léchée par un paillasson qu’il crut reconnaître, réveilla son attention. Il sonna.
Les portes jouaient un grand rôle dans la vie de Monsieur Jadis et il lui fallait bien constater qu’il était plus souvent devant que derrière ; un vagabond de palier au cœur précipité. Le silence l’affola. Il frappa quelques petits coups, retenu par la terreur de déchirer l’enveloppe du sommeil où cet univers baignait, puis il se laissa glisser le long du chambranle, comme on s’abandonne sur la table d’opération, la confiance aux abois.
Et la lumière fut. Pour la seconde fois, à trop peu d’intervalle, je me retrouvai entouré de pieds de tous côtés. Parmi les brodequins des sergents de ville, les chaussons verts de la dame du dessous mettaient une tache incongrue au ras de mes oreilles. Je la reconnus à sa voix mémorable. Elle dirigeait un cours de diction qui emplissait l’atmosphère d’un bombinage sonore et faisait parfois monter jusqu’à chez Roger, à travers les lames du plancher, un flot de syllabes sans queue ni tête, auquel nous prêtions un intérêt médusé. Cette fois, la dame du dessous avait le dessus. Elle allait me poser sa pantoufle sur la tête en signe de domination, comme une chasseresse de safari ou la Vénus à la Fourrure de Sacher Masoch. En attendant, drapée dans un kimono de cartomancienne, elle pérorait dans le masque, selon la meilleure tradition de l’école :
— … D’où sort-il ? D’où tombe-t-il ?… Enlevez-moi ça… Une personne seule, je ne peux pas entendre graboter la nuit sur mon paillasson. N’allez pas croire que j’ai la frousse… Mais je tiens à votre disposition la carte de visite du défunt président Herriot, avec sa gratitude (je lui ai placé la voix)… ou celle du cardinal Baudrillart (l’éloquence sacrée, ça ne vous dit rien ?)… Alors, vous comprendrez que je suis une femme qu’on ne vient trouver qu’aux heures ouvrables… Et voilà qu’on sonne, qu’on frappe, qu’on frôle à la porte !… Je ne fais ni une, ni deux, je me glisse à pas de loup jusqu’à mon œilleton. Là, qu’est-ce que j’aperçois ? Cette trogne d’arsouille, toute pleine de sang, hébétée, certainement incapable d’articuler. Tout ce que je déteste… Du coup, je vais au téléphone, je forme le 1, puis le 7… J’attends dans le noir… Messieurs de Police-Secours, je vous sais gré d’avoir fait vite…
C’était donc ça, Police-Secours, ce déferlement bleu marine qui m’enveloppait sous une ampoule d’interrogatoire. Mais le secours de qui ? Aux manières des exécutants, je devinai qu’il s’agissait de celui de la dame, car ils lui conseillèrent avec beaucoup de sollicitude de se remettre au lit et, m’ayant alpagué, m’introduisirent à Beaujon – hôpital, hélas ! désaffecté – au terme d’une procédure tout à fait nouvelle pour moi, dont le meilleur m’échappa.
Quand le gendarme était sorti de l’ascenseur en butant dans la pénombre, elle avait lancé, du fond de son lit, un « hello ! » craintif et enjoué. Mais quand elle avait appris que son fils était retenu à Beaujon – Pas l’hôpital ? Vous m’avez fait peur – Le 2e District de Police ? Vous me rassurez –, elle avait passé un manteau sur sa chemise de nuit, puis, sans qu’on lui eût rien demandé, s’était mise en route, en parlant toute seule. Et maintenant, elle se trouvait parmi ces hommes en uniformes que la lecture de magazines enfantins plongeait dans la perplexité et conversait avec leur chef, retranché derrière une sorte de comptoir. La souveraineté de ses traits, soudain recomposés dans l’écrin des cheveux blancs, lui donnait l’air de quelqu’un qui vient chercher ce qui lui est dû.
— Pauvre trogne d’arsouille, dites-vous ? J’espère qu’il n’a pas fait trop de bêtises.
— C’est justement ce qu’il faudrait lui demander.
— Ne le réveillez pas encore ; je peux peut-être répondre à sa place.
— Nous aurions aussi un certain nombre de choses à lui dire, ajouta le gradé avec une pointe de dérision.
— Eh bien, dites-les-moi ! Je vais faire un effort pour comprendre et je lui répéterai tout cela, quand nous serons rentrés à la maison… Si ça vient de moi, ça aura davantage de poids.
Les jambes pelotonnés contre son ventre, un bras roulé autour de son visage, Monsieur Jadis somnolait sur un banc, dans le clair-obscur quadrillé par le treillis de la cage où il était enfermé. Depuis que sa mère avait pénétré dans le poste de police en balançant des regards affectueux et qu’il l’apercevait là-bas, un peu voûtée, bavardant avec vaillance sous la tulipe verte d’une lampe, il se sentait léger, comme délié et relié. L’idée que sa posture, son indifférence douillette étaient celles du fœtus atteignait ce héros sans le troubler. Le bois, le long de sa joue, fleurait la cire domestique et le plumier. Un bonheur, venu de loin, l’engourdissait.
C’était l’été, à Dinard, dans l’école communale déserte sous le soleil. Maman, la tête en feu, au premier rang de la classe, couvrait de chiffres un cahier de cent pages sous la dictée résignée de l’instituteur. Celui-ci, transpirant à gros bouillons au pied de son estrade, entremêlait les données d’un problème élémentaire de robinets et des formules de déférence qui lui posaient d’autres problèmes : « Supposez qu’une cuve de soixante-dix centimètres cubes… cm3, sauf votre respect… se vide en quarante-cinq secondes, puis-je me permettre de vous demander en combien de temps… » Et moi, vautré sur une table au sommet de l’amphithéâtre, je cuvais ma première ivresse dans l’abri de mon coude replié, ivresse enfantine pour noces et banquets. J’avais dix ans. Nous sortions d’un déjeuner d’anniversaire, débridé par les vacances, et je m’étais avéré incapable de suivre la leçon particulière que ce répétiteur me donnait chaque jour. Maman, qui ne reculait devant aucune gageure, avait trouvé tout naturel de la prendre à ma place et s’était installée d’autorité devant un pupitre :
— Je n’ai jamais été très forte en calcul, mais expliquez-moi bien, et je vous jure que je lui ferai tout refaire à l’hôtel. Nous avons justement une baignoire.
L’embarras du maître, le zèle innocent de cette grande personne qui pouffait dans l’ombre de son chapeau de paille en pensant à ses vieilles amies sur la plage, je n’en perdais pas une miette entre mes cils où tremblaient des vapeurs. La rumeur amortie de la vie m’était douce.
Un quart de siècle plus tard, sur le banc gravé au couteau où je feignais également de dormir, « Vive les vacances » avait fait place à « Mort aux vaches ». Mais, dans la lumière avare de Beaujon, la Pietà fourbue et le vieux nourrisson reformaient le tableau primitif d’une certaine fidélité à soi-même.
Le gradé, abasourdi à bout portant par cette vieille femme qui portait un chapelet autour de son poignet, quêtait du renfort du côté de ses collègues, au nez plongé dans les feuilles vertes de leur journal habituel, particulièrement drôle.
— C’est entendu, disait-elle, vous ne l’embêtez pas, et je vous promets qu’il sera sage.
— D’abord, qu’il boive moins. Il n’a pas à se promener la nuit. Nous, ça n’est pas pareil, je vous le répète encore une fois.
— Ils sont sortis de la guerre, ils n’ont pas connu les longues splendeurs du soir, ils se sont mariés trop jeunes. À quel âge vous êtes-vous marié, monsieur… monsieur comment, au fait ?
— Garcia, mais ça n’a rien à voir… Surtout, qu’il n’oublie pas de faire des excuses à l’autre dame. Au moins qu’elle ne porte pas plainte.
— Plainte ? Nous nous sommes tous couchés, un jour ou l’autre, devant une porte. Je trouve miraculeux qu’il ait choisi celle-là. Quelle prédestination ! Avez-vous remarqué comme il parle mal ? Il boule ses phrases. Si je lui faisais prendre des leçons de diction avec cette personne, ça arrangerait tout, n’est-ce pas, monsieur Garcia ? C’est tellement beau de pouvoir réciter les jolis vers qu’on aime. Le jour de sa première communion, c’est lui qui a été choisi pour réciter le compliment à l’évêque, et je vous prie de croire qu’il ne bégayait pas. Je ne sais pas comment ça lui est venu. Probablement avec la puberté.
— Les enfants ne devraient jamais grandir, soupira le brigadier Garcia, car on était aux temps où les flics parlaient.
C’en était trop. Chaque instant dépouillait Monsieur Jadis de ses armures, le ramenait à l’innocence accablante du berceau. Il pensa se dresser comme un spectre, son mouchoir sanglant à la main : il eut l’air d’un jeune pêcheur à la ligne victime d’une insolation.
— Et alors ? dit sa mère. Voilà mon petit garçon qui se réveille.
Le grillage posait une voilette pudique sur son visage, un peu radieux, un peu douloureux.
— Viens, fit-elle, nous rentrons.
Monsieur Jadis sentit fondre ses dernières résolutions de quitter les lieux sur un éclat. Adieu, hauteur ! Bonjour, maman.
— N’as-tu rien oublié ? ajouta-t-elle, en pénétrant dans la cage pour voir comment c’était fait.
— Si, dit le brigadier Garcia, il faut régler le déplacement d’un transport léger. Ça n’ira pas loin : deux cent vingt-cinq francs environ.
Monsieur Jadis regarda sa mère qui n’avait pas son sac à main, chercha ses yeux qui étaient là. Elle dit, en fouillant dans ses poches :
— Est-ce que vous acceptez les timbres-poste ?
Le gradé répondit qu’une note serait envoyée au quai Voltaire. On aurait cru entendre les préliminaires d’un traité de paix.
Quand ils se retrouvèrent sur le trottoir, Monsieur Jadis n’éprouva pas tout le soulagement qu’il en attendait. Le faubourg Saint-Honoré s’entrebâillait sur une matinée trop luxueuse pour ses ecchymoses et la chemise de nuit de sa mère, qu’il aurait voulu enfouir dans un taxi.
— À ton âge, disait-elle, tu devrais être en mesure de payer toi-même ton poste de police. Et comment crois-tu que nous allons retourner dans notre quartier ?
Il ne sut quoi répondre, tant les gymnastiques financières auxquelles il se livrait en pareil cas lui parurent soudain déplacées. Le parcours du fils-à-maman n’est pas celui du combattant.
— Nous allons prendre l’autobus, déclara-t-elle triomphalement.
— Dans cette tenue ! Il y a du monde, quand même…
— Les autres ne me gênent pas. Pourquoi as-tu si peu confiance en eux ? Ce n’est pas en moi que j’ai confiance, crois-moi, c’est en eux.
— L’autobus, mais avec quoi ?
— J’ai des bonbons, les receveurs adorent ça, tu vas voir.
Cette mère était un obus, sa trajectoire était lisse et têtue.
Finalement, ce sont les timbres-poste qui nous ramenèrent rue du Bac. Je pensais que maman allait me mettre au lit, au pire m’emmener chez le pharmacien qui en avait vu d’autres. Au lieu de quoi, elle m’engagea avec superbe entre deux haies de commerçants familiers qu’elle saluait en châtelaine. Cette promenade me semblait si provocante que la mauvaise pensée me vint qu’elle voulait me mettre à l’épreuve ou m’imposer une sorte de pénitence, du genre carcan et pilori ; le retour piteux de Zorro, la corde autour du cou. Cependant, c’était elle qui était en chemise et il convenait de ne voir là que l’effet du naturel, qui l’emportait encore chez elle sur la fantaisie. Effectivement, elle me confia avec la plus grande simplicité qu’elle ne m’attendait pas pour le petit déjeuner et que, si j’avais quelque crédit dans la rue, c’était le moment d’en user. Le Bar-Bac flottait justement entre deux eaux.
Les rares fois où je m’y étais trouvé avec elle, aux heures anodines, j’en était ressorti agacé et attendri. Les consommateurs, mes amis, croyaient déférent de se tenir à distance ; j’en étais réduit à chercher sur la glace leurs reflets affectueux. Pour conjurer à ses yeux l’endroit de perdition, je lui rappelais l’époque où il s’appelait tout honnêtement le Pont-Royal. Alors, ma tête atteignait à peine au comptoir où je posais une petite main dans la grosse patte d’un Auvergnat anonyme pour négocier le tabac de mon père. Un beau jour, ce furent des doigts aux ongles rouges qui me rendirent la monnaie et une jeune femme brune, coiffée à l’espagnole, surgit de l’autre côté de la barrière : Blanche venait de faire son apparition dans cet établissement réputé sans histoires, auquel elle allait contribuer impérieusement à faire mener une double vie. D’ores et déjà, on avait l’impression d’acheter directement ses cigares chez Carmen. Sous son œil noir, les Don José ne tardèrent pas à mener un train d’enfer… Nous n’en parlions pas.
Blanche éprouvait un faible pour ma mère qui provoquait chez elle l’admiration diurne et, chose plus rare, l’étonnement. Ce matin-là, en proie à la mélancolie d’une chouette à l’aurore, elle établissait sa caisse avant d’aller se coucher. Notre entrée la remonta par la magie d’un ressort. Elle ressuscita en tourbillon sur son empire désert.
— Mon Dieu ! Ça n’est pas un fils que vous avez là, c’est un champ de bataille. Popo m’a tout raconté, dit-elle en me regardant. Elle est aux chiottes, dans un état de miséricorde ! J’ai dû lui prêter un manteau, c’est plus portatif. Ah ! madame, cette nuit, si vous l’aviez vue, cette espèce de pauvre échauffourée, avec ses mamelons qui lui sortaient de la gorge devant tous ces bicots. Heureusement qu’il est intervenu, celui-là. Votre fils, c’est un homme.
— Vous croyez, dit ma mère, en me prenant la main par-dessous la table.
Elle comptait rêveusement mes phalanges, phalangines, phalangettes, une par une, sans cesse recommençant, quand Popo sortit des toilettes pour une rencontre qui m’eût paru, la veille encore, impensable. Ce télescopage de mes univers me broyait. La jeune femme arborait à l’œil un hématome qui ne devait rien à la volupté et nous n’allions pas manquer d’éveiller chez ma mère des réminiscences de la Retraite de Russie ou du Pont de la rivière Kwaï qu’elle avait tant aimé, interprété par d’autres. Dès qu’elle m’eut aperçu, Popo freina son élan, se contenta d’un vif signe des doigts, en observance de la règle de discrétion que son instinct lui imposait.
— J’aimerais que tu me présentes cette jeune fille, dit ma mère.
Estimant que Popo devait bien avoir une quarantaine d’années et qu’une certaine distraction consentie était chez maman une forme de l’indulgence, il me sembla que notre affaire n’était pas trop mal partie.
— C’est un grand honneur pour moi, chère madame. Veuillez excuser mes affûtiaux. Je descends tout droit de la colline de Chaillot et, pour ne rien vous cacher, c’est la fin des oripeaux.
Nul langage ne pouvait séduire davantage ma mère. Je demandai sur le mode enjoué :
— Qu’est-il advenu de l’émir de Billancourt ?
Popo passa l’index sur sa paupière :
— Après quelques négociations et autres palabres, j’en ai reçu l’aman. Je crois que tu peux m’appeler Florence d’Arabie.
— Qu’est-ce que vous désirez prendre, ma petite Florence ? demanda maman, plutôt interloquée.
— Un croissant, chère madame, fit la gamine Popo. Avec un grand pastis. Mais surtout : pas d’eau dedans, s’il vous plaît.
— Tiens, dit maman, il faudra que j’essaie. Elle est charmante, ton amie ; elle me rappelle une petite bonne femme en porcelaine que nous avions sur la cheminée, à Gambais.
Où avait-elle vu cela ? Popo se rengorgea. Entre ce jeune homme délabré et cette vieille dame accoutrée de pilou, elle se sentait dans son élément.
— N’y touchez pas, elle est brisée, minauda-t-elle.
— Elle aime la poésie ? demanda ma mère.
— Je connais quelques poètes, dit modestement Popo, j’ai moi-même composé une ballade, une sorte de complainte, inspirée par ma grand-mère.
— On peut savoir ?
— Ça s’intitule tout bêtement : « Ma grand-mère Bucéphale… »
J’avais dû absorber une douzaine de fois dans ma vie « Ma grand-mère Bucéphale » qui était une élucubration effarante. Je me levai et allai au comptoir. Dans mon dos, les visages des deux femmes s’aimantaient déjà pour une conjuration dont je devinais l’issue bouffonne : ma mère n’allait pas tarder à me confier à Popo, la prier de veiller sur moi ; l’autre, renchérissant dans le sens tutélaire, évoquerait ses enfants inachevés dans d’affreux caniveaux, comme il lui arrivait lorsqu’elle avait bu.
Robert, entre ses oreilles en choux-fleurs, m’attendait devant le casse-croûte du travailleur de force. On s’entendait bien.
— Il paraît que tu as été vaillant cette nuit. Qu’est-ce que tu as dérouillé ! Montre tes mains…
— Je n’ai pas eu le temps de frapper.
Robert prit un air accablé :
— Ce que j’en dis, moi, c’est que tu ferais mieux de rentrer te coucher.
Peut-être ajouta-t-il : « Tous des rigolos !… » mais ce fut pour lui-même.
Mes bons jardins secrets retournés au grand air, mes mondes confondus sans faire de jaloux, je les avais sous les yeux. Ma mère me rejoignait, imprégnée de Popo pour un instant encore. Puis :
— Allons-nous-en, dit-elle, repartons du bon pied. Prenons les choses où elles en sont.
Nous montions vers la Seine où le Louvre, notre vieux témoin, flamboyait en apothéose et nous marchions presque la main dans la main. J’avais souvent imaginé cette scène, je la réservais pour le jour où nous abandonnerions trop d’arides douceurs patiemment conquises. Tous deux nous partirions sur un air d’accordéon, le long des quais, vers le soleil, et ce serait notre façon de disparaître. Nous irions, si l’on veut, jusqu’au Paradis. Sans doute, devrais-je rester devant la porte. Mais il se trouverait bien quelqu’un derrière pour répondre à ma mère, lorsqu’elle dirait : « Hello ! »
Sous nos pas, au fil des zincs, à la terrasse des cafés, la sciure de bois et l’odeur du chlore marquaient l’éveil d’une nouvelle journée. Il était trop tôt pour téléphoner à Odile.
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