natural enemies
Julius Horwitz
L’ENNEMI
NATUREL
roman
TRADUIT DE L’AMÉRICAIN
PAR ANNE DE VOGÜÉ
ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VIe
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© 1975, Julius Horwitz.
© 1977, Éditions du Seuil, pour la traduction française.
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
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A ma femme,
Lois,
pour l’aide précieuse
qu’elle m’a apportée
tout au long de mes sept livres.
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Je me tournai et, ce faisant surgit
Une funèbre vision ! L’ombre de Sisyphe.
Homère.
Et il y eut un soir, et il y eut un matin, et
ce fut le premier jour.
La Genèse.
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A la fin des années 1950, peut-être au début des années 1960, des millions d’Américains étaient convaincus qu’il était séant de se promener la jambe du pantalon flottant à cinq ou six centimètres au-dessus de la chaussure, et de faire admirer de la sorte un bon bout de sa chaussette. Je n’étais pas de ces gens-là. La mode venait tout droit de l’Université : les étudiants portaient alors des jeans étroits et délavés, des tennis, et, entre les deux, de grosses chaussettes de gymnastique blanches, ce qui leur donnait un air poncé, propre et sain. Les pères avaient en conséquence réussi à persuader les tailleurs de chez Brooks de leur livrer des pantalons qui semblaient avoir été raccourcis dans la nuit à grands coups de ciseaux. Ils n’en avaient pas pour autant l’air poncé, propre et sain des garçons qu’ils essayaient d’imiter. C’était le commencement de la fin de la liberté en Amérique.
Alors que j’habitais encore dans la 88e Rue Est, persuadé qu’il n’y avait pas de meilleur endroit sur terre où se poser – New York peut vous jouer de tels tours –, je fus le premier, que je sache, à déceler dans le rock le signe triomphant de la décadence. Ça aussi, c’était le commencement de la fin de la liberté en Amérique.
J’ai maintenant passé la quarantaine. La quarantaine, cela signifie généralement qu’on est au milieu de sa vie.
J’édite une revue scientifique. Etre responsable d’une revue n’est pas une profession : on le devient malgré soi. Je suis certain que les gens les plus heureux en Amérique sont les petits commerçants, enfin tous ceux qui s’imaginent avoir un métier. Les autres errent à travers la vie, à la recherche du genre de réconfort qu’un ver de terre peut procurer à un autre ver de terre. Je suis plus heureux avec ma chienne Cléo. Je suis toujours étonné qu’elle vive dans notre maison et partage notre vie aussi naturellement que si nous l’avions mise au monde. Certains psychologues ont l’habitude de dire que les chiens sont dépourvus d’intelligence. Ils leur accordent la mémoire. Pas l’intelligence. Ils ont tort, comme d’habitude. En Amérique, les spécialistes ne se soucient généralement pas d’avoir raison, mais beaucoup plus de protéger leur savoir, en tout cas celui qui les dérange le moins – comme les psychiatres qui ne réalisent toujours pas que Freud était avant tout un grand romancier.
Ce matin, Cléo s’est réveillée, m’a regardé et a gémi. Elle avait toutes les raisons de geindre. J’étais debout, près de la fenêtre, dans la chambre où je dors seul – Miriam a la grande chambre pour elle toute seule – et j’observais le ciel de West Redding au petit jour, comme si ce ciel allait tomber, là, tout de suite, sur le sol, telle une grosse masse de pâte détrempée. Je comprenais pourquoi, au Moyen Age, les gens croyaient que la Terre était plate, sans rien, au-delà, que le silence. Je ne pense pas avoir dormi plus de dix minutes cette nuit-là. Sans savoir jamais si j’étais éveillé, endormi, perdu ou mort.
Dans cet instant qui précède le lever du jour, dans cette lumière plus somptueuse que les couleurs même de Rembrandt, je me suis entendu dire à haute voix : « C’est aujourd’hui que tu vas prendre ton fusil Remington dans l’armoire, le charger de quinze cartouches et te tirer une balle dans la tête après avoir tué Miriam, Tony, Alex et Sheila… Tu feras cela vers 20 h 15, lorsque tu reviendras de New York par le train de 17 h 30, juste au moment où Miriam t’appellera pour dîner. Tu tireras d’abord sur Miriam puis sur les enfants. Et tout sera achevé. Du moins cette part que nous croyons connaître de la vie. Quant à ce qu’il y a après, personne ne nous en a jamais dit plus qu’un écolier ne puisse imaginer. »
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6 heures
Tous les hommes songent un jour ou l’autre à tuer leur famille. Certains le font. Les uns par vengeance. Les autres parce qu’ils n’ont pas le choix. Cléo le sait. Elle s’est frottée contre moi pour que je lui gratte le cou. Elle était même assez astucieuse, ce matin là, pour s’étirer sur le dos, les pattes en l’air – la position la plus « confiante » qu’elle ait inventée. Une position qu’elle ne prend jamais, sauf tard dans la nuit, lorsqu’elle essaie de nous arracher à la télévision. J’ai donc gratté le cou de Cléo. Elle m’en a été reconnaissante. Je ne tirerai pas sur elle ce soir. Parce que, même si elle fait partie de la famille, elle a une vie bien à elle. Une vie que nous ne pouvons comprendre, mais que nous partageons.
Nous vivons dans une vieille maison du Connecticut. A un moment, cette année, j’en ai eu assez de vivre là-dedans. J’en ai eu assez de l’insolence des ouvriers qui venaient pour faire des réparations et qui me regardaient comme si j’étais un imbécile d’entretenir une baraque pareille. Les ouvriers ont extirpé la joie de cette maison.
Elle a été construite en 1723, si l’on en croit la pierre gravée que nous avons trouvée dans le sous-sol. Peut-être en 1723 les propriétaires étaient-ils différents de nous. La plupart des types que je rencontre aujourd’hui semblent mettre toute leur passion à choisir leur cravate.
Cléo s’est approchée de la porte et a gratté la poignée avec sa patte. Mais je n’avais pas envie de la laisser sortir. J’avais besoin de sa présence et de sa chaleur dans la chambre, de cette présence et de cette chaleur que ma femme n’a jamais été capable de me donner pendant ces douze années…
Je me suis assis près de la fenêtre et j’ai regardé le lever du jour sur le Connecticut, au-delà de notre hectare et demi, au-delà de la butte, plus haut, jusqu’au soleil qui se transformait en un ballon rouge. Quel que soit le mystère que cache ce soleil – et personne ne le sait –, il ressemble à notre vie. Si quelqu’un s’approche trop près du cœur, il meurt. Mais assez rêvassé. J’avais des mesures pratiques à prendre, je devais préparer mon départ pour Manhattan par le train de 7 h 08 et mon retour dans la soirée.
J’ai descendu le Remington de l’armoire. J’ai ouvert la boîte de cartouches que j’avais achetée à Danbury. J’avais pris des 22 mm parce qu’elles ne se bloquent pas dans le canon. J’ai chargé soigneusement le fusil et je l’ai replacé sur l’étagère en le cachant sous un vieux chandail. Les quinze cartouches suffiraient. Mais j’avais une boîte en réserve au cas où ce serait nécessaire.
Miriam dormait de l’autre côté du vestibule. Dans sa chambre, il y a une cheminée en pierre et une grande fenêtre, juste devant le marronnier qui cache le soleil. J’ai allumé le papier dans le foyer. Avec précaution. Pour ne pas réveiller Miriam. Et j’ai mis une bûche de cèdre dans la cheminée. Je me suis glissé dans le lit. Sa chemise de nuit était retroussée jusqu’à la taille. J’ai posé mes mains sur sa poitrine. C’est le test du matin. Si Miriam ne bouge pas, je sais que je peux continuer. Si elle bouge ou grogne dans son sommeil, je dois m’en aller. L’habitude rend expert. Les pointes de ses seins étaient dures. Peut-être était-ce le froid, peut-être mes doigts. J’ai enfoncé mon index en elle. Parfois, elle aime cela. Je suis resté ainsi, mon doigt dans son sexe, pour voir si elle commencerait à bouger. Elle n’a pas remué. J’ai remonté ses genoux et je l’ai pénétrée de côté. Elle s’est pressée contre moi. Et quand j’ai pensé à la remettre sur le dos, tout était terminé. Je savais que cela n’arriverait jamais plus.
Dans un demi-sommeil, elle m’a demandé des Kleenex. Je lui en ai tendu trois. Encore une habitude.
Ma femme est peintre. Ses succès sont modestes, comme tout ce que nous faisons. En 1971, elle a gagné un ruban bleu à Ridgefield pour une aquarelle représentant notre garage. En 1968, elle a participé à une exposition de groupe dans une galerie de la 74e Rue, du côté de Madison Avenue. Deux de ses tableaux ont été vendus 375 $ pièce. Je me demande parfois si ma femme a jamais eu un amant. Elle est la plupart du temps seule dans la journée. Elle pourrait avoir un amoureux. Je n’ai jamais pu m’imaginer Miriam faisant l’amour avec un autre. Serait-elle plus ou moins entreprenante ? Sans doute plus. Avec moi, elle a toujours eu besoin de se surveiller, comme si elle avait peur que je lui demande où elle a appris à être une femme. Le monsieur gris de Vienne pensait que toutes les femmes mariées devraient avoir un amant. Il avait probablement raison. Il avait le sentiment que les femmes frustrées s’abandonnent à la folie. Là aussi, il avait raison. C’est dans cette folie que Miriam s’est laissée glisser. Dans cette mer calme et morte de la dépression. Presque chaque fois, quand je fais l’amour avec elle, j’ai l’impression de secouer une petite fille qui refuse de dire comment elle a déchiré sa robe.
Ce n’est pas parce que ses yeux sont noyés d’anxiété que je tirerai sur Miriam. Une pilule de valium lui suffit pour cacher sa dépression. Pour la grillager au plus profond d’elle-même.
— Tu es silencieux, a dit Miriam. Je ne t’ai même pas entendu allumer le feu.
— Je ne voulais pas te réveiller.
— Mais tu l’as fait.
— Nous faisons souvent l’amour le matin quand tu restes au lit.
— C’est vrai, a dit Miriam. Tu vas en ville aujourd’hui ?
— Comme d’habitude. Mais aujourd’hui ce sera peut-être différent. Le président de la République populaire de Chine fait un discours à l’ONU. Les Chinois croient qu’ils peuvent nous sauver. Les Russes ont abandonné cette idée. Ce sera l’une de ces journées trépidantes que New York est encore capable de supporter. Les dirigeants des grandes puissances seront tous présents à l’ONU. Comme le jour, en 1960, où les rois et les présidents et les Premiers ministres du monde entier sont arrivés pour célébrer le dixième anniversaire de l’ONU, tu te souviens ? Tu étais venue avec moi voir Castro à l’hôtel Theresa à Harlem. Il y avait de la volaille plein les vestibules. Des flics avec des fusils sur les toits. Des hélicoptères. Te rappelles-tu les Rolls-Royce avec leur fanion au vent ? Et les motards ? Et les sirènes qui hurlaient ? Castro a égorgé ses poulets, les Russes ont ôté leurs chaussures. C’était la fin du temps de l’innocence. New York pouvait absorber tous les dirigeants de la planète. Mais, à eux tous, ils étaient incapables de prononcer un seul mot qui change quoi que ce soit sur terre. Que vas-tu faire aujourd’hui ? ai-je demandé à Miriam.
Je ne lui en avais pas autant dit depuis des semaines.
— Tu ne me demandes jamais ce que je vais faire. Pourquoi aujourd’hui ? m’a répondu Miriam.
— Pour rien. Veux-tu recommencer ce que nous venons de faire ?
— Non. Il faut que je me douche. Et je crois que je vais te préparer du café, pour changer. Je suis remontée pour la journée.
Miriam dormait d’habitude jusqu’à 10 heures.
— Bon. Va te doucher.
Je me suis étiré sur ce lit qui jadis avait été notre lit à tous les deux. Il n’y avait plus de creux dans le matelas à mon ancienne place. Miriam a retiré sa chemise de nuit. Elle met de longues chemises en flanelle, comme celles que portait ma mère. Nue, elle a bien l’air d’une femme de quarante et un ans. Ses seins commencent à tomber. Son ventre est détendu. Ses cuisses sont maigres et ses hanches lourdes. Des veines apparaissent sur ses jambes lisses. Nous avons bien fait l’amour de temps à autre, mais autant vouloir que le désert fleurisse. Le sexe n’était pas l’une des réussites les plus spectaculaires des étudiantes de Radcliffe. Quand j’ai épousé Miriam, elle avait la poitrine haute et le ventre plat. Elle conduisait une Volkswagen à 100 kilomètres à l’heure et c’était là son exploit le plus audacieux. Sa dépression nerveuse nous est tombée dessus sans avertissement. Du moins pour moi.
— Pourquoi me fixes-tu comme ça ? m’a demandé Miriam.
— Est-ce que tu fais toujours tes exercices ?
— Ça te semble indispensable ?
— Quelle est la chose que tu rêverais de faire, juste maintenant ? ai-je dit.
— Te couper la queue.
— Crois-tu que tout aurait été mieux pour nous si nous avions été frère et sœur ? ai-je demandé.
— Je pense, a dit Miriam, que si toi et moi nous avions su inventer notre façon à nous de faire l’amour, comme les enfants inventent leurs jeux, nous serions mieux dans notre peau. J’aurais voulu que toutes ces histoires de sexe soient drôles et légères entre nous, au lieu de devenir cet espèce de chantage – ce « tu me montres ou je ne te montrerai pas ». Mais nous n’en avons retenu que le pire. Ce que tu viens de me faire, y as-tu pris du plaisir ?
— Aucun. Parce que toi tu n’as pas aimé.
— Ah non, pas de ça, a dit Miriam. Tu jouis bien mieux quand je ne sens rien. C’est pourquoi tu me rampes dessus le matin.
— Miriam, ai-je demandé doucement, est-ce que tu te masturbes parfois ?
— Voilà une chose que tu ne sauras jamais.
Et elle s’est dirigée vers la douche en souriant. C’était la première fois que je la voyais sourire depuis six mois.
Cléo a été la première à savoir que Miriam avait une dépression nerveuse. Elle l’a trouvée, inerte sur le sol de la cuisine, empoisonnée par une trop forte dose de Ritaline. Elle a essayé de la faire revenir à elle en lui léchant la figure. Pourquoi cela n’a-t-il pas marché ? Les psychiatres ont pris la relève. Le dernier d’entre eux m’a raconté que Miriam était déprimée depuis au moins cinq ans. Il a dit qu’elle avait fait preuve d’une force remarquable en tenant aussi longtemps sans s’effondrer et en supportant la dose de Ritaline qu’elle avait avalée. Je n’ai été impressionné par aucun de ces exploits.
Le chevalet de Miriam est installé dans un coin de la chambre, près de la fenêtre qui s’ouvre sur la lumière de l’après-midi. La chambre est le refuge de Miriam. Pas le nôtre. Pendant des mois et des mois, Miriam a passé ses journées au lit. Elle ne se levait même pas pour préparer le petit déjeuner des enfants. Un exercice que j’ai été obligé de pratiquer jusqu’à ce que les enfants apprennent à se débrouiller tout seuls. Miriam dormait, enterrée sous ses couvertures, comme si elle était déjà morte. Elle gardait les volets fermés. Elle avait arrêté de peindre. Elle faisait de la couture, étendue sur son lit. Elle était très adroite. Mais j’aurais préféré la voir cuire un œuf. Nous étions rarement au lit ensemble. Nous luttions. Mais c’était comme jeter des rochers dans la mer. Quand parfois nous faisions l’amour, ça ressemblait à ce matin : quelques gestes furtifs, puis les Kleenex pour effacer toute trace de l’acte. Elle m’avait proposé de prendre une petite amie en ville. Mais elle en parlait toujours avec un grelot triste dans la voix. Comme si j’allais le faire.
Miriam est sortie de la salle de bains. Elle était nue. Ses cheveux étaient mouillés. J’ai attendu pour voir si elle me rejoindrait au lit. Elle n’est pas venue. Elle a senti mon désappointement. Mais ce n’était pas la première fois. Et maintenant ce sera la dernière.
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6 h 35
J’ai acheté cette maison coloniale du début du XVIIIe pour sa cuisine. Je pensais que les briques des murs, les poutres à l’ancienne, la vaste cheminée et sa rangée d’ustensiles accrochés à leur barre d’origine, le grand bac à bois en fer forgé, que tout cela, et aussi le plancher de pin ciré, nous obligerait à redevenir une vraie famille. Mais ça n’a été qu’un décor de théâtre. Nous n’avons jamais allumé de feu dans la cheminée. Nous n’avons jamais goûté au porridge irlandais de mes rêves, mitonné dans l’une de ces marmites en fer. Le petit déjeuner, nous le prenons à la va-vite. Miriam a bien essayé de maintenir certaines règles à l’heure du dîner. Elle se souvenait combien sa mère tenait à ce qu’on ne lise pas à table, une manie dont Alex ne peut se passer. Sheila s’est soudain prise de passion pour les gaufres surgelées. Tony, lui, ne mange apparemment jamais, bien qu’il grandisse à toute allure et qu’il ait toujours l’air de revenir d’une promenade avec le trappeur Daniel Boone.
Ce matin, j’ai fait du feu dans la cheminée de la cuisine. Une vraie flambée. J’ai préparé une pâte à crêpes.
— Bon, a dit Miriam en entrant dans la cuisine. Que veux-tu que je fasse ?
La cuisine sera le lieu de la fusillade. Miriam sera probablement abattue devant l’évier. Les enfants seront assis autour de la table, une authentique table à tréteaux de Shaker découverte dans une ferme de Danbury pour 18 $, la seule vraie bonne affaire de ma vie. Je n’ai laissé aucun testament. Miriam et moi, nous n’avons plus de parents. Nous sommes les seules personnes au monde que nous connaissions. Et nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Dans la famille nombreuse où j’ai grandi, on ne comptait que sur les parents pour mettre du plomb dans nos cervelles. Personne ne pouvait se donner de grands airs dans notre salon. Chacun de nos rêves se heurtait aux analyses tranchantes de mon oncle Walter. La vie était vécue en famille. C’était là que nous puisions notre courage, comme un salaire hebdomadaire. Nous ne sommes pas faits pour vivre seuls. Aucun concert rock au monde ne peut faire autant de bien qu’un oncle qui vous écoute quand vous racontez comment, chaussé de tennis, vous avez envoyé le ballon de football à 45 mètres. C’est par un escalier qu’on accède à notre cuisine. L’un de ces escaliers à vis comme on en construisait dans les vieilles maisons. Ni Miriam, ni les enfants ne me verront avant que je ne sois sur eux, ma femme à portée du Remington. A une distance de 4,50 mètres, je ne peux pas rater mon coup. Si le fusil ne s’enraye pas, tout sera terminé en quelques secondes. Le temps qu’il faut pour que de l’orgasme naisse la vie.
— Tu penses beaucoup ce matin, a remarqué Miriam.
— J’ai des rendez-vous jusqu’à 3 h 30, ai-je répondu, et de mon bureau j’entends toutes les sirènes de New York. Elles vont hurler toute la journée avec ce défilé de rois et de Premiers ministres qui brûlera les feux rouges de la Cinquième Avenue.
— Ça doit valoir le coup d’œil, a dit Miriam. Les Rolls-Royce noires avec leurs petits drapeaux accrochés à la calandre et les motards qui dégagent le passage à travers les embouteillages. Ces hommes à Rolls-Royce croient-ils vraiment diriger le monde ?
Les enfants sont entrés dans la cuisine. Tous les trois ensemble. Comme s’ils complotaient une fête.
— Du café frais, a dit Tony. En quel honneur ?
— Et des crêpes, a continué Sheila.
Alex m’a regardé et je me suis détourné. Alex est le seul de mes enfants qui devine ce qui se passe dans ma tête. Il existe comme une complicité entre nous.
— Le président de la République populaire de Chine est aujourd’hui à New York pour prononcer un discours aux Nations unies. J’ai pensé que cela méritait des crêpes qui ne soient pas surgelées, ai-je répondu.
— Est-ce que tu vas rater ton train pour les crêpes ? a demandé Tony.
Tony a seize ans. Sheila en a quatorze. Alex onze. Ils n’en auront jamais plus. Je tuerai d’abord Tony. Ensuite Sheila. Je préférerais ne pas tuer Alex, mais je ne vois pas comment il serait possible de le laisser vivre, et regarder nos corps et poser des questions auxquelles personne de vivant ne pourra répondre.
Miriam m’a conduit à la gare de Redding. Il n’y avait aucune tendresse entre nous. C’était comme si un chauffeur de taxi me déposait. Nous ne nous embrassons jamais en nous quittant. Nous n’aimons pas nous embrasser dans la gare ou pour nous dire bonjour, et depuis peu, pour faire l’amour.
Miriam s’est arrêtée à la rampe d’accès. Morris Levin était sur le quai. Jeff North aussi. Le train est arrivé de Danbury. Il est apparu lentement de derrière l’épicerie. Miriam a attendu quelques instants. J’ai pu la voir faire marche arrière et reprendre la route de la maison. J’ai pensé : « Désormais et jusqu’à ce soir, tout ce que je vois, je le vois pour la dernière fois. »
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7 h 12
Les yeux de Miriam sont voilés comme la nappe de brouillard, le matin, entre Redding et Branchville. Alex m’a demandé, un jour : « Pourquoi les yeux de Maman ont-ils toujours l’air de regarder ailleurs ? » C’est Alex et Cléo qui ont découvert Miriam évanouie dans la cuisine, lorsqu’elle a avalé ses pilules de Ritaline.
J’ai posé ma serviette sur le siège. J’ai lancé mon imperméable dans le filet avec l’adresse d’un vieux banlieusard. Je me suis installé face à la fenêtre, face aux maisons boîte-à-sel qui bordent la voie, ces vieilles bâtisses de bois, blanches, qui sont devenues aussi rares qu’un défilé du 4 juillet. J’ai fait un signe à Philip Jensen, un voisin de Redding qui bâtit une maison de pierre avec ses deux fils, son grand-père et son oncle. Ils utilisent les pierres qu’ils trouvent sur leurs quatre hectares. Et c’est merveilleux de voir cette construction sortir de terre, sans autre plan que l’amour du matériau et du travail. L’une des choses les plus gentilles que mon père ait faites pour moi a été de m’apprendre à manier une scie, un marteau, un pinceau et le latin.
Le brouillard matinal s’est levé à Wilton. A Branchville, les habitants de Ridgefield – des gens qui ont jadis fui New York sans trop de regret – ont envahi le train.
George Goulding, de Georgetown, s’est penché pour me dire bonjour. Il vit dans une maison typique de Cape Cod qui date de 1750. Sa fille a quitté Georgetown pour parcourir l’Europe en auto-stop. Elle avait dix-neuf ans et gardait Sheila le soir. A présent, elle croupit dans une prison turque : elle a pris quinze ans pour avoir été piquée avec du hachisch. Goulding s’est effondré quand il a appris la nouvelle. Il est venu chez nous, il a pleuré comme un bébé dans le salon. Je lui ai dit que j’écrirais à un journaliste du Times que je connaissais et qui était en poste en Turquie pour voir ce qu’il pouvait faire. Le journaliste s’est débrouillé, on a rouvert le dossier par complaisance.
Le train a roulé lentement sur la voie qui mène jusqu’à Norwalk, laissant derrière lui les bourgades du Connecticut, ce fief des agents immobiliers et des antiquaires qui n’ont plus d’antiquités à vendre. Même le sens de ce mot a changé. Un marchand de Wilton m’a expliqué que n’importe quel objet peut maintenant être baptisé antiquité pourvu qu’il ne soit pas fabriqué en série et qu’il puisse être décoratif. Fred Russo a longé le couloir et s’est arrêté devant moi.