natural enemies
Chapitre 2
qui étaient en réalité d’anciens GI vivant sur la subvention de la GI Bill(2). Un été, pendant l’exposition en plein air, Miriam avait étalé ses toiles, de midi à 7 heures du soir, contre la grille en fer forgé d’une maison bourgeoise de Washington Square. Ce n’était pas la vie de Bohême, ce n’était pas la pauvreté. Dans cette chambre de Thompson Street, où régnait une chaleur suffocante, où nous habitions par goût et non par nécessité comme nos voisins italiens, nous aurions pu accéder à la liberté. En fait, nous nous sommes éloignés l’un de l’autre, comme des banlieusards qui s’ignorent. Je ne crois pas que Miriam regrette cette vie. Je pense qu’elle accueillera la balle avec soulagement. Si je vise bien, elle n’aura pas plus d’une fraction de seconde pour m’indiquer ce qu’elle ressent.
Dans cette fraction de seconde, elle peut m’en dire plus qu’elle ne m’en a jamais dit au cours de notre vie commune. Je ne pense pas que le mariage doive être une confession de chaque instant entre mari et femme. Mais je pense que, de tous les liens, il devrait être celui où l’on fait le plus profondément confiance à un être. Les gens mariés qui ne parviennent pas à se reposer l’un sur l’autre vivent sous la menace du revolver. J’ai consacré un numéro entier du Scientific Man au mariage. Le sommaire était fourni. Un psychologue inepte insistait pour que les femmes cessent de faire des enfants. Des prêtres craignaient de se montrer « irresponsables » en célébrant des mariages d’homosexuels. Les nouveaux activistes du sexe affolaient les Américains en leur insufflant le désir de connaître cette sorte d’orgasme que Zelda Fitzgerald a peut-être atteint une fois dans sa vie. Bref, le numéro m’a prouvé que le mariage nous est aussi obscur que le cancer du sein. Je pense que mon plus grand choc, au cours de ma carrière de directeur, a été de réaliser combien nous sommes tout à la fois ignorants et disposés à croire.
J’ai publié un autre numéro spécial sur la femme en m’inspirant du fameux ouvrage en trois tomes de Ploss et Bartels que j’avais acheté 45 $ chez Dauber & Pine, dans le Village. Ce livre extraordinaire étudie chacun des recoins de la vie féminine en se référant abondamment aux pratiques de tribus qui n’existent plus mais qui semblaient en connaître autant que nous. J’ai passé des mois à contacter à travers le monde les penseurs qui, à mes yeux, faisaient autorité en matière de problèmes féminins. La seule conclusion que j’aie tirée de mon travail, c’est qu’il n’y a pas d’entité féminine et que, s’il existe une différence entre les sexes, elle se limite au fait que l’homme a le droit d’être pompier. J’avais ma propre vision de la femme, inspirée du Cantique des Cantiques, le premier livre que j’aie lu en me masturbant. Plus tard, quand j’ai cessé de me masturber en lisant le Cantique des Cantiques, j’ai compris que les femmes possèdent le don incomparable de la tendresse. Pourquoi ont-elles choisi la folie ? Je n’arrive pas à le savoir.