natural enemies
Chapitre 3
Dans Madison Avenue, près de mon bureau, j’ai remarqué que les agents qui réglaient la circulation étaient armés de fusils. Les hélicoptères de la police tournaient dans le ciel. Des inspecteurs en civil, un micro à leur revers et des écouteurs aux oreilles, arpentaient le trottoir : ils étaient aussi reconnaissables dans leurs complets de ville que s’ils avaient arboré des chapeaux de mousquetaire et des épées. Les sirènes n’arrêtaient pas de mugir. Un cortège de Rolls-Royce a lentement monté Madison Avenue. Une Daimler noire – la seule voiture que j’aie jamais eu envie de posséder, mise à part la Morgan décapotable à quatre places que j’avais louée pour une semaine en Cornouailles – a majestueusement parcouru l’avenue. Je m’attendais à entendre des bombes exploser. Dans la 40e Rue, j’ai vu un camion de la brigade antiterrorisme arrêté contre la devanture d’un Chock
Full O’Nuts(3). Les New-Yorkais traversaient ce déploiement d’hommes et d’artillerie avec la curiosité détachée qu’ils accordent aux manchettes à sensation du Daily News. Les Nations unies sont demeurées un consulat étranger dans la ville de New York, rien d’autre qu’un édifice supplémentaire orné de drapeaux. Elles sont confinées à l’extrémité est de New York. Elles n’ont jamais pénétré le cœur de la ville, comme l’Empire State Building. Elles auraient dû s’installer sur la Cinquième Avenue, aux abords de Saks. J’ai une carte de presse pour entrer à l’ONU. Si j’ai le temps cet après-midi, j’aimerais y faire un saut avant d’attraper mon train pour Redding. J’ai envie de contempler, pour la dernière fois, l’immense Bar des délégués avec tous ces hommes entassés qui parlent à mi-voix, glissent d’un groupe à l’autre, se gorgent de boulettes de viande à la suédoise et de whisky et sont béatement persuadés d’être efficaces et persuasifs alors qu’ils sont tout aussi impuissants qu’un chauffeur de taxi coincé dans un embouteillage.
Ce matin j’aurais aimé descendre la Cinquième Avenue dans un défilé sans fin. Avec les millions d’habitants que compte New York. Ils auraient déboulé de leurs maisons jusqu’à la Cinquième Avenue. Tous au complet. Cette grande armée de loqueteux qui a fait de New York ce qu’elle est. Les 400 000 toxicomanes. La foule des assistés sociaux. Le million de vieux qui vivent avec 1,15 $ par jour. Les 100 000 malades mentaux qui croupissent dans des meublés insalubres. Les maîtresses de maison terrées derrière de ruineux systèmes de verrous de sécurité. Les 50 000 prostituées. Les 300 000 ouvriers qui travaillent tous les jours, gagnent moins de 100 $ par semaine, et subsistent on se demande comment. Les riches chassés de leur ville par une population de jeunes chômeurs qui tuent et mutilent à l’aveuglette. Les Noirs et les Portoricains qui, terrorisés, vivent dans des rues que les chiens eux-mêmes ont abandonnées. Les millions de femmes et d’hommes qui acceptent encore de s’entasser dans le métro au lieu de le défoncer de leurs poings nus. Tous ceux-là, oui. Tous les habitants de New York qui auraient déferlé de leurs maisons, là où les cauchemars surviennent en plein jour, où les locataires sont avisés de ne jamais entrer dans un ascenseur avec un inconnu, où les filles sont violées dans les toilettes des immeubles d’affaire de la Sixième Avenue pendant leur quart d’heure de pause. Et aussi ceux des rues de Greenwich Village où les voyous tirent sur les passants s’ils leur refusent une pièce de 10 cents ou s’ils ne leur donnent pas l’heure exacte, où les femmes de quatre-vingts ans sont violentées par des gamins de treize. Tous ces grands loqueteux de New-Yorkais qui stagnent dans l’enfer le plus fragile que l’homme ait jamais créé. J’aurais aimé voir toute la population de New York descendre sans fin la Cinquième Avenue et hurler son besoin de vivre, d’être au coude à coude, de défiler sans cordon de police, sans un seul policier armé. Juste des millions de gens qui auraient marché pour se sentir vivants, pour se montrer, pour ne plus avoir peur. Juste une manifestation pour avoir le droit de vivre. Même le Times aurait soutenu cette manifestation.
Dans la 40 e Rue, l’ONU, les foules qui s’y précipitaient, la police et ses mitrailleuses, les hélicoptères qui tournoyaient dans le ciel, tout cela m’a semblé dérisoire quand je suis passé devant les delicatessen de Lexington Avenue qui me sont si familiers, qui respirent si fort la vie pendant la journée et sont si déserts le soir. Ces delicatessen que je ne verrai plus jamais et qui me plaisent tellement parce qu’ils sont le dernier refuge d’intimité dans la ville. Si je devais faire la liste de ce que je regretterai, je crois, à New York, j’y inscrirais les delicatessen sur Lexington Avenue, le restaurant arménien de la 28 e Rue où les garçons me laissent lire mon journal, le marchand de journaux aveugle, et peut-être l’immeuble Chrysler lorsqu’il émerge du défilé de Park Avenue et s’élève dans le ciel comme un invraisemblable monument à la gloire de l’Automobile américaine. New York est plein de telles arrogances.
Je suis arrivé devant mon immeuble brun de la 37 e Rue, avec sa plaque de cuivre dessinée par Miriam. J’ai fait un petit signe de tête à une call-girl que je connaissais, enfouie dans un long manteau de fourrure à poil long qui lui donnait un air de princesse russe promenant ses chiens. Un jour, j’avais fait mine de vouloir lui rendre visite. Comme en définitive je m’en étais abstenu, elle avait murmuré à mon adresse : « Lâche. »
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10 h 05
Mon bureau est installé dans la bibliothèque d’un hôtel particulier de Murray Hill. La maison a jadis appartenu à un importateur de caviar iranien. La cheminée est en marbre. Le lustre, en bronze et cristal. Le plafond, orné de pâtisseries 1910. Mes fenêtres donnent sur la 37e Rue Est, une rue remarquable par la concentration de gaz toxiques dégagés par les véhicules empruntant le tunnel qui conduit vers les aéroports de New York. Plusieurs énormes immeubles d’habitation sont dispersés le long de cette artère, un peu comme des dés à jouer. Un sinistre bâtiment noir abrite la Compagnie des télécommunications de New York. Le tout a ce côté hétéroclite que j’aime tant dans notre ville : des appartements à 1 000 $ par mois collés contre un entrepôt où des réalisateurs de télévision tournent des séquences publicitaires pour le bonheur et l’édification des masses. Dans cette pièce, j’ai mis un canapé de cuir que j’ai acheté à Londres, un bureau que j’ai trouvé au siège d’une compagnie maritime en faillite et des lampes découvertes par Miriam dans le Connecticut – celles-ci valent aujourd’hui une fortune, parce qu’elles sont signées Louis Comfort Tiffany. J’ai accroché l’une des toiles de Miriam, une de ces maisons boîte-à-sel de Redding, peinte dans un rouge éteint et qui ressemble à un tableau naïf. Mes visiteurs ont le choix entre deux fauteuils de cuir dont l’un appartenait au gouverneur Lehman. Je l’ai acquis chez un antiquaire de Larchmont. Une glace est encastrée au-dessus de la cheminée. L’un des murs est couvert de vieux bouquins scientifiques que j’ai plaisir à lire. Quand j’ai pris possession de cette bibliothèque, elle était vert sombre. Après trois couches de peinture, elle est devenue blanc ivoire. Chaque détail de cette pièce a été pensé avec le soin que j’apporte habituellement aux objets. Je n’en regretterai aucun. Même pas l’immense bureau qui a jadis servi à un magnat du commerce maritime, avec son bois poli par cent ans de bons et loyaux services. J’ai ouvert l’un des tiroirs et j’ai sorti un papier. Une simple déclaration écrite de ma main pour léguer la revue aux employés. Je l’ai signée et datée.
Mes jambes frissonnaient légèrement. J’étais assis à mon bureau comme un étranger. Ma main a tremblé tandis que je faisais l’enveloppe. Puis mes jambes se sont entrechoquées comme si j’avais la fièvre et, pour maîtriser ce spasme nerveux, j’ai appuyé sur le bouton de l’interphone et demandé à ma secrétaire, Anne, de venir. Ça n’allait pas être aussi simple que je l’imaginais de tirer sur Miriam, sur les enfants et sur moi.
Anne a vingt-huit ans. Elle vit seule dans la 87e Rue Est. Elle loue sa chambre 285 $ par mois. Elle corrige mes fautes de syntaxe. Elle est le meilleur lecteur d’articles que je connaisse. Elle a passé son enfance dans l’Iowa. Elle m’a dit qu’elle s’était fait avorter deux fois. Son père possède un drugstore. Elle part skier tous les week-ends en hiver. Elle a de longues jambes et des seins très hauts. Miriam m’a souvent conseillé de coucher avec Anne. Je ne l’ai jamais fait. Je pensais que, si je dormais avec elle, nous nous sentirions tous les deux vaguement mal à l’aise. Il valait mieux préserver cette zone de mystère entre nous. Elle demeurait ainsi ma merveilleuse secrétaire.
J’ai bu mon café à petites gorgées et commencé à composer dans ma tête des réponses aux auteurs des manuscrits impubliables qui s’entassent sur mon bureau. Les gens ont longtemps mis leur point d’honneur à écrire pour le Scientific Mail. Et cela n’a en rien renforcé le prestige de la revue. La plupart des articles sont composés sur ma demande. Seule une poignée de manuscrits non commandés est publiée. Les prix Nobel sont furieux quand je leur refuse un manuscrit. Beaucoup d’entre eux font état de travaux anciens, qui ont fait quelque bruit il y a plus de vingt ans. La revue est à court de textes. Comme toutes les entreprises à succès, elle perd le contact avec la réalité. Les savants écrivent maintenant dans la revue comme si le fait d’être publié avait plus d’importance que ce qu’ils ont à dire. Ils se retranchent derrière des parapets de références. Il est facile de refuser ce genre de manuscrits. Il est plus compliqué de renvoyer un homme sans l’écraser, en le persuadant qu’on croit en ce qu’il écrit, même s’il n’a pas réussi à prouver qu’il y croit lui-même. Nous avons toujours une foi désespérée dans le progrès, bien que nous ne sachions pas le moins du monde ce que ce terme signifie pour nous. Je reçois des fournées d’articles utopiques, des fournées d’articles apocalyptiques. Exceptionnellement, je tombe sur un article qui a l’air d’avoir été pensé par un adulte.
— Le courrier ? m’a demandé Anne.
— Commençons par Allan Logsdon. Cher Professeur. Merci beaucoup de m’avoir envoyé votre article. Je vous le renvoie sans commentaire. Je ne pense pas devoir critiquer un texte, sauf si j’ai l’intention de le publier. Croyez en mes sentiments, etc. A Donald Pierce, maintenant. Cher Professeur. Nous avons déjà publié deux articles sur la nocivité des déchets atomiques. Manifestement, un grand nombre de vies humaines vont être sacrifiées tant que nous ne saurons pas comment nous débarrasser de cette nuisance. Puisque vous ne proposez aucune solution raisonnable pour supprimer cette infection, je ne vois pas l’intérêt de vous publier. Quand les déchets atomiques commenceront à suinter dans les verres de Dry Martini, peut-être les savants de votre espèce commenceront-ils à s’agiter.
— Vous êtes dur avec lui, a commenté Anne.
— Il le mérite. Il a obtenu deux années sabbatiques de Harvard. Et il les a passées à se saouler la gueule en Allemagne alors que les déchets atomiques s’amoncelaient ici et qu’il le savait très bien. Celle-là est pour Alfred Katz. Votre article sur le contrôle du comportement nous convient tout à fait et nous le publierons prochainement. Merci de nous l’avoir envoyé. Avec mes sentiments, etc. (J’ai poussé trois piles de manuscrits vers Anne.) Ici, une lettre de remerciement polie. Là, un refus formel. La troisième pile, je ne l’ai pas encore lue. (Et je ne le ferai jamais, ai-je failli ajouter.)
— Jamais vous n’avez eu l’air aussi cafardeux en dictant vos lettres de refus, a remarqué Anne. D’habitude, cela vous procure une sorte de joie, comme si vous aviez gagné une bataille dans les fourrés de l’Académie. Puis-je vous apporter du café ?
— Je suis fatigué, ai-je dit à Anne.
— C’était déjà votre excuse la semaine dernière. Pourquoi ne pas laisser tomber ces fous qui essayent de sauver le monde ? Quand vous reviendrez, il y aura peut-être un tas de nouveaux manuscrits tout frais, tout propres – comme ceux que nous recevions. Bien écrits. Simples et élégants. Avec des phrases complètes, des vrais paragraphes, une bonne syntaxe et des idées aussi limpides qu’une séquence publicitaire à la télévision. Comment nous sommes-nous fourrés dans ce pétrin ?
— Mon ami George Baker citerait William James et dirait que toutes les institutions vont à l’encontre des intérêts qu’elles se sont proposé de servir, au départ…
— Votre ami George Baker ne va pas exactement au fond des choses non plus.
— Au moins George ne croit pas qu’il y ait de fond aux choses. Mais vous avez raison, il devient cinglé, à force de messianisme. Ça arrive aux types comme Baker. Ou plutôt ça leur tombe dessus. Même s’ils en sont contents, parce que ça leur permet de préserver leur lucidité tout en cultivant leur folie.
Anne a souri :
— Je veux être là quand vous raconterez ça à Baker.
— Il sait qu’il devient fou. Il vient cet après-midi pour un projet d’article. Il ne m’a pas dit ce qu’il voulait écrire ce coup-ci. J’ai l’impression que Baker désire avoir des disciples par millions. Pas seulement des lecteurs – il les a déjà – mais de vrais disciples. Il peut y arriver. Les gens se précipiteront quand il révélera qu’il a besoin de fidèles qui suivent sa voie. Il se régalera pendant deux ou trois ans à prouver ses théories, jusqu’à ce que ses disciples le mettent en pièces pour ne pas avoir transmis son Message.
— Que veut-il transmettre ?
— Je ne sais pas. Et lui non plus. Mais c’est justement lorsque les gens ne savent pas ce qu’ils cherchent qu’ils accomplissent les plus grandes choses.
— Comme un homme quand il tombe amoureux.
— Sans doute. Faisons encore une lettre. Celle-ci est adressée à Lester Beal, de l’université de Cornell. Cher Lester. Ton projet de numéro sur les rêves est excellent. Mais puisque personne ne sait rien sur les rêves, je vois mal comment nous pourrions sortir un tel numéro. Je pense que tu as probablement raison. Freud s’est servi des rêves pour étayer ses propres théories, mais il ne parvient pas à me faire croire qu’il a découvert quoi que ce soit à ce sujet, et pourquoi veut-il à tout prix qu’ils aient une signification ? Il me semble que les rêves tombent dans cette catégorie de phénomènes que nous ne déchiffrerons jamais et qu’il n’est sans doute pas nécessaire de comprendre. Bonne chance pour ton nouveau livre. Je t’admire de mettre ainsi un autre ouvrage entre les griffes de la presse. Un jour, tu trouveras ton critique ou ton critique te trouvera, et ce sera un beau jour pour vous deux. Je crois toujours que Henry James avait raison quand il disait qu’un chroniqueur littéraire devrait aborder un livre la tête libre, sans autre principe ni règle que d’y rechercher cette authenticité qui lui donne vie. Aujourd’hui, il faut plus que du courage pour écrire un livre comme ceux dont tu es capable. Selon l’expression de James, tu séduis tout ce qui est souplesse dans un esprit critique. Et je souhaite que tu me comptes parmi tes admirateurs.
— Voilà une jolie lettre, a dit Anne.
— Les livres de Beal trouveront peut-être leur public en 1985, quand nous aurons depuis longtemps oublié ce et pourquoi il a écrit.
— Plus de courrier ? a demandé Anne.
— Non, ai-je répondu.
Je me suis enfoncé dans mon fauteuil et j’ai attendu l’arrivée du cosmonaute Arthur Eaton. J’imagine que les navigateurs qui cinglèrent vers l’Afrique, il y a deux mille ans, étaient traités avec plus de considération que nos cosmonautes d’aujourd’hui. Marco Polo était à Pékin une curiosité sûrement plus alléchante que John Glenn à Colombus, dans l’Ohio. Nous ne savons pas quel langage tenir devant les hommes qui ont marché sur la Lune. Nous avons passé cinquante mille ans à assembler une poignée de mots, pas davantage, pour justifier nos actes sur cette terre. Nous n’avons pas inventé de langage ni de mots pour la Lune. Et c’est là le vrai problème que les cosmonautes doivent affronter. Je n’ai jamais rencontré Arthur Eaton. Je ne me souviens pas d’avoir vu de photo de lui. Je sais seulement que tous les cosmonautes qui ont été sur la Lune ont cet air triste et perdu des premiers explorateurs qui entrevirent les déserts sauvages de l’Amérique. Comment pourrions-nous comprendre la Lune alors que nous n’avons encore jamais frôlé un début de vérité sur nous-mêmes ? Arthur Eaton me trouverait beaucoup plus étrange que la Lune si je commençais tranquillement à lui raconter ma vie.
Anne m’a appelé par l’interphone et m’a annoncé qu’Eaton entrait dans mon bureau.
C’est extraordinaire de pouvoir regarder un homme qui a marché sur la Lune.
Mais Eaton n’avait rien d’extraordinaire. Au premier abord il ressemblait au représentant qui nous fournit le papier pour la revue.
Sa poignée de main était ferme. Plus ferme que la mienne. Il avait le corps d’un athlète qui ne s’entraîne plus. Eaton avait été sur la Lune, il y avait de cela dix-huit mois, et, pendant une journée entière, il avait perdu ses coéquipiers. On racontait qu’il avait subi un choc, comme lorsque le flux d’oxygène n’irrigue plus le cerveau au cours d’une opération. Eaton me semblait avoir récupéré. Son traumatisme était compréhensible. La majorité des gens sont autrement plus secoués quand leur ascenseur se bloque dix secondes entre deux étages.
— C’est gentil à vous de me recevoir, a dit Eaton. J’admire votre revue et ce que vous avez fait. La plupart n’essayent même plus d’être intelligibles.
— Merci, ai-je répondu.
Eaton avait un accent du Texas. Ses mots s’étiraient comme des plaines. J’ai toujours aimé cette façon de parler. Le président Johnson a souillé la langue texane en s’imaginant que ses lentes sonorités lui tiendraient lieu de sincérité.
— J’ai parlé dans ma lettre d’un article que j’aimerais écrire pour votre revue. J’ai pensé que j’en discuterais d’abord avec vous pour ne pas faire de bourdes. Je suis content que vous m’ayez dit de venir, a continué Eaton. D’ordinaire, je n’aime pas être à New York. Mais est-ce un jour ordinaire ? Je n’en ai pas l’impression.
— C’est l’un de ces habituels jours extraordinaires que New York s’offre de temps à autre. Le dernier, à mon souvenir, se situait dans les années soixante, quand les Nations unies ont célébré un anniversaire. Je me méfie des institutions qui n’ont rien d’autre à fêter que des anniversaires. Ce sera plus calme demain, quand les chefs d’État seront partis. Ils n’auront guère apaisé le monde, mais les sirènes de New York s’exciteront un peu moins. Parlez-moi de votre article.
Eaton s’est penché en avant.
— Vous savez que j’ai été sur la Lune, a-t-il commencé. (On eût presque dit un petit garçon qui raconte qu’il a été au drugstore du coin.) J’ai l’impression que nous n’avons pas compris les premiers vols sur la Lune. Les Américains les considèrent comme une publicité pour le programme spatial. Ils contemplent à la télévision des choses qui dépassent même les cosmonautes. Et eux, calfeutrés dans leurs maisons, ils n’éprouvent aucun effroi. C’est la Peur, je crois, qui nous donne le courage de vivre. Personne ne pourrait s’asseoir dans cette capsule spatiale, au sommet de la fusée, au milieu de ce jet de combustibles, sans avoir peur. Aucun homme n’a trouvé les mots pour dire le premier jaillissement dans l’espace. La solitude incroyable dans le vaisseau spatial. La stupeur devant ces étoiles, pour la première fois vierges de la pollution terrestre. Le programme spatial a enfoncé dans la tête des Américains que les cosmonautes sont entraînés à réagir tout juste un petit mieux que des robots. Peut-être avons-nous peur de cette ivresse qu’ils risquent d’éprouver. De cette nouvelle terreur. Le programme spatial permet en effet d’approcher la vie sur les autres planètes et dans l’espace. Bon. Voilà ce dont j’ai envie de parler. Ce que cela veut dire d’être sur la Lune.
Eaton s’est arrêté pour me donner le temps de poser une question. Il avait l’habitude d’être interrogé. Je n’ai pas posé de questions et il a poursuivi.
— C’est facile d’imaginer n’importe quoi, a-t-il dit. Nos rêves nous l’ont appris. Personnellement, je pense que nous sommes stupides d’autoriser les psychiatres à monopoliser les rêves. Ils ont tendance à les déchiffrer au pied de la lettre, à les interpréter à partir des symboles qu’on leur a appris à détecter. Mais, pour nous, ils pourraient être une sorte de voyage dans l’espace. Lorsque nous rêvons, nous faisons des choses dont nous serions incapables à l’état de veille. Je doute qu’un homme ait jamais eu un orgasme conscient aussi intense que ceux qu’il éprouve dans son sommeil. Les rêves nous donnent une liberté intercellulaire. C’est comme voyager dans un vaisseau spatial. On ne perçoit aucun mouvement dans un vaisseau spatial. Même quand je suis sorti de la capsule et que je me suis promené dans le vide, accroché à cet incroyable fil de vie, cela ressemblait à n’importe lequel de mes rêves d’enfant. On se déplace, mais on ne sent pas qu’on se déplace. Dans un rêve, on peut traverser une douzaine de mondes différents en une seconde, on peut vivre toute l’histoire de l’univers dans la minute qui précède le réveil. Dans l’espace, c’est pareil. C’est un horizon sans frontière qu’on croit pouvoir parcourir en quelques secondes. Je pense que nous sommes soudés à l’immensité de l’univers par des liens que nous sommes incapables de comprendre mais qui nous permettent de ne pas être tout à fait étrangers à notre propre vie et à celle des autres planètes.
« Dans la capsule, on avait l’impression d’être coincés dans l’un de ces tubes pneumatiques que l’on voit encore dans certains grands magasins démodés et qui servent à faire de la monnaie ou à envoyer des messages. Une fois sur la Lune, tout a changé. Nous étions seuls. Vous ne pouvez pas imaginer combien je me suis senti seul quand nous avons aluni. Comme lorsqu’on descend d’un train à la mauvaise station. Vous savez, je crois, que j’ai été séparé du reste de l’équipe, le second jour. Je suis tombé de la jeep et personne n’a remarqué ma disparition. Je n’avais pas fait de bruit. J’ai été sonné pendant quelques secondes, peut-être quelques minutes, je ne me souviens pas. Puis j’ai essayé de suivre les traces de la jeep. Mais j’ai perdu la piste et je me suis retrouvé dans une vallée cernée de collines, avec juste une étroite échappée sur l’espace. Le sol était recouvert d’une épaisse poussière de sable et parsemé d’éclats de roche. Le silence ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu jusque-là. Pendant près d’une heure, j’ai été saisi de la même terreur qui me paralysait enfant, quand je pénétrais dans une grange déserte et que j’entendais un bruit qui me figeait le sang. Je n’avais pas peur de la mort mais de la solitude dans ce vide. J’ai voulu rebrousser chemin et suivre les traces de mes pas jusqu’à l’endroit où j’étais tombé de la jeep, mais je n’ai pas pu repérer les empreintes. Ce n’était pas comme lorsqu’on est perdu dans un bois, près de la maison, quand on garde un certain sens de la direction et qu’on sait que, si on continue à marcher, on tombera forcément sur une ferme ou une station d’essence. J’étais là où personne n’avait jamais posé le pied et où, probablement, aucune vie n’avait jamais existé. Et chaque pas que je faisais était celui d’un nouveau-né – mais, cette fois, il n’y avait pas de bras tendus pour me recevoir. Et j’ai pensé : “C’est ça la solitude, notre solitude à tous dans l’univers – du moins dans cette fraction de l’univers que j’ai connue sur la terre.” Puis je me suis dit : “Où cette solitude me mènera-t-elle ?” Et j’ai commencé à marcher en direction d’une gorge creusée entre les collines, en partie parce que j’espérais que la jeep m’apercevrait ou que je la verrais. Et c’était comme si je m’avançais vers les confins de l’univers. Je n’ai jamais raconté ça à personne. Même pas aux instructeurs. Ni aux équipes de psychologues et de psychiatres qui, avec leur connaissance nébuleuse de ce que devrait être un sentiment profond, voulaient décortiquer mes réactions secrètes après cette expérience.
Eaton s’est tu. Cette fois, j’ai compris que je devais lui poser une question. Il comptait que je l’interroge.
— Vous saviez que vous n’étiez pas seul ? Est-ce cela ?
— Laissez-moi vous expliquer et vous en déciderez, a repris Eaton. J’étais seul dans ce col sur la Lune et j’apercevais la Terre, comme une balle dans le ciel. Je reconnaissais, à ses contours, l’Amérique du Nord. Je savais qu’il y avait trois milliards d’hommes, en bas, sur cette boule qui se balançait dans le ciel et que chacun d’entre eux était en vie. Je savais qu’il y avait là, en bas, des villes et des océans et des jungles et des diamants et de l’or et des bibliothèques et des gens qui mouraient et des bébés qui naissaient et des hommes et des femmes qui faisaient l’amour et des fous qui attendaient dans des asiles et des gouvernements et des rois et des défilés et des drapeaux et des bombardiers qui décollaient et des animaux et un milliard de races d’insectes et des ordinateurs à la tête des usines et des automobiles sur l’autoroute de Los Angeles. Mais si quelqu’un avait surgi de derrière le rocher et m’avait demandé ce que je regardais, j’aurais été incapable de lui prouver l’existence de toutes ces choses.
« J’essayais de me rappeler tout ce que je savais et je me demandais comment je pourrais expliquer ce qui arrivait à ces trois milliards d’êtres humains. Et j’ai compris que tout mon savoir se réduisait à une poignée de mots inintelligibles. Et j’ai compris autre chose. Pas un d’entre ces trois milliards d’hommes et de femmes, là-bas, sur la Terre, ne réalisait qu’il était suspendu dans l’espace, sans rien d’autre que l’espace en-dessous de lui, au-dessus de lui et de tous côtés. Pas plus qu’il ne sentait la Terre tourner. Parce que le monde édifié par l’homme nie les faits les plus élémentaires qui sont évidents de la Lune. J’ai alors dû me demander quelle était cette vie, là-bas, sur Terre – et pourquoi nous la vivions. Et, perdu sur la Lune, j’ai cru que, si j’arrivais à survivre et à retourner sur la Terre, je serais capable de trouver la réponse. Quand je suis revenu, j’ai réalisé ce qui était arrivé quand, debout sur la Lune, je me penchais vers la Terre. Il n’y avait personne sur notre planète pour me dire ce que j’avais ressenti. De même qu’il n’y avait personne sur la Lune à qui expliquer la Terre. J’aimerais prévoir le milliard d’années à venir. Je pense que nous aurons peut-être alors un début de réponse — si toutefois nous devons savoir un jour pourquoi nous vivons.
Si nous le savions, peut-être mourrions-nous. Je crois que c’est ce qui nous effraye le plus. Imaginer que peut-être notre raison de vivre nous échappe.
« Pensez-vous qu’il y ait là matière à un article ? m’a demandé M. Eaton.
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11 heures
J’ai répondu à M. Eaton :
— Quand j’étais un petit garçon, dans le Nebraska, il y avait un homme qui possédait un télescope. Il l’installait dans la grand-rue de Lincoln et faisait payer 5 cents. Et mon père ne manquait jamais de me les donner. Avant d’avoir dix ans, j’avais vu les anneaux de Saturne et les lunes de Jupiter. J’avais vu les canaux de Mars et les calottes polaires sur la Lune. Lorsque la nuit était claire, le sorcier au télescope pointait sa lunette sur la Voie lactée et je plongeais dans les millions et les milliards d’étoiles. Son télescope était vingt fois plus puissant que celui de Galilée. J’ai bien dû verser deux cents pièces de 5 cents à ce merveilleux sorcier avant qu’il ne déménage vers d’autres grandes rues. Et, sur ces autres grandes rues, d’autres petits garçons regardaient Jupiter et Saturne et les calottes polaires sur la Lune. Je ne sais pas ce que vous avez vu sur la Lune, M. Eaton. J’ai entendu dire que quelques-uns des astronautes y ont découvert la foi. Je ne savais pas qu’ils ne l’avaient pas. Vous n’aurez sans doute plus jamais l’occasion de vous poser sur la Lune, M. Eaton. J’ignore ce que cela signifie pour vous. Moi, je serais triste. Pour répondre à votre question, M. Eaton, votre expérience ne fait pas l’objet d’un article. Aucun homme ne peut apprendre à un autre ce que c’est que d’être en vie. Il faut que deux personnes le ressentent ensemble, au même moment, et ça n’est pas arrivé depuis le commencement du monde.
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11 h 10
Quand Miriam était à l’hôpital psychiatrique, dans le Connecticut, je n’allais pas à Manhattan. Je venais la voir tous les jours. Une fois, elle m’a dit qu’on lui avait fait un électro-choc. Elle était blanche comme la mort. Elle était recroquevillée sur son lit comme si elle avait été fouettée à coups de nerf de bœuf.
Je lui ai demandé : « Comment était-ce ? »
Elle a gémi : « Horrible, horrible. »
Elle a pris ma main et m’a supplié de parler au docteur et de lui dire de ne plus jamais lui faire d’électro-choc.
J’ai téléphoné au médecin et je lui ai demandé pourquoi il avait entrepris ce traitement sans mon autorisation. Il m’a dit qu’il était de son ressort, en tant que spécialiste, de décider si Miriam avait besoin d’électro-chocs pour sortir de la dépression dans laquelle elle avait sombré et que, si elle n’en sortait pas, elle risquait de passer le restant de ses jours dans un hôpital psychiatrique.
Je lui ai répondu : « Vous êtes un foutre de médecin avec vos pronostics. Ma femme n’est pas le genre de personne à passer le restant de ses jours dans un hôpital psychiatrique. »
Il a rétorqué : « Vous n’avez aucune compétence pour émettre un jugement, quel qu’il soit, sur l’état de votre femme. »
J’ai répété : « Plus d’électro-chocs. »
Il m’a averti : « Vous condamnez peut-être votre femme à l’hôpital psychiatrique à vie. »
J’ai dit qu’elle n’aurait en tout cas plus de « restant de vie » à gâcher si elle devait encore subir des électro-chocs et en sortir, à chacune des séances, hébétée : comme si elle avait vu des rats ronger le crâne de ses enfants.
Je suis allé à l’hôpital et j’ai ramené Miriam à la maison. Je l’ai bercée comme un petit enfant. Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai montée dans sa chambre. Je lui ai préparé son petit déjeuner. Je l’ai menée aux toilettes. Et je ne suis plus retourné à Manhattan. Un jour, le nuage s’est dissipé sur sa figure. J’ai cru qu’elle allait bien. Elle a été dans la cuisine et j’ai pensé qu’elle préparait le petit déjeuner. Mais elle était en train d’essayer d’ouvrir un flacon d’aspirine qui avait une fermeture à ressort pour empêcher les enfants de dévisser le bouchon. Elle n’y arrivait pas. Et elle s’est couchée sur le sol de la cuisine, elle a dit qu’elle voulait mourir.
Je lui ai crié : « Alors, crève » et je l’ai giflée. Puis je l’ai à moitié portée jusque dans la chambre et je me suis assis sur une chaise. Et je la regardais pendant qu’elle dormait et je la regardais aussi lorsqu’elle se réveillait et, chaque fois, je lui demandais si elle voulait toujours mourir. Le troisième jour, elle a dit que non, qu’elle ne voulait pas mourir, et elle s’est mise à pleurer. Je me suis étendu à côté d’elle pour la première fois depuis des semaines. Elle a essayé de me repousser. Elle ne voulait pas encore de moi en elle. Mais j’ai insisté et son corps s’est ouvert comme un sac et je n’ai jamais autant regretté un orgasme de ma vie. Ça a duré pendant un an. Alors M. Eaton peut bien aller se faire branler sur la Lune.
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11 h 15
Je suis déçu par mes enfants. Je présume que tous les pères le sont.
Tony a des cheveux de lin. Il les porte long, mais pas assez pour devenir membre d’une autre tribu. Alex ne se sert pas du dixième de son intelligence. Il fait des fautes d’orthographe. Il est incapable de rédiger la phrase la plus simple. Il n’a pas ouvert un livre depuis huit mois. J’aurais dû casser la télévision en mille morceaux à la naissance de Tony, mais Miriam ne voulait pas rater les films du soir. Si j’étais un donneur de bons conseils, je suggérerais à tous les couples de démolir leur télévision le jour de la naissance de leur premier enfant. Sheila est une fille et je plains toutes les filles. Je ne sais pourquoi les femmes désirent être les égales des hommes alors que les hommes veulent qu’elles soient incomparables. Quand je pense à tous les hommes semblables à moi qui dormiront peut-être avec Sheila, je trouve triste que toutes les petites filles ne soient pas, d’une façon ou d’une autre, préparées aux déceptions qu’elles rencontreront selon une fatalité à laquelle peu de femmes échappent. Tony, Sheila et Alex seront morts ce soir. Je me demande ce que nous voulons dire lorsque nous déclarons que nos enfants sont vivants. Nous avons sous les yeux, aujourd’hui, la première génération de jeunes dans l’histoire du monde qui tue sans émotion, sans tristesse, sans passion. Elle aurait pu être dressée par des gardes SS. Elle forme la population ennemie de New York. Du temps du Times, j’ai vu ces enfants grandir et j’ai essayé d’attirer l’attention sur eux parce que, déjà dans les années soixante, ils achevaient leurs victimes sans plus de regret que s’ils avaient écrasé un cafard. Quand je tenais la rubrique des tribunaux pour enfants, un des juges les plus réputés d’Amérique m’a demandé : « Pourquoi a-t-il tué ? Pourquoi ? N’a-t-il pas honte ? Ne respecte-t-il pas ce tribunal ? » J’ai murmuré à ce juge assis sur son banc : « Il n’a pas vraiment tué puisqu’il ne sait pas ce qu’est la vie. Ce marchand de journaux de cinquante-sept ans qu’il a abattu et la dame de soixante-deux ans qui était en train d’acheter un journal, ils étaient seulement en travers de son chemin. C’est pourquoi le gamin de quinze ans qui est devant vous les a tués. » Un million d’enfants qui ne savaient pas ce qu’est la vie, à qui personne ne l’avait jamais appris, qui grandissaient sans famille, sans père, sans jouet, sans livre, sans ami, sans école, vivaient alors à New York, comme les hommes des cavernes un million d’années avant eux. Ils tuaient par réflexe, laissant leurs victimes se demander au nom de quoi elles avaient été massacrées. Maintenant, la population ennemie est lucide.
Je n’écrirai plus d’éditoriaux. L’homme tue son enfant à l’instant où il l’engendre. Je regarderai mes enfants mourir. Ils mourront avec leur mère et leur père et leurs frères et leur sœur. Nous mourrons à l’intérieur de notre maison, dans notre cuisine, tous ensemble. Et c’est plus qu’il n’en arrive à la majorité des familles. Ai-je envie de voir Tony entrer à Harvard ? Non, cela ne m’intéresse pas. Ai-je envie d’avoir un petit-fils de Sheila ? Personne ne paie jamais assez cher pour faire partie de la race humaine. Même pas Harry Rosenthal, qui se dirigeait alors vers mon bureau.
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11 h 17
Rosenthal portait un costume croisé bleu, une chemise blanche et une cravate à raies. Il essaye d’avoir l’air d’un Américain, mais il a conservé son accent hongrois. Certains Allemands parviennent à perdre leur accent – les Munichois surtout. Mais pas les Hongrois. Je voyais souvent Rosenthal quand j’étais correspondant du Times à Paris. Il sillonnait le monde, de Tel Aviv à Londres, Paris, Moscou et Budapest. Il assistait à des conférences, préparait des réunions, obtenait des armes pour Israël et – j’imagine – organisait parfois des tueries. Rosenthal restait toujours dans l’ombre. Il n’était jamais cité dans la presse et se laissait rarement photographier. Il ne m’a jamais fait de confidences détaillées à propos du numéro tatoué sur son avant-bras. Il ne parle pour ainsi dire jamais des années qu’il a passées à Auschwitz. Par extraordinaire, il lui arrive de les mentionner à l’improviste, un peu comme il parlerait de Cleveland dans l’Ohio ou de Détroit. A Paris, quand je le lui demandais, Rosenthal me dévoilait les dessous les plus secrets des affaires. Il avait des sources d’information qui n’étaient pas à la portée du Times. Il ne mentait jamais, n’exagérait jamais. Il disait que la vérité était déjà assez fantastique. Lorsqu’il s’est installé à New York, nous avons souvent bu des verres ensemble au King Cole Bar du Saint-Regis. Rosenthal m’a toujours fait l’effet d’un homme résigné à son malheur et qui pourtant crève d’envie d’éprouver ce sentiment de plénitude que connaît l’acteur lorsque le rideau se baisse et que les applaudissements éclatent.
Il m’a avoué qu’il n’a jamais vécu dans une vraie maison. Il a toujours habité des chambres d’hôtel, des villas, des kibboutz ou une baraque louée sur Long Island. Il m’a affirmé qu’il n’irait jamais s’installer dans le Connecticut parce qu’il s’y sentirait complètement perdu. « A Great Neck, dit-il, je garde un peu de ma mémoire. » Rosenthal a une femme qu’il supporte et une amie qu’il emmène parfois au Saint-Regis, ce qui, m’a-t-il confié, lui donne plus de remords que de plaisir.
— L’empereur de Chine et le prince d’Angleterre sont à New York aujourd’hui, a ricané Rosenthal. Ça va nous faire une belle jambe. Churchill, Staline et Roosevelt ne sont plus que des vieux jetons en ce grand jour.
— Pourquoi veux-tu écrire un article pour la revue ? lui ai-je demandé. Ce n’est pas ton genre de perdre ton temps sur un art moribond.
— Je fais bien l’amour, a répondu Rosenthal. Je perds bien mon temps avec ces histoires de sexe qui n’ont jamais été un art. Ovide était aussi stupide que moi. Malgré tout, je persiste à croire que le sexe devrait être un art. Et, chaque fois que je fais l’amour, je me demande à quoi ça rime. Je pense que les gens qui écrivent ne peuvent pas faire autrement. Ce qui ne veut pas dire qu’ils produisent toujours des chefs-d’œuvre. Les gens font l’amour parce qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher non plus. Et ils le font d’habitude mal. La plupart des écrivains qui ont plus de vingt ans sont mauvais parce qu’ils ne savent plus que croire. Les mythes conventionnels de leur enfance n’existent plus que dans le monde du best-seller. Les meilleurs écrivains américains – comme Updike, Malamud, Mailer ou Styron – ont réussi à préserver leur sensibilité d’adolescent. C’est pourquoi ils sont lisibles et c’est aussi pourquoi ils seront oubliés. L’Histoire ne pardonne jamais les émotions. Bon. J’ai envie d’écrire un article potable sur les camps de concentration nazis.
— Vas-y, lui ai-je dit.
— Je ne crois pas que les camps de concentration aient jamais été réels pour les gens.
— Continue, ai-je répété.
— Laisse-moi t’expliquer comment cette idée a pris forme alors qu’elle trotte dans ma tête depuis vingt-cinq ans. Il y a quelques semaines, j’ai pris le train de Long Island pour New York avec un voisin. C’est un Anglais qui s’est installé à New York parce qu’il déteste encore plus Londres que Liverpool. Liverpool – si ma mémoire est exacte – a été bombardé par les nazis. Il faisait chaud dans le train et j’ai ôté ma veste. Il a remarqué ces chiffres sur mon bras. Aujourd’hui, la plupart des gens n’osent même plus demander ce qu’ils signifient et ceux qui s’y risquent sont remis à leur place.
« L’Anglais a dit : “Vous étiez dans un camp de concentration ?” J’ai répondu : “Oui.” Il a demandé : “C’était vraiment comme on le raconte ? Des gens qu’on tuait comme les chiens dans les fourrières ?” – “Pire que la fourrière, ai-je dit. Dans les fourrières, il y a des règlements et des lois sur la façon de tuer les animaux.” Il a réfléchi : “J’ai du mal à y croire. Comment des millions de gens auraient-ils pu être massacrés sans que le monde le sache jusqu’à ce que tout soit terminé ? Et d’abord, pourquoi les nazis auraient-ils voulu commettre un crime pareil ?” L’Anglais était sérieux – comme ils le sont toujours – et il attendait que j’abonde dans son sens, que je convienne que les histoires de camps de concentration et d’atrocités nazies ont été considérablement enflées afin de mieux apitoyer l’opinion sur la mort des victimes juives.
« Pendant les trente minutes que dure le trajet de Great Neck à Penn Central, j’ai essayé d’expliquer à mon voisin le système d’extermination nazi, la suspension des droits légaux, l’annulation du statut légal pour la population juive d’Europe, le réseau ferroviaire mis au point pour transporter des millions de victimes dans les camps de la mort, et comment le tout était administré et archivé bureaucratiquement.
« Mon voisin anglais a répliqué : “Je ne vois pas où se trouve le profit dans tout ça.” Je lui ai demandé : “Et Liverpool ou Londres bombardés par les nazis ? Et Dresde anéanti par les Anglais et les Américains ? A qui cela a-t-il rapporté ?”
« Et c’est là le plus important. Rien de ce que j’ai dit pendant ces trente minutes de trajet n’a pénétré dans le crâne de mon voisin anglais. Quand je l’ai quitté à Penn Station, j’ai eu l’étrange impression qu’il pensait que j’étais fou et que j’avais inventé tout ce que je lui avais raconté sur Treblinka, Auschwitz, les nazis et la Solution finale. Et, moi aussi, j’ai pensé que j’étais fou. D’abord pour avoir voulu lui expliquer le système d’extermination nazi dans les camps de concentration alors qu’il ne croyait même pas à leur existence – qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui – bien qu’il eût vécu la Seconde Guerre mondiale. J’ai senti aussi que j’étais devenu fou parce que j’étais tombé sur un vrai fou – mon voisin anglais qui pouvait rayer de sa mémoire les leçons d’écolier assenées sur le monde par Hitler. Ces leçons qui disaient qu’on peut faire n’importe quoi au nom de l’honneur, qu’un mensonge se mue en vérité pourvu qu’on ait envie d’y croire, que le peuple éprouve un extraordinaire sentiment de satisfaction lorsqu’il apprend le massacre de toute une population qui risque de menacer son bien-être. Et, plus généralement, que des millions de gens peuvent agir comme un seul homme quand la folie balaye tout.
« Maintenant, pense à ça. Puisque ces leçons ont pu être mises en pratique par Hitler – un homme d’une intelligence moyenne –, imagine leur impact si elles entraient dans la tête de quelqu’un de supérieur, quelqu’un qui ne serait pas tiraillé, comme lui, par une soif adolescente de sexe et de sensiblerie. Si tu y réfléchis un moment, tu commenceras à voir que le monde se prépare à l’avènement d’une telle créature. La seule façon de contrer cet homme, qui peut surgir soudain comme une comète inobservable, est de le reconnaître avant qu’il ne capte l’attention du monde et de lui brûler la cervelle. Je me porte volontaire pour faire le coup, à moi tout seul.
Rosenthal a allumé une cigarette. Il fume toujours comme un condamné à mort.
— Cet homme existe-t-il ? ai-je interrogé.
— Il serait déjà mort s’il existait, a répondu Rosenthal.
— Tu veux du bourbon ? ai-je demandé à Rosenthal.
J’ai sorti une bouteille de Jack Daniels et j’ai versé deux doses serrées.
— Suis-je un écrivain ou un visionnaire ? a repris Rosenthal.
— Si le destin du monde repose sur le fait de démasquer un homme capable de surenchérir sur Hitler et s’il n’y a qu’un ou deux hommes en vie qui puissent le reconnaître avant qu’il ne s’incruste dans l’imagination populaire, dans ce cas-là, je te réponds que tu es peut-être le plus grand devin de tous les temps.
J’ai avalé mon bourbon. Rosenthal buvait le sien à petits coups. Il examinait mon visage. Je suppose qu’il se demandait pour quelle raison j’évitais tout le temps son regard. Je ne l’avais jamais fait auparavant.
— Comment va Miriam ? m’a-t-il demandé avec son flair de chasseur.
— Ce matin, nous avons pris le petit déjeuner ensemble. C’est un événement. Miriam est ce qu’elle est. Nous avons même fait l’amour. Ou plutôt j’ai fait l’amour et elle la planche à pain. Tous les hommes estiment qu’ils devraient être mariés à notre Mère la Terre. J’ai pensé à Miriam pendant le trajet. Je me souviens du temps où son corps était souple, où elle ressemblait à un pur-sang. Je crois que Miriam est le genre de femme qui mourra avec un sourire sur son visage. Peut-on mourir avec le sourire ?
— Quelques-uns des vieux Juifs souriaient en allant mourir dans les chambres à gaz. Comment, autrement, auraient-ils pu venir à bout de l’énorme absurdité que les nazis essayaient de leur imposer ?
Rosenthal a fini son bourbon. J’ai rempli nos verres.
— Dis-moi, ai-je questionné. (Je savais qu’il y avait un tremblement dans ma voix et que Rosenthal allait le remarquer.) Que penses-tu de ces histoires qui paraissent régulièrement dans la presse avec un gros titre du genre : UN CHEF DE FAMILLE SE DONNE LA MORT APRÈS AVOIR ABATTU SA FEMME ET SES DEUX ENFANTS. LA POLICE RECHERCHE LES MOTIFS. Les histoires sont toujours rédigées dans le même style sec. “Robert Bird, à New Haven, Connecticut, s’est aujourd’hui suicidé après avoir tué sa femme et ses cinq enfants dans leur maison familiale. Les autorités se demandent quels peuvent être les motifs de cette tuerie. Les corps ont été trouvés à l’aube par un voisin qui, entendant les coups de feu, a téléphoné à la police, laquelle a fait la sinistre découverte.” Les journaux cherchent rarement à expliquer ce genre de massacre. Peut-être une explication effraierait-elle trop le lecteur moyen. As-tu remarqué ces histoires, Harry ?
— Bien sûr. Je lis les journaux avec le même sens de la fatalité que toi. Tu as raison. Elles sont toujours pareilles. Aucune passion. Aucune douleur. Elles semblent être bâties sur le même modèle. Les coups de feu ne ratent jamais. La famille est liquidée. Pas un survivant pour raconter l’histoire. Pas de lettres. Pas d’avertissement. J’ai lu qu’à Chicago un officier d’aviation avait tué sa femme, ses quatre enfants et le grand-père qui habitait chez eux. Là, l’homme a téléphoné à son frère et lui a dit que le monde était en train de lui tomber dessus. Et le frère a entendu la femme hurler “Ne tire pas”. Puis les coups de feu. Et il s’est précipité dans la maison et y a trouvé les corps. Je crois que nous sommes tous capables de ce genre d’acte. La mort est une sorte de pardon. Parfois, je pense que cela peut arriver à n’importe quel père de famille. Mais surtout dans les familles américaines, pour des raisons que je ne comprends pas. Pourquoi me demandes-tu ça ? a fait Rosenthal. Tu songes à vous supprimer tous les cinq ? Tu attends mon approbation ?
Rosenthal a souri. J’entendais le téléphone sonner dans l’antichambre. Anne prenait les communications. J’ai retenu mon souffle.
— As-tu une explication ? ai-je demandé. Tu as vu mourir plus d’hommes que je n’en ai vu ou n’en verrai jamais.
— Je t’ai raconté que certains des vieux Juifs dans les camps partaient joyeusement vers la mort. Ils croyaient que là était la volonté de Dieu. Qui d’autre aurait pu ordonner une telle énormité ? La plupart des déportés n’imaginaient même pas qu’ils allaient mourir. Cela aurait bouleversé leur sens de l’histoire. Quand ils en prenaient conscience, comme en cet instant où les techniciens libéraient les gaz, ils se battaient pour s’échapper. Nous le savons. Il suffisait d’observer la façon dont les corps étaient empilés. J’ai assez souvent contemplé ce spectacle pour en être convaincu moi aussi. Dans notre monde occidental, nous avons fait croire aux hommes qu’ils doivent tout seuls assumer la responsabilité de leur famille. Dans certaines circonstances, un homme qui sent qu’il n’est plus capable de la protéger, peut exterminer sa famille pour la préserver d’un plus grand mal.
J’ai bu mon bourbon. Rosenthal me regardait avec attention. Il a essayé de me donner le change en se dirigeant vers la cheminée et en examinant une photo de Miriam. C’était une photo que j’avais prise, après l’hôpital, quand je croyais qu’elle était rétablie. Elle était en train de sarcler l’allée, devant notre maison de Redding.
— Les femmes américaines ont toujours l’air d’être réchappées d’un cataclysme, a observé Rosenthal. Sans vouloir te choquer, je trouve que Miriam a cet air-là. Comment se fait-il que vous n’ayez jamais divorcé ?
— Il aurait mieux valu, ai-je répondu, ne sachant pas si je le croyais ou non. Miriam n’était pas préparée au mariage.
Il lui est tombé dessus comme un coup de massue. Ses propres parents se sont débrouillés pour lui cacher le leur. Le mariage peut être un désastre pour des femmes comme Miriam qui grandissent avec peu ou pas du tout d’expérience ou avec des idées toutes faites qu’elles ont dénichées dans les livres. Elles sont jetées dans l’aventure la plus complexe de la vie comme des bébés ballottés par l’océan et censés apprendre à nager. C’est pourquoi la plupart des mariages ratent : ils n’ont même pas commencé. Les femmes sont obligées de se réfugier dans l’hystérie, la folie, la dépression, la solitude, les antiquités, les soldes, les grands magasins et les pilules. Les pilules dissimulent un peu de la folie. Je n’ai pas divorcé parce que je n’avais personne d’autre à mettre à la place de Miriam.
Rosenthal a hoché la tête en direction de la bouteille de bourbon.
— C’est logique, a-t-il approuvé. Je n’y avais jamais réfléchi de cette façon-là. J’ai toujours pensé que j’étais le seul à rester marié par habitude. Et aussi par respect de mes engagements à l’égard de mes enfants, puisque personne d’autre ne peut les remplir tout à fait comme moi.
Rosenthal parlait maintenant pour tromper ma vigilance.
Il me scrutait comme les procureurs au tribunal lorsqu’ils guettent patiemment les témoins dont ils suspectent la bonne foi, et s’apprêtent à pulvériser leurs mensonges.
— Te sens-tu isolé dans le Connecticut ? m’a demandé Rosenthal.
— Je crois que Miriam se sent seule.
— Pourquoi avez-vous emménagé dans cet endroit pour amateurs de cartes postales ? Vous n’étiez pas faits pour le Connecticut. Ces deux heures de train sont mauvaises pour toi. Ça te laisse trop de temps pour ruminer tes sottises. Je ne mets que trente minutes à traverser Long Island de Great Neck jusqu’aux mâchoires de l’enfer. Tes deux heures de trajet dans chaque sens – quatre heures par jour – doivent te faire le même effet que si tu étais catapulté dans l’espace.
— Je l’ai fait pour les enfants, ai-je expliqué en souriant.
— C’est une excuse qu’ils n’acceptent jamais de leurs parents.
Je te verrais mieux à New York, dans un appartement-terrasse du quarantième étage, ou à Chicago, dans l’un de ces gratte-ciel où on habite quatre-vingt-dix étages au-dessus du niveau de la rue. Quand as-tu pris des vacances pour la dernière fois ?
J’étais fier de ne pas prendre de vacances. Miriam aime s’étendre sur le sable chaud et écouter le bruit de l’océan. Peut-être est-ce ce qu’elle verra quand je pointerai le Remington sur elle, le ressac de l’océan l’emportant au loin en grondant.
— La maison me tient lieu de vacances, ai-je répondu.
Rosenthal continuera à vivre. Il sera vivant demain matin. Il se réveillera à côté de la femme qu’il hait. Il verra ses enfants dont, m’a-t-il dit, l’intense vitalité l’obsède chaque fois qu’il se rappelle les tas d’enfants juifs jetés aux chiens qui rôdaient dans Auschwitz. Il prendra le train de Long Island pour New York et il lira dans le Times l’entrefilet de dix lignes et la notice nécrologique qui me seront consacrés. Si je le connais bien, il essaiera de se souvenir de cette conversation comme d’un autre chaînon pour tenter de comprendre un monde qui, pense-t-il, a commencé à sombrer du jour où il a laissé les camps d’extermination devenir les succursales officielles du gouvernement allemand. « Nous pouvons prétendre que c’est de l’histoire ancienne, me disait-il à Berlin ou à Paris, mais la leçon est gravée dans trop de mémoires. Depuis la fin de la guerre, le monde s’efforce d’agir comme les nazis, en éliminant seulement les uniformes SS, les mises en scène et les parades aux flambeaux à la gloire de la mort. » 11 avait raison. C’est ce code qui a guidé les hommes du Watergate. Et ils n’étaient que des amateurs.
— Bon, a conclu Rosenthal. J’ai éclusé ton bourbon. Si je comprends bien, tu ne penses pas que je devrais écrire mon article. Et tu refuses de m’expliquer pourquoi tu t’entêtes à te trimballer depuis le Connecticut alors que tu y as perdu ton foyer. Tu n’invites jamais personne à West Redding. Je vais à pied jusqu’à l’ONU. Tu m’accompagnes ? Je te paie à déjeuner.
— Non, j’ai un rendez-vous.
J’avais retenu, comme un condamné à mort qui peut commander les plats de son choix pour son dernier repas, cinq filles dans un bordel de l’East Side, à deux rues de mon bureau, pour qu’elles me fassent pendant deux heures ce que je n’avais pas connu pendant les quarante-six années de ma vie.
J’ai dit au revoir à Rosenthal de telle façon qu’il ne puisse nullement deviner que nous ne nous verrions plus jamais. S’il avait des doutes, ils lui seraient confirmés par l’édition matinale du Times. Il s’est attardé une minute.
— Si Karl Marx a pu changer le monde avec un seul Manifeste, je suis peut-être capable de remuer quelques esprits grâce à un papier dans ta revue, a-t-il dit. Prononce un mot d’encouragement et je me lance dans cet article sur les camps d’extermination comme si je rédigeais une nouvelle constitution universelle.
— Je n’ai pas dit que tu ne devrais pas l’écrire, ai-je répondu. Fais-le.
— Non, tu ne l’as pas dit, a marmonné Rosenthal. Effectivement, tu ne l’as pas dit. A quoi pouvais-je bien penser ?
Et il est parti pour les Nations unies.
Je me suis assis à mon bureau et j’ai dicté une note à l’intention d’Anne : « Harry Rosenthal est venu me voir aujourd’hui au sujet d’un article sur les camps de concentration allemands. L’article est commandé définitivement et doit être publié tel quel, sans aucune modification de la rédaction. »
J’étais bouleversé quand j’ai coupé le magnétophone. J’ai commencé à effacer la bande. Puis je me suis arrêté. Je ne voulais pas que ma vie se prolonge au-delà de ce jour. Je me suis dit : « J’ai encore le reste de la journée pour effacer la bande. » Et je suis sorti pour ne pas manquer mon rendez-vous à l’angle de la 39e Rue et de Park Avenue.
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12 h 15
Je n’ai pas été dans un bordel depuis 1956, quand j’habitais Rome. Je m’y étais senti mal à l’aise. Huit filles étaient entrées dans la pièce et s’étaient alignées devant moi, comme pour une inspection. L’une d’elles était déguisée en écolière. Une autre en bonne sœur. Chacune portait un costume différent et j’avais opté pour celle qui était nu-pieds, en robe de coton, pensant que j’avais affaire à une jeune paysanne italienne. J’avais entendu parler des bordels chics où les hommes d’affaires italiens emmènent les Américains après les réceptions mondaines, mais je ne savais pas où ils se trouvaient et ils sont demeurés aussi mystérieux pour moi que la Rome de César. Dans le Nebraska, nous avions des bordels. Ils étaient sympathiques et les filles y assuraient un service, comme dans les stations d’essence. Pendant la guerre, j’en ai fréquenté un dans l’Ohio. Les gens de cet État les appelaient des maisons de prostitution. La passe coûtait 2 $ les quinze minutes. Dans la maison de Park Avenue, le prix convenu pour cinq filles pendant deux heures est de 600 $. J’ai expliqué à la patronne que je rédigeais une enquête sur les fantasmes sexuels du mâle américain. Nous avons admis l’un et l’autre qu’il serait mieux que les filles ne sachent pas que je suis écrivain. La patronne a ajouté qu’elle se joindrait peut-être même à notre groupe puisque aussi bien elle était amateur de littérature. Tel est l’arrangement, le contrat que j’ai confirmé ce matin par téléphone, de la gare de Grand Central, en descendant du train.
J’avais dans mon portefeuille les six coupures de 100 $ que m’avait remises le caissier de la First National City Bank du Pan Am Building. Je n’avais jamais de ma vie cédé à une seule tentation. Je n’ai jamais acheté de cravate à 15 $ chez Sulka. Je n’ai jamais acheté de chandail de marin irlandais chez Abercrombie & Fitch. J’ai toujours voulu me payer une douzaine de chemises en Oxford bleu de chez Brooks, mais je ne l’ai jamais fait. Je me suis rarement offert mes steaks sur mes notes de frais. A Paris, chez Hermès, j’ai eu envie d’un porte-document en cuir. Je ne l’ai pas acheté. Certes, je possède bien une paire de chaussures sur mesure qui vient de Dover Street à Londres. Mais j’ai aussi rêvé d’acquérir un couteau fait main à manche de corne de cerf qui coûtait 16 $, et une fois que je l’ai eu, il est resté dans mon tiroir.
Quand je suis revenu de la guerre, j’ai découvert le journal qu’avait tenu ma grand-mère. Elle racontait sa vie lorsqu’elle était cuisinière dans des camps de mineurs, dans un ranch au Nouveau Mexique et dans les villes de l’Ouest. Elle décrivait, avec une sensibilité remarquable pour l’époque, les filles qui travaillaient dans les maisons de prostitution, toujours parquées à l’extrémité de la ville ou sous une tente, avec une lanterne rouge suspendue à l’auvent. Les filles lui apportaient leur repassage, elles lui racontaient leurs ennuis et ma grand-mère faisait parfois un gâteau pour l’anniversaire d’une d’entre elles. « Comme elles sont loin de chez elles », écrivait un jour ma grand-mère. Et elle notait qu’elle avait préparé un gâteau pour une des filles qui venait du Tennessee. Celle-ci avait dit qu’elle ne le mangerait jamais mais qu’elle le placerait sous une cloche de verre, pour le conserver toujours, si c’était possible.
J’ai appuyé sur la sonnette de la porte d’entrée. La patronne a ouvert.
— Entrez, a-t-elle dit. Les filles vous attendent.
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12 h 30
Quel est le fantasme qui nous maintient en vie. Quelle est cette chimère que les hommes poursuivent toute leur vie mais ne semblent jamais atteindre. Quand j’étais un adolescent, je faisais bien trois choses. Nager. Monter à bicyclette. Tirer à la carabine. Je n’ai jamais très bien réussi avec les filles comme certains de mes amis, que ce soit à Lincoln, dans le Nebraska, à Harvard, à Paris, Rome ou New York, et même à Albany, à l’agence du Times. Je traitais les filles avec respect. Elles étaient le mystère absolu. Pourtant, je les aimais. Je n’étais ni timide ni maladroit. Je pouvais facilement enfiler un préservatif. Mais curieusement – et je crois que je parle pour toute une génération –, j’ai grandi dans la crainte respectueuse des filles et du sexe, je considérais l’acte sexuel comme une expérience mythique alors que chaque tentative me prouvait le contraire. Je n’ai jamais su ce que les filles disaient ou attendaient de l’expérience sexuelle. Je sais qu’elles aimaient croire qu’elles étaient amoureuses. Le tout demeure un mystère pour moi. Et c’est pourquoi je me trouve dans un lit monstrueusement grand, sous le feu d’un énorme miroir, entre des murs et un plafond tapissés de peluche rose, avec cinq filles penchées sur mon corps, leurs douces bouches scellées contre mon corps.
Miriam. Où étais-tu quand j’avais besoin de toi.
Ce cri inaudible noué à l’intérieur de ma gorge, j’ai plongé au milieu du lit.
Sharon a lié un ruban de caoutchouc à la racine de mon pénis, pour m’empêcher d’éjaculer, a-t-elle dit.
Gloria m’a pris dans sa bouche, une bouche brûlante que j’avais déjà goûtée une fois dans ma vie, chez une fille à Alliance. La seule fille que j’aie connue qui me prenait dans sa bouche avec plaisir. Miriam jamais.
Jan a promené sa langue jusqu’au bas de ma colonne vertébrale, elle ne s’est arrêtée qu’après m’avoir dompté une première fois. Pour ça, elle est douée. Miriam, elle, ne sait même pas que ça existe.
Leslie et Patricia et moi et Sharon, nous étions soudés comme Miriam et moi aurions dû l’être.
Que vous dirais-je de plus que vous ne puissiez imaginer ?
Des tas de choses.
Je n’avais jamais su qu’un orgasme peut trouver sa source dans les lames de l’océan au large des côtes de Cornouailles et venir mourir au creux de mon aine.
Ce que m’a fait Jan était une merveille. Je ne peux pas imaginer que Miriam fasse ça en l’espace de mille ans, même si elle sait qu’elle en aura du plaisir.
A la fin de mon premier orgasme, les filles se sont regroupées autour de moi, sur le lit, et m’ont demandé de leur expliquer pourquoi j’avais réclamé cinq filles, plutôt que deux ou trois ou quatre ou une. Elles ont dit que j’allais leur raconter qui j’étais et qu’elles me caresseraient pendant que je parlerais et c’était comme si, toute notre vie, nous avions combiné de passer cet après-midi ensemble.
— Je suis marié avec une femme qui s’appelle Miriam, ai-je commencé. J’ai trois enfants, Anthony, Alexander et Sheila. Ma femme était vierge quand je l’ai épousée. Mes enfants sont tous nés au Columbia Presbyterian Hospital. Je vis dans une maison de 55 000 $ à West Redding dans le Connecticut. Mon voisin le plus proche habite à 300 mètres et il dessine pour des revues. Il a fait trois ans dans une prison du Massachusetts pour avoir brutalisé quatre garçons de onze à quinze ans alors qu’il était professeur de dessin dans une école d’enseignement secondaire de la région. Je n’ai jamais eu d’expérience homosexuelle. Une fois, en luttant avec un camarade de cours à Harvard, j’ai eu une énorme érection, mais le type a décampé aussi élégamment que possible. Ma femme et moi, en matière sexuelle, nous sommes des aborigènes. Depuis mon mariage, qui remonte à de nombreuses années, je n’ai couché qu’avec trois femmes, en dehors de la mienne. Celle dont je me souviens le mieux était écrivain. Elle logeait dans une grande chambre vide de la 114 e Rue Ouest, du côté de Broadway, et n’avait publié en dix ans qu’un seul livre que les critiques couvraient d’éloges. Elle m’avait téléphoné à mon bureau et m’avait invité à passer boire un verre pour jeter un coup d’œil à son nouveau manuscrit. Elle avait versé du bourbon dans un verre sale, encore plein de tramées de vin. Elle possédait deux chaises et un divan recouvert d’un dessus de lit molletonné qu’elle avait rapporté du Kentucky. Nous nous étions embrassés après le second verre de bourbon. Elle avait écarté mes lèvres avec sa langue et j’avais déboutonné son corsage. Elle ne portait pas de soutien-gorge. Elle n’en portait probablement jamais. Ses seins étaient blancs et doux et je les tenais dans mes mains comme des petits pains tout chauds. Elle s’était assise sur la chaise en rotin, elle avait ouvert ma braguette et m’avait sucé et, quand je m’étais retiré pour éjaculer, elle avait seulement dit : « Pourquoi fais-tu cela ? » Elle avait ajouté que nous ne devrions pas nous étendre sur le dessus de lit parce que nous allions le mettre en morceaux. Son vagin était minuscule, presque comme un museau de chiot. Quand tout a été terminé, elle a dit que c’était le premier orgasme qu’elle éprouvait avec un homme depuis des années. Nous avons encore bu du bourbon. Je n’ai jamais regardé son manuscrit. Nous ne nous sommes plus jamais revus. Je suis retourné à la maison. Ma femme était en train d’avaler une pilule de Valium au moment où je suis entré dans la cuisine et j’ai pensé combien ce serait agréable si ç’avait été elle que j’avais rencontrée, là-bas, dans cette chambre. Que puis-je vous raconter d’autre ? Je n’arrive pas à me souvenir de la première fille à qui j’ai fait l’amour. J’essaie de me rappeler, mais je ne peux pas. Je ne comprends pas pourquoi je ne parviens pas à revoir son visage ni à retrouver l’endroit où ça s’est passé. C’est un mystère que je ne peux pas résoudre. Ma plus grande ambition dans la vie serait d’écrire un poème que des générations d’écoliers réciteraient et de faire l’amour avec ma femme dans le foyer de notre maison. J’ai quarante-cinq ou quarante-six ans – ce qui revient au même à présent. J’ai connu le prince de Galles, mais cela n’a pas changé grand-chose non plus. J’ai rencontré presque tous les hommes les plus célèbres de ces vingt-cinq dernières années, mais c’est une erreur de penser qu’on atteint la gloire en fréquentant des gens illustres. Pendant deux ans, j’ai gardé pour moi le nom de la fille que Jack Kennedy baisait au Mayflower Hôtel et, quand j’ai violé le secret, la chose n’intéressait plus personne.
« Je ne parviens pas à croire que mes enfants soient à moi et je souhaite parfois que Miriam ait plutôt eu des chiots. J’adore ma chienne Cléo. Elle est sage, forte, belle, fidèle, secourable, loyale. Je sais qu’elle comprend tous les mots que je dis et tous ceux que je voudrais dire. Elle est bonne, douce, bienveillante, affectueuse avec moi. Je me promène avec elle dans les chemins écartés du Connecticut. Elle ne pourchasse jamais les chats. Il lui arrive de se colleter avec un raton laveur quand c’est indispensable. Une fois, elle a battu à plate couture un retriever qui mesurait deux fois sa taille. Elle nage avec la grâce de Tarzan. Miriam est jalouse de Cléo, mais Cléo a déjoué les manœuvres de ma femme en gagnant mon affection. Elle a été châtrée par un vétérinaire de Danbury. Elle n’aura jamais de chiots, et c’est tragique qu’elle ne puisse mettre bas des douzaines de petits. Les chiens mâles la reniflent et puis s’en vont, désappointés. Elle a un ami qui vient la voir et, quand ils courent ensemble, c’est un spectacle comme il n’y en a plus au monde. Cléo est responsable et loyale. De temps en temps, il lui arrive de s’oublier sur le tapis, mais ce n’est pas payer cher la protection dont elle entoure notre maison. Nous habitons au fond des bois, loin de la route. Sur d’autres routes de campagne du Connecticut des femmes ont été violées, des enfants aussi, et des chiens égorgés.
« Je crois que ma femme hait la solitude, mais elle ne veut pas l’admettre. Quand je songe à elle aujourd’hui, j’imagine le Japon avant que le vaisseau du commodore Perry n’ait pénétré dans la baie de Tokyo. Ma femme est une île mystérieuse. Je suppose que, si j’en prenais le temps, je découvrirais qu’elle est humaine comme tout le monde. Je ne sais pas ce qui lui fait plaisir. Elle aime entendre chanter les oiseaux. Elle guette toujours la première grive du printemps comme si l’année n’avait duré qu’une journée. Et parfois, dans la cuisine, nous nous dévisageons comme si nous attendions que quelqu’un nous présente.
« Un jour, en Espagne, elle s’est mise à courir le long de la côte, sans regarder en arrière, pendant 8 kilomètres. Je l’ai retrouvée, à bout de souffle, dans un petit village, avec deux Espagnols qui la toisaient comme si elle était un taureau à vendre. Elle aurait dû se les envoyer. Son visage était en feu. Son corps était souple. Ses yeux étaient brillants. Ses cheveux étaient fous. Ses seins étaient pleins. Les deux Espagnols savaient qu’ils étaient tombés sur un beau morceau. Mais elle m’a vu. Elle a quitté la table du bistrot et elle est entrée dans l’eau tout habillée. Les deux Espagnols ont applaudi. Ils se sont arrêtés quand ils ont vu ma femme commencer à disparaître sous l’eau. Nous nous sommes tous précipités dans la mer et nous avons tiré ma femme sur le rivage. Quand elle est revenue à elle, elle a seulement dit : “Ça me semblait un si bon moment pour mourir.” Les deux Espagnols se sont éclipsés sans attendre de remerciements, parce que ce qu’ils avaient vu sur la plage c’était un corps dégoulinant d’eau qui était celui de ma femme et non pas le glorieux corps américain qu’ils pouvaient baiser.
« Toutes ces envolées sur le sable, c’est fini à présent. Ma femme n’a plus jamais couru sur la plage en Espagne ou dans le Connecticut. Le jour suivant, nous avons pris l’avion pour Paris. Je suis sorti de l’hôtel pour acheter un journal. Quand je suis rentré, ma femme était partie. J’ai couru vers la Seine en pensant que c’était là qu’elle se dirigeait. Puis j’ai eu l’idée insensée qu’elle avait été à la tour Eiffel. J’y ai couru. Elle était au dernier étage et contemplait Paris. “Comment as-tu su que j’étais là ?” a-t-elle demandé. J’ai répondu : “Parce que ça semble un tellement bon endroit pour mourir.” – “Tu as raison, a dit ma femme. Tu as toujours tellement raison et tellement tort.” Je l’ai interrogée : “Tu aurais sauté, si je n’avais pas pensé à te rechercher ici ?” – “Oui”, a-t-elle dit.
« Mon corps était glacé de sueur et l’ascenseur a mis dix mille ans à atteindre le sol. Nous sommes retournés à l’hôtel et j’ai essayé de la baiser, mais cela ne servait à rien ; elle s’est roulée en boule comme un bébé et s’est endormie.
« Elle m’a demandé de prendre un bateau de la Cunard Line plutôt que l’avion pour retourner aux États-Unis. Je me suis rebellé : “Ah, non, tu ne vas pas sauter et disparaître dans l’Atlantique.” – “C’est ce que tu penses ?” m’a-t-elle demandé. “Alors, pour quelle autre raison veux-tu rentrer en bateau ?” ai-je questionné. “Je veux être sur la mer, a-t-elle dit. Je veux voir les vagues. Je veux entendre les moteurs du bateau. Je veux être entourée d’eau. Je pense que, si nous nous asseyions sur le pont, enveloppés de couvertures, et si nous buvions du thé brûlant, nous arriverions à nous parler comme un vieux couple au lieu de ne pouvoir échanger deux mots sans nous bagarrer ou claquer les portes.”
« Nous avons donc pris la Cunard Line. Le premier jour de traversée, ma femme n’a pas quitté notre cabine. Le second, elle s’est accoudée au bastingage, sur le pont des premières classes, et elle a regardé l’eau, fixement, pendant des heures. Je suis resté auprès d’elle, comme une mère qui surveille son bébé lorsqu’il se hisse dans son berceau. Dois-je vous raconter ce que ma femme m’a dit, là, appuyée sur cette rambarde ?
« Elle a dit : “Quand j’étais une petite fille, je voulais devenir une artiste. Je dessinais des croquis de ma mère et de mon père et ils les punaisaient sur le mur de leur chambre. J’avais alors onze ans. Je rêvais d’habiter à Paris et en Espagne et en Italie pour voir toutes les grandes peintures et les grands monuments et tout ce qui reste de l’Europe. Quand, toi et moi, nous y sommes allés, je ne voulais plus regarder de peinture, je ne voulais pas visiter les cathédrales. L’Europe avait l’air d’une morte. Moi aussi, j’étais morte. J’ai mis au monde trois enfants et j’éprouve pour eux le même sentiment que si je les avais achetés dans un supermarché Grand Union. Je n’ai pas peint un tableau correct depuis cinq ans. Tu es la seule personne qui s’intéresse à mon travail, qui le juge, qui puisse faire que je me sente heureuse ou chaude, vivante, bonne de partout, ou triste, déprimée, malade à l’intérieur, ou tremblante. Il semble que je me sois livrée à toi, et toi, en retour, tu ne sais que faire de moi. Tu ne sais pas comment faire de moi une femme. Tu ne sais pas comment me donner de la joie. Tu ne sais pas comment libérer cet émerveillement qui est en moi. Tu ne sais pas comment me toucher dans ces rares moments, qui arrivent parfois, où on a vaguement conscience du mouvement continu de toute l’histoire du monde. Je ne sais pas pourquoi je me suis livrée à toi. J’aurais été mieux sans mari, sans enfants. Juste à peindre et écouter ces vibrations que tous les gens sentent de temps à autre. Maintenant, il y a un cœur mort à l’intérieur de moi, comme dans un arbre rongé par la pourriture. Ta splendide jeune femme est putréfiée à l’intérieur. Je ne sais pas ce qui a provoqué la pourriture. Peut-être West Redding. Peut-être ces années de New York à boire avec des inconnus dans les appartements de West Side. Peut-être est-ce la fatigue de toujours voir des étrangers, de toujours rencontrer des étrangers et de sentir que mes enfants et mon mari sont des étrangers. A présent nous sommes tous des étrangers les uns pour les autres et nous le savons et c’est ce qui guide notre existence et tu me forces à me sentir encore plus à part que les films que je regarde et que je n’arrive plus à comprendre. Je ne veux vraiment pas mourir. Quand je me suis enfoncée dans la mer en Espagne, je voulais voir de près le soleil miroiter à la crête des vagues. Quand j’ai grimpé au sommet de la tour Eiffel je voulais regarder Paris comme le font les oiseaux du ciel. Quand j’ai demandé à voyager sur le Queen Elizabeth, je ne voulais pas sauter de la rambarde du bateau, je voulais contempler l’eau. Je ne comprends pas comment quelqu’un peut se sentir aussi mort que moi. Nos vies devraient être emplies d’émerveillement et de respect. Chaque jour est un nouveau commencement. Mon Dieu, comme j’y croyais quand j’étais petite. Quel avantage la nature trouve-t-elle à me faire mourir de l’intérieur ? Je ne peux pas comprendre. Je ne veux pas me sentir comme ça. Tu pensais que nous nous débarrasserions de cette odeur de mort dans le Connecticut. Tu penses toujours tellement de travers. Tu as peur de te laisser aller à te rapprocher de moi. Exactement comme moi je crains de m’abandonner vers toi. Nous sommes comme deux sauvages qui tombent nez à nez pour la première fois dans une caverne que chacun croyait inhabitée. Nous n’avons pas d’attaches. Tu n’as jamais osé me demander quel genre de pensées m’habitaient quand j’étais allongée dans cet hôpital du Connecticut. Tu n’osais pas et je le savais. Malgré toute ton astuce et ces articles de haute volée que tu publiais sur les voyages dans l’espace et la psychologie du comportement et la technologie et je ne sais pas quoi, tu n’as pas osé demander à ta femme ce qui se passait dans son crâne quand elle était là, devant toi, couchée de tout son long, enfermée dans sa démence. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi on enfermait jadis les fous comme des criminels. Personne ne voulait entendre ce qu’ils avaient à dire. Maintenant on les bourre de tranquillisants. Cela revient au même que d’être verrouillé dans un cachot. Ne penses-tu pas que je suis prisonnière quand je regarde le flacon de Valium sur le buffet de la cuisine et que je sais que je dois prendre une pilule au réveil, avant le déjeuner, à 4 heures et avant de tomber dans ce qui, je l’espère, sera un jour un vrai, profond et merveilleux sommeil sans Valium. Un jour, je te raconterai peut-être ce qui tournait dans ma tête quand j’étais dans cet hôpital. Mais pas maintenant. Dieu non, pas maintenant. Tu n’es pas prêt à ça. Tu n’en sais pas assez pour supporter ce que je te dirais. Tu es encore un homme terrorisé. Attends. Un jour, tu oseras me questionner et, moi, j’oserai peut-être te parler. Je me suis souvent demandée pourquoi tu es tellement effrayé. La plupart des hommes que tu amènes à la maison sont pareils. La majorité considèrent leur vie avec horreur. Je me rappelle les histoires d’épouvante que certains des amis que tu ramenais du Times ou de la revue racontaient dans notre salon. Et l’air affolé des professeurs s’ils devaient se lever d’un canapé. Et Hanson, qui donne sa femme en pâture aux lesbiennes. Et Fried, qui est en analyse depuis vingt ans et qui ne peut faire 80 kilomètres à l’extérieur de New York sans téléphoner à son psychanalyste. Et ce grand auteur scientifique qui a été pincé dans des toilettes à Baltimore avec un gosse de dix ans. Sais-tu que je déteste notre façon de vivre ? Je ne veux pas être entourée de gens terrorisés. Maintenant, je vais retourner dans notre cabine. Je ne prendrai pas mon comprimé de Valium. Je ne vais pas laisser le Valium me gâcher l’océan Atlantique. Ce matin, je me suis réveillée avant toi. Je suis montée sur le pont et j’ai vu le soleil se lever. Dieu, quel spectacle. J’aimerais que nous adorions le soleil plutôt que Jésus. Quelle erreur d’adorer un homme.”
« J’ai regardé ma femme s’éloigner. Sa main tramait sur la rampe du bastingage, sa robe claquait au vent. Il n’y avait pas d’autres passagers sur le pont. J’étais seulement capable de penser combien j’étais en elle et combien elle était en moi. Si elle avait sauté dans l’océan, je l’aurais suivie.
« Le troisième jour de la croisière, elle a commencé à parler, dans le bar, avec un homme qui me traitait comme si j’avais été un intrus. J’ai toujours été curieux de savoir ce que ma femme peut bien raconter aux autres hommes, dans les cocktails, quand ils la coincent dans un coin. Elle m’a demandé si elle pouvait dîner avec lui cette nuit-là, la troisième nuit en mer. J’ai répondu : “Baise-le donc” et je suis sorti. Elle a en effet dîné avec lui, dans sa cabine. J’ai découvert qui il était et je suis passé devant sa porte une douzaine de fois. J’étais prêt à la défoncer à coups de pied. J’ai songé à envoyer un steward frapper chez lui pour lui remettre un message. J’ai songé à lancer un appel téléphonique transatlantique et à entamer les procédures du divorce. Je pensais que ce serait une bonne façon de m’en sortir. J’ai ingurgité cinq bourbons dans le bar et ignoré à ce même bar une blonde de cinquante ans qui semblait prête à abandonner la moitié de la succession de son mari contre une crampette nocturne en haute mer. A 2 heures 30 du matin, ma femme est entrée dans la cabine, s’est assise sur une chaise, m’a regardé et a dit : “Je m’attendais à te trouver endormi.” J’ai répondu : “Je m’attendais à ce que tu te fasses enfiler toute la nuit.” Elle a seulement remarqué : “Tu es un homme terrorisé.” Là, j’ai paniqué. Je commençais à croire que ma femme était plus saine d’esprit quand elle était folle. Pourquoi ai-je paniqué ?
« Je pensais que j’avais quelque chose à moi sur cette terre et ma femme m’a démontré qu’elle n’était pas ma propriété. Si elle ne m’appartenait pas, alors je ne possédais rien du tout. Elle savait cela mieux que moi. Dites, les filles, est-ce que l’une d’entre vous a déjà subi un électro-choc ? Ma femme, oui. Le corps est de l’électricité. Le cerveau marche à l’électricité. Les électrodes envoient de l’électricité dans le cerveau. L’électricité détruit les circuits qui provoquent la dépression profonde. Personne ne l’a jamais prouvé. Mais les médecins y croient.
« Le quatrième jour en mer, nous nous sommes assis dans des transats, enveloppés dans les plaids que nous avions achetés chez Simpson. Le ciel était gris sale. L’Atlantique ressemblait à une montagne russe. Les embruns fouettaient nos visages. Ma femme regardait fixement la mer comme si les vagues lui parlaient comme si une place avait été retenue pour elle au fond de la mer, une place où elle pourrait trouver la paix et recommencer une autre vie.
« Elle s’est tournée vers moi et m’a dit : “Quand nous serons de retour à Redding, je veux avoir une chambre à moi. Tu peux prendre la grande pièce pour dormir et travailler. Les enfants n’en ont pas besoin pour jouer. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi certains maris et certaines femmes désiraient une chambre à part. Maintenant, je le sais. Je ne veux pas m’endormir en pensant que tu me hais. Je ne veux pas me réveiller le matin et voir ton visage déçu de me trouver près de toi dans le lit. Je ne veux pas faire l’amour dans ce lit, juste parce que je suis à côté de toi et disponible. Je ne veux pas partager tes insomnies. Je ne pense pas que tu aies dormi d’une traite une seule nuit dans l’année. Tu te tournes et te retournes et tu essaies de faire semblant de dormir, mais je sais que tu ne dors pas et cela me tient éveillée même avec le Valium. Tu refuses de me dire ce qui te tourmente comme si je n’avais pas le droit d’être au courant. Il n’y a plus aucune intimité entre nous. Tu as l’air inquiet, mais je ne comprends pas pourquoi. Tu ne te plains pas du manque d’argent. Tu ne geins plus sur ta feuille d’impôts ni sur les notes de téléphone. Rien ne semble te faire plaisir, et c’est mauvais signe. Tu ne vas plus aux ventes aux enchères de Wilton. Tu n’as pas acheté un complet neuf depuis deux ans. Tu ne bois même pas le bourbon que tu rapportes. Tu es sans doute dans cette période de ménopause que traversent les hommes. Tu dois être effrayé d’être aussi âgé. Tu es peut-être désespéré d’être plus proche de la mort que de la vie, à l’inverse de tes enfants. Les autres femmes n’ont pas l’air de t’intéresser et tu pourrais en avoir des douzaines, rien qu’à West Redding, si tu en avais envie. Personne ne parle jamais de la ménopause des hommes. J’ai cherché des livres à la bibliothèque, mais il n’y a pratiquement rien, parce que les hommes n’écrivent que sur les femmes, à ce sujet, pas sur eux. Les médecins eux-mêmes croient à la légende de l’homme fort, puissant, alerte, maître de ses facultés dans les sales moments, même s’il est évident que les hommes sont plus peureux que les femmes. Mon Dieu, sur quel tissu de mensonges et de niaiseries tient notre vie. Si tu es désespéré, dis-le-moi. Si tu es affolé, dis-le-moi. Si tu sens que ta vie est derrière toi, dis-le-moi. A nous deux, peut-être pourrons-nous saisir au nom de quoi il faut que nous vivions. Mais tu ne me dis rien. Tu te fâches quand je sors dîner avec un peintre avec qui je travaillais avant, à New York. J’ai exprès fait semblant de flirter pour voir comment tu réagirais. Peut-être y a-t-il un psychiatre à New York qui comprend vraiment ce qui arrive aux hommes après quarante-cinq ans et peut-être est-il capable de t’aider à dormir la nuit et à prendre le train pour New York sans imaginer qu’une armée d’hommes masqués va te rouer de coups de fouet. Peut-être que ça arrive à tous les hommes de quarante ans. Peut-être qu’ils cachent leur ménopause parce que c’est eux qui contrôlent le monde médical, les universités, les livres, les journaux et qu’ils ont le pouvoir d’empêcher ce genre d’information de s’ébruiter – non par une espèce d’effort concerté mais grâce à un pacte général et historique qui les oblige à garder ce secret pour préserver leur illusion de puissance. Je suis ta femme et tu ne peux rien me dissimuler, pas plus qu’à toi-même. J’ai tout de suite été au courant les deux ou trois fois où tu as couché avec une femme. Aucun homme n’a jamais étalé plus ouvertement sa peur et sa mauvaise conscience. Tu aurais aussi bien pu être