natural enemies
Chapitre 6
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— As-tu pris une décision ? m’a demandé Rosenthal.
— Je crois que je suis aussi saoul que le Chinois. Une décision au sujet de Miriam ? Je pense que oui. Je vais prendre le train de 5 h 30 pour Redding. Miriam m’attendra à la gare. Ce soir, je dormirai dans sa chambre. Sais-tu que nous dormons dans des lits séparés depuis huit mois ? Parfois, je me lève au milieu de la nuit et je la viole. Je ne sais pas ce qu’elle ressent quand nous couchons ensemble. Probablement rien. Je me glisse dans son lit. Je retrousse sa chemise de nuit. Quand elle dort profondément, elle geint comme si elle se souvenait d’un cauchemar. J’entre de force en elle. J’aime ce premier contact avec son corps, quand je la pénètre, c’est toujours un moment magique pour moi, même si elle gémit dans son sommeil et se raidit comme un cadavre. Nous ne nous parlons jamais pendant que nous faisons l’amour. C’est un acte silencieux entre nous. Je retourne dans ma chambre. Je ne peux pas dormir, mais je m’endors et je me réveille surpris d’avoir dormi. (Nous ne sommes plus pareils, ai-je pensé. Je ne suis plus l’homme que tu connaissais à Paris, tu n’es plus celui que je connaissais à Berlin.)
— Tu es en train de me raconter que tu as besoin de sommeil et de baise, a répondu Rosenthal. As-tu jamais entendu parler des somnifères et des putains ? Ta secrétaire ne porte pas de slip.
Je n’ai pas entendu un mot de ce que racontait Rosenthal. J’apercevais comme à travers un voile le bar de l’ONU, les hommes avec leurs costumes coupés en Espagne, ce long bar où j’avais coutume de prendre un verre quand je couvrais la rubrique de l’ONU pour le Times. Je n’ai jamais été emballé par l’endroit. Maintenant, je ne l’aimais plus. Le sourd brouhaha des conversations me rappelait les papotages dans le Nebraska quand une matrone faisait une fugue à Omaha. Je ne voyais en réalité que notre maison de West Redding, l’entrée avec les patères de bois comme celles dont se
servaient les Shakers(6) pour accrocher leurs coiffes, la large courbe de l’escalier conduisant à ma chambre, cette chambre où j’avais dormi seul les huit derniers mois, où chaque nuit j’avais projeté comme un bagnard de m’évader vers un endroit merveilleux et sauvage, et c’est là que je me réveillais le matin, et j’en sortais pour aller vérifier si Miriam était vivante ou morte, j’effleurais son corps et mon geste la faisait sursauter. Miriam grognait « laisse-moi dormir, laisse-moi dormir » et, bien sûr, je la laissais dormir parce que voir le matin son visage hébété, tassé par la dépression qui masquait celle que j’avais jadis connue, c’était plus que je n’en pouvais avaler au petit déjeuner.
Je ne pouvais pas divorcer. Mais je pouvais soulever le Remington à hauteur de mon œil et tirer une balle dans le front de Miriam. Ça priverait la vie de cette exorbitante prérogative qu’elle détient sur les gens. Est-il exact qu’un simple ovule fertilisé, un seul, plus petit qu’une tête d’épingle, renferme autant d’informations codées qu’il en faudrait pour remplir mille volumes de la taille de l’Encyclopaedia Britannica ? Combien peu nous en savons sur nous-mêmes ! Aucun des mots que prononçait Rosenthal n’atteignait mon oreille. Je voyais ses lèvres bouger, je voyais son visage tendu comme s’il essayait désespérément de m’indiquer le bon itinéraire pour Jupiter.
Je me suis levé et je lui ai dit :
— Terminé le bourbon. Terminées les paroles. La seule envie que j’aie, c’est de marcher jusqu’à Grand Central. J’ai besoin de faire ce voyage en train. Je ne tirerai pas sur Miriam. Miriam ne me tirera pas dessus. Nous nous sommes déjà tués l’un l’autre. Je ne suis pas Atlas. Je ne peux pas soutenir le ciel sur mes épaules. Je n’en ai pas envie. Je te laisse le monde, Rosenthal. Je te laisse le Chinois. Il n’aura pitié d’aucun de nous. Tu as raison, Rosenthal. Il n’y a plus d’hommes de bonne volonté nulle part. Les derniers ont été tués aux alentours de 1972. Peut-être quelques-uns d’entre eux se sont-ils réfugiés quelque part, mais comment peuvent-ils survivre ? Nous assistons à la fin du monde que nous avons connu, Rosenthal. Il n’existe plus, ou peut-être n’a-t-il jamais existé.
« Au revoir, Rosenthal. Je vais à Grand Central. Quand nous étions jeunes et bagarreurs, il y avait Staline à assassiner, Hitler, Mussolini, qui d’autre encore. Aujourd’hui, il n’y a plus personne à tuer pour redresser le monde, à part nous. C’est ça, la fascination du suicide. Je crois que tu vois juste, Rosenthal. L’Amérique aurait pu sauver le monde si elle avait exporté du bourbon plutôt que du Coca-Cola. Appelle-nous plus tard à West Redding et tu constateras que nous sommes tous en vie.
J’ai marché vers la porte, j’ai suivi l’énorme couloir. J’entendais le bourdonnement des visiteurs, de ces gens qui considèrent toujours l’ONU avec un respect imbécile. Il y avait du soleil du côté de la Première Avenue. Et je laissais derrière moi un Rosenthal qui ne savait pas s’il fallait ou non me retenir. Dans les rues bombardées et noires de Berlin, Rosenthal aurait su que faire. Ici, à New York, il était aussi dérouté qu’un oiseau hors de sa cage. Rosenthal téléphonerait. L’un de nous serait-il encore vivant pour répondre au téléphone ? Je ne le savais pas.
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17 h 15
J’ai appelé Miriam d’une cabine téléphonique de Grand Central :
— J’attrape le train de 5 h 30.
— J’ai essayé de te joindre à ton bureau, mais on m’a dit que tu étais parti.
— Oui, je suis parti de bonne heure.
— Je viendrai te chercher.
— D’accord.
— Tout va bien ? m’a demandé Miriam.
— Bien sûr.
— Je te retrouve à la gare.
— Le train sera peut-être en retard. Il n’est pas arrivé à l’heure ce matin.
— Bon, a dit Miriam.
— J’y vais maintenant pour trouver une place.
— Veux-tu dîner dehors ou à la maison ?
— A la maison, ai-je tranché, ne voulant pas lui laisser le choix.
— Oh, je pensais que peut-être tu aimerais aller jusqu’à Westport et faire un repas chinois avec les enfants.
— Pas ce soir.
Miriam n’a pas fait allusion au fusil. Moi non plus.
— J’avais dans l’idée, je ne sais pas pourquoi, que tu aurais envie d’un chinois ce soir. J’achèterai quelque chose pour le dîner.
— N’importe quoi. Je n’ai pas faim.
— Tu sembles si loin. Ça ne va pas ?
— C’est la cabine téléphonique. J’éloigne mes lèvres du récepteur. On dirait que quelqu’un a dormi une semaine dans cette cabine. Il y a une moitié de sandwich au thon par terre. Écoute. Il faut que je coure pour prendre ce train. A tout à l’heure.
— Bon, a dit de nouveau Miriam, avec cette épouvante dans la voix que j’avais déjà perçue quand elle était à l’hôpital, quand elle parlait des infirmières, des surveillantes, des portes verrouillées, ou peut-être était-ce ma propre voix que j’essayais de contrôler.
Je sais que cela venait de cette tension qui, j’en avais conscience, devait laisser Miriam dans l’appréhension de la scène que je pourrais lui faire à ma descente du train.
Le sol de Grand Central était jonché de tickets de courses que l’on vendait aux guichets de la gare. Les files de gens qui attendent pour parier sur les chevaux ressemblent toujours à une armée déguenillée et en déroute. Ces gens-là ont réussi à détruire la majesté de Grand Central, le dernier grand espace ouvert de New York, cette ville qui possède déjà plus de ruines que Rome. C’était l’heure de pointe. L’heure de rentrer dîner à la maison, de se rendre compte si on se souvient de la tête de ses enfants. L’heure de regarder la télévision – et plus le programme est mauvais, plus il a de succès. Je ne reverrai plus jamais Grand Central. Avant de passer sur le quai, j’ai levé les yeux, j’ai regardé une dernière fois la voûte et son ciel en trompe-l’œil. Jamais je n’ai pu oublier le jour où, débarquant du Nebraska, je vis, et avec quelle émotion, les rayons du soleil filtrant à travers les immenses verrières et baignant la gare. Ça semblait si bon alors d’être jeune et d’être à New York. Je ne sais pas à quel moment précis New York est morte mais ça doit être au cours des années soixante, quand les rideaux de fer ont commencé à envahir les boutiques de Madison Avenue. J’avais alors écrit dans le Times le premier d’une série d’articles pour alerter le monde sur la disparition prochaine de New York. Et ça tenait au fait que plus que toute autre ville au monde, New York ne pouvait survivre que dans la mesure où ses habitants se faisaient un minimum confiance. Mais voilà, la confiance a disparu. New York est occupée par des camps qui s’affrontent, sous la botte de populations ennemies. Quand je suis arrivé du Nebraska, c’était une ville où on pouvait se fier à autrui, puisque c’était la condition sine qua non pour y vivre. Maintenant on distribue aux locataires des imprimés leur recommandant de ne jamais entrer dans un ascenseur en compagnie d’un inconnu. Et New York est une ville pleine d’ascenseurs. Je ne peux plus m’intéresser à cette ville.
Je n’ai pas acheté de journal. Le New York Post n’avait plus rien à m’apprendre. Je me suis installé près de la fenêtre. Le train n’avait pas l’air conditionné. J’ai ôté ma veste. J’ai coincé mon ticket dans l’encoche au-dessus de la banquette pour que le contrôleur ne me réveille pas. Je me suis préparé à dormir jusqu’à Redding.
J’étais tout aussi incapable de dormir qu’un parachutiste en chute libre. J’avais des fourmillements dans les jambes. Ma main a frôlé au passage mon imperméable et j’ai senti la boîte de cartouches de 22. J’avais oublié d’acheter un apple-pie.
Le train de Danbury est sorti lentement de la gare, il est entré dans le tunnel qui plonge sous Park Avenue pendant 1 500 mètres. Je commençais à m’arracher à New York. Maintenant, Harry Rosenthal n’était plus qu’une ombre perdue et triste, accoudée seule au bar de l’ONU, consciente d’avoir à prendre d’un instant à l’autre un train pour Great Neck. George Baker était assis tout seul, au Century Club, dans la magnifique bibliothèque du premier étage et il se saoulait pour trouver la force de supporter un dîner solitaire. Je me suis rappelé dans un brouillard l’appartement au coin de la 39 e Rue et de Park Avenue. Je n’étais pas fâché d’y être allé parce que ça confirmait mon idée que le sexe n’est qu’une sorte de délivrance futile. Je désirerais seulement que Miriam puisse me convaincre que le sexe est bien autre chose. Le Chinois n’héritera pas du monde, pas plus qu’il ne le sauvera. Je n’avais aucune envie de lire l’édition du matin du Times. Je ne regretterai pas mon delicatessen de la Lexington Avenue avec ses sandwiches au jambon, fromage suisse et mayonnaise russe, ma principale source de nourriture, semble-t-il, depuis cinq ans. Je ne regretterai pas les vendeurs de chez Brooks, qui n’ont jamais l’air de me reconnaître. Je ne regretterai pas le Plaza.
Le train a râlé comme un homme qui souffre. Il a freiné péniblement. Nous n’étions que depuis quelques minutes sous le tunnel. J’ai respiré de la fumée, mais ça pouvait venir de la locomotive. Le train s’est arrêté dans un frisson comme s’il ne voulait pas rester seul dans le tunnel. Les lumières dans les compartiments ont clignoté puis se sont éteintes. Même les batteries ne marchaient pas. Une voix a crié : « Qu’est-ce qui se passe, nom de Dieu ? » Personne n’a répondu. J’ai vu un contrôleur descendre à toute allure le couloir. Il ne savait rien. L’éclairage, à l’intérieur du tunnel, ne fonctionnait plus, ce qui arrive rarement. Mais une panne n’a rien d’extraordinaire dans les trains de Penn Central, les voyageurs n’ont pas bougé. Nous avions appris à demeurer à nos places et à ne pas nous plaindre. Nous avions même appris à lire nos journaux, les plafonniers éteints. D’une façon ou d’une autre, le train repartait toujours. Il valait mieux rester assis et attendre plutôt que de marcher sur la voie ou de dégringoler du train dans les quartiers déserts du Bronx, là où tous les immeubles ont l’air d’avoir été bombardés.
Miriam et moi, nous étions dans un hôtel, à Londres, un soir, et il y avait eu une panne. Nous avions allumé une bougie. Les Anglais ont suffisamment l’habitude de ces choses pour mettre des bougies dans les chambres. J’avais regardé le visage de Miriam à la lumière vacillante de la mèche. C’était notre second voyage en Europe. Je me demandais pourquoi elle ne se plaisait pas à Londres, cette ville toujours grouillante de surprises. Dans la pénombre, sa figure semblait moulée en bronze.
La douceur en avait disparu. Elle a ressemblé un instant à ces vieilles dames qui m’avaient effrayé la première fois que je les avais observées, installées sur les bancs en haut de Broadway, avec leurs figures empreintes de la plus affreuse terreur que j’aie jamais vue dans ma vie. J’avais emmené Miriam voir les vieilles dames assises sur les bancs en haut de Broadway dans de petites îles au milieu du trafic. Miriam avait dit : « C’est comme ça que sont les gens quand ils deviennent vieux à New York. Toutes leurs déceptions sont gravées sur leurs traits parce qu’ils réalisent soudain qu’ils ne savent pas qui les enterrera ou visitera leur tombe. » Mais Miriam avait trente et un ans dans cette chambre d’hôtel à Londres. Je me suis penché sur elle et j’ai commencé à toucher ses seins. « Qu’y a-t-il d’autre à faire quand les lumières s’éteignent ? » ai-je fait. Et j’ai déboutonné son corsage. J’avais toujours le sentiment que je devais séduire ou violer Miriam. Elle ne venait jamais à moi d’elle-même. Je l’ai déshabillée. La lumière tremblait sur son corps. Elle avait l’air morte. Je n’ai pas bandé. Miriam a dit : « Tu veux toujours faire l’amour quand je n’en ai pas envie. » – « Alors, pourquoi ne te plains-tu pas ? » ai-je demandé. « Je le fais, a-t-elle répondu, mais tu ne sembles pas vouloir comprendre. » – « De quoi te plains-tu ? » – « Ça ne peut pas s’expliquer en deux mots. » – « Essaye », ai-je dit. « Non, a répété Miriam, si je le faisais, tu n’oublierais jamais ce que j’ai dit. » – « Essaye quand même », ai-je insisté.
Et Miriam m’a dit ceci : « Quand j’avais à peu près seize ans, ma mère m’a donné un conseil : “N’avoue jamais à ton mari qu’il te déçoit au lit car il ne l’oubliera pas et ne te laissera pas l’oublier.” Tu ne me déçois pas. Je crois que tu te déçois toi-même. Tu veux quelque chose d’impossible de moi parce que tu es tenté par l’impossible. Tu voudrais de moi une espèce de fureur, quelque chose comme Zeus s’accouplant avec Hélène de Troie ou deux chiens forniquant dans la rue. Je ne suis ni Hélène de Troie ni une chienne en chaleur. Je ne peux pas donner tant d’importance au sexe parce que je crois que, si je le faisais, je négligerais des tas d’autres choses que je juge aussi importantes. »
Miriam s’est tue. Ses doigts me caressaient la poitrine. J’ai eu une érection. « Veux-tu être baisée maintenant ? » lui ai-je demandé. « Oui », a-t-elle répondu. « Alors, faisons l’amour. » Miriam est montée sur moi. Puis elle a écrasé ses lèvres sur les miennes et nous sommes restés ainsi jusqu’à ce que son corps arrête de trembler. Puis elle a commencé à remuer, de bas en haut, lentement d’abord, et elle a fait quelque chose qu’elle n’avait jamais fait avant, elle a enfoncé ses dents dans mon épaule et elle m’a mordu, et j’ai su que, quelque part à l’intérieur d’elle, il y avait cet impossible qu’elle me permettait rarement de sentir. Miriam s’est rendu compte que j’avais deviné. Elle s’est dégagée et a soufflé la bougie. Nous sommes restés étendus dans le noir jusqu’à ce que l’électricité revienne. Nous étions beaucoup plus habiles à nous cacher l’un de l’autre dans la lumière que dans l’obscurité.
Le train était complètement arrêté. Le contrôleur a parcouru le couloir avec une torche. « Tous les trains sont bloqués devant nous. Rien ne sort ni ne rentre dans Grand Central. Nous sommes coincés ici pour un temps indéterminé. On pense qu’il y a un incendie plus haut sur la voie, près de la 96 e Rue. » Le contrôleur est passé dans l’autre wagon pour renseigner les autres voyageurs.
J’ai essayé de somnoler, mais la nuit d’encre qui régnait dans le train me tenait éveillé. Au-dessus de nous, au niveau de la rue, il y avait New York, ce qui ne faisait pas une grande impression sur les gens. Ils commençaient à chercher un autre moyen pour rentrer chez eux. J’étais soulagé, quant à moi, de ce répit.
Il faudrait que je prenne le fusil à Miriam, ce qui allait peut-être poser un problème.
Nous devions être dans le tunnel depuis trente minutes. C’était un retard inhabituel sur la ligne du Penn Central. Je me suis carré sur la banquette et j’ai tenté de prévoir ce qui allait advenir pendant le reste de la soirée. Miriam me retrouverait à la gare de Redding. Elle voulait dîner à Westport dans un restaurant chinois. Si j’étais d’accord pour le chinois, cela lui ferait peut-être oublier le fusil. Un homme n’abat pas sa femme et ses trois enfants, et ne se suicide pas pour finir après avoir dégusté un repas chinois à Westport.
J’ai guetté le crissement des roues, signe infaillible de la fin de la panne. Les roues n’ont pas bougé. Le contrôleur à la torche avait disparu. Je ne parlerai pas du fusil à Miriam. Je ne parlerai ni de Rosenthal ni de George Baker. Je raconterai aux enfants que j’ai reçu un cosmonaute qui a été sur la Lune. J’annoncerai à Miriam que nous partons en voyage. Je dirai que je suis fatigué. Écœuré de la revue. Écœuré de prendre le train pour New York. Nous irons au Canada ou en Nouvelle-Écosse ou dans le Maine. Nous partirions dans une semaine. Le prochain numéro de la revue était chez l’imprimeur. J’étais libre. J’avais besoin de quitter le Connecticut, New York, les sandwiches du delicatessen, les thermos de café sur mon bureau. Je laisserai Miriam choisir l’endroit. Elle aime Montréal. Elle pourra y acheter des couvertures de mohair. La perspective d’un voyage lui ôtera de la tête les histoires du fusil, lui fera oublier notre conversation au téléphone, le moment où elle a cru que j’allais m’enfoncer le canon du fusil dans la bouche. Il faudra que je change l’heure de la fusillade. Ce n’est plus possible pendant le dîner. Ça devra avoir lieu le matin, pendant que Miriam et les enfants dormiront, avant que les réveils sonnent pour l’école. A moins qu’il n’y ait un moment au cours de la nuit. Mais Miriam me surveillera. Elle ne croira pas tout à fait que le dîner à Westport puisse effacer la terreur qu’elle a ressentie au téléphone. Si le train prend plus de retard, elle sera encore plus craintive, plus tendue. Je ne peux pas dissimuler à Miriam ce que Baker et Rosenthal ont immédiatement vu, ce qu’aucun d’eux cependant n’a osé admettre.
Le train était calme. Personne n’élevait la voix, les gens parlaient comme dans un murmure. Aucune agitation. Nous avions l’air contents de ce black-out. Du fait que, soudain, toutes les clameurs s’étaient évanouies. Le train sortirait du tunnel en cahotant et en gémissant. Nous n’étions pas des pharaons enterrés dans les profondeurs de Grand Central Station.
J’ai commencé à réaliser qu’une femme était assise à côté de moi. Elle avait peut-être changé de place. Mais peut-être aussi ne l’avais-je pas remarquée. Maintenant, son corps dégageait un parfum. J’ai respiré le corps d’une femme, une odeur que les fabricants de produits de beauté s’acharnent de jour et de nuit à effacer. Ils auraient dû envahir le tunnel pour capturer la senteur de son corps. Sa jambe a frôlé la mienne. Ce n’était pas une grosse jambe. Elle s’est excusée. Elle avait l’accent de Boston ou de New York. Un accent de l’Est, avec cette sûreté d’élocution que les gens du Centre croient posséder.
J’ai répondu :
— Nous sommes ici depuis une heure dix. Dans quinze minutes, j’aurai battu mon record de retard sur ce train.
— Vous le prenez souvent ?
— Tous les jours, du lundi au vendredi.
— Ça vous plaît ?
— Non.
— Certains hommes, si. Mon mari, par exemple. Il a une passion pour les mots croisés. Il emporte ses dossiers dans le train, mais il fait des mots croisés. Je n’y ai jamais rien compris. La nuit, il me demande la signification de mots dont je ne connaissais même pas l’existence.
— Que fait-il ?
— Il est juriste. Je pensais que tous ceux qui prenaient ces trains étaient des hommes de loi.
— Presque tous.
— Ce black-out vous ennuie ? m’a-t-elle demandé. Moi, pas. Je pense que nous avons besoin d’un moment, chaque jour, pour faire le vide comme ça. Je trouve que c’est terrible que nos têtes n’arrêtent pas de travailler, du matin au soir et même quand nous dormons. Jadis, je pensais que c’était une façon pour la nature de nous dire que nous avions beaucoup à apprendre. Croyez-vous que les hommes des cavernes appréciaient la beauté du monde où ils vivaient ?
Elle parlait maintenant sur le ton de la conversation. Elle n’avait guère plus de quarante ans. Je connaissais cette voix et je connaissais cet âge. J’aimais sa voix.
— Je suis né dans le Nebraska, ai-je dit. Mon père m’a raconté que, quand il était adolescent, il contemplait les plaines avec un respect craintif. Il expliquait qu’elles ressemblaient à un immense océan d’herbe. Je crois que Spencer Tracy a autrefois tourné dans un film appelé A Sea of Grass. Spencer Tracy aurait su traverser ces plaines.
— Je me souviens que j’ai sangloté pendant tout un film où Spencer Tracy faisait un manchot, a-t-elle poursuivi. Je n’arrêtais pas de dire à mon mari que la terre devrait être peuplée d’hommes comme Spencer Tracy. Il n’arrêtait pas de me dire de me tenir tranquille et de suivre le film. Je ne regarde pas les films. Je nage dedans. Je pénètre dans l’écran. Le cinéma devient un monde à trois dimensions. Je me sens comme un espion à l’intérieur de chaque scène. Je n’aime pas les nouveaux films. Ils sont devenus des bandes dessinées. Des recueils de comics. Les films modernes ne vous laissent pas une chance de croire dans un personnage, de suivre une histoire, de se persuader que le bien est plus fort que le mal, que la bonté triomphe. Ils ressemblent à ces sortes de manèges dans les parcs d’attraction où une machine géante lance et retourne les gens et les secoue sans raison, et pourtant ils adorent ça. Je crois qu’il y a quelque chose de menaçant et d’obscène dans les nouveaux films. Il y avait quelque chose de fantastique avec Bette Davis dans ces vieux films, elle était comme une déesse errante, passant d’un rôle à l’autre, parfois une belle du Sud, parfois une entraîneuse de boîte de nuit, d’autres fois une femme atteinte d’un mal incurable. Personne d’autre n’atteindra jamais son sens de la droiture, de la gentillesse, de l’honnêteté, la capacité qu’elle avait de comprendre ses propres sentiments et même de se mettre sans panique à la merci d’un homme. Elle était tout simplement extraordinaire dans Now Voyager. Je revois sans cesse ce film, comme les gens qui retournent chaque année au Metropolitan pour entendre Carmen.
— Vous parlez merveilleusement des films, ai-je remarqué.
— C’est gentil à vous de me dire ça. Cette panne me rappelle le cinéma, j’imagine. Il ne manque qu’une lumière clignotante et le panneau « sortie interdite » en rouge passé. J’ai toujours été frappée que les gens aillent ensemble au cinéma. Ça me semble une façon si collective de profiter d’un plaisir privé. C’est bizarre comme nous rayons la présence des autres dès que le film commence. C’est pourquoi je m’énerve quand quelqu’un parle ou met ses pieds sur un fauteuil. J’ai horreur de m’asseoir derrière quelqu’un de plus grand que moi. Mon mari pense que je suis folle de changer tout le temps de place. Une fois, il s’est levé et a quitté le cinéma parce que j’avais dit que je ne pouvais pas voir l’écran et que lui ne voulait pas s’asseoir ailleurs. Cela ne me faisait ni chaud ni froid puisque c’était moi qui avais les clés de la voiture. Il est revenu en boudant après avoir mangé deux boîtes de popcorn et il a presque eu une attaque.
— Ça ferait un bon papier pour le Reader’s Digest, ai-je dit en plaisantant : « Les plaisirs du cinéma. »
— Vous êtes écrivain ?
— Non, ai-je répondu. J’ai la vague impression que les écrivains n’écrivent pas pour le Reader’s Digest.
— Vous vous trompez. J’ai un fils qui est fasciné par le Reader’s Digest. Pour lui, les articles sont épatants. Ils lui apprennent tant de choses. Il ne peut pas manger de cornflakes sans un Reader’s Digest sous le nez.
— Vous êtes écrivain ? lui ai-je demandé à mon tour.
— J’écris dans des carnets rayés que personne ne lira jamais.
— Un journal ?
— C’est plus qu’un journal. J’écris ce que je ressens sur les choses, ce que je ne parviens à partager avec qui que ce soit d’autre. J’écris sur ce dont personne n’a plus l’air de vouloir parler. Sur les conversations que je n’ai jamais avec mon mari. Sur tout ce que je crois que je devrais dire à mon fils et que, d’une certaine façon, je trouve impossible de lui dire en face. Je me demande pourquoi nous avons si peur de nous confier à nos enfants. A la place, j’écris. Tous les soirs, quand mon mari regarde le basket-ball. J’ai déjà rempli vingt-cinq cahiers. Je pense que je les laisserai dans un endroit où mon fils pourra facilement les trouver. Je crois que mon mari deviendrait hystérique s’il lisait mes cahiers. S’il les lisait, il découvrirait qu’il n’a jamais vécu avec la femme qu’il croyait. Je suis tellement totalement différente dans mon journal.
— Que mettez-vous dedans ? ai-je dit. J’ai toujours voulu tenir un journal.
— Il y a trois jours, nous avons dîné dans un restaurant noté quatre étoiles par le Times. Mon mari croit qu’il me fait un grand honneur chaque fois qu’il m’emmène dans un restaurant marqué quatre étoiles dans le Times. C’est toujours une déception. Et si ridicule. J’avais commandé des crevettes. Elles étaient coriaces et elles sentaient l’iode. J’ai voulu les renvoyer. Mon mari a refusé. Je n’ai pas touché à mon assiette. Les crevettes coûtaient 7,95 $. Mon mari s’est mis à les manger dans mon assiette. Il a commencé à avoir des haut-le-cœur. Il m’a reproché le goût des crevettes. Quand il m’invite dans un restaurant cher, il aime faire l’amour dès qu’on rentre à la maison. Dans son esprit, je suis une petite amie et il dépense de l’argent uniquement pour ça, et il ne peut remettre à plus tard de sortir du restaurant et de me fourrer dans son lit. Quand nous sommes arrivés, j’ai dit que j’avais mal à la tête. Il a crié : “On s’en fout, de ta migraine.” Je n’avais pas mal à la tête. J’essayais de réfléchir à ce que je pourrais faire pour m’imposer. J’ai eu une brillante idée. J’ai décidé de baiser mon mari comme une putain qui en donne à ses clients pour leur argent. J’ai ressorti tous les vieux trucs. J’ai poussé des gémissements. Je l’ai embrassé là où je ne l’avais plus embrassé depuis des années. Je lui ai égratigné le dos. Je lui ai enfoncé mes ongles dans la peau. J’ai battu des jambes comme dans les romans cochons que j’ai lus chez Smith. Je ne l’ai même pas laissé sortir du lit pour farfouiller après une boîte de Kleenex. Je l’ai cloué au plume jusqu’à ce qu’il souffle comme un cardiaque qui passe le test du tapis-roulant et j’ai noté tout ça dans mon journal. Dans le carnet, c’est spirituel, c’est vivant. J’atteins l’intensité de Willa Cather dans ses moments les meilleurs. C’était excitant de raconter par écrit cette scène, mais je sais bien qu’on ne pourrait pas imprimer de telles pages. C’est trop personnel, trop intime. J’invente un sens à moi pour chaque mot. J’ai dit dans mon cahier mon désir de coucher avec mon fils. Il n’y a rien là d’obscène ni de pervers. Je crois que c’est un sentiment qu’éprouvent la plupart des mères. L’envie d’avoir une expérience avec leur fils. Je devine que ce serait chaud et rassurant, plein d’émerveillement. Si j’ai pu apprendre à mon fils à s’asseoir sur le siège des cabinets, je ne vois pas pourquoi je ne serais pas capable de lui montrer comment faire avec une femme. Je ne crois pas que nous découvrions ces choses instinctivement. Je crois que nous les abordons en passant par un tas de mauvaises habitudes, de faux renseignements et de rites initiatiques de second ordre. Vous êtes un écrivain, s’est-elle exclamée, vous écoutez comme un écrivain. Vous n’interrompez pas. Vous êtes attentif.
Je ne pouvais distinguer son visage dans le noir. Mais je voyais une vague silhouette. Ses cheveux étaient tirés en arrière. Elle avait ôté sa veste. Elle était tournée vers moi, tout son corps tourné vers moi. Elle ne me parlait pas comme le font habituellement les usagers du Penn Central, avec leur buste raide et leur air de s’accrocher à chaque pouce de leur place.
— Je ne suis pas un écrivain dans le sens où vous l’entendez, ai-je répondu. Mais j’ai travaillé dans des journaux. J’ai même travaillé jadis dans le journal qui dresse des listes de « quatre étoiles » pour que les New-Yorkais sachent où manger.
— Le Times, a-t-elle fait. Pourquoi les gens sont-ils paralysés de timidité quand ils rencontrent quelqu’un du Times ? La célébrité du journal dépasse de loin celle de ses articles. Le style du Times est ordinaire. Les mots sont soigneusement empilés, comme des cageots dans un entrepôt. Vous trouvez rarement une ligne d’émotion. Tout le monde est-il insensible, au Times ? L’injustice ne mérite-t-elle pas un langage spécifique ? Qui fabrique ces histoires dans la page féminine ? On croirait que nous sommes une nation de gamins. Vous dites que vous avez travaillé pour le Times. Et maintenant, que faites-vous ? a-t-elle repris.
— Je suis assis dans des trains, la plupart du temps. Ce train en panne est une exception. J’ai l’impression que nous bougeons plus vite qu’aucun train jamais ne l’a fait sur cette ligne.
— C’est drôlement bien dit. Vous êtes un écrivain. Les écrivains se trahissent toujours. Je ne sais pas comment. Mais c’est vrai. Nous bougeons à toute allure quand nous sentons que nous pensons. C’est pourquoi je suis si bien quand j’écris dans mes cahiers.
Elle s’est glissée plus près de moi. Je savais qu’elle agirait ainsi. Nos mains se sont touchées, puis elles se sont agrippées comme si nous tombions en chute libre du haut du mont Cervin.
— C’est bon, a-t-elle dit. Si bon.
Je me suis rapproché d’elle. Nous avions une banquette pour trois personnes mais aucun voyageur n’avait pris la place du milieu au départ du train. Elle a mis ses bras autour de mon cou. Son corps était doux, encore ferme, ses seins étaient aussi pleins que ceux d’une fille de vingt ans. Nous nous sommes embrassés comme un couple d’amoureux dans un cinéma du Nebraska un samedi soir. Je mordais ses lèvres. Elle a mis toute sa langue dans ma bouche. Je n’avais jamais su qu’une odeur pouvait être aussi violente. L’odeur venait de derrière ses oreilles. Elle montait de sa gorge. Elle était sur ses bras. Elle a frotté ses seins contre ma chemise. J’ai glissé ma main dans son corsage et j’ai joué avec l’un de ses mamelons. Il était dur et vivant. Elle a ouvert mon pantalon. Elle m’a pris dans ses doigts avec habileté. Elle m’a caressé d’une telle façon que j’ai eu envie d’être capable d’avoir une douzaine d’orgasmes. Elle a dégagé sa bouche, elle m’a murmuré à l’oreille :
— Je pense que nous pouvons baiser sans nous faire remarquer. Je vais me retourner et vous pourrez entrer en moi de côté. J’aime comme ça. Et vous ?
Elle m’a de nouveau embrassé sur la bouche, puis fait sentir sa langue. Et puis elle m’a tourné le dos. Je la tenais de biais, mes mains toujours sur sa poitrine, et je la sentais qui ôtait son slip. J’ai étalé mon imperméable sur nous. Quand j’ai posé sur elle ma main, mes doigts, elle a cambré son corps. Je l’ai trouvée tout de suite. Elle s’est coulée contre moi. Je pouvais sentir son frémissement à elle. Ce frémissement qui m’hypnotisait. Je l’ai pénétrée. Eût-elle fait un mouvement, j’aurais plané dans un orgasme qui aurait duré un mois. Mes bras l’encerclaient. Mes mains étaient sur ses seins.
— Maintenant, l’ai-je entendu murmurer, maintenant.
Et elle a commencé à s’enfoncer en moi. J’ai plongé en elle. J’ai descendu mes mains sur ses hanches et je l’ai tirée à l’intérieur de moi.
— Maintenant, a-t-elle répété. Maintenant, en réprimant un gémissement, mais elle continuait à bouger contre moi.
J’ai senti son corps frissonner si délicieusement que je me suis rappelé une sensation de rêve, je me suis souvenu de la brise qui m’avait réveillé quand je m’étais endormi sur le bord d’un étang près de notre maison à Seward.
— Seigneur, a-t-elle dit, ce ne sera plus jamais pareil.
Nous nous sommes tous les deux adossés à nos places, comme des nageurs qui cherchent leur souffle.
— Je ne veux pas que la lumière revienne jamais. Je ne veux pas que ce train démarre et que ça se termine.
Le train était toujours noir. Mais mon regard perçait l’obscurité comme celui d’un léopard.
— Dans le train, a-t-elle continué. Mon Dieu, c’était si merveilleux. Ça montre ce que nous pouvons faire, vous et moi, quand nous l’osons. Je ne pense pas que nous pourrions recommencer. Cette fois, nous guetterions le contrôleur. Ce ne serait pas la même chose. C’était si bon. Ne penser à rien d’autre. J’entends toujours l’eau couler quelque part dans la maison ou le réfrigérateur qui se dégivre.
— Oui, c’était très bon.
— Je n’inscrirai pas ça dans mon cahier. Je n’ai pas besoin de notes pour me souvenir. Rien n’a été de travers. J’écris d’habitude sur tout ce qui rate pendant la journée.
— Ça doit faire un sacré volume, déjà.
— Mais pas un volume que n’importe qui d’autre lirait. Je ne suis pas un écrivain. Ça ne m’intéresse pas. Tout ce qui m’intéresse, c’est de ne pas être submergée par la vulgarité de mon mari. C’est un travail à plein temps pour moi. Il ne dort pas. Il s’est mis à prendre des somnifères. Il avale trois verres avant le dîner. Il insiste encore pour manger de la viande saignante chaque soir. Ses veines doivent ressembler à un égout bouché. Il mourra bientôt. C’est une machine qui a été remontée par l’école de droit de Harvard et orientée vers les lois fiscales. Vous savez, a-t-elle repris, nous ne pourrions jamais faire ça de nouveau. Ce que nous venons juste de faire. Je me demandais si nous pourrions nous rencontrer au Drake ou au Plaza, mais où pourrions-nous trouver au Plaza un lit aussi merveilleux pour faire l’amour que cette banquette en plastique du Penn Central ? Je ne pesterai plus jamais contre cette ligne. Je vais vous dire ce que je vais faire. Le wagon est encore noir comme un four. Je vais me lever et trouver une autre place, dans un autre compartiment. Vous ne devez pas voir mon visage et je ne dois pas voir le vôtre. Je m’interdirai toujours de parler de ce que nous avons fait. C’était trop bon pour le gâcher en parlotes. Je ne pense pas que vous vouliez en savoir plus sur moi que ce que vous en savez déjà et qui est probablement plus que personne n’en a jamais su. Le train va bientôt repartir. Je ne crois pas que nous aurons droit à un autre trajet semblable, ni l’un ni l’autre. Je ne peux pas imaginer que ça arrive de nouveau. A aucun prix, et avec personne, pas même avec mes blocs-notes rayés, je ne partagerai ça.
Elle m’a embrassé en plein sur la bouche, comme Miriam avait osé le faire lors de notre second rendez-vous, et elle a remonté le couloir.
Je n’aurai personne à qui raconter cette histoire, à part Miriam. Rosenthal ne me croirait pas, par jalousie. Quant à George Baker, il déclare à Yale à qui veut l’entendre que les conduites sexuelles des hommes et des femmes depuis le début de la Révolution industrielle étonneront les chercheurs du XXI e siècle.
Je me suis carré sur la banquette et j’ai regardé dans la nuit noire du wagon. Je guettais les premières secousses du train. Les roues n’ont pas bougé. Il était plus de 19 h 30. Nous étions dans le tunnel depuis deux heures. Personne n’élevait la voix. Je m’attendais à moitié à ce que les voyageurs derrière moi se penchent sur le dossier et murmurent à mon adresse des félicitations. Mais, apparemment, ils n’avaient rien vu.
Comment auraient-ils vu ce qu’ils ne pouvaient croire ? L’imperméable n’avait pas été seul à nous protéger. Elle avait été si habile avec moi. Notre rapport n’avait peut-être duré en réalité qu’une ou deux minutes, mais j’étais resté plus longtemps en elle à cause de ce frémissement qui était pour moi l’une des sensations les plus extraordinaires sur terre, quelque chose comme la naissance d’un chiot, quelque chose que je n’avais connu qu’une seule fois avec Miriam, et c’était à Londres, pas dans notre propre maison. Maintenant, je savais. Je me rappelais la première fille que j’avais eue. Elle a commencé à émerger de ma mémoire comme ces nouvelles pellicules de couleur qui se développent dans votre main au fur et à mesure que vous les regardez. Elle m’avait guidé en elle comme on dirige un cerf-volant un après-midi de grand vent à Seward, dans le Nebraska. Elle avait gravé en moi des impressions que je n’avais pas été capable de retrouver ensuite, comme Proust lorsqu’il recherchait la saveur d’une certaine madeleine, et c’est probablement pourquoi j’avais tout oublié d’elle. Elle vivait quelque part à Omaha. Elle avait sans doute maintenant près de soixante ans. Sa vulve était humide et chaude, d’une chaleur qui m’aspirait à l’intérieur d’elle et qui avait établi à jamais mon premier contact avec le corps d’un autre être vivant, comme je ne l’avais jamais éprouvé avant, comme je l’ai toujours désiré de Miriam et comme, je le sais à présent, je pensais sottement qu’elle me le refusait, alors que c’était un souvenir qui ne pouvait pas revivre. Arlene Roberts de Omaha, dans le Nebraska.
Le train a redémarré à 7 h 45. Nous avons commencé à parcourir le tunnel à très petite vitesse et par à-coups, en nous arrêtant à chaque instant. Et le convoi ne repartait qu’avec précaution. Les lampes se sont rallumées. A la hauteur de la 125e Rue, le train s’est mis à glisser à travers le Bronx à sa vitesse normale. Il grondait à travers les villes du Wetchester, vers le Connecticut, comme s’il pouvait rattraper le temps perdu. A travers la vitre, j’ai regardé les maisons : elles zébraient la nuit d’éclairs, on eût dit des engins au moment qui précède l’explosion. George ne dit-il pas que chaque foyer américain est une bombe à retardement prête à sauter ? Cette phrase a fait le tour du monde, on l’a citée partout. Je me demande ce que Baker ferait s’il avait autant de pouvoir que Dieu dans les dix premières pages de la Bible, ce qu’on l’a souvent accusé de désirer. Baker battrait en retraite avant de relever le défi. Il a écrit, un jour, dans le Scientific Man : « Je ne vois pas comment nous pouvons éviter une guerre nucléaire. Jamais une arme n’est demeurée inemployée, à part l’arme bactériologique. Et c’est seulement parce que nous nous méfions des germes organiques et que, d’une certaine façon, nous croyons qu’ils attendent de nous arracher l’héritage du monde. Les bombes éclateront et, avec elles, nos dernières contraintes, ces contraintes que nous n’avons jamais vraiment épouvées jusqu’au bout. »
Le train avait été immobilisé dans le tunnel par un incendie à la hauteur de la 94e Rue. Un pompier avait trouvé la mort en posant le pied sur le rail conducteur. Le contrôleur a fait circuler la nouvelle. J’ai pensé que le mécanicien aurait dû envoyer trois grands coups de sifflet en l’honneur du pompier. Mais on ne pleure plus les morts. On pleure les vivants plus que les morts. Mon père est mort. Ma mère aussi. La plupart de mes tantes et de mes oncles ont disparu dans le silence des plaines du Nebraska. J’ai deux amis intimes à New York, Harry Rosenthal et George Baker. Le reste des gens que je connais à New York m’écarteront d’un haussement d’épaule comme c’est devenu la coutume dans cette ville lorsqu’on apprend le décès d’un ami ou d’une connaissance. Quand je travaillais au Times, j’avais parcouru les archives et déchiré ma notice nécrologique. Je ne voulais pas que ma mort soit enregistrée comme un match de basket-ball à Madison Square Garden. Miriam dit toujours qu’elle voudrait que ses cendres soient jetées à la mer. Je n’ai pas de préférence. Je crois que l’univers n’a ni commencement ni fin. Personne jusqu’à la fin des temps ne saura jamais pourquoi nous sommes sur terre.