natural enemies

Julius Horwitz · Chapitre 2 sur 8

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Chapitre 1

— Je m’assieds juste une minute, a-t-il dit, puis je mets le cap sur le fumoir. C’est le seul moment où je puisse griller une cigarette en cachette d’Hélène.

Russo est dessinateur de mode masculine. Il travaille pour les magazines. Il se fait 150 000 $ par an. Il a lancé une mode. Et je sursaute parfois lorsque je vois ses mannequins de papier arpenter en chair et en os le couloir du train. Des hommes grands, minces, solides, pourvus d’une mâchoire carrée. Des hommes au regard perdu et triste, comme s’ils avaient

la nostalgie du pays de Marlboro(1).

— A présent je vais en ville deux fois par semaine, a continué Russo. Il ne m’en faut pas davantage. Les pépées sont affolantes ces temps-ci à New York. Elles vous abordent et vous demandent si vous avez envie de baiser. (Russo sentait le bourbon.) Juste deux coups pour la route, a-t-il commenté. Et il a ajouté : Je travaille à m’en crever le tempérament. Salut. Viens à la maison et je te montrerai des aquarelles que je viens de faire. Ce sont des splendeurs.

— Sûrement, ai-je répondu.

J’aime les aquarelles de Russo. Elles sont aussi fragiles et délicates que lui. J’admire Russo. Cette vieille porcelaine de Chine craquelée qui parvient à demeurer un artiste tout en dessinant à la chaîne ses hommes à la mâchoire carrée, qui croit en son talent et qui le prouve à chaque nouvelle aquarelle.

L’une d’elles est accrochée dans notre salon. Elle sera encore là, pendue au mur, lorsqu’on nous trouvera, Miriam, Tony, Sheila, Alex et moi, le corps déjà raide. De cette rigidité que les grands artistes savent éviter.

— En avant pour le wagon des cancéreux, a dit Russo.

Et il a transporté son carton à dessin plein d’hommes à la mâchoire carrée jusqu’au fumoir.

A la gare de Wilton, les nouveaux arrivants avaient une tête différente. Les cravates, soldées par lots de deux ou trois chez Brooks, étaient plus étroites, nouées plus serrées. Les gens de Wilton sont obligés de gagner 30 000 $ par an pour pouvoir s’offrir leurs trois cravates annuelles. Ils sont montés dans le train et ont cherché des places. Leur visage se ferme ou s’épanouit chaque matin selon ce que dit le Wall Street Journal. A une autre époque, ils auraient été des moines en bure grise et auraient arpenté les nefs des cathédrales.

Je crois que j’aurais dû divorcer en 67. Ç’aurait été le meilleur moment. Nous étions alors tous les deux capables de vivre avec un minimum d’indépendance. Nous ne nous étions pas encore enlisés chacun dans la chair de l’autre, tels des épaves ensevelies sous le sable. 67, c’est l’année où j’ai repris le Scientific Man. Miriam avait mis dans l’affaire les 35 000 $ hérités d’une tante de l’Iowa, qu’elle n’avait plus vue depuis vingt-cinq ans. Moi, nos 22 000 $ d’économies. En plus, j’avais emprunté 50 000 $ à un avocat qui voulait justifier un dégrèvement d’impôt. La revue avait jadis été créée par un journaliste scientifique du vieux Herald Tribune. Je faisais partie de la rédaction du New York Times quand j’ai acheté le Scientific Man. J’ai abandonné l’un des postes les plus exaltants qui soient sur terre pour lire les manuscrits des autres. C’était enivrant de travailler au Times, de se sentir faire partie d’une élite. Dans les cocktails, quand on dit qu’on travaille au Times, les gens vous regardent comme si vous étiez un être à part, un peu comme un faisan dans une basse-cour. La vie au journal était feutrée et sublime. Les calories, dans la cafétéria de la direction, étaient calculées avec exactitude. J’avais un grand bureau bourré de journaux du monde entier pour me permettre de savoir ce que les gouvernements ne déclaraient pas officiellement. C’était olympien. C’était confortable. C’était bien payé. Mais j’étais arrivé trop vite. J’avais besoin d’un nouveau boulot. J’ai choisi d’acheter le Scientific Man. J’ai pensé que le titre était lourd, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur et la revue avait quand même quelques fidèles.

Les bureaux étaient installés aux deux derniers étages d’un hôtel particulier en pierre sombre du XIX e e , sur la 37 Rue Est. La revue allait à la ruine quand je l’ai reprise. Elle n’avait plus que 3 500 abonnés, pour la plupart des bibliothèques. Les articles avaient dégénéré. Les professeurs qui les écrivaient, aussi. Ils avaient peu à peu adopté un jargon qu’ils ne comprenaient plus eux-mêmes. Ils se citaient les uns les autres comme si le raisonnement personnel n’avait jamais existé. L’ère scientifique semblait les avoir gagnés de vitesse. J’ai joué le tout pour le tout. J’avais été formé par le journal le plus adéquat pour vous donner du poids dans la vie. J’ai mis une pleine page de publicité dans le Times, j’y ai annoncé le changement d’éditeur et de politique rédactionnelle. Désormais, le Scientific Man se donnait pour objectif d’analyser, à l’usage des lecteurs du Times et des autres journaux, les progrès en matière scientifique que l’homme de bon sens, tel qu’il fut décrit par Thoreau, Emerson, James et Dewey, se doit de connaître et de comprendre s’il ne veut pas être broyé dans le flot arctique du savoir. Ça a marché. Une avalanche de manuscrits a commencé à se déverser dans les bureaux de la 37e Rue. Des manuscrits écrits par des hommes désespérément avides de partager leurs connaissances avant qu’elles ne soient dépassées. En tant que rédacteur en chef et directeur, je me faisais un devoir de sélectionner les manuscrits et d’entretenir en Amérique l’ultime manifestation d’une curiosité allant au-delà des mille manières de gagner sa vie ou de tuer une soirée. Ça a marché aussi. En l’espace d’une année, le tirage est monté à 10 000 et, en 1972, il avait atteint le record de 72 000. Je voulais 100 000 abonnements, mais je doutais qu’il restât encore 100 000 lecteurs en Amérique. Mon succès le plus retentissant avait été un article sur le cerveau humain. La plupart des gens l’avaient lu comme si c’était une histoire de science-fiction.

Quelle histoire Miriam tramait-elle au fond de ses yeux à ce moment-là ? Dans quels remous se débattait-elle ? Elle était devenue froide comme la mort. Je le voyais bien quand des amis venaient à la maison et commençaient à lui parler. Très vite, ils se sentaient fautifs, comme s’ils la dérangeaient dans un profond sommeil. Miriam veillait jusqu’à 2 heures du matin devant les vieux films de la télévision tandis que la lumière bleue de l’écran clignotait dans la nuit du salon. La première fois que j’ai fait l’amour avec elle sur le divan, j’ai dû attendre que le jeu « Le voyageur d’aujourd’hui » soit terminé et que les gagnants aient reçu leurs prix. Nous nous querellions rarement, contrairement à la plupart des couples que je connais. J’aurais aimé une bonne bagarre : elle m’aurait griffé dans le lit et tout aurait été terminé. Miriam errait dans la maison, parlait aux enfants et s’adressait à moi comme si elle venait d’une autre planète. Il n’y avait pas de remède pour un mal aussi obscur. Elle prenait régulièrement son valium. Le soir, elle avalait une pilule supplémentaire quand elle ne s’endormait pas sur-le-champ. La plus belle peinture de Miriam représente deux femmes en robes de coton (un coton aux couleurs plutôt criardes) qui descendent un sentier ombragé et pénètrent dans un bois sombre, accrochées l’une à l’autre comme si, séparées, elles risquaient de disparaître à tout jamais.

Une fournée de voyageurs est montée à Norwalk pour le dernier tronçon jusqu’à la gare de Grand Central. Miriam aime regarder le train entrer de nuit en gare de Redding. Elle aime les signaux lumineux et le train, à l’orée du bois, comme une chenille perdue, avec ses lanternes qui brillent dans le noir. Miriam dit qu’elle aime me voir descendre du train sur le petit quai de Redding, avec cet air hagard des banlieusards qui semblent toujours se demander s’ils arrivent ou s’ils repartent ou s’ils n’ont pas été projetés de la bouche d’un canon, explique-t-elle. Vers 20 h 18, Miriam sera morte. Vers 20 h 22, moi aussi. Vers 20 h 23, il n’y aura que Cléo pour nous pleurer.

Je n’ai pas écrit de testament. Je n’ai pas laissé d’instructions. Nous ne possédons pas grand-chose. Mes vieux vêtements ne se feront pas à un autre corps. Même la responsable des bonnes œuvres de Bethel n’en voudra pas. Miriam n’a strictement rien à elle. Un jour, elle a dit qu’elle aimerait bien avoir un diamant. Quand j’ai dit que je songeais à lui en acheter un, elle a déclaré qu’elle ne porterait jamais une chose pareille. Sheila, Tony et Alex ont chacun un placard rempli de blue jeans. Nos meubles viennent tout droit des ventes aux enchères de Danbury, Rethel, Redding ou Ridgefield, sur la nationale 7, et quelques-uns sont peut-être anciens. Je possède une table qui date de 1790. Et alors ? On en a beaucoup fabriqué en 1790. Les peintures de Miriam seront peut-être accrochées dans d’autres salons. Mais ce n’est pas ça qui nous donnera vraiment l’immortalité. J’aime acheter des peintures anonymes, travaillées avec naïveté et tendresse. Les écrivains ont perdu ces qualités. L’écriture est un art mort en Amérique. Seule une poignée de journalistes dans une poignée de journaux disséminés à travers le pays ont encore du métier. Peu de nos contemporains se soucient de la façon dont ils écrivent. Un de mes amis du Reader’s Digest m’a dit un jour, à déjeuner, qu’il ne connaissait guère que six écrivains capables de rendre un article parfaitement rédigé. Je récris la plupart des articles du Scientific Man. J’aimerais pouvoir récrire aussi facilement certains passages de ma vie.

George Baker passera me voir vers 3 heures. Baker a en tête un article pour le Scientific Man. Harry Rosenthal viendra aussi me parler de l’article qu’il veut faire et que je l’encourage à écrire depuis dix ans. J’ai rendez-vous à 10 heures avec un cosmonaute qui s’est perdu sur la Lune. Baker et Rosenthal sont mes meilleurs amis à New York. C’est un drôle d’endroit pour avoir des amis. Les amitiés se nouent pendant ces années de flou où l’on ne sait jamais ce que l’autre deviendra. Je considère toujours David Green, de Seward, dans le Nebraska, comme mon ami : bien que je ne l’aie plus vu depuis trente-huit ans. George Baker mesure 1,90 mètre. Il fume ses cigarettes jusqu’au filtre. Il est un de ces types capables de conserver, sans la laisser tomber, une cendre longue de 5 centimètres au bout de leur mégot, ce qui a le don de terrifier leurs hôtes qui guettent le trou de cigarette dans leur sofa. Il cherche à prendre l’allure anglaise. En fait, il a celle d’un professeur de collège américain, ce qui veut dire que, malgré sa renommée mondiale, Baker a toujours un air traqué, comme s’il allait être vidé de l’université de Yale au milieu de la nuit. Harry Rosenthal, lui, je l’ai rencontré à Berlin, cinq semaines après que la ville eut été occupée par les Russes et les Américains. Rosenthal était venu en autostop, d’Auschwitz jusqu’à Berlin, pour s’engager dans les services américains chargés de pourchasser les nazis. En ces temps-là, il portait un revolver dans la ceinture de son pantalon. C’est le premier déporté que j’aie jamais vu. George Baker est un psychologue mondialement connu. Il est convaincu qu’il est encore possible d’endiguer le besoin insensé d’oubli qui semble être tout à la fois le désir et la terreur de chacun. Nous nous rencontrons au moins six fois par an pour nous saouler discrètement dans la bibliothèque du premier étage, au Century Club. La seule pièce à New York qui ressemble vraiment à une bibliothèque, m’a dit un jour Alfred Kazin. Quand Baker est ivre, il cite d’habitude des passages de Contrepoint, l’unique roman qu’il ait jamais lu de sa vie. Et il répète : « Pourquoi Huxley a-t-il choisi de se montrer aussi brillant ? Nous ne faisons pas grand cas des écrivains “brillants Car nous pensons que c’est nous, qui en les découvrant, les avons inventés. » Baker tient à garder une classe de première année à Yale – une décision que je l’ai aidé à prendre – et il commence inévitablement son cours inaugural en lisant des extraits du journal de Philip Quarle – comme le faisait Irwin Edman à Colombia avec Tolstoï.

Baker a écrit cinq livres. Deux d’entre eux sont des succès mondiaux. Mais la célébrité ne le satisfait pas. Il doute que quiconque puisse démêler les labyrinthes de l’histoire humaine et les modeler sur un tracé droit et étroit à la façon du joueur de tennis qui, après des années de pratique, parvient à maîtriser son coup de raquette. Il touche 100 000 $ par an de droits d’auteur. Il lui a fallu tout son mépris de l’argent pour demeurer, malgré tout, modeste. Il porte des costumes démodés et des cravates étroites que d’autres cacheraient au fond d’une armoire avec la vague idée de pouvoir les remettre un jour. De tous les gens que je rencontrerai aujourd’hui, George Baker, Harry Rosenthal et le cosmonaute qui a été sur la Lune sont les seuls à croire encore qu’ils ont quelque chose à dire.

Que se passerait-il si Miriam me voyait lever le fusil, si elle se baissait juste au moment du coup de feu, si la balle se plantait dans le placard de la cuisine que Tony a réparé, et si je n’avais plus le courage de viser une seconde fois ? Comment pourrais-je expliquer mon geste à Miriam ? Mais elle ne m’a jamais raconté non plus pourquoi elle avait sorti du flacon vingt-huit pilules de Ritaline et les avait avalées un mardi matin à 9 h 35.

Je ne raterai pas. Pas à une distance de 4,50 mètres. Je connais par cœur le visage de Miriam. Et aussi la cible, entre ses deux yeux. J’ai vu ses traits perdre leur éclat bostonien et son regard se voiler. J’ai vu sa démarche d’étudiante de Harvard s’alourdir. Le lit est devenu son refuge. Les deux oreillers grand format, la couverture jaune achetée chez Altman et l’immense chevet de cuivre composé de deux montants soudés ensemble à Danbury et que j’ai poli avec l’aide de Tony et d’Alex. Quand nous avons acheté ce lit, je ne savais pas que Miriam s’y enterrerait comme les rois d’Egypte descendaient dans leurs tombeaux. Il y avait des semaines où elle ne le quittait pour ainsi dire plus. Aucun médecin ne venait. Peut-être aurions-nous dû appeler un exorciseur. Mais Miriam ne se plaignait pas des mauvais esprits. Le seul démon qui l’habitait était ce sentiment qu’elle avait d’être vide et morte comme un ballon dégonflé. Quand je lui faisais l’amour, j’avais l’impression de violer une enfant. J’y ai renoncé. Elle a été soulagée quand je me suis installé dans la chambre de l’autre côté du couloir. Je suis certain qu’elle pensait que je l’épiais. Après tout, ne sommes-nous pas tous les espions de Dieu ? Je lavais encore son dos quand elle prenait son bain et – lorsqu’elle l’acceptait – je savonnais ses jambes. Et je me demandais alors comment et pourquoi, au nom de Dieu, trois enfants étaient sortis de son ventre puisque leur mère leur avait été enlevée par une puissance inconnue qu’Homère lui-même n’a jamais dépistée ni identifiée. Ma femme est possédée par la terreur d’être vivante. Ce démon qui nous hante tous.

Tony, Sheila et Alex ne m’ont jamais interrogé sur la tentative de suicide de leur mère. Et je redoute de leur demander ce qu’ils savent. Je guette leurs réactions, les indices qui m’apprendront leur peur de vivre. Je suis devenu aussi fort à dépister de tels signes qu’Œil-de-Faucon à repérer les brindilles cassées. Le symptôme le plus évident est le silence. Et aussi ces vibrations que je ne peux expliquer mais qui me parcourent quand j’entre dans la cuisine, que Miriam me tourne le dos et que, du coin de l’œil, je vois Sheila remarquer que sa mère ne se retourne pas pour me dire bonjour. Alors, soudain, la cuisine tout entière se met à osciller. Et l’air devient aussi sombre et lourd que lorsque la tempête se lève, un dimanche d’été, dans la baie de Long Island. Que pourrais-je dire à Sheila, Tony et Alex qu’ils ne sachent déjà ou qui résiste à toute explication ? Sheila voudrait être professeur de dessin. A 20 h 20 elle sera morte. Alex rêve de courir les régates des Bermudes sur un International. A 20 h 20, il sera mort. Tony est l’aîné et, à 20 h 20, il aura glissé, avec son frère et sa sœur, sa mère et moi, dans ce sommeil où tous les hommes trouvent enfin le pardon.

Quand j’étais un petit garçon, dans le Nebraska, j’avais peur de mourir. Je ne pouvais pas imaginer comment le monde continuerait à exister sans moi. Maintenant, la terreur de vivre est devenue ma nouvelle obsession.

Le train de Penn Central a longé les mornes bâtiments du Bronx. Il a traversé le pont à la hauteur de la 138e Rue. J’ai regardé l’eau sale de l’East River. Cette eau où ne survivent que des anguilles si repoussantes que les pêcheurs qui les attrapent n’osent pas les manger. Nous sommes entrés dans la station de la 125e Rue à Harlem. Cette rue où dorment les magasins cadenassés, avec leurs devantures condamnées par un contre-plaqué d’un centimètre et demi d’épaisseur. Les trottoirs, qui jadis grouillaient de jour comme de nuit, sont absolument déserts. Les gens ont si peur les uns des autres qu’ils se sont enfuis. Harlem n’existe plus. Il ne reste plus que les drogués abandonnés à eux-mêmes, et ceux qui n’ont pas encore pu se sauver. Harlem est mort, comme Greenwich Village, et comme tous les autres quartiers de New York qui autrefois faisaient confiance aux vivants pour les animer. J’ai vu une rangée de policiers casqués sur le quai de la 125e Rue. Le train s’est arrêté dans la station. Un inspecteur a hurlé dans son mégaphone :

« Que personne ne bouge. Nous allons fouiller le train. Les voyageurs ne doivent pas quitter leur place ni descendre des compartiments. »

Je me suis souvenu que, dans les années soixante, au moment des émeutes à New York, je m’étais assis un jour à côté d’un type de Greenwich qui avait ouvert son attaché-case pour me montrer la pile de munitions qu’il emportait chez lui afin de protéger sa famille. Il m’avait annoncé que des troupes armées escorteraient bientôt les trains de banlieue parce que, tôt ou tard, des gros malins de la guerre du Vietnam feraient sauter la station de la 125e Rue ou mitrailleraient les wagons du haut des immeubles de Harlem qui donnent sur la voie. « C’est un jeu d’enfant de faire sauter un train à l’entrée d’un tunnel », expliquait-il. Et, tout en parlant, il se recroquevillait sur sa banquette pour s’abriter des balles qui auraient pu être tirées des fenêtres le long du chemin de fer.

— Que se passe-t-il ? ai-je demandé à un sergent qui regardait avec suspicion ma vieille serviette.

— Un cinglé a annoncé qu’il allait faire sauter un train de banlieue à destination de Grand Central pour célébrer les discours du Chinois.

New York a été en état de siège pendant cent ans. Aujourd’hui, c’est la même chose.

La fouille n’a rien donné. Nous sommes sortis lentement de la station de la 125e Rue. Personne n’a bougé. Personne n’a protesté. Tous, nous sommes résignés à accepter les catastrophes sur la ligne du Penn Central. Nous sommes entrés à petite allure dans le tunnel. Le chef de train nous a dit que des ambulances et des équipes d’urgence venues de Mont Sinaï et d’autres hôpitaux stationnaient dans Park Avenue, au-dessus du tunnel, pour le cas où le train sauterait vraiment.

— Mais nous n’allons pas sauter, a-t-il affirmé. La ville est à bout de nerfs, les gens courent de tous les côtés. Le seul qui manque à la fête est le pape. A coup sûr, quelqu’un va être assassiné.

Le train s’est arrêté, avec une secousse, aux abords de la 59e Rue. L’air dans le tunnel était moite. Nous étions sous Park Avenue, à un pâté de maisons de Bloomingdale et de la station de métro de Lexington Avenue – un vrai petit enfer. Une douzaine de bombes bien placées suffiraient à paralyser New York. Mais il est simple de comprendre pourquoi les Noirs n’ont jamais songé à poser ces bombes. Ils sont en train d’hériter de New York et, pas plus que les Blancs, ils ne savent ce qu’ils pourront bien en faire. Tout au cours du XIX e siècle, New York s’est emballée au rythme d’une machine à pointer et maintenant sa dernière heure approche. New York et sa puissance sont déjà une légende, comme celle de Troie. Je sens que la ville échappe à la poignée d’hommes qui croient la diriger, même si le Plaza est toujours hérissé de drapeaux, même si le gouvernement chinois occupe cinq étages au Waldorf-Astoria. Les anguilles dans la rivière de Harlem vont grossir, monstrueuses comme des épaulards, et ramper sur les trottoirs glissants de Broadway. King Kong va encore un fois enfourcher le sommet de l’Empire State Building. Le monde est un disque cassé. Et c’est là le message du rock. Le train s’est ébranlé. La gare de Grand Central était devant nous. Il n’y a pas eu d’explosion sous la voûte. Le train s’est arrêté. Je suis sorti dans l’obscurité sisyphienne, à jamais retombée.

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9 h 50

 

Je suis passé devant le Biltmore, là où Miriam et moi nous buvions des gins, là où elle m’a livré sa virginité, dans un cérémonial qui plus tard a engendré trois vies humaines. Miriam était sans expérience. Elle a réussi le tour de passe-passe d’accepter mon corps avec passion tout en rejetant l’acte sexuel. J’aurais dû me rendre compte que nous courions au désastre. Miriam m’a laissé imaginer pendant des années comment ce serait de dormir avec une vraie femme. Il n’y a rien de pareil pour transformer une épouse en fantôme ! Miriam demeurait insaisissable. Elle tournait dans un labyrinthe sans issue. Quand un homme est marié avec un être semblable, il marche dans les rues en se demandant ce qui peut bien les lier l’un à l’autre. La vie de Miriam défilera-t-elle devant ses yeux, en un éclair, lorsqu’elle me verra pointer le Remington sur elle ? Mon Dieu, je donnerais n’importe quoi pour savoir ce qu’elle perçoit de sa vie.

Miriam ne m’a presque jamais parlé d’elle. Je ne sais pas où elle achète ses vêtements ni où elle fait réparer ses chaussures. Je ne connais pas le nom de son dentiste. Je ne sais pas quel jour du mois commencent ses règles. Je ne sais pas quand elle a mal à la tête ou à l’estomac. J’ignore si elle a besoin de fixer un support plantaire à l’intérieur de ses mocassins. Elle a réduit toute cuisine à la préparation de hamburgers et d’un occasionnel rôti de porc. Aucun de nous n’a goûté un légume frais depuis huit ans. Que je devienne, selon Newsweek, le directeur d’une des plus importantes revues américaines, n’a rien changé.

Miriam m’a toujours considéré comme un intrus qui brouillait une certaine image d’elle-même, image qu’elle est d’ailleurs absolument incapable de saisir ou d’exprimer. Les enfants ont suivi le mouvement, comme des chiens qui copient leur maître. Miriam fait parfois allusion à une époque fabuleuse, à la prétendue « réussite » de nos premières années de mariage, quand je suivais les affaires municipales pour le Times et qu’elle fréquentait les cours de dessin de la New School. Nous mangions alors dans les restaurants italiens du Village, les patrons nous appelaient par nos prénoms et nous apportaient un bol de sauce supplémentaire si nous le demandions. Nous logions dans un appartement sans eau chaude de Thompson Street pour 24 $ par mois. Miriam admirait avec le plus grand respect des peintres qui semblaient sortir tout droit des années 1920 mais