natural enemies

Julius Horwitz · Chapitre 6 sur 8

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natural enemies

Chapitre 5

comprendre ça… Les WASP(5) ont été brisés par la guerre du Vietnam. Ça les a séparés de leurs enfants et ça a démoli une tradition vieille de deux cents ans au cours desquels ils ont gouverné le pays avec ce qu’ils croyaient être du fair-play. La guerre du Vietnam les a obligés à mentir, à massacrer des bébés, à raser des villages, à anéantir la végétation, à tolérer des actes de pure barbarie, sans recevoir en retour l’habituel soutien moral qui légitime le meurtre pendant les guerres.

« Quelle était ta question ? Les suicidés désirent-ils l’oubli ou désirent-ils encore plus la mort ? Les vrais suicidés sont des gens qui ne veulent plus continuer de vivre. Ils en ont fini avec la vie ou la vie en a fini avec eux. Les suicides de jeunes, aujourd’hui, dans les collèges et les lycées, sont le signe d’une lassitude de vivre. Les jeunes d’Amérique deviennent vite très vieux. Les étudiants qui se suicident pensent que la mort est une solution à la vie. Les maîtresses de maison qui font une tentative, elles, ne veulent pas mourir. C’est le seul geste intense qui leur reste. Ce pays est obsédé par la mort et la violence, le sexe et les enfants – et, tous, autant que nous sommes, nous ne connaissons rien à ces questions.

Rosenthal a avalé son bourbon. Il en a renversé un peu quand il a posé son verre sur le comptoir.

— Pourquoi, bon Dieu, est-ce que je te tiens des discours de poivrot ? a dit Rosenthal très fort, en sorte que nos voisins de bar ont levé la tête, embarrassés.

Rosenthal les a regardés fixement jusqu’à ce qu’ils baissent les yeux.

— Qui es-tu ? m’a-t-il murmuré. Qui sommes-nous tous ? Qui sont tous ces hommes avec leurs costumes bien coupés, qui se soucient plus de leurs boutons de manchettes que du continent indien ? Lesquels d’entre eux pourraient devenir, en une nuit, des assassins ? A qui confie-t-on le monde aujourd’hui ? Qui veille sur lui à notre place ? Qui sont les banquiers de nos vies ? C’est ça qui nous terrifie. Nous nous sentons plus seuls aujourd’hui qu’aucun autre peuple dans l’histoire. Nous sommes solitaires, Paul, toi et moi, et aussi cette flopée de diplomates bien sapés, et ces ambassadeurs aux étages supérieurs qui se masturbent avec des trombones à papier. Nous avons fait du monde un lieu très solitaire et très dangereux. Ta femme a peur que tu ne la tues ou que tu ne te tues. Elle a peur de te donner son corps lorsque vous faites l’amour. J’ai peur de me demander au nom de quoi j’ai survécu à Auschwitz. Je n’ai su que faire de ma femme depuis trente ans. J’aurais dû m’installer en haute Galilée et devenir fermier dans un kibboutz frontalier. J’aurais dû épouser une fille d’Israël. Je devrais avoir des enfants israéliens. J’en ai plein les couilles de Great Neck.

« Je me suis maintenant fixé une mission sans espoir. Veiller à ce que les hommes de bonne volonté ne se détruisent pas. Quand ils n’existeront plus, ils seront irremplaçables. Et ils le sont déjà, presque, aujourd’hui. Je te tiens pour l’un de ces hommes irremplaçables, Paul. Je vais t’avoir à l’œil. Je vais rester sur mes gardes. Je vais m’assurer que tu ne te détruises pas. C’est une nouvelle vocation. Sauver les hommes de bonne volonté. On a vu ce qui s’est passé en Allemagne quand ils ont été liquidés. Ils ont été systématiquement exterminés par les nazis. Staline a fait pareil. As-tu la moindre idée du nombre d’hommes de bonne volonté qui ont été assassinés au cours du dernier demi-siècle ? Comprends-tu pourquoi il y a une telle pénurie d’hommes de bonne volonté dans notre monde ? A peu près partout, ils ont disparu. Ils ont été les premiers à être tués. Il ne reste plus que ceux qui ont digéré la leçon des nazis. Ils pensent que leurs chances de survie dépendent de leur dextérité à manipuler et à massacrer les gens. Ces types, en Amérique, ont les mains libres. Toi et moi nous devons les surveiller avant qu’ils ne se lancent dans un carnage qui fera du meurtre une chose aussi banale que le peanut butter. Il y a maintenant plus d’assassins que d’hommes de bonne volonté. C’est pourquoi nous nous sentons si ridicules et impotents. Sais-tu ce que le Chinois a dit aujourd’hui ?

— Non, ai-je répondu.

Il était 4 h 25.

Rosenthal m’a vu regarder ma montre.

— Avant que tu ne coures après le train de Danbury, ce train que tu louperas peut-être, laisse-moi te raconter ce que le Chinois a dit ici même. Il a dit que nous sommes fichus. Que l’inflation mondiale a détruit le système économique du passé. Que nous ne pouvons plus produire de biens comme nous le faisions jadis. Que l’argent ne sert plus à rien. Que la libre concurrence n’existe plus. Que le mode de vie que nous avons connu est mort et que nous devons commencer à planifier notre survie en vue des deux prochaines décennies. Que nous devons inventer de nouvelles raisons à notre présence sur terre. Les vieilles raisons n’étayent plus notre vie. Le Chinois a dit également que l’espèce humaine s’est toujours forgé de nouvelles croyances lorsque celles-ci étaient indispensables à sa survie. Nous offrons au monde l’exemple chinois, a-t-il enfin proclamé. Et aucun des délégués ne s’est précipité dans ses bras.

Rosenthal s’est éloigné du bar avec un verre de bourbon plein à ras bord. Je l’ai suivi jusqu’à un canapé vide, près des fenêtres, le soleil de l’après-midi jaunissait le ciel et magnifiait l’East River.

— Je n’aime pas boire au bar quand les gens écoutent ce qu’on dit, a-t-il grommelé.

— A Washington, ils boivent le bourbon dans des gobelets en carton, ai-je fait remarquer.

— Je maintiens que la plus grosse bourde de l’Amérique a été de ne pas exporter son bourbon dans le reste du monde. Les Britanniques ont conquis le monde avec leur whisky. Cela leur donnait une allure civilisée. Nous avons essayé avec le Coca-Cola. Le bourbon aurait donné à la terre une image île l’Amérique à laquelle elle ne s’attendait pas.

Rosenthal a regardé par les fenêtres. Le soleil éclairait son visage. A Auschwitz, levait-il la tête vers le soleil ? Y avait-il un soleil, à Auschwitz ? Un lundi, un mardi, un samedi ? Des vacances ? Des changements de saison ? L’herbe poussait-elle ? Les flocons de neige tombaient-ils en hiver ? Les hommes bavardaient-ils de choses et d’autres avant d’aller mourir ? Les enfants liaient-ils ? Les Allemands avaient-ils un repas chaud chaque soir ? Réalisaient-ils que, chaque jour, ils tuaient des gens par milliers et brûlaient les cadavres dans des fours ? Ceux qui étaient chargés de libérer les gaz qui, d’un seul coup, asphyxiaient deux mille personnes, hésitaient-ils parfois à tourner la manette ? Ces cargaisons de chair vivante frappaient-elles parfois d’horreur les Allemands ? Est-il possible que Auschwitz ait existé ? Pourquoi était-il si facile pour les Allemands de l’accepter ? Il y a là une leçon qu’il nous faut apprendre. Pourquoi n’ai-je pas entendu parler des camps avant qu’ils ne soient libérés ? J’ai rencontré Rosenthal à Berlin. Il avait mille ans de plus que moi. Il portait un 45 à sa ceinture. Il refusait de parler de Auschwitz mais il me posait des questions sur le Nebraska, New York, Harvard. Il ne voulait pas coucher avec les Allemandes. Une fois, il a finalement fait allusion à Auschwitz. Il a comparé le camp à une autre planète, tout est différent, la végétation, le langage, les gens, le ciel, il n’y a pas de mots, je ne peux pas t’expliquer. De tous les hommes que j’ai connus pendant la guerre, je ne suis resté lié qu’avec Rosenthal. Il nous observait, Miriam et moi, comme si nous vivions sur une autre planète. Il me disait que tous les hommes américains qu’il connaissait se comportaient comme s’ils avaient été trahis par leur femme. Même ceux qui avaient le mieux réussi. Plus je deviens américain, disait-il, mieux je comprends cette conscience qu’ont tous les Américains d’être trahis. Elle provient, selon moi, de leur incapacité à s’exposer aux investigations de leur femme.