natural enemies

Julius Horwitz · Chapitre 5 sur 8

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Chapitre 4

Hester Prynne(4) avec un A majuscule sur ton poitrail. Les chambres séparées nous aideront peut-être. Tu sauras que je suis seule la nuit et moi j’aurai conscience de toi, étendu tout seul. Au milieu de la nuit, je t’entendrai arpenter les larges planchers que tu as eu tant de plaisir à poncer à la main. Tu m’entendras laver le linge dans le lavabo de la salle de bains. Tu te demanderas ce que je fais. Je me demanderai ce que tu fais. Ne crois-tu pas que nos enfants, chacun dans leur chambre, se demandent la nuit comment nous vivons notre existence alors que nous sommes si solitaires l’un à côté de l’autre ? Peut-être as-tu maintenant besoin d’être seul. Peut-être devrais-tu louer un appartement à New York. Je sais que tu détestes la maison de West Redding, même si tu as eu l’air content quand nous l’avons achetée. Tu voulais une maison avec une sorte de passé historique. Le Connecticut s’arrange toujours pour vous berner. As-tu songé une minute, quand nous avons acheté cette maison, que les gens de Norwalk, Westport, Weston, Ridgefield vivent dans le Connecticut qu’ils ont forgé dans leurs rêves au cœur de Manhattan ? Ce voyage a été un gâchis. Tous les voyages qui débutent avec l’espoir d’un changement sont un échec. Je ne sais pas ce que tu t’attendais à trouver en Europe avec ce voyage. Peut-être pensais-tu qu’il suffirait de descendre dans un hôtel à Paris pour que je me métamorphose en pute française. Qui sait quelles idées loufoques travaillent la caboche d’un homme de plus de quarante ans ? Tu penses que je suis suicidaire. En fait, je suis une suicidaire qui veut vivre. Je crois qu’il y a actuellement des gens qui se tuent dans l’espoir de renaître. Ils ne voient plus que cette chance-là. Le suicide est la seule issue vers une nouvelle expérience. Toutes les autres sont prévues d’avance. Même tes maladroites parties de jambes en l’air à Rome.”

« Ma femme s’est levée et a été dans notre cabine. Je me suis enfoncé dans le transat et j’ai regardé l’eau. Le soir, nous avons dîné dans l’immense salle de danse du bateau. Le matin suivant, j’ai aperçu la silhouette brumeuse de New York. J’ai loué une voiture et nous avons roulé jusqu’à West Redding. Quand nous sommes arrivés à la maison, ma femme est allée dans la chambre à coucher, a ôté mon oreiller et l’a posé sur le lit dans ma nouvelle chambre. Au milieu de la nuit, je me suis levé et j’ai violé ma femme. Le lendemain matin, j’ai quitté la maison sans lui parler. Deux jours ont passé avant que je ne lui adresse la parole. Les enfants ont observé le même silence. C’est pourquoi je suis au lit avec vous, mesdames. Je veux briser ce silence. Je veux savoir ce qui m’a été caché. Je veux savoir ce que ma femme attend et que je n’ai jamais été capable de comprendre.

Je veux savoir ce que ça signifie d’avoir des enfants à soi. Tous les enfants sortant de cette queue. Cette queue. Cette queue. Cette queue. Cette queue.

Jan s’est inclinée sur ma queue. Gloria a glissé sous moi. Sharon m’a tendu son con à sucer. Leslie a branlé Patricia et j’ai branlé Leslie. J’ai ôté ma queue de la bouche de Jan et Leslie l’a enfourchée. Patricia a sucé Leslie et Leslie m’a baigné du lait de son con. Jan a sucé mon oreille. Sharon a bougé son con. Et j’ai sucé une chose si délicieuse que j’ai eu envie d’engloutir toute ma bouche à l’intérieur de l’orifice. Jan a sucé mon ventre. Leslie s’est mise à sucer Sharon. Patricia s’est retirée de moi et a commencé à sucer ma queue une fois encore. J’ai agrippé ma queue et je l’ai enfoncée à l’intérieur de Gloria. Le con de Gloria était brûlant. Gloria a aspiré ma queue avec son con. Jan a sucé Gloria. Moi, je suçais Leslie. Sharon a saisi ma main et a enfoncé mes doigts, les cinq, dans son con écumant. J’ai voulu une mamelle dans ma bouche. Patricia avait des seins magnifiques. Son téton s’est fiché tout droit dans ma bouche. Gloria s’est retournée avec ma queue toujours dans son con pour que je puisse voir son cul. Jan a attrapé ma queue et l’a fourrée dans le cul de Gloria. Jan a sucé le cul de Gloria et elle a sucé ma queue. Sharon suçait Jan. J’avais ma langue à l’intérieur de Sharon. Ma queue était dans Gloria. Jan était sur ma queue. Leslie est descendue jusqu’à ma queue. Gloria hurlait. Jan a embrassé Gloria. Leslie m’a embrassé. Sharon a commencé à crier. Leslie criait. Gloria s’embrochait sur moi. Jan a enfilé ma queue dans le con de Gloria. « O Dieu », a imploré Gloria. « Jésus foutre de Marie », a bramé Jan. « Suce-moi, suce-moi, suce-moi », a supplié Pat et elle a écrasé son con sur mon visage. Leslie collait sa langue sur moi. Gloria n’arrêtait plus de hurler et de frotter son cul contre moi. Leslie a enfoui sa langue à l’intérieur de moi. « Viens, viens, viens, viens, viens », gémissait Pat. Sharon a arraché ma queue du con de Gloria. Sharon a plongé ma queue dans sa bouche. Elle a retiré ma queue de sa bouche et elle l’a plantée à l’intérieur de Gloria. Gloria a gueulé “mon con, mon con, mon con, mon con, mon con”. Sharon a pris ma queue dans le cul de Gloria et l’a enfoncée dans le con de Gloria.

Gloria reposait sur ma queue et son con sombrait d’un mouvement si délicieux, si chaud à l’intérieur de mes veines, que j’ai cru que je volais au cœur du soleil, que je ne voulais pas arrêter, pas ce fourmillement à l’intérieur de mes veines que je n’avais jamais senti avant, un fourmillement qui faisait trembler mon corps, un tremblement que je n’avais jamais connu, jamais rien d’aussi doux, délicieux, si réel, si réel, c’était cela, réel, comme c’était réel, ma queue à l’intérieur de Gloria, ce qui la rendait réelle, ce qui provoquait le fourmillement, ce délicieux fourmillement, ce délicieux fourmillement, ce délicieux fourmillement, ce délicieux fourmillement, ce sommeil où je m’enfonçais, je m’enfonçais dans un nuage et, dans un battement silencieux de grandes ailes, j’étais entraîné par des cortèges d’aigles qui me conduisaient vers le Dieu Soleil, vers Miriam qui était le Dieu Soleil.

— Il vit toujours, a constaté Gloria, et je l’ai entendue.

— C’est la petite mort. Les Chinois l’appellent comme ça, a commenté Jan.

— C’est le bon truc. Si j’étais un homme et si j’avais une maladie de cœur, je m’y prendrais comme ça plutôt que de m’étaler dans une station de métro pour que quelqu’un me fasse les poches et que la police me déverse à Potter’s Field parce qu’elle ne sait pas qui je suis, a approuvé Leslie.

— Il récupère, a signalé Gloria.

— Un autre coup pour lui, a annoncé Sharon.

— Tu crois qu’il en a un autre en rab ? a demandé Leslie, me semble-t-il.

— Ils en ont toujours un autre.

— Quel bonhomme peut bien vouloir cinq femmes, a interrogé Gloria.

— Un bonhomme qui n’a jamais possédé une seule bonne femme, a répondu Sharon.

— Il tète comme un bébé au sein, a repris Patricia.

— Tu crois qu’il aime sa femme ? a demandé Gloria.

— Il la déteste assez pour l’aimer. Elle ne l’a jamais sucé à l’envoyer en l’air, il l’a dit. Elle doit être du genre qui mord la queue quand il arrive à la lui faire sucer. Elle sait pas travailler de la langue, sa femme. J’ai jamais rencontré une femme mariée qui sache sucer une queue. Elles pensent toutes que c’est pas décent. Mais une langue fourrée dans leur con, elles s’y font.

Je crois que c’est Leslie qui parlait.

— Il va la redresser. Il commence à bander. Cinq coups pour cinq. Tu crois qu’il fera les cinq ? a demandé Leslie à Gloria.

— Je me suis envoyée cent cinquante orgasmes un jour avec un vibro-masseur, a raconté Gloria. Je voulais voir si je pourrais monter jusqu’à deux cents. Après les deux premiers, ça m’a laissée plutôt froide. Mais à un moment, autour de cent, ça m’a retroussé les doigts de pied et je pouvais les sentir arriver à toute allure et je criais à m’en ravager la glotte.

— Je ne me flanquerais pas un vibro-masseur à l’intérieur pour 50 $, a affirmé Sharon.

— Ça m’y fait penser. Bloomingdale’s est ouvert jusqu’à 9 heures ce soir, a dit Leslie.

— Elle devient plus dure, a de nouveau remarqué Gloria.

— S’il avait une queue de 40 centimètres, nous pourrions toutes y mettre notre langue, a réfléchi Sharon.

— Ce garçon-là ne s’est jamais fait astiquer à fond, a continué Gloria. Jamais.

— Que penses-tu de toute cette merde qu’il vomit sur sa femme ? a demandé Leslie.

— Il est comme tous les hommes. Il est persuadé que sa femme ne peut pas baiser et il serait bien embêté si elle s’y mettait. S’il la laissait faire, elle serait plus enragée que nous cinq réunies. Mais il a peur de ça. Il n’a pas peur de nous. Il nous a payées. Il ne peut pas payer sa femme le prix qu’elle vaut, a répondu Gloria. Elle le baiserait à travers un mur. Il ne serait plus capable de travailler, dormir, manger, gagner des sous, voyager, garder son boulot si elle commençait à le baiser. Tous les hommes savent cela au fond de leurs tripes, mais ils continuent à croire que c’est leur queue qui fait cocorico.

— Si tu es avec une personne que tu aimes, a réfléchi Sharon, tu n’as pas besoin de te l’enfiler jour et nuit. Les gens ne mangent pas jour et nuit.

— Les gens préféreraient s’enfiler plutôt que manger, a dit Gloria.

— J’en ai pas l’impression à voir la façon dont les hommes baisent, a répliqué Sharon.

— Parce que tu crois qu’on voit des hommes ici ? a interrogé Gloria. Les vrais hommes sont ailleurs, quelque part en train d’abattre des arbres à la cognée ou de chercher du pétrole dans l’Alaska.

— Ces mecs-là sont tous des pédales, a conclu Sharon.

— Réveille-le, a dit Gloria. Demandons-lui pourquoi il nous baise plutôt que sa femme. Sa femme m’a tout l’air d’une gaillarde. Ces femmes folles sont des sacrées baiseuses. Elles peuvent s’ouvrir quand elles sentent que ça vient. La plupart des autres ne savent même pas quand ça vient.

— Le quatrième tour, c’est tout pour moi, a déclaré Sharon.

Sharon avait ma queue dans sa bouche et elle a entamé un mouvement de succion qui a dû lui être enseigné par Shiva en personne, dans un temple indien, cent générations avant qu’elle ne naisse, car, en l’espace de deux à trois minutes, j’avais doublé de volume, et la douceur de sa bouche sur moi provenait d’une source aussi ancienne que le désir de tuer.

— Ne nous tourne pas de nouveau de l’œil, a averti Leslie.

— Tu n’as pas terminé ton histoire, a ajouté Gloria. Tu n’avais pas adressé la parole à ta femme pendant des jours. Et après ? Qu’est-il arrivé ?

— Personne ne peut comprendre ce qui se passe entre un homme et sa femme, ai-je répondu.

— Essaie avec nous, a encouragé Gloria.

— Ma femme a gardé la grande chambre. Le matin suivant, elle a rangé mes costumes dans le studio qui était devenu ma chambre. Elle a tout déménagé, mes chaussures, chaussettes, slips, cravates, crème à raser, brosse à dent, Kleenex, et elle m’a même donné une provision de serviettes éponge. Elle a traîné le bureau que j’avais dans un angle de notre chambre jusque dans le studio et a installé dessus ma machine à écrire. Quand j’entrais dans sa chambre, elle recouvrait ses seins. Elle faisait mon lit le matin et pendait soigneusement mes serviettes. J’ai essayé de la prendre sur le lit de ma chambre mais elle ne m’a pas laissé faire. Je me réveillais au milieu de la nuit et je projetais de la violer, mais, après la première tentative, j’ai décidé d’attendre jusqu’à ce qu’elle rampe dans mon lit. Pas une fois elle n’a dit qu’elle en avait envie. Pas une fois elle n’a descendu ma fermeture Éclair d’elle-même et n’a joué avec moi. Pas une fois elle ne m’a confié ce qui lui donnait du plaisir dans l’amour. Ma femme est peintre. Elle a un chevalet dans notre salon. Un gigantesque chevalet qui appartenait à un illustrateur et que j’ai acheté à la salle des ventes de Wilton. Elle n’a pas peint une toile en cinq ans. Elle reste assise à longueur de journée dans le salon et elle regarde les oiseaux. Je voudrais observer ma femme comme un oiseau. Je voudrais voir ce qu’elle fait entre le moment où je quitte la maison et celui où je reviens de Grand Central par le train de 5 h 30. Elle ne peut pas dormir toute la journée puisqu’elle dort toute la nuit. Le soir, elle regarde la télévision comme si chaque imbécile de programme était l’histoire de sa vie. Nous ne parlons pas. Nous nous envoyons des messages grâce à un système silencieux de regards vitreux ou furibonds qui doit ressembler au mode de communication que les cafards ont adopté depuis cinquante millions d’années.

« Il y a deux jours, j’ai eu un choc. Nous avons deux fusils à la maison. Un Remington semi-automatique et un Marlin à un coup que j’ai acheté pour Tony et Alex. J’ai remarqué que le Remington n’était plus à sa place. J’ai demandé aux garçons s’ils l’avaient pris. Ils ont dit que non. J’ai demandé à ma femme. Elle a dit que non. “Bon Dieu, ai-je hurlé, un fusil ne peut pas se sauver.” Ma femme a répété qu’elle n’avait pas ce fusil. J’ai passé la maison au peigne fin. Pas de fusil. Tout le monde à West Redding possède une arme. Dans toutes les maisons où vous allez, il y a un fusil pendu dans la cuisine ou au-dessus de la cheminée ou dans la chambre à coucher. Je range notre Remington en haut de l’armoire, caché derrière des vieux chandails pour que les garçons ne jouent pas avec. Le fusil n’était pas dans l’armoire. J’ai crié à ma femme : “Pourquoi as-tu pris ce fusil ?” Elle a hurlé : “Je ne l’ai pas pris.” J’ai insisté : “Tu as ce fusil.” Elle a répondu : “Je ne l’ai pas.”

« Savez-vous comment on peut deviner quand quelqu’un ment ? J’étais certain que ma femme mentait. Elle avait le fusil. Pourquoi l’avait-elle ? Où le cachait-elle ? Pourquoi en voulait-elle ? Elle sait s’en servir. Je lui ai appris à charger le Remington, à appuyer sur la gâchette, à sortir les cartouches quand elles se coincent. Les chiens sauvages rôdent en bandes autour de Redding. Une fois, ils ont déchiqueté un bébé en morceaux. La mère voyait les chiens dévorer son enfant. C’est alors que ma femme m’a demandé de lui apprendre à tirer. Elle a le fusil. Elle le cache. Pourquoi ?

« J’ai lu dans le Times un entrefilet sur un mécanicien dans l’Indiana qui avait tiré sur sa femme, ses quatre enfants, et le grand-père avant de se supprimer. J’ai montré l’histoire à ma femme. Je lui ai demandé : “Pourquoi un homme ferait-il une chose pareille ?” Elle a répondu : “Pour se faciliter la vie.” Je me souviens, j’ai fait voir à ma femme un article dans le Daily News sur un courtier d’assurances de Madison, dans le Wisconsin, qui avait descendu à coups de fusil sa femme, ses deux fils, le nouveau-né, le chien et qui s’était tué pour terminer. J’ai dit à ma femme : “C’est toujours la famille tout entière, toujours le grand coup d’éponge, il n’y a jamais aucun survivant dans ces histoires.”

Nous nous sommes mis à rechercher ce genre de faits divers dans les journaux. Les tueries ont commencé à surgir de plus en plus fréquemment. Nous savions presque dans quelle colonne regarder pour apprendre qu’à Cleveland un speaker de la télévision avait massacré sa femme, son fils, un locataire et s’était suicidé. C’était une nouvelle, ou peut-être une ancienne façon de régler sa dette d’un seul coup. Ma femme et moi, nous discutions de ces histoires et nous essayions chaque fois d’imaginer pourquoi l’homme avait tué.

« Quelle sorte d’homme peut massacrer femme, enfants, parents, belle-famille, cousins, locataires – tout ce qui se trouve dans sa maison au moment où il décide de tuer et de liquider ses obligations ? Les journaux ne donnent jamais la clé. Ils publient toujours des comptes rendus mécaniques. J’ai commencé à acheter des journaux locaux pour voir s’ils consacraient plus de lignes à ces faits divers. Et dans certains cas ils le faisaient : ils dépeignaient toujours le mari meurtrier comme un bon père de famille sans une ombre dans son passé qui laisse entrevoir un tel acte criminel. Même dans les mythologies antiques, les hommes n’exterminaient jamais leur famille. Il y avait parfois un enfant tué ou sacrifié, à la rigueur deux, mais jamais une famille entière. Ces tueries se sont déclenchées récemment. Elles ne datent peut-être que d’une cinquantaine d’années. Des hommes massacrent leurs proches parce qu’ils croient pouvoir ainsi leur épargner la douleur, la souffrance et le vide dans un monde qui les écrase. C’est comme ça que ma femme raisonne à présent. Elle attrapera le Remington et elle tirera sur moi, sur Tony, sur Alex, sur Sheila, puis elle se suicidera, et alors, elle n’aura plus jamais à se tourmenter parce que je rentre dans sa chambre ou parce qu’elle ne sait pas comment les enfants vont vivre dans ce monde qu’elle ne peut apprivoiser ni aimer, et tout sera terminé. Elle nous tirera dessus pendant notre sommeil. Elle tirera vite pour que personne ne s’échappe, parce que, si un seul d’entre nous vivait, ça gâcherait toutes les autres morts. Il ne peut pas y avoir de survivants. Tous doivent mourir pour que certains meurent à bon escient.

— Jésus, a dit Gloria.

— Voilà. Ma femme est à la maison avec le fusil caché quelque part dans un coin. Cela la rassure de penser qu’avec le fusil elle peut faire cesser cette vie intenable qui est la nôtre et qu’aucun de nous ne souffrira longtemps. Nous aurons quitté ce monde, nous lui aurons échappé et il ne pourra plus nous faire aucun mal, aux enfants, à elle, à moi. Pour des milliards d’années, rien ne pourra plus nous atteindre, pas même le sentiment que nous ne pouvons pas vivre ensemble parce que nous n’osons pas ; même si c’est ce que nous voulons le plus au monde. Jamais je n’avais aussi bien compris que maintenant pourquoi elle veut tuer sa famille.

« Nous ne sommes plus capables de décrire un crime ou un massacre ou un carnage. Nous nous moquons de qui meurt et qui vit. Ce n’est qu’en tuant sa famille et en se tuant soi-même qu’on donne un sens au meurtre et à la mort. Nous avons perdu l’art de pleurer les morts. Nous ne savons plus ce qu’est la tragédie. Cela devient de plus en plus dur de vivre dans ce monde si personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivant ou si vous êtes mort. Je n’ai pas réussi à convaincre ma femme qu’il m’importe de la savoir vivante plutôt que morte. Et peut-être que je m’en fiche. Nous ne sommes plus de la même race qu’il y a une douzaine d’années. Aujourd’hui, il n’y a pas un homme sur terre que nous admirions unanimement. Nous sommes semblables à des dinosaures qui ne pourraient plus atteindre la cime des arbres pour se nourrir. Nous n’existons déjà presque plus les uns pour les autres.

« Je pense que ma femme est décidée et je ne la critique pas. Dans cette fraction de seconde où elle fera feu – si je me réveille à temps – je lui ferai comprendre que j’ai conscience de ce qu’elle fait. Voilà. Je désirais la chaleur de vos corps avant que ça n’arrive. Les femmes avaient coutume de considérer comme un devoir sacré de passer une partie de leur vie dans des temples et de dormir avec les voyageurs qui se présentaient. Dans certaines tribus, les hommes offrent leurs femmes à des étrangers. Est-ce la femme qui donne à l’homme le repos ? De toutes les catégories de la population, les hommes veufs sont ceux qui ont le plus haut taux de suicide. Si nous faisons l’amour ensemble, c’est pour reposer nos corps. Le sexe est un abri. C’est pourquoi les hommes et les femmes qui ne connaissent pas le sexe se dessèchent si vite. Ma femme ne m’a jamais donné de place où me reposer. Les hommes de ma génération pensent que les femmes sont insaisissables, même leur propre femme, et c’est cette découverte de notre incapacité à nous atteindre les uns les autres, qui a obligé ma femme à prendre le fusil et à le cacher jusqu’à ce qu’elle trouve le bon moment pour s’en servir.

— A quoi ça avancerait ta femme de te tirer dessus et sur les mômes et sur elle ? a crié Gloria en recouvrant ses seins.

— Elle prendrait sa propre décision au moment où elle le voudrait, au lieu de mourir un jour, à une certaine heure, comme la plupart des gens, ai-je dit.

— C’est pas une décision, ça, a répondu Gloria. Dans le Bronx, mon père a filé en abandonnant trois gosses, et ma mère en a perdu la boule. T’appelles ça prendre une décision ? Ça revenait à flinguer ma mère et nous avec. C’est pas une décision. Tuer les gens, c’est pas une décision. Bien sûr qu’on meurt tous les jours. Mais le pape aussi et la reine d’Angleterre et le président des États-Unis et tous les juges de la Cour suprême. Personne ne vit un jour de plus que son temps. Ta femme ne se servira pas de ce fusil. Tu as dû le ranger quelque part dans la cave ou dans le garage ou bien les mômes l’ont pris.

— Pourquoi ma femme ne s’en servirait-elle pas ? ai-je demandé à Gloria.

— Parce que, d’après ce que tu nous as raconté, ta femme est une personne violente, comme le sont les Irlandais quand un démon les incite à voir tout en noir. Elle était violente quand elle a couru sur cette plage d’Espagne et qu’elle a pénétré dans l’eau. Elle était violente quand elle a refusé de te baiser alors que tout ce qu’elle voulait de toi c’était justement que tu lui donnes envie de te baiser. Tu n’utilises pas ta femme. Tu es un abruti comme la plupart des hommes qui ne savent pas comment tirer parti de leur femme. Tu penses que tu t’émancipes parce que je te suce à t’en faire gicler le jus. Je te suce comme je sucerais un esquimau au chocolat. Ta pine est de la chair morte pour moi. Tu n’es pas en train de nous baiser toutes les cinq. Quand tu nous enfonces ton manche dedans, c’est comme si tu piquais dans un super sandwich. Même si tu nous payais 1 000 $ chacune et que tu nous suçais à toutes le foutre en même temps, ce ne serait toujours pas de la baise. Baiser, c’est quand ta femme s’ouvre pour toi et te prend à l’intérieur d’elle comme Dieu porta Noé dans l’Arche. C’est ça, baiser. Même si une femme peut prendre son pied cent fois alors que tu ne tires qu’un coup, c’est ton coup à toi qui compte. Tu as peur de ce pouvoir chez ta femme que tu penses ne pas pouvoir maîtriser si jamais elle se laissait aller. C’est ça ce qui terrifie tous les hommes dans une femme, et je me fous de qui est l’homme. Tu as besoin d’une bonne baise et tu as besoin que ce soit ta femme qui te l’administre.

Gloria s’était recouverte avec le drap de lit.

Sharon a dit :

— C’est presque l’heure. Il est 2 heures passées. En plus, tu ne vas pas la lever de nouveau. Tu devrais savoir qu’essayer d’en monter cinq à la file c’est comme commander cinq assiettes de spaghetti en même temps.

— Rideau, a conclu Leslie. Je ne crois pas un mot de ton histoire. Je pense que tu es venu ici cet après-midi parce que tu en as marre de ton boulot, marre de tes gosses, marre de ta secrétaire, marre d’essayer d’y arriver avec ta femme, marre d’avoir plus de quarante ans. Tu te serais payé du meilleur temps si tu étais resté dans ton bureau et que tu t’étais branlé sur un livre cochon comme tu as dû le faire un millier de fois quand tu étais gamin.

— Gloria a raison, a poursuivi Jan. Ta femme n’as pas le fusil. Et elle ne s’en servirait pas si elle l’avait. Elle ne tuerait pas ses gosses. Elle se tuerait peut-être, mais pas ses gosses. Elle te tuerait peut-être, toi tout seul, mais pas toi et les gosses. Il y a des millions de femmes dans cette ville qui ont toutes les raisons de tuer leurs mômes, mais elles ne le font pas. On n’entend jamais parler d’une mère qui tue ses bébés quand un homme se taille. Ces femmes, à Harlem et à Bedford-Stuyvesant, ne tuent pas leurs bébés. Je connais des putes droguées qui s’occupent de leurs mômes et veillent à les caser dans un collège. Je ne sais pas pourquoi tu as inventé cette histoire de ta femme qui cache un fusil. J’ai baisé un millier d’hommes qui étaient exactement comme toi, avec leur trouille de se retrouver en face d’une vraie femme. Tu as de la veine si tu t’es envoyé quatre ou cinq femmes dans ta vie, je peux te le dire. Un bonhomme ne viendrait pas ici et ne demanderait pas cinq filles s’il avait eu une vraie baise dans sa vie. Tu ne peux pas rattraper en un jour ce que tu as raté toute ta vie. Jésus, c’est un truc que j’ai appris me tapant des milliers d’hommes différents. Rentre chez toi. Embrasse ta femme. Embrasse tes enfants. Bénis cette maison que vous avez dans le Connecticut. Allume un feu et assieds-toi près de la cheminée avec ta femme. Bénis tes meubles, ton lit, tes draps de bain, les tapis sur ton plancher, les vêtements dans ton armoire, tout ce qui fait, d’une maison, un foyer. Parce que c’est ça qui est important. Tout le reste est du vent. Avant, je marchais dans la Cinquième Avenue et je me sentais vivre parce que tout le monde avait l’air vivant. Maintenant, les gens ont l’air morts et ils cavalent et regardent derrière eux et font dans leur froc quand un inconnu entre dans un ascenseur avec eux. Je ne sais plus où je vis. J’ai cinq verrous sur ma porte. J’habite avec une gouine qui tient un bar dans la 47 e Rue Ouest. Nous faisons semblant d’avoir une maison. Le matin, je me réveille et je pense que je suis morte depuis douze ans. Je vis entourée d’une télévision et d’une cafetière et avec moins d’espoir dans le futur que dans le passé. Pourtant, je ne pense pas à me suicider ou à tuer quelqu’un d’autre. As-tu aimé me baiser ? Tu n’aurais pas dû. Les hommes n’aiment pas baiser les putes. Ils détestent tous cela. C’est pourquoi ils les paient. Les hommes aiment vous balancer l’argent à la figure. Ta femme n’est pas folle comme tu le penses. Elle est montée au sommet de la tour Eiffel pour regarder Paris comme le voient les oiseaux. As-tu déjà tenu un oiseau dans tes mains ? Ramasse un moineau. Tu sentiras le tremblement que ta femme ressent. Maintenant, je vais faire pipi et me doucher. J’ai un homme à 3 heures qui doit être sorti d’ici à 3 heures 15, sucé, propre et sec !

Mais Jan n’a pas bougé du lit.

— Dis-nous que tu viens juste de fabriquer cette histoire sur ta femme, a dit Gloria.

Il y avait une prière dans sa voix.

— Je l’ai fabriquée, ai-je répondu.

— Il n’y a pas de fusil, a insisté Gloria.

— Pas de fusil, ai-je dit.

— Le dernier homme à liquider la population de la Terre était Dieu, a poursuivi Gloria. Il l’a fait sans tristesse ni culpabilité. Il a noyé toute la population de la Terre sauf Noé, la femme de Noé, leurs fils et les femmes de leurs fils. Pourquoi a-t-il sauvé Noé ? Pourquoi a-t-il englouti tous les autres ? Comment se fait-il que tant de gens descendent de Noé, sa femme, ses fils et leurs femmes ? Cette histoire m’a poursuivie au catéchisme. Je ne l’ai jamais crue. C’était une fable. Mais qui inventerait une fable pareille ? Et pour quelle raison ? Pour rendre tous les gens vertueux ? C’est ça que nous voulons ? Je suis désolée de m’être fâchée contre toi. Je t’aime bien. J’espère que tu vas mieux aimer tes enfants. J’espère que tu arriveras à aimer ta femme. Je suis sûre qu’elle te ferait cadeau d’une baise fantastique si tu la laissais faire. Mais, alors, sur quoi vous chamaillerez-vous tous les deux ? Mon père et ma mère ne se parlaient jamais, sauf pour se disputer. Plus ils s’engueulaient et se détestaient, plus ça couinait dans la chambre à coucher avec ma mère qui jappait comme un chien et qui sortait de la chambre, ramollie comme de la bouillie, pour préparer un pot de café. Ils sont tous les deux morts maintenant. Peux-tu me dire pourquoi Dieu a noyé toute la population sur Terre ?

— Non, je ne peux pas. Et personne d’autre ne le peut, ai-je répondu.

— Tu veux le faire encore une fois ? a proposé Gloria. On a encore huit minutes. Je peux te sucer le gland et tu me raconteras pourquoi tu crois que Dieu a noyé toute la population du monde et laissé vivre Noé.

Gloria m’a pris dans sa bouche, doucement, et m’a sucé longuement, avec la sensualité voluptueuse que j’avais désirée de Miriam, juste une fois, que les Espagnols avaient devinée sur son visage et qu’elle n’avait jamais vue sur le mien. Maintenant, j’allais éprouver, pour la cinquième fois cet après-midi, le mystère que je n’aurais plus l’occasion de comprendre.

— Tu ne nous parles pas de Noé, a rappelé Jan.

— Nous vivons dans l’eau, ai-je dit. Nous venons à la vie quand la poche d’eau se déchire. C’est ça ce que l’histoire de Noé veut dire. Nous n’avons jamais cru que nous étions en vie. Lorsqu’un homme vit et que tous les autres meurent, alors nous savons qu’un homme est vivant. C’est aussi ce que signifie l’histoire de Noé. Chaque ligne écrite, chaque poème, chaque tableau, statue, chanson est là pour nous faire sentir que nous sommes en vie. Noé est une histoire sur la vie. L’eau est celle qui fait de chaque bébé une île. Tous les nouveau-nés crient pour être reconnus. Mais nous n’avons jamais compris pourquoi un bébé crie quand il est né. Nous n’écoutons jamais le cri du bébé comme il voudrait que nous l’entendions. Nous sommes beaucoup plus excités par le babillage des dauphins qui n’ont rien à nous dire.

— Il a raison, ai-je entendu Leslie approuver.

— Il a raison, ai-je entendu Jan répéter.

Gloria me tenait dans sa bouche, et en même temps je voulais tous ces corps qui étaient sur le lit. Je savais que, pour la dernière fois dans ma vie, le sperme jaillirait de moi, ce sperme qui grouillait de millions de vies innombrables, chacune avec la promesse d’une âme et d’une vie à elle, et maintenant ce quelque chose que Gloria prenait en elle, dans un acte aux conséquences si terrifiantes que nous prétendons ne l’avoir jamais inventé.

Je suis sorti de l’immeuble au coin de la 39e Rue et de Park Avenue et je suis retourné vers mon bureau dans la 37e Rue. J’étais aveuglé par la lumière du soleil. Je regardais pour la dernière fois les taxis qui ronflaient en descendant Park Avenue, les gens sur les trottoirs qui semblaient irréels, et cela me paraissait impossible que le monde soit limité à ces seuls objets visibles – l’Empire State Building compris.

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14 h 15

 

Anne m’a tendu un message de ma femme marqué « urgent ». Il y avait une communication de Rosenthal qui me demandait de le retrouver à 4 heures dans le Bar des délégués à l’ONU. Un physiologiste russe avait téléphoné pour décommander son rendez-vous de mercredi au sujet de son article sur la chirurgie du cerveau. Il y avait un deuxième message de ma femme, également marqué « urgent ». J’ai composé le numéro de West Redding et j’ai entendu la sonnerie dans ma maison. J’ai laissé le téléphone sonner dix fois, puis j’ai raccroché. J’ai attendu cinq minutes et j’ai refait le numéro. Miriam ne répondait pas. Il y a des années, un message urgent de Miriam me mettait dans des sueurs froides. Je l’imaginais, étendue sur le lit, incapable de soulever le récepteur, parce que les pilules de Ritaline qu’elle avait avalées étaient en train de l’engourdir et de la tuer, et je ne savais jamais s’il fallait avertir les voisins, la police ou me précipiter chez Avis et foncer à 120 kilomètres à l’heure, dans une voiture louée, pour voir si Miriam était vivante ou morte. J’ai fait ce trajet cinq fois en trois ans et, chaque fois, c’était une fausse alerte, et j’avais l’impression d’être mis à l’épreuve par un démon du XX e siècle qui m’offrirait d’acheter mon âme après chaque voyage pour que je connaisse un peu de paix. Quand j’arrivais et que je demandais à Miriam ce qu’il y avait d’important dans son message, elle chuchotait : « Ce n’est pas ce que tu as pensé. Penses-tu tellement à çà ? Veux-tu que je le fasse ? Pourquoi y penses-tu tant, tu veux que je le fasse, est-ce pour ça que tu y penses tant ? – Oui ! je lui hurlais, oui, fais-le, tu vis dans cette maison comme si tu étais déjà morte ! » Miriam ne me répondait jamais, n’élevait jamais la voix. Elle avait la capacité, à ces moments-là, de se comporter comme si elle avait été ancrée au fond de la mer.

J’ai de nouveau composé le numéro de West Redding. Cette fois Miriam a décroché.

— Je voudrais que tu rapportes un apple-pie de cette boulangerie dans Grand Central. Alex dit qu’il n’a pas eu d’apple-pie depuis trois semaines. Peux-tu faire cela ?

— Bien sûr que j’achèterai un apple-pie. Je vais même leur téléphoner et réserver un apple-pie. Est-ce ça ce que tu appelles urgent ?

— Alex pensait que c’était important.

— Tu as raison, ai-je dit.

— Tu prendras le train de 5 h 30 ?

— Oui, ai-je répondu, et j’ai guetté la panique dans la voix de Miriam.

Je souhaiterais avoir le talent de peindre un tableau d’elle avec les enfants, moi, Cléo, notre maison et nos arpents de terre, comme les Victoriens faisaient exécuter leurs portraits de famille, dans leurs salons de crin noir, sur Washington Square, un tableau qui nous révélerait les uns aux autres, en sorte que n’importe lequel d’entre nous qui le regarderait verrait les autres et qu’aucun d’entre nous ne serait effrayé par cette chose que nous appelons nous-mêmes.

— Tu étais bien matinal aujourd’hui, a dit Miriam. Pourquoi ?

La question planait dans l’air.

— Je me suis réveillé tôt, ai-je expliqué. Cela n’a rien d’extraordinaire. Je n’ai pas eu une vraie nuit de sommeil en huit mois. Je me réveille deux, trois fois. Tu ne m’entends jamais. Je fais de mon mieux pour que les enfants ne m’entendent pas. Je ne peux pas dormir et je ne sais pas pourquoi je ne peux pas dormir, alors je n’en parle pas.

— Tu ne me parles jamais de rien, a répliqué Miriam.

Ça y est, ça recommençait. Quelque chose en elle refluait vers cette île solitaire, cette île que je n’ai jamais été capable de distinguer clairement mais qui semblait constituer pour elle un ultime refuge quand elle avait l’impression que je la menaçais. Mais qui d’autre pourrait bien la menacer dans ce monde ? Qui d’autre s’en soucierait ?

— Je ne parle jamais de quoi ? ai-je demandé à Miriam.

Et je savais que cette question la blesserait.

— Tu dis ça pour m’agacer, a répondu Miriam.

— J’ai dit que je rapporterais un apple-pie à la maison. N’est-ce pas pour ça que tu as téléphoné ?

— Je suis seule ici. Je suis seule. Je suis si seule. Nom d’un chien, ne le sais-tu pas ? Ne le sens-tu pas ? Ne sens-tu rien de ce que je ressens ? Penses-tu que tu sois le seul à ressentir quelque chose ? J’ai été chez un agent immobilier aujourd’hui. Je lui ai demandé combien il pensait que nous pourrions tirer de notre maison. Il a dit 20 000 de plus que le prix que nous l’avons payé. Allons-nous-en. Vendons la maison. Installons-nous plus près de l’océan ou de la baie. Je veux être sur l’océan. Je ne veux plus voir des arbres sombres en face de moi ni regarder les corneilles manger les ordures. Je veux déménager, Paul. J’ai tellement envie de déménager que je bazarderais bien tous les meubles. Allons à Southampton. Trouvons une maison dans les dunes. Les garçons adoreront l’eau. Les écoles sont bonnes là-bas. L’air est plus frais, le ciel plus bleu. Je déteste cette partie du Connecticut. J’ai l’impression d’avoir été fabriquée de toutes pièces par un agent immobilier. Je me sens aussi mal que toi, tu ne m’en parles pas, mais je le lis sur ton visage. Tu as le regard de quelqu’un qui s’attend à être jeté dans un puits sans fond. Nous n’avons pas besoin du Connecticut. Nous n’en avons jamais eu besoin. Nous avons besoin l’un de l’autre. Pas un homme ne serait capable de me supporter s’il n’avait pas besoin de moi. J’aurais pu me tuer une centaine de fois ces trois dernières années, mais je ne l’ai pas fait. Je ne veux pas me tuer. Tu crois que je me réveille le matin en me demandant comment je vais me suicider. Je le devine sur ta figure, mais si tu faisais un peu plus attention à moi, tu saurais que je ne veux pas mourir. C’est si facile de mourir quand on en a envie. Je ne le veux pas. Je ne sais pas comment te dire ça, parce que j’ai toujours pensé que les gens agissent et ensuite trouvent les mots, mais nous devons bouger, et pas seulement quitter cette maison, nous devons nous extirper de cette peau morte de nos corps, tu comprends ce que je veux dire, nous ne pouvons pas nous toucher sans la sentir grincer comme un morceau de craie sur un tableau noir. Tu dois connaître mieux que moi ce que j’essaie d’expliquer.

Je me suis tu.

— Tu m’écoutes ?

— Je t’écoute, ai-je dit.

— Alors, pourquoi ne dis-tu rien ? Tu dis que nous ne parlons. jamais. Je parle, aujourd’hui. Je pense que nous devrions déménager et nous sauver de cette maison. Tu n’es pas heureux ici. Moi non plus. Les enfants non plus.

— Pourquoi ne pourrions-nous pas parler de ça ce soir à la maison ?

— Parce que nous ne parlons jamais quand tu rentres à la maison. Tu es fatigué ou tu as trop bu dans le train ou tu as du travail à faire. Tu ne me parles plus comme avant. Tu parles plus avec ta secrétaire ou ce propriétaire de delicatessen. Je pourrais te rejoindre à Grand Central et revenir avec toi pour que nous puissions parler.

— Tu ne m’avais encore jamais dit que tu voulais déménager et vendre la maison, ai-je dit pour changer de sujet.

— Tu ne sais pas encore qu’il y a des choses que j’ai peur de te dire et qui sortent seulement à des moments comme celui-ci ? Oui, je veux vendre la maison et aller à Southampton et trouver un boulot de professeur de dessin à l’université, là-bas, ou peindre des toiles sur les dunes. Je veux porter de nouveau un bikini. La seule chose que je ne veuille pas, c’est continuer comme ça maintenant.

— Je ne vois toujours pas pourquoi nous ne pourrions pas parler de ça quand je serai à la maison, ai-je presque crié.

— Parce que, quand tu franchis la porte d’entrée, il n’y a plus de maison ici. Je ne sais pas comment l’exprimer. Tu avales les quatre murs à l’intérieur de toi. Tu t’assieds à table comme si tu attendais dans une gare déserte du Transsibérien. Tu ne parles pas aux enfants. Tu ne sais pas qu’Alex va avoir un 7 en anglais parce qu’il ne veut pas lire A Tale of the Two Cities. Il dit que ça le rase. Ça t’est égal qu’Alex ait un 7 en anglais ?

— Il a le droit de trouver assommant A Tale of the Two Cities.

— Mais il n’a pas le droit d’échouer en anglais et son professeur m’a dit aujourd’hui qu’elle le collerait s’il le faut.

— C’est stupide. Il lit cinq livres par semaine.

— Mais pas A Tale of the Two Cities et c’est ce qui compte à Redding et partout ailleurs.

— Qui d’autre a des problèmes dans notre famille ? ai-je demandé.

— Tony a un 8 en biologie. Il ne veut pas préparer ses exposés.

Il va être recalé en biologie.

— Il ne peut pas être recalé en biologie.

— Son professeur peut le recaler. Elle me l’a dit.

— Je vois que nous aurons plein de sujets de discussion à mon retour.

— Non, nous n’en aurons pas. Je ne veux pas continuer à parler si c’est pour que tu me mettes encore sur la sellette. Je me rappelle comment on parlait dans ma famille. Je me rappelle ces conversations faciles et libres. On ne cherchait jamais ses mots. On n’avait jamais à faire la conversation. On n’avait jamais à se demander si on était brillant ou malin ou rabâcheur. Les paroles venaient d’elles-mêmes. C’était des paroles qui avaient un sens juste pour nous. On n’était jamais à court de mots. Nous ne parlons plus de cette façon.

— Bon Dieu, ai-je soupiré, ce qui était une erreur.

— Oui, bon Dieu, m’a hurlé Miriam. Je me souviens de mon père lorsqu’il nous racontait des histoires, le soir, autour de la table. Je me rappelle encore comment il décrivait sa rencontre avec le président Hoover, à Boston, dans la Old South Meeting House. Je me souviens de Papa nous racontant son émotion de se trouver dans la Old South Meeting House au moment précis où un président des États-Unis la traversait. Il disait que c’était en fin d’après-midi, que la lumière du soleil ruisselait dans le bâtiment, et c’était comme si l’histoire revivait. Oui, je me souviens de ça. C’est fou les choses qu’on se rappelle, que rien ne nous fera oublier, qui restent gravées en nous pendant cinquante ans, comme si elles dataient d’hier, comme par exemple ce que je pensais du mariage quand j’étais petite. Je m’imaginais le mariage comme un univers tout à moi, avec ma batterie de cuisine en cuivre, et les chaises, et les rideaux, et les tentures, et les dessus de lit, transmis depuis trois générations, et ma maison, et un homme avec qui je serais en hiver, en été, au printemps, et, dans notre vieillesse, nous nous promènerions ensemble et nous souririons aux petits enfants et nous nous reposerions sur un banc en mangeant des cornets de glace avec seulement des bons souvenirs, et pourquoi, nom de Dieu, en aurait-on de mauvais ? Qu’est-ce qui nous force à nous rappeler les mauvais souvenirs et à oublier les bons, qu’est-ce qui nous pousse à vivre dans la terreur de prononcer un mot de travers ou de ne pas faire le geste approprié au cours d’un acte sexuel qui ne dure jamais plus de trois minutes ? Sais-tu que je n’ai pas joui une fois depuis quatre ans mais que je m’en fiche. Je préférerais un sourire de toi plutôt qu’une douzaine d’orgasmes. Je préférerais une soirée où nous causerions tranquillement plutôt que tout le sexe dont ils peuvent nous faire rêver dans le Kama-Sutra. Qu’est-il arrivé, Paul ? J’ai commencé à faire le ménage, ce matin, après ton départ. J’ai vu le fusil. Il est chargé. Pourquoi ? Tu ne le laisses jamais chargé. Que se passerait-il si l’un des garçons le descendait et pressait la détente par accident ? Pourquoi as-tu mis des cartouches dans le fusil ? Tu as dû le faire ce matin puisque le fusil était vide hier quand j’ai nettoyé l’autre armoire.

Je transpirais. La sueur perlait sur mon front. Mon dos et ma nuque étaient en feu. Tout mon corps était un brasier. Un flot de sueur m’a inondé de partout. Je tenais le téléphone loin de ma bouche de peur que Miriam ne m’entende suffoquer.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, Paul ? Pour l’amour de Dieu, dis-le moi.

J’ai retrouvé mon souffle et j’ai dit :

— Il n’y a rien. J’ai entendu des rats renverser les ordures la nuit dernière. C’est pourquoi j’ai chargé le fusil. Je voulais l’avoir prêt.

— Il y a des hommes qui se tuent avec des fusils en prétendant qu’ils les nettoient ou qu’ils chassent les rats. Le fusil et ton cafard m’effraient. Ne veux-tu rien me dire ? Je n’ai pas aimé ta façon de quitter la maison ce matin. Je n’ai pas aimé ta façon de me faire l’amour. Tu n’étais pas toi-même. Tu te forçais. J’ai eu le sentiment que tu jouais la comédie en espérant que tes mots sonneraient juste, que tu t’écoutais parler comme le font les acteurs. Y a-t-il quelque chose qui ne va pas, Paul ? Nous ne sommes que deux êtres humains sur cette terre de cinglés et nous devrions être capables de déterminer ce qui va et ce qui ne va pas entre nous. Nous n’avons pas à résoudre les problèmes de l’humanité tout entière. Personne n’attend ça de nous et personne ne nous le demande. Dois-je venir en ville ? Je peux prendre la voiture. Je n’ai pas encore préparé le dîner. Nous pouvons aller manger au Plaza ou dans ce restaurant italien près de ton bureau, dans la 40e Rue.

— Laisse-moi réfléchir une minute. Tu as le pressentiment que je vais prendre le fusil et me tirer une balle dans la tête. Tu me vois rentrer à la maison, descendre le fusil, faire semblant de le nettoyer, introduire alors le canon dans ma bouche et presser la détente, en me moquant de ce qu’il advient de la revue, de la maison, ou de toi, et de tout ce qui est important pour moi ? Pourquoi as-tu cette impression ? Peut-être est-elle justifiée.

— Tu ne serais pas le premier à faire ça. C’est arrivé à Wilton la semaine dernière et à Bethel en mars. Je ne dis pas que je pense que tu vas le faire. Seulement, quand j’ai descendu le fusil et que j’ai vu qu’il était chargé, j’ai eu un frisson d’horreur, et j’ai appris à tenir compte de ce genre de sensations. Ce sont souvent les plus vraies, sans que nous puissions les expliquer. Je ne crois pas que les gens se disent consciemment : je vais charger ce fusil et puis me tuer. Je pense que ça arrive comme l’aboutissement d’une série d’actes incontrôlables. Je sais que ça s’est passé comme ça quand j’ai pris mes pilules. Je n’avais pas l’intention de les avaler. Comment aurais-je pu imaginer de prendre ces pilules avec trois enfants dans la maison et toi qui rentrais dîner et une soirée chez les O’Connell où je voulais aller le dimanche suivant ? Toute cette matinée-là, je n’ai pas cessé de regarder le flacon. J’ai songé à le mettre sous clé ou à le balancer dans les toilettes. Je n’arrêtais pas de le saisir et de le reposer. Et puis je l’ai pris et je ne l’ai pas reposé. J’ai versé les pilules dans ma paume et j’ai commencé à les avaler aussi vite que je pouvais. Et, une fois que j’ai eu avalé toutes les pilules, j’ai essayé de me persuader que je ne voulais pas mourir, et c’est probablement ce qui m’a sauvée, parce que je n’ai jamais considéré le suicide comme une solution, je n’étais pas en train de me suicider, j’espérais juste que, si je prenais plus de pilules que la dose prescrite, il me serait peut-être possible ne de plus en prendre du tout. Est-ce que tu peux comprendre ça ? Je me suis mise à la merci d’une poignée de pilules et il se trouve qu’elles étaient mortelles. Les femmes qui veulent vraiment mourir se jettent sous les trains. Quand des hommes veulent mourir, ils se tirent dessus à bout portant ou sautent par la fenêtre. Je sais que c’est là une horrible conversation, mais nous l’avons.

— Qu’as-tu fait du fusil ?

— J’ai ôté les cartouches et je l’ai remis dans l’armoire où tu l’avais laissé. Est-ce que ce que je dis a un sens, Paul ? Deux êtres qui ont été mariés aussi longtemps que nous ne devraient pas avoir peur de discuter de choses pareilles.

— Je sais que tu as un bon esprit d’observation, ai-je répondu en essayant de parler avec calme, mais le succès comme l’échec dépendaient de Miriam. C’est pourquoi tu es un bon peintre. Je sais que nous parlons toujours plus librement au téléphone que l’un en face de l’autre. Ça se trouve comme ça. Je ne vais pas me tirer dessus. Je ne vais pas sauter par la fenêtre. Je peux mourir en mangeant un sandwich au jambon et au fromage suisse avec de la mayonnaise russe. Mais je ne mourrai pas en nettoyant un fusil, le bout du canon bien au chaud dans ma bouche. Je suis nerveux. De temps en temps, je suis hors de moi. Je déteste la maison tout autant que tu la détestes. Si tu te souviens, je l’ai achetée parce que tu la voulais et que nous faisions partie de ces gens qui fuyaient Manhattan comme si la peste s’était abattue sur la ville. Nous ne voulions pas d’écoles privées pour les enfants, bien que nous en ayons les moyens. Des gens plus fortunés que nous ont fui la ville. Barnard me plaisait pour Alex. Et Tony aurait probablement travaillé à Fieldston. Sheila se débrouillait bien à la Public School. Nous sommes des citadins. D’accord, nous avons été chassés de la ville par une population ennemie. Nous sommes la première fournée de réfugiés des guerres urbaines. Nous menons une existence d’exilés. Nous avons renoncé à ce à quoi nous pensions avoir droit, nous nous sommes enfuis. Sans se concerter, sans prévenir, sans même user de cette terreur mise au point par les nazis, une bande de gamins – cent, deux cent, peut-être trois cent mille, personne ne le sait vraiment – nous a forcés à déserter la 80e Rue comme jadis les familles juives de la haute ont du faire leurs paquets et fuir Vienne ou Munich ou Berlin ou Dresde. Je connais bien Harry Rosenthal. Il était là ce matin, au bureau. Il n’aura jamais une minute de paix dans ce pays. Il ne redeviendra lui-même que lorsqu’il abandonnera Great Neck, se fixera en Israël, rejoindra les réfugiés les plus patentés du monde. Nous n’avons pas d’Israël où nous sauver. Nous avons essayé le Connecticut. Maintenant, tu proposes Southampton. L’an prochain, ce sera peut-être West Palm Beach ou San Francisco. Nous avons abandonné notre maison. C’est ce qui nous obsède. Je ne sais pas comment me débarrasser de celte impression que la Terre n’est plus hospitalière ni amicale et qu’elle a échappé à notre contrôle. Mon arrière-grand-père a traversé l’Ouest dans un wagon de marchandises et s’est installé sur un lopin de terre que personne n’avait foulé depuis mille siècles et il était moins seul que nous ne le sommes dans cette maison du Connecticut.

Je pouvais entendre Miriam m’écouter.

« Il y a dans l’air quelque chose que tu dois sentir comme moi, quelque chose qui est en train de nous démolir. C’est comme si nous n’existions plus. Le rêve qui aidait les gens à supporter toutes sortes de cauchemars, ce rêve d’être un individu distinct des autres, eh bien ça ne marche justement plus. On peut prendre mon foie et le greffer sur le corps d’un autre homme. Nous faisons mal l’amour parce que nous avons peur du produit de nos sexes. De quoi discuterions-nous si tu venais en ville ? Le mariage devrait être comme une rivière sauvage et non pas une suite de symposiums sur l’économie du ménage et les habitudes dont on ne peut se débarrasser. Je ne crois pas que tu devrais venir en ville. Je suis content que nous ayons eu cette conversation. A ma façon de père tranquille, je suis capable de ruminer autant de folles pensées que toi. Le conseil de rédaction du Times ne m’a pas ôté ça. Voici ce que je propose. J’attraperai le train de 5 h 30. Si je me mets en retard, je t’appellerai et je prendrai un express pour Norwalk, tu pourras venir me chercher là. Il faut vraiment que je te quitte maintenant. J’ai un rendez-vous qui m’attend depuis vingt minutes.

— Nous finissons toujours par trouver des moyens compliqués pour ne rien nous dire. Tu as raison. Le mariage devrait être comme une rivière sauvage. Sais-tu combien il en reste de rivières sauvages en Amérique ? Une douzaine au maximum. Je ne me tuerai pas si tu me promets de ne pas te tuer. A tout à l’heure. Une dernière chose. Puis-je prendre le fusil et le fracasser contre un tronc d’arbre ?

— Non, ça c’est moi qui le ferai.

J’ai avalé trois aspirines pour faire cesser rapidement le mal de tête qui m’aveuglait. Cela m’a soulagé de me presser les poings sur les tempes. Je sentais la sueur. J’avais en réserve des chemises propres, des slips et des chaussettes dans la penderie de mon bureau. Je me suis vite changé et j’ai senti sur ma peau le coton frais de la chemise empesée de chez Brooks. J’avais une boîte de cartouches de 22 dans la poche de mon imperméable. Je les ai examinées, comme je me souvenais l’avoir fait quand j’étais au front pendant les derniers jours de la guerre, et je me suis étonné que des balles puissent mettre fin à une vie humaine.

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14 h 45

 

J’ai fait le tour de mon bureau comme si j’étais dans un musée. J’ai pris la boîte en bois de rose que j’ai achetée à Marblehead et qui maintenant est remplie de timbres. J’ai soulevé la statue de plâtre du général Grant, l’air digne et martial, que j’ai trouvée dans la Troisième Avenue. Les numéros du Scientific Man sont soigneusement rangés sur les étagères blanches. L’édition intégrale de l’Oxford English Dictionary remplit un rayon. J’utilise encore le Parker que j’ai acheté dans Oxford Street pendant la guerre. Le tapis de sol navajo a pris de la valeur, et il est devenu une pièce rare. Il m’a été offert par un Navajo après une série d’articles que j’ai écrits pour le Times sur les Indiens d’Amérique. L’estampe japonaise que j’ai eue pour 2,50 $ chez un fripier d’Albany vaut maintenant 1 500 $. Mon fauteuil de bureau a été fabriqué à Philadelphie en 1775. Miriam l’a déniché dans le grenier d’un cousin qui vit à Block Island. J’ai glissé des photos de Tony, Alex et Sheila dans d’élégants cadres d’argent que Miriam a choisis chez Tiffany.

Peu d’hommes connaissent l’heure précise de leur mort.

De toutes ces choses que je possède, aucune ne me manquera. Le fauteuil peut retourner à Block Island. Nous pouvons posséder n’importe quoi, semble-t-il, mais nous ne pouvons pas nous posséder nous-mêmes. Pendant des années, Miriam et moi, nous avons fait les salles de ventes sur University Place, sillonné les petites routes de la Nouvelle-Angleterre et du Canada en quête de meubles coloniaux américains. Une fois, nous avons découvert une collection complète de meubles qui venait des ateliers Val Kill de M me Roosevelt et nous aurions pu acheter une chambre à coucher en bois tourné pour 25 $ et un chiffonnier pour 35 $ et des chaises paillées à 5 $ pièce, mais nous n’avions pas la place dans Thompson Street et nous nous sommes décidés pour une table à abattants. Je ne sais pas ce que cela veut dire de posséder. Est-ce que j’ai possédé la statue du général Grant ? Est-ce que j’ai possédé l’estampe japonaise de 1870 ? Possédons-nous nos enfants maintenant qu’ils peuvent voter à dix-huit ans, partir à la guerre à dix-sept et se faire avorter une douzaine de fois avant d’en avoir vingt ? Les maris et les femmes se possèdent-ils ? Les putains de la 39e Rue m’ont dit que je ne pourrais jamais les posséder, même en mille ans. Qu’ai-je appris de ces cinq putains ? Il ne me reste qu’un vague souvenir de leurs visages et de leurs corps. Le plaisir qu’il y a à être coincé dans un ascenseur c’est précisément qu’on y oublie la méfiance que nous éprouvons à l’égard des étrangers. Ce n’est pas un hasard si tous les malades mentaux du monde sont des gens incapables de trouver une seule personne à qui parler. Ma femme comprise.

J’ai un costume chez le teinturier de la 40e Rue qui ne sera jamais repris. Brooks m’a envoyé cinq chemises qui ne seront jamais portées. J’ai déposé une vieille paire de chaussures chez un cordonnier de la 32e Rue. Elles attendront sur les étagères pendant une génération. J’ai trois livres en retard à rendre à la bibliothèque Mark Twain à Redding et ils resteront en souffrance jusqu’à la fin des temps. Et si je ne tirais pas sur Miriam, Alex, Tony, Sheila ? Et si je ne me suicidais pas ? L’United Parcel me livrerait les cinq chemises de chez Brooks. J’irais chercher mes chaussures dans la 32e Rue. Je continuerais à m’asseoir sur le fauteuil qui vient d’un grenier de Block Island. Je vivrais peut-être jusqu’à l’an 2 000 – qui a déjà été gâché par le film 2001. Je vivrais peut-être pour voir le jour où les hommes seront les animaux domestiques des dauphins. Je vivrais peut-être pour nous voir au lit, Miriam et moi, dans la gloire de Salomon lorsqu’il dénuda son épouse.

J’ai terminé ce voyage autour de mon bureau devant la pendule que Miriam m’a achetée à Paris. Il était presque 3 heures. Baker est toujours exact. Baker est l’un des chefs de file de la psychologie mondiale, selon les propres termes du Times. Ce sera mon dernier rendez-vous de la journée. Après, je m’acheminerai vers les Nations unies pour boire un verre avec Rosenthal, je prendrai un taxi pour Grand Central, puis j’irai à West Redding et je rechargerai tranquillement le fusil.

A 3 heures, Anne a appuyé sur l’interphone. George Baker est entré. Il portait un veston de sport qu’il avait essayé devant moi, chez Abercrombie & Fitch, il y a presque vingt ans. Il avait vieilli. Des veines se voyaient sur ses mains. Son visage était ridé. Il marchait le dos légèrement voûté. Il était presque chauve, à part quelques longues mèches qui bouclaient autour de ses oreilles. Certains estiment que Baker est l’un des hommes les plus dangereux qui soient parce qu’ils le croient capable de manipuler la pensée afin de servir n’importe lequel des buts qu’il se propose. Mais personne n’a encore remis à Baker un bloc de pensées d’assez belle taille pour qu’il puisse y travailler.

Baker ne s’est jamais marié. Je ne peux pas l’imaginer au lit avec une femme. Mais je ne peux pas non plus imaginer Freud au lit avec une femme. Baker est une célébrité et il y a une race de femmes qui aiment coucher avec les célébrités, en tout cas c’est ce qu’il laisse entendre. Peut-être Baker a-t-il une amie à Yale. Ça ne fait aucune différence puisque toute la haine qu’il aurait pu déverser sur sa femme il la crache maintenant à la tête de ses collègues qu’il estime incompétents. Baker est une autorité que personne n’ignore dans le monde, ni le Washington Post, ni le président des États-Unis, ni le millier d’universités qui inscrivent ses livres à leurs programmes. Quand Baker a donné un cours à l’université hébraïque de Jérusalem, on a été obligé d’installer des haut-parleurs pour les deux mille étudiants venus en surnombre. Baker appartient au petit nombre de ceux qui pourraient être prophètes – je parle des gens que je connais. Il croit que nous en avons fini avec nous-mêmes en tant qu’humanité historique et qu’il nous faut maintenant devenir des hommes nouveaux, ce qui, répète-t-il souvent, n’est pas une idée originale mais tient à notre manière de vivre. Baker est universellement admiré et universellement craint. Il me semble qu’il n’est en rien différent de tous les autres hommes dans l’histoire qui ont cru avoir trouvé un épilogue heureux à la fable de l’humanité. Baker descend d’une riche famille new-yorkaise. Il n’a jamais eu à se préoccuper d’argent. Le fait qu’il n’en ait jamais manqué et n’ait jamais eu de femme à haïr le rend différent de la plupart des hommes que j’ai rencontrés.

J’ai sorti la bouteille de Jack Daniels, le bourbon préféré de Baker.

— En Angleterre, a-t-il dit, j’ai déjeuné dans Fleet Street avec un magnat de la presse. Il a commandé de délicieuses petites bouteilles de champagne. Je préfère le bourbon. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi le bourbon n’est pas devenu une boisson internationale comme le whisky.

Baker viendra-t-il à notre enterrement ? Bien entendu. Baker est tout désigné pour prononcer l’éloge funèbre.

Ainsi se trouvera mis en lumière un pauvre petit meurtre collectif dans une ville banale du Connecticut, meurtre que personne ne cherchera vraiment à comprendre, et en tout cas ça ne leur prendra pas plus de temps qu’il n’en aura fallu pour envoyer nos corps à la morgue.

Baker dégustait son bourbon.

— J’aime le chili con carne, le bourbon et le chemin de fer de New Haven, a-t-il affirmé.

— J’ai une fois emmené Carl Sandburg au « 21 », ai-je répondu. Je l’interviewais pour le Times. Je lui ai demandé où il voulait déjeuner. Il a dit le « 21 », ce qui m’a étonné. Les garçons, là, l’ont reconnu, parce que c’est le genre de l’endroit. Quand le maître d’hôtel lui a demandé ce qu’il désirait, il a répondu « de la viande et des pommes de terre ». Cet événement a ensuite été publié dans trois hebdomadaires nationaux et cinq journaux.

Sandburg, Robert Frost, Gary Cooper, Spencer Tracy, c’étaient nos saints en chair et en os. Crois-tu qu’il y ait vraiment eu des hommes comme Gary Cooper dans le vieil Ouest ? Crois-tu qu’il y ait des hommes comme Spencer Tracy ?

— Non, mais je pense que Henry Fonda se rapproche plus que Gary Cooper ou Spencer Tracy du genre de types qui ont pu vivre dans l’Ouest. Henry Fonda me donne toujours l’impression que peu lui importe de vivre ou de mourir pourvu qu’il parvienne à être celui qu’il veut. Comment pouvons-nous savoir comment les Grecs comprenaient Euripide ou de quoi parlait Wyatt Earp au petit déjeuner ? Nous n’avons aucun vrai registre du passé. Comment savoir comment parlaient les prophètes d’Israël et comment les Hébreux les écoutaient ? Dans tous les documentaires que nous voyons sur les années vingt, les dirigeants du monde d’alors ont l’air de demeurés. Parfois, on tombe sur une bonne photographie de J.P. Morgan. Qui croirait qu’un professeur de Yale vient juste de passer quarante cinq minutes dans un salon de massage de la 47e Rue Est ?

— Tu as fait ça ? Pourquoi ?

— La curiosité. Je descendais Lexington Avenue quand un jeune homme au visage blême et chemise de satin rose m’a collé dans la main un prospectus qui me pressait de visiter un salon de massage, dans la 47e Rue, où je pourrais passer quinze minutes de détente. J’ai décidé d’y aller. Je suis entré dans un hôtel particulier, sombre et délabré, du XIXe. Une fille à la réception m’a demandé si j’avais des goûts spéciaux. Je voulais explorer. Ayant lu des romans dans mon jeune âge, j’ai dit : « Les spécialités de la maison. » Elle m’a répondu : « Alors, vous devez parler de Shirley. » J’ai été introduit dans une pièce meublée d’un lit, d’une table pliante, d’un miroir et d’un poster de Martin Luther King. La fille Shirley m’a prié de retirer mes pantalons, caleçons, chaussures et chaussettes. J’avais envie de la prier de retirer le poster de Martin Luther King. Shirley portait des bottes brunes, un porte-jarretelles noir et un soutien-gorge avec une ouverture pour les tétons. Elle paraissait vingt ans et elle m’a dit que pour 15 $ de supplément, « elle pourrait m’écrémer ». Comme il me semblait me rappeler ce que signifiait ce terme, dans la biographie de Frank Harris, je lui ai donné le supplément de 15 $. Je peux maintenant réviser toutes mes théories et laisser les Shirley régenter le monde.

— Ça mérite un autre bourbon, ai-je fait.

— Je crois que je devrais prendre une année sabbatique pour expérimenter tous les tabous et écrire ensuite un livre intitulé la Piste interdite. Quelqu’un devrait établir la liste des choses que nous considérons comme proscrites. Manger de la chair humaine. Un livre là-dessus est bien devenu un best-seller. Je me demande ce que ça signifie. Avoir des relations sexuelles avec un animal. Ça a déjà été fait dans l’Âne d’or, il y a deux mille ans. Baiser un enfant. Les rois d’Égypte s’y employaient. Peut-être le meurtre. Je parie que toutes ces choses peuvent se pratiquer à New Haven. Je crois que nous n’avons pas fait une seule expérience nouvelle au cours des dix mille dernières années. Ce qu’il y a de remarquable, c’est notre manque d’invention… Voilà pourquoi, peut-être, nous croyons si passionnément au passé.

— Tu es l’homme qui peut transformer la nature humaine. Le monde entier le dit.

— Si le monde entier le proclame, c’est seulement parce qu’il ne veut pas croire que la nature humaine puisse être changée. La plupart des gens sur terre cessent de réfléchir une fois qu’ils sont sortis de l’adolescence et qu’ils ont eu leur première expérience sexuelle. Nous nous en tirerions beaucoup mieux si nous ajournions les expériences sexuelles jusqu’à la vingt et unième année. Tu connais certainement des hommes qui n’ont pas eu une idée dans leur crâne depuis vingt-cinq ans. Tu t’imagines, toi, passer cinquante ans de ta vie en refusant toute idée un peu neuve de peur qu’elle ne bouleverse celles qui sont déjà ancrées dans ta caboche. Si la vie existe sur d’autres planètes – et c’est probable – et si, là-haut, ils savent ce qu’est notre existence, ils doivent ne pas en croire leurs yeux. Ce qui me ramène à notre rencontre d’aujourd’hui. J’ai eu des idées noires récemment. Je voudrais les débrouiller dans un article et les publier dans ta revue, Paul. Nulle part ailleurs. Ce serait une espèce d’essai à tiroirs, comme les gens en écrivaient au XIXe siècle sur la fin du monde. Je crois que notre monde arrive à son terme. Et on ne supporte pas de ne pas savoir. Je ne crois pas que mon article hâtera la fin ou arrêtera le processus, mais j’aimerais prendre position.

— Quelle sorte de fin ? ai-je demandé.

— Je pense que nous allons être acculés à utiliser les bombes atomiques. La tentation va devenir trop forte. Quand les armes sont lâchées, ça ne fait aucune différence que tu sois George Baker, Nelson Rockefeller ou le roi d’Angleterre. Il n’y aura de refuge pour personne, il n’y aura pas d’exception, nous serons tous dans le même sac. Nous mourrons dans de grands champignons de feu. Sans Noé. S’il y a des survivants, leur progéniture naîtra aveugle, stérile, imbécile. Dans ce cas, les premiers animaux ou insectes qui apprendront à communiquer entre eux d’une façon rationnelle prendront la relève. C’est déjà arrivé dans le passé. Ça arrivera encore dans le futur.

Baker a bu une gorgée de bourbon.

— Ce n’est pas pour demain, a-t-il repris. Mais je sens que nous avons atteint un palier où nous accueillerons l’oubli avec soulagement. C’est ce qui se passe maintenant avec l’augmentation du nombre des suicides. Un de mes collègues de Yale a fermé la porte de son garage, remonté les fenêtres de sa voiture, mis le moteur en marche et laissé tomber sa femme, ses cinq enfants, aucun d’eux n’avait dépassé huit ans. Je l’ai vu la nuit d’avant, à Yale, et il ne m’a pas plus laissé entendre qu’il allait se tuer qu’il ne m’a indiqué qu’il avait l’intention de mettre le feu à sa maison avec sa femme et ses enfants à l’intérieur, comme le font certains.

— Pourquoi crois-tu que des hommes tuent leur femme, tuent leurs enfants et se tuent ? ai-je demandé à Baker.

— L’explication est simple, je pense. La réalité est peut-être plus complexe. A première vue, je crois que nous avons une tendance naturelle à vouloir oublier et que, constamment, nous nous en défendons. Nous en faisons l’expérience, chaque nuit, quand nous nous étendons pour dormir. Je pense que c’est pour ça que nous rêvons. Pour nous assurer que nous pouvons dormir sans crainte. Nous connaissons cette espèce d’oubli pendant les neuf premiers mois de notre vie. Nous n’avons pas voix au chapitre lors de notre naissance mais nous l’avons lors de notre mort. Je crois que c’est une solution que certains hommes trouvent irrésistible, pouvoir supprimer leur propre vie et les vies qu’ils ont engendrées. Je ne sais pas pourquoi un homme en arrive à vouloir tuer toute sa famille, mais je suis certain que c’est de plus en plus fréquent. Pourquoi, Paul, tu projettes d’exterminer les tiens ?

— J’y songe sérieusement, ai-je dit en souriant.

— Je crois que la plupart des hommes y songent.

Baker, lui, ne souriait pas.

— Pourquoi certains hommes se tuent-ils en épargnant les leurs tandis que d’autres se suppriment avec leur famille tout entière ? ai-je répété.

J’essayais d’évaluer ce que je pouvais dire à Baker pour qu’il parvienne à comprendre pourquoi j’avais tué Miriam, Tony, Sheila, Alex, pourquoi je m’étais supprimé en même temps, au lieu d’escamoter ma mort comme il le faisait pour son ami de Yale lorsqu’il décrivait son suicide dans le garage.

— Je pense que le suicide solitaire découle de l’incapacité de vivre dans les conditions que la vie nous impose. Les tueries massives sont plus compliquées. Nous ne savons rien d’elles. La motivation peut être n’importe quoi, depuis un coup de tête, jusqu’au désir de mettre fin à la souffrance réelle ou imaginaire à laquelle un père imagine que sa famille doit faire face. Toi, par exemple, Paul, tu dis que tu songes parfois à exterminer ta belle petite famille. Pourquoi ?

— Eh bien, j’y songe lorsque toutes les choses s’accumulent, que je ne peux plus blairer la revue, ce que j’y publie, mon foyer, Miriam, le passé, le fait que nous n’ayons plus de maison en ville, cet oubli de ma jeunesse dans le Nebraska, l’idée qu’il existe quelque part une femme que je devrais rencontrer et qui serait mille fois mieux pour moi que Miriam, mes insomnies, l’inexplicable terreur qui me saisit le matin au réveil, la crainte que j’ai de ce genre d’hommes qui dirigent le monde aujourd’hui et qui semblent si peu à la hauteur de leurs tâches. Tout ça, ça s’additionne en une sensation agaçante d’impuissance que je ne devrais pas ressentir, mais que je ressens, et je ne peux m’ôter de la tête l’impression que des hommes beaucoup plus stupides que moi prennent des décisions que je ne peux pas supporter, et c’est à ce moment-là que mourir me semble plus souhaitable que vivre. Je suppose que presque tous les ménages américains vivent sous la menace de cette espèce d’anéantissement.

— Tu plaides joliment en faveur du calme et de la paix du tombeau, a dit Baker, mais ce n’est pas là qu’est la vie. Que ferais-tu mort, Paul ? Et Miriam, et les enfants, que feraient-ils s’ils étaient morts ? J’en ai plein le dos de nos ruminations sur la mort. Les choses ont commencé avec Hitler. Le monde entier avait peur de Hitler parce qu’il éventrait nos consciences. Hitler a mystifié tous les dirigeants de la Terre, à l’exception de Roosevelt car ils étaient tous deux des tueurs, chacun à leur manière, Roosevelt avec plus de dignité, bien sûr. Ne sais-tu pas, Paul, que si un homme semblable à Hitler se proclame le chef et si les gens le croient, ils le suivront à travers n’importe quelle sorte d’enfer et d’horreur et ne s’arrêteront jamais pour se demander si oui ou non il est un héros, même si le monde s’effondre sur leur tête, comme l’Allemagne en 1945 ? Nous ne devons jamais oublier comment les Allemands ont combattu en 1945, quand la guerre était déjà terminée et qu’un millier de bombardiers américains pulvérisaient chaque jour de la semaine les villes allemandes. J’ai participé à ces raids terrifiants. Les Allemands se battaient. Ils croyaient à la mort. Nous vivons dans un siècle à la gloire de la mort. Nous avons suivi avec une conviction désespérée une vieille tradition qui dit que la mort est une solution à la vie. Si tu veux tuer Miriam, les enfants et toi, ne va pas prétendre que cela diffère d’un meurtre. Si tes voisins décident d’assassiner leur femme et leurs enfants, ne prétends pas que c’est autre chose qu’un meurtre. Tu ne sauves pas les gens en les tuant, Paul. Hitler a massacré les Juifs d’Europe parce qu’il voulait liquider les Juifs d’Europe. Ton ami Rosenthal aurait dû t’apprendre ça. Nous avons exterminé les Indiens d’Amérique parce que nous estimions que ça nous aiderait. Ne tue pas Miriam, Paul, je ne le comprendrais pas. Ni moi, ni personne.

— Si je tuais vraiment Miriam et les enfants, essaierais-tu de comprendre ? ai-je insisté.

— Non. Écoute, tu n’as pas songé sérieusement à une telle horreur ? a de nouveau demandé Baker.

On pouvait entendre le battement de la pendule que Miriam avait achetée à Paris.

Baker a parlé le premier :

— Je vois que tu es sérieux.

— Je crois que je suis sérieux, ai-je dit.

— As-tu cherché de l’aide ?

— Quel genre d’aide ?

— Un psychiatre.

— Non.

— Qu’as-tu l’intention de faire ? Ou bien es-tu juste en train de jouer l’avocat du diable pour publier un article sur les tueries collectives ?

— Penses-tu qu’un psychiatre pourrait comprendre ce que je dis ? ai-je demandé à Baker.

— Je pense que certains psychiatres sont capables de comprendre ce qui se passe entre les gens. Peut-être t’es-tu donné une raison pour tuer Miriam, les enfants et te tuer toi-même qui te paraîtrait absurde si tu l’entendais analysée par quelqu’un de neutre. Je te conseille de partir en vacances loin de Miriam, des enfants, de la maison, de la revue, de la ville. Le conseil que je te donne, oui, c’est de faire exactement comme moi. Occupe-toi des questions globales, de sorte que les bribes et les morceaux de ton existence ne te semblent plus aussi fichtrement importants. Nous divaguons tous avec ce sens que nous avons de notre propre importance. C’est notre pire héritage du passé. Si tu te laisses contaminer, Paul, ça va te mener tout droit à la folie. J’ai vu des professeurs, à Yale et à Harvard, devenir complètement timbrés parce qu’ils estimaient qu’on ne leur accordait pas la considération qu’ils méritaient. Si je comprends bien, le massacre dont tu parles n’est pas imminent. Je n’ai pas à sauter sur le téléphone et à dire à Miriam de s’enfuir pour sauver sa peau. Je ne peux pas t’imaginer tirant une balle dans la tête de Miriam, puis dans celle de chacun de tes enfants. Mais pourquoi pas ? Partons de la supposition que tu prémédites de tuer Miriam et tes gosses pour quelques vagues motifs, une pulsion pressante que tu ne peux réprimer. Si cette hypothèse est juste, alors, David Folger, ici à Manhattan, est l’homme qu’il te faut. Si tu as une arme dans ta maison, fracasse-la. Je pense qu’il arrive quelque chose de bizarre avec les fusils, particulièrement avec les fusils. On a l’impression de tirer sur une cible et pas sur des personnes vivantes. Si l’hypothèse est sans fondement, et je le crois, je pense que tu devrais emmener Miriam faire une croisière aux Bermudes. Tu la traites très mal, tu sais. Très mal. Paul, tu publies l’une des rares revues sensées aux États-Unis, c’est une bonne raison pour demeurer en vie, outre le fait que lorsqu’on est mort, c’est pour très longtemps et sans plus pouvoir bouger ses doigts de pied ou lire un journal.

— J’ai l’intention de rester en vie, ai-je répondu à Baker. Je n’irai pas faire de croisière aux Bermudes. Tu ne suivrais pas ce conseil, toi non plus. Je sais que je traite mal Miriam. Nous sommes ce qu’il est convenu d’appeler un couple raté, et ça n’a rien d’original. Je ne peux pas supporter ces pilules qu’elle avale quatre fois par jour. Je sais que je suis enfantin. Si elle prenait des pilules pour le diabète ou pour le cœur, je ne me lamenterais pas. Je n’en serais pas aussi malade. J’édite peut-être l’une des meilleures revues du pays, mais ça n’a pas de répercussions sur ma vie privée. Je ne sais pas si Dostoïevski a été plus heureux après avoir écrit Crime et Châtiment. Je me sens comme avant mon incorporation dans l’armée. A l’époque, je m’incrustais dans les bars jusqu’à 3 heures du matin et ne faisais aucun projet parce que je comptais bien être tué à la guerre. Après, j’ai voulu me raccrocher. La vie me semblait très précieuse. En sortant de Harvard, les idées paraissaient importantes. J’aimais suivre les cours du soir de la New School et écouter les professeurs en exil, qui n’étaient certainement pas exilés intellectuellement. Ça semblait capital de s’asseoir dans les bars et de parler jusqu’à 3 heures du matin. J’ai aimé le New York Times. Ça a même déteint sur ma vie privée. Miriam s’ouvrait parfois comme une fleur et c’était délicieux d’être en elle à ces moments-là, mais la plupart du temps, j’avais l’impression de la violer. Alors, je m’arrêtais parce que l’acte tout entier était dénué de sens. Qu’est-ce qui nous procure l’espèce d’excitation que j’éprouvais pendant une permission de trois jours à Londres ou à Paris, l’exaltation que je ressentais quand j’étais envoyé spécial pendant l’invasion de la Hongrie ou durant la guerre d’Israël, quand je pouvais écrire un article de fond pour le Times avec la conviction d’un étudiant de la Business School à Harvard ? Je réagis maintenant comme Miriam lorsque je pose mon corps nu sur son corps nu et que je la sens glacée et raidie et qu’elle a l’élégante habitude, aussitôt que j’ai éjaculé, de dégager son corps de dessous le mien. Je me sens idiot. J’ai l’air idiot. Je nous contemple tous les deux, nus dans le lit, comme des formes de vie primitives qui pataugent et se débattent dans une espèce de vase originelle. Si c’est ainsi que nous vivons dans l’intimité, alors à quoi rime notre vie publique ? Me sentirais-je mieux si Miriam avait de magnifiques orgasmes ? J’en doute. J’ai le sentiment que Miriam est devenue une victime, trop vite, trop tôt. Elle aurait dû résister. Je ne sais avec quelle force elle a résisté. Elle n’en parle pas.

Peut-être a-t-elle traversé toutes sortes d’enfers pour rester vivante. De même que je ne lui raconte pas ce que je te confie, elle ne me dit pas comment elle se sentait quand elle a avalé ces pilules et qu’elle s’est réveillée dans un hôpital psychiatrique sans savoir si elle était morte ou vivante.

— Tu es comme moi, et le reste de notre génération, a dit Baker. Nous croyons encore qu’il y a quelque chose de superbe que nous ratons dans le sexe. Tu en rejettes toute la faute sur Miriam. Pas étonnant que la fille soit devenue folle. Ne sais-tu pas que les femmes qui ne peuvent pas assumer l’expérience sexuelle se réfugient dans la folie ou le jardinage ? Comme cela t’aurait été facile de prévenir la dépression nerveuse de Miriam ! Normal qu’elle se soit effondrée. Elle comptait sur toi pour l’empêcher de tomber et tu l’as poussée dans le précipice. Maintenant, tu parles de la tuer, et les gosses avec, dans un accès d’attendrissement sur toi-même qui te satisfait, parce que tu sens que personne ne sera capable de te comprendre. J’admets que les gens se tuent. J’admets que le suicide puisse être un geste sublime. Je suppose aussi que la plupart des suicides ne valent pas la peine qu’on s’en soucie. La police, parfois, au mépris du danger que courent ses agents, ne recule pas devant les mesures les plus compliquées pour sauver des suicidés. Ça en apprend plus sur la police et sur la valeur que nous donnons encore à la vie que sur les victimes. Si je pensais que tu rentres chez toi ce soir pour tirer sur Miriam et les enfants et te flinguer ensuite, je ne te laisserais pas quitter cette pièce. Maintenant, discutons-nous d’un cas hypothétique ou d’un type en chair et en os avec un fusil caché quelque part dans sa maison ?

J’ai souri pour donner le change à Baker.

— Je ne vois pas quelle différence ça fait si Miriam et moi nous vivons jusqu’à quatre-vingts ans et si les enfants vivent jusqu’au vingt et unième siècle. J’ai un fusil à la maison, mais je ne vais pas m’en servir. Je trouve ce problème obsédant. J’aimerais en savoir plus. Je ne comprends pas pourquoi un homme voudrait s’anéantir, lui et les siens. Mais il y a quelque chose dans l’air qui donne aux hommes l’envie d’anéantir ceux qui les entourent. La famille meurt sans être démantelée. Je n’aime pas ça. Je crois en la famille. Nous nous fichons de plus en plus de sa survie. Quand elle n’existera plus, les dernières contraintes disparaîtront. Tu sais ça, George. Les babouins prendront la relève. Il n’y aura pas de recours contre les babouins. La famille nous permet encore de faire front. J’ai idée que si un homme assassine ceux qu’il adore, cela risque – risque seulement – d’obliger le monde à en tenir compte. Je ne sais pas quelle genre de famille ça devrait être. Les Kennedy, ou ce qu’il en reste. Je ne connais pas une famille sur terre dont l’anéantissement ferait trembler le monde, le forcerait à s’inquiéter de ce qu’il devient et à demeurer sur ses gardes. Tu en connais une, toi ?

J’avais convaincu Baker que je n’allais pas tuer Miriam et les enfants. Je ne m’étais pas convaincu moi-même. Il était presque 4 heures. J’avais promis à Rosenthal de le retrouver aux Nations unies. Il fallait que j’attrape un train à 5 h 30. Pas plus tard. Rosenthal se méfie beaucoup plus de moi que Baker. Il en sait plus sur le meurtre et la mort. Baker ne peut pas m’imaginer visant Miriam entre les deux yeux. Rosenthal, lui, a vu des hommes tuer.

Je ne retournerai pas dans mon bureau. Je ne lirai pas le courrier du matin. Je ne reverrai pas George Baker. Je ne verrai plus la cheminée, la photographie de Miriam, la statue du général Grant, les call-girls qui promènent leurs chiens à 11 heures du matin avant de commencer leur journée.

J’ai accompagné Baker à la porte et jusque dans l’escalier.

— Je ne t’ai pas parlé de mon idée d’article, s’est-il souvenu.

— Écris-le, ai-je dit.

George n’avait pas envie de croire que je pouvais tirer sur Miriam.

— J’aime cette heure à New York, a continué Baker en s’attardant dans la cage de l’escalier. Je vais prendre un verre au Century Club. Tu me rejoins plus tard ?

— Plus tard peut-être.

— Je serai au premier étage, à boire du bourbon. J’aime ce portrait de Henry James, au rez-de-chaussée. Il a l’air d’un écrivain. Sur certains tableaux postérieurs à celui-là, il ressemble à un vendeur de chemises de Bond Street. Henry James saurait que faire de toi. Il te ménagerait une rencontre avec une confidente dans un appartement grandiose de Sutton Place, et elle te convaincrait qu’il est raisonnable de rester en vie, et tu sortirais de l’appartement, l’oreille pleine des échos sonores jadis réservés à Beethoven. A 7 heures, le lourd fardeau de l’existence t’envahirait et tu serais content de déguster un muffin rôti, d’écouter les malheurs des autres à la télévision et de laisser la trame de la vie t’envelopper. Henry James savait combien il est merveilleux d’être en vie. Et c’est ce que nous avons oublié. Essaye de venir au Century Club, Paul. J’ai prêté attention à tes misères. Peut-être aimerais-tu m’entendre parler des miennes.

George Baker a descendu l’escalier. Je ne le reverrai plus jamais. Il était 4 heures pile. En six minutes un taxi me déposerait à l’ONU. Je voulais revoir Rosenthal. J’ai quitté mon bureau sans me retourner, sans même m’arrêter pour dire au revoir à Anne ou pour mettre de l’ordre sur ma table.

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16 h 10

 

Rosenthal m’attendait dans le Bar des délégués. Il paraissait ivre, il vacillait légèrement. Il a commandé un double bourbon pour moi.

— Tu en auras besoin, a-t-il annoncé, quand je t’aurai raconté ce qui s’est passé ici, aujourd’hui.

Rosenthal s’est écarté du bar et m’a précédé jusqu’à un canapé, près des grandes fenêtres.

— J’ai horreur de cet endroit, a-t-il dit. Je déteste ces diplomates. Ils ont l’air si foutrement suffisants. On dirait qu’ils attendent patiemment de pouvoir exercer leur sadisme et leur cruauté. Ils me rappellent les colons britanniques dans les vieux films. Ils profitent des restaurants, des cuites et des réceptions à New York et se fichent plus des peuples du monde que les Anglais ne se moquaient des intouchables. Ils sont confits d’ennui, de dégoût, de stupidité, d’inutilité et de férocité. Ils salivent après une bonne guerre bien grasse. Même le Chinois ne pourrait pas les secouer.

J’ai avalé mon bourbon d’un trait. Mon père buvait son bourbon dans un pichet.

— Qu’a dit le Chinois ? ai-je demandé à Rosenthal.

— Qu’est-ce que c’est que ces foutaises sur toi et Miriam et des fusils et des hommes qui tirent sur leur famille ? Je ne crois pas que qui que ce soit dans le Nebraska se soit jamais suicidé. Du moins, c’est ce que ta littérature m’a appris. Écoute, Paul, le Chinois peut aller se faire voir. Toi et Miriam, vous m’intéressez davantage. Ce matin, j’ai eu l’impression que tu mijotais un acte que je suis seul à t’imaginer capable d’exécuter. Tu en as assez laissé échapper, encore que tu ne m’aies pas franchement raconté ce que tu as dans la tête, pour que je saisisse ce que tu veux dire au milieu de tes silences. Je crois que tu as l’intention de tuer ta famille. C’est ça ?

J’ai terminé mon bourbon. Je voyais mon père, son pichet, un long après-midi paresseux dans le Nebraska, la contre-porte qui battait légèrement sous la brise, ma mère qui me regardait de biais, ainsi qu’elle le faisait parfois, comme si j’étais un prodige qu’elle avait mis au monde. Tout l’après-midi, j’avais pointé un fusil juste au centre du front de Miriam.

— Tu n’as pas à répondre à cette question, a repris Rosenthal. C’est absurde de poser ce genre de questions. Bien sûr, tu nieras. Tu ne sais peut-être même pas ce que tu as l’intention de faire. Mais Miriam sait. Je lui ai parlé.

— Qu’a dit Miriam ?

Je transpirais à grosses gouttes et Rosenthal le savait.

— Miriam dit qu’elle a trouvé un fusil chargé dans ton armoire. Elle dit que tu ne gardes jamais le fusil chargé. Elle dit que tu t’es réveillé très tôt ce matin. Elle croit t’avoir entendu charger le fusil. Elle dit aussi que tu es sombre et distant. Tu ne l’écoutes plus du tout. Tu regardes tes enfants comme si tu avais besoin qu’on te les présente. Tu as passé vingt minutes au téléphone à discourir de trucs inimaginables et elle s’est mise à pleurer en raccrochant. Elle voulait prendre la voiture et venir jusqu’à New York, mais tu l’en as dissuadée. Elle dit qu’elle se tuera la première si tu te tues. C’est pour elle comme si la terre l’avait engloutie. Elle ne savait pas qui appeler. A qui demander conseil. C’est moi qui l’ai appelée. Juste parce que j’avais des doutes. J’avais raison. Que se passe-t-il, nom de Dieu ?

— Miriam se paye un après-midi d’hystérie, ai-je répondu. Je veux quitter Miriam. Quitter la maison. Quitter les enfants. Quitter la revue. Je veux arrêter de faire ce que je fais. Je me sens éreinté. Épuisé. Je suis fatigué. Je ne sais pas pourquoi. Je me fous du Chinois. Je me fous des gens dans cette pièce. Il n’y a pas un endroit au monde où je désire partir en vacances. Mais je ne me tuerai pas, Harry.

Rosenthal m’a souri, comme il a dû sourire lorsqu’on a ouvert les camps, lorsqu’il s’est mis à abattre tous les Allemands qu’il croisait sur les routes en s’éloignant d’Auschwitz.

— Comme c’est facile de mentir, a-t-il dit. Retournons au bar, prenons un autre bourbon.

Rosenthal a commandé deux doubles bourbons.

— Si je te saoule, a-t-il remarqué, tu manqueras ton train et probablement l’occasion de faire l’imbécile.

— Tu te souviens quand Miriam a essayé de se tuer ?

— Je me souviens, a-t-il répondu.

— Tu es venu à West Redding. Tu es le seul à qui j’aie téléphoné. Nous avons veillé toute la nuit à parler de Miriam à nous demander pourquoi elle avait avalé ces pilules. Ta théorie s’est révélée juste. Miriam ne voulait pas mourir. Elle voulait vivre plus qu’elle ne voulait mourir. Elle a pensé que mourir était une façon de me dire qu’elle voulait vivre. Tous les suicidés désirent-ils trouver l’oubli ou désirent-ils encore plus la vie ?

— Pour une raison quelconque, tu t’imagines que je suis un expert en suicides. C’est inexact. (Rosenthal parlait sans me quitter des yeux.) J’ai vu plein de gens se suicider. J’ai connu plein de gens qui se sont tués. Mais ça ne fait pas de moi un expert. Deux membres de ma famille se sont suicidés en voulant franchir une clôture de barbelés électrifiés. Alors les Allemands leur ont coupé le corps en deux, à la mitrailleuse. Puis un autre Allemand a lâché les chiens, j’ai vu les chiens dévorer ces deux membres de ma famille : il se trouvait que c’étaient mon père et ma mère. Mon père m’avait dit ce qu’il allait faire. Je ne pouvais pas l’en empêcher parce que je ne pouvais pas l’aider. Dans le camp, personne ne pouvait rien. Vivre ou mourir était dans une large mesure un accident. Ne permets jamais à personne de dire le contraire. Malgré toute ta volonté de vivre, tu mourais si les nazis te plaçaient dans la colonne de ceux qui allaient à la chambre à gaz. Il n’y avait pas d’autre issue, sauf de te tuer avant que les nazis ne le fassent pour toi. C’est un héritage des nazis, cette odeur de mort dont les Allemands n’ont pu se laver. Les nazis nous ont prouvé que des gens honnêtes et travailleurs sont capables d’assassiner et de tolérer et de soutenir la cruauté. Les Allemands les meilleurs et les plus intègres sont devenus des sauvages. Pourquoi ? Parce que la classe moyenne allemande avait été psychologiquement détruite par l’inflation après la Première Guerre mondiale.

« Exactement de la même façon que ta classe moyenne américaine est maintenant lessivée parce qu’elle est désemparée face à des événements si terribles qu’ils sont devenus des sujets de plaisanterie pour le journal parlé de 18 heures. La classe moyenne américaine a perdu le contact avec ses enfants. On l’a rendue maboule de sexe. Elle n’a plus d’élite à respecter. Ses salaires sont balayés par l’inflation. Elle délire encore sur les Noirs, les vieux et le mariage.

« Ta génération et la mienne, Paul, se rappellent avec délectation les jours heureux de la Seconde Guerre mondiale où la vie n’avait jamais été aussi facile. L’Amérique était un pays joyeux, dans ce temps-là. La seule chose que vous ayez regrettée avec la guerre du Vietnam, c’est qu’elle ne vous ait jamais donné un ennemi bien identifiable et haïssable. Et, finalement, vous avez senti que cette guerre, c’était du gaspillage. Vous dépensiez de l’argent pour tuer des gens que vous ne connaissiez même pas. Pour les Américains, quel horrible gâchis… Trois présidents n’ont pas pu