Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Horia Maes · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/10

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Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Chapitre 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

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L es Deux Faces D'Eris

 

Séparation

Depuis notre arrivée à Saint-Honoré et jusqu'à mes 12 ans, la vieille bâtisse Aelters nous accueillit tous les trois. Les nouvelles du monde nous arrivaient par bribes grâce à des colporteuses, elles représentaient tout ce que nous savions sur l'extérieur : le virus avait ravagé le monde, faisant disparaître les deux tiers de la population masculine, privant l'espèce humaine d’environ deux milliards de ses membres. Le mal s'était répandu sur toute la surface du globe en quelques semaines. La question était « Comment l’humanité avait-elle pu ne pas retenir les leçons du début du siècle » ?

Progressivement, les villes se reconstruisaient, les gouvernements cherchaient à se réconcilier pour prévenir une autre catastrophe de cette ampleur, les femmes prenaient les postes de pouvoir, des survivants étaient rapatriés dans les périphéries quand d'autres payaient de leurs crimes commis durant « la Grande Épidémie du Siècle ».

Les nouvelles étaient le plus souvent sombres, et je me réjouissais d'être loin de ce monde en ruine. Cependant, l'histoire des « UNITÉS » ne me rassurait guère, ce que je redoutais le plus fût qu'un jour l'on vienne me chercher pour m'y emmener. Le recensement, cette méthode imaginée par le nouveau gouvernement consistait à répertorier tous les individus mâles de chaque famille, et à se les approprier. Elle permettait aussi de prendre toute la mesure du pitoyable état démographique du pays. Pas pour ma mère. « L'objectif évident est de contrôler les jeunes garçons afin d'éviter un nouveau prix du sang. Le règne masculin s'arrête ici » disait-elle. En effet, un projet de réorganisation de la société mit en place par Aysun Kane, l'actuelle cheffe du gouvernement résoudrait ce problème de population et chacun devrait effectuer la tâche qui lui serait confiée. Bien que les affirmations de Maxence m e donnaient des sueurs froides , j'essayais de ne pas y penser et tentais de vivre au mieux avec ceux que j'aimais.

Un peu plus de deux années étaient passées sans encombre. Le pays se reconstruisait sous l'administration de la nouvelle Reine, qui était jeune et dynamique. Pourtant, à chaque mention de son nom, le corps de ma mère se raidissait et son visage s’assombrissait. Une expression que je découvrais également chez elle. On disait qu'elle avait réussi à se hisser au sommet de l 'É tat grâce à son charisme et à sa force de caractère. Elle était devenue la personne la plus importante de toute la planète, contrôlant tout un continent. De plus, même après « l'apocalypse », le Canada, notre patrie, dégageait encore une aura incroyable, et elle demeur ait, malgré tout, la mieux peuplée proportionnellement à ses ressources. Un miracle.

En juillet 2089 je fêtais mes 12 ans . Je n’eus pas de cadeau exceptionnel mais nous eûmes un repas extraordinaire préparé par ma mère, avec les légumes du jardin et un des poulets élevés dans l'enclos derrière la maison. Ce f u t un régal. Moïra ne cessait de me fixer à cause du visage illuminé que je montrais à chaque bouchée. Et elle riait.

Elles frappèrent à notre porte ce jour-là. Je finissais d'engloutir mon gâteau d'anniversaire, ma mère essuyait l'eau que Moïra avait renversée par terre et mes grands-parents débarrassaient la table. J'entendis la porte d'entrée claquer contre le mur, des bruits de pas qui s'approchaient et une voix de femme qui ordonnait :

— Allez, embarquez moi ça !

Je levais la tête, la cuillère encore dans la bouche. Mes yeux découvraient des chaussures à talons noires et des pantalons en cuir de la même teinte, des chemisiers blancs immaculés, puis les visages fermés de quatre femmes . Enfin, je vis aux bras de ces personnes ternes des fusils bien trop longs qu'elles serraient précieusement. Une assiette se fracassa sur le sol du salon, ma grand-mère l'avait laissée échapper de ses mains alors qu'elle se rendait à la cuisine. Mon grand-père, quant à lui, avait déjà sorti d'un placard un fusil de chasse qu'il pointa vers les intruses. Elles reculèrent, surprise s . Peut-être que la menace fonctionnait finalement. Un coup fut tiré. Une femme tomba. Je vis un corps et une flaque de sang à terre. Pour répondre à la menace de mon aïeul, l'une des femmes venait de tirer sur ma grand-mère. Je la découvris étendue sur le carrelage, le sang qui se répandait de son crâne colorant le sol d'un rouge vif. Elle était morte, tuée par les soldates du gouvernement. Mes cris se répandirent en écho dans toute la maison et firent pleurer ma sœur qui ne comprenait pas. J'étais prêt à me battre pour défendre ma famille et moi-même. Je saisis un couteau sur la table et couru s en direction de celle qui semblait commander le bataillon et je lui transperçai le torse, du moins je le croyais. Elle m'attrapa par l'épaule et me jeta à terre avant de me ruer de coups en m'insultant de « mâle dégénéré ». Je décelai dans le ton de sa voix qu'elle me haïssait et ce depuis qu'elle avait franchi le porche. Sur son cou apparaissaient, de manières éparses, des marques de brûlures . J 'ignorais tout de ses souffrances passées mais je ne pouvais la prendre en pitié. Ma survie ne résultait que de ses ordres, ou de ceux attribués par ses supérieurs. J'entendais Maxence crier de douleur, elle suppliait d'arrêter le supplice. Alors que je me faisais frapper sans relâche par la capitaine du groupe, les autres regardaient en silence. Je tentai de jeter un coup d'œil vers ma sœur. Je me souviens des larmes sur ses joues et de sa peau devenue rouge à cause des pleurs . E nfin, je vis mon grand-père à genoux dans le sang de son épouse, déversant sur son corps toute la tristesse qu'il avait caché depuis des années. Il ne chercherait pas à se venger. Alors, comme lui, je me résignai, j'enfermai mes heureux souvenirs au fond de moi, puis je m'évanouis.

 

Les Unités

La pièce où je me trouvais à mon réveil était si sombre qu'elle ne permettait pas de voir à plus d'un mètre. Je tâtai le sol pour atteindre les parois dans l'espoir de trouver la sortie mais rien n’y f i t . À la place, je sentis des membres humains frôler les miens. Plus je découvrais le lieu et plus la présence de corps m'angoissait. J'ignorais ma situation et j'étais effrayé. Je finis donc par rester à ma place et ne pas tenter le diable. Au bout de quelques minutes (la notion du temps était floue), mes yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité tandis que de f ins rayons de soleil passaient à travers les planches de bois. Je distinguai à force de plisser les paupières, des formes plus nettes. Il s'agissait de garçons, comme moi, piégés. Certains se mettaient à gémir, ils venaient probablement de se réveiller et d'avoir eu la même idée que moi. Le temps passait et les bruits de mes compagnons d'infortune redoublaient. Le jour venait de se lever car la lumière se faisait de plus en plus présente. Nous nous regardions tous, redoutant ce qui nous arriverait ensuite. Chacun connaissait la réputation des UNITÉS mais personne ne voulait croire que son tour viendrait, pas aujourd'hui. La plupart tremblaient à l'idée de vivre séparé trop longtemps de leur famille, sans même savoir ce qu'il adviendrait d'eux. Le fait d'être conscient qu'aucun d'entre nous n'était responsable de sa situation exacerbait notre peur. Je repris mes esprits ainsi que mon courage et tentai de lancer la conversation à mon voisin. 

— Bonjour... Je m'appelle Louis, Louis Aelters. A cet instant, je venais de renier le nom de mon père à jamais.

— Moi c'est Alex, répondit-il en bégayant, probablement encore sous le choc.

— Ne t'inquiète pas Alex, on va s'en sortir, dis-je pour le rassurer, mais l'effet inverse se produisit.

— Non, on va tous mourir ! Il se mit à débiter. Elle va nous emprisonner à vie, pire elle va nous tuer, peut être même qu'elle va nous démembrer et envoyer nos têtes à nos parents et puis elle va...

— Calme -t oi, rien de tout ça n'arrivera, c'est juste un malentendu, affirmai-je sans grande conviction.

— Tu ne sais rien n'est-ce pas, petit ? rétorqua un autre à la voix plus grave, sûrement un plus âgé. Tu ne sais pas ce qu'il va t'arriver. Elles sont allées te chercher dans ta petite maison de campagne, là où t'étais bien au chaud ?

— Ah ouais ! Carrément, ajouta un autre.

Les langues commençaient à se délier, et pendant que certains faisaient connaissance je demandai à mon aîné ce qu'il savait exactement des rumeurs qui couraient à travers le pays sur les lubies de la présidente .

— C'est une folle.

— Ouais folle à lier !

— La ferme ! Elle s'amuse à torturer les individus masculins qu'elle ne trouve pas à son goût, elle prend pour amant les apollons et enferme les autres dans des ghettos. Quand t'y entr es, tu ne peux plus en sortir. Tu vi s ou tu meurs selon son bon vouloir.

— Et les habitants ne font rien ?

— Tu délires, ils sont complètement sous sa botte.

— Ouais, ils se sont fait lobotomiser !

— La ferme j'ai dit ! Mon interlocuteur régla son différend avec le perturbateur en lui délivrant une lourde frappe derrière la tête. Calmé, il continua son discours.

— Petit, moi c'est Félix, si un jour t'as un problème, tu viens me voir OK ? Je vais pas laisser un môme de la campagne livré à lui-même.

— Merci, dis-je. Mais pourquoi êtes - vous ici ? Vous aussi vous avez été recensé ?

— Oui, pas de chance hein ! Haha !

Je ne savais quoi dire, je cherchais simplement à comprendre comment une personne pouvait faire endurer ça à une autre.

— Peut-être est-ce un juste retour des choses, finis-je par annoncer après réflexion.

— Comme Némésis, ajouta un jeune garçon prénommé Nicolas qui jusque-là n'avait fait qu'écouter la conversation.

Le climat de terreur qui semblait s'être dissipé un moment refit surface et avec lui le silence. Alors que je réfléchissais à une possible échappatoire, une lumière éblouissante entra dans la pièce et trois femmes en uniforme franchirent le pas de la porte. On pouvait discerner distinctement les armes à leur côté, les mêmes qui avaient tué ma grand-mère. Elles s'approchèrent et nous dévisagèrent un par un avant que l'une d'elles, sans doute leur cheffe, claironne d'une voix forte : « En rang, ceux que j'appellerai iront à gauche, les autres à droite ! Compris ? » Aucune réponse ne se f i t entendre, elle n'insista pas. Nous nous levâmes donc et exécutâmes ses ordres. Cela fait, la plus grande des trois reluqua tous les hommes présents sans s'intéresser aux plus jeunes comme moi, c'est une autre qui s'en chargea. La supérieure sortit une feuille de papier de sa poche et se mit à citer des noms : « Adel, Ahmed, Alexandre, Alpha, Amar, Baptiste, Bach, Cécil, Chin-Ho, Chow, Diaba, Ewan, Félix, George, Hiroki, Hyo-Jin, John, Kye, Lucas, Marcel, Maxime, Natale, Noris, Orlando, Robert, Saï, Saleh, Vasco et Walter, suivez - moi ».

Nous les regardâmes partir sans savoir si nous les reverrions un jour, en ignorant ce qui les attendait. Enfin vint notre tour, je fus appelé avec tous les autres garçons restants. Les deux jeunes femmes qui s'occupaient de notre escorte nous firent marcher longtemps dans les ruelles de la ville déserte, sans âme qui vive, comme si les habitants, trop effrayés pour sortir, s'étaient emmurés chez eux. L'endroit semblait être resté figé dans le temps, seules les parois délabrées de quelques immeubles rappelaient qu'ils avaient un jour abrité la vie. Les secteurs, à l’époque séparés par d’immenses avenues que chacun pouvait traverser librement pour se rendre d’un endroit à un autre (à condition qu’il ne s’y attarde pas), étaient maintenant protégés par de hauts grillages de fer barbelés, dissuadant quiconque de s’enfuir. Pour chaque secteur, deux sorties, gardées par deux sentinelles. Nous descendîmes l’avenue principale, jusqu'à une grande place où une gigantesque statue représentant la justice observait la cité. Je connaissais peu la capitale car je sortais rarement de la maison, mes seuls trajets s'avéraient être mes allers-retours entre notre secteur et l'école. Mais je me souviens d'une fois où je d us accompagner mon père à son travail car il voulait que je sois témoin de la dure vie qu'il menait. Nous avions pris une navette réservée aux ouvriers de son usine et nous avions traversé la ville afin de nous rendre dans le troisième secteur. Pour une raison que j'ignorais, notre famille ne vivait pas là-bas, bien que mon père y travaille. Le chemin me parut long et je découvris l'immensité de la ville et ses différents quartiers, ses résidences aisées ainsi que ses taudis. C'est là que j’aperçus au loin une gigantesque place avec en son centre une superbe fontaine sculptée de Poséidon chevauchant ses animaux marins. Je n'avais rien vu d'aussi beau. Le lieu tout entier semblait briller grâce au soleil qui se reflétait sur les jets d'eau de cette fontaine mythologique. Alors cette imposante statue féminine qui nous surplombait confirmait définitivement qu'une ère venait de mourir et qu'une nouvelle naissait. Nous dûmes nous mettre en ligne, dos au monument, attendant la suite. Finalement, j'entendis des talons s'approcher et je me remémorai le cauchemar de mon anniversaire, ce qui m'angoissait mais faisait également bouillir mon sang. Je voulais leur sauter à la gorge et les étrangler de toutes mes forces. Je faisais traîner mes yeux aux alentours, ne voyant qu'une ville grise et triste, accueillant un nouveau gouvernement qui rassemblait de jeunes gens sur une grande place vide et les terrorisait.

Un bataillon de soldats se tenait là, devant nous. Elles étaient au garde-à-vous , prêtes à accueillir leur commandante. « Saluez ! » cria une petite brune.

Une femme noire, aux cheveux et aux yeux d'ébène fit son apparition. Sa posture droite la rendait impressionnante et intimidante. Elle portait un tailleur jaune d'or, elle devait sans doute voir dans cette couleur le symbole de la suprématie. Je ne sais si elle pouvait se targuer de se prendre pour Louis XIV, mais en tout cas elle ne s'en privait pas. Sublime et effrayante . T outes restèrent immobiles à son passage , e lles la regardaient, et moi j'admirais cette femme sûre de son pouvoir, belle et puissante. Mes yeux en étaient tombés amoureux alors que mon corps la haïssait. Aysun Kane, une beauté âpre. 

Après avoir passé ses troupes en revue, elle se retourna et dévisagea chacun d'entre nous avant de s'arrêter à la portée de l'un de nous qu'elle fixa de longues minutes, semblant fascinée par ce bel adolescent. Elle fronça les sourcils.

— Regarde - moi cette tenue. On ne t’a donné aucune affaire de rechange ? lui demanda-t-elle. Les lèvres du jeune homme restèrent closes.

— Et bien, je t'ai posé une question ! in sista-t-elle

Il resta muet. Elle lui administra une tonitruante gifle et lui ordonna de répondre avant qu'elle ne change de méthode.

— Tu sais très bien ce qui m'est arrivé. Tu en es responsable.

— Tu exagères toujours.

— Haha, tu te fiches de moi Aysun ? Alors que c'est toi qui a mis ces exécrables recensements en place ? Va te rafraîchir la mémoire devant les tombes de ceux que tu as trahis.

— Comment oses-tu t'adresser à notre Reine de cette manière ! s’insurgea la capitaine du petit bataillon.

Elle s'apprêtait à le remettre à sa place, par la force si nécessaire. Je frémis de terreur à l'idée de ce qu'elle pourrait lui faire. Mais Aysun leva une main et l ui enjoint de se calmer. Le réprimer plus que nécessaire ne paraissait pas être son intention. Mon camarade plongea son regard dans celui de son interlocutrice, il ne voulait pas détacher ses yeux des siens. Il continua.

— Aujourd'hui je m'appelle Nicolas et je suis un simple garçon recensé par tes sbires.

Aysun poussa un soupir d'agacement.

— Lincoln.

— Vous faites erreur, votre Altesse ! ajouta t-il, moqueur.

Aysun se figea et arbora un rictus malveillant avant de se détourner de lui pour se diriger vers le bataillon au garde-à-vous . Puis elle observa la ligne que nous formions dans son ensemble, jeta des coups d'œil furtifs sur tous les garçons et désigna Nicolas et trois autres à la suivre. « Vous savez quoi faire du reste » dit-elle à ses soldates.

Je regardai mes compagnons partir, nous abandonnant à notre malheur. On nous emmena vers les quartiers sud de la capitale, là où se trouvaient les anciens troisième et quatrième secteurs. Les quelques habitants qui avaient ouvert leurs volets nous observaient passer sans un bruit, sans protestation envers les femmes qui ouvraient et fermaient la marche. La peur avait envahi toute la cité. Enfin, nous arrivâmes là où se trouvaient les anciens taudis. En lieu et place de ceux-ci, se trouvait l'entrée des fameuses et redoutables UNITÉS. J’appris plus tard qu’il y avait trois UNITES à Memphis, trois autres dans une ville à l’extrémité ouest et trois autres à l’extrémité sud du pays. À Memphis, seul le secteur réservé aux UNITÉS était enfermé par des murs et chaque UNITES, s’étendant sur plusieurs hectares de forme rectangulaire était également séparée par de hauts murs. C’était une prison dans une prison, et une unique porte par UNITÉ permettait d’y accéder. Notre porte, celle de l'UNITÉ A, était en fer, ornementée de reliefs en argent illustrant la déesse nordique Sif terrassant un géant. Elle devait faire plus de quatre mètres de hauteur et cinq de large, faisant plus penser aux portes de Saint-Pierre qu'à celles d'un endroit insalubre. La cheffe qui nous précédait ouvrit la porte avec effort, les énormes battants se détachèrent et nous pûmes entrer dans notre nouvelle demeure. Un lieu sordide d'où des odeurs indescriptibles se dégageaient. Un endroit où j'étais destiné à passer ma vie, là où les maisons ne ressemblaient plus tant à des maisons. Les logis semblaient être fabriqués en carton et devant chacun d'eux, sur des fils de fer accrochés aux extrémités du toit pendaient des bouts de tissus faisant office de linge. Des hommes couchés par terre, le corps dans la boue, nous fixaient avec des yeux affres, alors que d'autres derrière des baraquements en bois tentaient de faire leur commerce.

Seuls les êtres de sexe masculin pouvaient y poser le pied, un privilège que personne n'aurait os é envier. Les femmes y étaient proscrites. Mais laquelle d'entre elles voudrai t outrepasser cette règle ?

Là se retrouvaient tous les indigents, les exclus, et les recensés. Nos accompagnatrices n'avaient même pas franchi le portail qu'elles nous avaient déjà jeté dans l'inconnu, sans assistance. Je me détachai du groupe de jeunes pour déambuler dans les rues de mon nouveau quartier. Le gris étant la couleur dominante du fait des façades des maisons, le sol boueux donnait un ton miséreux aux allées. Je me sentais trop propre dans cet univers garni de crasse. Tandis que je flânais en solitaire, m'étant séparé assez vite du groupe, un homme vint vers moi. Il était grand et mince, et ses mains blanchâtres trahissaient le dur labeur qu'il devait endurer chaque jour. Cet homme qui m'inspirait pitié se trouvait être Félix, mon bienfaiteur.

— Salut petit.

Trop heureux de le voir je ne pus m'empêcher de sourire, malgré ma situation catastrophique.

— Dieu soit loué, dis-je

— Dieu n'a rien à voir là-dedans. Viens avec moi je vais t'héberger, je t'avais di t que je ne te laisserai pas tomber p'tit.

Je le remerciai chaleureusement. Nous prîmes une ruelle étroite et sombre qui débouchait sur une sorte de boulevard des riches, là où vivaient les hommes les plus « aisés » du bidonville. Les habitations, plus grandes, possédaient des façades colorées, pas de gravats ou d'alluvions au sol mais une route pavée. Les commerces étaient de vraies boutiques avec enseigne et vitrine. Le paradis en enfer, voilà à quoi ce lieu ressemblait. Au centre de l'UNITÉ, les résidents pouvaient tout contrôler, de l'entrée à la sortie. Nous traversâmes cette rue royale jusqu'au bout où il nous fallait tourner à droite. La rue redevenait sombre et les bâtisses commençaient à décrépir, mais pas autant que dans le premier quartier. Félix me poussa l’épaule pour m’informer que nous étions arrivés à destination. Je levai la tête pour voir une vieille maison en lambris tombant en ruine. Les murs jaunâtres parsemés de fissures me faisaient frémir, et j’eus un élan de révulsion. Le lieu m'apparaissait tout de même plus sain que le reste des habitation s. Dé jà, il possédait un étage. « Voici ton nouveau chez toi » dit-il. Il me fit entrer.

« Installe - toi confortablement ».

Il me présenta une chaise à moitié rapiécée avec des morceaux de bois presque pourris. Je m'assis. Il me fixait avec des yeux emplis de désolation, je ne méritais pas d'être ici. L'intérieur était plus cossu que l'extérieur, le carrelage gris clair et les murs couleur ambre éclairaient la pièce dans laquelle je me trouvais. Des tableaux peints représentant les plus grands chefs-d'œuvre de William Turner, sans aucun doute des copies étaient accrochées grâce à de vieux clous sur les poutres en bois de la salle. Il ne prêta pas attention à la curiosité dont mes yeux faisaient preuve envers les lieux, il se préparait un thé. Il sortit d'un placard quelques feuilles de menthe avec une tasse à café étrangement blanche, et d'un autre une petite casserole et une boîte d'allumettes. Il prit tout cela dans ses bras, me contourna et alla les déposer sur une table basse devant un vieux poêle à bois.

— Alex, nous avons un invité ! cria - t-il soudain, assez fort pour se faire entendre de la personne qui devait se trouver à l'étage. Une porte s'ouvrit et un jeune garçon d'environ mon âge descendit les escaliers du logis. Il portait des habits noir délavé, quasiment des haillons, ainsi que des chaussures ne semblant ne plus lui convenir tellement elles étaient usées. Mais malgré cette allure misérable, il était beau. Un front dégagé, de grands yeux bleu clair sous d'épais sourcils lui donnant un air mystérieux et insondable, un nez nubien et une bouche expressive sur un visage d'ange. Ses longs cheveux d'ébène tombant sur son dos et son teint hâlé attiraient instinctivement le regard. Sa physionomie contrastait totalement avec tout le reste, qu'il s'agisse de sa tenue ou de la pièce.

— Je te présente Alex, mon colocataire. Tu te souviens de la pipelette de l'entrepôt ?

Effectivement je me souvenais . Cependant, l'individu que je voyais ne correspondait en rien à la voix que je connaissais. Derrière le masque de beauté se cachait donc la folie. Il passa devant moi, me salua et alla s'asseoir dans un coin . Il rentra la tête dans les épaules et ne dit mot. Puis Félix, qui venait d'allumer le poêle vint s'asseoir en face de moi. J’eus l'impression qu'il tentait d'interpréter le regard que je lançais à son ami. Il prononça mon nom d'une voix forte, et me fit sursauter.

— Je m'excuse si je t'ai effrayé … Si je t'ai amené ici ce n'est pas par pure bonté de ma part. Je cherche à transmettre au plus grand nombre de nouveaux venus une histoire très particulière. Malheureusement, je n'ai trouvé que toi, j'ignore où sont passés tes petits copains. Tant pis, j'aimerais que toi tu m'écoutes. Une tasse de thé ?

— S'il-vous-plaît. 

Il me servit puis commença son récit.

— Et bien, cela se passait en mars 2088, lors des tout premiers recensements organisés par le nouveau gouvernement dirigé par Aysun. Un jeune garçon fut recensé à l'âge de douze ans. Comme de nombreux survivants, il fut emmené dans un entrepôt, attendant sans savoir ce qu'il allait advenir de lui. Il fut présenté à Aysun, qui n'était, avant la grande épidémie, que l'exécutrice du président et aussi la seule femme au gouvernement. Après la catastrophe, elle prit le pouvoir en trahissant son ami le plus proche. Ce nouveau leader s'était mis en tête de transformer définitivement les mentalités en commençant par convertir les plus jeunes. Le garçon se retrouva enfermé dans une immense pièce, où, avec d'autres comme lui, on lui fit endurer la « CLASS ». Pour que la conversion soit optimale, de jeunes filles étaient également recensées, tous se retrouvaient dans cette même classe. On leur apprenait l'histoire de leurs ancêtres et la domination masculine à travers les millénaires. On leur disait que le virus signifiait un nouvel espoir pour l'humanité, un moyen de tout recommencer, mais surtout que les femmes avaient enfin l'opportunité de reprendre la place qui était la leur. Le jeune garçon refusa cet ordre, il comprenait clairement ce que le leader souhaitait créer. Avec quelques camarades il se rebella, et entraîna la première mutinerie de l'histoire du nouveau monde. Oh, ce fut une petite rébellion mais les conséquences furent terribles, elle marqua la fin de la confiance encore sauvegardée des femmes envers les hommes. À partir de ce jour, les élèves des deux sexes furent séparés et chacun apprenait ce que leurs instructeurs voulaient bien leur dire. Les émeutiers quant à eux finirent emprisonnés dans un lieu sordide laissé à l'abandon : l'UNITÉ C. Mais l'instigateur de la première rébellion ne fut pas enfermé avec ses compagnons, espérant que son influence pouvait servir ses intérêts, Aysun fit mine de lui pardonner, et il obtint le droit de rester au Palais pour suivre les CLASS s'il se tenait à carreau. Bien sûr, il protesta et s'attendait déjà à rejoindre ses camarades. Seulement, rien de ceci ne se produisit. On l'emmena voir le leader avec laquelle il eut une longue conversation. À la fin de leur entretien, le garçon fut jeté dans une cellule. On le tortura de différentes manières pour le convaincre d'abandonner ses croyances, pour le soumettre mais rien n'y faisait, alors ils continuèrent son supplice. Aysun ne le désirait qu' à ses côtés. Après tout, c'était son fils. Un jour où il devait être transféré dans une geôle plus spacieuse, il réussit à s'enfuir on ne sait par quel prodige. Il échappa plusieurs mois à ses bourreaux avant d'être arrêté par les sentinelles du Palais, alors qu'il volait un marchand de fruits, un homme libre. Il se retrouva une fois encore enfermé, mais cette fois, toi et moi étions présents. Nous fûmes tous deux appelés dans le premier groupe. Aysun ne semblait plus s'intéresser à lui. Tu sais petit, tant que nous n'adhérerons pas à leur cause , nous ne serons jamais libres de partir d'ici. 

— Pourquoi ne pas faire semblant d'adhérer au nouvel ordre ?

— Par fierté je pense, à moins que ce ne soit par stupidité. Il rit. Je préfère être libre de penser dans une cage que prisonnier dans un monde qui ne veut pas de moi. Et puis là- bas, ils savent différencier la vérité du mensonge. Il rit de plus belle.

Je restai muet, ne sachant quoi ajouter à cette effroyable histoire. Puis je me repris.

— Le garçon est donc en sécurité ici n'est-ce pas ? Qui est-ce ?

Je jetais un œil vers Alexandre qui n'avait pas bougé d'un cil à la suite de cette histoire. Je demandais au conteur si son colocataire connaissait déjà cette histoire. La réponse fut positive « C'est pour ça que des fois il pète un fusible », s'esclaffa - t-il.

Alex sortit de sa torpeur et se leva . Il s'avança vers nous et lança un regard assassin à son ami.

— Moque-toi t ant que tu le peux encore, aboya-t-il.

J'écarquillai les yeux face à cette réaction agressive. Nous restâmes muets pendant un long moment, puis, toujours contrarié, Alex brisa le silence. Je le dévisageai et je l'entendis murmurer pour lui - même « Robert MacAllen, cet homme ». Il se reprit, inspira profondément et tourna les talons, se dirigea vers les escaliers et les monta quatre à quatre.

Félix s'amusait du comportement du jeune garçon, comme si cela ne sortait pas de l'ordinaire. Il ressemblait à un habitué de café riant à chaque bêtise de son compagnon trop ivre pour se rendre compte de sa propre attitude. Enfin, il redevint sérieux et m'invita à le suivre. Il me montra ma chambre, là où j'allais passer ma première nuit avant de découvrir ma nouvelle vie.

La pièce assez étroite ne m'empêcha pas de me mettre à mon aise. D'énormes tableaux, toujours de Turner, recouvraient les murs décrépits ce qui permettait d'oublier un peu l'état délabré de l'habitation. Cette attention portée par mes hôtes sur leur bien-être me rassurait quant à leur caractère. Pour rien au monde ils ne se laisseraient dépérir, qu'importe leur situation. À la demande de Félix, je m'installai dans cette chambre, que je n'étais pas pr ès de quitter. Épuisé, je m'allongeai sur le lit un peu miteux et m'endormis aussitôt .

Réinsertion

Ma nuit fut peu encline aux rêves. Je souhaitais simplement reprendre des forces pour supporter ma future existence.

Félix me réveilla en fanfare, faisant claquer poêles et casseroles. Alex râlait et insultait son colocataire, tandis que ce dernier me rappelait de me préparer pour ma première journée de nouvel « homme ». Je devais assister à ce qu'il appelait les CLASS et le retard n'étant aucunement toléré , il me fallait redoubler de ponctualité. Le réveil à l'aube paraissait donc idéal. Je me levai, le corps engourdi, quittai ma chambre et retrouvai Félix au rez-de chaussée, tasse de thé à la main, prêt à me servir le petit déjeuner.

— Profite petit, c'est la dernière fois que je t'offre le repas. Mange et reprends des forces.

Je le remerciai.

—Tu as bien dormi ? ajouta-t-il.

— Comme un bébé, répondis-je. Mais pourquoi tu m’appelles toujours « petit » ? On a que deux ans d'écart.

— Disons que c’est parce que tu es un novice.

— Un novice ? Tu dis ça comme si ça faisait longtemps que tu vivais ici.

— C’est le cas.

— Oh, je suis désolé.

Il se mit à rire.

Le repas était frugal malgré tous les efforts faits pour le rendre appréciable. Je le dégustai pour ne pas en perdre une miette. La bonne humeur de mon ami me réconfortait et mon inquiétude tendait progressivement à disparaître. Mon repas terminé, je me rendis à la cuisine pour laver ma vaisselle, mais il me dit de laisser faire. Je devais d'abord penser à me préparer pour être à l'heure. Mais j'ignorais toujours en quoi consistait cette fameuse CLASS. Je finis par lui demander. Il fut surpris de ma question.

— Elles n'ont même pas pris la peine … Il prit un air agacé avant de se tourner vers moi et déclara avec le plus beau des sourires : « Tu dois préparer ton esprit ».

Il venait de raviver mon inquiétude. Ses lèvres qui cherchaient à me rassurer en m'offrant des sourires bienveillants finissaient au contraire par m'angoisser. Néanmoins, je fis ce qu'il me demandait et j'allai dans la salle de bains pour faire ma toilette avec les moyens mis à ma disposition . J' empruntai donc les affaires de mes bienfaiteurs. J'entendis Alex descendre et se disputer avec Félix, encore au sujet du réveil bien trop matinal à son goût.

— Oh ça va, tu as vécu pire, disait l'un.

— Raison de plus pour profiter du sommeil, répondait l'autre. 

Ces discussions mouvementées me rappelaient celles de mes grands-parents sur tout et rien et me donnaient l'impression d'avoir trouvé une nouvelle famille. À cet instant, j'oubliai mon malheur et me dévisageai dans la glace, dévoilant mes dents à mon regard.

Mon aîné, encore énervé qu'on lui ait gâché sa longue période de repos, m’enjoignit de me dépêcher de libérer les lieux. Ce grincheux supportait mal les initiatives qui ne l’arrangeaient pas, tel un enfant gâté. Je sortis de la salle d'eau pour me rendre dans ma chambre et m'habiller, mais je n'avais rien à me mettr e. Je n’eus d'autre choix que de ré-enfiler les habits sales que je portais depuis le jour de mon enlèvement, ils étaient tous ce qu'il me restait de chez moi. Deux jours, pourtant j'avais l'impression d'avoir été emmené depuis des semaines. Le temps s'écoulait différemment avec le manque et la distance.

Une cloche retentit. Alex passa la tête entre le mur et la porte.

— La première cloche signifie qu'il te reste trois heures avant l'appel.

— Veux tu bien m'expliquer de quoi tu parles ? Trois heures avant quoi ? Et que vais - je faire pendant ce temps ?

—Justement, rien. Tu attends. Essaie d'être enthousiaste quand tu partiras, tu en auras besoin.

Je le regardais, terrifié. Il sourit une fois de plus sans avoir répondu à mes interrogations et referma la porte. Je me demandai ce qu'il pouvait bien m'attendre pour qu'il s'enqui ère autant de moi. Je pensai aux autres garçons qui peut-être n'avaient trouvé nulle part où dormir, ce qu'ils pouvaient bien ressentir. Qu'avaient ils pu leur arriver, que pouvaient-ils bien savoir ? L'anxiété me saisit puis je commençai à discerner la méthode de Félix : deux heures d'angoisses et une heure pour se calmer. Cela semblait honnête.

J'étais plongée dans la lecture d'un livre de Dostoïevski ramassé sous mon lit lorsque la dernière cloche retentit. Je quittai ma chambre pour me rendre à l'entrée. Je mis la main sur la poignée et inspirai une grande bouffée d'air. « Bon courage», me lança Alex.

J'ouvris la porte et sortis.

Des soldates étaient là, elles m'attendaient. Deux comptaient les garçons en file indienne dans l'allée. Je les observais et en conclus à leur état qu'ils n'avaient pas eu la même chance que moi.

— Dépêchez -v ous, en rang ! vociféra une voix masculine qui s'avançait vers nous.

Je fus surpris de voir un homme parmi toutes ces femmes (d'ailleurs, celles - ci n'entraient dans l'UNITÉ que pour amener les nouveaux recensés ou pour l'appel à la CLASS). Affolé, j'exécutai l'ordre avec empressement sans savoir où cela me mènerait. La revue terminée, elles nous firent avancer les uns derrière les autres vers la sortie de l'UNITÉ qui en vérité s’avérait être un immense bidonville, et je revoyais comme un vieux film que l'on rembobine la misère que j'avais vu la veille.

On nous emmena vers la colline, là où se dressait d ans toute sa splendeur le Palais Royal. Le chemin fut long pour y arriver, il avait fallu remonter toute l’avenue principale. La fuite était tentante mais personne n'osait s'y risquer. Plus on évoluait dans Memphis et plus les lieux devenaient agréables. Je compris que les UNITÉS servaient vraiment de camp pour les miséreux et les insoumis. Elles servaient à les cacher au reste de la société. Alors que nous traversions rues sur rues, les habitants passaient leur tête par leur fenêtre ou entrouvraient leur porte pour nous observer, alors que les plus téméraires nous saluaient. Notre étrange procession interdisait quiconque de vaquer à ses activités extérieures, la rue nous étant réservée. « Quelle blague ! » pensai-je.

Nous arrivâmes enfin au palais. Je promenai mon regard sur les lieux et admirai sa magnificence, trop indécente. Il s'agissait d'une villa de style romain entourée de colonnes en marbre de tous les côtés et de statues grecques destinées à l'ornementation de l'édifice. Le toit immensément haut donnait le vertige et rendait les fenêtres bien ridicules, malgré leur aspect imposant au premier coup d'œil. En effet, celles-ci devaient faire deux mètres de hauteur sur un mètre de largeur. A côté de ce gigantesque bâtiment, de verts palmiers s'élevaient et tentaient d'atteindre le toit du palais. A cela s'ajoutait le terrain, mais moins grand que la taille de la demeure, même si l'herbe verte recouvrant les jardins semblait s'étendre à perte de vue. Les bordures des parterres de fleurs dessinaient des courbes élégantes et les cailloux sur lesquels nous marchions et qui habillaient l'entrée principale étaient aussi blancs qu'un voile de mariée. Alors que je contemplais l'endroit, j’aperçus des jeunes filles qui nous épiaient depuis les fenêtres d'un pont fermé. J'espérais savoir un jour de qui il s'agissait. On nous f i t traverser le jardin et on nous dirigea vers une salle gigantesque où des adultes vêtus de blouses blanches nous attendaient.

Nos convoyeuses nous conduisirent à l'intérieur et nous permirent de nous disperser. Elles échangèrent quelques mots avec nos futures professeurs et partirent. Des bancs et des chaises remplissaient la pièce de long en large, tout étant prêt pour accueillir les élèves, il ne manquait plus que ceux-ci pour la peupler. On nous invita à nous asseoir, ce que nous fîmes sans se faire prier. Nous nous regardâmes tous, ignorant la raison de notre présence. Je tremblais, attendant que quelqu'un prenne la parole.

— Bienvenue ! dit finalement un jeune homme âgé de pas plus d'une vingtaine d'années à l'apparence coquette. Vous êtes ici dans la noble enceinte du centre de notre patrie. Je sais que vous avez été enlevé brusquement à vos familles, cependant cette épreuve difficile n'a pour objectif que de rendre notre nation forte et disciplinée, sage et organisée. J'espère que vous passerez d'agréables moments ici, parmi nous.

Le discours de présentation terminé, je jetai un œil à mes compagnons d'infortune et distinguai sur leur visage une angoisse identique à celle qui m'habitait. Mais les cours devaient débuter.

CLASS s'avérait être l'acronyme de Comprehension and Lessons of the Actual Social System . L'expérience dura quatre semaines. Entre temps, on nous avait fourni des vêtements propres et de quoi se laver pour un moment. Je reconnus des produits comme ceux qu’utilisaient Félix et Alex. C'est ainsi qu'ils se les étaient procurés. Des chambres individuelles nous furent attribuées. En aucun cas nous ne devions être en contact avec nos camarades, probablement pour que chacun se fasse son opinion sur ce que nous vivions sans influence extérieure. Tous les jours j'assistais aux cours sans grande impatience ou appréhension. Sans étonnement, à la fin de la période d'apprentissage, mon échec retentissant m'apporta quelques ennuis. Tandis que les adhérents au programme furent emmenés dans l'aile où j'avais surpris ces filles nous épiant . On me reconduisit avec un autre garçon directement vers notre UNITÉ, sans contrition. Nous eûmes le droit de garder les affaires reçues précédemment.

Je retrouvais mes colocataires qui semblaient fiers de moi. Mon échec cuisant ne me permettant pas d'accéder aux autres faubourgs de la capitale, je d us me résoudre à vivre dans cette maison qui m'avait si agréablement accueilli.

 

La Faction Invisible

J'avais échoué lors de la CLASS et il me fallait reprendre ma vie en main. Ce mois de cours avait transformé mes camarades d'infortune en débonnaires. Chaque jour, je les observais disparaître pour se joindre à la cause du gouvernement. Sans doute étaient-ils trop désespérés pour se battre . Co mme moi , on les avait enlevés à leur famille mais aucun d'eux n'avait eu la chance d'être sauvé par des âmes bienveillantes. J'appréciais enfin ma situation, car je n'étais pas seul et je pouvais garder ma liberté d'esprit. L'abandonner aurait signifié trahir ma famille. À mon retour, mes amis m'accueillirent tel un héros ayant bravé tous les dangers et s'en étant sorti sans égratignures. Alex m'enlaça et me félicita d'avoir résisté. Quant à Félix, il se garda bien de me sauter au cou, trop fier. Nous nous installâmes tous trois autour de la table de la cuisine, tout excité de nos retrouvailles . Le plus enthousiaste des deux alla me chercher une tasse de thé, son cadeau de bienvenue. Ils me demandèrent de raconter mon séjour au palais.

J'avalai d'un trait mon verre et commençai mon récit.

— Quand je suis arrivé, j'ai d'abord vu la beauté des lieux ; une vraie splendeur ! J'ai observé du mieux que j'ai pu. Et puis j'ai vu des filles qui nous regardaient en riant du haut d'un bâtiment où je n'ai jamais eu accès. — Seuls les adoptants peuvent y aller, renchérit Alex. Je plissai les yeux d’incompréhension et continuai. « On nous emmena dans une immense pièce . Les professeurs présents nous ont demandé de nous asseoir à une table. Je me suis mis au rang du milieu vers la gauche de façon à ne pas être trop vu et aussi pour ne pas paraître trop désintéressé. Il y avait un homme et une femme âgés d e trente-cinq ans maximum. Ils se sont présentés et nous ont invités à les imiter. On y est passés chacun notre tour. Quand mon tour est venu, j'ai vainement tenté d'inspirer de la pitié en parlant des tristes événements de mon recensement. Les regards des autres sont devenus vides et ils se sont tous crispés à la mention de l'assassinat de ma grand-mère mais bon, ça n’a duré qu'un instant . Chacun avait une histoire à raconter aussi triste que celle de son voisin. Le premier jour a duré six heures je crois, avec deux pauses pour se dégourdir les jambes . D 'ailleurs , les pauses permettaient de discuter avec les autres, c'était l'unique moment où on le pouvait. Ils nous donnaient des leçons d'histoire, de la préhistoire aux plus grandes guerres des peuples. Rien de bien particulier se dégageait de ces informations. Le premier soir, je suis rentré dans ma chambre. Comme tout le monde je cherchais à lire pour passer le temps mais les seuls livres auxquels on avait accès ne parlaient que de l'époque d'avant la guerre o u du virus et de la chute démographique. Je me suis couché un peu frustré. Le lendemain au réveil, le petit déjeuner était à ma porte et un mot glissé avec indiquait « 8h : premier cours ». Je suis arrivé à 8h, mais étrangement, j’étais le dernier. Apparemment être à l’heure c ’était déjà être en retard. C’est là que j’ai compris que le lavage de cerveau avait commencé. Ah , j'oubliais, je n'étais pas le dernier, un garçon est arrivé vingt minutes en retard je crois. Je me suis rassuré avec ça. »

— C'est celui qui est r entré ici avec toi ? demanda Félix.

— Oui. Je crois qu'il s'appelle Alpha, il était dans le premier groupe. Bref, le cours traitait de la répartition homme/femme dans la société avant et après la grande guerre. Si je me souviens bien, ils ont aussi parlé de la Reine comme du dernier espoir suite aux ravages du virus, que grâce à elle le monde avait été sauvé, que les États voisins lui devait tout, et cetera. Après ils ont parlé de la chute démographique, des problèmes d'approvisionnement, qu'il fallait tout faire pour les aider à reconstruire le pays, bla bla bla. Je n'ai même pas écouté le reste. La journée terminée, je suis rentré dans ma chambre et tout s’est passé comme la veille. En fait, pendant quatre semaines, je me suis levé, je suis allé en cours, je me suis ennuyé en pause, Heureusement je discutais avec Alpha et parfois on était sur la même longueur d'onde . Cela me faisait du bien de ne pas être seul. On était les deux parias. Le soir, je me couchais sans ouvrir un seul bouquin pour ne pas être pollué par leur idéologie. Et puis le dernier jour, elles sont venues me chercher et m'ont dit de récupérer mes affaires et dans l'après midi, j'étais renvoyé ici, avec Alpha.

— Tu as donc échappé au pire, déclara Alex.

— Comment ça ?

Mes deux amis se regardèrent, se demandant qui parlerait le premier. Ce fût Félix qui prit la parole :

—Lorsque tu adhères à la « cause », elles t'emmènent à ce que les domestiques du Palais nomment le Pavillon des Femmes.

— C'est là - bas que commence la « purification », dit Alex.

Il tremblait et commençait à s'agiter : i l allait perdre le contrôle. Je l'imaginais déjà repartir dans la folie qu'il avait manifestée dans l'entrepôt, mais il se calma et reprit calmement.

—Pendant une semaine tu es seul avec trois jeunes filles qui prennent soin de toi et qui t'apprennent en échange à les respecter et à leur obéir. Tu es comme un familier entre leurs mains. On dit qu ’elles sont les protégées de la Reine, ses filles spirituelles en somme. Ensuite, que tu aies vécu cinq jours de bonheur o u d'enfer, tu es conduit au laboratoire royal où de maudits docteurs effectuent toute une série de tests à ton insu, le plus important étant de savoir si tu es en bonne santé. Puis, on t'emmène dans une salle sombre, petite, peu confortable et on t'oblige à regarder pendant plus d'une heure des images sur les civilisations paternalistes et leurs désastres infligés à l'humanité ainsi que des films sur la condition des femmes à travers le temps. La dernière pellicule se concentre sur la période suivant la fin de la grande épidémie qui nous a presque tous décimés. Il rappelle que les femmes sont le poumon de l'humanité, et que si elles le désiraient, elles pourraient se passer de la majorité d'entre nous. « La plupart des hommes ayant disparu, il est du devoir des femmes de donner de nouveaux repères aux jeunes garçons. Le recensement permet ainsi d'élever leur sensibilité au monde qui les entour e et aux enjeux de ce nouveau monde . En nombre réduit, leur pouvoir de procréation est essentiel mais ils ne doivent pas oublier la place qui est la leur. Cependant, jamais ils ne seront traités comme nous le fûmes. Leurs droits sont égaux et indivisibles des nôtres ». Les mots de cette voix off sont gravés dans ma tête.

— Mais tout ce qu’il dit là n'est pas suffisant pour retourner quelqu'un , so utint Félix. Je suppose que tu n’es pas dupe. Les sujets sont parfaitement conscients de ce qui leur arrive. Peut-être cela les ébranlent-t-ils un peu. Explique-lui un peu mieux, tu veux !

— Laisse-moi parler ! En effet, si cela échoue, elles fonctionnent à la peur. La peur de disparaître, de perdre toute utilité et de toute évidence , de n'être plus rien. Contrairement à ce que tu peux croire, beaucoup ont peur des UNITÉS . Il y en a très peu dans notre cas qui les préfère à la soumission. Et puis, quand tu es du bon côté, tu as quelques droits : celui de te marier et d’avoir des enfants, après en avoir bien sûr fait la demande à l’ É tat.

Je compris que ma chance ne s'arrêtait pas à leur rencontre. Ils m'avaient également sauvé du reste. La partie cachée. Il me dit qu'aujourd'hui les mères avec des fils les envoyaient volontairement en classe dès leurs dix ans pour faire honneur à la famille. Ce qu'il m'avoua et qui me fit frémir était le fait que cette fameuse formation ou adoption, peu importe le nom qu'on lui donnait, durait six mois et qu'après, ils pouvaient rejoindre le monde extérieur. De parfaits agneaux. L'échec paraissait quasi nul, à peine un faible pourcentage d'entre nous parvenait à y échapper. Ceux qui ne se retrouvaient pas dans une UNITÉ se cachaient dans les faubourgs les plus pauvres de la capitale.

— Donc tous ceux qui rejettent la « cause » sont dans l'une des trois UNITÉS de la ville ?

— Pas vraiment, une partie d’entre eux finit par prendre part à des factions rebelles, parfois en ville. J'en ai fait partie moi-même avant d'être arrêté. Et j'ai découvert que le gouvernement est parfaitement au courant de ces groupes de dissidents.

— Alors pourquoi les laisser prospérer ? m 'exclamais-je, surpris. 

— Parce qu'ils ne peuvent absolument rien faire, répondit-il.

Je restai stupéfait par ce que je venais d'entendre . Le véritable objectif du recensement, les méthodes employées, l'impuissance de la rébellion. Nous étions à la merci de l'ordre nouveau. Néanmoins, je ne voulais pas me laisser abattre par cette vérité. Je m'adressai à Alex.

— Qui es tu ?

Cette question soudaine les décontenança tous les deux . Je savais que le plus jeune tentait de cacher quelque chose mais j'ignorais que ce secret me dépasserait à ce point. Ils ne répondirent pas à mes imprécations. J'insistai pourtant mais rien n'y fit, et je n'avais aucun moyen de pression à ma disposition. Alors me vint une idée que je leur soumis, leur demandant si leur secret pourrait devenir mien si je réussissais. Ils haussèrent les épaules.

 J'allais me coucher, exténué. Dans mon lit, j'en profitai pour réfléchir à la manière dont je débuterais ma quête afin d'atteindre mon objectif : découvrir l'identité de mon colocataire. Ce que j'ignorais à cette époque est qu'il reposait plus d'un secret dans cette demeure.

Pendant un an, j’eus le temps de faire connaissance avec la plupart des habitants de l'UNITÉ. Je me fis même quelques amis. Je m'habituai comme tous à la vie dans ce taudis, devenu notre refuge, notre maison. Parfois, je me surprenais à craindre sa disparition si une personne du gouvernement, prise par une quelconque lubie, avait décidé d'entreprendre sa destruction. Cependant, je n'en oubliais pas mon envie d'en sortir et de retrouver celle que j'aimais par-dessus tout. Chaque matin, mon petit - déjeuner pris et ma toilette terminée, je sortais, enthousiaste à l'idée de ce que je ferai de ma journée. Je commençais par les gens qui se trouvaient dans ma rue, je les saluais et discutais de la pluie et du beau temps Nous semblions entretenir des relations amicales comme n'importe qui. Certains répondaient favorablement à l'initiative et d'autres m'envoyaient me faire voir, cependant la plupart étaient réceptifs à la démarche. J’arpentais mon UNITÉ, remontant progressivement vers le n ord. Je découvrais avec surprise que nous étions plus privilégiés. Nous ne mourrions pas de faim, au contraire, et nous pouvions commercer comme on l’entendait entre nous. Les commerces étaient regroupés dans la « corporation des commerçants-artisans survivants ». Néanmoins, ils ne pouvaient fournir leur marchandise via le troc qu'aux résidents de l’UNITE A. Pourquoi juste celle-la ? J'en ignorais la raison, je savais seulement qu'ils recevaient leurs produits du gouvernement. Chaque lundi matin, un camion de l'armée s'arrêtait devant les portes de notre UNITE et les membres de la corporation allaient se ravitailler sous la surveillance des soldates. Une question se posa : pourquoi garder des ennemis du régime en vie, en leur fournissant le nécessaire pour vivre en sachant que certains se rebelleraient et mettraient en péril le projet de la Reine ? Je crois que même Félix et Alexandre l'ignoraient mais cette question avait sûrement dû leur traverser l'esprit. « Parce qu’elle n’est pas assez cruelle pour laisser crever tout le monde, bien que ça réglerait facilement son problème » supposai-je. Dans l'incapacité actuelle d'obtenir une réponse, je laissai ces interrogations de côté et continuai mon œuvre. Pendant douze mois je retrouvai Alpha au même coin de rue, qui comme à son habitude somnolait tranquillement sur une chaise devant le commerce de son cousin, un coiffeur Malien. Nous trouvions toujours des intérêts communs lors de nos discussions, jusqu'au jour où la conversation porta sur un sujet particulier.

— Tu fais un de ces boucans, je viens d'en entendre qui parlaient de toi. Qu'est - ce que tu essayes de faire ? Nous donner de faux espoirs ? marmonna-t-il.

— Je pensais que toi tu aurais pensé autrement.

— Te fais pas de films, moi je prends ce qu'on me donne. Toi, tu proposes quoi ?

— Je sais pas vraiment, mais j'ai passé un accord avec Félix et Alexandre.

Il me servit un grand sourire. Mais sa curiosité fut piquée. Il ne répondit rien et préféra se rendormir. Lorsque j'avais commencé mes promenades, j’étais content de retrouver des hommes qui étaient à l'entrepôt avec nous, leur expérience des CLASS les avait également laissés incrédules. Ils faisaient partie du groupe emmené avant moi le premier jour vers l'UNITÉ. Je ne m'étais pas encore demandé ce qu'il était advenu des quatre garçons choisis spécifiquement par la Reine ; je pris conscience de cette négligence. Malgré cela, rien ne me perturba dans mon action. Tous les jours, j'errais dans les rues, cherchant de nouvelles personnes à convertir à mon allégresse. Et j'invitais tous ceux qui le désiraient à venir chez nous le 4 septembre 2090 en début de soirée, et participer à une sorte de fête des voisins. J'eus quelques réponses positives. 

Le soir, je prévins mes colocataires que nous allions recevoir du monde.

— On a rien à boire, Louis ! s' exclama Félix

— Ne t'inquiète pas, le brasseur vient, ainsi que le boucher et le fromager. De bons gars !

Continuer : partie 2 sur 10