Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Horia Maes · Chapitre 3 sur 3 · partie 6/10

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Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Chapitre 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Pas le moins du monde perturbée par mes propos, elle continua.

— Pourquoi vous rebaptiser ? Je n'en vois pas l'intérêt. Si je puis me permettre, vous devriez plutôt accepter votre identité, embrasser qui vous êtes sans honte et porter le nom donné par vos parents avec fierté, sur ce. Elle sortit et ferma la porte derrière elle.

Je ne sus que penser de cette entrevue. J ’attrapai le plateau - repas qui attendait sur le parquet de ma chambre. Je m'installai à la petite table apposée à un mur de la pièce et commençai à manger. A la première bouchée, mon palais ne supportait déjà plus la nourriture. Ce qu'elle m'avait préparé était tout simplement immangeable. Désolé, j'abandonnai donc mon assiette, ne buvant que le verre d'eau. Mon estomac criant famine, j'allai tout de même me coucher, cherchant à tomber dans les bras de Morphée.

Un cri strident me réveilla. Pensant reconnaître la voix d'Euriel, je me levai en vitesse et descendis les escaliers précipitamment, je crus bien me rompre le cou. Je déboulai torse nu dans la salle principale de l'auberge, là où tout le monde pouvait me voir. Voulant découvrir la raison de ce cri et son propriétaire, je ne me rendis pas tout de suite compte de la tenue que j'arborais, jusqu'à ce que la femme que je cherchais du regard explose de rire, entraînant ainsi les clientes à la suivre dans son hilarité. Je me regardai et compris la cause de cette agitation. Je remontai dans ma chambre aussi rapidement que j'en étais descendu sans me faire prier, embarrassé. Quelques instants plus tard, je revins dans la pièce que j'avais quittés , honteux, en tentant du mieux que possible d'éviter les regards moqueurs de la clientèle. Je me dirigeai sans traîner le pas vers le comptoir de façon à me trouver dos à eux. Je saluai Euriel et lui demandai une tasse de café. L'angoisse de faire subir l'horreur de la veille à mon palais me reprit. Elle me servit. Je tentais de me calmer et posai mes lèvres au bord de la tasse, en tout cas la boisson avait une bonne odeur, mais le goût. Je me lançai et bu une gorgée. Le café s'avérait délicieux, ce qui me laissa perplexe quant à mon repas de la soirée, que d'ailleurs j'avais pris soin de jeter pendant la nuit dans la poubelle de l'établissement alors que tout le monde dormait. Content d'avaler quelque chose, je ne pris pas la peine de déguster le breuvage. Je reposai l'objet sur le bar puis interpellai la jeune fille pour m'enquérir de son frère.

— Mon frère ? Je n'ai pas de frère ?

— Comment ça, et Alpha, ce n'est pas...

Je me tus et commençai à rire nerveusement. Lui aussi m'avait menti, il voulait savoir jusqu'à quel point je lui faisais confiance, et inversement avec l'histoire de la promesse. Finalement, aucun de nous paraissait être digne de l'autre. Plus j'y pensais et plus je riais, je ne sus m'arrêter que lorsque mon hôte me pinça la joue.

— Cessez de pouffer comme un idiot !

Je gémis de douleur.

— Ça fait mal, lui fis-je remarquer. Mais c'est efficace.

—Je n'ai pas de frère, même s'il prend soin de moi comme s'il l'était. Vous avez été bien naïf pour y croire. Est ce qu'on se ressemble lui et moi, franchement ?

— Non, vous êtes bien trop belle pour être sa sœur.

Je venais encore de parler sans réfléchir, c'était sur cette fois elle allait fuir. Pourtant elle m'offrit son plus beau sourire. Elle rit à gorge déployée et sa voix se faisait de plus en plus grave à chaque éclat de rire.

— Mais la requête qu'il vous a faite est réelle, je refuse d'être mêlée à vos histoires. Repris d’un ton sérieux. Sommes-nous bien d'accord ? Je restai silencieux. — Nous sommes d'accord ?

— Nous sommes d'accord, finis-je par répondre.

Elle m’offrit une autre tasse de thé et retourna à son travail comme si l'épisode n'avait jamais eu lieu. Béat, je m'apprêtai à retourner dans mes appartements, je la hélai juste une dernière fois pour savoir où se trouvait Alpha.

— Il dort. Elle sortit des bouteilles de différents cocktails déjà préparés. Vous voyez ces bouteilles, à 9h elles sont pleines et à 12h il n'en reste plus une goutte. Si aucune n'est entamée, cela signifie que l'alcoolique que j'héberge dort encore. Ça fait trois ans maintenant. Je l'écoutai discourir sur mon ami, peiné d'apprendre cette vérité sur un homme que je croyais sain de corps. Pour ce qui était de son esprit, il m'avait toujours paru un peu fou. Je l'observai reposer les objets de son malheur sur une étagère les yeux pleins de fureur. Je me détournai d'elle et remontai dans ma chambre. 

Assis sur mon lit, je réfléchis à la manière de me sortir de l'impasse dans laquelle je me trouvais, je ne pouvais pas passer ma vie dans cette auberge. Je m'allongeai et songeai à un plan, mais rien ne prenait place à l'intérieur de ma tête. J'en fus frustré. Je ne devais pas finir comme Alpha, à manger, boire et dormir. Démoralisé, je me levai et guidai mes jambes en direction de la table au coin de la pièce, j'y avais déposé le carnet de notes d'Aysun, je le saisis et caressai la couverture en cuir marron. Les mémoires de ma mère de substitution en main, je fis le chemin inverse vers mon lit et m'assis confortablement le dos appuyé contre le mur. Je pris une grande inspiration puis j'ouvris et commençai ma lecture.

 

Riche

Je comprenais enfin beaucoup de choses : la politique de ma mère, la froideur de ses décisions, le recensement, Robert, Alexandre, la destruction des factions rebelles, Félix, les UNITES, moi. Les pièces du puzzle se rassemblaient petit à petit.

Après avoir tout découvert, je me savais intouchable, je pouvais donc faire ce qu'il me plaisait et profiter de la vie. Pourtant, je voulais qu'elle ait un sens, un but.

Je retournerais dans l'UNITÉ A et monterais une entreprise, j'ignorais encore quel genre, mais j'étais prêt à racheter tout le quartier si nécessaire. « Vie ta vie » m'avait-elle prié un jour. Plutôt deux fois qu'une. En tant que privilégié, il se serait avéré indécent de ne pas jouir de ce statut. Je laisserais ma fierté et mes valeurs de côté, comme j’avais si bien réussi pendant trois longues années.

En attendant je voulais passer du temps avec Euriel, en ces moments elle représentait beaucoup pour moi. Bien sûr elle n'était pas Moïra mais sa présence remplissait un vide dans mon cœur, et je voulais la protéger.

Pendant quatre mois nous vécûmes une relation précieuse. Elle me tenait compagnie chaque soir. Nous bavardions ou nous lisions silencieusement allongés sur mon lit, le plus souvent sa tête reposant sur mes genoux. Je souhaitais que le matin ne se lève jamais pour que nous puissions continuer cette vie d’insouciance et d’amour naissant. Le rêve éveillé dans lequel nous vivions finit par me faire haïr l'aurore. Deux jours de décembre en particulier restèrent gravés dans ma mémoire. Une escapade à Montréal, veille d'une triste décision. Je voulais lui montrer la ville de naissance de Maxence, celle où elle avait passé ses jeunes années auprès de ses parents et de sa tante Margareth. Ma mère venait d'un milieu bourgeois, et grâce à sa tante elle eut la chance, très rare, de rencontrer les plus grands personnages de son époque. Maxence n'a jamais vraiment aimé se vanter de son ascendance. Avoir pour tante l'épouse du Premier Ministre Canadien s'avérait être plus un fardeau qu'une bénédiction. Sa famille était constamment sujette à critiques et à jalousies, et c’est pour cela que mes grands-parents avaient décidé de s’enfuir à la campagne. Mon père venait également d'une famille puissante, cependant après la guerre ils avaient, tout comme les Aelters, subi la purge et avaient absolument tout perdu. Leur patrimoine, leurs privilèges et leur pouvoir, ne leur restait plus que leur descendance. Ces malheurs sans doute firent naître le caractère nonchalant de Théodore et la résignation de Maxence. Je ne voulais plus penser à cette époque amer.

Le matin de ce fameux jour, je proposai à Euriel de partir à l'aventure dans un lieu inconnu, ce qui la rendit enthousiaste. Impatiente, elle ne prit même pas la peine de préparer ses affaires, elle se contenta d'un sac à dos contenant le strict minimum. Après tout, ce serait bref. Elle ferma l'auberge et nous partîmes finalement vers notre destination sans jeter un regard en arrière, car seul s'évader importait à ce moment. Euriel passa le pas de la porte, je la suivis de près et, tels deux amants en fuite, nous prîmes le chemin de la gare. Les hauts dignitaires et leur famille uniquement pouvaient se targuer de prendre le train. Je n'eus aucun mal à acheter nos places pour Montréal. Trois heures de trajet passèrent et je voyais les yeux de ma compagne briller face à tant de nouveauté. Comme elle, la grande majorité des jeunes du pays n'avaient jamais utilisé de moyen de transport aussi sophistiqué. Devant ses yeux s'ouvrait un autre monde, celui des anciens, que chacun semblait avoir oublié depuis la fin de la guerre. Je n'osai l'interrompre dans sa contemplation et préférai observer son visage de déesse se refléter sur les fenêtres du wagon.

Nous descendîmes du train un peu fatigué du trajet et quittâmes la gare. Sur le chemin qui nous conduisait à notre hôtel, Euriel se montrait de plus en plus excitée, comme transportée par la beauté de ce nouveau paysage, elle qui m’avait dit n’avoir jamais quitté Memphis. Je la regardai attraper les feuilles d'érables qui tombaient des arbres comme l'aurait fait une enfant. Et je ne pouvais m'empêcher de sourire à chacun de ses éclats de rire. Je ne voulais plus penser à rien et simplement passer du temps avec elle. « Qu'elle enthousiasme , lui criais-je, on dirait une sirène qui rencontre la terre pour la première fois. Celle-ci ne va pas se dérober ! ». Elle cessa ses enfantillages et me dévisagea avant de répondre tendrement : « Notre monde pourrait disparaître du jour au lendemain, je veux profiter de ces instants comme s'ils étaient les derniers. Qui sait ce qui adviendra demain ! Peut-être ne voudras tu plus de moi ». Et elle termina sa phrase par un simple rire enjoué. Je la regardai une fois de plus s'éloigner en courant. Mais alors que je la suivais paisiblement à une distance d'au moins vingt mètres, elle s'arrêta et resta immobile durant de longues minutes, les yeux rivés au ciel. Ne souhaitant pas la déranger dans sa contemplation, je stoppai également ma route et l'imitai, mes yeux cherchant les quelques nuages qui passaient. Je baissai enfin mon regard vers elle. Elle s'était retournée vers moi. J'esquissai un sourire quand je la vis mettre ses deux mains autour de sa bouche et prononcer quelques mots que je ne pus entendre. Je me rapprochai doucement. Alors elle recommença, je n'entendais toujours rien. « Stop », me cria-t-elle. Elle bougea les lèvres mais je n'entendais toujours rien. Mais je compris dans ses yeux le message qu'elle désirait m'adresser. Méritais-je d'être heureux ? Moi ?

Sa confession faite, je la rejoignis et nous nous rendîmes ensemble à l'hôtel. Les bâtiments de cette ville me firent oublier que je me trouvais dans un pays victime des bombardements de la guerre. Memphis, toujours en reconstruction, ne pouvait rivaliser avec la grandeur et la beauté de Montréal, qui bénéficia d'une chance inouïe. Tout était intact. Pas même une égratignure sur les façades des monuments. Aucune autre ville américaine n'avait eu ce destin. Notre chambre se trouvait dans un immeuble d'habitation bâti au début du XXème siècle. Il s'agissait d'un édifice victorien de cinq étages. Grand-mère était férue d'architecture et elle m'avait fait avaler presque toute sa bibliothèque sur le sujet. La façade de l'hôtel symétrique possédait sur ses deux extrémités une tour ronde coiffée d'une tourelle. Le rez-de-chaussée quant à lui possédait une véranda enveloppante. Tout ce bâtiment arborait une couleur d'un rouge éclatant, comme polie par les ans. Un lieu sophistiqué pour y accueillir celle que j'aimais.

Après nous être présenté à la réception, la gouvernante générale elle-même nous mena vers nos appartements. L'intérieur respirait le luxe et l'opulence. Rien à envier au Palais Royale de Memphis. Les murs tapiss és de papier peint vinyle aux motifs baroques et à la couleur jaune sable offraient un aspect rustique à l'ensemble. S'y ajoutait sur le mur principal une tenture représentant le couronnement d'Aysun. D'ailleurs cela déplut à ma compagne, mais la magnificence de la pièce lui fit rapidement oublier cette étoffe. Les meubles étaient tous d'époque, et une imposante armoire Louis XIV quatre portes en acajou trônait au fond du salon. Le reste de la suite était tout autant époustouflant et Euriel s'égayait à chaque pièce visitée. Enfin, la visite terminée, je m'installai sur un des nombreux fauteuils en cuir du grand salon et invitai mon amie à m'imiter. Elle s’assit sur l'accoudoir à ma droite et m'embrassa passionnément. Je me levai et me dirigeai vers notre chambre à coucher, mais elle ne me suivit pas. Elle resta immobile, le regard fuyant. Je ne l’avais jamais vu ainsi et je voulu lui demander la raison de sa peine mais elle refusa de répondre. Repoussant la main que je lui tendais, elle s’adressa à moi en ces mots : « Je t’aime ». Je me figeai, l'air stupide. Je l’aimais aussi mais je n’avais jamais prononcé ces mots à haute voix. Je pris et une grande inspiration, me préparant à lui répondre mais elle me coupa dans mon élan.

— On m’ a chargé d’une mission...Je ne suis pas celle que tu crois.

— De quoi parles-tu ? demandai-je, perplexe. Quel genre de mission?

— Demain. Elle soupira. Je te révélerai tout demain.

Je n’insistai pas mais fus envahi par une terrible angoisse qui ne me lâcha pas de la nuit.

Le lendemain, nous quittâmes l'hôtel pour une promenade le long du vieux port. A chacune de nos pauses, elle semblait hésiter à entamer la conversation. Je ne la forçai pas, elle parlerait lorsqu’elle serait prête. Je la suivis dans un restaurant qui lui donnait envie. Là, nous y dégustâmes des mets délicieux, bien au-dessus de ses moyens. En réalité, Montréal demeurait le dernier bastion de la bourgeoisie qui avait réussi à fuir le régime patriarcal post-guerre, et les notables proches du pouvoir pouvaient s'y rendre en toute tranquillité et profiter d'un luxe disparu. Son repas englouti, elle m'entraîna vers la vieille ville, de là nous longeâmes les remparts où la vue sur Montréal était imprenable. Je suivais ma compagne à travers la cité, ravie de découvrir ces lieux magiques. Comme je connaissais déjà les environs, grâce aux voyages entrepris avec Aysun, je profitai non pas des paysages, mais d'Euriel, qui malgré son anxiété cherchait du mieux possible à passer un agréable moment. A mes yeux elle ressemblait à un nouveau - né à qui le monde se dévoile. Voir un sourire sur son visage, voilà la seule chose que je désirais.

La soirée se termina au bord du lac aux Castors où des dizaines d'artistes tentaient de se faire un peu d'argent. Euriel s'allongea sur l'herbe et observa un long moment le ciel sans dire un mot. Je m'allongeai à ses côtés et me mis à contempler, comme elle, la voûte céleste.

—Pourquoi penses-tu que cette cité a été épargnée par la royauté ? Ni destruction, ni recensement, s'interrogea-t-elle soudain. Enfin elle parlait. Décontenancé par sa question, je restai silencieux, ne sachant si je devais lui parler de mes suppositions. — Je n'ai jamais profité d'un endroit aussi beau de toute mon existence, reprit-elle. Je suppose que pour toi ce n'est qu'une simple ville parmi toutes les autres.

— C’est vrai que j'ai beaucoup voyagé et que j'ai vu les plus beaux édifices encore debout construits par l'homme, et j'ai vu des paysages grandioses comme seule la nature peut en produire. Mais, malgré tout ce que j’ai traversé, rien n'est plus agréable qu'être dans mon pays.

Elle ne réagit pas à ces mots et ferma les yeux. Puis elle s’assit et se mit à pleurer à chaudes larmes. Je me relevai à mon tour et la pris dans mes bras.

— Quoi qu’il se passe je ne t’abandonnerai jamais, sois en sûr, lui dis-je.

— Comment peux-tu dire ça, tu ignores ce que je vais te révéler. Elle se dégagea.

— Parce que je te connais.

— Justement non. C’est tout le problème, tu ne me connais pas. Tu ne t'imagines même pas ce que tu vas découvrir.

— Alors dis le moi, apprends moi. Qui es tu?

— Je t’ai di t mon nom, je t’ai parlé de mes origines, de mon père

— Oui...Tu veux dire que tu as menti ? Tu n’es pas sino-ghanéenne ? Ça n’a aucune importance si...

— Non, ce n'est pas ça, mes parents sont vraiment...Peu importe, je m’égare. Non la vérité c’est que je me suis servi de toi, comme je l’ai fait avec Alpha. Je ne comprenais pas. Je la dévisageais d’un air ahuri. — Je cherche quelqu’un que je dois protéger de la Reine. Je dois tout apprendre sur elle.

— Attends ! Qu’est ce que tu racontes ?

— Je suis désolée. Ça fait longtemps que j’hésite à t’en parler. Mais je ne pouvais plus garder le secret car je tiens à toi.

— Pourquoi me le révéler maintenant ?

—Parce que je suis tombée amoureuse de toi et que c’est trop dur de continuer à te mentir. Tout comme le fait que le nom que ma mère m’a donné n’est pas Euriel mais Tao.

— Tao ?

— J’ignore ce qui te choque le plus ?

— Ce qui me choque, comme tu dis, ce qui me blesse c’est que tu ne m’aies pas fait confiance, que tu m’aies utilisé contre ma mère. Que tu pensais me dissimuler tes objectifs et espérer être avec moi. Jusqu’où étais-tu prête à m’insulter?

— Je suis désolée, je ne voulais pas te l’apprendre dans ces circonstances mais je ne supportais plus de te voir m'idolâtrer alors que je ne le mérite pas.

— Tu as raison, tu ne le mérites pas !

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Je me levai et fis les cent pas, cherchant désespérément à trouver une explication à quelque chose qui n’en avait pas. Euriel, mon seul bonheur, ma seule joie, la femme que j’aimais s’avérait ne pas être ce qu’elle prétendait être. Elle avait raison, jamais je ne me serais imaginé telle révélation. J’étais prêt à exploser de rage mais je me retins.

— Qu'est ce qui s'est passé ?

— Après l’assa...la mort de ma mère, j'ai embrassé qui j’étais réellement. Ma mère n’était pas très ouverte d’esprit mais elle m’a encouragé dans ces derniers instants à devenir celle que j’étais, même si je sais qu’elle m’a accepté dans le seul but de sauver ma peau. Aysun DOIT ignorer l’existence d’Euriel...Elle recherche Tao. C’est compliqué à expliquer, mais j’ai une mission à accomplir, et pour ça, aussi ridicule que ça puisse te paraître, je ne dois pas m’éloigner d’elle. Je suis à la fois la proie et le chasseur. Je ne peux t’en dire plus.

— Tu as raison, je ne veux pas en savoir plus, je me sentirais coupable auprès d’Aysun. C’est pas vrai, j’y crois pas, pourquoi êtes vous tous liés à cette femme. Mon meilleur ami était même son fils. Qu’est ce qui cloche chez moi. Je me tins la tête.

— Rien ne cloche chez toi ! Tu es juste malchanceux

— Malchanceux ? Tu te fiches de moi ! C’est bien pire. J’ai fini par remplacer son propre fils auprès d’elle. Qui oserait faire ça à un ami ? Qu’est ce qui me prend de me plaindre à toi, c’est toi qui accro is une fois de plus ma souffrance.

— Alexandre, c’était son nom je crois. Il te le pardonnera, il t’aimait sincèrement.

— De quoi parles-tu? Tu connaissais Alexandre ?

— Alpha m’en a parlé, mais tu l’ignorais apparemment. Il se confiait à Alpha sur les sentiments qu’il éprouvait pour toi mais qu’il se refusait à laisser transparaître afin de mener à bien sa mission.

— Il ne m’en a jamais parlé, il…

— Il avait sans doute peur que tu rejettes ses sentiments. Il était le fils de celle que tu détestais à l’époque, mais regarde toi aujourd’hui l.

— Je ne suis qu’un imbécile. Je n’ai rien vu, tout comme je me suis fait berner par toi.

Elle se leva et m'enlaça. Je suis désolée, vraiment désolée? répéta-t-elle.

— Lâche-moi ! Je la repoussai violemment.

Elle baissa les yeux puis s'écroula. Je regardai cette personne que j’avais aimé passionnément pendant des mois sangloter sans que je n’ai le courage de la consoler. Je reculai, honteux. Honteux de ne pouvoir prendre soin d’elle.

Je rentrai à l’hôtel, seul. Il était 22h passé et je venais d’abandonner mon amie dans un immense parc. Je voulais réfléchir. Je me prenais la tête dans les mains comme quelqu’un assailli d’innombrables pensées. Je voulais réfléchir à ce que je devais faire, mais c’était inutile, il n’y avait pas à tergiverser. La seule question que je devais me poser était si je l’aimais.J’étais prêt la veille encore à lui offrir mon cœur et mon corps. Qu’est ce qui avait vraiment changé? Euriel restait Euriel, quel s que soient ses projets. Je n’étais pas obligé de choisir entre elles, je pouvais avoir les deux. Présente, je la voulais à mes côtés, absente je pensais constamment à elle. Avant notre départ, j’avais pris une décision radicale qui bouleverserait notre vie, une décision prise sans lui en faire part. Une décision qui nous séparerait. Ce voyage à Montréal était notre dernier rendez-vous mais surtout l’ultime témoignage de notre relation. Montréal devait être l’empreinte de notre amour. Et je jetterai tout ça pour ça? Avant le pire, le meilleur doit advenir. Alors je me répétais « Est ce que tu l’aimes? Est ce que tu la désires? Pourrais tu continuer d’avancer sans lui avouer? » J’en vins à cette conclusion : si tu la veux, alors va la chercher.

Je sortis de l’hôtel et couru rejoindre Euriel, espérant la trouver là où je l’avais laissée. Je priai le ciel en chemin pour qu’elle me pardonne ma lâcheté. J’arrivai, complètement essoufflé, devant les grilles du parc. Mes yeux cherchaient désespérément son visage. J’interrogeai les passants pour savoir s’ils n’avaient pas vu une jeune métisse vêtue d'un long manteau blanc et d’un pantalon bordeaux. Enfin quelqu’un m’indiqua le Nord. Je le remerciai et me remit à courir dans cette direction. Euriel se dirigeait vers la gare. J’accélérai, effrayé à l’idée de la rater et de la laisser retourner à Memphis le cœur brisé. Je courrai à en perdre haleine mais je la rattrapai finalement sur le Pont de l’Armistice nouvellement construit.

— Attends, criais-je. Elle se retourna. — Attends-moi, j’arrive. Je

pressai le pas. Arrivée à sa hauteur, je ne stoppai pas ma course et la pris dans mes bras. Excuse-moi d’avoir tant tardé. Je sais qu’il est tard.

— Oui, il est minuit passé, dit-elle d’une voix tremblante, les mains agrippées à mon pull. Je t’ai attendu.

— Merci. Je désserrai l’étreinte et la dévisageai. Merci d’avoir attendu. Ne pleure pas. Je suis désolée. J’y ai bien réfléchi et peu m’importe qui tu es, ce que tu fais, je… Je ne suis personne, j’ignore ce que tu as traversé. Tu es tout ce que j’ai aujourd’hui. Je fais le serment de ne jamais révéler ton secret à qui que ce soit. Que je meure si je mens. Lève les yeux, regarde moi. Je voulais te le dire pendant notre séjour, c’est ce qui était prévu. Quel imbécile je fais! Écoute bien. Tu hoches la tête? Haha. On dirait une enfant. Voilà je préfère voir ton sourire. J’ai compris en rentrant seul à l’hôtel que ton absence m’affectai t , que l’image de ton visage en larme me tourmentait et que mes actions me...J’ai eu honte. J’ai cherché à trouver une raison de te rejeter mais...Montréal devait...Doit être le lieu où je t’avoue ce que je ressens pour toi depuis notre première rencontre. Je t’ai désiré à la seconde où je t’ai vu, et je t’ai aimé dès nos premières rencontres nocturnes. Cette relation ne peut pas se finir ainsi. Impossible. Moi aussi. Moi aussi je t’aime. Je riais nerveusement.

Elle approcha son visage du mien et doucement, déposa un baiser sur mes lèvres. Je lui rendis au centuple, avant de lui redire à quel point je l’aimais. Nous fîmes le chemin du retour main dans la main, riant gaiement, tels deux adolescents lors d’un premier rendez-vous galant. Nous retrouvâmes notre chambre d’hôtel et notre lit. Le reste du voyage se déroula sans accroc. Nous avons joui intensément de ces jours passés dans cette magnifique ville et nous nous sommes aimés passionnément. Nos nuits furent aussi belles que nos jours et je voulais rester pour toujours à ses côtés et oublier Memphis, ville de tous nos malheurs. Mais je m’interdisais de revenir sur ma décision, je ne pouvais abandonner les oubliés de cette nation, je devais les aider à vivre, quel qu'en fusse la manière. Des garçons des UNITÉS maintenant démantelées se trouvaient sans ressource, sans compétences, livrés à eux - mêmes. Ils avaient rejeté la main tendue par la Reine, et Aysun refusait catégoriquement de faire preuve de pitié envers quiconque s’opposerait à elle. Quelqu’un devrait s’occuper d’eux. Bien que l’idée de revenir m’exécrai t , mon devoir m’imposait de remplir ce rôle.

Le voyage du retour fut mélancolique. Nous savions que nous ne reverrions jamais Montréal. Et que notre escapade ne serait qu'une parenthèse dans notre vie, peut être qu'un rêve.

 

Misérable

Le 10 décembre, à 11h du matin, je me dressai devant les murs de mon quartier d'accueil, il y avait neuf ans de cela. J'entrepris de le traverser pour voir ce qu'il restait à en tirer. Pas grand-chose, la plupart des bâtisses s'effondraient déjà depuis des années sans que personne ne s'en soucie, les rues semblaient plus boueuses qu'à ma première venue, et les quelques habitants encore présents faisaient peur à voir. S'il y avait des classes chez les indigents, ceux-ci en constituaient la plus basse. Enfin j'arrivai devant mon ancienne maison dans laquelle j'avais passé auprès de mes amis des moments de joie et de tristesse , sans doute les plus marquants de mon existence. Des frissons me parcoururent le corps. Comme toujours, y penser me donnait le vertige, mais cette fois-ci je pris sur moi. Je poussai la porte qui tombait en ruine et posai un pied à l'intérieur. Rien n'avait bougé, comme si nous étions partis la veille, seules la poussière et les toiles d'araignées trahissaient la longueur du temps passé loin de cette maison. En voyant les lieux inchangés, je pris la décision de transformer l'UNITÉ A pour en faire l'endroit le plus en vogue de la capitale, afin de faire oublier l'horreur que certains d'entre nous y avaient vécu. Tourner la page de ces recensements enfin abolis au début de l’année. Dix ans de cette politique avaient transformé le pays et instauré dans l’esprit du peuple la peur de ce pouvoir royal prêt à tout. J’avais certes insisté en faveur de l’abolition mais au fond de moi je savais qu’Aysun n’y avait consenti que parce qu’elle n’en voyait plus l’utilité. Son projet ayant abouti.

Une dernière question se posait sur MON projet : comment en faire un lieu important alors que sa situation ne le permettait pas ? Plusieurs solutions s'offraient à moi et de toutes je n'en retin s qu'une, pas la plus enviable mais la plus rentable comme j’avais pu l’observer à l’étranger. D'ailleurs Aysun m'avait une fois donné son accord, bien que réticente. Le manque d'hommes devait jouer en ma faveur. Je ferai de cet endroit le palace du luxe et du délassement. Le quartier des plaisirs.

De retour à l'auberge, je me précipitai au bar espérant y voir mes bienfaiteurs afin de leur faire part de mes plans. Sans surprise et extrêmement satisfait de la présence d'Alpha au comptoir je l'abordai sans retenue, le brusquant quelque peu. Il venait de sortir de son lit et commençait juste à boire sa première gorgée d'alcool matinal. J'inclinai la tête en signe de respect en direction d'Euriel qui me rendit ma politesse, puis continua son activité sans prêter attention à mon comportement, ce qui heurta mes sentiments et ébranla mon enthousiasme. J'essayai de feindre l'indifférence sans grand succès car je ne trouvais pas la force de détourner les yeux de ma bien-aimée. Je baissai les paupières, cherchant à maîtriser mes émotions, enfin je me calmai et pu dire au buveur à ma droite et à sa sœur de substitution la raison de mon retour soudain. Je leur exposai les faits qui me poussaient à monter cette entreprise lucrative à souhait. Mon développement terminé, j'attendis leur réponse, le sourire aux lèvres, tout en jetant subrepticement des coups d'œil à Euriel. Elle dit sans réserve sa désapprobation. Il ne restait plus qu'à mon compagnon de répondre. Il détacha ses doigts du verre qu'il tenait en main depuis mon arrivée, puis il se tourna enfin vers moi et me fixa d'un air sceptique voir courroucé. « Comment pouvais-je lui proposer une telle chose ? » semblait-il dire . J'en rougis de dépit.

— Ça t’irrite ?

— En effet.

— Peut être est-ce l'alcool qui agit, dessaoule et je reviendrai te voir. Je quittai ma chaise mais il me retint par le bras.

— Ce n'est pas l'alcool, j'ai très bien écouté, cependant je le conteste ardemment ! Il m'adressa un regard qui condamnait mon idée avant même de l'avoir testée.

— Lâche-moi ! m'indignai-je de son manque de considération envers mes aspirations. 

Refusant d'accéder à ma requête et offusqué, je repoussai violemment sa main accrochée à mon bras, mais une autre poigne de fer vint m'attraper. Alors, furieux, je criai contre lui une nouvelle fois. Mon esclandre attira tous les regards vers nous, les clientes de l'établissement, trop heureuses d'assister à un spectacle gratuit, ne détachaient pas leurs yeux de notre trio. Alpha, embarrassé, me laissa finalement partir. Libéré, je montai dans ma chambre, décidé à faire mes bagages. Ne jamais confier son ambition à quelqu'un qui la freinerait. Je savais qu'aucun d’eux n'acclamerait l'initiative mais je pensais qu’ils m’auraient soutenue dans cette démarche. Tel un enragé, je rassemblai mes affaires et les jetai en vrac dans un sac. Je ne me reconnaissais plus, pourtant je comprenais leur réaction et discernais clairement la raison de ce refus, je l'avais deviné bien avant de rentrer leur annoncer la nouvelle. Mais niant cette possibilité j'étais revenu euphorique de mon expédition. Me rendant compte de cette réalité et surtout de mon égoïsme, je lâchai les choses que je tenais en main et tombai les deux genoux à terre, à la fois honteux et anéanti.

La porte s'ouvrit, je reconnus les jambes fermes et hâlées d’Euriel, je levai la tête pour atteindre son regard. Le premier fut accusateur, le deuxième fut salvateur, le dernier fut aimant. Elle se pencha vers cet imbécile agenouillé sur le sol et qui lui faisait face, elle l'enlaça puis, l'embrassade terminée, l'attrapa par ses épaules solides et carrées et lui signifia le degré d'importance que son choix impliquait et qu'il ne pourrait plus revenir en arrière.

— Si tu décides de partir réaliser ton projet abject, indigne de toi et des habitants de cette ville, avilissant les hommes comme les femmes, alors tu ne seras rien de plus qu'un proxénète répétant les erreurs de ses aïeux. Le souhaites tu toujours ?

—Tu me parles de cette ville, mais elle se meurt, la population ne vivait qu’enfermée dans ses secteurs. Malgré l’annihilation de la Confrérie et la fin du recensement la situation ne s'est pas améliorée. Le peuple ne sait plus comment s’organiser, cela fait vingt ans qu’il a perdu sa liberté. Et Aysun ignore ce peuple, qu’elle abhorre. Je...Je ne le fais pas pour moi. Ayant retrouvé mes esprits, j'argumentai. Tu sais, l'acte charnel fait partie de nous, si cela peut aider certains à oublier leurs problèmes...Elle me regardait d'un air horrifié. J'offrirai aux indigents un toit et de quoi vivre. Je sais que ça peut être difficile à comprendre mais c'est la seule solution que j'ai trouvée afin d'aider ma mère. Il n'y a pas de meilleur moyen pour contrôler le peuple. Et puis je l'ai vu fonctionner dans d'autres pays. Même les plus réticentes ne s’en plaindront pas. Il n’y a plus assez d’hommes pour elles de toute façon, elles y trouveront donc leur compte.

— Et moi ? lança-t-elle profondément attristé. Ne suis je qu'un simple objet de plaisir que tu utilises à ton bon vouloir ?

— Non bien sûr que non. Je t'aime. Je ne te demande pas non plus de m'accompagner, simplement de me soutenir dans ce projet .

Elle me dévisagea, pensive.

—Pourtant ce que nous faisons ne diverge aucunement de ce que tu viens de décrire. Quand je viens te voir, je ne souhaite qu'oublier mon horrible journée.

— Alors JE devrais me sentir blessé, répondis je, étrangement plus détendu qu'au début. A moins que tu ne fasses qu'appliquer mes paroles...Ce que tu fais en ce moment même.

Elle était en train de déboutonner ma chemise, qu'elle finit par arracher, agacée par le temps qu'il fallait pour me déshabiller, puis elle se pencha vers moi pour un baiser langoureux. Elle respirait la sensualité et je pouvais sentir son corps entier brûler de passion à cet instant. J'étais piégé.

Le lendemain matin je me réveillai et embrassai celle qui dormait à mes côtés. Je sortis du lit et me rhabillai. Alors que je m'apprêtais à descendre, Euriel m'interpella avant de scruter ma réaction, comme si elle voulait s'assurer que la nuit m'avait ouvert les yeux sur la folie que je cherchais à entreprendre.

—Tu m'abandonnes ?

— Je te ramène quelque chose ? lui demandais-je, déçu de la savoir réveillée.

— Tu n'as pas changé d'avis n'est ce pas ? Je fis un signe de tête qui allait dans ce sens. Alors c'était la dernière fois.

Elle se retourna vers le mur, tandis que je me dirigeai vers la porte. Je l'entendis sangloter, assez faiblement pour éviter que je ne la remarque, mais je la connaissais trop bien, son envie de discrétion la rendait encore plus audible. Je quittai la chambre en silence pour la laisser pleurer, seule.

Dans la grande salle de l'auberge, je m'installai comme à mon habitude au bar, oubliant que la propriétaire qui faisait également office de barmaid dormait en haut, dans mon lit. Je dus me résigner à me servir moi même, mais je ne connaissais pas l'emplacement des bols, où le fonctionnement de la machine à café, toute ma vie on m'avait dispensé de passer derrière une cuisine, alors un comptoir. Dans mon enfance il s'agissait de Maxence, dans mon adolescence mes colocataires, puis les domestiques du Palais. Désorienté par ce nouvel environnement, je tentai comme je pouvais de me débrouiller, puisque personne ne viendrait m'aider, et surtout pas Alpha qui devait probablement être en train de dégriser de la soirée. Après quelques minutes de recherche laborieuse, je dénichai les tasses et les petites cuillères, mais abandonnai le café, de toute manière je ne saurais pas comment utiliser l'appareil censé le préparer. J'optai donc pour du lait froid, au moins je savais où le trouver. Tandis que je buvais mon breuvage, mon amante me rejoigni t , suivie de son « frère » qui s'avançait les yeux encore mi-clos. Nous étions dimanche et il n'y avait aucun client pour voir la froideur que je vouais à l'égard de mon ancien ami. Euriel vint m'embrasser et pr it ma place derrière le bar. Elle nous prépara le café, omettant volontairement d'offrir à Alpha son cocktail quotidien. Il fallait discuter, et avoir les idées claires s'avérait primordial.

—Je désire toujours accomplir ce projet, m'adressai-je à mon voisin. Il prit un air désinvolte. —Tu viendras avec moi ?

— Mon avis importe peu car aujourd'hui je dois te suivre quel les que soient tes décisions, bonnes ou mauvaises. J'ai fait une promesse, et je tiens mes promesses. Ce qui n'est pas ton cas.

— Quoi ? s'exclama Euriel. Comment ça tu dois le suivre, tu n'as rien dit.

— Je ne voulais pas te rendre la vie plus difficile, tu as assez de problèmes avec moi. Et même si j'ai toujours été contre votre relation, je n’étais pas en mesure de te l'interdire. Te révéler la vérité t'aurai blessé et je redoutais que tu finisses par me haïr o u bien pire, le haïr. Ne me regarde pas comme ça je t'en pri e , ce garçon est la meilleure chose qui te soit jamais arrivée, le détester t'aurai t détruit. Ne t'énerve pas s'il te plaît.

— Parce que tu crois que tout m'avouer maintenant changera la donne, tu n'as fait que retarder l'échéance. Oui tu as raison, je vous hais tous les deux, à cause de vos choix, de votre égoïsme et de vos mensonges, mais je ne renierai pas l'amour que j'éprouve pour toi ou pour lui. Mais oui là je suis folle de rage et je ne sais pas ce qui me retien t de vous éclater !

Les esprits s'échauffaient, je ne préférai rien rétorquer et demeurai dans mon mutisme, même si j’ignorai à quelle promesse il faisait référence. Nous nous séparâmes en pleine discorde.

Trois jours passèrent sans qu'aucun de nous ne s'adresse la parole, jusqu'à ce qu' Euriel nous annonce que si nous devions partir elle fermerait l'auberge, elle n'y aurait plus grand chose à garder, juste de la rancœur. Bien sûr Alpha ou moi ne pouvions nous opposer à cette décision, n'ayant ni de droit sur l'établissement ni sur elle. 

Ce fut le 15 décembre 2098, mes bagages ainsi que ceux de mon futur associé attendaient devant la porte d'entrée, ils ne restaient qu'aux déserteurs de dire adieu à notre hôte. J'allais l'embrasser tendrement, et lui di s à quel point je l'aimais, quoiqu'elle pût penser de moi. « Qu'est ce que l'amour si tu n'es pas à mes côtés. » rétorqua t-il. Je m'éloignai d’elle, livide. Puis ce fut au tour d'Alpha de faire ses adieux. Lorsque nous passâmes le pas de la porte, je n'osai me retourner de peur d'entendre les mots glissés plus tôt résonner dans ma tête. Nous partîmes, persuadés que je ne la reverrai plus jamais.

Je lançais mon , qui réussi à merveille, et de là où j'étais je pouvais rendre service à la Reine. Mes a ntikaires, mes garçons dont je prenais soin et qui faisaient tourner mon commerce agissaient également comme de remarquables espions, puisqu’ils devaient me rapporter absolument tout ce qu’ils entendaient. Et les informations intéressantes arrivaient jusqu’au Palais. Les clientes affluaient, j'avais en effet recruté de beaux jeunes hommes, d’anciens récalcitrants au régime sans le sous, et des indigents ayant fui leur campagne dans l'espoir de se faire embaucher en ville. Mais tous avaient dû subir les CLASS, certains avaient même été réintégrés dans la société suite à leur succès mais ne trouvaient pas d’emploi raisonnable pour les aider à survivre. Ici ils étaient chez eux, nourris et logés, et ils gagnaient de belles sommes. Ma présence dans le quartier se révélait indispensable, et mon charme fou ainsi que mes performances attiraient une bonne partie des femmes des beaux quartiers de la capitale et même de l'extérieur, telles les diplomates ou les commerciales de passage à Memphis. J'avais réussi mon pari, au prix d'énormes sacrifices.

Deux années passèrent dans la richesse et la débauche. J'étais indépendant, libre et fougueux, cherchant à chaque relation d'oublier un peu plus Euriel, en vain. Encore et toujours, ses dernières paroles retentissaient dans mon esprit et j'étais condamné à les entendre toute ma vie. De plus, cette existence m'empêchait définitivement de renouer un quelconque lien avec ma famille, dont le sort me restait inconnu. J'avais dû abandonner l'amour de ma vie, et mon meilleur associé me haïssait car il avait dû, lui aussi, laisser Euriel derrière afin d'honorer un serment dont j'ignorais la teneur. Alors ce soir-là, comme tous les autres soirs, je ne m'attendais pas à recevoir de visite particulière. Jamais je n'aurais imaginé revoir cette personne chère à mon cœur. Jusqu'à ce qu'elle frappe à ma porte.

 

PARTIE II

CHAPITRE 1 

La Disparition de Métis

 

La Capitale

J'avais trois ans le jour où elles sont venues chercher mon frère. Je me souviens du regard de douleur qu'il me lança juste avant de s'évanouir. Je n'oublierai jamais cet anniversaire. Mon grand-père se lamentait sur le corps de son épouse, et ma mère suppliait de toute son âme de laisser son fils tranquille, qu'elle ferait tout ce qu'on lui demanderait en retour. Rien n'y fit. Je les ai regardés emmener Louis pour ne plus reparaître. Ma mère s'effondra complètement, alors que je pleurais la perte d'un être cher.

Les deux membres restants de ma famille m'élevèrent dans la tradition ancienne, emplie de tolérance et d'égalité. Mon grand-père m'apprit tout ce que je devais savoir sur la vie, ses joies et ses peines. Quant à ma mère elle m'apprit les secrets de la civilisation, les gens, la ville, les lois, le gouvernement, la Reine. Et tout ce que je savais sur le régime je le tenais des colporteuses et de la propagande sur les ondes radios. Les rumeurs, les vérités qu'elle entendait au sujet de la maîtresse du pays la faisait frémir au plus profond de sa chair, comme si elle ressentait les blessures de son fils disparu.

Le jour de mes 15 ans, je demandai à ma mère de l'accompagner en ville, pour son « expédition » mensuelle qui consistait à se ravitailler. Sans que j'en fusse surprise, elle refusa, une énième fois. Frustrée et en colère, j’allais m'enfermer dans ma chambre. Pour occuper mes journées je prenais l'habitude de composer de courts morceaux de musique au violon, un instrument qu'affectionnait tout particulièrement ma grand-mère, en fait l'objet lui appartenait. Il dégageait une sonorité incroyable qui m'emportait à chaque note que je jouais. Grand-père me l'avait offert le jour de mes 7 ans, en souvenir d'elle, il souhaitait une fois de plus entendre le son de l'instrument résonner dans la maisonnée. Mais plus je l'utilisais et plus sa tristesse grandissait et je ne savais la différencier de la mélancolie. Alors que j'apprenais toutes ces années à me servir du violon de mon aïeule, je rêvais de pouvoir transmettre à mon tour quelque chose en héritage.

Le jour de mes 15 ans je me devais d'honorer la mémoire de mon frère en composant pour lui le plus beaux des morceaux. Je me mis au travail, sans oublier que lorsque Maxence rentrerait j'irai lui faire part de ma déception.

Mon œuvre terminée et ma mère toujours absente, je décidai d'aller me promener dans la campagne environnante, car prendre l'air permettait de me détendre. J'invitai mon grand-père à m'accompagner, mais il refusa, prétextant avoir à préparer le diner. Une excuse pour éviter de sortir, comme s'il se punissait de la mort de sa femme en s'éloignant des plus simples plaisirs de la vie, et cela depuis des années. Néanmoins, je n'insistai pas et après avoir enfilé mon manteau, je franchis le pas de la porte sans me retourner. Il faisait froid et je sentis sur mes joues les rafales de vent frais qui les brûlaient. La neige à mes pieds, je n'avais nullement l'intention de rentrer à l'intérieur, je devais humer l'air pur qui m'était offert. Tandis que j'avançais doucement à travers le paysage enneigé, je fredonnais la berceuse que Maxence chantait pour moi chaque soir, encore à mon âge. Sa voix frêle et cristalline m'emplissait d'émotions diverses mais était toujours destinée aux êtres chers perdus.

J'arrêtais mon avancée lorsque j’aperçus au loin un enfant s'amusant à faire un bonhomme de neige. Je fus surprise de rencontrer un garçon si près de chez moi, où même hors de la ville, ils étaient censés avoir tous été recensé. Je m'approchai de lui à pas de loup pour ne pas l'effrayer, comme à l'affût d'une proie. Il me vit arriver, et surpris, laissa tomber la boule de neige qu’il tenait. Je stoppai net, de peur de le faire fuir.

— Bonjour ! lançais- je, à cinq mètres de lui. Il resta muet. Je tentai de me rapprocher, je finis par distinguer un peu mieux son apparence, il ne devait pas avoir plus de dix ans. « Il sera bientôt recensé » pensai-je. —Qui es tu ? Je ne t'ai jamais vu ici ?

Toujours aucune réponse. Je fis quelques pas de plus et me retrouvai finalement à sa hauteur. Il mesurait à vue d'œil 1m40, il avait de grands yeux noirs et des cheveux blancs aussi brillants que les flocons sur le sol. Jusque là je pensais qu'il s'agissait de ces derniers recouvrant sa tête, mais il était réellement pourvu de cheveux chenus. Pourtant cette teinte lui donnait un air plus âgé. Peut être cette confusion me conduisit un peu plus tôt à le confondre avec un jeune homme.

— Comment tu t'appelles ? lui demandais je, gentiment.

— T'es qui la vieille ?

« La vieille ? » pour qui se prenait-il ce petit malotru, je crus rêver. J'eus envie de lui coller ma main à la figure pour lui faire comprendre le respect qu'il devait à ses aînés, mais je me retins, ne connaissant son identité. Qui sait de qui il pouvait être le fils ou le protégé ?

— On dit Bonjour pour commencer, et puisque tu es le plus jeune, répond d'abord à ma question et ensuite je répondrai à la tienne.

Il afficha une moue de mécontentement. Mais il restait là, face à moi, ne s'enfuyant pas à la vue d'une inconnue.

— Raphaël. Je m’appelle Raphaël.

Étrangement, juste après m'avoir donné son nom, il prit ses jambes à son cou sans prendre le temps d'apprendre le mien, comme s'il venait d'apercevoir un monstre dans mon dos. Je ne cherchai pas à le retenir, je souris et me félicitai de cette rencontre. « Raphaël » c'est joli, pensai-je , Puisque ce nom est porté par l'un des trois archanges et par un grand artiste, je m’imaginai qu’il deviendrait grand lui aussi.

Durant le mois de février de cette année-là , je retrouvais quotidiennement le garçon au même endroit. Nous apprîmes à nous connaître, bien que je ne sus jamais où il vivait et avec qui, mais peu importait , je m'étais enfin fait un ami. Trop d'années de solitude me suivait. Il me fallait mettre un terme à cette existence de mélancolie et de cloître. Toujours à prier pour que cela cesse, mais prier ne résolvait rien, ça ne conduisait qu'à une attente encore plus longue qu'elle ne l'était déjà. Maxence ne s'opposait pas à ma nouvelle vie, au contraire elle s'en réjouissait, mais je ne comprenais pas pourquoi elle refusait de me laisser l'accompagner, elle savait que rien ne me rendrait plus heureuse. Je me surprenais à raconter au petit Raphaël mes sentiments et mes déceptions, et il écoutait sans un mot. Je parlais beaucoup, en remerciement je lui écriv is un menuet que j'intitulai « Brise » en hommage aux moments passés ensemble tel un doux vent frais effleurant ma vie, rendant mon âme plus légère. Je tombai amoureuse de ces moments, de son amitié, de son calme, de son esprit d'écoute, de ses cheveux blancs dont il était pourvu, et quand il parlait, de sa voix fluette et de ses yeux qui brillaient à chaque mot qu'il prononçait. Il me rappelait mon frère. Et j’aimais ça. Puis un jour de février, il ne vint plus à nos rendez-vous. Sa disparition me détruisit comme celle de Louis avait détruit ma mère, et pendant une semaine je restai enfermée dans ma chambre, pleurant à chaudes larmes, destinée à perdre une fois de plus quelqu'un à qui je tenais.

Malgré toutes ces années passées, malgré ces péripéties, nous vivions dans le calme et la prospérité de la campagne, coupés des horreurs du monde urbain. Mais je n'étais toujours jamais allé en ville. Ma mère m'interdisait quoi qu'il en soit de m'éloigner trop loin du domicile, et comme à chaque fois que j'insistais pour l'accompagner j'essuyais un violent refus. Mais je voulais voir la capitale. Les seules choses que nous savions du monde extérieur provenaient de ma mère et des colporteuses qui faisaient le tour des villages pour annoncer les nouvelles, comme cela se faisait il y a plus de quatre siècles. Les informations telles que ma famille les connaissaient n'existaient plus, après la grande épidémie toutes les diffusions s'arrêtèrent, la plupart des journalistes ayant disparu à cause du virus, les chaînes de télévisions cessèrent d'émettre, pour ne plus jamais revenir. Le monde en crise tentait de se reconstruire et la télévision devenait la dernière des préoccupations. Alors pour passer le temps chacun de nous reprenait les loisirs de nos lointains ancêtres et les jeux de société refirent leur apparition.

Cette année 2101, je décidai de quitter la maison. Le 14 du mois de juillet je me préparai à partir. Tous deux durent s'y résoudre, ils ne pouvaient m'enfermer dans cette vieille bâtisse pour toujours.

La veille de mon départ tant attendu, je fis un étrange rêve. Je me trouvais dans une immense salle vide décorée de statues d'argent représentant les dieux et les déesses de la mythologie grecque, et devant celles- ci, posée sur le sol, des couronnes d'or. Mais le plancher était recouvert de sang, des gouttes qui tombaient du plafond et qui commençaient lentement à inonder la pièce. Le plafond pourtant était aussi jaune et resplendissant que le soleil. Je me tenais là, au milieu de cette gigantesque salle, quand une voix de femme se fit entendre « mon oraison funèbre aujourd'hui; à nouveau rena isse mon âme», puis une autre qui scandait, suivit d'un écho « impératrice, impératrice, impératrice ». Je me réveillai en sursaut, transpirante et perturbée, rien de ceci ne me rassurait, et le mot « impératrice » résonnait encore dans ma tête. Tandis que je me remémorai ma nuit, l'heure des adieux approchait. Mes bagages prêts devant l'entrée, il ne me restait plus qu'à dire un dernier au revoir avant de commencer la longue marche vers la ville pour retourner dans la cité qui m'avait vu naître. Je refusais que ma mère m'accompagne, alors avant de partir, Maxence me donna un bijou à remettre à Louis si je venais à le retrouver. « Promets moi » me dit-elle, j’acquiesçai sans poser de question. Je l'embrassai et pris la route. Tout au long de mon voyage je ne rencontrai personne. Seules des carcasses de véhicules jonchant le sol et les ruines d'habitations recouvertes peu à peu par la végétation me tinrent compagnie. J'enjambai ces débris puis continuai mon chemin à travers les bois et les champs. Au bout d'une demi-journée de marche, exténuée, j’arrivai enfin devant le portail principal de Memphis. Je dus montrer patte blanche et prouver que je n’étais qu’un simple sujet de Sa Majesté venue chercher du travail en ville. Les gardes fouillèrent ma valise et me remirent une carte de résident à montrer à chaque contrôle militaire. Je passai les portes et vi s d’interminables grillages de fer qui conduisaient je ne sais où. Emprisonnées par ceux-ci se dressaient, un peu difformes, les premières maisons de Memphis, dont les façades penchées tendaient à se rejoindre via les toits. En levant les yeux au ciel je ne distinguais plus qu'un filet bleu qui passait entre les chaumières. Je déglutis en pensant que mon frère vivait peut-être dans ce triste endroit. Je pressai le pas et déambulai dans les rues de la cité à la recherche d'un endroit où dormir. Après une heure je trouvai une auberge nommée « Hachiman ». Je poussai la porte de l'établissement. Une femme mûre de forte corpulence se tenait derrière un comptoir de bar servant également d'accueil. Ses longs cheveux d'ébène descendaient le long de son dos et une frange parfaitement bien coupée couvrait ses yeux bridés. Les clientes buvant et discutant, je m'avançai vers l'aubergiste tout en évitant leur regard. Je la saluai et lui demandai si elle avait une chambre de libre pour le soir.

Continuer : partie 7 sur 10