Nemesis: La kyrielle d'Adikia
Chapitre 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
— Non, non je … je l’ignore .
— Qu’est - ce que tu sais hein ? Tu passes ta vie le nez dans tes bouquins mais en fin de compte, tu sais rien ! C’est toi qu’elles auraient dû prendre. Ce n’est pas Dieu que tu pries, mais le diable.
— Et c’est quoi cette histoire de lapis quelque chose ? ajouta Roman. Tu as déjà vu cette pierre en vrai, en dehors de tes bouquins. Et pourquoi vous l’avez empêché de parler, sœur Haneul ?
— Ça ne vous regarde pas, maintenant retournons à l’intérieur. Il est temps de prier pour eux, qu’ils ne leur arrivent rien.
Ils s’exécutèrent sans protester, à part prier ils ne pouvaient rien faire d'autre. Je ne me rendis pas à la chapelle. On m’avait désigné coupable, à quoi bon aller à la messe.
Le couvent reprit le cours normal de sa vie, rouvrant ses portes à quelques visiteuses privilégiées. C’est ainsi que j’appris, en écoutant les conversations de couloirs alors que les autres jouaient pour oublier, ce qui attendait les garçons du pays recensés par l’administration royale. Cela ne m’horrifiait guère, pour une fois je comprenais la démarche, sans forcément l’approuver mais je gardai cela pour moi. Un mois s’écoula ainsi et , le jour des dix ans de Carl, elles vinrent le chercher. Nous étions en février et la neige recouvrait les jardins du monastère. En mars, Roman fêterait ses dix ans et il était terrifié à l’idée d’être emmené à la capitale. Malheureusement il ne pouvait qu’attendre, impuissant, son heure. Roman fut bien recensé le jour de son anniversaire, comme si elles voulaient intensifier leur désespoir en transformant un jour de joie en cauchemar. Mon tour aurait dû venir bien avant et contrairement aux autres, j’étais plutôt impatient de quitter cet endroit. Pourtant, personne ne vint frapper à la porte pour moi. Tandis que les autres garçons disparaissaient un à un, moi j’étais toujours là. Ils finirent tous - à raison - par me maudire. De simple humain, je devenais le pire des pécheurs. Il arrivait aux religieuses de se méfier de moi, pire, d’être effrayées par mes seules paroles. Avais-je un tel pouvoir sur elles ? La plus touchée par ce mal s’avéra être Haneul. Elle cachait un secret, un secret qu'elle devait garder à tout prix. J’entendis des choses parfois qui ne faisaient aucun sens et qui m'angoissaient chaque jour un peu plus. Je voulais maintenant savoir d’où je venais, si mon ascendance avait un quelconque rapport avec ce que je subissais depuis quelque temps. « C’est bien son fils, je comprends mieux son comportement, voilà pourquoi il n’a pas d’amis. Qu’est - ce qu’elle attend pour venir le chercher ? » disait l’une. « T e lle mère, tel fils, un pécheur, que Dieu leur vienne en aide » répondait l’autre en se signant.
Les mois défilaient et je perdais espoir d’être un jour emmené. Jusqu’à ce jour d’automne. Enfin, quelqu’un vint me chercher. Sa venue fut une délivrance. Elle arriva dans la soirée et ne resta qu’une nuit au monastère, elle semblait chercher quelqu’un mais elle ignorait qui. L’histoire du pendentif qu ' Ange m’avait dérobé, par vengeance peut-être, me permit d’en finir définitivement avec cet endroit. Elle m’emmena loin du couvent, des femmes qui m’avaient élevé, des enfants avec qui j’avais grand i , loin de mon enfance et de ceux qui m’avaient aimé puis haï. Une nouvelle vie commençait pour moi. »
Nerghüi termina sa boisson.
— C’était une très belle histoire. Je comprends mieux pourquoi tu me disais n’être personne. Je ne suis pas plus quelqu’un que toi. « Mon grand -père , en arrivant en Amérique , s’est choisi un patronyme occidental car en Mongolie, les noms de famill e sont un peu compliqués . Mais surtout, il désirait un nom qui reflète qui nous sommes. C’est pour ça que je me nomme Satheen. Un mot dérivé de satin. Tu avoueras que ce n’est pas très subtil. Je n’ai pas eu une enfance difficile, bien que j’ai vécu comme toi, coupée du monde extérieur. J’ai grandi dans le luxe et l’opulence. Mon sexe n’a jamais eu d’influence sur mon éducation. D’ailleurs, mes parents refusaient les règles stupides du Roi. Je crois que peu de gens approuvaient l’idéologie du gouvernement mais qui s’insurgeait risquait la mort. Notre richesse et nos conne x ions nous en préservaient, mais il fut très dur de continuer à commercer avec l’étranger depuis le Canada. Les frontières fermées, nous ne pouvions fuir. Nous dûmes prendre notre mal en patience et économiser au maximum. Cet argent servirait de grands projets à l’avenir. Mes parents étaient des visionnaires. Un jour , une jeune femme vint frapper à la porte de notre demeure. Nous ignorions qu’elle apporterait un vent nouveau pour la nation. Sa « maîtresse » p rojetai t de renverser le gouvernement et elle sollicitait notre aide. La vie repri t dans la maison, père et mère reprenaient des couleurs. Ils misèrent leur fortune sur cette femme qu’ils connaissaient à peine. Je crois que ce qui les a décidés , c’est moi. Il voulait une meilleure vie pour leur fille. Depuis ma naissance je vivais enfermé dans notre domaine, je ne sortais jamais. Trop dangereux. Je n’avais pas d’amis non plus. J’occupais mes journées à lire, à faire des origamis, à fabriquer des objets avec des morceaux de bois, à réparer ce que je pouvais réparer avec ce que j’avais. Et quand ma mère ramena à la maison des ouvrages de sciences, je me mis à recréer les expériences qui y étaient décrites. Je passais de la physique à la biologie, de la chimie à la médecine, en passant par les mathématiques. A ton âge, j’étais devenu un génie des sciences. Alors lorsque je pus enfin sortir de chez moi et aller à l’école, mes parents m’inscrivirent dans ce programme spécial fondé par Aysun pour les enfants qui se destinent à la science, afin de sauver l’humanité de ce virus qui le dévore. Mon père ne fait heureusement pas partie de ces individus perdus à cause de cette satanée épidémie. Certes cela a aidé les femmes à bénéficier de la place qu’elles réclamaient depuis des lustres, mais à quel prix. Cette pandémie tombait à point nommé et si j’étais une adversaire de la Reine, je la tiendrais responsable de la propagation de cette maladie. Mais même pour le plus grand de ses détracteurs, cela n’aurait aucun sens, n’est ce pas? Personne ne serait assez fou et criminel pour oser empoisonner la terre entière et souhaiter ce carnage. Enfin je l’espère. Tu ne finis pas ton verre? »
Sa réaction me surprit. Elle était si insouciante et en même temps tellement mature. Ses actes et son discours ne concordaient pas. Il était 15h30. Nous restâmes sous le kiosque de longues minutes encore, à discuter de nous. J’appris qu’elle rêvait de devenir une virologue reconnue de ses pairs à l’international, dans le but d’anéantir définitivement le virus qui continuait de tuer dans certaines régions de la planète. Elle ne supportait pas son impuissance et ne désirait que mettre son savoir au service des autres. La force avec laquelle elle défendait ses convictions fit battre mon cœur. Moi je n’avais pas de rêve, pas d’objectif. A part plaire à ma mère.
— Je ne te juge pas Enzo, si tel est ton désir alors accomplit le. Aide ta mère dans son entreprise. En tant que fiancée et tant qu’amie je te soutiendrai.
— Nous ne sommes pas encore fiancés, nous n'officialisons que ce soir.
— Tu ne veux pas de moi? Elle prit un air vexé.
— Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.
— Ne sois embarrassé par tes paroles, dit-elle dans un éclat de rire. Je plaisante.
— Ha. J’ai fini mon verre. On rentre?
— Je te suis.
Nous retournâmes d’un pas léger vers le Palais, nous perdant dans le labyrinthe plusieurs fois avant de trouver la sortie. Cela nous amusa. Il était finalement 18h lorsque nous vîmes les gardes. Ils se jetèrent sur nous.
— Vous êtes enfin de retour ! Dépêchez vous, vous devez vous préparer pour le banquet de ce soir.
— Calmez vous donc. Nous serons à l’heure. Puis se tournant vers moi. — Merci pour cet après-midi, j’ai beaucoup apprécié nos conversations. C’était très instructif. A plus tard.
Elle déposa un doux baiser sur ma main et tourna les talons pour se rendre dans ces appartements. Elle et son escorte logeraient dans l’aile Sud du Palais, juste au-dessus de la salle de cérémonie.
Je retournais dans ma chambre me reposer un peu et mettre de l’ordre dans mes pensées. Gisèl vint me rappeler que je devais faire ma toilette. Tout était déjà prêt, je n’avais plus qu’à me laver et à enfiler la tenue qu’on m’avait donnée . Il s’agissait d’un simple costume bordeaux trois pièces de cérémonie en lin. 20h sonna. J’étais bizarrement serein. Mon après-midi parfait me rendait tout à fait guilleret, et j’avais hâte de revoir mon amie. Arrivée devant la porte de la salle, je rajustai une dernière fois mon costume puis demandai au domestique de m’annoncer. J’entrai dans la pièce et tous les regards se tournèrent vers moi. La pression s’avéra insupportable et je cru bien faillir si ma mère était venue me sauver.
— Mon fils, enfin! Mon dieu ce que tu es beau. Voici mon fils, Enzo !
Et tous me saluèrent. J’inclinai de temps en temps la tête en guise de réponse avec un sourire gêné. J’aurais aimé me faire tout petit. Le supplice dura un court instant car Nerghüi fit son apparition. Elle resplendissait ce soir-là dans sa robe taille empire en satin et mousseline couleur pêche à manche courte, qui tombait jusqu’à ses chevilles, et qui dévoilait de ravissantes sandales blanches à lanières fines croisées. Je l’observais tant et si bien que je ne remarquai pas ses parents s’approcher de moi pour me faire la révérence. C’est sa voix qui me rappela à la réalité.
— Enzo, je te présente mes parents.
— Nos salutations, votre altesse.
— Oui, bien sûr , euh, je vous remercie.
— Nous prions pour que nos familles s’entendent à merveille, ajouta son père.
— Je l’espère aussi, dis-je d’un ton hésitant.
— Maman, papa, j’aime beaucoup ce garçon, j’ai hâte d’officialiser nos fiançailles.
— Nous aussi ma chérie, nous aussi, répondit sa mère.
— S’il vous plaît, chers convives, je vous invite à passer à table, déclara la Reine.
C’était l’heure de ma présentation. Je m’installai derrière le pupitre. Je m’éclaircis la gorge et lu le papier devant moi d’une voix chancelante.
« Bonjour à tous. Je m’appelle Enzo Kane et je me réjouis de vous voir tous réunis ce soir pour célébrer mes fiançailles avec l’héritière de la famille Satheen, Nerghüi. Comme vous pouvez le voir, je ne suis qu’un enfant d’à peine 11 ans et je connais peu de choses au monde des adultes, mais soyez assuré que je mettrai toutes mes faibles capacités à l’ouvrage afin d’aider ma mère dans la réalisation du futur qu’elle entrevoit. Et j’espère vous voir à nos côtés dans cette mission. Je tiens à tous vous remercier de votre soutien. Merci à Nerghuï de me soutenir et d’accepter de se lier à moi. Je veux être une bonne personne pour elle et pour le monde. Voilà, merci de m’avoir écouté.»
Ils applaudirent à l’unisson, par respect. Ma mère se leva et prit ma place.
— Comme vous le savez tous, nous avons organisé ce banquet pour une occasion très spéciale. Viens Nerghüi. Ce soir, ces deux enfants officialisent leur future union. Vous recevrez un faire part dans six ans pour le mariage !
Cette dernière déclaration amusa l’assemblée qui ria de bon cœur. Le casting était international. Les convives se constituaient en majorité de femmes, beaucoup d’ambassadrices de nations alliées. Elles y côtoyaient des cheffes d’entreprises, des ministres ou encore des têtes couronnées. On comptait quelques hommes, la plupart leurs époux, mais aussi un Roi, deux secrétaires d’États et trois PDG de grandes entreprises de textile. La soirée m’épuisait. Je m’éclipsai un moment à l’extérieur. Je me dirigeai vers l’église quand Nerghüi me rattrapa. Je la vis s’élancer vers moi avec difficulté, les pieds s’empêtrant dans sa robe.
— Attends-moi ! Elle s’arrêta devant moi, essoufflée. Pourquoi ai-je choisi cette robe? Haha. Je voulais être jolie pour toi je crois bien.
Je rougis.
— Tu m’accompagnes? Je vais à l’église.
— Tu es croyant?
— Et bien, j’aime me ressourcer là bas.
— Let’s go !
Je souris. Je lui pris la main et l'entraînai dans l’édifice religieux. Nous nous assîmes au fond de la nef, et tandis que je priais le seigneur pour m’aider à supporter la suite de mon voyage, elle posa sa tête sur mon épaule et s’assoupit. Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Je la fixai de longues secondes, cela me par ut une éternité. Puis je tournai une nouvelle fois mes yeux vers le Christ et réitérai ma prière, plus ardemment encore. J’aurais souhaité que cet instant dure infiniment, et comme dans les romans d’amour que je lisais parfois au couvent, je me rêvais en prince charmant. Ce genre de littérature à l’eau de rose avait été banni du royaume de ma mère, elle ne les supportait pas et en avait fait brûler tellement. Elle n’approuvait pas les autodafés car ils tuaient notre héritage, disait-elle. Mais apparemment cette pensée ne s’appliquait pas à ce genre de roman. Cela m’attrista quand je le découvris. De ce fait je ne lui avouai jamais que j’aimais ces œuvres. Je les gardais pour moi et m’imaginais être le héros de l’un d’entre eux. Alors je profitai de ce que je vivais, assis sur cette chaise en bois, au fond de cette église, dans ce palais. J’étais presque aussi âgé que Roméo. J’espérais juste ne pas finir comme lui, six pieds sous terre dans la fleur de l’âge.
Gisèl vint nous chercher, la soirée terminée, pour nous sommer de retourner dans nos appartements respectifs. Arrivée sous le porche de la porte principale de l’aile sud, je baisai la main de ma fiancée en lui souhaitant bonne nuit. Elle sourit et rentra à l’intérieur. Les invités étaient tous logés au Palais après la cérémonie et ils avaient tous quitté la scène. Je rentrai à mon tour, sans croiser personne excepté le personnel qui semblait ne jamais dormir. Enfin dans ma chambre, je me déshabillai en vitesse et m’affalai sur mon lit, prêt à rêver de cette journée.
Le lendemain matin, elle était déjà partie, sans un mot d’adieu. Je ne devais la revoir qu’à mon anniversaire, soit quatre mois plus tard. Je me languissais d’elle, et seules les lettres que nous nous écrivions me réconfortaient un peu pendant son absence.
Retrouvailles
Enfin l’hiver se présenta et avec lui mon anniversaire qui marquerait nos retrouvailles. Car elle m’avait informé qu’elle viendrait pour fêter mes 11 ans. Je ne tenais plus en place et donnai s quantité d’ordres aux domestiques afin que tout soit parfait. En plus de sa présence, un autre cadeau m’attendait. Juste descendue de voiture, elle vint m’embrasser et me dit qu’elle resterait un mois au Palais. Je pleurai de joie à cette nouvelle. J’aurai enfin une amie avec qui parler.
Ma mère était partie pour un périple diplomatique de trois mois à travers le monde, et je m’ennuyais à mourir sans elle. Puisque je ne pouvais accéder au Pavillon des femmes, j’occupais mes journées à lire comme avant, dans la bibliothèque ou dans les jardins. Je ne sortais pas en ville, on me l’interdisait. J’ignorais pourquoi je ne devais pas montrer mon visage, mais je faisais confiance aux décisions de la Reine. Je savais qu’il y avait une bonne raison à cela donc je ne contestai pas cette pénible situation. Nerghüi se révéla comme un rayon de soleil dans mon insipide existence. A mon arrivée, la majorité du personnel se réjouissait de voir un enfant « normal » au Palais. Julie, Nää et Marissa, les trois petites filles que ma mère avait adoptées ne semblaient pas réjouir le personnel, au contraire elles leur faisaient peur. Elles pensaient que moi j’y apporterai plus de vie, mais mon attitude introvertie les fit rapidement déchanter. Alors elles ne rechignèrent pas ce jour-là quand je courus dans tous les sens leur donner mes instructions pour ma fête d’anniversaire. Je les voyais accomplir leur tâche avec gaieté pour la première fois depuis longtemps, et le Palais reprenait des couleurs. Je regrettais ne pas pouvoir inviter les filles de ce pavillon « interdit » à fêter cette occasion avec moi. D’ailleurs, moi, mon escorte, les domestiques, les invités et tout autre individu n’av aient accès qu’à certains endroits du Palais. Un en particulier était proscrit et seule une autorisation signée de la Reine permettait de s’y rendre. Mais la réciprocité s’appliquait pour ceux qui habitaient là-bas. A vrai dire, Aysun évitait soigneusement de répondre à toutes mes questions sur ce sujet. Des rumeurs couraient sur ce qu’il s’y passait mais rien ne pouvait les confirmer ou les infirmer. Après plusieurs tentatives, j’abandonnai mon enquête et me résignai à ne jamais découvrir la vérité, pour le moment. Je remarquai néanmoins de nouvelles têtes chez les gardes. Je gardai mes soupçons et préférai ne plus y penser.
Le vent d’hiver nous irritait le visage et nous faisait claquer des dents. Je l’invitai à aller se réchauffer dans le salon du deuxième étage avec vue sur la capitale. Elle donna son manteau et nous montâmes les escaliers quatre à quatre pour arrivée tout haletant dans cette pièce qui détonnait avec le reste. Le salon était très moderne. Au centre de la pièce, une table basse hexagonale en verre trempée enserrée de deux canapés d’angles en cuir blanc sans accoudoir. Sur les murs peints en gris clair s’éparpillaient de petits miroirs de forme triangulaire, et du plafond se suspendait un gigantesque plafonnier en argent à cinq cercles lumineux. Et les trois grandes baies vitrées du mur Est laissaient passer la lumière du soleil, éclairant ainsi l'entièreté des lieux. Nous nous assîmes l’un en face de l’autre et tournâmes nos regards vers l’extérieur, observant la ville. Le Palais était bâti sur les hauteurs et de là ou se dévoilait à nous l’immensité de Memphis, la grande inconnue que nous gouvernerions sans doute un jour. Mon attention dévia vers Nerghüi. Elle s’allongea sur le divan et ferma les yeux.
— Tu n'as jamais quitté la colline n’est-ce pas? Tu ne sais rien de l’extérieur
— A part le couvent où j’ai grandi, c’est vrai, je ne connais que cet endroit.
— Je t’envie un peu parfois, le fait d’être ignorant des horreurs de ce monde. Rester aveugle de ce qui se passe sous tes fenêtres, sans en avoir fait le choix. Elle ouvrit les yeux qu’elle fixa vers le plafond. Je me demande ce que tu ferais pour garder le pouvoir au nom de la justice et sous le prétexte de la survie de l’humanité. Tu n’es encore qu’un enfant, tu ne peux pas comprendre.
— Je ne suis pas si naïf, je sais qu’on me cache des choses. C’est pour ça que je continue de m’instruire grâce...
— Tu crois sincèrement que les livres t’apprendront ce que tu veux savoir?
— En tout cas, ils m’aident à en savoir plus sur l’histoire, la géographie, les sciences, la sociologie et….
— Les livres ne sont que des livres ! Sa mâchoire se crispa et le ton de sa voix se fit plus sec. Tu vis dans un cocon tissé par des mensonges. Et c’est indécent de ta part d’affirmer que tu connais le monde parce que tu as lu des mots écrits il y a des années, voir des siècles par des inconnus. Tu vis à travers des théories abstraites. J’étais comme toi avant, mais la pratique m’a prouvé que j’avais tort. On ne se nourrit pas que de livres. Pour ces gens, en bas, ce n’est pas Durkheim ou Newton qui vont leur donner à manger.
— Je ne suis pas stupide ! m’exclamais-je, blessé par ses paroles. Je dois encore apprendre, je ne suis qu’au début de ma vie, comme tu le disais je ne suis qu’un enfant mais ne prends pas pour un imbécile.
— Je ne te prends pas pour un imbécile, juste pour un garçon de 11 ans. Je ne te condamne pas. Mais ton âge n’excuse pas ton indifférence. Tu ne demandes pas, tu ne veux pas savoir?
— Bien sûr que si, mais on ne me répond pas. « C’est pour te protéger », voilà ce à quoi j’ai droit.
— Alors tu as abandonné ? Elle s’était calmée. Elle se releva et me dévisagea d’un air bienveillant. — Si tu veux que l’on te dise la vérité tu dois d’abord te faire respecter. On doit voir que tu es prêt, qu’on peut compter sur toi.
— On me respecte.
— Tu le penses vraiment?
— Je suis un prince non?
— Ce n’est pas suffisant. Et je ne parle pas de ce genre de respect.
— Dis moi !
— Le respect, comme l’amour, ça se mérite. Un simple statut ne te l’offrira jamais. Tu ne peux pas savoir ce qui se passe dans les endroits interdits du Palais ? Soit. Mais dans ce cas intéresse toi à ce qui se passe dehors, intéresse toi à ton peuple.
— Comment faire, la Reine m’interdit de sortir et les dignitaires que je croise dans les couloirs me saluent mais ne m’adressent pas la parole. Je suis jeune mais très intelligent, et je comprenais très bien les conversations des réunions auxquelles j’ai déjà assisté.
— Tu n’es…
— Je ne suis qu’un gamin pour eux, le fils caché de la Reine. Je ne suis pas digne d’eux. Je me souviens maintenant, je l’ai vu dans leurs regards lors de la cérémonie de fiançailles.
— C’est un bon début. Elle se tut un instant. Nous pouvons commencer. Écoute moi attentivement. La Reine, Aysun a mit en place un système de recensement dès sa prise de pouvoir.
— Oui je connais le recensement?
— Laisse-moi finir. Le véritable objectif est d’enlever les jeunes garçons à leur famille pour les faire participer à des sortes de classes qui les instruisent sur l’histoire de notre nation. Je n’ai pas tous les détails mais je sais que ceux qui « échouent » à ce programme ne sont pas ramenés à leur famille mais sont emmenés dans des unités spéciales situées dans les bas fonds de la ville. Et ils restent jusqu’à ce qu’ils deviennent un peu plus « docile ». Et si non, et bien... Quant aux éternels réfractaires...Aucune information, sans doute tous. Elle mima un couteau tranchant sa gorge.
— Où veux-tu en venir? Tu croyais que j’ignorais l’existence des CLASS et des unités?
— Que...Enfin...Tu étais au courant?
— Bien sûr. J’ai parlé des garçons du couvent à ma mère et lui ai demandé ce qu’ils devenaient. Elle m’a tout raconté.
— Mais alors quand tu disais vouloir en savoir plus…
— Je ne parlais que du pavillon interdit et des filles qui y vivent. Le Pavillon des femmes.
— Le pavillon des femmes?
— Il semble que j’en sache plus que tu ne le crois. Mais pourquoi fais tu cette tête, tu as mal quelque part?
— Non, non. Son visage s’assombrissait davantage. Elle souffla puis sembla reprendre des couleurs. Ce n’est rien, ne t’inquiète pas. Je voulais simplement te dire que si tu veux que l’on te respecte, tu dois demander à la Reine de limiter ces recensements.
— Pourquoi?
— Et bien, parce que...Elle semblait gênée. Parce qu'il risque de ne pas avoir assez de place pour prendre tous ces enfants en charge. Peut-être faudrait-il les prévenir de leur futur recensement, pour qu’ils puissent s’y préparer. Ainsi les parents seraient plus enclins à les laisser partir. Je crois.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, d’ailleurs cela pourrait même les encourager à les envoyer de leur plein gré. Merci Nerghüi, on est sur la même longueur d’onde. J’espère que toi aussi tu approuves la vision de ma mère
— Euh oui, bien sûr. dit-elle d’une voix faible. Elle regarda sa montre. Mon D ieu, j’avais oublié que mon père revenait de Mexico aujourd’hui, son train sera bientôt là.
— Mais tu devais rester pour la soirée, dis-je, attristé.
— Je sais, je suis vraiment désolé. Je ne pourrai pas non plus rester ce mois-ci. Je suis désolée. Joyeux anniversaire !
Elle s'apprêtait à partir mais je la retins par le bras et la suppliai de rester au moins jusqu’à minuit, à défaut de rester plus longtemps. Elle tenta de se dégager mais je refusai de lâcher et insistai grossièrement. Je crus un instant lui faire peur, mais je d us me tromper car elle finit par accepter. Ravi, je l’entraînai dans la salle à manger où nous attendait fruits et gâteaux délicieux. Je lui parlai sans m’arrêter mais elle ne m’écoutait que d’une oreille car elle sursautait à chaque fois que je l’interpellais. Elle se forçait à sourire, je le voyais bien, mais j’étais heureux et c’est ce qui importait. Elle apprendrait aussi au fil du temps à être heureuse avec moi. Minuit sonna. Elle me fit ses adieux et se dirigea précipitamment vers la sortie.
La semaine suivante, ma mère revint avec deux très mauvaises nouvelles qui altérèrent quelques jours notre relation. Les Satheen retournaient en Mongolie et abandonnaient leur titre de noblesse, et surtout ils rompaient les fiançailles. Cela ne faisait aucun sens, ni pour elle, ni pour moi. Aysun me tint pour responsable, du moins au début. Puis je finis par lui raconter mon entrevue avec Nerghüi le jour de mon anniversaire , et son attitude à mon égard se transforma. Elle me pardonna et me confia une mission d’importance capitale, m’avouant la fierté que je lui procurais. J’avais perdu mon amie mais j’avais gagné le respect et l’amour inconditionnel de ma mère. C’est tout ce qui importait.
« Quand tu auras accompli cette tâche, tu choisiras qui tu veux » me promit-elle.
Confiance
« Je vais te donner une mission qui déterminera l’avenir du royaume ». Ce fut les premiers mots de ma mère lorsqu’elle vint me réveiller ce matin de janvier. Elle me pressa de la rejoindre dans son salon privé pour que nous puissions discuter de la suite des événements. Je ne me fis pas prier, sautai de mon lit, enfilai une robe de chambre et la suivis à l’étage.
— Assieds toi. Écoute bien ce que je vais te dire. Elle s’éclaircit la gorge. J’ai posté des espions dans les UNITÉS car je dois savoir ce qu’il s’y passe sans y envoyer mes gardes. Je dois contrôler les mouvements de rébellions avant qu’ils ne menacent mon pouvoir. Tu comprends ?
— Oui je comprends. Vous voulez que j’étouffe ces rébellions ?
— Non, surtout pas. Je veux que tu en bâtisses une et que tu la nourrisses. Je veux que tu prennes part à la plus grande rébellion des UNITÉS. Je veux qu’il y ait un tas de garçons qui décident de la rejoindre.
— Pourquoi ? Je pensais qu’elles vous menaçaient.
— Mettrais - tu mes paroles en doute ?
— Non, bien sûr que non. Et dans quel but souhaitez vous créer une rébellion ?
— Tu le sauras en temps voulu. Mais elle sauvera la couronne, que tu hériteras quand j’aurai disparu. C’est pourquoi tu dois la protéger, et ce faisant tu sauveras notre famille. Je refuse de prendre le risque d’un retour en arrière. Elle se leva. Tu as rendez-vous à l’instant avec ton maître d’armes, tu dois apprendre à te défendre.
— J’ai combien de temps pour me préparer à cette mission ?
— Un mois. Profite du Palais. Tu peux partir. Oh et je te présenterai ton acolyte, il s’appelle Félix, il est déjà sur le terrain..
Je quittai le salon, perplexe quant à ses véritables intentions mais je croyais en elle et lui obéirais. Ma mission en tête, je ne pensai plus à m’amuser, je voulais être prêt. Je descendis dans les quartiers du personnel, m’adressais à la gouvernante en cheffe et lui demandai d’aller quérir le maître d’armes. Il vivait dans le bâtiment destiné aux cavalières de la garde royale situé derrière les écuries. Je n’eus pas à attendre longtemps avant de le voir se présenter essoufflé devant moi, sous le porche de l’entrée principale du Palais.
— Je vous attendais.
— Pardonnez moi, jeune maître.
— J’espère que vos enseignements seront plus impressionnants que votre ponctualité.
— Oui, jeune maître.
Je prenais un certain plaisir à taquiner le personnel du Palais. Personne n’avait jamais été à mon service avant mon arrivée dans ces lieux et je me délectais de voir leur visage pâlir de crainte à chacune de mes paroles. Je lui ordonnai de me conduire jusqu’au dojo à proximité du labyrinthe de fleurs, pour que nous puissions commencer les leçons d’escrime et de tir.
J’étais incroyablement mauvais et je sentis qu’il commençait à perdre patience bien qu’il faisait tout pour le cacher. Tous les jours durant quatre semaines je m’entraînai au combat. Entre temps je répétais mon rôle de jeune recensé avec Félix, mon complice, un adolescent de 14 ans qui avait juré fidélité à ma mère quelques années auparavant. Je serai un enfant traumatisé par les actions du pouvoir, devenu presque fou à cause de la peur que m’inspirait la Reine. Je n’approuvais pas tellement le personnage mais je me pliai aux exigences de la mission. Le 6 février, ma mère vint m’annoncer la grande nouvelle. Je rencontrai un autre complice, Alpha, le cousin de Félix.
La mission se déroulait avec une perfection étonnante, j’avais rencontré un garçon qui nourrissait une véritable haine pour Aysun et lui avait raconté mon histoire imaginée par Félix. Et lorsque je fus recensé avec d’autres enfants, tout continuait de se passer à merveille, même mieux que prévu car nous n'eûmes même pas besoin d'entraîner les autres jeunes à se réunir en groupe rebelle, le nouveau s’en chargea pour nous. Il était très enthousiaste. Mon cœur se mit à battre pour ce garçon aux yeux rêveurs, au sourire éclatant et aux idées farfelues. Il se prénommait Louis et vivait avec Félix et moi. Nous l’avions accueilli dès le premier jour car il semblait déterminé à ne pas céder au pouvoir. Il ne pensait qu’à sa famille et à son désir de revoir sa petite sœur. Lorsque tout ceci commença je ne m’imaginais pas devoir rester si longtemps l à- bas. Certes je retournais parfois au Palais afin de faire mes rapports à ma mère mais je devais aussitôt retourner dans mon UNITÉ pour ne pas éveiller les soupçons. Je racontais que je prenais des cours de couture à l’autre bout de notre quartier; personne ne serait allé vérifier. J'avais réellement appris à coudre durant mon mois de formation au Palais afin de pouvoir confectionner des uniformes, et j’étais très doué.
C’était une mission de longue haleine. Heureusement, Louis me distrayait, je ne me lassais pas de lui, et plus les années passaient et moins je résistais à l’envie de lui avouer la vérité. Sa présence me procurait une bouffée d’air frais, loin de mes devoirs, et au moins lui ne cherchait pas à faire souffrir ma mère comme notre autre acolyte, Nicolas, que je haïssais. Quand il découvrit notre machination, je fus comme soulagé car enfin je n’aurai plus à lui mentir. Je pouvais le regarder sans honte. Je ressentais pour lui les mêmes sentiments que pour Nerghuï et je priais pour que l’histoire soit différente. Elle m’avait abandonné car elle ne voyait pas le même avenir que moi, or chaque jour depuis la révélation je priais pour que Louis accepte cette vision. Je voulais que nous avancions dans la même direction. Ce fut le cas. Ma joie fut-elle que j’étais prêt à tout pour le convaincre de s’investir corps et âme dans notre cause, quitte à prendre tous les risques et lui prouver que nous étions dans le vrai. Nicolas devait être anéanti. Je devais l’affronter, mon entraînement à l’épée serait suffisant pour le faire plier. « Prenons la broadsword, elle le fera reculer » pensai-je.
Je sortis du dojo, Louis m’attendait, le dos contre le mur et les bras croisés. Je faillis faire tomber l’épée. Le soleil se couchait et son visage sur lequel les derniers rayons du soleil se posaient semblait briller de mille feux. Je restai figé. Il s’approcha de moi et me secoua, cherchant à me faire sortir de ma torpeur mais je ne pouvais réagir, car plus il me touchait et moins mon corps me répondait. Il finit enfin par capituler et lâcha un soupir de dépit. Je me repris et lui affirmai que j’irai au QG avec Aysun détruire la Confrérie. Il posa ses yeux sur mon arme.
— Tu comptes utiliser ça ?
— Oui.
— Es - tu stupide ? On parle de Nicolas qui a passé des nuits entières à s'entraîner au combat. Tu l’as vu faire. As-tu perdu la tête.
— Je sais me battre, j’ai eu un très bon maître d’armes.
— Pourquoi tiens-tu tant à risquer ta vie pour…
— C’est ma mère! C’est ma mission de l’aider à accomplir son rêve.
— Son rêve ? Tu en connais à peine la teneur. Tu ignores l’avenir qu’elle réserve à l’humanité quand on aura trouvé un moyen d’éradiquer le virus. Et puis tu as tort, sa mission serait plutôt de te protéger toi, son fils.
— Je sais qu’elle veut soutenir les femmes du monde entier, celles d’ici et celles encore asservies. Je comprends ses raisons et je les accepte. Tu es ici pour protéger ta sœur et je ne te juge pas. Moi je dois prouver à ma mère que je suis dévoué à ma mission.
— Tu n’as rien à prouver, à qui que ce soit.
— Mais toi...Tu n’es pas encore totalement convaincu, je veux te montrer qu’il est digne que l’on prenne des risques pour le réaliser.
Il soupira une nouvelle fois. Il se tourna vers l’horizon, m’attrapa par la main et enjoigni t à l’imiter, à admirer le coucher de soleil. Je souris tandis que je continuai à lui tenir la main.
— Comment imagines-tu ton avenir Alexandre ? Oublie Aysun un instant et penses à toi. Comment te vois tu dans dix ans ?
Sa question me surprit car je n’y avais jamais vraiment réfléchi, je ne vivais que pour accomplir la vision de ma mère. Ma réflexion sembla durer une éternité car quand je répondis enfin la nuit était tombée. Mais il n’avait pas lâché ma main et cela me rendit heureux.
— Mon avenir je l’imagine à vos côtés. J’espère pouvoir rire, manger , voyager avec vous, maman, Félix, Alpha...toi. Je veux voir un monde meilleur où nous pourrons vivre en paix, où le virus aura enfin disparu et où nous serons heureux. Dans dix ans, haha, je ne sais pas, j’espère simplement être en vie.
— Hmm, et bien garde bien ça en tête. Quand toute cette histoire avec la Confrérie sera terminée, je te ferai visiter Memphis. Je n’arrive toujours pas à croire que tu ne sois jamais sortie. Nous irons déguster une glace. Tu demanderas de l'argent à ta mère. Allons-y, il est l’heure.
Je crois bien que je rougis à ces mots. Je visiterais enfin la capitale auprès de Louis. Je m’en réjouissais déjà. « Vivement que cette histoire se termine! »
CHAPITRE 4
Le Repos de Nyx
Bonheur
Comme je refusais de récupérer le titre d'Alexandre comme « fils de », Aysun m'en créa un, exclusif, celui de pupille royale. Ce titre me donnait accès à tous les privilèges de l'élite. J'entrais dans un monde jusque-là inconnu. J’oubliai mon passé et profitai de trois années de bonheur, baignant dans le luxe, l'ostentation et le loisir. Je l'accompagnai à chacune de ses réunions, ici ou ailleurs. Je fis ainsi le tour du monde. Je découvris des paysages grandioses, des peuples que je pensais disparus, des individus exceptionnels vivants en symbiose avec la nature. Mais je fus aussi confronté à la misère et la douleur. Je vis la tristesse et la mort, car la grande épidémie n'avait épargné personne. Ceux qui souffraient déjà ne cessaient de souffrir encore et toujours comme si la fatalité s'accrochait à eux. J'ai pleuré pour ces gens, j'ai prié pour ces gens moi qui ne croyais en rien, j'ai donné à ces gens et je les ai aidés, pour eux ou pour moi je ne saurai le dire mais ils me faisaient me sentir vivant, pour la première fois depuis longtemps. Alors à chaque voyage d'Aysun je lui demandais de m'emmener. J'étais le prince de ce monde puisqu'elle en était la reine et rien ne pouvait faire obstacle à nos caprices.
Dans chaque métropole de chaque région, je découvrais un quartier destiné à la luxure, où les hommes offraient leurs corps et où les femmes payaient pour les obtenir. Le message était clair : faire plaisir aux femmes, asservir les hommes. Pour faire simple, toutes n'étaient pas des épouses et elles n'avaient aucune obligation à en être. Si l'une d'elles se trouvait célibataire, elle savait où aller. Le monde inversé dans lequel nous vivions pressait les mâles à se chercher une femme afin de ne pas finir dans un de ces quartiers. Malgré tout, les gouvernements de ces pays espéraient que les femmes aient au moins trois enfants, afin de garantir notre survie. Peut-être était-ce la solution à nos problèmes, après tout, ces villes que je visitais semblaient apaisées. Mais Aysun s'y refusait, elle n'aimait pas ça, d’ailleurs les lois étaient très strictes en Amérique. En définitive, le plus puissant pays du monde faisait exception sur ce sujet. Les femmes ne seraient plus des ventres, et si l’humanité venait à disparaître en conséquence de ce choix alors il en serait ainsi.
Malgré mon nouveau statut, je refusai de joindre ma famille, justement à cause de cette nouvelle vie que je bâtissais sur les cendres d'un ami. Et de toute façon je n'étais pas prêt à les revoir. Pendant trois ans nous avons vécu ainsi, et chaque soir je retrouvais ma mère adoptive dans son bureau où je m'allongeais sur le divan un livre à la main. Je lisais tandis qu'elle écrivait je ne sais quoi sur des feuillets en papier de riz directement importés de Chine. Quand je lui demandais pourquoi elle paraissait tant absorbée par ces écrits elle me répondait inlassablement la même chose « quand il sera terminé il t'appartiendra, tu pourras le lire si tu le désires, mais tu devras être le seul », à quoi j'ajoutais « un chef-d’œuvre destiné à rester secret » et elle finissait par avouer qu'elle aurait souhaité l'offrir à son fils. Puis je me replongeais dans ma lecture et ne lui parlais plus jusqu'au dîner. Celui-ci était chaleureux dans une pièce glaciale car nous étions tous deux seuls et assis autour d'une gigantesque table ovale dans une énorme salle, mais je m'arrangeais pour m'asseoir à ses côtés et non en face comme le voulait la bienséance. Je me souviens avoir ri à chaudes larmes durant ces repas que nous partagions, je me souviens aussi de nos disputes sur des sujets communs tels la musique ou la littérature, je me souviens m'être endormi près d'elle quand mon corps était exténué de nos voyages. Je me souviens de tous ces moments que j'ai passés avec elle au lieu de les passer avec Maxence et Moïra
« Guerre et Paix »
En mai 2098 je quittai le palais, ému d'abandonner la femme qui m'avait pri s sous son aile protectrice. Malgré notre funeste passé commun, je ne pouvais continuer à la haïr. Surtout avoir concédé à ma requête de limiter les recensements. Cela m’avait pris toutes ces années pour enfin obtenir cette décision. Aujourd’hui je lui tenais lieu de fils depuis le décès du sien, et elle ne me refusait plus grand chose, même si cela ne faisait pas partie du « plan ». Quant à moi je lui concédais le statut de mère. Je possédais quelque chose qu'elle désirait, l'innocence et la fougue de mes jeunes années. Nous réparions mutuellement nos blessures. Et purifié de mes péchés à l’époque de la Confrérie, je ne m'étais jamais autant senti bien et autant amusé depuis des lustres. J'avais vécu trop longtemps loin de la lumière. Ayant les meilleures intentions envers moi, elle n'exigea pas de ma personne d'infiltrer à mon tour une faction rebelle, ne voulant plus refaire la même erreur, ne plus perdre un être cher.
Alors le jour de mon départ, mon âme se déchira entre l'envie de rester près d'elle et celui de reprendre ma vie en main. Néanmoins je savais que je ne serai plus seul, que l'on veillerait sur moi. Je pris la route sans jeter un regard derrière moi, d'ailleurs j'avais souhaité que personne ne m'accompagne jusqu'au portail, il fallait me laisser partir sans tenter de me retenir. Aysun l'accepta parfaitement, et avant de lui dire adieu je l'avais embrassé délicatement sur les deux joues afin de lui montrer ma gratitude et mon amour.
Les grilles franchies, je traînai ma valise sur les pavés et descendis l'artère principale reliant le palais à la grande place. Finalement je me retrouvai à mon point de départ, mais dans une autre situation, plus rien du pauvre garçon recensé de la campagne ne subsistait et je respirais la sérénité. Je sentis la fraîcheur du printemps traversant la ville effleurer chaque partie de mon corps. Enfin, je redécouvris le lieu qui m'avait vu naître, je déambulais dans les rues tout en essayant de reconnaître des bâtiments ou des gens. Cette population me semblait à la fois étrangère et familière, ayant vécu mon enfance à ses côtés, nous l'avions abandonné quand ma mère s'était enfuie avec ma sœur et moi. Je préférai effacer ces moments de ma mémoire. Ce que je réussis à faire sans mal. Seul un souvenir restait gravé en moi, un seul, qui symbolisait le lien que j'entretenais avec la ville. Léca. Son visage en larmes hantait toujours mon esprit, la honte de la promesse que j'avais rompu me suivrait jusqu'à la fin, tel devait être mon fardeau. Ces pensées me traversant je décidai de me rendre à mon ancienne école. Là où tout avait commencé. Je marchai bien une heure dans les méandres du secteur de mon enfance avant de la trouver. Je fus surpris d'y voir des enfants s'amuser dans la cour, l'établissement avait fermé ses portes après l'épidémie, pourtant je voyais ces garçons et ces filles courir et rigoler. Je m'imaginai à leur place, de l'autre côté du grillage, en train de jouer à chat avec mes camarades et essayant de toucher les différents participants. J'esquissai un sourire, repensant à ces instants de récréation où nous pouvions nous évader, oublier nos problèmes. Étouffant mon rêve éveillé j'entrepris de quitter les lieux, mais je stoppai net ma marche quand je vis inscrit sur une plaque en laiton « Aux enfants et au personnel scolaire décédés dans cette école lors de la grande épidémie, l'année 2087 de notre Seigneur ». Je pris conscience qu'une page de l'histoire avait été tournée, alors je tournai à mon tour les talons et m'éloignai le plus loin possible de ce bâtiment ; de mon enfance.
Je me promenai un moment, puis j'allai me poser sur un banc situé à proximité d'une modeste fontaine et m'endormis.
Je fus réveillé par une sensation désagréable sur ma jambe droite, j'ouvris les yeux et me remis en position assise précipitamment. Un homme vêtu de noir avec son visage caché par un capuchon vert essayait de me chatouiller avec de l'herbe à chat. Je le repoussai en lui faisant remarquer son comportement inconvenant. Il s'esclaffa tellement fort que je crus qu'il allait se rouler par terre. Je pus découvrir ses deux rangées de dents blanches ainsi que le fond de sa gorge. Il me perturbait. Je me levai lorsque l'étrange individu me retint par le bras et m e força à me rasseoir.
— Mais lâchez moi ! criais-je .
— Tu ne me reconnais pas ? C'est moi. Il se découvrit la tête.
— Alpha ?
— En personne.
— Mais enfin où éta is- tu passé tout ce temps ? Et quel est donc cet accoutrement ?
Il prit place sur le banc et me dévisagea, il me fit une accolade amicale, bien heureux de me revoir, puis il sortit de son veston un couteau pourvu d'un manche en bois d ’ amboine décoré de minuscules abeilles, il s'agissait de celui de Félix, la veille de la bataille sanglante du souterrain. Stupéfait par ce qu'il me montrait je lui demandai où il avait trouvé cet objet. Il hésita avant de me répondre, alors j'insistai grossièrement. Il finit par me dire qu'il l'avait ramassé sur le sol ensanglanté de la grande salle juste après le combat.
— Qu'est ce que tu racontes ? Félix n'était pas là.
— Ce couteau n'appartenait pas à Félix mais à Alexandre.
Je ne comprenais absolument rien à ce qu'il racontait, la folie devait le prendre parfois. J'essayai d'ignorer sa remarque et lui posai une autre question.
— Pourquoi l'as tu gardé ?
— Oh je ne l'ai pas fait. Il se tut un instant. Aysun me l'a confié en signe de confiance.
Ça y' est, il était fou, ses dires n'avaient aucun sens.
— Je crois que la capitale t'as tourné la tête ! dis-je en riant.
Il ne rétorqua pas. Son visage, qui pendant la conversation semblait sombre, redevint lumineux. Il me fit remarquer gaiement mon nouveau vocabulaire « tu parles comme un petit prince maintenant, fini le garçon de la cambrousse qui courait dans tous les sens. Je pensais pas te trouver ici, t'as déserté le palais ? Tu profites bien de ton blason !». J'acquiesçai à ses paroles sans donner plus de détails. Je discernais bien que derrière ce masque d'euphorie se cachait quelque chose d'important, mais je préférai ne pas y penser de peur d'apprendre une fois de plus une terrible vérité.
La nuit approchait à grand pas et je ne savais toujours pas où dormir, j'osai quérir de l'aide auprès de mon ancien ami. Il accepta ma requête avec joie comme s'il semblait soulagé de me retrouver. Nous quittâmes notre banc et il me conduisit jusqu’au deuxième secteur. Mon blason royal en main je pouvais me déplacer à mon gré dans toute la capitale. Je dirais aux sentinelles qu’il m’accompagnait, bien que résident actuel de ce secteur, il fallait un droit d’entrée. Passé l’enceinte, il m’emmena dans une auberge que je connaissais bien. Elle se nommait « Guerre et Paix » et elle portait bien son nom car à l’intérieur s’y trouvait la seconde entrée de notre ancien QG, aujourd’hui déserté. Je m'en étonnai.
— L'aubergiste adore Tolstoï. Tiens, ça me fait penser qu'elle est devenue fan le jour où la Confrérie a été démantelée, comme si elle s'y attendait. Il aperçut une jeune femme derrière le bar, sans doute la nouvelle propriétaire, qu'il héla. — Euriel !
Elle reconnut son ami et lui rendit son accueil d'une façon particulière.
— Arrêtes de faire ça veux tu, abruti !
— Moi aussi je t'adore.
Il m'invita à m'asseoir à une table pendant qu'il irait régler nos affaires et commander à boire à sa « chère et tendre ». Je le regardai se diriger vers le comptoir pour aller harceler cette pauvre fille à la peau dorée qui ressemblait, sa couleur exceptée, à une nymphe sortie tout droit d'un tableau de Godward. Elle devait avoir environ mon âge, pas très grande elle possédait une allure droite et noble qui la rendait à la fois gracieuse et intimidante. Sur son visage rond, des yeux marron en amande rehaussés par d’épais sourcils, et un regard vif qui lui donnait parfois cet air viril. Elle avait des cheveux noirs qui tombaient en fines boucles sur ses épaules carrées, le nez nubien, les pommettes saillantes et la bouche pulpeuse et bien dessinée. Elle débordait de vitalité. Sa beauté faisait sans aucun doute concurrence à celle d'Aysun.
Je la dévisageai encore quand Alpha revint à notre table m'apporter un verre de cidre, alors qu'il s'était pris un octobre rouge. Je le réprimandai du regard, à quoi il répondit par un simple mouvement d'épaule avant de me faire remarquer mon âge, « trop jeune » me dit-il. Je plongeai mon nez dans mon verre et ignorai ces mots. Euriel riait de notre dispute en même temps qu'elle essuyait des coupes de champagnes, je le su car à ce moment précis j'avais levé les yeux dans sa direction dans l'espoir de l'admirer un peu plus longtemps.
—Elle te plaît ? m'interrogea mon compagnon.
Je toussai, je crus bien m'étouffer.
— Quoi ? Non, je...non, répondis-je gêné.
— Tant mieux, car je refuse de voir ma sœur prise entre deux feux.
— Ta sœur ?
— Jures moi que tu n'en tomberas pas amoureux.
Je lui promis de ne jamais l'approcher, tout en ne la quittant pas des yeux. Une irréelle apparition. Encore une fois je briserai une promesse, j'en étais persuadé. Comment renoncer à ses passions quand un ange frappe à votre porte ?
Satisfait, il finit d'un trait son verre et après avoir attendu que je termine le mien, il me guida à l'étage pour me montrer ma chambre. La pièce où je déposai mes affaires ne brillait pas par sa taille mais elle avait l'avantage d'être propre. Alpha me dit que je pouvais m'installer confortablement, puis il partit, fermant la porte derrière lui. Une fenêtre, un lit, une table, voilà mon logis, il me rappelait notre maison dans l'UNITÉ A, ce qui me fit tressaillir. Repenser à cette époque me donnait des sueurs froides. Louis devait disparaître sous une autre identité. Je réfléchissais à un nouveau nom mais rien ne me venait à l'esprit, j'abandonnai, je bénéficiai du temps nécessaire pour changer de patronyme. Je me mis à déballer mes affaires quand j’aperçus, tombé de mon sac, le carnet offert par Aysun la veille de mon envol vers Memphis. Je l'avais observé le remplir à chaque fois que je me rendais dans son bureau, et elle me disait « sois patient, c'est une surprise ». Ce jour là elle me le remit, satisfaite de son travail, avant de me glisser à l'oreille « Brûle le lorsque tu l'auras lu », je ne comprenais pas la raison pour laquelle elle avait passé tant de temps à le remplir s'il s'agissait de s'en débarrasser après lecture. Mais je ne me sentais pas encore prêt à l'ouvrir.
On frappa à la porte.
— Entrez !
Euriel se tenait sur le seuil, un plateau de nourriture dans les mains. Elle le déposa à terre, avant de s'incliner et sortir. Pendant toutes ces actions je ne cessai de la fixer – je d us l'effrayer – je suivis des yeux ses genoux se plier jusqu'au sol, ses mains frêles et ses doigts fins déposer l'objet sur la surface plane. Puis son corps se relever, sa tête se baisser en signe de respect, enfin ses pieds nus reculer en petits pas telle une geisha, car elle exécutait avec une infinie grâce les gestes grossiers du quotidien. Alors qu'elle se retournait je vis à sa cheville gauche la marque d'une vieille cicatrice, et me demandai où cette envoûtante Vénus avait bien pu l'obtenir. Remis de son départ, une idée me vint à l'esprit. Je la rappelai, déjà je rompais ma promesse. J'avais tenu vingt minutes.
— Euriel, attendez !
— Vous désirez ? demanda t-elle d'une voix d'alto, douce et mélodieuse.
— Heu ! Je cherchai mes mots, décontenancé par sa présence. Pourriez vous me trouver un nom ? Elle eut un air interrogatif car elle ne saisissait pas le sens de mes paroles. Je veux dire par là que j'ai abandonné mon nom de naissance, pour plusieurs raisons qu'il serait impossible de vous expliquer. Bref, il m'en faut un nouveau.
Elle fronça les sourcils comme plongée en pleine réflexion, mon dieu ce qu'elle était belle, j'aurai pu rester à la regarder pendant une éternité, telle une photo figée dans le temps. Je sursautai quand elle reprit la parole.
— Je ne sais pas ce qui pourrait vous convenir, je ne vous connais pas.
— Tout ce qui vient de vous me conviendra, lâchais-je maladroitement.