Nemesis: La kyrielle d'Adikia
Chapitre 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Voici la retranscription de son récit dans mes souvenirs. Il est possible que j'ai oublié quelques détails.
« Je suis née en 2055 à Londres, d'une mère canadienne et d'un père italien. Ma mère servait au P alais de Buckingham comme sa mère avant elle. Mon père, lui, y travaillait comme cuisinier. Depuis des générations, la famille de ma mère était au service de l'Angleterre et mon destin devait faire perdurer cette tradition. Pourtant, un événement inattendu vint bouleverser cette mécanique : mes parents, dont les talents avaient été reconnus outre Atlantique, reçurent un jour une proposition qu'ils ne pouvaient refuser. Ma mère deviendrait la gouvernante en chef du 24, promenade Sussex et mon père obtiendrait le poste de cuisinier en chef dans cette même résidence. Une telle fonction s'avérait inimaginable pour ces deux êtres sans particularité. Ils acceptèrent l'offre et après avoir réglé leurs dernières affaires et fait leurs adieux à leurs amis ils partirent pour le Québec avec leur fille d ' un an dans les bras. Ma mère retrouvait la terre de son enfance, quittée vingt ans plus tôt avec ses parents, et mon père découvrait à nouveau un pays inconnu. Il avait émigré en Angleterre dès l'âge de quinze ans avec des rêves plein la tête, espérant travailler au P a lais après avoir terminé ses études de cuisine à Paris. Sa persévérance avait payé et il venait de réaliser bien plus que son rêve. Déjà à cette époque, le Canada , bien que toujours lié à la couronne Britannique, formait avec les autres pays d'Amérique l'Union des deux Amériques, l’organisation la plus puissante du monde occidental, à l’instar de la Confédération Indo-Chinoise. Grâce à leur nouveau salaire, ils purent s'offrir une villa sur la rive nord de la rivière des Outaouais, un luxe. Il y faisait bon vivre et j'eus une enfance presque idyllique où je ne manquai de rien et où ma mère m'instruisit au métier de gouvernante. Je savais que j'en deviendrai une, je voulais en devenir une et lui succéder. Ce qui arriva. Et quand on les invita à suivre le premier ministre dans sa nouvelle résidence, ils n'hésitèrent pas un seul instant. Je suis arrivée dans ce Pa lais à l'âge de quatorze ans (2069) et dès que j'en eus quinze je commençai en tant que simple servante à y travailler. Après la guerre, j'y suis restée. Mon père, tué au front, et ma mère, emportée par une rupture d'anévrisme, m'ont laissé leurs souhaits de continuer à servir dans cette résidence. Je fus promue gouvernante en cheffe par le Roi Robert et je le suis toujours (tant que je serai en vie). Peu m'importait la politique, les forces au pouvoir ou la nationalité de nos dirigeants. Je ne devais être que la gouvernante et je jouais parfaitement mon rôle. Et qu'il s'agisse du Roi Robert ou de la Reine Aysun, je n'ai pas mon mot à dire, je ne suis là que pour servir. Alors que l'on me condamne pour haute trahison n'a aucun sens, mais libre à vous d'y croire. Je suis simplement heureuse que mes parents ne soient plus en vie pour voir cette mascarade. Mon seul regret est que je n'ai pas d'enfants, donc personne à qui transmettre mes souhaits. Il y avait des enfants qui riaient ici avant. La tradition de ma famille se terminera avec moi. Ce n'est pas une si mauvaise chose, nous en serons enfin libérés . »
On installa la guillotine dans la grande cour du palais se situant entre l’entrée et le Pavillon des Femmes. Elle apparut les mains libres et escortée par deux sentinelles. Elle monta d'elle-même les marches de l'échafaud et esquissa un léger sourire lorsque la lame s'abattit sur son cou. Les visages étaient sombres et les yeux d'Aysun brûlaient de rage, comme si malgré sa victoire face à Agrippine, elle avait tout de même perdu.
Ce que je venais de lire n'indiquait rien d'anormal bien qu'il eu t éveillé en moi quelques doutes sur le comportement d'Aysun. Malgré tout, chaque semaine j'attendais impatiemment les rapports qui permettaient à l'organisation rebelle de développer le plan parfait pour faire tomber le gouvernement en place. Tous les soirs, je descendais au QG éplucher les piles de documents traînant sur mon bureau pendant que mes associés se fatiguaient à trouver une faille dans le fonctionnement de l'administration royale, car nous souhaitions anéantir le Royaume d'Amérique administré d'une main d'airain par Aysun Kane. Pour ce faire, je devais me tuer à la tâch e donc je lisais et relisais sans cesse ce que nos espions me rapportaient. C'est alors que je tombai sur une ancienne lettre écrite en français adressée à la Reine. Surpris de trouver dans mes papiers une telle chose dans la langue maternelle de ma mère, j'entrepris de déchiffrer les phrases pleines de ratures, comme si l'auteur cherchait inlassablement ses mots.
Aysun, ma Reine, ma mère bien-aimée.
L'infiltration s'est parfaitement déroulée, je me suis même surpris une fois à soutenir leur cause. Mais rassurez-vous car jamais je ne vous trahirai. Je vous suis tout dévoué. L’honneur que l'on m'a offert ne pourra conduire à l'échec. Je ne souhaite pas perdre la confiance que vous avez mis en moi. L'avenir du monde en dépend et même si pour cela je dois vendre mon âme, nous survivrons puisque telle est ma mission. Je jouerai jusqu’au bout le rôle qui m’a été confié.
Votre présence me manque, vous avez tant pleuré lors de nos retrouvailles alors pourquoi me faire subir cette torture ? Ne suis-je pas votre enfant ? Dépêchez-v ous de me rappeler à vous. Pardonnez mon empressement, c'est le prix à payer afin de vous sauver, c'est le serment que moi j'ai fait.
Enzo.
Mon corps resta figé, déconcerté par ce que mes yeux venaient de lire . Je ne savais que faire , en parler ou rester muet ? Pourtant, il me fallait agir . La question s'avérait être : comment ?
Tandis que je me plongeais dans une intense réflexion, essayant de sortir de cette mauvaise passe, une idée démente me vint à l'esprit. Je me levai et sortis en courant du QG. À l'extérieur, je courais aussi vite que mes jambes et mon cœur pouvaient le supporter jusqu'à la maison que je partageais avec Alex, Nicolas et Félix. À l'intérieur de la bâtisse, je me ruais dans la cuisine, complètement déchaîné, tirant les tiroirs et renversant leurs contenus sur le sol . J e pouvais sentir le regard d'incompréhension de mes colocataires.
— Mais que fais -tu ? s'affola Félix.
— Je cherche un … un dictaphone, quelque chose qui enregistre.
— On n'a pas ça ici, arrête de foutre le bordel dans cette pièce.
— Non, non j'ai vu, j'ai vu... j'étais tellement excité que je n'arrivais plus à faire une phrase correcte. Un portable, c'est ça, un portable Félix. Je l’attrapai par le col et le conjurai de trouver cet objet. Il me repoussa de toute sa force, m'envoyant me cogner contre la cheminée.
— Ça va bien oui, calme-toi !
En effet, je devais reprendre mes esprits pour tenter d'expliquer la raison de mon emportement. Je soufflai.
— La solution pour collecter de meilleures informations, je m'en veux de n'y avoir pas pensé plus tôt ! F aites - moi confiance.
— Est - ce que tu peux ordonner ta pensée s'il -t e - plaît, on ne te sui t pas, rétorqua Nicolas.
— Oui, pardon. Il faut poser … je ne peux pas t'en parler ici. Nicolas, tu peux venir un instant, j'ai à te parler. C'est personnel.
Nicolas hésita. Je lui fis un signe insistant de la main de m'accompagner à l'extérieur. Il finit par s'exécuter , se demandant la raison de mon soudain changement d'attitude. Je n'avais jamais cherché à cacher quoique ce soit. Je fermai la porte d'entrée afin d'être à l'abri de leurs regards et lui murmurai mon idée à l'oreille.
— Un micro ? Es - tu fou ?
— Parle moins fort.
— Cette technologie n'est plus depuis l'épidémie, seuls les hauts dignitaires en possèdent un, ce qui ne fait pas beaucoup de monde.
— Je sais qui peut nous aider ! Alpha.
— Alpha ? Que vient-il faire dans cette histoire ?
— Je me souviens d'une fois où il m'a dit que son père travaillait dans les nouvelles technologies avant l'épidémie et qu'il lui avait tout appris. Il peut nous aider à fabriquer ce dont on a besoin, et je sais qu'il se fera une joie d'accepter. Mais n'en parle à personne, dis - toi que c'est pour protéger notre amie.
Il resta stoïque. Le pauvre garçon que j'étais attendait son approbation pour pouvoir courir chez son ami bricoleur. Il acquiesça sans grand enthousiasme tout en me rappelant le plus important : convaincre notre infiltrée de risquer à ce point sa peau.
Comme prévu, Alpha accepta la proposition et me fabriqua l'objet dans les trois jours. Lorsque j'en informai Akiko, elle ne réfléchit pas longtemps , se disant prête à tout pour réussir la « révolution » qui s'était mise en marche.
Comme tous les soirs depuis une semaine, je m'installais à mon bureau et écoutais attentivement ce que je pouvais tirer du micro posé sur Akiko. Assis à mon bureau, en train d'éplucher les rapports comme à mon habitude, je fus interpellé par un fragment de conversation : « Tu sais que j'ai un fils ». C'était la voix d'Aysun. Fortement intrigué, je m'installai confortablement dans mon siège et commençai à écouter l'histoire. Aysun continuait de parler :
— Mais je ne pouvais atteindre mes objectifs avec un enfant dans les bras, comme les anciens dirigeants avant moi sur ce sujet, ma lâcheté était sans borne. Des années plus tard, après la guerre, j'ai souhaité le retrouver. J'espérais de toute mon âme qu'il ait survécu. Mon imagination me faisait perdre la tête en me faisant croire à la disparition de celui que j'avais abandonné, la chair de ma chair, le sang de mon sang. Trop craintive, je n'osais retourner au couvent où je l'avais laissé douze ans auparavant, à l'endroit même où je m'étais fait le serment d'aimer cet être quoiqu'il puisse devenir. Mon cœur, lâche, dû se résoudre à envoyer ma plus fidèle amie.
À son retour, avant de me présenter le résultat de sa mission, elle me raconta les quelques jours passés auprès des sœurs des orphelins.
Elle était arrivée au couvent, trempée par la pluie qui n'avait cessé de tomber durant toute la durée de son voyage, comme si les cordes du ciel venaient lui rappeler qu'un parent ne d evait pas abandonner son enfant. Je lui fis remarquer qu’elle avait toujours été très superstitieuse. Quelqu'un frappa à la porte.
—Tiens la voilà. Gisel, raconte lui ta visite au couvent. Essaie de te souvenir.
— Cela risque d'être un peu flou
— Ne t'en fais pas, tien s, nous n'avons qu'à reproduire notre conversation, ce sera amusant.
« — Comme vous voudrez. Quand j'ai frappé à la porte de l'établissement, une femme attifée d'une longue robe noire et d'un couvre -chef aussi blanc que pur est venu m'ouvrir. J'en conclus qu'il s'agissait de la mère supérieure. Nous nous sommes saluées puis, après m'être présentée, elle m'invita à entrer. Le lieu semblait à la fois grandiose et mystérieux. Nous avons marché un moment, longeant les immenses corridors pour arriver dans le réfectoire. Là, y mangeaient tous les enfants, tout du moins ceux qui restaient. Il n’y avait que des garçons. Ils étaient tous silencieux comme des tombes et je ne voyais aucun grain de joie dans leurs yeux, seulement le vide. Les sœurs présentent ainsi que mon accompagnatrice m'ont propos é de m'asseoir et de goûter aux mets préparés sur la table. Je ne pouvais refuser. Néanmoins , j'en profitais pour observer trois garçons dans l'espoir de reconnaître votre fils.
— Mais tu l'as trouvé, dis - moi je t'en prie que tu l'as trouvé ! J'étais très enthousiaste, tu t'imagines Hisa, j'allais retrouver mon fils.
—Le repas touchant à sa fin, je me suis fait conduire vers une petite annexe du couvent qui devait me servir de chambre. Aucune d'entre elles ne me paraissait suspicieuse , sûrement m'avaient-elles reconnu et n'attendaient que ma question. Cependant, je ne voulais pas accélérer les événements et effrayer les jeunes en enlevant l'un des leurs. Ce soir - là, je me suis juste couchée. Le lendemain ne fut pas beaucoup plus excitant, mais je continuais d'observer. J'ai quelquefois cherché à discuter avec de jeunes résidents, malheureusement je me retrouvai avec des conversations ni longues, ni instructives, mais avec des oui ou non ou des formules de politesse trop ampoulées pour être sincères. Rien n'y faisait, on me fuyait. En vérité, je pense que je devais être la seule femme qu'ils voyai ent depuis longtemps en dehors des sœurs. Ma présence perturbait leur monde habituel, plus qu'une étrangère je représentais ce qui se trouvait à l'extérieur de leurs murs de pierres et de marbres. Le soir venu, j'allais me coucher comme la veille. À 8h30 du matin je fus réveillée par une dispute se déroulant dans le couloir principal, là où la résonance était la plus forte. Deux des garçons se querellaient au sujet d'un objet particulier que l'un venait de voler à l'autre. Je me suis levée précipitamment pour voir de quoi il en retournait mais à peine arrivée au lieu - dit, la mère supérieure s'interposa et ordonna aux enfants de se rendre en salle de prière afin de demander le pardon au tout puissant pour ce combat puéril. Les enfants partis, je ne les rev is qu'au repas du midi, assis face à face, se lançant des regards noirs. L'un des deux, un joli garçon aux cheveux blonds esquissait un sourire victorieux, quan t au plus jeune, il le fusillait d u regard et jetait parfois des coups d'œil au collier que portait son ennemi. Celui-ci qui, semblait - il, s'était fait dérober l'objet, bougeait ses lèvres et je pouvais y lire « je vais te tuer ». Un regard fou et des mots criminels sur un visage d'ange. Je me suis décidé, à ce moment-là, de poser à la mère supérieure la question qui me taraudait depuis mon arrivée .
— C'est exact, ce pendentif lui appartient, comme vous le savez déjà, me confirma t-elle.
Après le déjeuner, j’allai chercher l’enfant. Le chauffeur attendait déjà devant la porte d’entrée. Après avoir récupéré le collier auprès du voleur, je lui faisai s amèrement regretter son geste. On ne blesse pas le fils de ma maîtresse.
— Tu es bien dure Gisèl, lui ai-je dit. Maintenant, où est -il , où est mon enfant ?
— Derrière cette porte, il attend. Il ne sait pas pourquoi il a été enlevé de sa maison. Tout ce qu'il a appris de moi est qu'une nouvelle vie s'offrait à lui. Qu'il pouvait la saisir ou finir ses jours avec les sœurs du couvent. »
— Et c'est là que Gisel le fit entrer. Un ange aux cheveux de jais fit son apparition devant moi. Ses yeux bleus me fixaient profondément, cherchant à découvrir mon identité. Je tendis mes mains vers lui, il resta figé un instant avant de s'avancer. Gisèl quitta la pièce, nous laissant seul, en famille. Je me levai à mon tour de mon siège et me dirigeai vers mon fils pour réduire la distance qui nous séparait. Nous étions proches mais encore si loin, alors mes larmes se mirent à couler, et cédant à une émotion intense de joie, je le pris dans mes bras, le serrant aussi fort que possible. Pourtant il ne réagit pas, comme absent. Alors, je desserrai mon étreinte et vi s son regard vide, sombre, quasi inexistant que je n'avais pas remarqué la première fois. Je voulais redonner vie aux yeux de cet être tant aimé. Je déposai un baiser doux et protecteur sur ses lèvres. Il parut reprendre des couleurs, tel un automate à qui il manquait un tour de clef. Heureuse d'obtenir une réaction, je me décidai à engager la conversation après l'avoir invité à prendre place sur un des canapés de la pièce. — Je sais que tu dois être quelque peu désorienté par cette soudaine situation, ai-je déclaré, mais tu n'as pas à avoir peur. Je suis là pour toi, ainsi que toutes les personnes qui m'entourent. Tu es le prince de ces lieux, et plus jamais on ne te blessera. Je le voyais qu'il observait la salle où nous nous trouvions dans tous ses recoins, le luxe de la pièce éblouissait sa vue mais il ne s'en étonna pas. Je lui demandai s'il m'avait entendu. Il sursauta comme réveillé d'une étrange torpeur . Il posa ses sublimes yeux sur moi et me dévisagea, enfin. Peut-être reconnaissait-il des traits communs entre nous deux. Il répéta de sa douce voix « Je suis le prince en ces lieux ». Je devais rattraper le temps perdu avec mon fils et en faire mon héritier, au service de l'humanité et de l' É tat. — As-tu une idée de qui je suis ? l'ai-je interrogé. Il répondit d'une voix terne que les sœurs qui l'avait élevé le traitaient de fou et de pêcheur, qu'il était bien le fils de sa mère. Et voilà comment il termina sa réponse : « — Il y a encore quelques minutes j’étais tout excité de vous rencontrer, car j’ignorais votre identité. Gisèl m’a raconté plusieurs choses à votre sujet, et vous me paraissiez incroyable. Je me demandais ce qu’une personne telle que vous pouvez bien attendre de moi. La voiture, le chauffeur, l’édifice, tout indiquait qu’il s’agissait d’une haute personnalité. J’avais vu les garçons se faire emmener dans de simples quatre-quatre noirs, entassés les uns sur les autres. Mais on m’avançait une berline. Je tirais le meilleur numéro. Je pensais être maudit mais la roue tournait enfin pour moi. Mais dans ces escaliers que je montais pour vous voir, tout à changé. Je sais maintenant qui vous êtes. Qu 'est-ce que cela vous a fait d'abandonner votre enfant à un sort si peu enviable ? ». Bien sûr, à cette question j'affirmai que c'était comme si je perdais une moitié de moi-même, mais qu'il se rassure quan t aux sentiments que j'éprouvais envers lui. Je lui dis que je l'aimais. Je pouvais le ressentir au fond de mon âme, cet enfant était aussi froid que la glace. Mon ambition avait créé une bien triste créature. Pourtant, quoiqu'il advienne je devais l'aimer , tel était mon serment. Il demanda à sortir pour prendre l'air et remettre de l'ordre dans ses pensées. Je voulais qu'il me laisse son pendentif, il n'en aurait plus besoin, pourtant il refusa, prétextant que c'était tout ce qu'il possédait. Je ne sus quoi ajouter, néanmoins ma surprise fut de courte durée car je comprenais parfaitement la signification de ces mots. Le choix de rester ou de partir lui appartenait, mais il semblait essentiel qu'il adhère à ma cause . Je venais de le sauver d'une vie misérable et je ne désirais sûrement pas le faire participer aux CLASS. Et comme tu le sais, risquer de perdre mon fils aurait affaibli mon pouvoir : comment tenir tout un peuple si je ne suis pas capable de retenir mon enfant ? »
— Mais pourquoi me raconter tout cela ? demanda notre espionne à Aysun.
Je n'entendais plus que le bruit de leur respiration. Puis Aysun se remit à parler.
— Bonjour Louis. As-tu bien enregistré cette petite conversation ? J'arrive.
Je bondis sur mes pieds et éteignis la station reliée au micro d'Akiko.
— Merde ! lançais - je.
Je rassemblai les documents compromettants qui se trouvaient sur mon bureau et me dépêchai d'en b rûler le plus possible. Tandis que je tentai tant bien que mal de me débarrasser de la paperasse, Nicolas fit son apparition . I l r evenait d'un tour de récolte d'informations. Il me demanda pourquoi je m'évertuais à faire disparaître les preuves. Dans mon empressement, je n'eus pas le temps de lui expliquer en détail ma réaction, je pus simplement lui affirmer que les gardes d'Aysun allaient faire une descente et qu'elles anéantiraient la Confrérie.
— Cache - toi si tu ne veux pas te faire emmener, je prendrai toute la responsabilité de l'organisation, lui dis-je.
— Non ! Où est Félix ?
—Parti en mission avec Alex.
— Tu crois que je vais te laisser seul ? Pour qui tu me prends ! Il me sourit alors qu'il disait ces mots.
Il m'aida à brûler un maximum de papier. Puis l'instant redouté arriva. Un escadron d'une dizaine de femmes fit son entrée, suivi d’Aysun en personne.
Rupture
La femme imposante que nous avions vus le jour du recensement sur la grande place se tenait là, devant nous, droite et noble. Elle portait un tailleur noir ainsi que des chaussures à talons de teinte identique. À chaque circonstance sa tenue. Elle nous dévisagea et nous offrit un sourire satisfait. Pourtant, derrière cette façade de puissance, son regard traduisait de la pitié envers nous . Je crus qu'elle allait crier « Pourquoi êtes - vous encore là, fuyez ! » mais bien entendu elle n'en fit rien. Elle préféra ordonner à ses gardes de nous attacher les bras et de nous emmener à l'extérieur de cet endroit « emplit de mort et de tristesse », tels furent ses mots.
Les femmes s'exécutèrent sans traîner. Aucune ne prit la peine de fouiller les lieux car l'odeur de fumée prenant encore aux narines, toutes savaient qu'il n'y avait plus rien à en tirer. Nicolas et moi nous regardâmes puis, poussés par les soldat es , nous franchîmes la porte menant au couloir principal et marchâmes jusqu'à atteindre l'extérieur. Il faisait nuit noire et le manque de lumière dans notre UNITE n'était pas compensé par la lueur de la lune. D'ailleurs, j'observai le ciel et ce soir-là et je n'y vis aucune étoile, comme si la fortune venait de nous abandonner. J'en fus affligé mais n'en fis pas part à mon ami. Nous traversâmes les quartiers vides. Je regardais la femme qui nous précédait de quelques mètres, celle à l'origine de nos malheurs. Sa démarche régulière et droite s'associait parfaitement bien avec sa personne ; elle ressemblait à au cygne noir prenant son envol. Après avoir passé le portail qui nous séparait de la civilisation, les sentinelles nous firent monter dans une grosse cylindrée noire qui nous emmena au Palais. Arrivée à destination, nos gardiennes nous menèrent dans le bâtiment principal et nous firent monter les escaliers jusqu'au premier étage ta ndis qu'Aysun, restée à l'extérieur, se dirigeait derrière les jardins. Dans le couloir où nous nous trouvions, une des femmes ouvrit une des nombreuses portes présentes et nous exhorta à entrer dans la pièce qu'elle nous présentait. Il s'agissait d'un petit salon coss u pourvu de murs d'environ deux mètres de couleurs ambre, avec des fenêtres décorées de rideaux si fins qu'ils cachaient à peine la faible lueur du soir. Au centre de la pièce se trouvaient deux canapés de style XXe siècle et un divan de style victorien. Ce devait être la pièce décrite par Akiko. On nous détacha. Je fus soulagé d'enfin pouvoir dégourdir mes bras, je croyais qu'ils allaient tomber. Elles sortirent toutes et nous restâmes à deux dans ce chaleureux endroit. Nicolas s'assit, je l'imitai. Nous attendions en silence que quelqu'un entre et nous juge et nous condamne, quoiqu'un tribunal dans un lieu pareil semblait improbable. Pourquoi étions - nous là ?
Je ne saurais dire combien de temps passa quand enfin, la porte s'ouvrit. Aysun fit son apparition, vêtu d'une simple robe en lin grise et terne . Se uls les escarpins noirs étaient toujours à ses pieds.
— Bonsoir !
—Bonsoir, répondis- je, hésitant. Nicolas resta muet.
— N'a s- tu pas de langue Lincoln ?
Silence.
Elle le fixait, attendant une réaction de sa part, quelle qu'elle f ût . Mais rien ne vint. Elle finit par abandonner.
— Je ne vous juger ai pas. Je comprend les raisons qui vous ont poussé à agir ainsi, quoi que ça ait coûté la vie à une femme compétente, cela me désole. Bref, je tenterai de vous expliquer de la manière la moins complexe possible les raisons qui m'ont amenée jusqu'ici, au statut de Reine de ce pays.
— Je m'en contrefiche, fulmina Nicolas.
— O h , et bien finalement tu parles ! Elle rit puis repris d’un ton sérieux. Je dois vous expliquer ce que nous faisons ici, ce que nous faisons pour sauver notre avenir.
Un long silence s'installa. Je me tournais vers mon camarade qui ne réagissait pas. Alors, souhaitant en savoir plus, je m'exprimai pour nous deux et lui affirmai que nous étions tout ouïs. « Bien », dit-elle. Puis, tout en me fixant, elle commença son explication.
«— Je cherche un remède au virus. Il sévit toujours dans certaines régions et mes scientifiques ignorent quand il réapparaîtra aussi violemment que la première fois. Aujourd'hui, j'ai plus que jamais besoin de toute l'aide possible afin d'atteindre cet objectif, notre avenir en dépend. » Elle avait sûrement omis quelques passages. Nicolas s'était redressé durant ce temps-là, finalement intéressé par ses dires. Il ne la lâchait plus des yeux alors qu'elle avait fermé les siens et reprenait son souffle. Elle paraissait libérée d'avoir enfin pu exprimer son projet à ses ennemis jurés. Le calme qu'elle arborait l a rendait encore plus exceptionnelle. Qu'en était-il de mon voisin ? Le regard insistant qu'il posait sur Aysun m'effrayait quelque peu . J'i gnorais ce qu'il avait en tête et ce qu'il aurait été capable de faire à cet instant. Il s'apprêtait à se lever quand deux individus firent leur entrée. J'écarquillai les yeux à la vue de Félix, accompagné d 'Alex qui me fixait avec insistance. Ils semblaient familiers des lieux.
Je me perdis dans mes réflexions , m’interrogeant sur la raison de sa présence m ais je ne tergiversai pas trop, je connaissais la réponse. C'est à ce moment que je pris conscience que, trop pris par nos péripéties, nous en avions délaissé Akiko. Où se trouvait-elle alors que nous écoutions sans bruit le récit de notre adversaire ? Probablement l'avait-on déjà exécutée. Je me sentais désolé pour elle et coupable de son malheur. Tandis que je pensais à notre amie disparue, Nicolas se dirigea d'un pas assuré vers Félix à qui il asséna un phénoménal coup de poing en pleine figure . La tête de la victime alla claquer contre un des murs de la pièce, le t a chant de sang ; il venait de lui casser le nez. La réaction fut rapide, Félix poussa un cri de douleur et lâcha quelques grossièretés au passage. Satisfait, l'enragé se tourna vers Alex et se préparait à lui faire subir le même sort quand Aysun, bien moins docile, le menaça.
— Touch e- le, et tu regretteras que l'on ne t' ait pas simplement cassé le nez !
Imaginant ce qu'elle pourrait lui faire, sa main se stoppa net. Il se contenta d e lancer un « traîtres » envers ses deux cibles.
Mon corps restait figé depuis l'entrée de mes deux anciens acolytes dans la pièce , j'avais perdu toute volonté. La confiance accordée était si vite piétinée, tout ce que nous avions entrepris jusque -l à n'était que pure absurdité. Je me sounvins soudain du baiser qu'Alex m'avait donné un an et demi auparavant. Le baiser de Judas. Un pion sur un échiquier, voilà ce que je représentais pour lui, son « Parfait » de la première fois prenait tou s sons s ens. Ma fougue en effet était parfaite pour son plan machiavélique. Je me retrouvais piégé par ma propre ardeur . J e ne pouvais m'en prendre qu'à moi même, à ma naïveté.
— Alors , tout ça n’était que mensonge, murmurai-je, accablé.
— Rejoignez - nous, adhérez à notre cause ! s'exclama Aysun.
— Hors de question, répondit Nicolas.
— Quel choix avons-nous, lui fis je remarquer d'un air résigné.
— Lâche ! me réprimanda-t-il les larmes aux yeux.
Se rendant compte de son état, mon ami poussa les deux jeunes hommes qui le séparaient du couloir. Il sortit en courant. Je l'entendis dévaler les escaliers quatre à quatre et claquer la porte d'entrée. Je ne le revis que bien plus tard, dans de plus sombres circonstances.
Les trois personnes encore présentes dans la pièce me fixèrent d'un air interrogateur.
— Je refuse de trahir mes convictions, en quoi devenir votre allié me serait profitable ?
— Il est temps de remettre les choses à leur place, affirma Alex. Moi aussi je n'avais aucune raison de suivre ma mère, mais avec l'application de sa politique dans tous les pays, la conclusion de tout ce qu'elle a accompli me convient.
— C'est-à-dire ?
— Notre survie à tous.
J'imaginais Nicolas au QG en train de crier face à l'assemblée « on nous a trahi s ! ». Mais je préférai oublier cet enragé et me concentrer sur ce qui se passait à cet instant dans cette pièce. Les regards s'entrecroisaient inlassablement dans un silence pesant, chacun espérant qu'un autre brise la glace, mais rien n'y faisait. Nous restâmes ainsi pendant de longues minutes jusqu'à ce qu ' Aysun prenne la parole, lassée de cette sombre atmosphère.
— Il me faut des bras pour men er à terme ce projet, trouver les meilleurs biologistes du monde, trouver des fonds et je n'ai absolument pas le temps de combattre des factions rebelles, si je dois les écraser alors je le ferai. Le temps est contre nous, aide - moi !
— J'ai passé mon enfance dans un ridicule quartier, j'ai perdu toute ma famille et ma dignité par votre faute, et vous vous attendez à ce que je plonge tête baissée dans ce misérable piège ?
— Ça n'est pas un piège, détrompe - toi, je suis sincère dans mes propos. Mais tu as raison sur un point, la fin justifie les moyens. Je vois qu'il ne sera pas facile de te persuader de mes nobles intentions. Je ne cherche ni le pardon ni une quelconque rédemption, pas maintenant. J'aimerais simplement éviter la douleur à plus de familles à cause de ce satané virus. Si ce n'est pas nous qui prenons leur fils, ce sera lui. Le virus était une erreur... Allons faire un tour, je dois te montrer quelque chose.
Nous sortîmes du Palais. Aysun, avec deux de ses gardes, me conduisit hors de la ville dans un petit village reculé à vingt ou vingt - cinq kilomètres de là. Celui-ci semblait avoir été ravagé par le passage d'une terrible épidémie il y a peu de cela. Le virus continuait de détruire de nombreuses vies, huit ans après sa disparition de la capitale. J'observais ces femmes éplorées qui nous regardaient passer dans notre jeep noire. La mort rôdait toujours dans les alentours. Ses soldates à l'avant du véhicul e et nous à l'arrière , nous dévisagions ces personnes anéanties jusqu'à la sortie du village. Je me fis la remarque assez surprenante qu 'en fait, cet endroit ne se différenciait pas tellement des quartiers aisés de Memphis avec ses belles maisons en lambris blanc et leurs portails recouverts de feuilles d'or. Le virus n'épargnait personne, les riches comme les pauvres, dans les villes comme dans les campagnes. « Maintenant, imagine - toi en jeune garçon regardant agoniser sa famille sans rien pouvoir faire pour l'aider » me dit-elle suivit d'un regard assombri. Je pensai à Moïra et f us soulagé qu'elle soit née fille. Une question s'était logée dans ma tête, « P ourquoi moi, quelle aide pouvais-je bien apporter ? »
On me logea dans le « Pavillon des femmes ». Une rumeur, que Félix m'avait également racontée, circulait à leur sujet. Les filles qui y vivaient devaient tester la sincérité des garçons quant à leurs idées sur la gent féminine après un méthodique lavage de cerveau. Ce n'était pas une rumeur. De plus, ces enfants se trouvaient être des orphelines recueillies par l' É tat et prise s en charge afin de servir le royaume. L'intérieur entier du bâtiment était de style japonais avec portes en papier coulissantes et chambre unique contenant une armoire à vêtements et futon. J'entrai dans la mienne et me préparai à me coucher, exténué.
Cette nuit-là, je fis un rêve étrange impliquant ma sœur. Nous étions elle et moi assis sous un arbre. Ma tête posée contre le tronc, elle avait la sienne sur mon épaule et somnolait. Je l'imaginais ainsi aujourd'hui, le visage rond, les yeux en amande, les pommettes et les lèvres rosées. Je la voyais comme une éternelle petite fille, épargnée à jamais de la folie du monde. Elle semblait apaisée, heureuse d'être à mes côtés. Je dégageai ses longs cheveux auburn de son visage afin de la contempler. Je ne désirais rien d’autre à cet instant, simplement de rester a uprès d'elle et la protéger jusqu'à la fin. Elle se réveilla et me fixa de ses grands yeux noisette. Elle esquissa un sourire que je lui rendis, suite à quoi elle passa ses bras autour de ma taille et me serra aussi fort que le put sa force. Je lui caressai la tête, lui promettant qu'elle pourrait toujours compter sur moi. Mais nos retrouvailles furent rapidement interrompues. Quelqu'un venait d'apparaître devant nous. Je levai mon regard vers lui et me vit. L'étranger n'en était pas un, il s'agissait de moi le jour de ma disparition. Mon sosie me fixa puis réclama ma sœur d'un ton agressif. Je refusai. De colère, il me força à lâcher Moïra qu'il attrapa par le bras avant de s'éloigner de moi. Elle pleurait et hurlait mon nom. Je ne pouvais accepter qu'on m'enlève mon précieux trésor. Tandis que je tendais la main afin de la récupérer, le ciel qui jusque-là était sans nuage s'assombrit et des éclairs se mirent à tomber dans la prairie où nous nous trouvions. Mais je ne reculais pas. « Rends - la moi ! » criais-je. Je ne sais combien de fois je lui fis cette requête. Pourtant, plus je le suppliais et plus ma sœur se dérobait à moi, pire , elle ne pleurait plus. Elle se calma et finit par se tenir à ses côtés de son plein gré, lui prenant même la main. « Que fais-tu Moïra, c'est moi ton frère ! » Je n'eus que cette réponse : « Si tu ne fais rien alors le virus deviendra mon frère, vous vous ressemblez tant, je ne fais pas la différence moi, va et fait ce que tu as à faire ». Je hurlai une dernière fois son nom et lui promi s de revenir la sauver. L'arbre s'enflamma puis je me réveillai en sursaut.
La nuit m'avait porté conseil et, le matin, bien que toujours ennemi du pouvoir mais décidé par-dessus tout à éradiquer la mort et tenir ma promesse , je m'affairai à ma nouvelle mission avec trois autres filles ainsi qu'Alex et Félix. Elle consistait à recueillir les informations sur les tests effectués en laboratoires à travers le pays sur un remède au virus et mettre celle-ci sur papier. Je devais également rechercher des scientifiques prêts à nous aider dans ce laborieux travail. Rien de concluant, cependant je n'abandonnai pas, je ne le pouvais.
Durant cinq mois, Nicolas resta absent de nos vies. Seules les informations sur quelques incidents épars causés par de petits groupes de rebelles circulaient. Aysun s'en occupait sans grande difficulté mais elle ne supportait plus d'y perdre son précieux temps. Jusqu'au jour où une bombe artisanale explosa devant le portail du Palais, tuant les treize sentinelles de service. Aysun savait que l'attaque était l'œuvre de la Confrérie, seuls eux auraient pu aller aussi loin dans leurs actions. Elle devait faire aboutir son plan et éliminer définitivement cette hydre. Elle décréta une réunion d'urgence destinée à exterminer les gêneurs et me demanda de servir d'intermédiaire, « aucun refus acceptable » l'entendis-je spécifier, « pas de seconde chance ». Je me rendis donc dans leur repaire, dans mon ancien QG. Les présentations furent inutiles, chacun me connaissait et tous désiraient m a mort.
—Nicolas, j'ai à te parler ! clamais-je. Arrête tes activités et nous pourrons trouver un terrain d'entente.
— À ce que je vois, elle a envoyé son chien. Ta maîtresse ne peut-elle venir elle - même exposer ses conditions ? Aucun compromis avec les imposteurs, aucune trêve avec les criminels. Je crache sur sa proposition. Va lui dire !
— Elle viendra demain, réfléchit encore à ta décision. Elle s'est faite très précise, pas de seconde chance.
— T'es - tu déjà demandé pourquoi elle m'avait laissé partir ce jour -là ? Pourquoi elle a envoyé son propre fils fomenter une rébellion, hein ? Elle aime torturer les esprits, leur faire croire qu'ils ont une chance de s'en sortir. Mais c'est assez, je ne me rendrai pas, même si je dois y laisser ma peau. Elle a fait une grosse erreur ce jour-là, et elle va le regretter amèrement.
—Tu es complètement obsédé par cette femme, que s'est -il donc passé entre vous ? Tu n'as absolument aucune retenue, aucune mesure. Oublie -l a !
—Tu ne peux pas comprendre ce que je ressens de la savoir en vie, c'est une longue histoire entre elle et moi, une histoire qui ne te regarde pas alors casses - toi tu veux ? Je n'ai pas de conseil à recevoir de ta part.
Je jetai un œil à l'assemblée d'hommes derrière lui, essayant de scruter leurs réactions mais sans surprise, je ne vis dans leurs yeux qu'un sentiment empreint de colère et de mépris, alors je pris la décision de partir. Avant de passer la grande porte d'entrée, je me retournais une dernière fois pour espérer donner à une Akiko qui avait survécu par je ne sais quel miracle à sa mission, l'envie de me suivre et d'abandonner ce laborieux combat dans lequel nous l'avions entraîné . P ourtant , cela ne fit que raviver la flamme de la lutte en elle. Accablé par mon échec, je remontai à la surface les yeux embués de larmes. Le jour d'après serait difficile.
Aysun respectant toujours ses promesses . Le lendemain, je retrouvai Nicolas dans les souterrains, là où l'organisation avait pris ses quartiers. Il m'attendait, serein, assis à mon ancien bureau, Akiko à ses côtés. Ils formaient un couple parfait, obsédé par le même objectif, rien ne pouvait les détourner de ce but. Jamais ils ne tourneraient le dos à leurs convictions, quel qu'en f ût le prix à payer. Les personnes de convictions sont bien les plus dangereuses. Je me tenais devant ces deux êtres perdus, aliénés par leurs propres idéaux. Alors que j'observais cette salle que je connaissais si bien, je pris toute la mesure de mes actes passés, de ce que j'avais enduré dans cet endroit sinistre pour satisfaire une ambition futile. Mes yeux firent le tour de l'imposante pièce puis vinrent à nouveau se poser sur Nicolas qui esquissait un sourire narquois, il me tourna le dos et tendit son bras vers l'obscurité qui lui faisait face. Je vis sortir de ce coin d'ombre des hommes munis de couteaux, de sabres et de haches. Je reconnus sans trop d'efforts mes anciens camarades. Cinquante étaient présents, seul Alpha manquait à l'appel. Effrayé par cette vision, je fis un pas en arrière. Depuis le début de notre aventure je m'étais toujours demandé si un jour nous en viendrions à nous battre au corps à corps, à verser le sang pour nous assurer la victoire. Plusieurs personnes avaient déjà payé de leur vie notre entêtement, mais combien devaient mourir encore? Je ne souhaitais pas créer un avenir pour ma sœur avec des cadavres à mes pieds, je n'en aurais retiré aucune fierté.
Nicolas s'avança vers moi, dépassa la troupe d'homme et s'arrêta de manière à ce que l'on se trouve à une distance d'environ deux mètres.
— Regarde, Louis, regarde-les prêts à se battre, prêts à mourir pour notre cause. Il se tut avant de haranguer ceux qui le suivaient. Qui sommes-nous ?
Et eux de répondre
— La C onfrérie !
— Que faisons -n ous ?
— Nous nous battons.
— Quel est notre désir ?
— L'égalité !
— Quel est notre objectif aujourd’hui ?
— La victoire ! La victoire !
— Gloire à nous, bientôt ce sera notre tour, celui de devenir des héros ! Mettons à mort cette dictature.
Leur leader me dévisagea et il put voir mon épouvante face à cette horde qui hurlait leur cruelle envie de gagner. Et Akiko qui se joignait à eux, je la savais préparée à tout. J'éprouvais de la pitié à leur égard, j'aurais pu moi aussi me trouver de l'autre côté, à leur place, faisant face aux partisans d'Aysun.
Derrière mon dos s'étaient réunis, disciplinés et en rang, la garde royale, avec Alex à leurs côtés, décidés à leur faire payer cette trahison. Dans leurs mains, des armes bien plus sophistiquées que leurs adversaires : des armes automatiques, revolvers, mitraillettes, même si les plus extravagantes utilisaient des arcs et des flèches. Les deux groupes se faisaient face tel deux armées attendant avec impatience la mêlée. Quant à moi, la négociation se trouvait être ma meilleure arme. Je cherchai un moyen de calmer les esprits avant l'arrivée d'Aysun qui attendait dans le couloir. J'invitai donc Nicolas à me rejoindre pour une scène diplomatique au centre de la salle. En fait, c'est moi qui parcourus les deux mètres qui me séparaient de mon opposant. Il me tendi t la main en signe d'accord. Je la pris et la serrai aussi fort que possible pour lui transmettre toute ma peur. Il me l â cha.
— Abandonne, le suppliais-je. Ne vois tu pas que vous n'avez aucune chance ?
— Pour qui me prends -tu ? Je ne me rends pas, je ne me défile pas, je ne suis pas un couard comme toi. Moi je me bats.
— Mais enfin , ouvre les yeux !
Son visage se ferma soudain, il ne paraissait plus si enthousiaste.
— J'ai les yeux grands ouverts. Et ce que je vois ce sont des soldat es qui rêvent de mettre en pratique ce qu'elles ont appris. Ce n'est pas la mort qui nous terrifie, mais plutôt celle de nos idéaux. Grâce aux larmes et au sang que nous verserons, nous léguerons un monde juste et en paix aux générations futures. La dictature doit cesser ce soir, et si pour la tuer je dois supporter le poids de centaines de cadavres, alors qu'il en soit ainsi. Et si j'échoue, quelqu'un d'autre prendra ma place, et si cette personne échoue, une autre la remplacera. Cette femme souffrira tant, qu'elle regrettera d'avoir usurpé le pouvoir. Voilà ma réponse, Louis, à ta traîtrise.
Je restai interdit après avoir entendu ces mots, il me faisait douter. Cependant je savais qu'il ne se méprenait pas sur l'issue de ce combat. Je me mis à l'admirer et à le haïr car il représentait tout ce qu'inconsciemment je tentais de détruire à l'intérieur de moi. Je pris son visage entre mes mains comme Alex l'avait fait la première fois avec le mien, et l'embrassai de façon à ce qu'il sache que je voulais le voir vivre. Cet ami avec qui nous avions partagé tellement de choses, cet ami à qui j'offrais le baiser de Judas à mon tour. Affligé de mon piètre talent de négociateur, je reculai afin de m'éloigner le plus possible de lui et allai me réfugier dans mes rangs, redoutant l'arrivée d'Aysun. Elle entra, et à peine eut-elle jeté un regard dans la pièce qu'elle ordonna le début du massacre. Je ne pouvais plus rien pour eux. Je n'avais pas fait assez.
La Confrérie, dans un ultime élan collectif, se lança à l'assaut de son ennemi. Tandis qu'ils se ruaient vers elles, elles tirèrent et vidèrent toutes leurs munitions, faisant tomber ces braves comme des mouches. Les corps s'empilaient mais les survivants ne s'étaient pas arrêtés, ils se jetèrent sur les gardes et les assaillirent du mieux qu'ils le pouvaient. Je voyais des couteaux se lever et s'abattre sur les membres des victimes qui hurlaient de douleur a lors qu'elles brisaient les cous, coupaient les membres et tout ce qui se trouvait à leur portée. Dans cette scène, je ne sus dire qui prenait le dessus ; la violence et la vitesse des coups, ainsi que le sang giclant de tous les côtés empêchait de distinguer quoi que ce soit. Je n'osais participer à la mêlée, un pacifiste tel que moi n'aurait pas fait long feu dans cette bataille. Je ne pouvais rien face à ces amazones pleines de fureur et ces mâles pleins d'agressivité. Les armes s'entrechoquaient, les balles fusaient et des fontaines de sang recouvraient le sol de l'édifice. Pourtant, j'eus l'impression que les effectifs de chaque parti ne diminuaient pas tant la violence des combats était rude . Puis , mon regard s'arrêta sur deux combattants en particulier . A près avoir pu observer la mère se déchaîner sur ses adversaires, je contemplai le fils tuer ses anciens alliés sans remords. La scène qui s'offrait à mes yeux accomplissait leur destin : Alex et Nicolas en duel à mort. Leur haine mutuelle se traduisait enfin dans ce combat. Le premier tenait une broadsword à la main alors que le second maniait un katana. Ils se battaient comme des enragés, cherchant à porter le coup fatal à l'autre. J'aurai aimé pouvoir les arrêter mais j'en étais incapable. Je savais qu’Alex s’était durement entraîné pour espérer vaincre Nicolas mais je redoutais le pire. Le combat fut des plus intense. Je vis un bras se lever et s'abattre alors qu'un autre transperçait un corps de son arme. Excepté moi, caché derrière une colonne, personne ne remarqua leur lutte. De ce fait, je fus le seul à le voir tomber.
— Non ! h urlai - je.
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Aysun, surprise, se retourna vers la personne qui venait de pousser ce cri. Elle me vit en train de courir vers le champ de bataille, ignorant les obstacles (je survécus par chance). Me suivant du regard, elle pu observer ce fou qui se jetait au pied d'un corps gisant sur le sol. Elle ne comprit pas tout de suite ma réaction, trop occupée à éviter les coups mortels qu'on tentait de lui administrer. Je levai les yeux vers Nicolas qui avait lâché son arme et essuyait le sang de son ancien ami sur son pull. Il pleurait, de soulagement mais également de chagrin et de colère. Je discernai toutes les émotions qui s'entrechoquaient en lui, ce fut la seule fois où je le compris vraiment.
Le combat se termina, les corps cessèrent de recouvrir le carrelage. Aysun s'approcha de moi et m'écarta afin de voir pour qui je sanglotais. Elle me tira par le bras pour me faire reculer, mais je ne voulais pas lâcher le corps. Alors, elle m'attrapa par les épaules et m'envoya valser au loin. Je tombai avec fracas sur le sol glacé et teinté de rouge. Elle posa la tête de son fils contre sa poitrine et se mit à pousser un cri de douleur si puissant et empli de tristesse qu'il résonna dans tout l'édifice. L’église entière accueillait sa souffrance, et Dionysos venait de conclure sa tragique pièce. Enragée, la mère abandonna le cadavre de son enfant et se jeta sur son assassin. Encore choqué, Nicolas ne sus se défendre, c'est Akiko qui vint à sa rescousse, aidée des quelques survivants de leur groupe. Ils tirèrent leur chef vers eux alors qu'Aysun se traînait à ses pieds, lui arrachant la peau des jambes. Quant à ses gardes, aucune ne réagit, trop effrayée de subir le courroux de leur cheffe. Finalement, elle lâcha prise et Nicolas sortit de ses griffes. Un des hommes le porta, et suivit d'Akiko et de huit autres ils partirent en courant sans demander leur reste. Hors de sa portée, Aysun les laissa s'enfuir. Elle retourna à son fils et, tandis qu'elle lui fermait les paupières, elle versa sur lui toutes les larmes qui lui restait. « Enzo », murmurait-elle. Elle se mit à fredonner une berceuse dans une langue inconnue, mais la
mélodie était douce et lent e. O n pouvait ainsi admirer la beauté de sa voix et s'émouvoir pour elle. Je compris ce que représentait Alex pour cette femme, celui qu'elle appelait la chair de sa chair, le sang de son sang . Sans doute la seule personne qu'elle ait jamais aimée. La chanson terminée et ses yeux séchés, elle porta le cadavre dans ses bras, refusant une quelconque aide.
Nous la suivîmes jusqu'à l'extérieur. En chemin, je rencontrais Alpha qui sortait de derrière un pilier. Étonné de le voir, je lui demandais la raison de sa présence et pourquoi il n'avait pas participé à la bataille. « Pour mourir ? » me répondit-il. J'admirai sa clairvoyance, cependant son comportement me frustra quelque peu, quoi que je ne valais pas mieux. Je décidai donc de ne pas le juger et préférai le convier au cortège funèbre. Il accepta. Des voitures qui nous attendaient dehors nous ramenèrent au Pa lais. Aysun descendit de la berline bleue qui l a transportait. Alex dans les bras, elle se dirigea vers l'entrée principale où quelqu'un vint lui ouvrir. Le visage de la domestique qui tenait la porte s'assombrit lorsqu'elle les vit, j'entendis un « maître » d'un ton désolé. Elle lui proposa de prendre l'adolescent mais essuya un refus brutal. Aysun ignora l'aide qu'on lui offrait et s'engouffra dans le hall du bâtiment.
Et Resurrexit
Trois jours plus tard, à l'aube, les cloches de la grande chapelle du palais retentir ent. J' en conclus qu'elles annonçaient l'heure des funérailles pour mon ami . Une cérémonie allait commencer. Installé depuis deux mois dans le Pavillon des femmes, je sortais de mon lit, réveillé par ce son porteur de mauvaises nouvelles. J'entendis des gens courir dans le couloir ainsi que des portes se claquer dans la précipitation. J'ouvris la mienne et vis l'agitation qui se déroulait sous mes yeux. De vieilles femmes s'affairaient à tenir les lieux propres tandis que les adolescentes du pavillon se paraient de leurs plus belles tenues de deuil. Les gens de toutes les résidences devaient y assister. Même les habitants de la ville devraient prier pour l'âme d'Alexandre. Je m'attelai à l'habillage. Je cherchais dans ma commode une tenue classique. Je trouvais un costume ainsi que des chaussures noires que j'enfilais en vitesse. Je sortis de ma chambre et m'infiltrai dans la procession profane du couloir. A l'extérieur, nous nous dirigeâmes vers les jardins où attendait déjà une centaine d'employés, certains en noir, d'autres en blanc. La signification des couleurs était différente selon les pays, mais Aysun se fichait bien de ça, tant qu'elle pouvait y voir du respect. Le groupe enfin au complet se rendit lentement en direction de la chapelle. Je n’y avais jamais pénétré, bien qu’elle soit à proximité de mon pavillon. Superbe édifice de dix mètres de haut construit de pierres blanches, immense, il m'inspirait le plus grand bien de ses architectes. Surmontée d'une coupole de briques rouges pourvue d'une imposante croix chrétienne recouverte de feuille d'or, la chapelle faisait concurrence aux plus belles créations artistiques de la renaissance italienne, Brunelleschi semblait être passé par là. Malheureusement il ne s'agissait que du premier coup d'œil, car seule la façade était fastueuse, le reste n'était que fioritures. Les hauts-reliefs étaient à peine dissociables des bas-reliefs, les attributs des saints sur les statues sur le fronton de la porte en chêne de l'entrée ne correspondaient pas à leur propriétaire, les abeilles pour Saint Denis et la tête décapitée de ce dernier pour Saint Jérôme, alors que le lion de celui-ci revenait à Sainte-Anne. Ma connaissance sur ce sujet me venait de mon père, probablement son unique lègue et de mon éducation religieuse à l'école de la cité. Nous pénétrâmes dans le monument à la gloire de Dieu. J'émis cependant quelques doutes quant au destinataire de cette œuvre, en raison de son manque de cohérence. Je supposai qu'il ne servait qu'à glorifier la puissance de la propriétaire des lieux. Pourtant, la cérémonie n'était en rien une mascarade. Comme je le pressentais, à l'intérieur, peu de logique dans la décoration, même si la hauteur en imposait, la longueur de la nef ne devait pas dépasser trente mètres, nous pouvions à peine tous rentrer. Je distinguai (je m'étais mis sur la pointe des pieds) un cercueil en frêne massif coloré azur. La finesse de l'objet pour rappeler l'attachement à l'être cher en signe de respect, et la couleur pour sa pureté, le bleu symbolisant la virginité de la vierge. Le moment était émouvant. Au bout de la file, je ne pus assister assis à la messe donnée par un prêtre en bure blanche, mais je pus entendre les sermons du clerc : « Le jeune garçon qui nous a quittés hier soir, aimé de sa famille et de son peuple, repose au côté de Dieu ce matin ». Je riais intérieurement suite à ces paroles, je ne fus pas fier de me moquer de l'hommage que rendait cet abbé à mon vieil ami, mais je n'en pouvais plus. « Toi, Alexandre, fils de notre reine Aysun Kane et de Robert McAllen, nous te disons adieu ». Je cessai de rire me demandant si j'avais bien entendu. Tout comme Nicolas, le sang des McAllen coulait dans les veines d’Alexandre. J'en eus le souffle coupé. Et elle balançait cette information aussi facilement, sans retenue, pendant les funérailles de son fils. Audacieux, périlleux, cynique et inconvenant. Après l'avoir insulté en silence, je pris conscience de toute l'horreur de la scène de la veille, comme Caïn et Abel, un homme avait tué son frère. Sans doute ne s'était-elle pas imaginé qu'Alex se ferait tuer lors de l'altercation, surestimant ses capacités de soldat. Ce qui signifiait qu'elle souhaitait voir mourir Nicolas et que jamais son enfant ne puisse découvrir la vérité. Une question me brûlait les lèvres en cet instant : q uel monstre ferait subir ce supplice à sa famille ? Je ne vis personne réagir à cette annonce, comme s'ils se trouvaient tous sous hypnose, ou simplement leur cerveau avait filtré l'information dans le but de la détruire. Je savais une chose, seule Aysun connaissait toute la vérité. Il me fallait lui parler une fois la cérémonie achevée. Je devais élucider l'affaire, mon avenir en dépendait puisque je lui avais accordé ma confiance (en tout cas, une partie de celle-ci). Je ne pouvais continuer d’avancer dans l'ignorance et je refusais définitivement mon rôle de pion sur l'échiquier de son ambition. Cela me fit repenser à mes anciens amis, ceux qui m'avaient dupé. Je n'avais pas croisé Félix depuis le jour où il était parti avec une division de garde neutraliser les autres factions rebelles de la capitale, comme bras armé du gouvernement. Peut-être avait-il été tué dans une bataille, en tout cas il interpréta à la perfection ses scènes dans cette pièce de théâtre, il méritait de remporter la palme du meilleur acteur. Six années à jouer un guignol ne s'improvisait pas. Quant à Alpha, il me quitta la veille devant le portail du Palais et s'évanouit dans les rues de la ville. Chacun d'entre nous partis de son côté, je me retrouvais seul, et la Confrérie n'était plus qu'un lointain souvenir. À la fin des funérailles, toujours la tête au-dessus de la foule à renfort d'énormes douleurs aux orteils, j’aperçus Aysun qui semblait refuser de bouger de son siège, ce qui ne fut pas le cas des invités. Il était trop tard pour moi quand je les vis se diriger en marée vers la sortie. Les gens qui me tournaient le dos juste avant avaient réalisé un volte-face et s'apprêtaient à me pousser plus encore à l'extérieur. Mais je me débattais dans cette foule étouffante, je me faisais bousculer et même insulter, moi qui marchais en contresens afin de rentrer dans l'édifice qu'ils paraissaient si pressés de quitter. Pas un ne m'adressa un regard. Enfin dans l'espace sacré, je repris mon souffle, ce qui eut pour effet de surprendre la femme à qui je voulais parler. Elle se retourna et je pus voir ses yeux embués de larmes qu'elle se dépêcha d'essuyer avec un mouchoir en tissu blanc, sur lequel je déchiffrais des caractères brodés d'or. Il s'agissait d'initiales : C & E & E . Je me demandais ce qu'elles pouvaient signifier.