Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Horia Maes · Chapitre 3 sur 3 · partie 7/10

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Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Chapitre 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

— A quel nom ?

— Moïra VanAude. Comme me l’avait recommandé ma mère, je n’utilisai pas son nom. Mais à la mention de mon prénom, ses yeux semblèrent briller de surprise, ce f u t rapide mais je l'avais vu. Elle se reprit aussitôt et alla me chercher une clé accrochée sur une planche collée au mur.

— Chambre 23.

Je pris l'objet et m'apprêtai à monter les escaliers quand je revins sur ma décision, je retournai voir la femme :

— Sauriez-vous où je peux trouver du travail ?

Elle hésita à répondre, puis je vis son visage s'éclairer :

— En fait j'ai besoin d'une serveuse, je ne m'en sors plus avec tous ces gens qui viennent ici pensant y trouver du réconfort en se saoulant comme des ivrognes.

— Je prendrai ce qu'on me donne, dis – je , enthousiaste.

—Très bien, tu commences demain à la première heure, 5 de l'heure.

— Merci ! Si je puis me permettre, que signifie « Hachiman »? lui demandais-je sans trop réfléchir.

— Yawata no kami , dieu shinto de la guerre et protecteur de mon peuple. C’est le « Dieu aux huit banderoles »

— Oh !...Pardonnez mon impertinence, mais pourquoi l'avoir nommé ainsi ?

— Je l'ai fait après son rachat, à l'origine cet endroit s'appelait « Guerre et Paix ». Son ancienne propriétaire me l'a vendu pour une bouchée de pain, désirant s'en débarrasser au plus vite. Alors « Hachiman » me paraissait adapté en hommage à sa vie antérieure, et je souhaite également honorer mes racines.

Je la remerciai chaleureusement d'avoir bien voulu répondre à mes questions. Je tournai les talons pour rejoindre ma chambre. Ma journée se terminait assez bien.

Le lendemain je me levai tôt afin d'être prête et commencer sans encombre mon premier emploi. Après m'être préparée je descendis les escaliers quatre à quatre et me présentai excitée à ma patronne, qui me sourit en me voyant arriver

— Tu sembles en pleine forme, c'est parfait.

— Je ne veux pas vous faire regretter de m'avoir embauchée, madame.

— Tu peux m'appeler Akiko.

J’acquiesçai puis me mis directement au travail. Ma principale tâche était de servir à boire aux clientes, puisque presque qu'aucune d'entre elles ne venait pour manger. Elles cherchaient à noyer leurs problèmes dans l'alcool, et elles étaient nombreuses. Toute la société se rencontrait, les riches comme les miséreuses, les hommes comme les femmes. De toute la capitale peut-être était-ce l'unique lieu où, qui que l'on f ût importait peu. Le soir, après mes heures, je prenais l'habitude de sortir en ville, finir ma visite et chaque fois je découvrais un nouvel endroit, parfois un beau quartier résidentiel abritant de magnifiques villas en briques rouges, parfois un quartier insalubre où vivaient de pauvres hères abandonnés par le gouvernement, mon ancienne maison se trouvait dans l'un d'entre eux, dans ces champs de désolation ; la richesse des quartiers principaux à proximité du palais présidentiel paraissait indécente face à la misère qui frappait ceux situés au sud. Mes escapades quotidiennes me conduisaient toujours sur la colline, non loin du Palais dans lequel je voulais désespérément entrer pour voir le monstre qui s'y cachait, mais des sentinelles en protégeaient l'accès. A chaque fois que je tentais de traverser la colline pour atteindre ses grilles, je me faisais refouler, car je n’avais aucun droit d’accès jusque là. Alors je rentrais à l'auberge encore plus déçue et en colère que la fois précédente. J'allais m'affaler sur mon lit, réfléchissant à une idée pour y arriver.

Ce f u t une journée de travail comme toutes les autres, je servais des clientes devenues ivrognes à chaque jour qui passait. Nous allions fermer l'établissement, les chambres étant pleines et nous ne pouvions plus accueillir personne, cela ne s'était produit qu'une fois depuis mon premier jour, trois semaines auparavant. Je m'en allais fermer la porte quand un homme assez grand couvert d'un manteau noir la franchit, il frotta ses pieds sales sur le paillasson et salua la maîtresse des lieux sans m'adresser un regard.

— Monsieur, nous sommes fermées, veuillez revenir demain, dis-je vexée et énervée.

Il se retourna vers moi et me dévisagea de la tête aux pieds, il s'approcha et m'attrapa par le bras, il mit une main derrière ma nuque et tira mon visage vers lui. Nous étions si proches l'un de l'autre que je rougis, gênée, ne sachant plus comment réagir. C'était un homme d'une vingtaine d'années, brun aux yeux noisette, une figure fine et une peau arborant une barbe de trois jours, il ressemblait à un adolescent ayant grandi trop vite, ses lèvres roses et parfaitement courbées me donnait envie d'y goûter. Il plongea ses yeux dans les miens, comme s'il y cherchait quelqu'un, puis il sourit et me relâcha, j'eus l'impression qu'il avait trouvé cette personne.

— Laisse la tranquille Nicolas !

Je fus surprise de savoir que tous les deux se connaissaient.

— Bonsoir vieille amie. Elle ne sembla pas très satisfaite de se surnom. Je vois que tu as une nouvelle recrue.

— J'ai pensé à toi.

Je ne comprenais pas ce qu'elle avait voulu dire par là, et je souhaitais ne jamais le savoir. L'étranger qu'elle appelait Nicolas posa une fois de plus son regard sur moi.

— Comment t'appelles tu ?

Je refusai de répondre à cet individu sans aucune manière, mais je dus m'y résoudre à cause de ma patronne qui insistait à son tour. 

— Moïra.

— Bonsoir Moïra … Un verre de rhum Akiko ! commanda t-il joyeusement.

Il jeta un coup d'œil vers moi qui s'était réfugiée derrière le comptoir, voulant éviter ses familiarités. L'aubergiste, ayant compris ma réaction ( exagérée), me dit de ne pas m'inquiéter, que des bons garçons tels que lui ne couraient pas les rues, et qu'elle le connaissait depuis plusieurs années déjà, assez pour lui faire confiance.

— Comment l'avez-vous connu ?

— C'est une longue histoire.

Elle se tut et se dépêcha d'aller le servir pour éviter ma question. Elle s'assit à table avec lui et ils se mirent à discuter.

Il vint chaque soir et cela pendant une semaine, il cherchait, je crois, à rassembler des informations, et tous les soirs, ils discutaient à table et malgré tous mes efforts je ne distinguais aucun mot de leurs conversations. Je me contentais de finir mon service et de monter dans ma chambre, remplir d'esthétique t a ches noires mon journal quotidien.

Mais un soir, alors qu'il venait de vider une petite bouteille de soju, cet alcool de riz coréen je crois, le rituel prit une autre tournure, j'avais réussi à saisir quelques fragments de ce qu'ils se disaient : « sentinelles, réunion, palais, Louis ». « Louis » j'en étais persuadé, je l'avais entendu. Un verre se brisa sur le sol, tombé par ma faute car trop surprise de découvrir le nom de mon frère dans la bouche de cet individu. Ils se retournèrent.

— Il ne faut pas écouter les conversations qui ne nous concernent pas.

— Pardonnez moi mais vous avez prononcé le nom d'une personne qu'y m'est proche : Louis. Certes, je suppose qu'il n'y a pas qu'un seul homme portant ce nom dans cette ville, mais je veux être sûr.

Akiko fit un signe de la tête à Nicolas, qui écarquilla les yeux.

— Rappelle moi ton nom, me pressa-t-il.

— Moïra, Moïra VanAude, répondis-je après un moment d'hésitation.

— C'est pas vrai, je n'avais donc pas rêvé. Tu as gardé ce nom apparemment contrairement à lui. Il me disait que l’entendre le rendait malade.

— Vous savez où il est ?

Je m'étais entre-temps rapprochée d'eux. J'attendais une réponse positive.

— Je suis désolé mais je ne peux te dévoiler cette information, et crois moi tu ne veux pas savoir.

Mon visage se décomposa, la colère commença à monter en moi. J'eus envie d'étriper cet homme qui refusait de me donner ce que j'espérais depuis presque quinze ans, des nouvelles de mon frère. Je voulais lui arracher sa jolie gorge, taillader son visage d'ange, découper ses membres et les éparpiller façon puzzle. Pour chasser cette envie, je pris une grande inspiration et me calmai.

— Alors comment le connaissez vous ? insistai-je.

Akiko m'invita à m'asseoir à table et à prendre mes aises, car la nuit allait être longue.

 

Traître

«— J'espère que tu es bien installée, Moïra. Je vais te raconter ce que je sais de ton frère. Je fus recensé deux ans après la grande épidémie, et ni mon père ni mes frères n'avaient survécu. Avec tous les autres garçons recensés nous fûmes emmenés dans un entrepôt où nous passâmes la nuit. Le lendemain on nous conduisit sur la place principale pour y rencontrer la Reine, Aysun. Elle me choisit ainsi que trois autres adolescents et envoya ceux restant dans ce qu’on appelait les UNITÉS, caché derrière des murs dans le sud de la ville. La Reine nous reçut tous les quatre dans ses appartements, elle tenta de nous expliquer l'intérêt de tous ces recensements, que c'était pour protéger le monde des ravages du virus mais je n'en crus pas un mot. Après la tentative de persuasion elle nous renvoya rejoindre les autres dans les UNITÉS, en nous disant d'attendre pour la première CLASS. Je passerai les détails sur cette partie, ça n'a aucun intérêt pour toi. Après celle-ci, ayant échoué au test, je me retrouvai une fois de plus dans cet endroit misérable. C'est là que je finis par faire la connaissance de Louis. Lui aussi avait échoué au test comme ses deux compagnons, plus âgés que lui, Félix et Alex. Nous fîmes ménage à quatre dans leur petite maison délabrée. Le luxe comparé à ce que l'on pouvait trouver là bas. Nous devînmes amis, et pendant des années nous fûmes même les meilleurs amis, mais... . Il fi t une pause, bu une gorgée de rhum, toussa et recommença son récit. J'avais des affaires personnelles à régler avec cette femme depuis longtemps et Louis le savait, il savait ce que cela représentait pour moi, mais il m'a trahi. Je l’emmerde! »

— Si tu es là pour insulter mon frère !

— Tais toi et écoute jusqu'à la fin ? s'énerva t-il. « Il m'a dit qu'il comprenait la politique du gouvernement mais qu'il n'adhérait simplement pas aux méthodes. Il y a dix ans, il m’empêcha de réaliser mon plus grand souhait, ce pour quoi je m'étais battu durant tellement de temps. Je ne lui ai jamais pardonné. »

Il termina son verre en une fois et se leva, prêt à partir, je le retins.

— Attendez ! Vous me dites que Louis est un traître ? Je n'en crois pas un mot.

— Crois ce que tu veux.

— Mais savez vous au moins où il est ? Dites le moi je vous en prie.

— Tu veux savoir ? Il se mit à éclater de rire. Il se calma puis reprit. Va voir dans l'ancienne UNITÉ A, il y est, s'enrichissant de sa nouvelle activité.

Il se leva et quitta l’auberge. Je n’osai pas le retenir. Je m'effondrai sur la table, sanglotant. Akiko vint me réconforter.

— Que vais-je dire à ma mère si c’est la vérité, si Louis a trahi ses amis pour celle que nous haïssons? Ça n’a aucun sens. Est ce qu’elle va lui pardonner ça?

— Tu sais, une mère pardonne si facilement ses enfants.

— Vous avez des enfants ?

— Oui, deux garçons. Mort tous les deux à cause de ce satané virus. Ils étaient ma vie. Et cette femme qui insulte leur mémoire en enlevant des enfants à leur famille. Elle est un monstre, n'oublie jamais ça. Ton frère a fait ce qui lui semblait juste, même s’il s’est perdu en chemin. Mais Nicolas a raison, elle doit être détruite même si cela doit prendre des décennies.

Je levai mon visage et scrutai ses yeux, ils brûlaient de colère, ils étaient le miroir de sa haine envers le pouvoir. Pourtant mon âme détestait aussi cette personne à cause de ce qu’elle m’avait enlevé, et j'étais prête à agir en conséquence.

— J'aimerais tellement m’opposer à elle.. 

— Oh mais tu le peux, me dit-elle d'une voix douce et rassurante, il te suffit de nous rejoindre, le groupe de rebelles de Nicolas.

— Je ne veux pas dépendre de cet individu !

— Tu n'as pas tellement le choix si tu veux réussir, il faut savoir faire des compromis parfois mon enfant, et puis, pense à la récompense.

Nous nous regardâmes un long moment en silence, sans bouger. Je cherchai une autre solution pour atteindre mon objectif mais je n'en trouvai aucune. Je soupirai et finis par me résoudre à la triste vérité, j'avais besoin de cet homme.

— Que dois je faire ?

Elle sourit et m'enlaça.

 

La Nouvelle Confrérie

8h du matin, le 2 août 2102, je me préparai à entrer dans une organisation hostile au gouvernement en place, une faction rebelle cachée dans les faubourgs du deuxième secteur. Une faction dont le siège se situait sous l'auberge, desservie par un passage secret. Akiko me conduisit dans le labyrinthe que constituaient les couloirs commençant sous son établissement et qui continuait bien loin dans la ville, elle m'expliqua que l'ancienne propriétaire des lieux lui avait confié son existence mais qu'elle n'avait jamais osé descendre les premières marches. Tous ces jours où je travaillais chez elle, aucun indice d'une telle chose ne s'était manifestée pour la simple et bonne raison que les opérations se déroulaient en pleine nuit, lors de mon plus profond sommeil. Nous déambulâmes dans les sous-sols, jusqu'à arriver devant une porte en acier recouverte de petites gravures représentant le blason de la confrérie : sur fond noir, deux rapières blanches croisées vers le haut transperçant chacune une feuille d’érable rouge en partie brûlée. Mon guide frappa trois coups à la porte et prononça son nom, un jeune garçon d’environ mon âge vint nous ouvrir. Il nous laissa entrer et ne se priva pas de me dévisager. Le repaire se trouvait dans une ancienne église souterraine. L'endroit, un peu sinistre, s'avérait être taillé dans la roche. Quelle ironie qu'un lieu comme celui-ci soit devenu le lieu de réunion d'un groupe de rebelles. Qui a dit que la religion ne possédait qu'une forme ? Tous les révoltés présents me regardèrent, il voulait connaître l'identité de la nouvelle recrue. LA recrue. Il y avait quelques femmes dans la bande d'insoumis. Elles furent les premières à venir m'adresser la parole.

— Bonjour, moi c'est Drizia. C'était une grande rousse aux yeux bruns, ses t a ches de rousseurs lui donnaient un air espiègle, mais son côté fatal me donnait des frissons.

— Moi c'est Sylwia. Sa beauté me frappa, elle avait une peau couleur café et des yeux noirs magnifiques, elle me sourit, enchantée de me voir.

Je fis également la connaissance de Bérengère, Qui Yue, Tori, Vilda, Delina, Choï Mi Na et de cinq autres filles. Il devait y avoir tout au plus une vingtaine de membres, une quantité bien mince pour défaire un gouvernement. Toutes les filles étaient là pour la même raison que moi, mais une seule ne participait que pour Nicolas : Drizia. Envoûtée par le charisme de celui-ci, dont j'eus la chance ou le malheur d'être la victime.

Puis sa voix se fit entendre : — Bonjour mes amis, bonjour à toi Moïra.

Il me lança un regard complice, je rougis et l'insultai de crâneur en moi-même. Je ne pus m'empêcher d'observer la réaction de Drizia, je le regrettai aussitôt. Ses yeux emplis de jalousie me firent peur. A peine arrivée, je venais de me faire une ennemie, et pas des moindres. Je détournai le regard de cet effrayant personnage et me concentrai sur le discours de Nicolas.

— « Mes frères, je voudrais tout d'abord vous remercier d'être présents ce soir à mes côtés. J'ai conscience de la difficulté pour chacun d'entre vous de faire partie de la résistance, et je vous en suis extrêmement reconnaissant. Rien n'est plus compliqué pour un homme aujourd'hui de choisir son destin, de se laisser guider par ses émotions, par ses envies. Mais les épreuves que nous avons traversées nous ont permis d'avancer et surtout nous ont donné la volonté de mener un combat juste et pacifique pour l'égalité. Je comprendrai parfaitement que certains dans cette salle expriment leurs doutes quant à la mission entreprise depuis maintenant six années sur ce sujet, et je ne les blâmerai pas, au contraire je les écouterai et accueillerai leurs remarques avec joie. Car même leader de cette confrérie, je refuse de devenir un despote, je tremble à l'idée de me transformer en ce que je tente de détruire. Alors mes frères, joignez vous à moi, dans ce combat, et vous verrez, nous vaincrons... Mes amis, voici venu l'heure du conseil traditionnel où tous réunis nous débattons sur les missions annuelles et où nous concédons le pouvoir collectif dans les mains d'un chef, destiné à représenter chacun des membres de la Confrérie. Je tiens à vous dire, avant de délibérer, qu'en tant que fondateur, mon aptitude à mener est plus aisée, non pas que je souhaite m'imposer en tant que leader indispensable, mais je dois vous faire remarquer que votre choix déterminera toutes les décisions qui seront prise s au long de l'année qui vient. Une erreur de jugement et c'est toute l'organisation qui vole en éclat. Or celle ci a été bâtie sur du sang et des souffrances, j'espère que vous honorerez ces sacrifices, car l'idée qu'elle transporte est belle... La beauté, voilà une chose importante et indissociable de l'existence humaine. Elle se trouve au plus profond de la souffrance, elle est les innombrables peines, les blessures. Elle vie à travers nous, dans notre esprit. La beauté c’est tout ce qui ne se définit pas , elle se trouve au-delà de nos pensées et de nos envies....Je fais cette digression afin de vous dire que la vie est précieuse, et magnifique, mais y renoncer au nom du bien de tous la rend exceptionnelle. Ces personnes que vous sauverez en la sacrifiant ne seront ni vos pères, ni vos , ni vos fils, ils seront plus que cela : une seule et même famille humaine. Ma famille est morte avec l'apparition du virus, comme je n'en doute pas, ce fut le cas pour beaucoup de vos proches. Mes frères adorés moururent ainsi, et le chagrin emporta ma mère. Mon père aussi subit la maladie, mais ce fut l'opportunisme et la noirceur d'une femme qui le tua, en le trahissant si honteusement que Robert Ford se serait senti gêné envers Jesse. Alors je veux venger leur mort tout comme vous qui voulez faire honneur aux êtres chers décédés, abandonnés dans cette période de crise. Nous devrons faire en sorte que ces affreux événements ne se reproduisent jamais, et pour cela il faut que nous soyons unies, aussi unies que les cinq doigts d'une main refermée en un poing solide. Vous êtes l'avenir de cette ville et vous donnerez exemple au reste du pays et du monde. Nous sommes des combattants, pas des couards, reprenons le pouvoir !...Maintenant mes amis, je voudrais vous présenter quelques nouvelles recrues : voici juste en face de moi Moïra, jolie jeune fille arrivant de la campagne, à sa droite Sigi, mère dévouée de Memphis, et derrière ces deux sublimes femmes, Bari et Jason, les jumeaux fougueux que j'ai sauvé de l’enfer post-recensement, mendiant dans les rues. Applaudissez les bien fort ! Je vous remercie de votre attention et m'excuse d'avoir monopolisé une partie de votre temps. Désormais l'heure est venue de décider. Merci. »

Ils applaudirent tous comme si leur vie en dépendait, puis ils se séparèrent pour vaquer à leurs occupations respectives et pour discuter de leur vote à venir, soit une formalité. J'étais persuadé que cet orateur serait réélu à la majorité, il ne leur avait pas vraiment laissé le choix « en tant que fondateur », quelle audace ! Mais ce « reprenons le pouvoir » sonnait plus comme un plaidoyer à la gent masculine, qu'un véritable geste d'égalité, ce qui me déplaisait fortement. Tandis que je réfléchissais à une autre interprétation de son discours, le principal intéressé se dirigea vers moi et m'apostropha sans une excuse concernant l'incident de l'auberge.

— Je suis content que tu sois venu.

— Je ne suis pas là pour toi, pas après la dernière fois. Tu n'as même pas pris la peine de t'excuser.

— Pourquoi le devrais je, je n'ai rien à me reprocher.

Je restai bouche bée, excédée, je voulais partir, mais il me retint par le bras.

— Reste encore un peu, s'il te plaît...Je m'excuse, ça te va ?

Je le fixai, irritée.

— Ça fera l'affaire.

— Merci encore d'être venu, dit -il en esquissant un sourire.

Je m'en allai, n'osant pas me retourner, de peur de croiser le regard puissant de Nicolas et celui, assassin, de Drizia. Je sortis avec Akiko qui me raccompagna. Nous restâmes muettes durant le trajet du retour, repensant chacune à notre soirée.

Je me couchai et m'endormis en un battement de cils tant la fatigue me tenait. Cette nuit-là je fis encore cet étrange rêve , et je pouvais une fois de plus entendre comme un écho dans ma tête le mot « impératrice ». Je n'en comprenais pas le sens. Le matin à mon réveil, à cause du sommeil agité que j'avais eu, je décidai de ne pas aller travailler, je prévins Akiko en lui disant qu'il me fallait du temps pour réfléchir par rapport à ce qu'il s'était passé la veille. Elle ne me posa pas plus de questions et accepta, non surprise de ma requête. Je sortis donc m'aérer l'esprit dans les rues de la ville. Je marchai un long moment jusqu'à arriver à la colline, de là où j'étais j'apercevais le toit du palais caché derrière les villas. Je voulus m'approcher mais comme prévu je fus refoulée par les sentinelles. Je fis demi - tour et entrepris de visiter les lieux de ces fameuses UNITÉS, peut-être y croiserai-je mon frère comme Nicolas me l’avait affirmé. Ne connaissant pas le chemin pour m'y rendre je demandai mon chemin à un passant. L'homme à qui je tentai de m'adresser devint livide et tandis que je m’apprêtai à lui poser ma question, il s'inclina un instant devant moi. Sa réaction me décontenança mais je repris rapidement mes esprits et lui demandai la direction de l'UNITÉ A.

— Si je puis me permettre, ce n'est pas un endroit pour vous, jeune madame.

— Pourquoi ?

— Ce que l'on y fait ne mérite pas que l'on en parle. Je vous dirais simplement de faire attention. Nos aïeux nommaient ces lieux « quartiers de plaisirs ».

Après m'avoir donné cet avertissement qui ne me rassura pas le moins du monde, il s'inclina à nouveau puis partit à grandes enjambées sans se retourner. Je m'imaginai ce qu'il pouvait bien se passer dans cet endroit, et des idées saugrenues me venaient à l'esprit en même temps que je suivais les indications de l'homme pour atteindre le lieu recherché. Je trouvai enfin l’entrée mais il ne m’inspirait rien de particulier. Certes ses maisons s’avéraient insalubres mais je le savais déjà, j’étais passé tout près à mon arrivée. Entouré de grillage de fer comme tous les autres et gardé par deux sentinelles, il ne se différenciait pas tellement de ses voisins. Je montrai ma carte de résident à une des gardes qui hésita avant de me laisser entrer. J’avais 16 ans mais j’en paraissais beaucoup moins. Après plusieurs minutes, elle accepta et m’ouvrit la porte en fer. Une porte qui détonnait pour le coup avec les autres secteurs. Elle semblait être les restes d’un immense mur. Je franchis le portail et descendis la ruelle principale. Des indigents faisaient la manche devant des baraquements presque en ruines et espéraient que je leur laisse une pièce. Je les ignorai malgré moi et continuai à avancer dans ce taudis qui bizarrement possédait de magnifiques rues pavées. Je n’étais pas au bout de mes surprises. Quelques mètres plus loin je vis une voiture assez luxueuse, puis deux, puis trois. Je compris que la vie se passait à l’extrémité du secteur. Les maisons commençaient à se faire moins vétustes et les lieux devenaient plus colorés. Mon regard se posa sur des jeunes hommes au visage et au corps d'Apollon qui me fixaient depuis quelques instants déjà. Je pressai le pas, repensant au conseil qui m'avait été offert. Ce qui me déconcerta le plus était le nombre de femmes qui se baladaient entre les maisons, pourtant il me semblait qu’aucune d’entre nous ne vivait là. Que s'était-il passé pour expliquer un tel changement ?

A mon regard innocent se dévoilait une vue à la fois chaleureuse et malsaine. La ruelle où je me trouvais était illuminée de dizaines de lanternes pendues à des poteaux espacés en intervalle régulier et qui dégageaient une lumière ocre rouge, tandis que sur les murs se reflétaient les ombres des gens. De hauteur hétérogène, les bicoques habillant les rues étaient collées les unes aux autres, les empêchant de s'effondrer sur elles-même. Quant aux façades, l’entrée de l'une paraissait entretenue et attrayante tandis que l’autre ne jouissait que de vieilles briques rouges effritées devant lesquelles de jeunes hommes quasi dénudés racolaient la clientèle féminine et argentée. Pour les hommes, seuls les plus fortunés semblaient être admis, mais presque aucun d’entre eux ne pouvaient financièrement se permettre de se rendre à un tel endroit pour s'acheter ce genre de service « défendu ». Les garçons, qu’apparemment elles nommaient Antikaires , criaient des noms de femmes, et d'autres chantaient dans des langues étrangères afin de paraître plus exotique. Certains récitaient d'étranges poèmes sortis tout droit de leur imagination, contant de braves marins revenus de voyage et cherchant un peu de réconfort dans les bras d'une belle sirène. Je les écoutai s'abandonner à leurs rituels ingrats tout en déambulant dans les ruelles sombres et sales de ce quartier. Les gens se retournaient lors de mon passage comme si j'étais une jeune fille perdue parmi elles. Aucun des garçons ne semblait se plaindre du métier peu gratifiant qu'il faisait. Au détour d'un établissement je m'hasardai à demander à l'un deux s'ils ne voulaient pas s'enfuir, il me répondit que logé et nourri tel qu'il l'était, il ne trouverait pas mieux en dehors de ces murs, vendre son corps était une profession comme une autre. Déconcertée par sa réponse, je continuai bien malgré moi ma route, jetant des coups d'œils furtifs aux bâtisses, évitant par dessus tout de me faire aborder, trop attristée par ces lieux sordides. Et toujours les maisons ne payaient pas de mines ; rénovées en hâte, sur leurs murs les fils électriques se frayaient un chemin jusqu'à la maison suivante, interminablement.

Je franchis le pas d'une de ces maisons. Un individu d'une trentaine d'années à la peau d'ébène vint m'accueillir.

— Bonjour, quel service désirez vous ?

— Je ne suis pas là pour recevoir un quelconque service, je cherche quelqu'un.

— Et qui cela peut-il bien-être ? me demanda t-il d'une voix espiègle. Un amant disparu ? Haha ! Dis donc vous me paraissez bien jeune, on vous a laissé entrer ?

— Ça ne vous regarde pas ! Savez-vous où je peux trouver Louis Aelters ?.

Le visage de l'homme s'assombrit soudain, il me dévisagea assez violemment avant de m'interroger.

— Ça dépend de qui le demande ?

— Dites lui juste que Moïra l'attend

— Tsst. Je vais voir ce que je peux faire.

Il me claqua la porte au nez. Je restai planté là telle une dangereuse étrangère qu ’il ne fallait en aucun cas inviter à entrer. J'attendis une dizaine de minutes avant que l'on m'ouvre à nouveau. Un jeune homme aussi jeune que Nicolas me faisait face, il devait faire un mètre quatre vingt, il avait les yeux bleus gris et de longs cheveux bruns ondulés tombant sur ses épaules, je distinguai une cicatrice sur son coup, mais qui n'altérait en rien la pureté de sa peau nubile et bien trop pâle. Aucune tâche, aucune rougeur, aucune imperfection, il semblait l'entretenir comme si sa vie en dépendait. Pourtant, malgré son apparence pubère, ses yeux trahissaient l'image qu'il souhaitait donner de lui. Il avait vécu. Les événements malheureux qu'il avait traversés se lisaient dans son regard et j'éprouvai de la peine pour lui. La manière dont il me fixait me mit mal à l'aise, j'eus l'impression qu'il venait de voir un fantôme. Il me fit entrer et m'invita à le suivre. Nous montâmes les escaliers, suivis de l'homme qui m'avait ouvert. Nous nous dirigeâmes vers une des nombreuses chambres du lotissement, l'espace qu'elle renfermait ainsi que la décoration la rendait plus qu'agréable. Il me dit de prendre un siège et de m'installer confortablement. Lui et son acolyte firent de même.

— Alors comme cela tu recherches Louis Aelters, le loup de Aurum Road ?

— Le loup d’Au...quoi? C'est son nom ici?

— Oui, dans ce quartier. Un chef de meute qui lorsqu'il tient sa proie ne la laisse pas s'échapper.

— Un surnom très ambitieux, un peu orgueilleux

— C'est aussi ce que je pense, répliqua le jeune homme. Il sortit une cigarette de sa poche, qu'il alluma avec le briquet de son ami. Pourquoi veux- tu le voir ?

— Affaire personnelle, dites moi simplement où il se trouve et je m’en irai.

— Peut-être que je n'ai pas envie de te laisser partir, Moïra. 

Nous restâmes tous trois muets à nous scruter sans bouger. Mon interlocuteur s'amusait à souffler des ronds de fumée dans l'air. L'ambiance qui se dégageait de la pièce ne me rassurait pas. Je brisai le silence en annonçant mon départ et m’apprêtai à me lever.

— Ne bouge pas ! Il tendit sa cigarette à son acolyte qui la fuma.

Je pris peur et eu un mouvement de recu l .

— Si vous me retenez, je crie.

Ils s'esclaffèrent tous les deux, le plus âgé s'en tenait presque les côtes de rire.

— Personne ne t'entendra, et dans le cas contraire personne ne pensera que tu es en danger, si tu vois ce que je veux dire. Allez, assieds toi maintenant. S'il te plaît.

Sachant pertinemment qu'ils avaient raison, je me rassis, tremblante. C'est là que le jeune homme se leva et s'approcha de moi, il me prit la main et manipula mes doigts, aussi doucement qu'une caresse, puis il les embrassa. La chaleur de ses lèvres me fit frémir, non pas comme un baiser donné par un amant mais donné par un ami. Je me laissai faire, ne sachant comment réagir. Des frissons parcouraient tout mon corps, je sentais un lien entre lui et moi mais je n'osais me l'avouer. Enfin il murmura de façon presque inaudible mon nom. J'écartai ma main.

— Mon D ieu ce que tu m'as manqué, dit-il en plongeant ses yeux dans les miens.

— Louis ?

Il leva son visage vers moi, un léger sourire sur ses lèvres, il semblait si fragile, l'homme effrayant à la cigarette avait disparu. Je le pris dans mes bras et le serrai aussi fort que possible, pour ne pas le perdre à nouveau. Ce frère que je retrouvais.

Après s'être remis de nos retrouvailles, j'en profitai pour lui remettre le présent de notre mère, un superbe pendentif doré en forme d'épée sur lequel était gravé en français sur l'une des faces le mot « constance » et sur l'autre un superbe lys, la fleur préférée de Maxence. Après avoir attaché le collier autour de son cou, nous nous racontâmes chacun notre histoire. Parfois je discernai dans sa voix qu'il omettait certains passages mais je n'insistai pas. Il me dit ce qui était arrivé aux UNITES.

— C'est toi qui en as fait un lieu si abject ? Mais que t'as donc fait subir cette femme ?

— Ne blâme pas Aysun. C’est inutile

— Tu la soutiens ? Nicolas avait raison.

— Nicolas ? Tu l'as rencontré ?

— Oui 

— Ne t'approche pas de lui, il est dangereux.

— Tu oses me donner des ordres, après quinze ans d'absence ? La Reine t'as réellement retourné le cerveau. Tu as perdu la tête, mon pauvre frère. As tu oublié ce qu'elle nous a fait subir, à maman ? Et grand-mère, l'as tu oublié elle aussi ?

— Non, bien sûr que non, mais tu dois comprendre que...

Un grand bruit provenant du rez-de-chaussée nous interrompit. Nous descendîmes en hâte de l'étage pour connaître la raison de ce tapage. Des clientes se battaient et leur altercation gênait la rue, ce qui compromettait les affaires. Louis jeta un œil vers moi et me fit signe de partir avant que la situation ne dégénère, j'acquiesçai et me dirigeai vers la sortie quand une des deux femmes concernée par la bagarre m'interpella :

— Hé toi, d'où tu sors ? T'étais avec le patron. T'es qui ? Je t'ai jamais vu.

A ces mots, l'autre en oublia de se battre et eut également une réaction féroce envers moi.

— Ça fait des années que j'attends qu'il accepte mes demandes, mais elles échouent toujours. Je crus qu'elle allait se mettre à pleurer, sa voix se faisait de plus en plus haineuse. — Tu crois que parce que t'es nouvelle, tu peux tout te permettre. Elle s'adressa à Louis. Qui est cette fille ? Pourquoi tu te refuses à moi ?

Elle devenait incontrôlable, alors que la première semblait prête à me sauter à la gorge (l'alcool ne devait sûrement pas y être pour rien) l'acolyte de mon frère s'interposa, et lui demanda de reculer. Elle refusa, et la deuxième la rejoignit, tout aussi remontée.

— Ça suffit ! cria le propriétaire des lieux. Sortez mesdames.

Les clientes présentes assistaient à la scène comme à un spectacle. Des sourires amusés se dessinaient sur leurs lèvres. Les deux perturbatrices furent misent dehors par mon sauveur sans condition. Louis s'excusa auprès de tout le monde pour l'épisode qui venait de se dérouler et les invita à reprendre leurs activités sans inquiétude. Il vint vers moi.

— Je suis désolé que tu aies assisté à ça.

— Alors voilà ton travail. Qu'est ce que le monde à fait de nous, pauvres femmes ?

Il ne répondit rien à cette remarque et m’embrassa

— Reviens me voir, petite sœur.

Je sortis de l'établissement, encore heurtée dans mes croyances et mes espoirs. Ma mère n'avait pas menti.

Je me dépêchai de quitter cet endroit que je jugeais sordide et retournai en vitesse à l'auberge. Je me servai un verre de rhum sans faire attention aux étrangères assises aux tables, de toute manière je savais qu'aucune d'elles ne remarquait les entrées et sorties qui se faisaient, trop occupés à picoler. Après m'être éclaircie l'esprit grâce à l'alcool (les mauvaises habitudes ne viennent pas sans aide), j'appelai Akiko. Elle apparut de sous le comptoir, elle était en train de ranger la vaisselle quand j'ai déboulé derrière le bar, je ne l'avais même pas remarqué du fait de mon état second.

— Qu’est ce qu’il y a ?

— Je dois te parler, c'est très important. Je pense avoir trouv é la réponse que je cherchais.

— Tout d'abord, monte, vu ta tête on en parlera après mon service.

Je ne me fis pas prier. J'allai me coucher et m'endormis aussitôt. Le soir venu, je rejoignis ma patronne en bas et m'assis à une table. Je la conviai à me rejoindre. Elle m'offrit un grand verre d'eau glacé.

— Bois, ça te fera du bien, et ensuite on parlera.

Je consentis à suivre son conseil. J'entamai la conversation en racontant ma journée, sans omettre de parler de mon frère. Surprise, elle me demanda ce que j'avais ressenti. Je lui dis sans hésitation ma stupeur et mon dégoût de ce qu'il était advenu de lui et que je n'osais en parler à ma mère dans mes lettres, mais aussi ma joie de l'avoir retrouvé et l'amour non tari que j'entretenais à son égard. J'en arrivai donc à la conclusion de mon récit et le pourquoi de cette discussion.

— Suis je toujours la bienvenue dans la Confrérie ?

— Ce sont tes péripéties d'aujourd'hui qui t'ont décidé ? Je ne répondis pas. Je me contentai de reposer ma question. — Bien sûr, tu seras toujours la bienvenue.

— Parfait, ajoutai-je. Je commence quand ?

 

Nouvelle Recrue

« Tu commences ce soir ». Akiko me prit par le coude et m'emmena vers les souterrains, au QG de l'organisation. Nicolas nous attendait radieux, un grand sourire aux lèvres. Mon accompagnatrice me poussa vers lui qui m'accueillit à bras ouverts, comme s'il savait que tôt o u tard je les rejoindrais, il semblait si bien me connaître. A ses côtés se tenaient Qui Yue et Drizia. La première me fit un clin d'œil, heureuse de gagner une nouvelle amie, tandis que la seconde - je m'y attendais - n'eut qu'un regard de mépris envers moi, contrariée de voir une nouvelle fille dans le cercle d'adeptes de l'homme qu'elle admirait.

Celui-ci m'invita à me mettre à l'aise et m'offrit un siège dans sa petite assemblée. En rond, nous pouvions ainsi tous nous voir, ce qui nous évita de nous lever afin de nous présenter. J'appris que Drizia avait rejoint la confrérie depuis sa résurrection par Nicolas, quant à Vilda cela faisait quatre ans qu'elle était là, enfin je découvris qu'Akiko l'avait toujours connu, et en tant que membre originel, elle avait aidé son ami à reconstruire la résistance après sa destruction par Aysun. Écoutant attentivement leurs histoires, j'en vins à penser que la mienne ne cachait rien d'exceptionnelle. Vint mon tour de parler, je leur racontai le recensement de mon frère, mon arrivée dans la ville et mon envie de participer à la chute de ce pouvoir qui m’avait tout pris. Lorsque je me tus, je vis le visage de Drizia s'assombrir, je crus lui avoir volé quelque chose d'important, comme l'intérêt de Nicolas envers elle. Depuis mon entrée dans la Confrérie, j'étais devenu le centre de toutes les intentions, non pas à cause de mon statut de nouvelle mais en raison de mon lien avec Louis, et apparemment la mention de ce nom la fit également réagir. Les membres de l’organisation semblaient tous le connaître tellement bien. Cependant au vu de l'expression de Drizia je ne me risquai pas à poser cette question. Notre leader se leva pour se diriger vers une haute porte en bois qui semblait indestructible, il la poussa sans effort et se retourna vers nous afin qu'on le suive. Drizia fut bien entendu la première à lui emboîter le pas, ensuite Akiko, Sylwia et moi. Sortie de la salle, je ne cherchai pas refermer la structure en bois qui se trouvait maintenant derrière moi car je me sentais incapable de faire bouger ses deux gigantesques battants. Nous nous retrouvâmes dans une pièce encore plus grande que la précédente, où trônait en son centre une superbe table, elle aussi fabriquée en bois de chêne. Cet arbre devait sûrement représenter quelque chose d'important pour le décorateur des lieux. Il s'agissait d'une pièce construite en pierres polies, pourvu d'un plafond en arcade et d'un carrelage blanchâtre t a chés de rouge, telle des traces de sang ancrées dans le sol. Sur les murs, d'immenses tableaux représentant la capitale et qui rehaussaient la magnificence du lieu. Pourtant le mur Est apparaissait étrangement vide, une œuvre avait dû y être décrochée. Notre chef nous exhorta à prendre place. Nous obéîmes. Je me retrouvais , la chance me délaissant un peu plus chaque jour, en face de Drizia. Je tentai tant bien que mal d'ignorer son regard dédaigneux, une chose plus difficile à faire qu'il n'y paraissait.

— Je vous ai toutes les quatre réunies ce soir, pour une nouvelle mission très périlleuse.

— De quelle genre ? questionna Sylwia.

— De genre suicidaire.

Je regardai les filles, aucune d'elle ne réagit à la mention de ce mot plus qu'inquiétant, comme habituée.

— Es tu s û r de toi ? demanda Akiko

— Non. Mais c'est notre seule chance.

Il se tourna vers moi et les autres l'imitèrent

— Quoi ? m’affolai-je.

— On va tous périr, se lamenta Drizia.

— Soit un peu positive pour une fois dans ta vie, jeune fille, s'exclama Akiko. Tu ne sais pas ce que ça représente pour nous. Cela fait des mois que nous nous préparons et elle est ce qu’il nous manquait. Elle est une chance de succès extraordinaire. C’est presque un miracle. Je refuse d’échouer et je peux te l'assurer, j'en ai déjà douloureusement fait les frais.

— Simplement parce qu'il s'agit de sa sœur vous pensez qu'elles la laisseront entrer. Mais c’est voué à l'échec, avec ou sans elle.

— Qu’est ce que tu fais là alors ?

— Ça suffit ! s'écria Nicolas. J'en ai assez de vos querelles habituelles. Taisez vous, toutes les deux.

Je le vis pour la première fois s'énerver, cette expression le rendait néanmoins charmant, je pouvais lire sur son visage son agacement, ses sourcils qui se fronçaient, ses lèvres qui tremblaient, ses joues qui rougissaient. Dans sa colère, il apparaissait aussi beau que l' Homme au gant de Titien. Cette vision évanouit, je repris mes esprits et, angoissée, je leur demandai de quoi cette conversation retournait, en quoi la pauvre fille que j'étais aurait pu leur venir en aide. Je fus stupéfaite de leur réponse. Moïra VanAude se trouvait être la clef de tout pour atteindre Aysun, car son frère s'avérait être le protégé de cette dernière. Un nouveau fils. Je compris que par conséquent mon statut de « sœur de » me rendai s intouchable et me rendai s plus aisée la tâche que l'on me confierait : entrer dans le cercle de confiance de la Reine.

— C'est pour cela qu'il nous faut ton entière collaboration, ajouta Nicolas. Je te laisse le temps d'y réfléchir. Il se tourna vers les trois autres. Quant à vous, vous serez ses « suivantes », ses amis, peu m'importe, tant que vous la protégez. Drizia ne parut pas très enthousiaste, cependant elle n'osa répliquer une nouvelle fois et surtout décevoir son chef. Chacune acquiesça sans dire un mot. —Voilà qui est réglé.

La réunion terminée nous quittâmes le QG pour retourner chacune à nos occupations personnelles, ainsi je voulus m'en aller écrire quelques paroles dans un carnet qui ne me quittait pas depuis mon départ de la maison familiale, mais Nicolas me demanda de rester dans la pièce avec lui, pour discuter en privé. J'en fus flattée mais je n'osai accepter craignant Drizia, qui sous ses airs de douce jeune fille, m'effrayait réellement. Afin de faire taire mon hésitation, il pressa tout le monde de sortir sans poser de questions. C'était un ordre. Nous nous sommes donc retrouvés seuls dans cette grande salle, et Nicolas, encore assis à sa place d'où il n'avait absolument pas bougé, me dévora du regard. Je baissai les yeux de peur de rencontrer les siens et de ne pouvoir m'en détacher. Le silence régnait depuis quelques minutes déjà lorsqu'il lança de sa voix grave.

— Pourquoi restes tu planté là ? Approche j'ai à te parler. 

Je rougis à ces mots, ce qu'il ne manqua sûrement pas de voir car j'entendis un faible rire sortir de sa gorge. J'obéis à sa demande et me dirigeai vers lui si lentement qu'il en fût agacé. Il réitéra donc sa requête mais de manière plus insistante. Alors je ne pus qu' accélérer le pas. Arrivée à sa hauteur, il m'attrapa le bras et me força à m'asseoir sur la chaise à côté de lui.

— Bien. Tu es prête pour cette mission périlleuse ?

Je me sentis revigorée.

— Oui, j'accomplirai cette tâche sans hésitation quels que soient les risques.

— Abrutie ! Si tu te fais prendre ou si tu meurs, comment ferons nous ? Tu devrais avoir plus peur que ça...Que crains tu vraiment ?

— Je crains de décevoir tout le monde. Je ne veux pas être un fardeau, j'en ai assez de vivre dans l’inaction, je veux me battre pour ce que je pense être juste et...

Il ne me laissa pas finir. Il déposa sur mes lèvres un baiser passionné. Je ne sus combien de temps celui-ci dura, mais lorsqu'il se recula il plongea ses yeux dans les miens puis me sourit, avant d'avouer qu'il souhaitait me voir revenir vivante et aussi belle que je l'étais à cet instant. C'est alors qu'il se leva et sans un regard vers la pauvre fille qui se trouvait sur sa chaise encore en état de choc, il s'en alla. Je me remis difficilement de l'épisode romantique, finalement je me levai à mon tour et courus à l'auberge pour rejoindre au plus vite ma chambre dont je fermai la porte à clef. Je me jetai sur le lit et me mis à effleurer mes lèvres avec mes doigts telle une enfant découvrant les premiers émois amoureux. Il s'agissait il est vrai de mon premier baiser mais je ressentais de la colère d'avoir été trompée puisque j'en étais persuadée, l'amour n'avait rien à voir là-dedans.

Le lendemain je me réveillai encore fatiguée, n'ayant quasiment pas fermé l'œil de la nuit, trop angoissée par ce qui m'attendait ce jour-là. Je me lavai et m'habillai rapidement puis je descendis rejoindre Akiko en bas. Mon petit déjeuner déjà préparé, je n'eus qu'à l'engloutir. (Cette journée reste gravée dans ma mémoire comme celle où tout a commencé.) Ayant fini de manger, je pris une grande inspiration puis passai derrière le comptoir, ouvris la porte et m'engouffrai dans les couloirs sombres menant à notre QG. Nicolas, Drizia, Sylwia, Amar et Octave étaient là pour m'accueillir, seules les personnes impliquées suffisaient car plus le cercle s’avérait restreint et plus une mission s'avérait fructueuse. J e m ’ assis avec eux autour de la grande table de chêne et écoutai ce qu'ils avaient à me dire.

 

Première Mission

« Une voiture, deux uniformes, deux tenues de bals ». Nicolas énumérait les choses nécessaires à la réussite de cette mission d'infiltration. « Pas le droit à l'erreur » nous rappela t-il. En effet, il s'agissait de notre seule et unique chance de mettre un terme à la vie de notre grande ennemie. Une faute n'était pas envisageable. Nous peaufinâmes les derniers détails de cette mission pendant peut-être deux mois. Le temps filait trop vite, et avant que je puisse même m'en rendre compte, nous avions atteint l'objectif fixé et nous étions prêts à passer à l’action. Durant cette courte période, Nicolas en avait profité pour se rapprocher ostensiblement de moi. Il s'amusait à flirter sans gêne à la vue de tous, ce qui laissait chacun indifférent, excepté une d'entre nous. Je voyais tous les jours Drizia se retenir de s'attaquer à ma personne, je la sentais lutter au plus profond d'elle pour garder son sang froid. Ce que j'ignorais à ce moment, était que les sentiments vengeurs qu'elle nourrissait à mon égard allaient bouleverser ma vie plus tôt que je ne le pensais.

Une de ces journées habituelles où l'organisation se trouvait au QG afin de préparer la mission, Nicolas vint travailler à mes côtés, il tint une attitude correcte durant les dix premières minutes, puis comme contrôlé par une envie irrésistible, il m'attrapa par le bras et m'embrassa à pleine bouche, ignorant nos compagnons qui nous entouraient. Voulait-il leur faire comprendre à cet instant que je lui appartenais ? Je n'en sus jamais la raison, mais mon éternelle rivale aboya de rage, « salope » l'entendis-je me hurler. Me dégageant de mon assaillant je lui répliquai qu'elle ferait mieux de s'atteler à son travail plutôt que de s'occuper du comportement des autres. Elle lâcha les documents qu'elle tenait et se dirigea vers moi, furieuse, prête à frapper. Nicolas s'interposa et n'hésita pas une seconde à la gifler. « Tiens toi bien, nous ne sommes pas dans une cour de récréation. Je m'intéresse à qui je veux ». Probablement m'avait-il embrassé pour enfin donner une leçon à celle qui se languissait de lui depuis des années. Il semblait avoir tout brisé en elle. Drizia resta figée comme si les deux minutes précédentes elle espérait encore tenter sa chance avec lui. Cette rude réaction de l'homme qu'elle aimait, pour qui elle s'était dévouée corps et âme venait de l'anéantir, et j'éprouvais de la peine pour cette pauvre fille qui ne voulut jamais imaginer un seul instant que cet homme avait eu l'audace d'en désirer une autre. Elle venait de perdre aux jeux de l'amour. Je pouvais sentir dans son regard tout le mépris et toute la haine qu'elle avait accumulés envers moi durant ces longs mois. Mais son avis m'importait peu car je désirais trois choses : détruire Aysun, renouer avec Louis et aimer Nicolas. Des cibles partagées entre l'amour et la haine, je ne pouvais faire mieux. Pourtant rien ne m'avait prédisposé à vivre cette aventure. Je n'avais rejoint la ville que dans l'espoir de retrouver mon frère et la Confrérie m'était jusqu'alors inconnue. Le hasard, après ma déception avec Louis, m'offrit une nouvelle raison de vivre. Je ne m'en plaignais pas. Tandis que je repensais aux événements qui m'avaient amené ici, Drizia continuait de me fixer inlassablement, ce qui finit par me mettre mal à l'aise. N'y tenant plus, je proposai de partir sur le lieu de la mission, ce qui surprit Nicolas. Il n'était pas habitué à ce que je prenne des initiatives, cependant il fut ravi et ordonna à tout le monde de m'obéir.

Chacun dans la tenue et le rôle qui lui était assigné, nous avançames jusqu’à l’entrée du secteur où deux sentinelles surveillaient les portes. Pour sortir sans encombres, le jeune Thomas, maître du combat, administra un rapide coup à la nuque des deux femmes pour les endormir. Ensuite, deux de nos membres prirent leurs places, afin que personne ne se doute de rien. Ils nous ouvrirent le passage, et nous montâmes à pied vers la colline où une ribambelle de voitures de luxe faisaient la queue pour pénétrer dans l’enceinte du Palais. C’est là que nous attendaient notre véhicule et son chauffeur envoyés par notre informateur. Un informateur, grâce à qui nous avions obtenu les cartons d’invitation. L'escroquerie devait fonctionner à merveille, nous passâmes le portail ultra sécurisé sans encombre puis chacun se mit à son poste. Nicolas, resté aux commandes à l'arrière au QG, supervisait nos faits et gestes, Amar et moi jouions les invités, Drizia et Sylwia, les gardes. Postée à l'arrière du bâtiment, près des jardins, personne ne remarquait leur présence. Le gala commença. Nous pénétrâmes dans le hall du Palais et on nous escorta jusque dans la salle de réception. Une galerie longue de plus de cinquante mètres, large d’environ dix mètres et haute d’au moins autant. Ses murs étaient couverts de dorures et les douze imposantes baies vitrées laissaient entrer la lumière des jardins, illuminés pour l’occasion. Sur le carrelage en grès d’ivoire se reflétaient les six lustres en cristal aux prismes ciselés et aux pendants scintillants. Et sur le plafond à caissons étaient peints les épisodes les plus marquants de la légende des Amazones, un peu modifiés, leur octroyant toujours la victoire sur leurs ennemis. Nous admirions tous deux l’endroit. Les invités, nombreux, ne se préoccupaient guère de cette splendeur, y semblant habitués. Il nous fallait nous fondre parmi eux et ne pas attirer l’attention. Nous prîmes une coupe de champagne et allâmes engager la conversation avec une couple de business women venue d’Argentine. La grande sociabilité d’Amar nous servait au mieux, tandis que je les écoutais d’une oreille distraite. Amar me rappela à lui par une tape sur l’épaule. Nous devions lancer la suite de l’opération. Il s'agissait de trouver la maîtresse des lieux et se présenter à elle, Amar incarnant mon guide, mon protecteur, celui qui m’avait aidé depuis mon arrivée à Memphis et grâce à qui je me trouvais ici. Nous cherchâmes Aysun, en vain. Chaque invité nous répondait la même chose, « elle n’aime pas se montrer ». Eux n’étaient présents que pour créer des relations, ce gala n’ayant été organisé que dans le but de rapprocher les alliés du gouvernement entre eux. Après deux heures infructueuses, je décidai d’aller prendre l’air. J’expliquai la situation à Nicolas. Je me rendis discrètement vers la position de Drizia pour lui demander si elle avait aperçu la Reine. Drizia, toute agitée, se rapprocha de moi et s'apprêta à parler quand elle se ravisa.

— Quoi ? lui demandai-je agacée.

— J'en ai assez, dit -elle. Tu entends Nicolas ? J'en ai assez, j'arrête tout.

Continuer : partie 8 sur 10