Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Horia Maes · Chapitre 3 sur 3 · partie 2/10

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Nemesis: La kyrielle d'Adikia

Chapitre 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Félix s'esclaffa de ma déclaration alors qu'Alex, bien moins confiant, préféra se terrer dans le silence. Cela faisait des siècles que cette bâtisse ne s'était ouverte à quiconque, excepté moi. Je le savais inquiet. Je souhaitais rassembler un maximum d'habitants afin de leur faire part d'un projet né durant cette année. Leurs yeux ne s'étaient pas un seul instant détachés de ma personne, ils voulaient comprendre. Je m’éclaircis la gorge et je repris ma phrase.

— Je pense qu'il est temps d'arrêter. Nous ne sommes pas des esclaves, si j'ai appris une chose pendant mon séjour au palais, c'est qu'aucun de nous n'est venu au monde pour satisfaire les besoins des autres, chacun à sa valeur. Et si je devais un jour être au sommet de ce monde, il serait hors de question que je fasse subir cette torture à d'autres. Je ne suis qu'un homme .

Ma tirade terminée, ils restèrent muets, encore surpris de ma soudaine philosophie. Alex avait changé d'expression . A ce moment, sa beauté illuminait la pièce. Il s'approcha de moi et, arrivé à ma hauteur, il tendit le bras vers mon visage qu'il prit entre ses mains . E ffleurant mes joues de ses doigts, il les embrassa avec force. Stupéfait, je le repoussai du mieux que je pu et m'éloignai aussitôt de lui.

— Non mais ça va pas, qu'est -c e qui te prend ?

— Ba h alors, Cendrillon, t'es amoureux ? s 'esclaffa Félix.

Alex passa la langue sur ses lèvres, satisfait, puis, ignorant nos réactions, se mit à sourire en dévoilant la parfaite dentition que la nature lui avait amoureusement offerte.

— Parfait ! Il chercha mon regard et plongea ses yeux dans les miens. Tu deviendra s grand, tant de fougue et de témérité à ton âge, un leader.

— Tu es fou, je refusais de le croire jusqu'à maintenant mais tu es complètement fou...

Félix et moi nous le regardâmes tourner les talons et monter les escaliers pour rejoindre ses appartements. La porte de sa chambre claqua. Pendant ce court laps de temps, mon corps était resté immobile, figé, choqué. Je ne savais comment réagir, et si mon ami ne m'avait tiré de ma paralysie j'aurais probablement gardé cette posture indéfiniment. Il me secoua un grand coup en me criant aux oreilles des « Réveille - toi petit ».

Je me repris, mes invités m'attendaient. Je sortis de la maison, quelques hommes avaient répondu à l'invitation, mais j'eus le plaisir de voir arriver, attiré par le rassemblement, des dizaines d'entre eux. Ils se pressaient à notre porte, et leurs bavardages incessants produisaient un brouhaha assourdissant. Le sourire me revint. Mes pupilles brillaient de fierté ; je venais de réussir mon défi. Je me retournai et levai les yeux vers la fenêtre d'Alex. Il semblait qu'une de ses prédictions venait de se réaliser : « leader d'hommes ». Je me déridai et poussai un soupir de soulagement. Je n’avais rien à craindre d'un pauvre hère vivant sous le même toit que moi.

J’accueillis chaleureusement mes invités par un grand « Bonsoir ». Silence. Félix se posta derrière moi, qui m'étais mis debout sur une chaise prête à s'effondrer au moindre mouvement.

—Bonjour mes amis. D'abord je vous remercie d'être venu si nombreux. Si je vous ai réunis ici ce soir, c'est pour vous parler de nous, et de nos conditions de vie dans ce ghetto, ces conditions de vie inhumaine. Nous, car nous vivons ensemble et que nous devons apprendre l'entraide, puisque nous sommes tous ensemble dans cette galère. Et que personne ne vienne me contredire. Pour ce qui est de notre vie, vous la supportez tous les jours. On nous réduit à l'état de misère, on nous méprise, on nous piétine, et pourquoi ? Parce que nous sommes nés homme. Je ne cesserai de me battre tant que je n'aurai pas retrouvé mon statut d'être humain à part entière que je suis, bien avant d'appartenir à un sexe, où à une ethnie, où à une religion. J e haranguais la foule : Qui sommes-nous ? Sommes - nous des esclaves ? Non ! Ce ne seront pas les hommes contre les femmes ? Non, ce n'est pas mon désir, j'ai une petite sœur et je refuse de continuer à la faire souffrir en perpétuant un conflit millénaire. J'aimerais la voir vivre dans un monde sain et en paix avec lui-même. C'est pourquoi je veux vous parler d'une chose en particulier. Je fis une pause, augmentant ainsi le suspense. Je prenais un plaisir fou à tenir tous ces gens entre mes mots. Une jouissance absolue. — J'ai eu l'occasion durant cette année de faire connaissance avec beaucoup d'entre vous, et d'entendre vos plaintes. Je sais que je suis jeune pour vous donner des conseils mais j'ai une annonce importante à faire qui pourrait alléger à tous notre fardeau, déclarais-je. Je réfléchis un long moment, laissant l'assistance dans l'incompréhension. « Enfin ! » lâchais-je en apercevant Nicolas dans la foule. Je m'éclaircis la voix.

— J'ai appris de source sûre que le fils de la Reine s'était enfui du programme de conversion et qu'il est en ce moment même membre d'une faction rebelle. 

Le silence se fit. Je scrutai la réaction de chacun, certains restaient bouche bée devant l'information, mais pour la plupart cette affirmation était pure folie. Félix avait la bouche grande ouverte, le regard pantois. Après quelques instants, les visages commencèrent à se dérider. Je descendis de ma chaise et, me frayant un chemin parmi la multitude de gens réunis (qui harcelai ent mon sauveur pour avoir plus d'explications) , je le rejoignis et posai ma main sur son épaule droite.

— Je suis désolé, mais joue le jeu s'il - t e- plaît, lui murmurais-je à l'oreille. Je ne lui laissais pas le temps de réagir. J'attrapai son bras et le levai au-dessus de la foule.

— Le Prince travail avec le fils du Roi déchu Robert McAllen, qui se trouve à mes côtés et qui a réussi à infiltrer notre UNITÉ sans autorisation. Il est ici en mission officieuse.

Tandis que ma victime écarquillait les yeux, les autres demandèrent confirmation. Trop décontenancé, Nicolas acquiesça après quelques secondes de réticences, pressé par mon regard suppliant.

— Alors ça change tout, déclara une voix dans la foule. C'était Alpha. « Je suis avec toi camarade ».

Je souris, heureux d'apercevoir mon meilleur soutien. Il me fit un clin d'œil et s'en alla. Après avoir effectué avec difficulté le chemin inverse, en direction de la maison et traînant mon camarade par le bras, je rentrais à l'intérieur avec lui et m'excusai de l'avoir pris au dépourvu.

— Explique - toi !

J'hésitai.

— Le fils d'Aysun aurait échappé à la conversion d'après Félix.

— Pardon ?

— Je ne peux pas t'en dire plus, désolé.

Il ne dit mot et sembla réfléchir. Un long moment passa alors que j'entendais mon ami dehors tenter de contenir les réactions de l'assemblée. 

 

Le Repaire

La réunion terminée et les invités rassasiés, chacun se remit sur le chemin de sa maison a près que chacun ait récupéré une part des restes du repas.

Éreinté, je m'affalai sur le divan, suivi d'Alex . Les deux autres prirent une chaise et s'installèrent de manière à nous faire face.

— Je vois que tu as réussi, dit Alex . Comme convenu, je te révèle mon secret que tu viens de crier sur tous les toits à l’instant.

Je le regardai d'abord sans comprendre. Puis, tout en repensant à mon discours, mon corps se mit à trembler. La vérité était sous mes yeux, elle se tenait là à me narguer tout ce temps. Et comme un imbécile je n'avais pas compris l'histoire de Félix.

— Que se passe - t-il ? s’impatienta Nicolas.

— J'ai di t ça sans savoir, j'ai pensé à l'histoire de Félix, c'était la meilleure idée me venant à l'esprit. Mon D ieu c'est toi ! murmurai-je

Mon cerveau travaillait à pleine vitesse. Une idée folle me vint à l'esprit. Maintenant que la vérité avait éclaté , il fallait s'atteler à détruire le pouvoir. Je soumis à to us le fond de ma pensée. Alex rit à gorge déployée.

— Jeune, insouciant … mais stupide. Tu crois qu'il suffira de claquer des doigts et de révéler mon identité pour recruter des complices où même pour mener à bien cette folie ? J’ai beau t’apprécier, tu ne réfléchis pas vraiment avant de parler.

— Mais que se passe - t-il à la fin, pourquoi suis-je ici ? hurla Nicolas, que j'avais totalement oublié.

Félix, qui était entre-temps sorti de sa torpeur, interrompit la joute verbale. Il reconnaissait à chacun que son idée ne semblait pas vide de sens. Il comprenait mon envie de profiter de la nouvelle information pour se révolter mais il était tout à fait conscient de la situation de son ami et de son scepticisme. Nicolas ne tenait plus ; il se sentait totalement délaissé, invisible. Alors il coupa sans vergogne la parole à Félix.

— Si révolte il y a, il faut un lieu de réunion discret mais assez grand pour accueillir un maximum de personnes.

Nous le dévisageâmes, surpris de son intervention. Malgré le fait qu'ayant tou t trois des pensées différentes sur le sujet, aucun de nous ne sut qu e répondre. Nos regards se perdaient dans la pièce, cherchant une réponse dont je pensais que ni moi ni personne ne possédait.

— Il existe un endroit, à l'extrémité nor d de l'UNITE, affirma Alex, à la frontière de la grande avenue nous séparant du deuxième secteur.

— Comment le sais -tu ? Non, pourquoi personne n'est au courant ? demanda le principal intéressé par la réponse.

— Parce que je l’ai découvert dans les souterrains de la ville, lors de ma fuite. Mam … Il bégayait. Ma mère m’a traqué durant des jours, elle ne m’a attrapé que lorsque j’ai décidé de quitter ce repaire. Je ne pouvais y demeurer éternellement. C 'est d’ailleurs après m’avoir retrouvée qu’elle a fait installer des barbelés entre les secteurs de la cité.

Nous regardâmes tous Alex, abasourdi . Ce dernier ignora notre réaction et termina ce qu'il avait à dire. Nicolas commençait à comprendre toute la teneur de la conversation précédente car il se leva d'un bond et de rage invectiva Alexandre.

— C'est toi ? Il respira bruyamment. Sais-tu depuis combien d'années je rêve de me venger de cette femme ? Et j'ai son fils juste devant moi, à ma merci. Je ne sais ce qui me retient de te trancher la gorge, l à , maintenant.

— Peut-être parce que sans moi vous ne trouv erz jamais ce que vous cherchez, rétorquât-il en frappant du poing sur la table.

Je les observais en train de se lancer des piques assassines. Ma présence et celle de Félix dans cette scène n'avaient aucune utilité mais je refusais de les quitter d u regard , de peur que leur altercation ne se transforme en passage à l'acte.

— Et toi, qui es - tu, et qu'as - tu à offrir ? qu estionna Félix en s'adressant au nouvel arrivant.

— Comme a dit l'autre, je m'appelle Lincoln McAllen, je suis le dernier fils en vie du précédent Roi de ce pays.

Félix et Alex se tournèrent vers moi, réclamant des explications que je ne pouvais leur offrir car moi-même ignorai s cette information. J'avais simplement entendu Aysun prononcer son prénom devant la statue, et comme tout le monde je connaissais celui du Prince déchu. Jamais je n'aurai imaginé que mon mensonge de ce soir s'avérait être la vérité. Mais les explications devraient attendre, il fallait tout d'abord travailler ensemble et non nous entretuer , c ette guerre ayant déjà fait trop de victimes. Le fils trahi qui se retrouvait sous le même toit que le fils du traître, cela devait faire des étincelles.

Il nous fallut deux heures de débat nerveux pour nous mettre d'accord. Finalement, la décision fut de créer une faction rebelle invisible, avec deux atouts majeurs dans notre jeu. Lincoln demanda qu'on l'appelle Nicolas, le nouveau nom qu'il avait choisi.

Nous prîmes pour nom « la Confrérie » ; il s'adaptait très bien à notre désir de combat et d'égalité, nous étions tous côte à côte, à se soutenir l'un l'autre. Notre première action fut de faire passer le message dans l'UNITÉ B de l'implication du Prince à la cause commune. On leur fit passer le message qu'il préparait un plan pour affaiblir sa mère, la Reine, et que seul McAllen connaissait son identité.

Le 06 septembre, Alex nous conduisit, Félix, Nicolas et moi dans les souterrains du quartier via un passage secret connu uniquement de lui. Nous marchâmes un moment tête baissée, évitant de toucher les voûtes en croisées d'ogives qui suggéraient l'emplacement d'une ancienne église souterraine.

— Où sommes-nous ? demanda Nicolas.

— Sous le deuxième secteur, dans les galeries d'une l'église clandestine. Ce lieu a du servir de refuge pendant la guerre. Depuis, il est à l'abandon et sa vieillesse n'arrange rien. L'écho de sa voix se propageait dans tout l’édifice . — Évitez de faire trop de raffuts, notamment de crier, dit-il en s’adressant spécifiquement à Nicolas, qui se renfrogna.

— Dis -d onc je me sens rassuré d'un coup, rétorqua Félix.

Nous arrivâmes dans une immense salle. Une œuvre architecturale qui possédait une minuscule fenêtre incrustée au plafond, laissant passer les rayons du soleil qui se frayaient un chemin jusqu’au sol.

— L'étranger ne peut s'imaginer ce qui se cache sous ses pieds, remarqua Alex.

— C’est un peu triste d’avoir construit cette merveille cachée aux yeux du monde, dis-je. On dirait un sanctuaire oublié.

Nous traversâmes l'édifice pour nous retrouver dans un couloir étroit bâtit de pierre et incrusté de plaques de marbre. Cet endroit respirait la grandeur . C elui qui l'avait imaginé désirait toucher le seigneur, même dans les profondeurs. À la sortie du corridor, nous arrivâmes dans une autre pièce, encore bien plus grande que la précédente mais totalement vide. Elle me donnait des frissons.

Notre route n'était pas terminée . N ous vîmes encore une salle, cette fois moins imposante, où étaient disposées quelques tables. Il s’agissait probablement du lieu où prêtres et fidèles se restauraient. Enfin, arrivé au bout du trajet, nous entrâmes dans une superbe pièce construite de pierres polies avec un plafond en arcade dont les arcs en plein c e ntre rehaussaient sa grandeur. J'aperçus au fond une grande porte en bois . Je demandai à Alex où elle menait mais il me répondit qu'elle ne faisait office que de décoration. Je ne cherchai pas en savoir plus. Je détournai donc mon regard de cette imposante décoration et observai une fois de plus les lieux. Les murs étaient ornementés d'immenses tableaux illustrant chaque quartier de la capitale, et sur le mur du fond dominait le chef d'œuvre du plus grand peintre du pays.

— C'est l'original, déclara notre guide. Le lev er de soleil par Soprano Ablaÿ. Il l'a peint en Irlande, au bord des falaises de Moher. Les rayons ensoleillés qui se reflètent sur la surface de la mer donnent de l'inspiration, ils donnent envie d'accomplir de grandes choses. La texture de la toile, la matière utilisée pour la recouvrir fluidifie toute l'image, on peut voir l'aube comme si on y était. Elle...

Alors qu'il continuait à décrire la peinture il s'en approchait, semblant avoir oublié notre présence. Il venait d'arrêter sa tirade, constatant qu'il nous avait perdus depuis bien longtemps. Il se racla le fond de la gorge et s'excusa de s'être emporté sur un sujet sans importance. Cependant , cette scène particulière m'avait interpellé sur le personnage. Qui était -il en réalité ? Excepté le fils de notre plus grande ennemie bien sûr. Il nous invita à prendre place autour d’une des tables.

— Cet endroit nous appartient désormais, ce sera notre quartier général.

Installé confortablement dans ce lieu luxueux, j'en profitai pour demander à Nicolas dans quelles circonstances il s'était retrouvé dans l'UNITÉ A. Il maugréa, peu enclin à raconter ses péripéties. Mais je persistai et, grâce à l'empressement de mes autres compagnons, il finit par parler.

— Après nous avoir sortis de l'entrepôt pour nous emmener sur la grande place, je fus choisi par Aysun. Les trois autres garçons et moi, nous la suivîmes jusqu'à une villa qui se trouvait à quelques mètres du palais. Elle nous invita à entrer, comme nous hésitions, nous fûmes poussés à l'intérieur. On nous fit asseoir puis on nous servit un verre de lait. Je me rappelle très bien du regard qu'elle porta sur chacun de nous. Elle nous demanda nos noms, d'où nous venions, si nous avions encore de la famille. J'ai presque cru que cette femme s'intéressait à nos vies. Mais elle renvoya les trois autres et ne garda que moi. Je la connaissais, et elle me connaissait . On a eu une longue conversation. Privée ! ajouta -t -il, puis il fixa Alex :

— Ta mère m'a fait un certain nombre de propositions que j'ai toutes refusées, cela va sans dire. Elle me jeta dehors et dit à ses sous - fifres de se débarrasser de moi. À ce moment-là, je fus satisfait de l'avoir mise en colère, c'était ma première récompense.

— C'est tout ? s'exclama Félix, qui s'était fait étrangement discret jusque-là.

— Il n'y a rien de plus à ajouter, c'est tout ce que vous devez savoir.

—Tu as bien changé depuis la dernière fois, remarquai-je.

— Elle m'a rappelé qui j'étais réellement.

Nous restâmes silencieux, une fois de plus. Alex se leva, nous fîmes de même et nous prîmes le chemin du retour sans s'adresser un mot. Sorti des souterrains, chacun rejoignit sa chambre . Nicolas dû se contenter de se poser sur le canapé amoché du salon, que d'ailleurs je n'avais pas osé tester. Voilà comment se terminait notre journée, notre « Confrérie » partait d'un mauvais pied, mais il fallait au plus vite balayer ce problème qui nuirait à notre cause.

 

La Confrérie

Ce matin-là, je me réveillai et encore allongé, tendis ma main pour tirer les rideaux de ma chambre. Je laissais entrer les ardents rayons de soleils éclairant les tableaux de Turner accrochés aux murs. Je me levai et m’apprêtai à mettre un pantalon quand je bondis si fort que je crus faire exploser mon cœur. Alex se tenait devant moi. Assis sur une chaise, il me fixait de ses grands yeux bleus.

— Ça fait combien de temps que tu es là ?

— Assez pour savoir qu'absolument rien ne peut te réveiller.

— Qu'est - ce que tu as fait ?

Il sourit, se leva et sortit. Je devais m'attendre à tout avec ce curieux personnage, lunatique, impulsif et parfois dépressif. Imprévisible et mystérieux aussi.

Je m'habillai et descendis les escaliers pour me rendre dans la cuisine et profiter d'un petit-déjeuner que je savais minutieusement préparé par les soins d ’ Alex. Depuis notre retour de l’église, il participait enfin aux tâches ménagères et s’était découvert une passion pour la cuisine. Il avait des côtés agréables.

Nicolas et Félix, installés à table, se disputaient le couteau de confiture tel des enfants. Quant à moi, toujours dernier levé, je n'aurai pas osé m'interposer pour leur faire remarquer la puérilité de leur querelle, au contraire cela m'amusait. Chaque matin, je me sentais revivre. Nous prenions notre repas tous ensemble à l'image d'une famille heureuse, bien qu'il ne s'agissait que d'une façade. On avait chacun bien trop perdu depuis l'épidémie, et nous devions nous soutenir les uns les autres. C’est ce à quoi ressemblait notre colocation aux yeux des autres. Mais il y avait beaucoup plus. Nous formions la « Confrérie » qui agissait maintenant depuis deux mois. Nos conflits personnels réfrénés pour la cause commune, nous vivions dans l'unique objectif d'anéantir Aysun et son gouvernement et ainsi rétablir nos droits. J ’aimais passer mon temps dans notre nouveau QG. Ses lieux si beaux et si calmes me permettaient de réfléchir à ma situation et méditer sur mes choix , s ur ce que j'avais entrepris jusque-là et je me demandai si peut-être il aurait mieux v alu me soumettre dans l'espoir de retrouver ma sœur. Malgré ces pensées, je ne regrettais pas un instant de m'être fait jeter du programme de réinsertion gouvernementale. « Si mon existence doit se résumer à me battre pour la liberté, alors qu'il en soit ainsi » me persuadai-je. En tant qu'administrateur principal de l'organisation, je lisais rapports sur rapports des membres de la C onfrérie dépêchés sur le terrain. En deux mois, nous avions réussi à recruter dix-sept membres, et en trois ans, quatre-vingt-deux . Un nombre qui n'était pas exceptionnel, mais estimable. D’autant plus que les missions s'avéraient particulièrement dangereuses, qu e ce soit de la simple recherche d'informations au contact avec d'autres factions et aux missions de reconnaissance dans les quartiers nobles. Chaque membre devait se préparer à risquer sa vie car il fallait sortir clandestinement des UNITÉS. Parfois, nos membres participants aux CLASS se faufilaient dans le Palais. Parfois, les plus téméraires se dissimulaient dans les bataillons de soldates, accoutrés d’un uniforme militaire confectionné par notre

« grand couturier », Alexandre. Une autre de ses nouvelles activités. Il me disait avoir appris aux côtés du seul couturier de notre UNITÉ quelques mois plus tôt quand je m'évertuais à faire connaissance avec les autres habitants. « Fallait bien que je m’occupe» m ’expliqua- t-il. Mais le plus souvent, nous passions par le second passage secret, un long couloir qui menait sous une maison du deuxième secteur. Une auberge, tenue par une vieille femme sénile qui, comme nous étions habillés en femme, nous prenait pour des ivrognes cherchant les toilettes quand elles nous voyaient sortir de derrière le comptoir. La propriétaire était gentille et on avait réussi à en faire notre ami. Elle ne parlait pas beaucoup mais aimait écouter nos histoires, auxquelles elle ne réagissait que par des « o h » et des « ah ». Qu’elle nous croit ou pas n’avait aucune importance tant qu’on s'assurait que notre secret restait bien gardé. Enfin, je crois bien qu’elle oubliait à chaque fois qu’il y avait une porte cachée dans son auberge. Nous ne sortions qu’en fin de journée, à l’heure où les clientes partaient, et toutes, trop enivrées, ne nous remarquaient même pas. Nous n’étions que de passage. Ce passage nous permettait de nous déplacer plus facilement dans la ville. Nos espions se cachaient sous les camions de ravitaillement et les gardes n'imaginaient pas que des habitants des UNITÉS puissent se retrouver dans ce secteur, de ce fait elles ne vérifiaient pas les véhicules qui sortaient pour soit retourner sur la colline, soit se rendre à l’entrée de la ville, soit vers d’autres secteurs. Malgré tout, nous prenions soin de ne pas trop abuser de cette méthode au risque de nous voir démasquer. Et puis, c’était bien trop physique de rester accroché aussi longtemps sous un camion. Heureusement le deuxième secteur était le plus peuplé, de plus la chance nous souriait car beaucoup de soldates avaient leur famille qui y vivait, nous permettant de recueillir un certain nombre d’informations sur ce qui se passait sur la colline.

Le 26 novembre 2093, une nouvelle mission ambitieuse fut échafaudée par Alex qui était également chef de division :

— Je crois qu'il s'agit de la plus hasardeuse qu ’on n’a jamais effectuée.

— Pourquoi ? demandais - je.

— Il s'agit d'infiltrer le Palais Royal.

— On l'a déjà fait, remarqua Félix.

— Pas via les CLASS.

— Ah oui, et comment comptes-tu t’y prendre ?

— Avec ceci. Il sortit une insigne militaire de sa poche. Nous restâmes cosi face à l’apparition de cet objet.

— Je l’ai volé avant de m’enfuir et je ne m’en sépare jamais. Il va trouver son utilité. Mais…

— Et c’est maintenant que tu nous en parles ? Nicolas se retenait de lui sauter au cou.

— Je n’ai jamais trouvé l’opportunité de m’en servir, je n’avais rien à ma disposition. Je ne pouvais pas faire prendre de risque à mon amie. Je n’avais pas d’uniforme, je n’avais rien, mais maintenant, je vous ai vous.

— De quel ami tu parles ?

— J’y viens. Pour mener à bien cette mission, il nous faut une femme.

Les hommes s’insurgèrent et un brouhaha s’éleva. Les femmes n'étaient pas admises car trop dangereuses . C omment être sûr d e leur camp ? Non, une femme dans la C onfrérie était un choix inenvisageable.

— Hors de question ! s'exclama l’un d’entre nous.

— Je savais que vous refuseriez, c'est pourquoi je l'ai amenée. Je vous présente mon amie.

Nous nous retournâmes et fîmes face à une femme pas très grande aux traits fatigués. Ses cheveux courts noirs entouraient son visage ce qui lui donnait une apparence juvénile et de loin, sa peau était presque aussi blanche que du marbre. Elle avait un grand front, des joues saillantes, des oreilles écartées, des lèvres gercées et le nez retroussé. Nicolas, jusque - là encore assis sur sa chaise par on ne sai t quel miracle se leva de colère.

— Es - tu fou ? Amener une femme ici !

— Ce n'est pas vous qui vouliez apporter l'égalité ? La dénigrer n'est pas la meilleure des solutions dans ce cas.

— Ne déforme pas nos propos, rétorqua Nicolas, cela n'a rien à voir, elle pourrait nous dénoncer, nous trahir.

— Et vous ? Qui d'entre nous contre une meilleure vie hors des UNITÉS ne changerait pas de camp ?

Personne ne sut quoi répondre . N ous savions qu'il n'avait pas tort mais le problème ne résidait pas dans cette question mais dans la manière de l'aborder.

— Je n'ai rien contre elle, mais si elle nous ment elle serait en mesure d'aider l'objet que l'on souhaite détruire, dit Félix. Le sexisme n'a rien à voir là - dedans mais les femmes ont traversé tellement d'épreuves que je ne comprends pas comment l'une d'entre elles pourrait s'opposer à ce gouvernement qui les couvre de privilèges.

— Je les refuse si ce doit être au prix du sang. L'inconnue venait d'expliquer en une phrase la raison de sa présence parmi nous, ce qui m' ébranla profondément. — La plupart d’entre vous avez une mère ou une sœur qui vous aime et vous attend !

— Je suis désolé de vous l’avoir caché.

— Imbécile ! vociféra Nicolas, prêt à exploser.

Félix invita la jeune femme à s'approcher. Elle ne devait pas avoir plus d'une trentaine d'années. Elle dit s'appeler Akiko. Ses deux garçons avaient succombé au virus à quelques jours d'intervalles et il ne lui restait plus rien . Elle vivait dans l'indigence depuis la tragédie et Alex l'en avait sorti durant sa cavale à travers la ville. Reconnaissante, sa raison l'avait amenée à aider son bienfaiteur dans tout ce qu'il entreprendrait, en particulier s'il s'agissait de nuire à ce gouvernement de luxure , autoritaire et dérangé , délirant, névrosé , et schizophrène , d’après ses mots. Je l'invitai à rejoindre notre groupe et devenir le 83e membre missionné. Elle accepta avec joie.

— Je ne suis pas la seule à penser que ce gouvernement n'est bon pour personne.

— Que pensiez-vous du Roi McAllen ?

La question de Nicolas me laissa pantois . Q uel rapport ?

— Je le détestais tout autant que je déteste Aysun. Ce n'est pas le sexe du politicien qui importe, mais sa politique. Elle nous scruta et s'adressa à nous quatre : — Vous ne croyez pas ?

Le rire de Nicolas fut si fort qu'il résonna dans toute la pièce.

Le soir venu, nous présentâmes la nouvelle recrue aux membres de l'organisation absents plus tôt et sans surprise, leur réaction fut similaire à la nôtre. Ils ne voyaient pas comment accepter une femme parmi eux, en particulier Alpha qui avait rejoint la Confrérie au début de sa création grâce à mon harcèlement sans borne. Il refusait de travailler avec des semblables l'ayant persécuté si souvent. « Inconcevable » répétait-il.

— Nous sommes tous semblables, hommes ou femmes, n'est - ce pas ce que nous recherchons, réunis dans ce lieu, risquant nos vies à l'extérieur ? Notre entreprise serait-elle vaine ? m'exclamai - je.

Un long silence s'installa. Personne n'osa rétorquer quoi que ce soit à cette question légitime et pleine de sens. Réellement, c'était le principe d'avoir une femme dans nos rangs qui gênait. Alors je leur promis qu'elle serait placée sous surveillance constante. Les hommes commencèrent à discuter entre eux, essayant de p e ser le pour et le contre de ce bouleversement, c e qui créa un tumulte assez insupportable car le bruit se répercutait en écho dans toute la salle. Néanmoins je les laissai débattre, ce droit leur appartenait. Ils mirent du temps à se mettre d'accord mais ils en vinrent à la conclusion espérée. Akiko était acceptée comme consœur, mais serait exclue des réunions périodiques. Alex n'eut aucun mal à consentir à cette condition. Alors, chacun se leva et applaudit à chaude main la nouvelle alliée.

Pendant cinq jours complets nous mîmes au point notre stratégie d'infiltration. Akiko serait Hisa (d’après le nom de sa grand-mère paternelle), une femme ayant tout perdu cherchant à continuer de mener une vie honorable en rentrant au service de sa majesté. Elle aiderait à démanteler un complot visant la couronne et en échange, elle souhaiterait devenir sentinelle. La mission serait difficile. Le plus d ifficile n'allait pas être de mentir à l'interrogatoire qui déterminait l'allégeance des fidèles à la Reine mais de remplacer un membre de son entourage. Aysun connaissait chaque personne travaillant au Palais et afin de gagner sa confiance, la seule solution s’avérait de discréditer une de ses proches à travers ce complot monté de toutes pièces. À ce stade de désespoir, la fin justifiait les moyens. Je n'en étais pas fier.

Le 1er octobre, l'équipe se prépara à réaliser cette mission quasi suicidaire mais qui représentait tellement que nous préférions ne pas penser à son possible échec.

Akiko enfila des haillons pour paraître le plus misérable possible. Félix, Nicolas et moi l'embrassâmes pour lui souhaiter bonne chance, ce dont elle aurait sans nul doute besoin. Nous la regardâmes quitter les lieux qui l'avaient vu se transformer en espionne. Alex se chargeait de l’accompagner jusqu'au Palais. Déguisé en militaire, il devait livrer Akiko aux sentinelles gardant le portail, les informant qu’elle avait un message important à faire passer à la Reine. Sa mission effectuée, il devait revenir nous faire part de la situation. C’était presque toujours Alex qui jouait le rôle d’une garde car son apparence le distinguait guère d’une jeune femme. Je croisai les doigts, non pas pour leur triomphe mais pour leur survie. Je partais déjà défaitiste. La matinée angoissante que je passai me fatigua au point qu'à 11h, je ne ressentis que l'envie d'aller piquer un somme. Je ne cessai de me mordiller les ongles en même temps que je consultais les rapports empilés sur mon bureau dans un coin de la pièce. Félix et Nicolas tentaient tant bien que mal d'entretenir des conversations calmes et sereines avec les membres de l'organisation qui revenaient faire part de leurs résultats.

La grande horloge sur le mur ouest de la salle sonna six heures . La grande porte qui nous séparait du couloir s'ouvrit : c'était Alex qui rentrait, seul. Je poussai un soupir de soulagement.

— Salut ! dit - il, visiblement satisfait.

— Raconte ! s'enquit Nicolas.

Il jeta un œil à tous ceux présents dans le QG et fit signe à tous de prendre un siège. Chacun s'exécuta. Il prit à son tour une chaise et s'installa face à l'assemblée. Je déchiffrai sur le visage de mon compagnon la joie et l'euphorie comme s'il s'agissait du plus beau jour de sa vie. Qu'avait-il bien pu se passer en haut ? Mon ami ressemblait à un enfant enthousiaste de raconter ses exploits à sa famille, il ne tenait plus en place.

—Mes camarades ! Après tant de souffrances nous approchons pas à pas de notre objectif , commença t-il avant de faire une pause et de poser la main sur son cœur de manière à se calmer.

— J’ai présenté Akiko, les mains attachées, devant les grilles du Palais. J’ai parlé du message, du complot et je l’ai laissé aux soins des sentinelles. L’une d’elles a sorti une vieille radio de sa poche et a appelé des renforts. Quelques minutes après, deux nouvelles gardes sont venues à notre rencontre. Elles semblaient tergiverser quant à la décision à prendre. J’ai eu peur qu'elles m’obligent à les accompagner et que le plan tombe à l’eau. J’ai beau avoir dérobé une insigne militaire, je ne peux pas non plus me faire passer pour un soldat. Même la nuit. Trop m’approcher d’elles et c’était terminé. J’ai d û faire la personne pressée. « Je n’ai pas le temps, je dois retourner à mon poste » leur ai-je dit avant de disparaître. Mais bon, j’ai été bien soulagé quand je les ai vues emmener Akiko et lui faire passer le portail. J’étais heureux. Et je suis revenu ici sans encombre ! Chacun applaudit le succès de la mission.

— Mais qu'as-tu fai t entre la fin de la mission et ton retour au QG ?

Nicolas venait de poser une question pertinente. Ils étaient sortis dans la soirée par le second passage secret et avaient marché jusqu’au Palais, ce qui prenait environ trois heures à pied. Or, 6h du matin avait sonné avant qu'il franchisse la porte de la salle. Alex sembla un instant décontenancé, mais il se reprit et offrit un large sourire à son interlocuteur. 

— C'est vrai. Utilisant l’autorité de mon insigne et de mon uniforme, j’ai collecté des informations auprès des habitants sur l'identité du personnel du Palais.

— En pleine nuit ? Pourquoi prendre ce risque ? fustigea Alpha, présent dans le groupe des auditeurs.

— Si nous connaissons l'identité de ces personnes, il sera d'autant plus facile de les calomnier. Nous avons un complot mais aucun nom à donner pour le moment.

— En pleine nuit ? répéta un autre. Moi je dis que t’es allé voir une autre « amie », un gars ! Notre mignonne petite garde aux cheveux longs est allée s’amuser dehors. Tu nous mentirais pas un peu ? Allez avoue !

— Qui sait.

L'assemblée s'esclaffa, ce qui eut pour résultat de détendre l'atmosphère. Mais Nicolas n'avait pas oublié sa question et il obtiendrait une réponse, tôt ou tard.

La journée se déroula plus sereinement. Le soir venu, chacun rentra chez soi plus léger. La tension entre Alex et Nicolas s'était entre-temps estompée pour laisser place à la complicité. Je n'ai jamais réussi à les comprendre, ennemis puis amis l'instant d'après. Je serai bien entré dans leur tête afin de découvrir ce qu'il s'y passait. Nous rentrâmes dans notre joyeux logis, exténués, et nous nous couchâmes sans manger. Je rêvais cette nuit là de ma chère petite sœur, qui écoutait la berceuse que notre mère nous chantait à l'heure du coucher, un son mystérieux et angélique de l'âge d'or aux sonorités à la fois soul et celtiques : La fille sans nom de Cécil Corbel et Faada Freddy . Me souvenir de ce moment apaisait mon âme.

 

 Rapports

Nous n'eûmes pas de nouvelles de notre infiltrée pendant plus de deux semaines et chacun angoissait à l'idée de ce qui avait pu lui arriver. Mais la plus grande de nos inquiétudes portait sur son silence concernant notre existence. Nous craignions une trahison. Le soulagement arriva quand elle se montra au QG à l'improviste , dix-sept jours plus tard, le sourire aux lèvres. Ce soir-là, seuls étaient présents Alpha, Alex, moi et trois autres membres de l'organisation. Nous nous ruâmes vers elle, impatients de lire son histoire. Plus nous nous approchions et plus l'espace vital de notre amie, qui se tenait debout, rétrécissait. Alors, agacée, elle se débarrassa de nous violemment et nous pria de la laisser écrire tranquillement son rapport. En attendant pour nous occuper, Alex proposa une partie de Président, un jeu de cartes aux règles simples. Le but est de se débarrasser le premier de toutes ses cartes. Le premier joueur pose une carte de son choix, le joueur suivant doit poser au-dessus une carte plus forte ou à valeur égale, et ainsi de suite jusqu'à ce que plus personne ne puisse poser de carte supérieure. La carte la plus forte est le 2. La dernière personne à avoir posé la carte la plus forte remporte la manche et peut commencer la manche suivante. Si une carte posée par un joueur est de couleur égale à la carte précédente, le joueur suivant doit soit poser une carte de la même couleur soit passer son tour. Si un joueur termine un carré (c'est à dire qu'il pose la quatrième couleur sur une suite de carte à couleur égale : par exemple trois valets sont posés à la suite et un joueur pose le quatrième), celui-ci remporte la manche. Le joueur qui commence une manche peut également poser deux ou trois cartes à condition qu'elles soient de couleurs égales, les joueurs suivants seront obligés de poser sur la pile le même nombre de cartes jusqu'à la fin de la manche, et celles ci devront être de même couleur (deux valets, deux rois etc...). Il est possible de remporter une manche simplement en posant un 2 sur la pile, mais si un joueur termine le jeu avec un 2, il perd automatiquement le jeu. Le gagnant devient Président, le second vice-président, le perdant devient troufion et celui d'avant vice-troufion. A la partie suivante, le troufion donne deux de ses meilleures cartes au Président et ce dernier donne au premier deux cartes de son choix. De même entre le vice-troufion et le vice-président à l'exception près qu'il ne s'agira que d'une seule carte. On peut jouer à ce jeu indéfiniment. D'ailleurs nous dûmes bien faire une dizaine de parties et ce n'est qu'au bout d'une heure qu'Akiko nous remit son rapport, que je demandai à lire en premier . A près tout, c’était mon rôle.

Rapport 122, Akiko ; Mission « Palais »

Les sentinelles me firent entrer dans l'enceinte. Elles m'emmenèrent dans une pièce étrange totalement blanche du sol au plafond. Aucune couleur ne s'en dégageait. Cet endroit m’oppressait. Les gardes me dévisageaient tout en s'interrogeant sur ce qu'elles allaient faire de moi. Je demandai apeurée où je me trouvais. On me répondit que j'étais dans les sous-sols du Palais et que je n'en ressortirai que lorsque leur maîtresse en aurait décidé. Une femme en tenue de servante qui semblait être apparu e de nulle part m'invita à prendre une chaise en attendant, Mon interlocutrice me présenta la chaise d'un air vicieux, comme si elle avait rêvé de ce moment depuis longtemps . J e l'imaginais se dire « Enfin un nouvel interrogatoire ». Peu rassurée, je m'assis et attendis. Entre temps, les trois gardiennes présentes s'étaient placées à chaque coin de la salle, au garde-à-vous , aussi inerte et raide que des statues tandis que celle qui avait pri s la peine de me répondre se dirigeait vers un imposant bouton gris à proximité des deux énormes battants qui servaient de porte d'entrée. Elle appuya dessus mais rien ne sembla se passer, aucun signal, aucune sirène . C ependant je n’eus pas la force de me demander pourquoi, trop effrayée de ce qu'on allait faire de moi. Deux heures s'écoulèrent . U ne horloge quasi transparente sur le mur à ma gauche indiquait l'heure dans un silence atroce. L'aiguille qui faisait défiler les minutes me stressait à chaque seconde. A près cette attente interminable, les portes s'ouvrirent pour laisser apparaître ma geôlière, Aysun Kane en personne. À sa vue, je perdis mes moyens et ne sus comment réagir. Des gouttes de sueur perlaient sur mon front mais je n'osai les essuyer de peur qu'on les remarque. L'ennemie s'avança d'un pas nonchalant vers moi . E lle ordonna à l'une de ses subordonnées qui l'accompagnait de lui ramener de quoi s'asseoir. Une fois l'objet de sa requête dans les mains, elle s'installa en face de moi et posa ses coudes sur la table en verre disposée au centre de la pièce, puis me fixa dans les yeux comme si elle cherchait à décrypter mes pensées les plus profondes, démasquer la supercherie. Elle me salua et me demanda si je la connaissais. Je répondis avec assurance qu'elle était Aysun Kane, Reine des Amériques et des Indes, et primus inter pares . Elle sembla ravie et m'interrogea sur mon identité. Je lui dis que j'habitais à Vancouver mais que j'avais déménagé dans la capitale avec ma famille quelques jours seulement avant le début de l'épidémie. Elle voulut savoir si j'avais perdu des proches, je lui répondis que oui, mon père, et que ma mère était morte dans mon enfance. Que j'avais tout perdu à cause des pillages et de la crise financière, comme beaucoup d'entre nous et que j'avais sombré dans la misère sans chercher à me relever. Elle semblait fascinée par mon récit et écoutait avec attention. Elle voulut connaître la raison de ma présence. Je lui affirmai qu'un complot se préparait, que j'avais entendu des clientes dans une auberge discuter de comment la renverser, et que celles-ci parlaient de sentinelles qui les soutenaient. Elle se retourna vers ses gardes et les remercia de m'avoir amené. Elle se tut afin de réfléchir puis, semblant hésiter, elle me fit une proposition que je ne pouvais refuser. Ma réponse fut rapide et brève, j'acceptai de l'aider et lui assurai qu'elle pouvait me faire confiance car c'était ma seule chance de survie. « Tes yeux brillent d’une rare lumière » m'a t-elle dit. Finalement satisfaite, elle me tendit la main que je serrai pour conclure notre accord. Elle se leva et sortit de la salle. L'interrogatoire terminé, les gardes se rapprochèrent de moi le visage souriant, avant de se présenter. Elles semblaient être juste sorties de l’enfance. La grande brune aux traits amérindiens se nommait Marissa, la petite blonde, Julie, celle aux yeux bleus et aux cheveux d'ébène s'appelait Nää. Mon interlocutrice du début, que je prenais pour une servante, était une jeune femme à la peau aussi clair qu’un linge, aux cheveux cuivrés, aux yeux noisette, au nez retroussé et aux lèvres pincées qui se prénommait Gisèl. Cette dernière portait une robe noire et un chemisier blanc. Sa tenue semblant taillée dans un tissu d'une si belle qualité qu’elle ne devait être réservée qu'à peu de serviteurs. J'en déduisis qu'elle détenait une haute fonction au P alais, probablement une des gouvernantes supérieures du Palais. Mes observations terminées, ce fut à mon tour de leur donner mon faux nom. Les salutations accomplies, les quatre femmes m'invitèrent à les suivre, ce que je fis sans me faire prier, heureuse de quitter cette pièce sinistre. On me guida à travers un long couloir qui menait, étrangement, aux cuisines. Ensuite, notre itinéraire nous mena vers l'extérieur dans un petit jardin derrière le bâtiment. Nous contournâmes celui-ci pour nous retrouver cette fois dans le jardin principal faisant face à la ville. Elles semblaient vouloir me perdre dans ce labyrinthe, prenant de nombreux détours. J'observais le portail fermé qui empêchait quiconque d'entrer ou de sortir, telle une prison dorée. Mes accompagnatrices me conduisirent à l’intérieur du bâtiment principal du Palais. Je ne pourrais décrire la magnificence du hall d'entrée, il faudrait le voir pour comprendre le sentiment qui me traversa à ce moment, j'en pleurai presque tellement j'étais éblouie par les dorures, les décorations, les peintures, le marbre au sol, les lustres immenses en perles de verres. Le plus impressionnant je crois était l’escalier en double fer à cheval parfaitement exécutée, il n'avait rien à envier aux belles architectures des vieux châteaux que l'on peut admirer en photo dans les livres d'art.

Gisel m'affirma que mon entraînement serait dur et long et que je pouvais être remercié selon le bon vouloir de la Reine. Leurs recommandations terminées, elles s'en retournèrent vaquer à leurs occupations, me laissant seule dans ce vaste endroit, livrée à moi-même, puisque personne ne semblait avoir reçu l'ordre de m'escorter vers un lieu pour me reposer. Il me fallut donc chercher un endroit où m'installer. Je montai à l'étage et ouvri s toutes les portes qui se présentaient jusqu'à trouver l'objet de mon désir : un salon chaleureux, décoré de tapisseries couleur ambre avec au sol quelques plantes vertes dans le but d'y ajouter un côté exotique. Un bureau en bois de chêne style XIXème (je pense) où reposait une pile de documents, et derrière lui , un fauteuil de bureau en cuir rouge style du début de siècle (aucun doute) qui contrastait avec le reste. Au milieu de cette noble pièce, probablement destinée au travail intellectuel, trônait un superbe canapé en cuir noir pourvu d'accoudoirs en noyer foncé courbé en R, épousant la forme d'un bras. En penchant la tête, je pus apercevoir, gravé sur ceux-ci, de fines fleurs d'iris en feuilles d'or et sur leurs pieds de petites abeilles faites du même matériau. Un délice pour les yeux. Il m'était impossible de résister à l'envie de m'y allonger.

Aysun rentra soudainement, me surprenant dans cette position confortable que j'adoptais mais ne semblant aucunement se soucier de la personne qui osait disposer impudemment du divan, elle alla s'asseoir derrière le bureau. D'un bond, je me levai et, me tournant vers la propriétaire des lieux, je m'inclinai bien bas pour lui témoigner mon respect et présenter mes excuses. Ne voyant venir aucune réaction de sa part, je risquai mes yeux à l'observer, attendant en vain une réponse. La femme devant elle devait lui paraître bien effrontée de s'introduire sans permission dans ses locaux . A lors, comprenant l'erreur commise précédemment, l'impertinente que j'étais décida de se retirer sans un mot, laissant sa maîtresse en paix. Passé la porte, je me demandai ce que ce comportement m'apporterait dans le futur . C ependant, je fus interrompu dans mes réflexions par une vieille femme en tailleur noir qui venait me chercher, affolée. Elle s'appelait Agrippine et s'avérait être la gouvernante en cheffe du Palais. Je me présentai et lui dit que j'en avais profité pour faire un tour des lieux, notamment que je m'étais rendu dans un des salons à l'étage que je lui montrai du doigt et que je conclus être le bureau d'Aysun. Elle devint livide. Elle s'offusqua de ma bêtise, et m'expliqua que cette pièce était le « sanctuaire » de la Reine, et que seul son fils pouvait y entrer. Je restai muette, perturbée par sa révélation qui me faisait comprendre toute ma maladresse. Pourtant, je ne l'interrogeai pas sur ce point, voulant éviter tout regain d'animosité de sa part. Il fallait laisser cette question en suspens, le temps de m'intégrer parmi elles. La curiosité étant un vilain défaut , trop en savoir à ce moment-l à m'aurait desservie. Agrippine montra un rictus de satisfaction, ne craignant plus ma curiosité. Elle me fit signe de l'accompagner jusqu'au pavillon des femmes, là où je logerai tout au long de ma formation.

Deux semaines d'instructions passèrent sans que je ne recroise une seule fois la femme que j'avais offensée. Ayant brillamment réussi l'épreuve de fidélité, je fus intégrée en tant que domestique. Il fallait bien commencer quelque part. On testerait mes capacités et ma sincérité afin de décider si oui ou non je pourrai devenir sentinelle. Agrippine, s’occupait de former le personnel, tandis que Lucrèce, la Générale en chef, une vieille dame aux cheveux gris, aux yeux verrons, au teint pâle et au corps rabougri, s’occupait de la formation militaire, et les permissions étaient octroyées tous les dix-sept jours.

Ma lecture terminée, je passai le rapport à mes camarades. L'ayant tous lu , Alpha prit le premier la parole, non sans enthousiasme . I l demanda à Akiko de quelle manière elle comptait se rapprocher de la Reine afin de nous rapporter à profusion des informations sur l'ennemie. En particulier sur la raison qui faisait de son bureau son sanctuaire, et ce que son fils avait à voir là-dedans. L'intéressé haussa les épaules en signe d'ignorance ; il paraissait mal à l'aise, n'importe qui aurait pu croire en le voyant qu'il souhaitait disparaître à cet instant précis. Je le fixai d'un air interrogatif, ne sachant quoi penser de son allure tourmentée. Personne n'ayant remarqué son état, j'abandonnai mes réflexions quant à l'étrange facilité de cette mission et les interpellai sur la suite à donner à celle-ci.

— Nous devons entrer dans le cercle privé de la reine, et tous les moyens sont bons pour y arriver.

— Tous les moyens ? insista Nicolas, heureux de cette déclaration. Oh, j'aimerai tant la brûler, comme ces sorcières de Salem, c e serait mon plus beau cadeau. Vous ne pouvez imaginer à quel point j'en rêve, j'en crève d'envie, j'aimerais la torturer d'une façon si obscène et vicieuse que cela rendrait la scène de son agonie voluptueuse.

Nicolas me terrifiait, nous terrifiait, lorsqu'il s'enfonçait dans ses délires quasi nécrophiles.

— Et puis avant de la carboniser vivante je…

— Assez ! s'écria Alex, ça suffit ! Peu importe ta haine pour cette femme, elle ne mérite pas la réalisation de ta folie.

— De quoi tu te mêles, vous voulez la déposer, je veux l'anéantir. Je crève d' impatience à l'idée de la voir réduite en cendres. Je ne serai satisfait que quand je la saurai tombée en enfer. Aucun de nous ne dit mot suite à cette confession, nous avions trop peur tandis qu' Alex tremblait d'effroi. Alpha se leva, furieux, et marcha vers la sortie avant de se retourner pour invectiver Akiko « Trouve comment approcher l'ennemi. Juste, trouve ! » Enfin, tournant les talons, il s'en alla. Félix et les autres le suivirent sans un bruit, et Nicolas, encore bouillant de rage, faisait partie de la petite troupe quittant la pièce. Ne restait qu' A lex, toujours incommodé, Akiko, le regard perdu dans le vide, essayant d'imaginer une façon d'atteindre sa cible, et moi, ne sachant qu e penser de tout cela.

Pendant trois mois, alors qu'Akiko risquait sa vie au palais, nous devions chacun nous occuper afin d'oublier notre angoisse perpétuelle. Jusqu'au jour où notre espionne revint avec une excellente nouvelle qui soulagea tout le monde : elle avait intégré la garde rapprochée de la Reine. Les membres de la Confrérie s'impatientaient d'entendre son récit. Mais celui-ci nous fit prendre conscience qu'il n'y a jamais de véritable victoire lorsqu'elle implique de faire des sacrifices aussi grands, et je me demandai si chacun n'avait pas laissé dans cette opération une partie de son âme. Elle avait choisi Agrippine à sacrifier, Lucrèce s’avérant intouchable. D’après ses rapports, Aysun et la gouvernante entretenaient des relations extrêmement tendues alors il fallait utiliser ce point faible pour gagner la confiance de la Reine. Agrippine fut donc accusée, à tort, de haute trahison et fut exécutée.

Je lus son rapport puis, par culpabilité peut-être ou pour me convaincre que nous avions fait le bon choix, je le brûlai.

Rapport 123, Akiko ; Missions « Palais »

Ce jour-là, ma décision fut prise. Je devais me débarrasser d'Agrippine dans l'espoir de prendre sa place. J'ai découvert récemment qu'Aysun haïssait cette femme. La raison ? Je l'ignore mais j'étais persuadé que sa disparition la soulagerait d'un poids.

Après moult tentatives, je réussis enfin à reproduire l’écriture de ma victime. Et comme prévu, j’écrivis une lettre à l'intention de l'organisation Incels considérée comme terroriste, stipulant qu’il devait venir renverser la Reine. Ensuite, je l a remis à Stella, une garde royale, prétendant l’avoir trouvée cachée dans un des livres d’Agrippine. Mais je savais qu'il ne serait pas si aisé de faire accuser cette femme que tout le monde respectait et contre laquelle même Aysun n'avait aucun pouvoir. De plus, toutes savaient que la reine et la gouvernante ne s'appréciaient guère. Je devais convaincre le Palais qu'Aysun ne savait rien de ce qui se tramait. Une tâche difficile. Mais Lucrèce, cette vieille femme dévouée à la Reine, se méfiait de la gouvernante. Je f is naître dans son esprit un doute quant à sa loyauté en lui faisant croire que lorsque j’étais retournée dans mon secteur lors de ma permission, j'avais aperçu Agrippine discutant avec d'étranges hommes semblant venir des UNITÉS. Je ne possédais aucune preuve mais ce n'était pas nécessaire, il suffit d'un soupçon. Le piège se refermait. Je demandai audience à la « Maison du Palais » chargée des affaires concernant le personnel. La reine et Agrippine y furent conviées, et après une brève discussion et à la lumière des preuves rapportées, Aysun prononça la sentence. L'accusée ne chercha pas à se défendre et n'invoqua aucun de ses droits. Ce qui me parut étrange . D 'ailleurs à l'heure où j'écris ce rapport, j'ignore la raison de sa résignation. Elle décida juste de nous faire le récit de sa vie avant de se faire reconduire dans ses appartements (non pas en prison) où elle attendrait son exécution deux jours plus tard.

Continuer : partie 3 sur 10