Nemesis: La kyrielle d'Adikia
Chapitre 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
— Que veux tu ? m'interpella Aysun, sans aucun doute contrarié qu'on l'ai dérangée dans son recueillement. Ayant perdu toute mon assurance, aucun son ne sortit de ma bouche.
—Eh bien, ne reste pas planté là comme un benêt, approche et dis - moi ce que tu veux ! i nsista cette femme à la voix emplie de chagrin.
Je m'approchai donc. Je traversai la nef jusqu'à elle. Arrivé à sa hauteur, je m'arrêtai et la scrutai longuement. La personne que je connaissais semblait s'effacer pour laisser place à une sensibilité qu'encore jamais je n'avais rencontrée. Son visage noyé dans les larmes lui rendait son humanité, quiconque ne pouvait penser en l'observant qu'elle représentait la froideur et la puissance incarnée. Malgré tout, Aysun se dévoilait, et cette douleur qu'elle ressentait restituait toute la beauté qui devait lui appartenir jadis. On aurait dit un ange pleureur. Après avoir contemplé cette image céleste, je pensai un instant à risquer de poser ma main sur son épaule afin de la consoler, puis je me ravisai, persuadé qu'un pauvre garçon tel que moi n'était pas à même de remplir cette tâche. Comme je ne cherchai pas à m'imposer plus que nécessaire, je décidai de m'en aller.
— Où vas - tu ? prononça la mère éplorée que j'avais quittés.
— Je ne voulais pas vous déranger dans votre deuil.
— Tu as dû voir les lettres je suppose.
— Oui. Elle sortit une fois de plus son mouchoir et le fixa d'un air mélancolique.
— À qui appartiennent ces initiales ?
Elle esquissa un mince sourire, comme satisfaite que je pose cette question.
— Ma famille, mon passé. Et cet affreux bout de tissu est tout ce qui m'en reste.
Je fus touché par ses paroles, la femme que nous redoutions tous semblait avoir traversé de terribles épreuves et les grands événements de ces deux dernières décennies s'avéraient avoir bouleversé sa vie. Je retournai auprès d'elle et m'assis à ses côtés pour la prendre dans mes bras. Ne pouvant deviner sa réaction, mes mains se mirent à trembler . C ependant je fus plus surpris qu'effrayé. Elle s'effondra sur moi et se mit à pleurer jusqu'à en perdre le souffle. Pendant une poignée de minutes, je pris soin de cette femme que j'avais, avec la C o nfrérie, tenté tant de fois d'anéantir, et elle se trouvait là, s'abandonnant à la faiblesse. Il y a encore quelques mois je l'aurais sûrement tuée mais à cet instant , je m'en sentais incapable. Puis, elle se reprit, essuyant une nouvelle fois ses larmes et se tourna vers moi. Ses traits venaient de changer sous mes yeux, redevenant ceux d'un individu fier et confiant. Et la première question fut reposée :
— Que veux - tu ?
Je toussai pour éclaircir ma voix avant de parler, bien que je fusse toujours sous le choc de son changement soudain de comportement.
— Si je suis ici c'est parce que je voudrais comprendre ce que vous avez fait.
— Exprime mieux ta pensée.
— Pourquoi avoir révélé aujourd'hui l'identité du père d'Alexandre ? Pourquoi ne pas lui avoir dit, pourquoi tant de cruauté ? Je m'emportai. Pourquoi personne n'a réagit, pourquoi s'être montrée si sévère envers lui si vous l'aimiez tellement ? Pourquoi l'avoir caché à Nicolas ? Ou Lincoln ? Peu importe, il n'aurait sûrement pas tué son propre frère. Pourquoi ?
— Ça fait beaucoup de questions. Calme - toi, ensuite nous parlerons.
En effet, je brûlais de colère et il ne faisait pas de doute qu'elle le voyait ; j'avais chaud et je devais probablement déjà être rouge. Conscient de mon état, j'inspirai une grande bouffée d'air de manière à faire baisser les battements de mon cœur, puis j'expirai bruyamment en cherchant à reprendre le contrôle de mon corps.
— Bien, maintenant nous pouvons discuter, dit-elle.
— Je veux la vérité.
— Tu obtiendras ce que je te donnerai.
Je fis une moue de désappointement. Aysun commença à répondre à mes questions une par une d'un ton serein :
— Je voulais qu'ils sachent enfin qui était mon fils, surtout les diplomates de passage. M ême dans la mort j'espère qu'il aura entendu ma révélation, quoi de mieux que son propre enterrement pour satisfaire ces deux objectifs. Excepté ceux dont je viens de te parler, le personnel complet du palais connaissait la vérité, ils ne sortent pas d'ici et n'ont plus de famille à qui envoyer des nouvelles, pour ce qui est des filles du Pavillon des femmes, elles ne se préoccupent pas de Robert. J e suis leur Reine. Et Alexandre était intouchable, personne n'aurait osé faire de quelconque commentaire à ce sujet, il suffisait d'ignorer. Tu veux savoir pourquoi je n'ai rien dit à Lincoln ? Parce que je n'aurai pu assumer cette situation, ce duel fratricide, bien qu’il ait finalement eu lieu. Lincoln est perdu, même si je lui avais dit la vérité, il n'aurait pas hésité une seconde à tuer son frère, trop envoûté par la rage qu'il nourrit à mon égard depuis des années. Je ne souhaitais pas qu'Alexandre découvre que l'homme qui cherchait à le tuer se trouvait être de son sang, je lui ai simplement épargné cette douleur.
— C'est de l'auto persuasion, vous regrettez tellement votre choix que vous cherchez à vous convaincre que vous avez protégé Alex . C 'est de l'hypocrisie … Vous me faites pitié.
Elle ne rétorqua pas à cette affirmation, acceptant la véracité de mes propos. Elle préféra garder le silence. Dégoûté, je me levai et me dépêchai de sortir de cet endroit supposé béni mais qui accueillait en son sein une personne aussi cruelle. Je n'osai même pas faire un dernier salut à Alex, de peur qu'il ne se réveille et me juge. Mon séjour au P alais devait se terminer au plus vite. Plus r ien ne me retenait. Mais Aysun m'appela, debout dans l'allée de la chapelle alors que je me trouvais au pas de la grande porte, prêt à partir définitivement.
— Attends, me supplia-t-elle. Je continuai mon chemin. — Je t'en prie, reste.
Je m'arrêtais, et toujours lui tournant le dos, je répliquai :
— Je n'ai aucune raison de le faire.
— Alors je vais t'en trouver une. Sois mon sauveur, expie mes fautes.
— Pourquoi le ferais - je ?
— Parce que tu as toi aussi besoin de quelqu'un, et tu veux te sentir utile, participer à une cause. Et toi aussi tu cherches à te repentir de tes actes . A ider une personne sera ta mission.
— Ce n'est pas à nous de choisir notre pénitence ! C'est vous qui m'av ez séparé de ma famille, ripostai-je en lui faisant face . J e ne reverrai sans doute plus ma mère, ni ma sœur.
— Je sais que je ne pourrais ni te rendre ta famille, ni la remplacer, mais veux-tu bien me laisser une chance d'en faire partie ? Je peux jouer ce rôle.
Je ne sus q ue répondre à cette déclaration. Offrir à cette femme qui avait condamné son fils l’opportunité d’être à nouveau une mère ; ma mère. Je crus être en pleine hallucination mais j'allais me réveiller, tout du moins je m'en persuadais. Rien. Mon corps semblait figé dans la glace. Comment pourrais-je devenir un nouveau fils, une nouvelle personne à détruire ? Ou bien n'était-ce qu'une lubie passagère ? Je n'arrivais pas à lire dans son esprit. Je réfléchis à toute allure, mes idées s'entremêlaient, ne sachant où se diriger mais l'une d'elles éclipsa les autres. J'aimais travailler au Palais, j'aimais la tranquillité et la prospérité. Je n'imaginais pas retomber dans la misère, plus maintenant. Je voulais approuver sa requête, embrasser sa folie, le jeune homme que j'étais y gagnerait beaucoup. Elle disait vrai, je ne supportais plus cette existence précaire et obscure, le monde extérieur me rendait coupable de méfaits dont j'avais honte. Sa solution apparaissait comme ma seule voie de rédemption et l'unique façon de tenir ma promesse.
— J'accepte de rester, seulement en tant qu'invité. Mais soyez sûr que cela ne fera pas disparaître la haine que j'éprouve envers vous.Cette fois, nous étions dans le même navire, prêt à rejoindre la terre ferme si nous réussissions ou à sombrer en cas d'échec. Nos péchés ne formeraient qu'une seule entité.
CHAPITRE 3
Le Poème de Moros
Le Carrosse
Il pleuvait des cordes sans discontinuer depuis la veille. Je fis mes bagages, enfilai mon manteau, me rendis une dernière fois au réfectoire faire mes adieux puis à la chapelle pour une dernière prière. Seule la mère supérieure m’accompagna jusqu’à la sortie. Celle qui m’avait accueilli bébé me renvoyait adolescent. Une berline noire m’attendait. D’après l’insigne sur la calandre du véhicule, il s’agissait d’une Maserati. Une marque de luxe très prisée d’avant-guerre par les plus importantes personnalités du pays. Qu’un tel objet me transporte me remplissait d’excitation et aussi d’interrogations. En quel honneur un misérable devait jouir de cette chance ? La mère supérieure ne semblait pas surprise, bien au contraire. Elle poussa un soupir las, me tendit ma valise et, sans un mot, referma les portes derrière moi. Je restai planté là, comme un imbécile. Je me sentais abandonné une nouvelle fois et mon cœur se serra à l’idée que je ne reviendrai sans doute plus jamais dans ce couvent. J’étais trempé et j’avais froid, mais mon corps refusait de bouger, mes jambes ne me portaient presque plus et je me serai écroulé si cette femme ne m’avait rattrapé. Je rassemblai le reste de mes forces afin de retenir mes larmes. Le chauffeur vint récupérer mes affaires et les rangea dans le coffre . Il ouvrit la portière arrière, lui se remit au volant et elle monta côté passager. Je me relevai difficilement puis, d’un pas lourd, je m’installai dans cette voiture qui me conduirait vers mon destin. Le siège, incroyablement confortable et la chaleur de l’habitacle m’aidèrent à reprendre des couleurs. Le temps était exécrable mais peu m’importait car enfin, je découvrais les terres dont parlaient mes livres et que je ne voyais qu’en songes. Mon nez collé à la fenêtre, je m’émerveillais du paysage. Mon sourire candide amusa notre chauffeur. Sa réaction me décida à entamer la conversation. Je voulais connaître son nom, son âge, ce qu’il aimait, ce qu’il détestait, ce qui le faisait rire ou lui faisait peur, s ’il chantait, s ’il écrivait, s'i l avait des enfants, des frères, des sœurs, où il vivait. Je voulais tout savoir. Je n’eus droit qu'à cette phrase en retour.
— Pardonnez - moi jeune maître, mais je préfère rester concentré sur la route lorsque je conduis sous des torrents de pluies pareils. Pourquoi n'engageriez-vous pas la conversation avec Gisèl ?
Sa voisine lui lança un regard accusateur, se sentant trahi. Je fis mine de l’ignorer et m'adressai à elle.
— Gisèl, c’est ça ? Je me raclai la gorge pour prendre un ton plus grave mais je commençais juste à muer. Ma voix s’ éleva soudain vers les aiguës ce qui les fit éclater de rire.
— Cela faisait longtemps que je n’avais pas ri ainsi, merci jeune maître. Vexé, je boudai et restai muet. .
— Excusez-moi jeune maître. Allez y, posez votre question?
—Hum, et bien … Déjà qui êtes - vous, quelles relations entretenez-vous avec moi ? Pourquoi m’appelez - vous « jeune maître » ? Qui suis-je ?
L’euphorie des deux adultes disparut, et l’atmosphère s’assombrit en même temps que la météo.
— C’est une longue histoire … Je n’ai pas pour rôle de vous la raconter. Cependant, je peux vous raconter mon histoire et comment je me suis retrouvé avec vous dans cette Maserati aujourd’hui.
— Je vous écoute.
Elle commença son récit.
Gisèl
«— J’ai grandi dans un orphelinat, à Saint Cloud. C’est en France, près de Paris. Le domaine de Saint Cloud, ancienne résidence royale transformée en musée au siècle dernier, fut réquisitionné par la mairie de la ville afin d’y accueillir les jeunes infortunés de la capitale. Presque plus aucun visiteur ne venait au château et le musée dépérissait depuis plusieurs décennies. Alors, on trouva une autre utilité à cette belle bâtisse de la Renaissance. L’endroit était assez grand pour loger tout ce petit monde et chacun s’y sentait bien. L’environnement était agréable et nous profitions des immenses jardins pour nous balader et nous amuser. Je suis arrivé au château en 2062 à l’âge de huit ans. Mes mères perdirent la vie dans un incendie criminel organisé par un conservateur fanatique qui n’acceptait pas leur mode vie, même à cette époque. Le « Grand Équilibre » n'empêchait pas ce genre de haine, au contraire, certains ne supportaient pas de vivre dans ce nouveau monde. L’assassin, âgé d’une quarantaine d'années, fut condamné à trente-cinq ans de prison. La plupart des gens se satisfirent de ce verdict, et retournèrent à leurs occupations. Mais moi j’avais perdu mes parents et je me retrouvais seule. La justice décida de m’envoyer dans le plus grand orphelinat de la ville en attendant que quelqu’un daigne m’adopter. J’y passai dix ans jusqu’à ma majorité. Le lendemain de mon anniversaire, on me mit à la porte. Je n’emportai que quelques habits dans un sac tout neuf fourni par des bénévoles, quelques billets et trois adresses où je pourrai me rendre pour commencer ma vie d’adulte. La première adresse indiquait le prieuré Sainte Bathilde qui aidait les jeunes démunis comme moi à trouver du travail ou un logement. La deuxième indiquait la préfecture où je devrais récupérer mes pièces d’identité demandées par l’orphelinat le mois précédant mon départ. La troisième adresse indiquait l’université où je pourrai étudier. Nous étions très bien instruits au château et chaque orphelin qui partait réussissait son baccalauréat. Ils nous seraient indispensables pour ne pas sombrer dans la misère et nous en étions conscients. Je me rendis à ces trois adresses et respectai à la lettre les recommandations que l’on me donnait. Je choisis des études de droit ; je n’avais pas oublié la prestance du juge ce jour-là quand il prononça la sentence du meurtrier de mes parents. Je vécus neuf mois au prieuré puis je décidai de prendre un appartement en ville. Grâce à une camarade de classe, j’avais trouvé un petit boulot de serveuse dans un restaurant. Je pouvais enfin subvenir à mes besoins. Mon logement n’était pas grand mais avec une excellente situation. Proche de mon travail et des transports, je mettais à peine quinze minutes pour me rendre à la fac. Il me convenait parfaitement. La routine s’invita dans ma vie, « métro, boulot, dodo » , une expression intemporelle souvent employée par les gens. Je ne me plaignais pas, je pensais continuer ainsi des années durant. Passé mon diplôme, cet idéal s’évanouit rapidement, effacé par le début de la guerre. 2075 fut décisive. Je perdis mon travail et à la suite, mon logement. L’université ferma ses portes et les domaines religieux étaient pris d'assaut par les invalides qui ne pouvaient se rendre au combat. Je ne voulais pas me rendre au combat. Je devais à tout prix éviter la conscription ou un job dans une usine d’armement pour participer à l’effort de guerre. Les grandes puissances occidentales avaient déclaré la guerre à la Confédération Indo-Chinoise et les bombes tombèrent rapidement sur l’Asie . La soudaineté avec laquelle les pays engagèrent les hostilités nous fit croire à une guerre localisée en Orient. Nous avions tort. Avant la fermeture des frontières, je pris une décision radicale. Je retournai au refuge où j’avais pris mes quartiers, je remplis mon sac, couru à la banque, retirai toutes mes économies, appelai un taxi et me rendit à l'aéroport. J’achetai un billet direction Montréal.
Je débarquai presque sans un sou dans cette ville inconnue, livrée à moi-même. Je devais rapidement m’y accoutumer, trouver un travail et un endroit où dormir. Montréal faisait partie des rares villes de la planète épargnée par les combats, comme protégée par des barrières invisibles qui la préservaient, elle et ses habitants. Le lendemain de mon arrivée, le trafic aérien fut interrompu. La chance m’accompagnait jusque -l à. J’échappai à l’armée, à la mort. Je n’ai jamais eu de sursaut patriotique pour mon pays et je n’imaginais pas un seul instant mourir pour lui. Certains diront que j’ai abandonné mon pays, que j e l'a i trahi, que je devrais avoir honte. Mais mort, il n’y a plus rien à célébrer, pas même la fierté d’un tel sacrifice car je n’avais ni famille ni amis proches pour m’honorer. Hors de question de donner ma vie pour des politiciens qui s’affrontaient par soldats interposés. Je ne deviendrais pas un pion sur un échiquier dont j’ignorais les règles. Après avoir erré plus d’un an dans Montréal, je me rendis en avril 2077, dans une abbaye en bordure de ville, l’Abbaye Sainte-Marie. C’est là que je la vis pour la première fois, dans la chapelle. Une femme priant ardemment, à genoux devant l’autel, les doigts entrelacés à s’en abîmer les mains et le regard tourné vers le Ch rist. Je ne cherchai pas à entendre ses prières mais contrairement à la coutume , e lle parlait d’une voix distincte. « Pardonnez cet enfant à naître, ne le punissez pas pour les péchés de sa mère. Je lui offre cette religion à laquelle je ne crois pas, afin qu’il puisse au moins compter sur un ami, un allié dans les moments difficiles. Donnez -lui la foi. Donnez -lui la force d’avancer en mon absence et protégez - le du mal. Amen ». Elle se signa, se leva et descendit l’allée en passant devant moi sans me voir. Je la regardai. Non, en fait je la contemplai. En effet, elle était grosse de plusieurs mois, néanmoins son état n’affectait en rien son allure. Droite et confiante, elle avançait d’un pas assuré, prête à attaquer le monde en dehors de ces murs. Je fus subjuguée par cette personne. Je la suivis à une certaine distance et l’observai de loin. Elle se dirigeait vers la sortie. J'acc é l é rai la cadence de mes pas, décidée à la rattraper et à lui adresser la parole, mais un moine m’arrêta dans mon élan.
— Bonjour, jeune fille. Que faites-vous ici ? m'apostroph a-t- il.
Je fis volte - face et lui répondis, confuse, que je venais de Montréal, que j’avais fui la France et que je cherchais un endroit où dormir.
— Une autre réfugiée, dit-il. Vous êtes la bienvenue. Suivez - moi
— Merci.
Je jetai un œil derrière moi mais la femme avait disparu . J’espérai la revoir un jour.
Vivre à l’abbaye s’avéra très agréable. Les offices n’étaient pas obligatoires, il fallait juste être à l’heure aux repas et respecter le silence des lieux. De plus, en tant que réfugiée d'une zone à haut risque, mon séjour n’avait pas de date d’expiration. Tout du moins pendant toute la durée du conflit. J’obtins enfin un emploi, comme personnel de service dans un des plus grands hôtels de la ville, et je voyais défiler des clients prestigieux chaque semaine. J’appris que certains d’entre eux étaient responsables des horreurs qui se passaient sur mon continent d’origine, et parfois je croisais leurs ennemis. L’hôtel se targuait d’ouvrir ses portes à tous, sans se soucier de la nationalité. Il s’autoproclamait zone neutre. Alors des rencontres sous haute sécurité s’y déroulaient, et il n’est pas impossible que dans certaines pièces se jouait le sort du monde.
Je n’y prêtai guère attention et continuai mon travail sans me préoccuper des ces questions d’ Ét at. Même après l’armistice un mois plus tard, je continuai ma routine. Excepté que je louai maintenant un studio à quelques kilomètres de l’hôtel. L’abbaye ne me convenait plus, je désirai un cocon rien qu’à moi.
Enfin, je la revis. Elle descendit au Bonaventure avec un ancien général de l’armée Canadienne. Je me souvenais de lui. Il m’avait fait forte impression la première fois dans son uniforme militaire arborant des dizaines de médailles mais surtout, il s’était ridiculisé devant ses supérieurs dans le hall après avoir fait un esclandre. Insistant grossièrement pour qu’on lui laisse l’opportunité de poursuivre un dénommé « Camaël ». Mais en ce jour de printemps 2078, il vint accompagné d’une élégante jeune femme tout de noir vêtue. Elle portait une perruque courte châtain et des lunettes de soleil mais je l ’ a reconnu , la femme de Sainte-Marie était t oujours aussi resplendissante. Elle ne me vit pas. Ils prirent l’ascenseur jusqu’au dernier étage et ne quittèrent les lieux que le lendemain matin, séparément. Je soupçonnais un adultère. À ma grande surprise, un mois plus tard, je le vis à la télévision pour son couronnement. Depuis un an je rêvais de découvrir le visage de notre nouveau dirigeant alors que je l’avais déjà eu sous les yeux. Montréal était une ville qui avait survécu aux bombardements et qui conservait son avancée technologique. Après la guerre, elle ne perdit pas ce qu’elle possédait déjà mais elle ne gagna rien non plus, à l’inverse de plusieurs pays d’Afrique et d’Asie qui investirent massivement dans les nanotechnologies pour vite oublier l’horreur des conflits armés. Le reste de l’Occident lui, revenait un siècle en arrière. Terminé internet, les portables, les réseaux sociaux. Les dirigeants les avaient coupés du reste du monde, seul subsistaient la radio et la télévision où ne perduraient qu'une chaîne d’information et deux chaînes de divertissement. Montréal était une île de modernité, piégée d’un côté par l’Amérique et de l’autre par l’océan. Et cet homme, Robert McAllen, en était l’administrateur. Et je devrais m’incliner devant lui à son prochain séjour chez nous. Les images défilaient sur l’écran et une femme vint à ses côtés, on la présenta comme son épouse. Il ne s’agissait pas, comme je m’en doutais, de celle que je connaissais. Je me demandai ce qu’elle devenait depuis ce jour, ce qu’elle avait traversé. Car en Amérique, l’armistice mit fin au progrès apporté par le « Grand Équilibre », et les droits des femmes reculèrent de deux siècles. Montréal, encore épargné, plaignait ses voisins en silence, priant pour que le mal ne se propage pas jusqu’à elle. Cette ville semblait être bénie du ciel, car dix ans plus tard, elle résista assez bien au virus.
C’est en me rendant à Memphis, durant un jour de congé que je revis mais cette fois j’eus droit à plus qu’un regard vers elle. Nous lisions attentivement le menu d’un restaurant quand, je crois, intriguée par mon hésitation, elle s’adressa à moi.
— Vous aussi vous ne savez pas quoi choisir ? Je vous comprends, tout paraît si succulent. Il me faut constamment un temps fou pour me décider.
Je lui répondis d’un signe de tête, n’ayant pas pris conscience de qui me parlait. Elle ria et je levai les yeux pour savoir qui se moquait de moi. Je rougis d’embarras. Puis, rassembla nt mon courage, lui dit ces quelques mots qui initièrent les préludes d’une longue relation :
— Pardon … Oui, j’ai du mal à me décider. Que me conseillez - vous ?
— Vous êtes seule, n'est-ce pas ? Une femme ne peut se promener seul dans ce pays. N’avez - vous pas remarqué tous ces yeux qui vous dévisagent depuis un moment ? Enfin bon, il n’ y a que les étrangers qui se comportent ainsi, bien qu'ils n'y en aient plus tellement, haha !
— Vous aussi vous êtes seul e, rétorquais-je.
— Vous voyez cet insigne ? C’est mon droit de circuler librement.
— Oh !
— Venez, entrons, je vous invite. Comment vous appelez - vous ?
— Gisèl.
— Enchantée Gisèl.
Nous prîmes notre déjeuner ensemble, sous les regards outrés du personnel et des clients masculins. Elle m’enjoignit à les ignorer, comme elle, et que je finirai par m’y habituer. Nous discutâmes tout au long du repas, sans jamais laisser un silence, telles deux amies intimes. Nous étions destinées. Je lui racontai les différentes fois où je l’avais aperçue. Cela l’amusa, elle ne s’offusqua pas lorsque je lui avouai avoir entendu sa prière ou l’avoir surpris à l’hôtel avec le Roi. Elle me faisait confiance et me livra plus de secrets. En une conversation, nous liâmes nos vies l’une à l’autre. Pourtant, la sérénité m’envahissait à chacune de ses paroles. Je les buvais sans me rendre compte de leur dangerosité. Si l’une de nous parlait, c’était la mort assurée. Nous nous quittâmes allègres, ravi es de s’être croisées et s’être livrées. Je promis de revenir le mois suivant dans la capitale pour un autre déjeuner. Elle accepta et me donna rendez-vous dans un café perdu dans ce qu’elle appelait le « troisième secteur », là où personne ne la connaissait car tous les hauts dignitaires savaient mais tous se taisaient. Sa situation était un secret de polichinelle. Cependant, la seule à savoir pour l'enfant c’était moi.
Nos rendez-vous devinrent réguliers. Ne supportant plus ces allers et retours, je quittai Montréal et déménageai à Memphis. Mes collègues me prirent pour une folle. Aucune femme s ensée ne serait parti e de son propre gré émigrer de l’autre côté. Je ne me justifiai pas et laissai simplement ma lettre de démission à l'accueil de l’hôtel le jour de mon départ. Je m’installai dans le premier secteur grâce à l’aide de ma nouvelle amie. Je n’eus pas à fournir de document m’associant à un quelconque homme. Les gens m’appelaient l' ovni de Montréal . Ils étaient tous curieux mais quand ils voyai ent l’insigne brandi e par mon amie ils ne posaient plus de questions. Le nouveau régime était affreusement autoritaire et on le craignait jusque dans sa vie privée. Mon amie et ses idées représentaient tout pour moi, je n’avais qu’elles. Sa vision des choses me séduisait , j’approuvais ses projets d’émancipation et son désir de ne plus voir ses semblables souffrir, de ne plus voir leurs corps et leurs esprits asservi s . Et je l’aimais, d’un amour inconditionnel qui renforçait ma fidélité face à tous les obstacles. Je devenais sa confidente, celle en qui elle accordait toute sa confiance. Elle me confia des tâches cruciales nécessaires à son ascension. Cette grande entreprise se prépara à l’oral, pas de lettres, pas de documents, pas de preuves. J’agissais de concert avec une vieille militaire, Lucrèce, dans la quête de recrues qui nous soutiendraient sans faillir. On les formait pendant de longs mois puis on les envoyait à travers tout le pays pour répandre nos idées. On consacra une décennie à ce projet avant de voir les résultats de nos efforts. Comme elle le voulait. Il fallait que les préparatifs soient achevés dans ce laps de temps. Je n’en connaissais pas la raison mais j’obéissais, persuadée que sa vision nous aiderait à changer cette nation. Mes espoirs se confirmèrent violemment avec les ravages du virus. C’était le signal.
Je redoutais cette femme en même temps que je l’admirais. J’ai consenti à trop de choses pour elle, j’ai couvert trop de méfaits et fermé les yeux sur trop d’incidents pour faire marche arrière. Je ne le regrette pas, et je suis prête à continuer. C’est pour ça que je suis ici aujourd'hui, avec toi. Nous sommes arrivés. »
La Rencontre
Son histoire m’avait fasciné et je trépignais d’impatience à l’idée de rencontrer cette personne. Je me demandais ce qu’elle désirait de moi, un orphelin. Le chauffeur m’ouvrit la portière. Je posai un pied à l’extérieur et relevai la tête. Je n’avais jamais rien vu d’aussi grandiose, excepté dans mes livres. J’emboîtai le pas de Gisèl et pénétrai dans un hall imposant, paré de dorures sur les murs et les plafonds et d’un escalier en double fer-à-cheval en marbre blanc. Au fond, deux grandes portes fenêtres de style français. J’empruntai les marches à ma gauche.
— C’est magnifique, dis-je, extasié par tant de beauté.
— Bienvenue chez vous ! s'exclama un cortège d’individu en uniforme noir et blanc sortant en fil indienne de sous l’escalier.
Je stoppai mon ascension et me tournai vers eux. Ils me faisaient face, parfaitement alignés, le dos à la porte d’entrée. Ils s’inclinèrent à l’unisson et réitérèrent leur étrange phrase d’accueil. Mes pensées s’assombrirent.
— Où suis-je ? Qui est la personne que je m’apprête à rencontrer ?
Aucun d’eux ne répondit, ils restaient le buste baissé semblant espérer que quelqu’un d’autre prenne la parole.
— Mais enfin relevez la tête et répondez - moi ! hurlais-je.
— Vous êtes au Palais, dit enfin Gisèl. Et celle que vous vous apprêtez à voir est votre mère. Aysun Kane.
Je restai interloqué, les yeux hagards et le corps figé. On d ut me soutenir pour m’aider à monter les marches. Gisèl entra d’abord, me laissant sur le pas de la porte, ahuri. Elle m'appela un peu plus tard et m’invita à entrer. Je ne réagis même pas quand je la vis. Seule sa question me réveilla.
Elles et Lui
Elle n’était pas si merveilleuse, elle était simplement humaine. Elle fit tout son possible dans l’espoir de rattraper les années perdues , n ous étions presque toujours ensemble. Les repas, les sorties, les voyages, même les réunions politiques : j’étais là, avec elle. On apprenait doucement à se connaître, à s’apprécier, à s’aimer. À la fin du mois, nous étions devenu s aussi proches qu’une mère et un fils pouvaient l’être. Je me sentais enfin à ma place, celle qui me revenait. Les gouvernantes m’apprirent comment m’exprimer et comment me comporter. Je finis par m’habituer aux révérences du personnel à mon égard, après tout ils s’adressaient à un Prince. Ma naissance m’avait soustrait au recensement mais j’acceptai cette mission qui m’y envoyait. Je voulais lui être utile et la rendre fière. Cette mère tant désirée.
Le P alais garda secrets les informations sur mon apparence physique. Le personnel avait appris à se taire, trop effrayé par leur maîtresse. Aysun souhaitait contrôler du mieux possible les naissances et pour ce faire, elle misa sur ce que l’administration royale appelait « la permission conjugale ». La contraception masculine, déjà démocratisée avant la guerre, fut imposée et les femmes qui désiraient des enfants devaient demander la permission à la gouverneure de leur région pour procréer. Et chez les nobles, les conjoints étaient triés sur le volet en fonction de leur degré de fidélité au pouvoir en place. Les anciens soutiens des McAllen ayant survécu au virus et à la purge des dignitaires se trouvaient tout en bas de la liste. Ce statut ne leur autorisait qu’un seul enfant par famille, et les parents ne pouvaient pas avoir le même statut. Ainsi, on attribuait à un membre d’une famille de rang cinq (le plus bas) un conjoint de rang un o u deux. L’enfant serait ainsi élevé dans un environnement plus favorable à servir la couronne , les p lus hauts rangs possédant bien entendu un plus grand pouvoir. À cela s'ajoutait une règle non négociable : que la mère soit de rang supérieur. Ces contraintes strictes devaient amener, à long terme, à la disparition définitive des lignées réfractaires. Cette solution s’avérait préférable aux massacres de centaines de personnes qui auraient soulevé d’extrêmes critiques de la part des autres nations et aurait fragilisé la Reine. C’est dans ce contexte que l’on me présenta Nerghüi. Une adolescente de quatorze ans issue d’une famille de rang un , évidemment. On ne destinerait pas une personne de rang inférieur au Prince. D’origine Mongol, ses grands-parents émigrèrent au Canada au milieu du siècle pour des raisons politiques. On était plus libres en Amérique à l’époque. Ses parents avaient obtenu leur titre de noblesse par Aysun suite à leur grand soutien durant son coup d’ É tat. Immensément riches grâce au négoce de la soie (leur société datait du XIXème siècle), un produit très prisé des entreprises de textile américaines, ils soudoyèrent à grands frais un nombre important de haut gradés de l’armée afin qu’ils prennent des « vacances » le jour J. La famille de Nerghüi vouait une haine viscérale à Robert McAllen qui s’évertuait à détruire leur commerce. Il ne supportait pas qu’on brave son autorité en pratiquant des échanges commerciaux avec des pays qu’ils jugeaient trop matriarcaux comme le Rwanda, la Guinée, la Finlande, la Norvège, la Thaïlande ou la Mongolie. L’héritière de cette famille étudiait les bases de la médecine via le programme spécial mis en place par Aysun dans les établissements privés du pays. Moi, j’avais une préceptrice. Je n’ai jamais connu l’école comme les autres enfants.
C’était un mariage arrangé inhabituel car on avait choisi une épouse pour un homme, l’inverse était devenu la norme. Mais ma fiancée ne parut pas attristée de cette nouvelle. En fait, elle m’écrivait souvent et se réjouissait de m’avoir pour futur mari. Je devais lui rendre la pareille. Notre première rencontre se passa le 9 août 2088, jour de la Saint-Amour. À cette occasion, un banquet avec les familles les mieux gardées fut organisé. La Reine voulait à tout prix me présenter et annoncer à tous mes fiançailles, et surtout la personne qui serait l’heureuse élue. L’événement se déroula assez solennellement.
Les domestiques me réveillèrent à 8h du matin. Depuis ma sortie du couvent, j’avais pris la mauvaise habitude de me lever vers 10h. Je chérissais mon lit princier dans ma chambre princière. La chambre faisait cinq ou six fois la taille de celle d’avant. Les tapisseries étaient vieillottes et tapes à l'œil mais je ne m’en souciais pas. Il y avait deux grandes fenêtres à la française, une cheminée en pierre surmontée d’un miroir, et des plafonds blancs se suspendaient trois lustres à pampilles en cristal. Et, accolés perpendiculairement au mur à droite de la porte, un lit double à la duchesse avec un ciel de lit fin aux tons bleu roi. Je dormais dans cette pièce et la quitter chaque jour me peinait. Ce matin - là , je me pressai de me préparer et de me rendre dans la salle à manger pour le petit-déjeuner. Ma mère m’attendait déjà, elle qui commençait ses journées dès l’aurore. Des mets succulents trônaient sur la table. Je pris un croissant, deux tartines de confitures, un œuf et une tranche de jambon, et j’accompagnai le tout d’un verre de lait et de jus de pomme frais, comme d’habitude. Pendant que je dégustais le tout avec plaisir, ma mère me rappela le programme du jour. À 9h30, l'essayage de mon costume de cérémonie, à 11h la relecture de mon texte de présentation avec mon précepteur, à 12h15 le repas du midi, et enfin , à 14h, je devrais accueillir ma fiancée au Palais.
14h arriva bien trop vite. Je tremblais, anxieux. J’avais les mains moites et je remuais dans tous les sens.
— Calmez -v ous, jeune maître, tout se passera bien, faites - moi confiance, tenta de me rassurer Gisèl, une mèche de sa longue chevelure rousse et frisée entortillée autour de son index. Ce tic trahissait son anxiété.
— Oui, oui, merci.
Je pris une grande inspiration, ce qui m’apaisa un instant, jusqu’à l’arrivée de sa voiture qui accentua mon stress. « Calme -t oi » me répétais-je, « tu peux le faire, respire, respire ». Les grilles s’ouvrirent et laissèrent entrer le véhicule qui se gara près de l’entrée du Palais. Son chauffeur lui ouvrit la porte et elle déposa gracieusement ses pieds sur le sol. Ses jambes se dévoilèrent à mes yeux, puis ses mains qu’elle tenait le long de son corps, son buste, son cou et son visage enfin. Elle portait une robe mi-longue satinée de couleur rosée, enjolivée d’un boléro blanc à manches courtes en dentelles d’époque victorienne. Elle se montra ravie de me voir car elle afficha un adorable sourire quand nos regards se croisèrent. Elle paraissait bien plus sereine que moi.
— Bonjour , dit-e lle tout en faisant la révérence. Je m'appelle Nerghüi Satheen.
— Enchanté, je suis Enzo Kane. J’espère que votre trajet fût agréable.
— Très agréable, merci. Elle remit une mèche rebelle derrière son oreille. Et bien ?
— Oh, euh, oui, pardon. Par ici. Je lui fi s signe d’entrer après avoir donné l’ordre à une domestique d’ouvrir les portes.
Elle ne réagit pas à la décoration des lieux et laissa ses affaires à Agrippine, notre gouvernante qui m’appréciait peu. Je rejoignis ma promise et lui proposai de faire le tour du domaine. Elle accepta, enthousiaste.
— Je suis heureuse d’apprendre à vous connaître !
— Moi aussi, beaucoup, très cont … Je veux dire, je suis également heureux de pouvoir discuter avec vous.
— Haha, ne soyez pas si sévère, détendez-vous ! J’ai une idée, tutoyons -nous. Qu’en penses-tu?
— S’il vous … t e plaît, oui. Je me sens moins crispé tout à coup, regarde ! Et je dégourdis mes membres un par un en mouvements disgracieux.
— Haha. Tu me fais rire, je sens que l’on va bien s’entendre. Sortons !
Nous venions juste d’entrer dans le hall mais nous décidâmes de faire demi-tour. Dehors, elle m’attrapa par le bras et courut vers les jardins, espérant semer les gardes.
— Ne nous suivez pas ! ordonna-t-elle.
Je me laissai entraîner par cette jeune fille, en adoration devant sa fougue et sa simplicité. Les deux enfants les plus riches et puissants du pays échappaient à la surveillance de leur escorte pour se promener en tête à tête dans les jardins royaux.
En passant sous le pont du pavillon des femmes et en traversant l’orangerie à l’aile Sud, on atteignait le labyrinthe végétal du domaine. Et quelque part dans ce labyrinthe se trouvait un charmant kiosque en fer forgé paré de roses et de lilas. Il avait probablement été préparé par les filles du pavillon qui y avait installé une petite table blanche et ronde en métal, avec pour motif sur sa surface un soleil, et deux chaises également blanches en métal sans ornement particulier. Sur la table nous attendaient deux verres de limonade. Elle s’assit et me pria de faire de même. Elle commença à boire. Je l’imitai. Elle engagea la conversation.
— Parle - moi un peu de toi Enzo. Qui es -t u ?
— Je ne suis que le fils de la Reine … En vérité je ne suis personne. Je ne suis qu’un garçon de onze ans. Bientôt onze ans.
— Tu es bien plus que ça. On a tous une histoire à raconter. Elle reprit une gorgée. Parle - moi de toi.
J’accédai à sa requête un peu à contrecœur. Pourtant , je n’omis rien dans mon récit. Je ne lui cachai rien. Je ne voulais pas qu’elle avance à l’aveugle dans notre relation, et c e serait ensuite à son tour de me parler d’elle.
Le sauvetage
J’ai passé mon enfance au couvent des Filles de la Charité Divine Sainte Mathilde situé dans un village à quelques kilomètres de Memphis, élevé par des religieuses et entouré de dizaines de garçons orphelins ou abandonnés comme moi. J’ai suivi au mieux les règles de Saint-Augustin pendant toutes ces années mais je ne me sentais pas à ma place dans la religion. Je suis né après la guerre, je n’ai donc pas connu ce que les visiteuses venant se retirer quelques jours au couvent appelaient le « Grand É quilibre ». Moi et mes camarades ne comprenions pas pourquoi ces dames nous regardaient avec aversion, ni pourquoi elles critiquaient ouvertement les sœurs qui les accueillaient gracieusement. Elles venaient prier Dieu dans un monastère, le dernier lieu pour condamner les choix de ses semblables et pourtant , ce n’est que bien plus tard que je compris que ces femmes ne venaient pas prier ou se ressourcer mais échapper à leur mari et à leurs responsabilités familiales et conjugales. Voilà pourquoi elles nous dévisageaient d’un air féroce et suppliaient les religieuses de se débarrasser de nous. Ce n’était pas une pensée très chrétienne mais grâce à ma mère, je pris conscience de leur situation.
Les religieuses, elles, m’adoraient (du moins les premières années). À chaque arrivée, les bébés étaient choyés par les sœurs. Personne n’aurait pu mieux prendre soin d’enfants abandonnés. Elles les baptisaient d’abord puis les installaient dans de jolis berceaux en bois, tous dans la même pièce. Elles prenaient à cœur leur rôle de mère de substitution, et cela avec un réel plaisir. Elles faisaient le tour du couvent avec les bébés dans leur bras et les emmenaient aux offices quotidiens. Il y avait constamment un bambin près de nous. Je me disais que j’avais également profité de leur chaleur et de leur amour. Je les voyais agir ainsi à chaque nouvelle arrivée, alors j’en étais persuadé. Quand on grandissait, fini les bras des religieuses, nous devions nous contenter de leurs mains frêles mais rugueuses pour nous rendre à l’office, aux repas ou à nos leçons. J’adorais par-dessus tout les leçons d’écriture, en particulier les heures d’apprentissage à l’enluminure de manuscrits. Nous commencions ces cours dès nos cinq ans. Nous suivons de nombreux autres cours mais je n’étais assidu qu’à celui - là. Les autres me trouvaient étrange déjà à cet âge. Je me divertissais seul le plus souvent dans la bibliothèque, à lire ou à m'entraîner à l’enluminure. Les heures défilaient ainsi, tandis que les autres enfants jouaient ensemble dans la cour après les repas. Je ne ressentais pas le besoin de me rapprocher d’eux, ils ne m’intéressaient pas. Je préférais me plonger dans mes livres et me cultiver toujours plus. Je découvrais tellement de choses incroyables d’avant la guerre. Nous sortions peu avec les sœurs et, lorsque c’était le cas, nous restions dans un périmètre proche du monastère. Nous ne connaissions presque rien du monde extérieur, nous n'étions que des enfants et cela ne nous préoccupait guère. Mais je voulais savoir, alors les manuels d’histoire m’instruisaient, rien ne l’interdisait. J’appris qu’avant la grande guerre, le monde s’était transformé grâce au « Grand Équilibre » initié par le Rwanda, un petit pays au centre de l’Afrique dont j’ignorais l’existence. C’était fascinant. L’histoire humaine s’avérait fascinante, à la fois belle et effrayante, pleine d’intelligence et de stupidité, douce et cruelle. Pendant des années je me suis délecté de ces ouvrages qui parlaient de nos ancêtres. Pourtant, un sujet réapparaissait inlassablement : le genre. Des millénaires d’oppression patriarcale sur la gent féminine à travers le monde conduisirent ces dernières à revendiquer leurs droits et leurs libertés, dans des prises de paroles et des actions plus ou moins pacifiques. Et elles furent enfin entendues. D’abord en Afrique, ce qui mena à la création de l’Union Africaine, puis en Asie du Sud-Est et enfin sur toute la planète. Cependant, les guerres ne cessèrent pas plus, les inégalités de richesse ne disparurent pas non plus. Je ne comprenais pas leur véritable objectif : souhaitaient-elles devenir des hommes comme les autres ? Où être respectées en tant que femme ? Ma jeunesse et ma naïveté m'empêchaient d’y voir plus clair. Cela faisait cinq ans que je dévorais les livres du monastère et il y en avait encore tant à lire. Toujours un bouquin à la main, je levais rarement les yeux vers le ciel et encore moins vers les autres, et quand je ne lisais pas je m'amusais à jouer les personnages de mes pièces de théâtres préférés. Le soir, après le repas, je ne me rendais pas dans le patio pour admirer les étoiles, cela m’aurait fait trop souffrir de m’émerveiller devant la splendeur de l’univers sans pouvoir l’atteindre. Je le connaissais grâce à mes lectures, mais je supportais mal d’en être privé, alors je l’admirais. J’allais plutôt m’enfermer dans ma chambre, exiguë mais elle me suffisait. Nous n’avions pas le choix de nous y accoutumer. Je vivais bien ainsi, bien que je n’eusse pas d’amis. Mes seules interlocutrices étaient les sœurs du couvent. Cependant plus je grandissais, plus j’abordais des sujets qui les dépassaient. Je finis par arrêter de converser avec quiconque. Je me parlais à moi-même ce qui n’arrangea pas l’avis que les autres garçons se faisaient de moi. Quand on me croisait dans les couloirs, soit on m’évitait ou soit on me souriait mais rien de plus ne se passait. À l’exception d’une seule personne, chacun reprenait le cours de sa vie comme si l’autre n’existait pas. Comme si je n’existais pas. Parmi eux, depuis bientôt dix ans se promenait un fantôme . Malgré mon drôle de comportement, les religieuses continuaient de prendre soin de moi et ne faisaient aucune distinction entre leurs protégés. Et pourtant , t out changea avec l’apparition du virus.
Le couvent, retiré du monde, nous protégeait de l’épidémie mais pour combien de temps ? Les religieuses se barricadèrent avec nous. Nous ne survécûmes qu’avec notre jardin et notre ferme qui pouvait heureusement nourrir tous les résidents. Ce fut une période difficile où chacun dû donner de sa personne. Il me fallut abandonner mes livres un temps afin de ne me consacrer qu’à la communauté. Cependant , cet événement ne me rapprocha pas plus de mes camarades.
Notre confinement terminé, nous apprîmes, grâce à des colporteuse s, l ’état du pays. Un bouleversement sans précédent avait eu lieu et nous semblions être les rares garçons survivants de la région. Nous pensions avoir surmonté définitivement cette épreuve, à tort. Le virus continuait de tuer et une autre épreuve, tout aussi cruelle, se trouvait devant nous : le recensement mis en place par la nouvelle dirigeante, Aysun Kane. Je me souviens qu’à la mention de son nom, les sœurs se pétrifièrent soudain puis , comme un seul corps, elles tournèrent toutes leurs regards vers moi et me dévisagèrent d’un air de dégoût. L’une d’elles, celle qui m’aimait le plus , qui me défendait sans défatiguer, qui me tenait compagnie par envie alors que je ne demandais rien, qui m’enlaçait à la sortie des offices, celle que j’appréciais le plus, s’écroula de tout son corps et se mit à pleurer de douleur. On nous l’avait présentée quatre ans auparavant. Une femme de vingt-huit ans, enthousiaste, déjà mère et qui souhaitait racheter ses péchés en se consacrant à Dieu et aux autres. Au début je l’ignorai, une religieuse de plus ou de moins n’aurait pas d’impact sur ma vie, et pourtant elle s’était entichée de moi, de mon esprit, et me suivait partout, c e qui m’agaçait. Le temps fit son œuvre et finit par m'habituer à sa présence sans jamais la réclamer mais son aura agrémentait mes journées d’ondes positives. Alors lorsqu’elle tomba, mon réflexe fut de m’approcher d’elle pour la consoler à mon tour et lui rendre la pareille. Elle eut un geste de recul, comme effrayée par moi. La main qui venait de me repousser trembla. Elle tenta de se calmer, en vain. La mère supérieure la conduisit dans sa chambre e t nous ne la revîmes plus jusqu’au lendemain matin.
J’étais perdu, rien de tout ceci ne se trouvait dans mes livres. Quelle était la signification de leurs regards ? Les garçons se mirent également à me fixer, même la colporteuse. J’eus l’impression que le monde entier se tournait vers moi et me jugeait pour une faute dont j’ignorais la teneur. Ils semblaient tous me dire « ton crime est ta propre existence ».
La mère supérieure, de retour, me délivra de ce cauchemar :
— Tous à l’intérieur , c’est l’heure des vêpres, aujourd’hui vous y êtes tous conviés. Il est temps de prier.
Tandis qu’ils quittaient le jardin et se rendaient à la chapelle, je restai planté là, tel un pauvre hère à qui l’on venait de tout dérober, jusqu’à son âme. La voix puissante de la mère supérieure me sortit de ma torpeur.
Arrivée à la chapelle, je me signai et restai m’asseoir au fond. La discrétion que je m’efforçais de garder me fut enlevée rapidement.
— Enzo, mon enfant, vient prier auprès de moi aujourd’hui, me dit la mère supérieure. Approche, n’ai pas peur. Tu as dû être choqué par sœur Haneul, mais ne t’en fais pas pour elle, elle se porte bien. Approche.Je ne pouvais refuser son appel. Je descendis la nef jusqu'au prie-dieu devant l’autel et m’agenouillai. —Prions mes enfants ! lança-t-elle à l’assistance. Puis, en s’adressant à moi : — Tu devrais prier plus fort, pour ton salut et celui de ta famille, tu en auras besoin.
Je ne comprenais pas. Encore et toujours, je ne comprenais pas. N’étais -je pas le plus instruit de cette communauté ? N’avais -j e pas passé des années à consulter les livres de la bibliothèque, à en apprendre plus sur l’extérieur, sur notre nation ? N’étais - je pas le plus intelligent ? Je devenais fou. On me prenait pour un fou depuis tellement longtemps qu’il aurait mieux val u que j’en sois un. J’en deviendrai un si nécessaire.
L’office terminé, on se mit à table. Le sentiment que je ressentais me paraissait nouveau sans vraiment l’être. Un sentiment d'abandon féroce . On ne m’ignorait plus maintenant, au contraire, je devenais le centre d’attention. Le fantôme se transformait enfin en être humain m ais à quel prix. Tous commencèrent à me mépriser, même les sœurs, mais la seule personne dont je redoutais la réaction était Haneul. Je prenais conscience de mon attachement pour elle à cet instant. Le lendemain midi, à l’heure du repas, nous applaudîmes son retour parmi nous. Je cherchai son regard. Elle se détourna de moi, en rougissant de honte. Elle semblait désolée. Je n’insistai pas et demandai à quitter la table, prétextant un mal de ventre. On ne refusa pas ma requête. Alors que je partais, ils s’ a ss irent t tous, soulagés. Je me mis à courir dans le couloir, pour la première fois, et allai me réfugier dans ma chambre. Je claquai la porte si violemment que le bruit se répandit en écho dans tout l’édifice, puis je tombai sur mon lit, en larmes. Je pleurai la nuit entière, à m’en abîmer les yeux. Ce n’est qu’au matin que je repris mes esprits. Je devrais apprendre à survivre dans cet environnement hostile. Je me levai et me rendis au réfectoire que j’avais fui la veille en triste état. Personne n’était présent, or cela n’arrivait jamais. Je m’assis néanmoins. Personne ne vint. Étonné, je décidai de me rendre à la chapelle, peut-être s’y étai ent-ils réunis exceptionnellement. Personne. Je fis le tour du couvent. Personne. Je me rendis dans le patio. Toujours personne mais j’entendis des voix, elles venaient de l’extérieur. Je me dirigeai vers le portail d’entrée, tourna i l a poignée en fer et mis un pied à l’extérieur. Ils étaient tous là, les sœurs dos au mur et les garçons en ligne, immobiles face à des femmes en uniformes militaires se tenant devant d’imposantes jeeps noires. Elles me virent.
— Toi, quel est ton nom ? aboya leur cheffe.
— Enzo, qui êtes -v ous ?
— Ton nom de famille ?
— Je l’ignore. C’est un orphelinat ici. Mais qui êtes -v ous et que faites -v ous ici?
— C’est moi qui pose les questions . Elle n’avait pas apprécié ma remarque
— Quel âge as-tu ?
— Neuf ans, pourquoi ?
Une d’elle, sans doute sa subordonnée lui murmura quelque chose à l’oreille.
— As-tu déjà vu du lapis lazuli ?
— Et bien … Ah ! Vous parlez de cette pierre précieuse d’un bleu outremer ? Oui, j’en ai déjà vu, je…
—C’est assez ! me coupa sœur Haneul, faites ce que vous avez à faire et partez.
La militaire ne répondit pas. Elle demanda à la mère supérieure de lui fournir une liste des enfants avec leur noms et leurs âges. Elle s’exécuta et, le papier en main, elle énuméra le noms de sept d'entre nous, les plus âgés. Ils tremblaient de peur car ils ignoraient ce qui les attendait. La cheffe donna l’ordre à ses subordonnées de les embarquer dans le véhicule. Les garçons tentèrent de se défendre, ils hurlaient à s'en briser la voix, s’accrochant aux bras de leurs amis qui refusaient de les laisser partir. Les plus petits pleuraient d’effroi et les sœurs suppliaient à genoux d’épargner leurs enfants. Un coup de feu retentit.
— Aucun ne mourra s’ils se tiennent sages !
La peur de leurs armes ramena le calme. Nous étions terrifiés par ces individus en noir qui enlevaient des enfants sans raison valable.
C’était le premier jour du recensement. J’avais été épargné, je devenais le garçon le plus âgé de la communauté.
Les militaires et nos amis disparus au loin, nous rentrâmes dans le monastère, abattus. Une fois de plus, on me dévisagea. Ce fut différent cette fois car je ressentis de la haine émaner d’eux.
— Elles ont emmené les plus vieux, les plus de dix ans, pourquoi t'ont-elles épargné ? se lamenta Carl, bientôt dix ans. Es-tu maudit ?