Noa Noa

Paul Gauguin · Chapitre 24 sur 32

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Noa Noa

Chapitre VI

J'écoute mes pensées, dans la nuit maintenant pleine, maintenant calme, en marchant sur le rivage, parmi l'air tout chargé encore d'effluves humains et végétaux. Les fleurs sont mortes, foulées aux pieds des amants. Je hume voluptueusement ce puissant arôme, ce dictame concerté par la mort et l'amour.

Sans hâte, je regagne ma case. Déjà l'orient se colore, et, là haut, comme une émeraude immense, la Forêt, dans une apothéose verte, brille confusément de tous ses feuillages receleurs d'éternelles clartés, jusqu'à mi-côte de l'Aroraï, la cime nue, solitaire, triste,—où Taaroa veille.

 

VI

LE DERNIER IMÉNÉ

 

_A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix, Adressant leurs regards à l'orient des eaux, Dolentes d'avenir et fières d'autrefois, Tandis que leurs amants jouaient sur les roseaux Assemblés du vivo des airs dolents et fiers, Les amantes ont dit l'hymne d'espoir amer.

Quand toutes les chansons seront chantées,

Touts les baisers, bus, déçus tous les voeux,

Quand les jardins clairs de l'Ile enchantée

Ne fleuriront plus parmi nos cheveux,

Quand auront fini l'ombre et la lumière

Sur nos fronts leurs jeux légers et joyeux,

Et quand le dernier avec la dernière

Auront au soleil fermé leurs doux yeux,

Endormis dans la terre maternelle,

Nous ne connaîtrons pas d'autres destins:

Nos corps seront tous confondus en elle,

En elle nos coeurs à jamais éteints.

Mais des ardeurs anciennes de nos âmes

Un vaste foyer s'allumant soudain

Illuminera d'un halo de flammes

La Terre des Dieux, l'Ile des Jardins.

Puis, l'Esprit de la merveille déserte,

Epave d'aurore en la nuit du temps,

L'empoignant par sa chevelure verte,

La lancera dans les cieux éclatants.

Et les cieux loueront la nouvelle étoile

Aux trois feux d'or, d'émeraude et d'azur.

Toutes les ailes et toutes les voiles

S'orienteront à son nimbe pur.

Et longtemps, longtemps l'étoile splendide

Sur les mers où fut Tahiti luira.

Mais sa place, un jour, au ciel sera vide,

Et le monde, qui l'aimait, pleurera.

Alors l'astre, avec un cri de victoire,

Au sommet des cieux prenant son essor,

Eblouira l'infini de sa gloire

Aux trois feux d'azur, d'émeraude et d'or.

—Qui sait, maintenant, où le sort l'entraîne,

Astre errant qu'habite un peuple de morts?

—Va! son but est beau, sa course est certaine,

Car il est guidé par le Forts des Forts!

Car Taaroa, le Maître Sublime,

Gouvernant les bonds de l'astre éperdu,

Est, comme autrefois, assis sur la cime

Où fuma le sang qui lui était dû!

A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix.._