Noa Noa

Paul Gauguin · Chapitre 2 sur 32

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Noa Noa

Chapitre I

Vois, par exemple.

Des formes féminines, nues; dorées, bronzées, de colorations à la fois sombres et ardentes. Le soleil les a brûlées, mais il les a pénétrées aussi. Il les habite, il rayonne d'elles, et ces formes de ténèbres recèlent la plus intense des chaleurs lumineuses. À cette clarté, l'âme, d'abord, te semble transparente de créatures promptes au rire, au plaisir, hardies, agiles, vigoureuses, amoureuses, comme autour d'elles les grandes fleurs aux enlacements audacieux,—de ces filles indolentes et turbulentes, aimantes et légères, entêtées et changeantes, gaies le matin et tout le jour, attristées, tremblantes dès la fin du soir et toute la nuit: or, la lumière éblouit comme elle éclaire. Le soleil dévoile tous les secrets, excepté les siens. Ces obscurs foyers vivants de rayons, les Maories, sous des dehors de franchise, d'évidence, gardent peut-être aussi, dans leurs âmes, des secrets. Déjà, entre la majesté architecturale de leur beauté et la grâce puérile de leurs gestes, de leurs allures, un écart avertit.

Vois plus loin.

 

I.

 

En effet, la Maorie a tôt oublié les terreurs de la nuit pour la volupté d'être, dans la fraîcheur brillante du matin, et d'aller, et de s'ébattre, insoucieuse, libre dans la caresse de l'air, de l'herbe, du bain. Sa vie s'éveille avec la belle humeur de la terre et du soleil. Le plaisir est la grande affaire, et l'amour n'est que plaisir. Puis, elle danse, elle se couronne de fleurs, elle chante, elle rit, elle joue, et puis elle aime encore, à l'ombre des pandanus, et puis, elle rit encore, et tout n'est que plaisir. Et la mer est là, dont elle préfère le blanc rivage aux fourrés de la forêt, la mer jolie avec ses récifs de coraux, la mer vivante avec sa voix infinie qui accompagne sourdement l'iméné*, la mer reposante qui baise de ses brises les brûlures de l'amour et du soleil. Et l'amour n'est que plaisir, et tout n'est que plaisir, même le travail: l'occasion d'une promenade en mer ou sur la montagne, la gloriole de montrer sa force ou son adresse, le douceur d'obliger un ami,—le travail, plaisir des hommes qu'ils partagent avec les femmes et dont la nature a, d'avance, fait les frais. Et la sagesse, encore, est un jeu, le plaisir des vieillards, aux veillées—aux veillées où la peur, aussi, amuse (tant, du moins, que le soleil n'a pas quitté l'horizon et qu'on est à plusieurs), par des récits fantastiques, préludes aux prochains cauchemars et qui relèvent d'un peu de religieuse horreur le délice accompli du jour,—bien que déjà, durant la sieste, l'aile noire des Tupapaüs** ait effleuré le front des dormeuses.

* Ce mot, mais ainsi orthographié, appartient à la langue maorie,

et signifie: chant de joie.

** Incubes et succubes, esprits des morts, génies errants.—Les u

et les ü, dans les mots de la langue maorie, se prononcent ou.

Près de la case en bois de bourao, à distance du rivage que la matinée tropicale maintenant embrase, la forêt commence et de l'ombre fraîche tombe des premiers manguiers. Des hommes, des femmes, tanés, vahinés, sont là, groupés, épars, debout et affairés, assis ou couchés et déjà reposant. On boit, on bavarde, on rit.

Au loin, la mer, égayée de barques indolemment vites, que des jeunes gens dirigent, tantôt à la rame, tantôt par de simples déplacements du corps; et leurs paréos* bleus et blancs, et leurs poitrines cuivrées, et le jaune rouge du bois des barques, font avec l'azur du ciel et le vert et l'orange des flots une harmonie large et gaie, que rythment l'éclair blanc des dents aux fréquente éclats de rire et la frange blanche de la mousse des vagues.

* Ceinture: unique vêtement.

Sur le bord, malgré la chaleur, deux soeurs, qui viennent de se baigner, s'attardent en de gracieuses attitudes animales de repos, et parlent amours d'hier, de demain. Une querelle: un souvenir.

—Eh! quoi? tu es jalouse?

Au fond de l'anse, un jeune tané, admirable dans l'équilibre de sa force et la justesse de ses proportions, tranche à coups de hache un tronc d'arbre. Sur une barque, disposant les éléments d'une brève traversée, et se penchant, à genoux, le dos horizontal, les bras étendus, sa vahiné nue jusqu'aux hanches, les seins pendants, lourds et fermes et frémissants, garde, en dépit de la posture, une incontestable élégance.

Là bas vers l'intérieur, dans la maison maorie, ouverte, une femme, assise sur ses jambes, devant la porte, le coude au genou, les lèvres enflées de colère, seule au moins depuis cinq minutes, au moins pour cinq minutes encore, boude, sans que nul ni elle-même sache pourquoi, peut-être pour le plaisir.