Noa Noa

Paul Gauguin · Chapitre 29 sur 32

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Noa Noa

Chapitre IV

_Vers la cime à jamais déserte et diffamée,

Où ne s'exhale plus la féconde fumée

Du sang, vers le lieu mort ou régnèrent les Dieux,

Où l'homme pria, seuls font les arbres pieux,

De leurs rameaux légers agités par la brise,

Un geste d'encensoir vaste qui s'éternise.

Vers le rivage ému de frissons argentés

Rit et chante, aime et dort toute une humanité

Puérile, ingénue, oublieuse, frivole,

Rayonnante au soleil, comme les vagues molle.

Et jouissant du jour tant qu'il luit.—Iméné!

Glas de la vie! Echo du passé profané!

Chant immémorial de gaîté démentie

Par la menace de très haut appesantie!_

 

IV

 

_Les Dieux sont mort, et Tahiti meurt de leur mort.

Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort

D'un sommeil désolé d'affreux sursauts de rêve,

Et l'effroi du futur emplit les yeux de l'Eve

Dorée: elle soupire en regardant son sein,

Or stérile scellé par les divins desseins.

Les Dieux sont morts.—Mais quand, sur son char de ténèbres,

Le Soir, pourpre d'amours et de meurtres célèbres,

Apparaît, pourchassant le Soleil furieux.

Du fond de leur tombeau se relèvent les Dieux

Qui, sur la cime, en un formidable concile,

Durant toute la nuit demeurent, immobiles,

Les bras dardés vers la mer. Et, du haut du mont,

Par milliers vers la grève essaiment les démons,

Tupapaüs, esprits des morts, larves cruelles,—

Qui, dans l'étroite case, en repliant leurs ailes,

Vers la couchette où la peureuse ne dort pas,

Se glissent, froids frôleurs, et chuchotent tout bas:

C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!

Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue.

C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!

Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.

Tu n'iras plus danser au bord de la mer,

Cueillir en chantant la fleur des lauriers-roses,

Baigner l'or de ton corps à l'or de la mer,

Fondre ton rêve au vague rêve des choses.

Tu ne dormiras plus sous les pandanus,—

Nous allons te saisir entre nos mains creuses:

Les vivants qui t'aimaient sous les pandanus

Ont-ils su féconder ta chair amoureuse?

Ton sang est condamné! Le temps est venu

Où l'homme doit mourir pour ne pas revivre!

Il a trahi ses Dieux: le temps est venu

Où dans la nuit de la mort il doit les suivre—

Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,

Couve à nouveau l'oeuf de l'éternel mystère,