Nos frères farouches
Section 12
GLORIETTE
Et Philippe, jeûnera-t-il?
RAGOTTE
Comme moi; nous ne ferons pas deux cuisines.
GLORIETTE
Il aime la tourte?
RAGOTTE
Oh! la tourte à l’huile! il va se bourrer.
GLORIETTE
Et s’il demande un œuf?
RAGOTTE
Il n’en aura pas.
—Aimez-vous les juifs, Ragotte?
—Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai jamais vu.
—Tenez! En voilà un.
—Ce monsieur-là?
—Oui, c’est un juif, un ami venu passer huit jours à la campagne. Que
faut-il en faire?
—Si c’est un bon homme, il faut le garder, si c’est un mauvais homme,
il faut le renvoyer.
Le juif part ce soir, mais c’est une coïncidence; il avait fini sa
semaine.
—Croyez-vous au paradis, Ragotte?
—Ma foi, oui, monsieur.
—Espérez-vous y aller?
—Je n’ai point fait de mal.
—Pensez-vous que Philippe ira?
—Pourquoi non?
—Écoutez, Ragotte, aimeriez-vous mieux être toute seule au paradis
qu’avec Philippe en enfer?
—Oh! l’enfer, dit Ragotte, je n’y crois guère.
—Au purgatoire, si vous préférez?
—J’aimerais mieux être avec lui n’importe où.
Puis elle reprend, par pudeur:
—Ce n’est pas qu’il tienne à moi et que je tienne à lui, mais il y a
trop longtemps que nous sommes l’un près de l’autre, ça ne serait plus
la peine de se quitter.
—Et Mme Gloriette, est-ce qu’il vous paraît possible qu’elle aille au
paradis?
—Oh! si elle n’y allait pas, personne n’irait.
—Et moi, Ragotte?
—Oui, monsieur, dit-elle, se dépêchant de le dire.
—Moi aussi! Mais vous oubliez, Ragotte, que ni madame, ni monsieur, ni
les enfants, ne mettent les pieds à l’église, que…
Soudain, je m’aperçois que les yeux de Ragotte s’emplissent de larmes.
C’est sa manière, à elle, de me faire comprendre que je devrais bien la
laisser tranquille.