Nos frères farouches
Pourquoi t’inquiètes-tu de ça?
PAUL
Pourquoi t’inquiètes-tu de ça?
PHILIPPE
Si tu n’avais pas d’argent, je t’en donnerais.
PAUL
J’ai de l’argent.
PHILIPPE
Tu feras peut-être les manœuvres!
PAUL
Je ferai ce qu’on me fera faire.
Un peu après, Ragotte, n’y tenant plus, va dans sa maison qui est
ouverte.
—Comme tu pars, dit-elle, je viens voir si tes affaires sont prêtes.
—Je ne les ai pas regardées.
—Si tu veux que je te les prépare?
—Ce n’est pas le moment.
—Il n’imagine pas, ajoute Ragotte, le plaisir qu’il pouvait me faire en
me commandant quelque chose. Il m’aurait dit seulement: «Fais mon lit!»
Mais rien! Comme je ne voulais pas lui montrer ma peine, j’ai tourné mon
cul et je suis sortie.
Le soir, ils font une dernière tentative.
—Montes-tu là-haut? dit Ragotte.
—Monte, si tu veux, toi, répond Philippe.
—Comment faut-il que je lui tourne ça?
—Offre-lui les cent sous, mais ne le force pas. S’il les refuse,
rapporte-les.
Ragotte n’a pas la peine d’aller jusqu’au bout; elle aperçoit une
voiture à âne qui emmène le Paul. C’était donc ce soir qu’il devait
partir, et non demain matin? Dès que Paul a disparu sans un regard en
arrière, Ragotte n’est pas longue à remettre à Philippe la pièce de cent
sous.
Il ne s’agissait peut-être que d’une course! La nuit elle se dresse et
entend un bruit de souliers qui approchent.
—C’est le Paul! c’est le Paul!
Non, il est bien parti, comme un orphelin.
Philippe la console doucement.
—Es-tu sûre, à présent, dit-il, que ton Paul se f… de toi?
Elle pleure; ses yeux ne débouffissent pas.
—Il faut pleurer les morts et les vivants, dit-elle.
Comme si elle avait peur de ce qu’elle vient de dire, elle rectifie:
—C’est moins dur tout de même de pleurer les vivants. Un jour ou
l’autre, on peut les revoir.
La femme Merlin, dont le fils fait aussi ses vingt-huit jours, dit
malignement à Ragotte:
—Avez-vous des nouvelles de Paul?
—Non, dit Ragotte, je n’en ai point, mais je n’en attendais pas.
—Oh! moi, dit la femme Merlin, j’en ai d’Émile. Il nous a écrit, et il
marque sur sa lettre qu’il nous récrira encore!
Ragotte lave le linge qu’elle trouve dans la maison du Paul.
—Tu en as de la complaisance! dit Philippe.
—Ce n’est pas à cause de Paul, c’est à cause du linge qui s’abîmerait.
La culotte était raide de boue et dressait les oreilles comme le diable!
Je ne pouvais pas la laisser dans un pareil état; oh! ça sera fini, je
ne toucherai plus à rien.
—Mais Ragotte, lui dit Gloriette, ce paquet de linge était dans la
maison.
—Oui, madame!
—Et la clef?
—Je l’ai.
—Il vous l’a donc rendue?
—Oh! non, il a fait comme c’est l’habitude chez nous. Le dernier qui
sort ferme la porte à clef, met la clef sur le rebord de la fenêtre, au
coin, et pousse simplement les volets. Il ne les accroche pas. On le
sait, on n’a qu’à ouvrir les volets et à prendre la clef.
Pas une carte postale!
Qui la préviendra s’il arrive malheur au Paul? Va-t-elle, comme on dit,
apprendre sa mort avant sa maladie? Comment finira cette brouille? Après
ses vingt-huit jours, le Paul se remettra-t-il à la petite table de
Ragotte, oublieux et affamé comme s’il revenait d’une guerre lointaine?
C’est possible, mais il a une tête!
Les quatre semaines passées, il est de retour et il ne vient pas la
voir; c’était pourtant une bonne occasion!
Ragotte sait que, parti enrhumé, il a fait les manœuvres enrhumé et
qu’il rentre avec son rhume.
Elle avait dit: «Oh! je n’irai pas laver son linge des vingt-huit jours!
S’il me le donne, je le laverai de bon cœur, mais s’il attend que
j’aille chercher le linge!…»
Et comme il ne l’apporte pas, elle va le prendre. Elle trouve le Paul au
lit, la figure contre le mur.
—Tu es donc malade?
—Oui.
—As-tu besoin de quelque chose?
—Non.
—Si je te faisais un verre de vin chaud?
—Je n’en veux point.
Il ne se retourne même pas. Ni bonjour, ni bonsoir!
—Laissez-le, Ragotte, dit Gloriette, indignée. Vous finiriez par avoir
tort, et vous vous faites du mal pour un mauvais gars qui ne le mérite
plus.
—Vous dites vrai, madame! S’il arrive du malheur, je n’aurai rien à me
reprocher.
Elle ne dit pas que, le Paul ne lui montrant que le dos, elle a pris le
paquet de linge des vingt-huit jours. Elle le lave et l’écarte sur la
haie du jardin de Paul. Il le ramassera, s’il veut.
Le Paul est malade pour de bon et le rhume lui donne la fièvre. Il ne
peut même plus bouger, parce qu’un vésicatoire le fait souffrir depuis
seize heures. Ragotte, avertie par la Chalude, va le revoir et lui pose
les mêmes questions.
—Tu n’as besoin de rien?
—Non.
—Faut-il que j’allume le feu?
—Ce n’est pas la peine.
—Mais, ajoute Ragotte, il dit ça bien doucement! Il ne se fâche pas, et
il ne se tourne plus exprès de l’autre côté!
Gloriette y monte.
—Un vésicatoire, Paul, se garde huit heures au plus! Où l’avez-vous
pris?
—Chez le pharmacien.
—Sans ordonnance?
—Je n’ai pas vu le médecin.
—Qui vous l’a posé?
—Le pharmacien.
—Sans explication?
—Il m’a dit de coller à la place, quand je l’ôterais, du papier sur de
l’huile.
—Avez-vous du papier?
Le Paul montre un vieux papier de soie qui enveloppait des bougies.
—Et de l’huile?
—Je n’en ai pas.
—Qui vous enlèvera votre vésicatoire?
—Moi.
—Oui, vous! comme un pauvre abandonné, au risque d’une blessure.
Écoutez, Paul! on essaiera de l’ôter légèrement, puis on mettra un
cataplasme de farine de lin, dont la toile aura bouilli, et on percera
la peau ensuite. Nous allons vous soigner, Ragotte et moi; je vais
chercher Ragotte.
Paul répond par un grognement.
—Paul, laissez-vous soigner par Ragotte! Il ne faut plus être fâché.
Elle a ses travers, comme toutes les vieilles mamans, mais vous êtes le
seul garçon qui lui reste, et elle vous aime de tout son cœur. Vous ne
devez pas lui faire plus longtemps de la peine. Je la ramènerai avec
moi.
—Je veux bien, dit Paul.
Il le souffle d’un râle, plutôt qu’il ne le dit, à cause de son rhume.
Gloriette voit remuer le drap sur la poitrine. Il pleure; c’est
d’émotion ou le vésicatoire tire trop.
Le Paul laisse traîner, au bord de sa cheminée, toute une histoire
d’amour en cartes postales.
Sur l’une d’elles, Ragotte lirait, si elle savait lire, et Gloriette, si
elle était curieuse:
«Trouvez-en donc une plus jolie que celle-là! Et on dit que je lui
ressemble!»
Sur une autre:
«Je t’aime autant de loin que de près.»
Sur celle-ci, une petite femme à sa toilette n’est vêtue que de ses bas
et de sa chemise transparente. On voit le bout des seins et on devine le
reste. L’expéditrice a crayonné aux pieds de la belle: «Admire et
comprends!»
Sur celle-là s’épanouit une rose jaune, et, sous le nom de cette rose
que l’imprimeur appelle Infidélité, il est écrit à l’encre noire
naturelle:
«On s’en a douté!»
Gloriette reparaît, suivie de Ragotte, et lève le vésicatoire.
—La Chalude les arrache d’un seul coup, dit Ragotte qui tremble.
—Avec la peau?
—Ah! dame! vient ce qui vient.
—Je ne vous ai pas fait mal? dit Gloriette.
—Non, madame, je n’ai rien senti.
—Ragotte restera près de vous.
—Oh! madame! oh! madame! dit tout bas Ragotte, les mains jointes, que
vous me rendez donc service! Il y a un mois que je ne dormais plus!
Elle s’installe chez le Paul. Il ne dit rien, et elle parle trop.
—Oh! que ça doit cuire, un vésicatoire! Tu en as, du courage! Moi, je
ne pourrais pas le supporter, je crierais.
Paul va perdre patience, lui dire de se taire, ou sauter à bas du lit et
la mettre à la porte. Mais il n’a plus d’humeur.
—Il se rend, dit Ragotte, je savais bien qu’il se rendrait à vous,
madame Gloriette. Il s’est rendu. Il cause, il a causé ce matin.
—Qu’est-ce qu’il vous disait?
—Il m’a demandé si le lait qui était sur le feu ne tournerait pas. Oh!
c’est un bon cœur, mais une vilaine femme le perd.
—Quelle femme?
—Je ne veux pas vous parler de cette femme! je vous manquerais de
respect! Enfin, il cause! Je ne tiens plus à ce qu’il prenne ses repas
chez moi. Au contraire, je suis débarrassée. Qu’il mange où ça lui
plaît, pourvu qu’il cause. Je tiendrai sa maison propre s’il cause, et
je laverai son linge, mais qu’il cause!
C’est la fin et tous y trouvent leur compte. Ragotte danserait;
Gloriette se félicite d’ôter un vésicatoire sans blêmir.
Philippe seul resterait longtemps à l’écart, si Ragotte n’avait tout à
coup une bonne idée.
Elle porte ce matin la soupe au Paul et lui demande de ses nouvelles.
—Ça va bien, dit Paul; me prêterais-tu vingt sous?
—Oh! oui, mon garçon; pour quoi faire?
—Pour aller à la ville par le train. J’ai de l’argent chez le patron,
près de cent francs, mais j’aime mieux ne pas les réclamer avant la fin
du mois.
—Je n’ai pas, dit Ragotte, les vingt sous dans ma poche, je cours les
chercher.
Elle les avait sur elle, mais c’est à ce moment que lui vint son idée.
Elle trouve Philippe au jardin. Il a bon cœur, lui aussi, comme le Paul,
et il est encore plus têtu; et il ne le reverrait pas sans un prétexte.
—Le Paul a besoin de vingt sous, dit Ragotte; ça ne se refuse pas,
porte-les-lui donc.
—Tu ne peux pas les porter toi-même?
—Est-ce que j’ai le temps?
—Prends-le.
—Non. La dame m’appelle, il faut que je monte tout de suite. Porte les
vingt sous au garçon. Le train passe à neuf heures et demie; ça presse,
va vite!
Philippe, mal gracieux et ému, se dépêche d’y aller.
—Je mentais, dit Ragotte à Gloriette, vous ne m’appeliez pas. Ce sera
pour une autre fois. N’ayez jamais peur de me déranger. Ça me fait tant
plaisir de vous être utile à quelque chose.
Le Paul reviendra-t-il prendre ses repas chez Ragotte? Personne n’y
compte plus.
Il revient tout seul, un jour que sa chemise est mouillée et que son feu
ne marche pas. Il entre chez son père et sa mère, qui ne disent rien, de
peur de le faire sauver, et il s’assied en bougonnant, le dos à la
cheminée où pétille un fagot.
Comme c’est l’heure de manger, Ragotte pousse devant lui, sur la petite
table, une assiette, un verre, le pain et le plat qui fume.
Le Paul se sert, d’abord de loin, puis il s’approche un peu.