Nos frères farouches
J’aime mieux celle de neuf francs.
PHILIPPE
J’aime mieux celle de neuf francs.
MONSIEUR LE CURÉ
Et quelques centimes. Elle sera aussi bonne.
—Ce qui m’embête le plus, dit Philippe, c’est de prendre Lucienne par
l’aile pour la mener à la mairie. Mais je la lâcherai sur la route
jusqu’à l’église. Deux kilomètres, ah! non! Elle marchera bien toute
seule.
Le jour du mariage, dès cinq heures du matin, il passe sa chemise propre
et travaille aux préparatifs.
C’est dans l’écurie de Jaunette que Ragotte se débarbouille et met son
bonnet noir neuf.
Le parrain de la mariée porte au côté gauche un énorme bouquet blanc,
avec de larges rubans qui volent.
Le Midi n’en revient pas. Il n’a jamais rien vu de plus ridicule.
—On me paierait cinquante francs, me dit M. Carol, que je ne voudrais
pas être à la place de cet homme!
—Il serait bien fier! me dit Philippe.
Alexandrine, l’aînée des sœurs de Ragotte, n’est pas venue; on espérait
encore la trouver au banc familial de l’église. Point. Il paraît qu’il
fallait, selon la mode, lui faire deux visites, la première pour
annoncer le mariage, la deuxième pour fixer la date.
—C’est vrai que je lui ai manqué, dit Ragotte, soumise. Mais elle croit
que je suis libre de mon corps. Elle cherche toujours des manières et on
ne peut pas la décrotter.
Le violoneux les attend à la sortie de la messe et, tout de suite, il se
met à jouer le même air sur ces paroles différentes:
«Le marié dit:
—Je la tiens! je la tiens! je la tiens!
La mariée dit:
—Il est pris, il est pris, l’hébété!»
Sans compter les douzaines de brioches, il y a deux sortes de galettes:
la galette aux bretelles, qui se compose de semoule et de bandes de
croûte croisées pardessus, comme des bretelles, et la galette aux
herbes, dite au mal de jambe.
Par dépit, les Carol s’amusent entre eux, et un mot de là-bas, qu’ils
prononcent avec l’accent, les fait éclater de rire.
Le musicien n’a qu’un œil et qu’une dent; ce n’est pas compliqué.
Il passe pour avoir gagné plus de cent mille francs avec son violon.
Il ne change d’air que s’il change de place.
Quand il ne joue pas, il mange. Il parle peu et méprise les danseurs,
sauf moi qui ai dû danser beaucoup dans ma jeunesse.
—Vous devez être musicien, dit-il.
—Non.
—Oh! ça se voit.
—Vous trouvez? Peut-être.
Mais non! Mais non! Toujours mentir!
Le branle.
Deux jeunes hommes, fariniers au moulin, qui ne sont pas de la noce,
dansent une espèce de bourrée, moins tapageuse que la vraie et qu’on
appelle le branle.
C’est grave et lent. Ce doit être ancien comme la plus vieille maison du
village. Ils dansent avec des sabots. On écoute le son fin du bois sur
le carrelage et les sabots caressent du nez la brique rouge. Les deux
hommes dansent presque sur place et ne sourient pas. C’est plutôt une
occupation qu’un plaisir; par moments, on dirait des prêtres. Gloriette
s’approche du plus jeune et lui dit de ne pas fumer à cause des robes
des jeunes filles. Il jette sa cigarette et continue, les mains derrière
le dos. Son vis-à-vis, plus lourd, plisse le front, comme si vraiment il
travaillait de la tête. Ils se sentent, sous les regards, une fierté
pudique. Bientôt, ils disparaissent et ne tardent pas à revenir. Ils ont
cru convenable de s’acheter chacun une paire d’espadrilles.
Ce n’est plus ça du tout.
Le lendemain de la noce, on attend les mariés pour s’asseoir à table.
—C’est Lucienne qui nous a mis en retard, dit Marius.
—Naturellement, dit-elle, toujours de ma faute!
En signe de victoire, Marius porte le chapeau sur l’oreille.
—Préférez-vous, Lucienne, hier à aujourd’hui, ou aujourd’hui à hier?
—Ça m’est égal, je me trouvais bien hier, je me trouve bien
aujourd’hui.
Marius dévore, le nez dans son assiette, et ne dit mot.
Qu’est-ce qu’il se demande?
Mélanie, une des sœurs de Ragotte, étant de noce le premier jour, sa
petite fille garde la vache et n’en est que le lendemain.
Elle arrive toute joyeuse, dans sa toilette fraîche.
—A mon tour! s’écrie-t-elle, à mon tour!
Mais la noce est finie, et si la petite, dont les yeux brillent, se
bourre de bons restes, il faut qu’elle s’amuse toute seule à une table
de grandes personnes déjà éteintes.
Le garçon d’honneur fait, pour la cuisinière, une quête dans une
assiette, puis il laisse tomber l’assiette et la casse. Le nombre de
morceaux indique le nombre d’années que la demoiselle d’honneur doit
attendre pour se marier.
Comme Lucienne a vingt-quatre ans et qu’on lui demande tout bas l’âge de
cette demoiselle d’honneur, elle répond, le plus haut qu’elle peut:
—Trente ans!
Ragotte aussi danse, oh! pas le jour, non, le lendemain de la noce.
Elle a été, autrefois, une bonne danseuse. Elle dansait toute seule, sur
la route, jusqu’à en perdre ses chaussons, et, de retour à la maison,
elle était battue! messieurs, qu’elle était battue!
C’est Michel qui la tire par le bras et la décide.
Aussitôt, on fait cercle pour voir Ragotte danser une bourrée au mariage
de sa fille; on regarde, silencieux comme à l’instant le plus grave
d’une cérémonie. Ragotte relève un peu sa jupe du bout des doigts. Les
jambes ne fléchissent guère, les pieds quittent à peine le sol; le corps
ne se balance pas; seule, la tête s’incline à droite et à gauche.
Ragotte, très pâle, sourit d’abord. Tout à coup, elle s’arrête, laisse
Michel en plan et s’éloigne, courbée, comme si sa tête se cachait. Nous
devinons ce qu’elle a. Elle vient de se rappeler subitement la mort du
petit Joseph. Elle pleure de chagrin et de repentir et nous tourne
longtemps le dos.
Les Carol finissent par se trouver mal à l’aise.
Ils partent ce soir, avant la dislocation de la noce.
La Chalude leur dit:
—Quoi! vous partez si tôt?
—Eh oui! on ne nous regarde pas!
Le Midi s’en va un peu vite, ce qui ne l’empêche pas d’être ému.
M. Carol s’avance vers Gloriette, la main tendue.
—Mais nous vous accompagnons jusqu’à la gare!
—Ça ne fait rien, madame, je veux vous dire quelques mots à cette
place! Je tiens à vous remercier de votre accueil, de vos…
Il ne trouve plus, il pleure, il ne se reprend que pour nous faire
promettre d’aller les voir.
—Une dépêche, dit-il, et nous serons à la gare! avec le cheval. Et
soyez tranquille, il connaît le chemin!
Nous avons beau promettre, il nous invite encore. J’affirme que nous
irons, et, tout de suite inquiet, il rectifie:
—Oh! ce n’est pas aussi bien là-bas qu’ici, mais nous vous recevrons de
notre mieux. Et vous, monsieur Philippe, je vous invite également; il
faudra venir.
—Je ne dis pas non.
Le train va partir. On voit, collée à la vitre, la joue de Mme Carol qui
pleure comme si la pluie tombait dans le wagon. Ils agitent des
mouchoirs: Adieu! adieu!
—Ma foi, ce n’est pas trop tôt, répond Philippe.
Il est mécontent.
Il juge que le beau-père n’a pas été convenable. M. Carol avait promis,
par lettre, de payer la moitié des frais. Le jour du mariage, il fait
dire par Lucienne qu’il paiera sa part, celle de sa femme et celle du
soldat. L’heure venue de régler, il demande une note. Comme elle n’est
pas prête, il offre cinquante francs.
—Ça ne faisait pas mon compte, me dit Philippe.
—Mais vous les avez pris.
—Oui.
—En disant: «C’est trop!»
—Je voulais même lui rendre sur son billet de cinquante francs.
—Pourquoi? puisque vous dites qu’il vous devait davantage.
—Précisément! Je lui disais: «C’est trop!» parce que je voulais lui
montrer que ce n’était pas assez.
—Ça me paraît bien délicat, Philippe.
—Enfin, voilà ce que je voulais.