Nos frères farouches

Jules Renard · Annexe

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Nos frères farouches

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RAGOTTE

 

Moi à votre place, madame, et vous à la mienne! oh! oh!

 

GLORIETTE

 

Enfin, je suppose.

 

RAGOTTE

 

Ce ne serait pas juste.

 

*

 

Le Paul lui reproche de n’avoir pas recousu un bouton de chemise.

 

—Je ne suis pas ma maîtresse, dit Ragotte. J’ai mon ouvrage; il faut

que je fasse d’abord ce qu’on me commande.

 

Elle dit «ce qu’on me commande» avec du respect pour qui commande, une

joie grave d’être commandée, la certitude de bien obéir.

 

—J’écris un mot à Lucienne, Ragotte! Qu’est-ce qu’il faut lui dire de

votre part?

 

—Dites-lui, madame, qu’on ne fait pas toujours comme on veut.

 

Malade.

 

A peine au lit, elle crie. Le mal commence par les dents, usées

jusqu’aux racines, et gagne les oreilles.

 

Elle ne peut pas rester couchée. Elle se lève et va mettre sa tête

brûlante sur le feu qui s’éteint dans la cheminée.

 

Comme elle souffre, Philippe est presque tendre. Il supporte qu’elle

l’empêche de dormir. Il regarde les poutres du plafond et dit parfois à

Ragotte:

 

—Et ta gueule?

 

Ragotte répond par un grognement de douleur.

 

Philippe, pour la calmer, raconte l’histoire d’une de ses dents.

 

Un jour qu’il se plaignait d’avoir mal, le forgeron lui dit:

 

—Mets-toi là, près de mon enclume!

 

Philippe se place. Le forgeron noue à la dent malade le bout d’une

ficelle et à l’enclume l’autre bout, puis il passe un fer rouge devant

la figure de Philippe.

 

—Mon recul a fait sauter ma dent, dit Philippe, et je serais tombé à

coups de poing sur le maréchal, s’il ne m’avait tenu en respect avec son

fer rouge. Je n’avais plus mal, mais, d’abord, je me suis cru aveugle et

longtemps j’ai cligné de l’œil.

 

Cette histoire ne faisant pas d’effet, Ragotte, enragée, dit à Philippe:

 

—Jaguille-moi avec ton couteau!

 

Philippe, affectueux, glisse la pointe du couteau entre deux dents,

pousse et tourne. Ça craque. Ragotte hurle comme si on lui ouvrait la

cervelle, mais la dent ne cède pas.

 

Ragotte se décide à la faire arracher en ville par le médecin, pour

quarante sous.

 

Au retour, sa bouche pisse le sang sur la route.

 

Elle dit gaiement à Philippe qu’elle fait rire:

 

—Je l’ai vue; c’était une fameuse dent! Ça ne m’étonne pas qu’elle

tenait si bien; il y en avait plus long d’emmanché dans ma gueule que

dehors.

 

Elle dit à Gloriette, qui est de retour:

 

—J’étais contente de savoir que vous reveniez de Paris; je pensais:

nous allons nous raconter, avec la dame, nos maladies de l’hiver.

 

Elle commence:

 

—Moi, j’avais mal à la tête et une forte fièvre. J’ai d’abord pris de

l’herbe, une espèce d’herbe amère, de la centaurée. Elle m’a bien fait.

Ensuite, j’ai avalé tous les cachets du médecin. Je n’avais encore

jamais pris de médecine. Ça me mettait le feu au ventre. Il fallait à

chaque instant courir au puits, boire une tasse d’eau fraîche.

 

—D’eau glacée, Ragotte, de neige fondue? Vous étiez folle!

 

—Ça me calmait.

 

—Pour mieux vous brûler ensuite! Et aujourd’hui, comment êtes-vous?

 

—La fièvre tombe, mais j’ai toujours mal à la tête. C’est le sang.

 

—Il faut revoir le médecin.

 

—Oh! pour quoi faire?

 

—Madame a raison, dit Philippe, bourru et prévenant. Demain je

retournerai le chercher et il t’ordonnera de la nouvelle denrée.

 

Elle souffre des reins, et, pour ne pas briser son lit dans la journée,

elle se couche sur l’arche au pain.

 

L’arche est trop courte, bien que Ragotte ne soit pas longue. Il faut

qu’elle se replie en chien. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est qu’elle

mette un oreiller sous sa tête et un mouchoir dessus, parce que les

mouches la dévorent.

 

Autrefois, elle avait des verrues, mais elle les a guéries avec une

pommade qu’elle écartait avant le lever et après le coucher du soleil.

 

Elle se rappelle exactement de la date de son retour d’âge.

 

—J’ai vu pour la dernière fois, dit-elle, le jour de la première

communion de mon petit Joseph.

 

Les deux souvenirs sont casés l’un vers l’autre dans sa tête et ne se

font pas tort.

 

Dans la solitude, elle a de quoi occuper sa pensée. Elle sait des

histoires que nous ne savons pas et qu’elle ne raconte à personne. Elle

sait que tel jour, derrière les fagots, le gendarme a tapiné la femme du

corroyeur.

 

Souvent, elle m’agace, assise sur une marche de l’escalier. Elle cause!

elle cause, à voix basse pour ne pas me déranger, et de son bavardage un

murmure monte jusqu’à ma fenêtre et trouble l’air, comme la balle

d’avoine s’échappe du tarare.

 

Religion.