Nos frères farouches

Jules Renard · Chapitre 19 sur 33

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Nos frères farouches

Section 27

PAUL

 

Elle est fermée.

 

RAGOTTE

 

Ote la clef.

 

PAUL

 

Je l’ai dans ma poche.

 

RAGOTTE

 

C’est fini entre nous, mais quand tu auras besoin d’un morceau de

pain…

 

—J’ai plus les moyens que toi, dit Paul, déjà dehors.

 

—Il m’a jeté ça dans les jambes, dit Ragotte, parce que je l’avais

piqué net.

 

Elle tourne autour de la maison de Paul, et regarde par la fenêtre. Elle

a vu aujourd’hui, sur sa table, un pain entamé, un reste de fromage et

un litre vide; ce qui prouve qu’il ne prend point tous ses repas à

l’auberge, comme il l’avait dit, et qu’il est embarrassé.

 

Le Paul, qu’elle agace, ferme les volets quand il va à son travail.

 

Elle se réjouit d’abord de ne plus avoir à faire de cuisine, même pour

Philippe qui mangera souvent ce qu’il aime le mieux, du pain avec un

cornichon à la croque-au-sel.

 

—Ragotte et le Paul, dit Philippe, se sont tiré les oreilles, mais ils

ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. Ils se cherchent déjà.

 

—Pense qu’il fait sa soupe lui-même! dit Ragotte.

 

—Ne faut-il pas qu’il apprenne? répond Philippe.

 

—Oh! toi, tu es dur, mais une mère! Je me rappelle, madame, que, la

veille de faire le Paul, j’allais encore laver à la rivière! Quel

ingrat! On voit des enfants si bien élevés.

 

—Il fallait, dit Philippe, élever ton Paul comme ceux de madame!

 

—On n’est pas tout seul pour donner des conseils, réplique Ragotte.

 

Philippe se tait.

 

—Il vous reviendra, dit Gloriette, après la leçon.

 

—Il sent qu’il a mal fait, madame, et il n’ose plus reparaître, ici,

devant vous. Oh! moi, à sa place, j’aurais honte, je ne reviendrais pas.

 

—Puisqu’on ne se connaît plus, dit Philippe, il ne faut rien prendre au

jardin de Paul.

 

C’est leur voisine, la Chalude, qui en profite; elle ne laisse pas

perdre les choux et les carottes.

 

—Vous a-t-il dit quelque chose? lui demande Ragotte.

 

—Non.

 

—Il ne vous parle point de moi?

 

—Oh! non.

 

—En mal, comme de juste?

 

—En rien du tout, ma pauvre Ragotte. Il se débarrasse bien de vous! Il

est comme les autres enfants.

 

Ainsi, ce n’était pas assez de la mort du petit Joseph, il faut que

Ragotte souffre par les vivants.

 

Le petit Joseph au cimetière, sa fille Lucienne mariée, le Paul fâché,

elle n’a plus que son principal. Elle va s’asseoir près de lui et le

regarde désherber les oignons. Toute l’année de la naissance du Paul lui

revient. Il y a trente ans, jour pour jour, qu’elle le poussait au

monde. La moisson était bien en avance, comparée à celle d’aujourd’hui.

 

—Quand ils sont petits, dit-elle, avec un coup de pied d’un côté, une

tape de l’autre, on les remet droits; quand ils sont grands, il n’y a

plus de prise.

 

Cependant, elle lui prépare, comme d’habitude, sa chemise de la semaine;

il ne vient pas la chercher.

 

—Ne t’en occupe donc plus, dit Philippe. Tu ne l’as pas vu, tout à

l’heure, sortir de sa maison avec une belle culotte blanche?

 

—Il se croit propre dans sa pouillerie, cet individu-là! dit Ragotte

mortifiée.

 

Elle sait, par la Chalude, qu’il ne prend jamais la peine de faire son

lit et qu’un fromage blanc lui dure une semaine!

 

Le Paul va partir pour ses vingt-huit jours.

 

Viendra-t-il leur dire au revoir? Jusqu’à présent, il évite le père

comme la mère, et chaque fois qu’il rencontre Philippe, il se gare.

Enfin, la veille du départ, Philippe le rattrape sur la route:

 

—Tu n’as besoin de rien?