Nos frères farouches
C’est l’Ascension, Ragotte, il ne faut pas…
GLORIETTE
C’est l’Ascension, Ragotte, il ne faut pas manquer la messe, ce jour-là;
voyons, allez-y.
RAGOTTE
Ma foi non, madame.
GLORIETTE
Alors, vous n’irez plus?
RAGOTTE
Guère.
GLORIETTE
Mais, ma pauvre Ragotte, vous vous fermez les portes du paradis!
RAGOTTE
Oh! madame, vous m’avez dit un jour que j’irais. Je suis bien sûre d’y
aller.
D’ailleurs, ce n’est pas à Dieu qu’elle croit le plus:
—Si une poule demande à couver à la Saint-Jean, laissez-la une nuit
dehors avant qu’elle couve.
—Pourquoi, Ragotte?
—Parce que le maître de la maison mourrait dans l’année.
—Il faut mettre treize œufs sous une poule.
—A cause du chiffre treize?
—Oh! non, madame! Non, non… mais la poule serait trop grosse pour
douze œufs et trop petite pour quatorze.
Quand une oie couve et qu’il tonne, il faut appeler les petits dans la
coquille.
—Parce que?
—Je ne sais pas, on dit qu’il faut les appeler.
En mars, on prépare des petits paquets d’avoine et on les fait bénir,
puis on les distribue aux vaches pour qu’elles vêlent bien. Philippe
arrange les paquets. Que Ragotte les porte à bénir, si elle veut!
Avant de se coucher, on va voir avec une lanterne les bêtes à l’écurie.
On y va tous les soirs, sauf la veille de Noël, parce que, la veille de
Noël, les bêtes causent.
Un veau qui tette mal, Ragotte le traite de feignant, mais elle l’excuse
si c’est en pleine lune, parce qu’en pleine lune, un veau a de la
paresse à téter.
—Ça n’y fait peut-être rien, dit-elle.
Mais peut-être que Ragotte a raison, que nous subissons tous, à notre
manière, l’influence de la lune, et que la page écrite en lune dure ne
vaut pas la page écrite en lune tendre.
La corneille prisonnière fait trop la vie dans sa cage, il va encore
arriver quelque chose!
Justement, le petit Joseph vient de mourir, à Paris.