Nuits macabres (French Edition)
Dixième Chapitre
Maelys était descendue à l’hôtel de l’Europe, qui se trouvait à
quelques minutes à pied du commissariat. En plus d’une chambre spacieuse, l’endroit semblait calme, excepté le bruit incessant des trains qui passaient ; la gare se trouvait juste à côté. Pourtant, au contraire de Duquesne qui n’était jamais satisfait, la jeune femme trouvait un certain charme aux lieux. Un style rétro, mélangé avec une esthétique nouvelle et un confort agréable.
Dès que le commissaire leur avait conseillé de prendre un peu de repos avant la réunion de quinze heures, elle n’avait eu qu’une seule envie : se prélasser dans un bon bain chaud. Son commandant, quant à lui, s’était empressé de demander une voiture banalisée pour se familiariser avec les rues de la ville, comme il avait tenté de le faire croire à Meyer. Mais ce dernier ne semblait pas dupe. Avant d’accepter, il lui avait fermement rappelé de ne pas fouiner près des scènes de crime sans autorisation. Les journalistes furetaient encore dans le coin, à l’affût d’un scoop pour leur première page.
Après un petit-déjeuner copieux et une totale décompression dans une eau moussante, la jeune femme sortit de la salle de bains, embaumant la pièce de son gel douche à la cerise. Irène, son ancienne collègue qui avait travaillé avec Duquesne quelques années auparavant, venait de l’appeler sur son portable, alors qu’elle choisissait ses vêtements. Celle-ci ne connaissait que trop bien la manière dont le commandant traitait les membres de son équipe.
– « Tu bosses avec lui depuis quoi, huit mois, et il se permet de t’insulter. Quelle pourriture ! »
– C’est Paul qui devait l’accompagner, mais comme il a demandé ses congés de paternité, il ne restait plus que moi. Si tu avais vu sa tête quand j’ai montré une preuve au lieutenant Delavaut, j’ai cru qu’il allait m’étrangler sur place.
Maelys préféra taire sa rencontre avec l’inconnu, même si Irène était sa meilleure amie. Les rôles auraient été inversés, elle-même ne l’aurait pas cru.
– « Ça ne m’étonne pas de ce charognard. Comment ose-t-il ? Pesta son interlocutrice, visiblement furibonde avant de poursuivre d’un ton pensif, à moins qu’Yves se sente menacé. Il n’a jamais aimé les fortes personnalités. Il est comment, ton lieutenant ? »
– Bah, je dirais que c’est un meneur. Il agit méthodiquement, avec calme et sérieux. Je peux t’avouer qu’il montre beaucoup de respect envers son équipe. Quand il m’a remerciée, je me suis sentie toute bête. Tout le contraire de Duquesne. D’ailleurs, cet idiot s’est même permis de jouer les cowboys en sortant son arme, hier soir, sous le porche. Ça n’a pas du tout impressionné Benjamin, au contraire.
Elle mit le haut-parleur et posa l’appareil sur la table de nuit, le temps d’enfiler tranquillement son jean slim et un chemisier bleu glacial à col lavallière qui faisait ressortir le vert émeraude de ses yeux.
– « Il a vite cerné le personnage. Et à quoi il ressemble Benjamin ? »
– Irène, tu es incorrigible, la gronda gentiment Maelys, en regardant son reflet dans le miroir de l’armoire lorraine, je n’ai pas vraiment pris le temps de le regarder et puis, tous les hommes de cette ville sont canons à côté de Duquesne.
– « C’est bizarre, mais je n’ai aucun mal à te croire, gloussa son amie, mais bon, je suis curieuse, surtout quand tu emploies le mot « canon ». Je veux savoir. »
– Si tu y tiens ! Il doit avoir dans la trentaine, un mètre quatre-vingt-dix environ, bien bâti, cheveux châtain foncé, yeux verts, des fossettes aux joues qui rendent son sourire encore plus craquant, un regard franc. Bref, c’est un très bel homme, je ne le nierai pas.
– « Et bien ! Pour quelqu’un qui n’a pas bien regardé, tu m’as l’air bien précis. C’est comment le nom de cette ville déjà ? J’y passerais bien mes prochaines vacances. »
Maelys éclata de rire et, tout en reprenant son téléphone d’une main, libéra ses longues boucles brunes de l’autre.
– N’oublie pas que c’est une des particularités de notre métier que d’avoir l’œil expert, et ce n’est qu’une description sommaire.
– « Oui bah, mes yeux ne demanderaient pas mieux que de dévorer ce beau mâle en personne. »
– Tu ne changeras jamais, pouffa Maelys, devant la bonne humeur de son amie, je vais devoir t’abandonner, mais je te rappelle très vite. Tu es une véritable bouffée d’oxygène.
– « Tu as intérêt, répliqua Irène d’un air faussement autoritaire, moi aussi, je vais prendre l’air. Si je ne sors pas Pinky tout de suite, elle va faire sur mon tapis. »
Après avoir raccroché, le sourire encore aux lèvres, Maelys se posta devant la fenêtre, ne regrettant en rien d’avoir choisi cette chambre. La vue sur le Port de France était magnifique. Juste un nuage gris qui empêchait le soleil de percer, même si cela ne la changeait pas de la météo parisienne.
Quand elle se décida enfin à bouger, elle sursauta devant une silhouette massive qui se tenait à l’autre bout de la pièce. L’inconnu de cette nuit. Envahie d’une panique sans nom, Maelys recula instinctivement, portant une main affolée sur sa poitrine.
– Mon Dieu, mais qu’est-ce que… Comment êtes-vous entré ?
Puis elle se souvint de la façon dont il s’était évanoui dans les airs, la nuit même.
– Vous n’avez rien à craindre de moi, Maelys Valmont.
La jeune femme eut un mouvement de recul, arrondissant ses grands yeux verts.
– Comment connaissez-vous mon nom ? Souffla-t-elle, complètement abasourdie, et allez-vous enfin me donner le vôtre ?!
– Les femmes de votre époque sont-elles toutes aussi curieuses ? Lâcha-t-il froidement, avant de fermer les yeux un court instant comme pour chercher un semblant de calme, Jeratiah, je m’appelle Jeratiah.
Il avança de quelques pas vers la table sur sa droite, claquant bruyamment ses bottes sur le parquet.
– Quant à votre nom, il m’a suffit de toucher une chose vous appartenant pour en connaître le contenu.
La pochette en cuir contenant sa plaque de policier, pensa immédiatement Maelys. Il ne l’avait même pas ouverte.
– Que me voulez-vous ? Réussit-elle à demander sans bafouiller.
La pièce baignant dans la clarté du jour, elle pouvait mieux discerner ses traits et les vêtements qu’il portait. Une tunique beige sous une veste noire et épaisse avec une capuche, retombant à mi-cuisse, maintenue par une ceinture en cuir qui laissait paraître un torse puissant. Un pantalon en cuir noir également et des bottes hautes. Comme pour ne pas dépareiller avec ses vêtements, ses cheveux étaient d’un noir geai, avec quelques boucles retombant sur un front large. Des yeux bleu-gris, reflétant une certaine froideur, des pommettes hautes, des lèvres charnues. Quant à son caractère, elle soupçonna un brin d’arrogance et une certaine colère contenue.
– J’ai besoin de vous.
Maelys laissa échapper un rire presque moqueur avant de lui décocher un regard furibond.
– Vous plaisantez, j’espère ! Je vous rappelle que la nuit dernière, vous avez failli me broyer les os, explosa-t-elle d’emblée, et merde ! Vous avez disparu, comme ça, pouf ! Comme neige au soleil ! Alors, si vous pouvez faire ça, vous pouvez vous démerder tout seul !
Elle venait de débiter sa réponse d’une traite, à la fois furieuse et tremblante, gardant une distance raisonnable entre eux. Jeratiah ne fut pas surpris par sa réplique cinglante. Il poussa un soupir, suivi d’un léger grognement, le visage rembruni par l’impatience qui le gagnait, ce qui eut pour effet d’apeurer encore plus la jeune femme. Au moins, elle ne s’était pas enfuie en hurlant. Cela le conforta dans l’idée qu’il devait persévérer et peut-être tenter une approche plus sereine.
– Je suis désolé si je vous ai fait mal, ce n’était pas dans mes intentions, finit-il par avouer en essayant d’être le plus sincère possible.
Comme elle ne réagissait toujours pas, le dévisageant avec étonnement, il crut bon d’ajouter.
– Je ne vous ai pas menti. Nous chassons le même monstre et si nous ne la stoppons pas maintenant, elle va semer un vent de terreur dans cette ville.
– Elle ! Répéta Maelys, soudainement intéressée, comment ça « elle » ?
Jeratiah marqua son agacement en levant les yeux au ciel, mais il devait admettre que la jeune femme ignorait tout de la démone, de lui, de tout ce qui avait bien pu se passer avant.
– Je répondrais à vos questions, si vous répondez aux miennes, exigea-t-il, mais le temps presse.
Pesant intérieurement le pour et le contre, Maelys pensa qu’il s’agissait là d’un bon compromis. A ce stade de l’enquête, quelques indices supplémentaires ne seraient pas du superflu et puis, elle tenait à savoir qui était cet homme ou, du moins, d’où il pouvait bien venir.
– Très bien, capitula-t-elle, que voulez-vous savoir ?
– Quel jour sommes-nous et que s’est-il passé depuis l’an 963 ?
La jeune femme crut tomber à la renverse. Elle aurait pu éclater de rire, mais l’étrange phénomène dont elle avait été témoin la nuit passée et le regard persistant qu’il lui accorda, la laissèrent pantoise quelques secondes.
– Vous êtes vraiment sérieux ?
– Ai-je l’air de plaisanter ? S’emporta-t-il, visiblement agacé, vous croyez vraiment qu’on m’a laissé le choix ? D’être réveillé en même temps que la démone ? De devoir la pourchasser encore et encore, malgré les âges ? Bien sûr que je suis sérieux !
Il se calma aussi vite qu’il s’était mis en colère et passa une main lasse sur son visage. Celui de Maelys devint étrangement blême. Elle n’avait retenu qu’un mot. Démone. Il venait de dire démone. Ses jambes se dérobèrent sous ses pieds. Elle eut un soudain besoin de s’asseoir et se laissa choir sur le fauteuil, près du lit.
– Mais… 963, c’est loin… très loin… je ne sais pas… enfin, comment… une démone, vous dites !
Elle prit une profonde inspiration, comme pour gérer la confusion qui régnait dans son esprit. Jeratiah préféra lui accorder un peu de temps, espérant qu’ils avaient tous les deux la même conception du mot loin. La tension retomba lentement dans la petite pièce, suscitant ainsi un moment plus propice au dialogue.
La jeune femme se leva et vint se poster devant la fenêtre sans lâcher son visiteur du regard. Elle s’étonna elle-même du calme dont elle faisait preuve face à une telle situation.
– Qui êtes-vous au juste ? Un homme du passé coincé dans le temps ou quelque chose dans ce genre ?
Malgré lui, Jeratiah ne put réprimer un sourire, quelque peu ironique. Les villageois l’avaient affublé de plusieurs noms. Sorcier, monstre, assassin. Mais jamais le mot homme n’avait franchi leurs lèvres, quand bien même ils eussent frôlés la vérité, puisqu’il n’en était pas un.
– Je suis un combattant de Dieu, finit-il par avouer, d’un sérieux déconcertant.
Cette fois, Maelys dut s’agripper au mur pour ne pas tomber. Soit une folie amère s’était emparée de son esprit, soit elle venait de franchir les barrières d’une dimension inconnue.
– Vous êtes un ange ? Lâcha-t-elle d’un ton presque sarcastique, mais les anges ne sont-ils pas censés être faits de lumière, bienveillants, généreux, puissants et capables de balayer le Mal d’un simple claquement de doigts.
Jeratiah leva un sourcil, retenant fermement une colère imminente.
– J’ignore où vous avez pu entendre ce genre d’inepties, observa-t-il froidement, nous sommes des guerriers qui combattons le Mal à sa source. Il n’a jamais été question de dorloter des humains pleurnichards.
– Oh mais, vous ne manquez pas d’air, monsieur l’ange vaniteux ! S’offusqua la jeune femme, n’oubliez pas que c’est vous qui demandez de l’aide et non la petite humaine pleurnicharde que je suis.
Jeratiah se redressa comme si elle venait de le gifler. Bien trop fier pour admettre qu’il se trouvait dans une impasse, il préférait mettre fin à cette conversation.
– Je trouverais bien un autre moyen, maugréa-t-il avant de s’éclipser dans un nuage lumineux.
– Non, attendez ! S’écria Maelys.
La jeune femme poussa un soupir dépité en agitant le bras dans ce qui restait de la fumée brillante. Quand celle-ci tourbillonna sur place pour ensuite reprendre forme humaine, Maelys recula instinctivement et faillit perdre l’équilibre. L’ange se matérialisa devant elle en un million de particules pailletées, remodelant son corps dans une parfaite précision. Fascinée par ce magnifique spectacle, il fallut à la jeune femme quelques secondes pour rétablir une connexion avec la réalité.
Il la toisa de toute sa hauteur, quelque peu surpris qu’elle le retienne alors que sa réponse semblait on ne peut plus claire.
– Mince, si on m’avait dit que les anges étaient susceptibles, je ne l’aurais pas cru.
Maelys balaya ce qu’elle venait de dire d’un simple geste puis reprit dans un faible sourire d’excuse.
– Nous sommes partis du mauvais pied.
Il baissa les yeux sur ses bottes, en essayant de comprendre où se trouvait la faille, puis reporta son attention vers la jeune femme d’un air interrogateur.
– C’est une expression, dut préciser Maelys, légèrement amusée, qui veut dire, entre autres, que nous devrions reprendre cette conversation avec un peu plus de calme et de tolérance envers nos lacunes respectives.
– Vous êtes donc disposée à me croire ?
– Et je ferai de mon mieux pour vous apporter mon aide, confirma la jeune femme, en échange de vos connaissances pour arrêter cette… démone, si toutefois, cela est possible. Mon Dieu, je ne pensais pas dire une chose pareille un jour.
– Ce compromis me paraît correct et je tiens à vous remercier.
– Houlà, n’allez pas si vite en besogne ! Le plus dur reste à faire, observa Maelys en faisant mine de réfléchir, si vous êtes capable de connaître le contenu d’un objet, les livres me semblent le plus approprié.
– Je peux également sonder l’âme humaine pour en extraire le savoir d’un homme, ainsi que celui de ses ancêtres. Mais, c’est extrêmement douloureux.
Le sérieux imprévisible de cet homme ange ne cessait de la surprendre.
– Je crois que je vais passer mon tour, grimaça la jeune femme, avec un petit rire embarrassé, non pas que je sois douillette, ni que mes aïeux aient été d’illustres incultes, mais je suis persuadée que vous trouverez aisément de quoi combler les plus de mille ans qui nous séparent dans les ouvrages adéquats.
A ces mots, Jeratiah recula d’un pas, tout en détaillant Maelys comme s’il la voyait pour la première fois.
– Mille ans ! Répéta-t-il, comme à lui-même, adoptant un air interloqué.
– Vous avez dit 963, lui rappela la jeune femme d’une voix confuse, nous sommes le 21 septembre 2014.
De nouveau, il fit un pas en arrière, tandis que l’incompréhension qui se lisait sur son visage vira soudainement à la colère. Sa mâchoire se crispa. Il serra les poings d’une telle force que ses phalanges devinrent blanches. Ses pupilles bleues s’emplirent d’un blanc nacré.
– Comment a-t-il pu me faire ça ? Fulmina-t-il d’emblée, j’avais toute confiance en lui ! Pourquoi ?
– Mais de qui parlez-vous ?
Sans qu’elle ne s’y attende, la jeune femme perçut une étrange vibration sous ses pieds, s’ensuivit un tremblement provenant des murs. La chaise se déplaçait sous les martèlements répétés, tandis que les tasses sur le plateau sautillaient sur place. Un sifflement se fit entendre, se répercutant sur les vitres, prêtes à exploser en morceaux. La lampe de chevet se brisa sur le parquet. Effrayée, Maelys posa les mains sur les oreilles et s’accroupit près du lit.
– S’il vous plaît, arrêtez ! Hurla-t-elle.
Tout cessa soudainement, laissant un affreux bourdonnement flotter dans l’air. Jeratiah semblait essoufflé. Sa colère ne désenflait pas. Il tenta néanmoins de la contrôler tout en jetant un regard blasé vers l’extérieur. Le doute n’était plus possible. Ses frères l’avaient oublié. Quand il se tourna enfin vers Maelys, ses yeux reprenaient peu à peu leur couleur d’origine.
– J’étais certaine que vous saviez, s’empressa Maelys, quelque peu bouleversée, sinon, vous pensez bien que j’aurais ménagé ma réponse.
– Seuls les coupables formulent des excuses, ce qui n’est pas votre cas, remarqua Jeratiah en jetant un bref regard autour de lui, je vous dois des explications et je compte vous les donner, mais nous devons aller ailleurs.
– Pourquoi ? Vous avez l’intention de faire tout s’effondrer !
– Ça ne se reproduira plus, promit-il en tendant les mains vers elle, je vous demande de me faire confiance.
Après une courte hésitation, la jeune femme glissa ses mains menues dans celles de l’ange et, tandis qu’elle ferma les yeux tout en serrant les dents, leurs deux corps disparurent dans un brouillard étincelant.
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